partie l
'avenir de ce territoire. Bien que tout le monde, dès le premier jour, se soit mis à l'œuvre, chimistes, métallurgistes, ingénieurs, savants (je ne parle pas des chevaliers d'industrie ou des contrefacteurs), et que chacun, dans cette espèce de course au clocher, ait apporté son procédé qu'il croyait le meilleur, aucun procédé n'a encore réussi, et le prix est toujours à donner à l'heureux inventeur du traitement des sulfures naturels auro-argentifères. Celui qui trouvera le moyen de retirer _par des systèmes pratiques, et non par des méthodes de laboratoire_, des minerais du Colorado, et subsidiairement de ceux du Montana, de l'Idaho, de la Nevada, de la Californie, en proie aux mêmes difficultés, toute la quantité d'or et d'argent qu'ils renferment et que l'analyse dévoile, celui-là aura fait sa fortune; il sera, du jour au lendemain, riche à millions, et, du même coup, il aura donné à la colonisation des États et des territoires du Grand-Ouest américain l'impulsion la plus féconde. Ce sera là une fortune bien acquise. Voilà les vrais inventeurs et non ceux qui cherchent péniblement la contrefaçon de procédés déjà connus.
Mais, que dis-je? voilà les vrais inventeurs! Celui qui apportera au Colorado le mode de traitement métallurgique qu'on attend depuis plusieurs années, celui-là sera non-seulement le bienfaiteur de ce territoire et de tous ceux du _Far-West_; il faudra aussi, tant la nouvelle invention sera fertile en résultats, le proclamer solennellement un des bienfaiteurs du genre humain. Allons, métallurgistes, à l'œuvre! qui de vous va devenir le grand homme que l'on attend?
Et vous, qui recevez ces lettres à Paris, dites donc aux maîtres de la chimie française, et ils sont nombreux, d'allumer leurs fourneaux pour cette grande recherche, et de se montrer, cette fois encore, comme ils l'ont fait en tant d'autres circonstances, les dignes successeurs des Lavoisier, des Berthollet, des Thénard.
C'est une curieuse destinée que celle de l'Amérique du Nord, d'être, non-seulement le pays de l'avenir, celui vers lequel gravitent aujourd'hui tous les émigrants, tous les colons, celui qui, dans peu de temps, va changer peut-être les lois du monde politique et commercial, mais d'être aussi le pays qui produit, à cette heure, le plus d'or et d'argent sur tout le globe.
D'un océan à l'autre, soit qu'on suive la chaîne littorale atlantique, les monts Apalaches, Alleghanys, etc., soit qu'on parcoure la chaîne centrale du grand continent, les Montagnes-Rocheuses, d'où je vous écris en ce moment, ou la chaîne qui regarde le Pacifique, la Sierra Nevada, les placers, les filons d'or et d'argent sont partout répandus; partout, au pied, aux flancs, an sommet des montagnes, courent souterrainement des veines de ces métaux. Quand on croit les gîtes épuisés, de nouvelles mines apparaissent. Après les gîtes d'or de la Californie, les plus féconds, les plus étendus dont l'histoire fasse mention, on découvre les mines argentifères de la Nevada, plus riches à elles seules que toutes celles de l'Amérique espagnole.
Puis sont venues les mines d'or et d'argent du Colorado, de l'Idaho, du Montana, de l'Orégon, de l'Arizona, dont quelques-unes le disputent aux précédentes pour la richesse et l'étendue des veines, pour l'abondance de la production.
C'est là un fait nouveau dans l'histoire de l'Amérique du Nord, de fournir aujourd'hui plus de la moitié dans le milliard de francs en or et en argent que produit annuellement le globe[2]. Ce fait ne s'est révélé que depuis peu de temps, mais il n'a pas échappé aux hommes d'État qui gouvernent l'Union.
[Note 2: Voici, d'après des renseignements officiels, quelle a dû être la production d'or et d'argent des États-Unis en 1867, une année des moins favorisées:
Californie 125,000,000 fr. Nevada 100,000,000 Montana 60,000,000 Idaho 30,000,000 Colorado 25,000,000 Orégon 10,000,000 Autres États ou territoires 25,000,000 ----------- Total de la production d'or et d'argent aux États-Unis en 1867 375,000,000 fr. ]
Chaque année, dans son message, le président fait connaître les détails statistiques de la production de l'or et de l'argent, et d'année, en année, il a généralement lieu de féliciter le pays des résultats et des progrès obtenus.
Aux États-Unis, on ne se contente pas de savoir, on veut voir. Aussi ces mines du Grand-Ouest, dont le monde s'entretient, sont-elles l'objet de nombreuses visites, non-seulement de la part des savants, des ingénieurs, mais aussi des journalistes, des économistes, des hommes d'État de l'Union. Un des politiques les plus connus en Amérique et des plus modérés, M. Colfax, le même que la voix publique semble désigner aux élections prochaines pour la vice-présidence, si le général Grant est nommé président, a raconté dans un de ses nombreux _speeches_ ses visites aux mines d'or et d'argent du _Far-West_, en 1865. Il était alors et il est encore président (_speaker_) de la chambre des représentants à Washington, et il profita des vacances de la session pour aller voir, dit-il, dans l'extrême-ouest, de vrais mineurs, de vrais Indiens, de vrais Mormons. Il partit dans la diligence transcontinentale, accompagné de quelques amis, entre autres d'un journaliste de Springfield (Massachusetts), M. Bowles, qui a laissé de ce voyage une intéressante description.
La veille de son départ, le 14 avril, M. Colfax alla prendre congé du président.
«Je veux, lui dit Lincoln, que vous soyez mon interprète auprès des mineurs que vous allez visiter. J'ai la plus large idée de la richesse minérale de notre pays, je la crois inépuisable. Elle abonde dans tout l'Ouest, des Montagnes-Rocheuses au Pacifique, et l'exploitation en est à peine commencée. Pendant la guerre, alors que nous ajoutions chaque jour une couple de millions de dollars à notre dette nationale, je n'avais pas le loisir d'encourager chez nous la production des métaux précieux, nous avions d'abord la nation à sauver; mais à présent que nous connaissons le montant de notre dette, plus nos mines extrairont d'or et d'argent, et plus nous effectuerons facilement le payement de ce que nous devons.
«Je veux désormais, ajouta-t-il avec une grande animation, féconder nos exploitations souterraines par tous les moyens qui sont en mon pouvoir. Nous comptons par centaines de mille les soldats congédiés, et l'on craint que le retour dans leurs foyers d'un si grand nombre d'hommes ne paralyse l'industrie en lui fournissant tout à coup un plus grand nombre de bras que celui dont elle a besoin. Je veux essayer d'attirer ces hommes vers les richesses cachées de nos montagnes, où il y a assez de place pour tous. L'immigration, même pendant la guerre, ne s'est pas arrêtée, et nous recevons sur nos rivages un chiffre toujours plus imposant chaque année du trop-plein des habitants de l'Europe. J'ai l'intention de diriger ces immigrants sur les mines d'or et d'argent qui gisent pour eux dans l'Ouest.
«Dites aux mineurs, de ma part, que je prendrai leurs intérêts autant qu'il sera en moi de le faire, parce que de leur prospérité dépend celle du pays. Oui, s'écria-t-il en finissant, tandis que ses yeux brillaient d'enthousiasme, nous prouverons en très-peu d'années que nous sommes le trésor du globe!»
Ici, je vous entends me dire: «Où donc avez-vous pris ces paroles de Lincoln?» Je viens de les traduire textuellement d'un discours que M. Colfax prononça devant les mineurs du Colorado, à Central City, le 27 mai 1865. Vous voyez que nous n'avons pas été les seuls à faire des conférences devant les braves pionniers des Montagnes-Rocheuses, et que le président de l'assemblée législative à Washington nous avait précédé lui-même dans cette voie.
Le soir de ce même jour, 14 avril 1865, M. Colfax retourna de nouveau vers Lincoln et le trouva partant pour le théâtre. Lincoln l'invita à l'accompagner. Ayant pris d'autres engagements pour la soirée, et devant d'ailleurs quitter Washington le lendemain matin, M. Colfax ne put accepter cette invitation. Comme le président franchissait la porte de la Maison Blanche, et serrait la main au voyageur:
«N'oubliez pas, Colfax, lui dit-il, notre conversation d'aujourd'hui; rapportez à ces mineurs ce que je vous ai dit pour eux. Bon voyage! je vous enverrai un télégramme à San-Francisco. Adieu!»
Ce furent les derniers adieux de Lincoln, et les dernières paroles qu'il prononça sur les affaires du pays; c'est peut-être moins d'une heure après que l'ancien comédien John Booth le tuait à bout portant, d'un coup de pistolet, dans une loge d'avant-scène au théâtre Ford.
Et maintenant je ne vous dis pas adieu, comme le président martyr à M. Colfax; je vous dis au revoir! Je repars demain pour Denver, et de là pour Chayennes. Cette ville naissait à peine lors de mon arrivée dans les prairies, il y a un mois; aujourd'hui elle a 3,000 habitants. Il y a un mois, le chemin de fer du Pacifique s'arrêtait à Julesburg; aujourd'hui il a gagné Chayennes, qui est à 140 milles ou 225 kilomètres plus à l'ouest, au pied même des Montagnes-Rocheuses. Il faut bien aller saluer ces merveilles, voir comment poussent les villes et les chemins de fer aux États-Unis, et de là aller dire bonjour aux Peaux-Rouges du Dakota, les Sioux, les Corbeaux, les Gros-Ventres.
Les touristes de la Méditerranée disent: «Voir Naples et puis mourir!» Moi, humble excursionniste des prairies du _Far-West_, je dis: «Voir les Peaux-Rouges et se faire scalper, mais au moins voir les Peaux-Rouges!»
IX
LA NAISSANCE D'UNE VILLE.
Chayennes, territoire de Dakota, au fond des prairies, 1er novembre.
Nous sommes partis hier matin de Denver, dans la diligence continentale et par le plus beau temps du monde. Le coche était plein, dedans, dehors, non de bagages, mais de voyageurs. Nous étions neuf dans la boîte intérieure, trois sur chaque rang: je vous laisse à juger quel supplice!
J'avais à côté de moi un révérend de gros calibre qui laissait le Colorado où il n'avait pas fait ses affaires, pour aller à Chicago diriger un journal et une imprimerie appartenant à la secte qu'il défendait.
Devant moi était un ingénieur allemand, d'une corpulence non moins formidable, et qui s'en retournait dans le Wisconsin pour y reprendre la direction d'importantes mines de zinc, après être venu faire une promenade minéralogique de quelques mois dans les Montagnes-Rocheuses.
Faut-il parler de mes autres compagnons? Vous les connaissez en partie: le colonel Heine, M. Whitney. Un troisième est un journaliste de Central City, propriétaire de mines dans le Colorado, et inventeur d'un procédé nouveau pour le traitement des sulfures aurifères; qui n'a pas inventé ici son petit procédé? Il se rend dans les États de l'Est pour tirer parti de sa découverte, former une compagnie. En Amérique on fait ainsi 2,000 lieues sous le plus léger prétexte.
Nous avons cette fois laissé nos armes avec nos bagages. Pas d'Indiens dévastateurs sur la route. A la lune d'octobre, la paix a été solennellement signée dans le Kansas par les commissaires de l'Union avec les cinq grandes nations du Sud: les Apaches, les Kayoways, les Comanches, les Arrapahoes, les Chayennes. Nous pourrons voyager et dormir tranquilles sur la route du grand désert, à travers le pays des hautes herbes. Que le Manitou ou Grand Esprit en soit loué!
A la Porte (encore un nom franco-canadien respecté par la géographie américaine), nous avons laissé la diligence continentale poursuivre sa route vers le pays des Mormons, ces heureux polygames, et de là vers l'État sauvage de Nevada aux mines d'argent inépuisables, enfin vers la fertile Californie. Un coche supplémentaire est venu au-devant des voyageurs à destination de Chayennes et des États de l'Est. Nous étions presque tous de ce nombre, et nous avons remis à une autre fois notre visite aux _Saints du dernier jour_, car le pape des Mormons, Brigham Young, pendant que nous étions encore dans le Colorado, nous a écrit qu'il nous attendait.
Quel beau temps nous avons eu pendant ce voyage d'une centaine de milles à travers les grandes plaines! Le trajet a duré vingt-quatre heures. Le ciel était, comme pendant tout le mois précédent, sans aucun nuage, aucune vapeur ne voilait la transparence de l'atmosphère, et l'air, ainsi qu'il est naturel à ces hauteurs, était d'une légèreté exceptionnelle. La température était printanière, et un splendide tableau s'est déroulé à notre vue tout le long du chemin.
Le profil des Montagnes-Rocheuses offre un coup d'œil des plus féeriques. Au Sud, le pic de Pike porte jusqu'aux nues sa cime neigeuse, haute de plus de 4,200 mètres, et garde le nom du célèbre explorateur, le capitaine Pike, qui l'a le premier mesuré en 1806.
Au nord, le pic de Long, baptisé en 1820, par un autre hardi voyageur, le colonel Long, élève à la même hauteur sa cime non moins pittoresque.
Les deux pics sont séparés par un intervalle de 170 milles, et cependant l'œil les embrasse à la fois.
Vu sous un certain angle, le pic de Long présente deux pointes isolées: de là le nom de _pic des deux Oreilles_ que lui avaient donné les anciens coureurs des prairies, les trappeurs et les traitants canadiens. Dès le dix-septième siècle, ceux-ci fréquentaient ces parages et avaient certainement découvert, avant le capitaine Pike et le colonel Long, les pics qui devaient immortaliser ces derniers. De quelque côté du Missouri ou du Mississipi que l'on vienne, quand on s'est avancé de quelques centaines de milles dans les prairies, on ne tarde pas en effet de découvrir l'un ou l'autre de ces pics, et souvent tous les deux à la fois. On s'oriente même sur ces montagnes, comme le marin sur l'étoile polaire.
Entre les deux pics est le mont Lincoln, plus élevé encore que les précédents et plus haut que notre mont Blanc, puisqu'il dépasse, dit-on, 5,000 mètres.
Le mont Lincoln a été ainsi nommé en l'honneur du président martyr, qui n'avait pas besoin de ce baptême pour que son nom, pur entre tous, passât jusqu'à la plus lointaine prospérité.
Cette magnifique ligne de montagnes est la plus belle de l'Amérique du Nord. Dans le Colorado, qu'elle recoupe le long d'un méridien, elle apparaît, à travers l'atmosphère transparente et limpide, comme une masse ondoyante aux tons bleus et violets, qui rappellent ceux de l'Apennin. Toutefois les découpures de la montagne péninsulaire, bien qu'ayant été chantées par Horace et tant d'autres poëtes, n'ont pas les vives allures de cette partie des Montagnes-Rocheuses, toute composée de granits aigus ou de schistes aux lits contournés. Le ciel du Colorado rappelle aussi le ciel de l'Italie. Chacun fait ces rapprochements, et le voyageur venu de l'Europe croit être près de son pays, tandis que 3,000 lieues l'en séparent.
Après une aussi douce journée et d'aussi agréables impressions, quel réveil nous avons eu! Pascal disait: «Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà!» nous aurions pu dire en touchant au terme de notre route: «Beau temps en deçà du Colorado, tempête au delà!» Ce matin, en arrivant à Chayennes, sur ce plateau dont l'altitude dépasse 2,000 mètres, nous avons essuyé un véritable cyclone comme en plein Océan. Le vent, venant des montagnes, avait passé sur leurs cimes glacées. Il était froid comme en hiver, soufflait avec une épouvantable violence, et soulevait en épais tourbillons le sable siliceux de la prairie. Dès novembre, la saison change ici brusquement, et, de trois en trois jours, des coups de vent, mêlés de neige, s'élèvent soudainement. Puis le soleil reprend le dessus, et le ciel offre, comme en été, une transparence d'azur.
Nous sommes allés frapper à la maison, si vous préférez, à l'hôtel du Doge, _Dodge house_, où l'on nous a offert, si nous étions fatigués, de nous reposer dans la chambre commune. Il n'y avait pas moins de trente lits, la plupart occupés par deux dormeurs à la fois. Les usages démocratiques du _Far-West_ autorisent cette fraternité nocturne, et l'Américain s'y prête de fort bonne grâce.
Nous avons jugé convenable de ne partager le lit de personne; mais dans le salon commun, où chacun faisait sa toilette, il a bien fallu user des mêmes brosses, des mêmes peignes et, disons-le, de la même serviette. J'ai fait rouler le lin maculé, tacheté de marques noirâtres, jusqu'à trouver une place intacte, et je m'en suis bravement frotté la face. Qu'y faire? comme disait cet Espagnol: _Es la costumbre del pais_. C'est la coutume du pays; il faut s'y plier comme tout le monde, on serait mal venu de faire ici le délicat.
Le buvetier de la maison du Doge, qui distribue à ses nombreux chalands l'_ale_ et le _whisky_, nous demande de lui laisser nos armes. Carabines et revolvers n'ont plus droit, sous peine d'une sévère amende, de se montrer en ville, et cette décision a été prise par le conseil municipal de Chayennes, à la suite de quelques rixes qui ont eu lieu tout récemment. De plus, on a chassé les délinquants qui troublaient la paix publique et donnaient le scandale dans cette ville née d'hier. Bravo! et voilà qui promet. On sort sans armes et l'on ne se promène qu'au milieu d'honnêtes gens. Et dire qu'il a fallu pour cela venir au fond des prairies, au pied des Montagnes-Rocheuses, à 520 milles à l'ouest du Missouri!
J'entends partout le bruit de la scie et du marteau; partout s'élèvent des maisons de bois, partout s'alignent les rues, qui se coupent d'équerre et non sous des angles obliques, à l'européenne. Ces rues, on n'a pas le temps de leur chercher des noms. Ce sont les rues nos 1, 2, 3, 4..., ou A, B, C, D..., etc.
Que Fénelon serait content, si son ombre passait par ici! il a rêvé une ville idéale, Salente: la voilà. Voilà Chayennes, la cité magique, la merveille du désert, comme l'appellent déjà les pionniers, et non la ville venteuse, comme disait ce matin un des voyageurs qui nous ont quittés, et qui est reparti pour les États de l'Est.
Voilà Chayennes: elle n'existait pas au mois de juillet dernier, et les Indiens dont elle a pris le nom campaient dans le voisinage. Ils y scalpaient encore les blancs, témoin deux soldats du fort Russell, situé à 2 milles de là, qu'ils ont un jour trouvés seuls et sans défense, et qu'ils ont impitoyablement tués.
A la fin du mois de juillet, une compagnie se fonde pour l'édification de la ville. Tout aussitôt un maire, un conseil municipal est nommé. Quel nom donnera-t-on à la cité qui va naître? Eh, mon Dieu! le nom des Indiens de l'endroit, ne sera-ce pas dans quelque temps tout ce qui restera de ces Peaux-Rouges dans les prairies colonisées?
La voilà donc la moderne Salente! Déjà partout des magasins, surtout d'habits confectionnés, des restaurants, des buvettes, des hôtels. Se vêtir, manger, boire et dormir, dit l'Américain, telles sont les quatre nécessités à satisfaire dans toute colonisation naissante. Déjà deux imprimeries, deux journaux, des boutiques de librairie, des bureaux de banque, des diligences, puis la poste et le télégraphe, qui portent si loin et la vie et le mouvement. Et combien d'habitants a cette ville qui vient de sortir de terre? Plus de 3,000. Elle a gagné un millier d'habitants chaque mois, et le chemin de fer ne l'a pas encore rejointe. La dernière station du grand railroad du Pacifique est Hill's-Dale, à 20 milles à l'est de Chayennes; mais déjà les terrassiers, les pontonniers sont là. Chayennes n'a pas été oubliée; elle n'a fait qu'aller en avant, _go ahead!_ précédant le chemin de fer pour que celui-ci ne l'oubliât pas au passage.
Des maisons, il en arrive par centaines de Chicago, toutes faites, j'allais dire toutes meublées, du style, des dimensions et des dispositions que l'on désire. A Chicago, on confectionne des maisons comme, à Paris, à la _Belle Jardinière_, on confectionne des habits. Entrez! Voulez-vous un palais, une chaumière, maison de ville ou maison des champs; voulez-vous du dorique, du toscan ou du corinthien? voulez-vous un ou deux étages, un attique, des combles à la Mansart? voilà! vous êtes servis!
Il n'y manque que les habitants, n'est-ce pas? car ceux-là, on ne les vend point; mais les habitants sont venus. Des États du Missouri et du Mississipi, du Colorado lui-même, ce jeune territoire, le grand exode a recommencé. Allons, pionniers de l'Ouest, encore un pas en avant, encore un pas avec le soleil! Dans tout le Colorado, nous avons rencontré le long des routes les convois des hardis émigrants. Hommes, femmes, enfants, avec tous les meubles, tous les outils du colon, arrivaient dans des fourgons traînés par les bœufs pesants ou les mules aux longues oreilles. Le convoi marchait lentement, et souvent suivait par derrière une charrette chargée de planches, embryon de la future maison. Chayennes a eu son _excitement_, et un instant le Colorado a eu peur de se voir dépeuplé par cette ville aux allures envahissantes.
Qu'ils sont rudes et d'aspect grossier tous ces hommes de l'Extrême-Ouest, à la longue chevelure, au chapeau de feutre à larges bords, à la barbe mal peignée, aux habits de couleur douteuse, aux grosses bottes de cuir, dans lesquelles s'engouffre le pantalon! Mais aussi quels caractères virils, fiers, indomptables! quelle austérité, quelle patience! Ici personne ne se plaint. Si l'on n'y est pas mieux, c'est que cela ne se peut pas, et personne n'y trouve à redire.
Visitons cette ville âgée de trois mois, et déjà si vivante, si animée. Voici des maisons qui changent de place, et se promènent par les rues, portées sur de lourds véhicules; mécontentes du premier emplacement qu'elles ont choisi, elles vont s'installer ailleurs. Les habitants n'ont pas quitté leur demeure, et l'on voit fumer la cheminée de tôle pendant que la maison marche. Mais j'ai déjà été témoin de ce spectacle à New-York, à San-Francisco. Passons.
Voici le restaurant Ford, le Véfour de l'endroit. On y fait des affaires à souhait, pour 1,000 piastres ou 5,000 francs par jour. Calculez plutôt. Les repas sont d'une piastre, 5 francs. On y sert tous les jours trois repas, et chaque fois 2 à 300 personnes prennent place aux différentes tables. Je passe sous silence les profits de la buvette, les extra, etc.
Il y a à Chayennes bien d'autres restaurants, mais Ford les domine tous. Il y a aussi ce qu'on nomme pompeusement des parloirs, des salons, des cabinets, où l'on va boire, le plus souvent debout, l'_ale_ petillante ou l'alcoolique _whisky_. Je ne parle pas des salles de jeux, très-courues, et qui s'ouvrent surtout la nuit. En quelques endroits la musique attire les chalands; d'habitude c'est un orgue de Barbarie, de forte dimension, et jouant des airs d'opéra à grand orchestre. Cela s'expédie d'Allemagne à toutes les buvettes un peu importantes du Grand-Ouest. Les Allemands ici sont nombreux; ils entendent leur musique, ils entrent.
Quelques buvettes amusent leurs chalands par d'autres _attractions_. Voici un diorama gigantesque; voici un tableau de maître, où vous verrez le colonel Corcoran conduisant au feu le brave ou, si vous aimez mieux, le galant 69e.
Les journaux ont déjà annoncé notre arrivée. Ce n'est pas tous les jours qu'un Parisien passe par Chayennes. Plus tard cela pourra venir. Allons remercier ces éditeurs polis. A Chayennes (nous avions déjà vu la même chose à Georgetown dans le Colorado), le journaliste est à la fois son auteur, son compositeur, son correcteur, son imprimeur, son gérant responsable, et il résume toutes ces fonctions sous le nom générique d'éditeur. L'_Argus_, comme le _Leader_ (le Guide), nous fait une réception amicale. Ils nous offrent gracieusement et gratuitement un exemplaire du numéro du jour. Chez les vendeurs cela coûte 15 _cents_, 15 sous de notre monnaie. Les annonces remplissent surtout ces feuilles, de dimensions maintenant restreintes, mais qui demain seront si étendues. Les faits divers sont plaisants.
«Charles Bell a apporté une provision de pommes de chez les Mormons. Charley a fait cadeau de quelques-unes de ces pommes à l'éditeur du _Leader_. Que Charley Bell en soit béni. Les pommes étaient excellentes. C'est le premier fruit qu'on mange à Chayennes. Voilà un son de cloches (en anglais, cloche se dit _bell_) qu'il faudra souvent répéter.»
«Hier, dit à son tour un libraire, en même temps marchand de journaux, de cigares et de bimbeloterie, hier il est venu un quidam dans ma boutique. Il a tout déplié, tout lu, et le _Monthly Magazine_, et le _New-York Herald_ et le _Chicago Tribune_. Je ne parle pas du _Leader_ et de l'_Argus_ de Chayennes. Il a tout déplié et tout lu; puis il est parti sans dire un mot, sans même remercier. Honte soit à ce malotru!»
«Demain, ajoute un révérend, je célébrerai l'office divin dans le salon que M. A... veut bien mettre à ma disposition. Nous n'avons pas encore d'église, mais cela ne tardera pas. En attendant, ceux qui viendront demain et qui ont des livres de prières feront bien de les apporter.»
Ainsi va le monde. Cette petite ville, la plus jeune sinon la moins peuplée de toutes les villes du globe, celle qu'aucune géographie ne mentionne encore, fière de ses hôtels, de ses journaux, de son merveilleux développement, de sa situation topographique, rêve déjà le titre de capitale. Elle ne veut pas s'annexer au Colorado, elle veut que le Colorado, s'annexe à elle. Comme elle est la seule ville du Dakota et que ce territoire est encore absolument désert, elle ne veut pas non plus faire partie du Dakota. Elle rêve de détacher de ce territoire, de ceux du Colorado et de l'Utah, un lambeau qui s'appellera le Wyoming, dont elle sera le centre[3]. Ainsi naît le patriotisme local; ainsi commencent les questions de clocher, au milieu même du grand désert. Tous les jours, les premiers Chayennes du _Leader_ et de l'_Argus_ sont pleins de ces débats, et la discussion s'envenime avec les journaux de Denver et de Central City, qui répondent orgueilleusement à Chayennes en l'appelant la Ville venteuse ou la Ville de paille. Si Denver n'était pas si loin, qui sait si quelque coup de revolver ne serait pas tiré de part ou d'autre pour appuyer les arguments écrits?
[Note 3: Et Chayennes est arrivée à ses fins. Dès 1868, un acte du Congrès décrétait la formation de ce territoire de Wyoming.]
Cette ville me plaît, et je regrette de n'y pouvoir passer la nuit; mais il n'y a nulle part de lit disponible, même dans les dortoirs communs. A la hâte, je jette cette lettre à la poste, et je me rends au fort Russell avec mon brave compagnon, le colonel Heine (M. Whitney est retourné à Boston ce matin). Au fort, le colonel connaît d'anciens compagnons d'armes, et nous trouverons bien une tente pour nous y installer quelques jours.
Puis nous irons voir les Peaux-Rouges du Dakota, avec la commission de paix indienne qui va se rendre au fort Laramie pour traiter avec les tribus du Nord comme elle vient de le faire avec celles du Sud. Aller au fond des prairies sans voir les sauvages, ne serait-ce pas aller à Rome sans voir le pape?
X
LES SOLDATS DU DÉSERT.
Fort Russell (Dakota), sous la tente, 1er novembre.
L'hospitalité la plus cordiale nous attendait ici, et nous avons échangé avec plaisir le dortoir commun de la _maison du Doge_ contre une tente de soldat.
Le général Stevenson, qui commande le fort, le major, le quartier-maître, tous les officiers nous ont reçus en amis. Nous sommes allés nous asseoir à leur _mess_, nous avons fraternellement trinqué ensemble, et bu le verre de whisky sacramentel sans lequel il n'y a pas, aux États-Unis, de bonne connaissance faite.
On nous a accueillis avec tous les honneurs possibles. Une sentinelle veille sur notre tente; le soir nous répondons à son appel pour rentrer chez nous.
Le mauvais temps a continué. Avant-hier, un terrible ouragan de neige s'est levé subitement. En nous rendant de la tente du général à la nôtre, nous avons failli, comme Romulus, disparaître au milieu de la tempête. Le toit de notre tente s'est gelé, et la neige a couvert le bord de mon lit qui touchait à la toile.
Puis le beau temps est revenu, et, en attendant la commission de paix indienne, nous sommes allés chasser, le long d'un ruisseau voisin du fort et bordé de coudriers, les gallinacés sauvages du désert.
De bisons, d'antilopes, il n'y en a plus ici, depuis que les soldats sont arrivés, depuis que le chemin de fer du Pacifique a lancé vers ces parages ses poseurs de traverses et de rails. Il ne reste plus de la prairie que sa flore caractéristique, surtout les hautes graminées, maintenant desséchées, jaunies, et qui lui ont valu ce nom. Il lui reste aussi ce sol alluvial qui la distingue, sol composé tantôt de terres épaisses, où l'on ne trouve pas une pierre, mais parfois aussi de graviers siliceux et de cailloux roulés. Ceux-ci ont dû descendre des Montagnes-Rocheuses à l'époque où elles ont été soulevées, ou quand les glaciers que portaient les flancs de ces hautes montagnes, lors des anciens âges géologiques, se sont tout à coup fondus. Ces graviers et ces cailloux roulés, y compris ceux des cours d'eau actuels, sont des échantillons rassemblés à souhait par la nature sur le même point, comme pour indiquer d'avance au géologue qui se dirige vers la grande chaîne de l'Extrême-Ouest les roches qu'il y rencontrera.
Ici se montrent des galets de granits roses, de porphyres verts, d'ardoises lustrées, feuilletées, et des silex de toutes les couleurs, surtout le silex rouge, dont les lits de quelques ruisseaux sont pavés.
Les seules roches que l'on rencontre en place dans la prairie sont des grès tendres, d'âge très-moderne, et dont les stratifications, labourées, déchiquetées par les éléments, offrent quelquefois des aspects fort curieux, et ressemblent même à des villes en ruine quand l'étendue des assises est considérable. Ce sont ces roches, ou des amas de cailloux roulés, qui forment ordinairement les monticules que l'on nomme les _bluffs_, et qui donnent alors à la prairie cette apparence ondulée qui lui a valu, chez les Américains, le nom de _rolling prairie_.
Les silex rouges, descendus des flancs des Montagnes-Rocheuses, et divisés par les eaux courantes en menus morceaux, forment en plusieurs endroits le sous-sol de la prairie. Dans ce cas, les fourmis entassent quelquefois autour de leur trou d'énormes monticules de ces graviers, de plus de 2 pieds de hauteur et de 12 à 15 de pourtour. Que sont les Pyramides d'Égypte à côté de celles-ci?
Ces dépôts de gravier siliceux et ferrugineux, fouillés ou non par les fourmis, sont si répandus dans certaines régions, surtout celles qui s'étendent à l'est et au nord du territoire de Colorado, et sur une partie du chemin de fer du Pacifique, qu'on a donné à ces régions le nom de _grand désert américain_. En d'autres endroits des prairies, le sol présente un autre phénomène: les eaux y sont tellement saturées d'alcali ou carbonate de soude, que le sel se dépose en efflorescences blanchâtres à la surface du terrain. Une des stations du chemin de fer du Pacifique porte le nom significatif d'Alkali. Malheur aux hommes, malheur aux bêtes qui boivent de ces eaux! Inutile d'ajouter que le sol, sur tous ces points, est entièrement stérile, car les jeunes pousses y sont brûlées par le sel. Certaines régions du grand désert américain sont parsemées de terres alcalines, et semblent la continuation, dans le centre et le sud des prairies, de ce qu'on nomme, dans le nord, les _Mauvaises Terres_, qui sont si répandues dans le Dakota et le Nebraska.
Dans toutes ces localités, le relief du sol est d'ailleurs le même, car dans les Mauvaises Terres on rencontre aussi des étendues considérables de ces coteaux de grès tendre simulant des édifices ruinés.
La course à travers les prairies est loin d'être monotone, et chacun trouve à y glaner, chasseur ou naturaliste. Sans doute, le touriste qui prend maintenant le chemin de fer du Pacifique va trop vite pour jouir complétement du grand spectacle du _Far-West_; mais, arrivé à la dernière station, il voyage en caravane comme autrefois, à la garde de Dieu et de son revolver. Qui remplacerait, dans ces poétiques courses, les haltes dans les hautes herbes, quand on n'a souvent d'autre combustible, pour faire cuire son repas, que la fiente des bisons, le _bois de vache_, comme l'appellent les trappeurs? qui remplacerait les longues méditations du soir, quand on n'a pour abri que la tente sous le ciel couvert d'étoiles et sur la terre gazonnée, quand rien ne borne l'horizon, et que libre, indépendant, n'ayant d'autre maître que soi, on se retrouve seul en face de la grande nature?
Le niveau des prairies monte insensiblement des bords du Missouri aux Montagnes-Rocheuses. Omaha est à 300 mètres d'altitude au-dessus des eaux de l'Océan; Chayennes, située à 515 milles d'Omaha, est à la cote de près de 2,000 mètres. Le chemin de fer du Pacifique a très-heureusement profité de ces pentes naturelles.
Le climat de toutes ces régions est, pendant l'été, un des plus beaux de l'Amérique du Nord. L'élévation du sol au-dessus du niveau de la mer n'empêche pas cependant que les chaleurs ne soient à certains moments excessives, mais les brises qui viennent des Montagnes-Rocheuses rafraîchissent bientôt l'atmosphère. Jamais il ne pleut. Sur la fin de l'automne, le climat est parfois rigoureux, je l'ai appris à mes dépens; mais, après un ouragan de quelques jours, souvent le ciel redevient serein, sans un seul nuage qui le voile.
L'hiver, les mêmes alternatives de beau et de mauvais temps se représentent; la neige tombe avec abondance, mais ne persiste pas. Le froid seul se fait sentir vivement, et le thermomètre se maintient quelquefois aux degrés de la Sibérie, 25 et 30 divisions sous zéro du thermomètre centigrade. En été, il monte par moments aux degrés du Sénégal, et c'est ainsi que les deux extrêmes se touchent.
Toute l'année, l'atmosphère est d'une pureté, d'une sécheresse exceptionnelle, en même temps que d'une grande légèreté. La viande de boucherie se conserve très-bien à l'air. Le bétail reste en liberté au dehors, sans aucun abri.
Ce climat convient particulièrement, surtout pendant le printemps et l'été, aux personnes faibles, qui reprennent leurs forces à cet air vivifiant et sec, et qui, arrivées malades dans les prairies, s'en retournent guéries après une saison. Un bain d'air vaut, dans ces cas-là, beaucoup mieux qu'un bain d'eau minérale et produit des effets plus certains.
Tel est, dans ses traits principaux, le grand désert américain, d'où je vous écris en ce moment. En attendant la commission de paix, je vis au milieu de soldats qui ne ressemblent guère à ceux de notre pays.
Une partie des officiers ont fait leurs études à West-Point, le Saint-Cyr des États-Unis; d'autres sont des soldats de fortune auxquels la guerre de sécession a mis le mousquet dans les mains, et qui ont préféré le garder, plutôt que d'aller se faire avocats ou négociants, comme tant d'autres. Chez tous on rencontre une grande aménité et des habitudes polies, civiles, qui viennent fort heureusement tempérer la rigidité militaire.
Il y a une bibliothèque au fort, mais on lit peu. Plus souvent on chasse, on joue au billard, on boit. Le commandant mêle la pratique des affaires à celle du métier des armes. Il a acheté à Chayennes, ce qu'on appelle un _corner-lot_ (un lot de coin), un de ces emplacements donnant à la fois sur deux rues, comme ceux qu'occupent si volontiers à Paris les marchands de vin. Je vous laisse à penser si ces lots de terrain sont disputés à Chayennes et ailleurs. Dans toutes les villes naissantes, c'est à qui en aura un, et l'on joue, on spécule là-dessus.
Le général Stevenson, non content de ses lots, a de plus fait bâtir à Chayennes un vaste magasin, un véritable _dock_, en pierre, s'il vous plaît, et non en bois. Il espère y loger les marchandises de l'un et l'autre monde, quand le chemin de fer du Pacifique unira les deux océans, et sera devenu la grande voie commerciale du globe. Chaque jour, le général, sur son _bughy_ (nous écrivons en français boguet) traîné par deux fringants chevaux, va visiter ses domaines naissants, et suppute, comme Perrette, ce qu'ils pourront lui rapporter.
Comme Perrette, il a manqué voir l'autre jour tous ses rêves s'évanouir, non pas qu'il ait cassé comme elle son pot au lait; mais ses chevaux, revenant de Chayennes, se sont emportés, et le général, jeté à bas de son véhicule, a failli rester en chemin. A d'autres eussent passé et le dock et les lots de terrain.
Le verre de whisky a ici de nombreux adeptes; car que faire au désert à moins que l'on n'y boive? Chaque officier est propriétaire d'une petite caisse à compartiments, avec laquelle il voyage. On dirait une caisse de livres, une bibliothèque de touriste amateur. Dans cette caisse sont disposés avec art et des verres et des flacons. _Will you take a drink?_ Voulez-vous boire quelque chose? est la première parole qu'on vous adresse, dès que vous pénétrez dans une tente. Vous seriez mal venu de refuser. Vous dites oui, et le _old Borbon whisky_, le vieux whisky de Bourbon (Kentucky), est immédiatement débouché en votre honneur. Les verres circulent à la ronde. Quel bouquet, mon ami, et quelle liqueur traîtresse que cet _old Kentuck_! Notre vieux cognac n'est rien en comparaison. Comme on se laisse prendre à ce goût, et comme je conçois que le whisky compte parmi les officiers américains de si nombreux partisans! Pour ne pas se laisser tenter, le mieux est de n'y pas goûter, comme disait le singe de la fable, qui, d'une praline à l'autre, avait fini par vider tout le sac.
Quelques officiers mariés ont fait venir leur femme avec eux. Les courageuses Américaines ont dit adieu à New-York, à Boston, et sont venues, sans un mot de plainte, s'installer au fond du désert avec leur mari et leurs enfants. Après tout, elles ne sont qu'à 1,000 lieues de leur pays natal.
Les simples soldats méritent moins d'éloges que les officiers.
Vous savez que l'armée régulière américaine est réduite à rien en temps de paix. C'est à peine 65,000 hommes, en ce moment, pour garder un pays grand comme toute l'Europe centrale; et encore, sur ces 65,000 hommes, y en a-t-il un sur quatre qui déserte, ainsi que le dernier rapport du général Grant le constate.
Ces soldats sont surtout disséminés dans quelques forts de l'Atlantique et du Pacifique, puis dans les forts, les postes, les stations de l'Extrême-Ouest, pour tenir en respect les Indiens. Le fort Russell répond à cette destination: c'est un des principaux postes militaires des États-Unis, bien qu'il n'ait d'un fort que le nom, et ne possède ni casemates ni retranchements, comme presque tous les forts des prairies. Quant aux remparts et aux savants ouvrages du génie militaire, ils sont ici partout absents. A quoi serviraient-ils? Il n'est pas besoin de tant d'art pour venir à bout de l'Indien, et le chemin de fer du Pacifique, à lui seul, fera plus contre le Peau-Rouge que tous les forts réunis. C'est surtout par les armes de la civilisation qu'il faut combattre la sauvagerie.
Que cette armée régulière est différente de nos troupes européennes, si bien enrégimentées et disciplinées! Ces soldats, ils sont de tous les pays, excepté des États-Unis. Il y a là des Canadiens, des Irlandais, des Allemands, des Belges, des Français, des licenciés de la légion mexicaine, et tous peuvent dire certainement que ce qu'ils trouvent de plus curieux dans cette armée cosmopolite, c'est de s'y voir. Tous se sont engagés dans l'armée américaine avec l'espoir de devenir bientôt généraux, et tous sont restés simples soldats. «C'est la faute de l'anglais, me disait tout à l'heure l'un d'eux, un Breton mécontent; ce coquin d'anglais, je le comprends, mais ne le parle pas.»
Cet autre, un Canadien, qui parlait encore le français du temps de Louis XIV (ce n'est pas d'ailleurs le plus mauvais), prétend qu'il n'a jamais eu que de la _male chance_. Il aimerait mieux servir ailleurs. Il est né d'une mère française, quoique son père fût _Écossois_. Un troisième, un Belge, qui est venu aux États-Unis avec l'espoir d'y faire bientôt fortune, a perdu le peu qu'il avait, s'est engagé et se trouve encore simple fantassin, après quatorze ans de service.
Et cependant tous ces soldats du désert, ces pionniers d'une nouvelle espèce font à l'occasion bravement leur devoir. En maintes rencontres, ils se sont bien battus contre les Peaux-Rouges, et eux aussi ont concouru pour leur part à la colonisation des grandes plaines. Mais rien ne remplace le volontaire, le soldat libre des territoires ou le citoyen armé des États, quand la patrie est en danger. Voilà les véritables gardes de la nation; ils me remettent en mémoire ces belles paroles de Machiavel, que la poitrine des citoyens est la meilleure frontière d'un pays.
Dans la lutte contre les Peaux-Rouges, au milieu des territoires naissants, dans la grande guerre qui a divisé récemment le Nord et le Sud, ce sont surtout les braves volontaires qui ont sauvé l'Union.
On nous annonce pour demain l'arrivée de la commission de paix indienne, _Indian peace commission_. Elle est composée de M. Taylor, commissaire des affaires indiennes à Washington; de M. Henderson, sénateur, président du comité des affaires indiennes au sénat; des généraux de l'armée régulière Harney, Sherman, Terry, du général et du colonel des volontaires du Colorado, Sanborn et Tappan. M. White, attaché au bureau indien à Washington, est secrétaire de la commission, dont M. Taylor a été élu président.
Un artiste dessinateur, un sténographe, des guides, des interprètes, divers agents accompagnent la commission, et aussi, comme bien vous pensez, des _reporters_ de divers journaux de New-York, Chicago, Saint-Louis, etc.
Le général Stevenson a fait déjà préparer le nombre de fourgons nécessaires à la caravane officielle, et désigné quatre-vingts soldats pour lui servir d'escorte. Il veut bien nous donner aussi un fourgon, à mon compagnon et à moi, avec les quatre mules et le muletier de rigueur.
Demain matin nous partons pour Hill's-Dale, la dernière station du chemin de fer du Pacifique, où nous rejoindrons la commission, qui revient de chez les tribus du Sud. De là, à travers les vastes solitudes de la prairie, et sans crainte de mauvaise rencontre, puisque nous avons quatre-vingts soldats avec nous, notre longue caravane prendra la route du fort Laramie. Il nous faudra trois jours pour y arriver, en trottant douze heures par jour et campant la nuit à la belle étoile. La distance n'est pas moindre de 100 milles ou 160 kilomètres.
Au fort Laramie, nous trouverons les Corbeaux, les Sioux, les Arrapahoes du Nord, auxquels les commissaires ont depuis longtemps donné rendez-vous.
Nous allons enfin voir des Peaux-Rouges, non pas deux, le mari et la femme, comme ceux qu'on vous a montrés cet été à l'Exposition, mais des tribus entières. Nous fumerons le calumet de paix avec eux, et nous leur dirons de nous donner quelques leçons théoriques dans l'art délicat de scalper.
XI
UNE CARAVANE.
Lone Tree Creek (Dakota), sous la tente, 9 novembre.
De bonne heure, il y a trois jours, nous avons quitté le fort Russell. Une trentaine de fourgons, traînés en tout par cent cinquante bêtes, trente-cinq muletiers et agents divers, enfin nos quatre-vingts soldats, composaient le gros de l'expédition. Les soldats étaient montés dans les fourgons avec tout leur attirail de campement. A la tête du convoi caracolaient les officiers. Le temps était redevenu épouvantable, comme il l'est quelquefois pendant l'automne dans les prairies, à une altitude de 2,000 mètres. Dès les premiers jours du mois, je vous l'ai dit, un ouragan terrible, accompagné de neige, a passé sur le fort Russell; et si la neige a bientôt fondu aux rayons du soleil, la tempête, après un jour ou deux de calme, s'est remise à souffler comme un véritable cyclone. La poussière, soulevée en épais tourbillons, entrait dans nos fourgons, ouverts sur le devant, et aveuglait littéralement ceux qui étaient à l'intérieur. Le froid était piquant; le thermomètre se tenait au-dessous du point de congélation de l'eau; car le vent, venant des Montagnes-Rocheuses, avait passé sur leurs cimes glacées.
C'est dans de telles conditions que, partis du fort Russell le matin, nous sommes arrivés vers l'après-midi à Hill's-Dale (vallon de la Montagne). Cette localité est la dernière station du chemin de fer du Pacifique, titre qu'elle a abandonné à Chayennes, qui, à son tour, le cédera bientôt à sa voisine de l'Ouest.
Hill's-Dale manquait d'eau et de bois, et le vent des prairies y soufflait avec une violence qui semblait s'être encore accrue. En outre, les commissaires qui devaient arriver par le chemin de fer du Pacifique n'étaient pas même signalés. Que faire? le long de la voie, tout près de la station, on creuse un puits artésien, mais l'ouragan dérange les manœuvres, et nous ne pouvons attendre que la nappe d'eau soit atteinte pour abreuver nos mules et nos chevaux.
La localité fait peine à voir. Quelques buvettes seules restent debout: tout le monde, marchant à l'Ouest, comme la voie ferrée, a émigré à Chayennes. Il fut donc décidé que l'on irait camper dans la prairie, à quelques milles de Hill's-Dale. Là on trouverait, dans un endroit bien connu des caravanes, de l'eau vive et du bois, deux choses indispensables dans le désert.
Pole-Creek (le ruisseau de la Perche), où nous arrivâmes vers quatre heures, était déjà occupé par les muletiers partis le matin de fort Russell, et délégués pour charger les cadeaux que les commissaires apportaient aux Indiens. Nos hommes prirent place à côté de ceux qui étaient venus les premiers. Les soldats installèrent prestement leurs tentes, et bientôt les feux du camp brillèrent au milieu de la nuit. Les muletiers, creusant un trou en terre, y allumèrent du bois, établirent là leurs fourneaux. Ils firent cuire sans perdre de temps les _flat-jacks_, sortes de beignets ou de crêpes, le jambon ou le lard découpé en tranches, pendant que, sur un coin du foyer, une immense bouilloire recevait le thé ou le café, formant la boisson habituelle de tout souper américain. Les muletiers, dans les excursions du Grand-Ouest, sont toujours les premiers et les mieux servis, et nos hommes avaient déjà fini leur souper, que les soldats commençaient à peine le leur, et que le maître coq des officiers, au mess desquels nous étions conviés, n'avait pas même dressé son fourneau. Il est vrai que c'est un poêle en fonte et en tôle de fer, et que son installation seule demandait, par le vent qui régnait, plus de temps qu'il n'en fallait pour faire cuire le repas.
Le coucher, comme pour le souper, a laissé pour nous beaucoup à désirer. Notre fourgon nous a servi d'abri. Une peau d'ours a été notre lit, et une peau de buffle notre couverture. Les bagages, disposés sur le devant du véhicule, nous ont protégé en partie contre le vent et le froid, et nous avons dormi tant bien que mal.
Le coup d'œil de notre camp était des plus pittoresques. Les mules, dételées, s'étaient réunies par groupes isolés. Ayant bien vite épuisé leur maigre ration de maïs, elles tondaient le gazon des prairies, jauni par le froid de l'automne. Les fourgons, alignés, formaient comme un rempart.
Du côté opposé, vers le Pole-Creek, étaient dressées les tentes des soldats. En retour d'équerre, venaient celles des officiers. L'eau du ruisseau était gelée sur les bords, et çà et là, en bouquets touffus, se dressaient le long des rives les coudriers et les joncs. Un talus naturel de roches tendres et d'alluvions formait un des versants du ruisseau. Partout ailleurs s'étendait jusqu'à l'horizon la plaine immense, à peine ondulée. Le ciel était resplendissant d'étoiles, la lune éclairait la prairie et l'on entendait au loin les sourds aboiements des loups ou des coyotes affamés. Les derniers feux allaient s'éteignant et le silence du camp n'était plus troublé que par la marche de quelque veilleur attardé regagnant sa tente, ou par le hennissement de quelque mule disputant à sa voisine une touffe d'herbe ou l'abri protecteur d'un fourgon. Bientôt un grand calme se fit, et l'on n'entendit plus que les sifflements de la tempête au milieu de la solennité de la nuit.
Le lendemain, 7, le soleil s'est levé sur le camp de Pole-Creek sans y ramener le beau temps. L'ouragan a même redoublé de violence. On a vu des fourgons, poussés par le vent, s'avancer seuls de plusieurs mètres en courant sur leurs roues. Quelques tentes ont été jetées à bas. La promenade au dehors est devenue impossible. Pour comble d'infortune, les commissaires n'arrivaient pas, et il a fallu les attendre encore tout un long jour. Hier matin, de très-bonne heure, on a signalé enfin leur arrivée, et le camp a été levé à la grande joie de chacun.
Le général Sherman et le sénateur Henderson, rappelés à Washington par leurs fonctions et par la date rapprochée de l'ouverture de la session législative, n'ont pu se joindre à la commission, dont ils étaient les principaux membres. Le général Sherman a été remplacé par le général Augur, commandant le district de la Plate, dont le chef-lieu est à Omaha. Le général Augur, comme le général Terry, un autre des commissaires et commandant le territoire de Dakota, est l'un des officiers qui se sont le plus distingués pendant la guerre de sécession. Tous deux apportent dans leurs manières cette pratique des habitudes civiles qui tempère la rigidité militaire, et qui crée entre les soldats de l'Union et ceux d'autres pays une différence qui est toute en faveur des premiers.
Le vieux général Harney, devenu le meilleur ami des Peaux-Rouges, après les avoir battus sans merci, se distingue entre tous les commissaires par ses façons douces et paternelles. Malgré ses soixante-huit ans, il a accepté de prendre la part la plus active à tous les travaux qu'on vient de lui confier si inopinément, à lui vieux militaire retraité, vétéran des forts de l'Ouest, et il n'a jamais faibli un instant, ni dans les péripéties du voyage ni dans les longueurs du conseil. Il porte invariablement l'uniforme de général, et il est beau de voir ce soldat, droit et fier, à la moustache et aux cheveux blancs, resté jeune malgré les années. Un noir fidèle, à la livrée verte et au chapeau de feutre pointu, orné du galon et des glands d'or, lui sert de domestique, et veille seul sur sa tente. A côté du général vient le président de la commission, l'honorable M. Taylor, commissaire des affaires indiennes à Washington. Vêtu d'un sévère costume bourgeois, il offre dans ses traits quelque chose du révérend, et par ses allures pacifiques, je dirai même évangéliques, il répond bien à la mission de paix dont il a été élu le chef.
Le général et le colonel des volontaires Sanborn et Tappan, qui se sont récemment distingués dans maintes rencontres contre les Indiens du Colorado, ont l'air peut-être plus martial que leurs collègues les généraux de l'armée régulière, et montrent que la milice et la garde nationale sont prises au sérieux aux États-Unis.
M. White, secrétaire de la commission, M. Howland, artiste peintre, M. Wallace, sténographe, enfin les _reporters_ de quelques journaux de Saint-Louis, de Chicago et New-York, représentent la partie jeune et bruyante de l'expédition, et mêlent leurs _lazzi_ aux discussions graves des commissaires.
Tout ce monde a reçu avec la plus grande affabilité le _Parisien_ qui demandait la faveur de suivre la commission, et je n'ai compté bientôt que des amis, au milieu de tant de personnes qui ne me connaissaient pas la veille. Dès qu'on a été _introduit_ près d'un Américain, c'est-à-dire qu'on lui a été présenté, dès qu'on a serré, _secoué_, comme on dit, sa main, _shake hands_, la connaissance est faite, l'Américain est devenu votre ami. C'est là un des bons côtés des mœurs simples et démocratiques des États-Unis.
Le Canadien Léon Pallardie, interprète pour la langue des Sioux, accompagne la commission. Il sert en même temps de cicérone à trois chefs de la nation des Sioux, Mato-Looza ou l'Ours-Agile, Mato-O-Ken-Ko ou l'Ours-Vif et Ish-Tà-Skâ ou l'Œil-Blanc. Ce sont du moins les appellations sous lesquelles les commissaires sont convenus de reconnaître ces sachems, car les deux premiers ont des noms absolument intraduisibles dans notre langue si pudique. On ne pourrait les écrire qu'en latin, et encore!
Ces trois chefs portent pour tout vêtement une couverture de laine et des guêtres avec des mocassins en cuir. L'un d'eux a cependant un pantalon; mais, d'après la mode en usage chez les Peaux-Rouges, il en a coupé le fond. Celui-ci porte l'arc et les flèches, dont le guerrier des plaines se sépare si difficilement; cet autre tient le calumet, qui joue un si grand rôle dans toutes les délibérations des Indiens. C'est une pipe au long fourneau rouge, d'où part un tuyau de buis ou de cerisier, enjolivé de clous en cuivre jaune. Une douzaine de fumeurs usent à la fois de la même pipe, et chacun tire une bouffée, en tendant la pipe au voisin.
Hier, au moment du départ, je m'approchais de ces grands chefs. Suivant la coutume de tous les Indiens, qui ont pour principe de ne jamais s'émouvoir, les Sioux restèrent impassibles. J'essayai d'engager la conversation; mais ils ne parlaient pas un mot d'anglais. Accroupis, serrés dans leur couverture, ils ne me jetèrent que ces mots: _Soux! Soux! Cold! cold!_ Ce qui voulait dire qu'ils étaient Sioux, et qu'ils avaient grand froid; ce qu'il était facile de deviner à la température extérieure et à la façon dont les pauvres gens grelottaient.
Pallardie vint à moi: «C'est des bons sauvages, me dit-il, nous les menons au fort Laramie pour les montrer aux autres. L'Ours-Vif, avec ses hommes, va conduire la charrue cet hiver. Il consent à se rendre dans les réserves et à cultiver la terre. Ça ne l'amuse pas beaucoup, mais il aime les blancs, et il tient à leur faire plaisir.»
Ce commencement de conversation a rompu bien vite la glace entre Pallardie et moi. Le Canadien est charmé de voir un compatriote, et moi de faire route avec un homme qui connaît si bien les Sioux, et qui a parmi eux de si hautes relations. Pallardie est de petite taille, bien pris, vigoureux, aux traits accentués, et réalise de tous points le type du traitant ou du chasseur des prairies, tel qu'on aime à se le figurer.
«J'étais marié depuis huit jours quand la commission est venue me chercher, me dit-il; j'ai laissé ma femme et l'hôtel que j'ai bâti à la station de North-Plate; il m'a bien coûté quinze mille piastres (soixante-quinze mille francs). J'ai laissé tout cela, pour aller avec la commission. J'aime la vie des prairies, qui me rappelle mon premier métier de traitant. Je ne suis allé à _la ville_ (c'est ainsi que les traitants appellent Saint-Louis) que trois fois en vingt ans. Je suis malade quand j'y vais. A North-Plate, à la station du chemin de fer du Pacifique, j'ai monté un beau buffet où s'arrête le train. Venez me voir quand vous y passerez. Je vous présenterai à ma femme; elle a bien pleuré quand je suis parti.»
Cependant notre longue caravane a quitté le camp de Pole-Creek, et s'avance à travers la plaine sans fin. Les fourgons viennent à la file les uns des autres. En tête, vont à cheval les officiers commandant l'escorte, puis ce sont les voitures des divers membres de la commission, et derrière celles-ci les fourgons des personnes qui sont attachées à l'expédition par devoir ou par curiosité. Là on voit les _reporters_ des journaux de l'Est, quelques parents ou amis des commissaires, Pallardie avec ses trois sachems, un munitionnaire d'armée qui s'en sa vendre des bœufs au fort Laramie, et plusieurs autres _excursionnistes_. Un intrus qui s'est faufilé dans le convoi, que personne ne connaît, qui suit la commission depuis un mois sous prétexte de faire des affaires, _to make some business_, est là aussi, maugréant contre le mauvais temps, contre la lenteur des mules; contre le peu d'abondance et le défaut de qualité des vivres. Tant est grande la patience américaine, et tel est le respect qu'on a ici pour l'individu, que personne ne relève cet homme et ne songe à le renvoyer. Enfin, derrière la caravane marchent les fourgons des soldats et les véhicules qui portent les malles et les provisions.
Les muletiers ont soin de garder leur rang, et fouettent vigoureusement leurs bêtes, avec force jurons, si elles menacent de ralentir le pas.
Hier, on a marché ainsi toute la journée, malgré le froid, la bise, et dans l'après-midi on est arrivé à Horse-Creek (le ruisseau du Cheval), où l'on a campé pour dîner et passer la nuit. Là coulait un ruisseau d'eau vive, là se trouvait du bois en abondance. Ce camp était protégé par un monticule de stalactites, témoins de sources incrustantes qui jadis ont arrosé ces lieux. Les éléments ont peu à peu désagrégé la roche, et le sol est recouvert d'un sable siliceux épais.
Aujourd'hui, de bonne heure, on a levé le camp, et l'on s'est remis en route plus gaiement que la veille, car l'ouragan a cessé enfin, et le froid cédé la place à une température un peu plus clémente.
Le lieu où nous sommes campés ce soir est le plus pittoresque de tout le Grand-Ouest. Il a nom Lone-Tree-Creek, ou le ruisseau de l'Arbre solitaire. Qu'on imagine un rempart de roches sableuses couronnant un vaste plateau de roches déchiquetées, rongées par les éléments, la pluie, le vent, la glace, la neige, et cela de tout temps, depuis l'époque mille fois séculaire où les roches se sont déposées. Elles ont pris de cette sorte des formes étranges, saisissantes, et l'œil même y est trompé. Ici c'est une tour en ruines, là une longue muraille où plus d'une brèche est ouverte. Plus loin est une porte donnant accès dans la ville que protègent ces forts; au-dessus semble veiller une forme humaine, un guetteur prêt à donner l'alarme. Et l'illusion se continue, car en face est un autre plateau couronné des mêmes murs, des mêmes bastions. On dirait deux villes rivales. Seule, la vallée profonde les sépare. A mi-hauteur ont poussé des cèdres nains et des cyprès dont la ligne sombre, vue de loin, ressemble à la bouche béante d'autant de cavernes, creusées dans ces murs pour les faire sauter. Ce sont là les _Scott's-bluffs_ ou les remparts de Scott, ainsi nommés, sans doute, en souvenir du trappeur qui les a le premier signalés. Ils s'étendent sur d'immenses espaces, et longtemps avant d'arriver au camp nous les avons découverts à l'horizon. Le ciel était un peu voilé, quelques nuages noirs y disputaient leur place au soleil. Le soleil, en se jouant dans les nuées, tantôt éclairait et tantôt obscurcissait les _bluffs_, de sorte que le sable grisâtre dont sont formés ces remparts, tantôt apparaissait comme blanchi par la neige, et tantôt s'assombrissait peu à peu au point de disparaître entièrement. Cet effet d'optique, se répétant à intervalles réguliers, était surprenant; aucun de nous ne pouvait détacher ses yeux de ce grand spectacle. L'image changeait, d'ailleurs, à mesure qu'on approchait davantage. Quand on est arrivé au pied des _bluffs_, ç'a été bien autre chose. Les muletiers ont arrêté d'eux-mêmes leurs bêtes, et chacun, pendant quelques secondes, est resté muet d'étonnement. Ceux-ci comparaient ces ruines géologiques aux ruines des plus anciennes villes de l'Asie; ceux-là évoquaient le déluge. L'histoire et la fable ont eu beau jeu, et la discussion s'est prolongée d'autant plus aisément, que l'on a côtoyé ces merveilleuses roches jusqu'au lieu choisi pour le campement. Là, une circonvallation complète, interrompue seulement par l'étroit passage que s'est ouvert le ruisseau de Lone-Tree, entourait la plaine, et semblait la protéger à la fois et contre le vent et contre les Indiens.
Ces murs naturels de grès tendre, rappelant, même de très-près, d'anciennes villes fortes ruinées, ne sont pas rares dans les prairies. Sur les points que nous parcourons, l'étendue en est considérable, et occupe peut-être, avec de très-longues solutions de continuité il est vrai, un cercle de 50 à 60 milles de rayon. Dans le Colorado, les roches de Monument-Creek et celles du Jardin des Dieux, dans le Nebraska celles des Mauvaises-Terres, sont aussi de la même nature.
Ce sont, sans doute, ces ruines d'un nouveau genre qui ont provoqué dans l'esprit des premiers trappeurs ces légendes d'anciennes villes, veuves d'habitants, rencontrées au milieu des prairies, avec leurs murs et leurs forteresses encore debout, légendes qui ont longtemps eu cours parmi les émigrants du _Far-West_.
De Lone-Tree Creek, demain une nouvelle étape nous conduira directement au fort Laramie, entre matin et soir.
Nous nous arrêterons seulement vers le milieu de la journée, pour laisser les mules boire et se reposer un instant, pendant que l'on prendra le _lunch_. Nous arriverons au fort avant la nuit, après avoir parcouru en trois jours, à partir de Pole-Creek, une distance de 100 milles ou 160 kilomètres. La route que nous avons suivie est bien connue des traitants et des anciens trappeurs. Elle a été indiquée à la commission par Pallardie qui l'a lui-même souvent fréquentée quelques années auparavant, à l'époque où il trafiquait avec les Indiens.
«C'était alors le beau temps, me disait-il tout à l'heure. A l'automne, tous les sauvages, les Sioux, les Pieds-Noirs, les Corbeaux, les Gros-Ventres, se réunissaient sur le plateau de Lone-Tree-Creek, là même où nous campons. Pour une tasse de sucre, pour un paquet de tabac à fumer, on avait une _robe_ de buffle, ou plusieurs peaux de castor. Le sauvage était bon, nous aimait, et nous gagnions beaucoup d'argent.
«Aujourd'hui les blancs sont venus, le bison est parti ou il a disparu. Les Indiens se méfient de nous, et sont devenus méchants. On paye dix et vingt piastres une robe de buffle, cinq piastres une peau de castor, et les affaires ne vont plus[4].»
[Note 4: Les traitants des prairies étaient jadis plus nombreux qu'à présent. Ils faisaient avec les Indiens un commerce d'échange, et prenaient des peaux de buffle et d'autres fourrures en donnant en retour du sucre, du café, de la farine, du tabac, de la toile, des couvertures. L'eau-de-vie et les armes étaient prohibées, mais c'étaient surtout les principaux objets d'échange. Comme tous les commerces de troque, ce trafic enrichissait bien vite les traitants qui gagnaient gros des deux côtés. De grandes maisons de Saint-Louis commanditaient ce commerce, et les caravanes partaient dans la belle saison. La poudre et les armes tentaient surtout les Indiens. Aujourd'hui c'est encore la première chose qu'ils demandent aux commissaires de l'Union quand ils tiennent des conseils avec eux.]
Qu'aurait donc pensé Pallardie s'il avait pu tout à coup se reporter à ces temps primitifs où quelques rares trappeurs connaissaient seuls la prairie, et où un traitant allait sans plus de façon, dans la même année, du Mexique ou de la Louisiane au Canada? C'était souvent pour échanger des produits du sol contre des fourrures, et parfois aussi, comme c'était le cas des Français qui faisaient plusieurs centaines de milles, en se rendant du fond des prairies à la Nouvelle-Orléans, ou des grands lacs à Saint-Louis, pour _aller causer un moment à la ville_.
La route que suivaient ces coureurs de prairies porte encore chez les Américains le nom de _Spanish-trail_, comme qui dirait le sentier espagnol ou mexicain. Le fort Laramie est aujourd'hui la principale étape de cette route. Il est situé au confluent de la rivière Laramie avec la Plate du nord, dans une plaine ondulée (_rolling prairie_). C'est là que demain nous saluerons le drapeau étoilé de l'Union, et que les Américains retrouveront la patrie au cœur même du grand désert.
XII
LE FORT LARAMIE.
Fort Laramie (Dakota), 11 novembre.
Le fort où nous sommes campés est l'un des principaux postes militaires de l'Ouest. Il a été bâti, il y a une trentaine d'années, sur l'emplacement même d'un poste de traitants qui y faisaient, pour une grande maison de Saint-Louis, les Chouteau, le commerce des fourrures avec les Indiens. Laramie ou Laramée, qui a donné son nom au fort et à la localité, était un chasseur canadien qui fut tué à cette place par les Sioux, pendant qu'il tendait ses trappes au castor. Ce fait eut lieu vers 1830, et les blancs en perpétuèrent le souvenir en unissant le nom de Laramie à la géographie du pays. La rivière qui passe au fort et va se joindre à la Plate du nord, le piton élevé qui, à quelques milles de là, jalonne la ligne de faîte des Montagnes-Rocheuses, les plaines au delà de ce piton, ont reçu, comme le fort lui-même, le nom de Laramie. Bien des voyageurs, trop oubliés dans les baptêmes géographiques, ont été moins heureux que le pauvre chasseur.
Vu de la route que nous avons suivie, le fort ressemble plutôt à une ville hispano-américaine qu'à un poste militaire des États-Unis. Les casernes, les magasins, les bureaux, les logements des officiers, tout est construit en maçonnerie et badigeonné à la chaux. Sur un des côtés de la grande place des manœuvres, est la résidence du général commandant le fort. Avec sa _veranda_ ou galerie extérieure couverte, à deux étages, on la prendrait pour un hôtel de Panama ou de l'Amérique centrale. Non loin est une maison d'un style encore plus étrange pour ces pays, une sorte de chalet suisse, que le _sutler_ ou fournisseur du poste s'est bâtie de ses propres deniers. L'élégance de cette habitation fait honte à la mesquine apparence de la cantine, sombre et basse. A côté du chalet s'élève le seul arbre qu'on voit autour du fort. Les nouvelles _baraques_, ou casernes des soldats, les nouveaux magasins sont construits en bois.
Le long de la rivière Laramie, est le _corral_ ou parc, vaste emplacement quadrangulaire fermé d'une haie. C'est là que l'on serre les foins et que l'on parque les mules. Les angles du corral sont chacun défendus, du côté opposé à la rivière, par une batterie octogone en adobe ou pisé (briques cuites au soleil). Ces batteries ont été édifiées, à l'origine, pour résister aux incursions des Indiens, qui commencent avant tout, quand ils surprennent les convois d'émigrants ou les postes militaires, par faire main basse sur les mules et les chevaux, auxquels ils attachent tant de prix. Aujourd'hui les Indiens sont loin, et les forts du corral ont été transformés en réfectoires à l'usage des muletiers. Au lieu de batteries blindées, on n'y voit plus que des batteries de cuisine.
Un pont de bois, dont les piles sont jointes par des planches branlantes, unit les deux bords de la rivière. Sur la rive gauche est le fort avec toutes ses dépendances; sur la rive droite, l'unique hôtel du pays, où les officiers ont leur mess. En hiver, les grandes crues emportent le tablier du pont, et alors un bateau ancré à la rive sert à passer les pensionnaires. L'hôtel est bâti de pisé et de gros rondins de bois, comme un _log-house_ de pionnier américain. Il n'a qu'un rez-de-chaussée, mais il est des plus confortables, tant pour le vivre que pour le couvert, surtout si l'on réfléchit à la nécessité où l'on est de tout faire venir des États, situés à plus de 500 ou 600 milles de distance. A côté de l'hôtel est la buvette de rigueur, où l'on débite principalement la bière piquante et l'eau-de-vie de grains, l'_ale_ et le _whisky._ Comme pour tempérer l'effet de ces boissons, le liquoriste vend également des livres, mais ses habitués s'adressent plutôt à ses tonneaux qu'à sa bibliothèque. Il est vrai que la poste du fort lui fait là-dessus concurrence. Elle vend des romans et des journaux dans l'intervalle qui sépare les arrivées et les départs des courriers. Ceux-ci n'ont lieu que chaque quinzaine, et encore sauf le bon vouloir de la Nuée-Rouge et de sa bande, ainsi que le directeur du bureau a pris soin de l'annoncer sur sa pancarte.
Les résidents du fort Laramie sont au nombre de cinq à six cents: officiers, commis d'administration, soldats, muletiers d'armée. Comme au fort Russell, une partie des officiers ont fait leurs études à West-Point, l'école militaire des États-Unis. West-Point est situé dans l'État de New-York, sur les bords du fleuve Hudson.
Le séjour de Laramie est peu agréable, et le climat fort rigoureux en hiver, où l'on reste souvent privé de nouvelles pendant plusieurs mois. On combat surtout par la chasse les ennuis de ce séjour lointain et isolé: dans les prairies, le buffle et l'antilope, l'écureuil, le loup; dans les montagnes, le cerf, l'élan, le daim, le chat sauvage, l'ours, dont quelques espèces sont fort dangereuses, offrent au chasseur les émotions et les périls qu'il ambitionne. Dans quelques maisons, on rencontre d'élégants trophées, indices de nombreuses victoires. Suivant l'habitude, quelques officiers mariés ont appelé leur femme auprès d'eux. Comme toutes les Américaines, celles-ci sont arrivées dans le désert sans un mot de plainte, et ont mêlé les douces joies de la vie de famille aux rigueurs d'un exil forcé. Quant aux soldats, ils sont, comme dans toute l'armée, le ramassis de la population des États-Unis. Il y a parmi eux des réfractaires de tous pays, hormis de vrais Américains.
La garnison du fort Laramie comprend quatre compagnies d'infanterie et deux de cavalerie. On sait avec quelle facilité tous ces soldats désertent. «Dès que je verrai une _embellie_, me disait l'un d'eux, un Canadien qui parlait la vieille langue française, je passerai au large.» Tous ces soldats sont mécontents et disent pis que pendre des camarades. Il n'y a de satisfait que Macaron, un autre Canadien, de soldat passé cuisinier et que les officiers du fort Russell ont amené avec eux. Jamais il ne se lave ni le visage ni les mains, qu'il garde noircis de fumée. Jamais non plus il n'est prêt à l'heure, surtout pour le déjeuner; il est vrai qu'il rejette alors la faute sur les officiers. «Ces messieurs se lèvent toujours les derniers, dit-il, et je ne puis rien avoir d'eux.»
Le fort Laramie, gardé par d'aussi pauvres soldats, n'a d'un fort que le nom. Aucune circonvallation, aucun mur ne l'entoure. Du côté opposé à la rivière est seulement une sorte de fossé où les terres extraites ont été jetées en talus, et qui présente à l'un de ses angles un vaste tracé circulaire: on dirait les fondations pour une tour. C'est là le seul ouvrage de défense élevé contre les Indiens. N'ayant jamais été attaqué depuis l'établissement du fort, il n'a jamais été entretenu. Au delà du fossé est le cimetière, où dorment fraternellement de leur dernier sommeil les Indiens et les blancs; puis vient la prairie, bientôt bornée par des monticules de cailloux roulés. Ces monticules sont semés de pins comme des dunes qu'on aurait voulu fixer sur place; mais les pins ont ici poussé naturellement. Gravissant ces coteaux, on jouit d'une belle vue sur la Plate, dont la rive gauche est marquée par une ligne de remparts naturels de grès sableux, analogues à ceux de Lone-Tree-Creek, dont je vous ai déjà parlé. Du pied de ces remparts, la Plate ne tarde pas à rejoindre son confluent avec la rivière Laramie, et de là elle se rend à North-Plate, la principale station du chemin de fer du Pacifique à partir d'Omaha, où elle s'unit à la Plate du sud.
Si, du haut des rives de la Plate du nord, on regarde au couchant, on aperçoit à l'horizon un piton élevé, de forme conique, comme les puys volcaniques de l'Auvergne; c'est le pic Laramie, isolé au milieu de la plaine, et qui sert de point de repère aux émigrants et aux Indiens nomades qui traversent cette contrée. Le pic est aligné sur la direction des Montagnes-Rocheuses, dont il forme le prolongement et comme le dernier piton vers le nord. Il est élevé de 1,200 mètres au-dessus du niveau du terrain environnant et on l'aperçoit de très-loin, de plus de 80 milles. L'air de la prairie est si pur, si transparent, si sec, que la vue du pic est encore claire à cette énorme distance. Il dresse fièrement sa masse bleue au-dessus du plan de l'horizon, et l'œil se repose avec plaisir sur ce piton de roches massives, le seul qu'on aperçoive en parcourant le pays. Plus au sud viennent les Montagnes-Noires, les _Black-Hills_, fertiles en bois résineux, en pins, en cèdres, en sapins, et sillonnées, dit-on, de veines métallifères très-riches. Enfin, dans le territoire de Colorado, qu'ils jalonnent sur tout un méridien, sont les fameux pics de Long et de Pike, que vous connaissez, points culminants des Montagnes-Rocheuses, et qui portent jusqu'à 5,000 mètres de hauteur leurs cimes ardues et neigeuses, saluées par tous les émigrants des prairies.
Le chemin qui mène du fort au pic Laramie était naguère très-fréquenté. C'est par là que passaient les néophytes Mormons pour se rendre dans l'Utah, à leur capitale du lac Salé; c'est par là aussi qu'arrivaient les émigrants qui, par terre, à pied ou en charrette, se rendaient en Californie. Ce chemin était encore parcouru par la fameuse diligence transcontinentale. Aujourd'hui la fièvre de l'or s'est éteinte, au moins dans l'Eldorado, et bien peu d'émigrants sont assez pauvres pour aller en Californie par les plaines; les Mormons ont vu leurs caisses se remplir et leurs recrues prennent le chemin de fer du Pacifique; enfin la diligence transcontinentale elle-même a dû déplacer ses stations et les déplace encore chaque jour devant les étonnants progrès de la civilisation du _Far-West._ La voie ferrée lui fait d'ailleurs perdre de plus en plus du terrain. Avant trois ans, vous le savez, la malle _overland_ n'existera plus, et un double ruban de fer unira les deux océans, l'Atlantique et le Pacifique. Le fort Laramie aura été le premier atteint par cette marche incessante du progrès. La découverte des mines d'or dans les Montagnes-Rocheuses et les développements rapides du territoire de Colorado ont reporté plus au sud tout le mouvement des plaines. La seule chose qui reste à Laramie et qui rappelle encore la civilisation au milieu du désert, c'est le télégraphe électrique.
XIII
UN VILLAGE SIOUX.
Fort Laramie (Dakota), 12 novembre.
A 3 milles à l'ouest du fort Laramie est installé un campement de Sioux. Quelques-uns des enfants de la prairie sont aussi rassemblés autour du fort et composent avec les premiers ce qu'on nomme la bande des _Laramie-Loafers_, ou vagabonds de Laramie. On les appelle ainsi parce qu'ils vivent d'aumônes, de secours que leur donne le gouvernement.
Le village sioux est à droite de la route qui mène au pic Laramie, et près de la rivière. Il comprend une centaine de huttes ou _loges_, ce que l'on est convenu d'appeler aussi un _wigwam._ On calcule que chaque hutte peut recevoir à peu près cinq ou six individus, et cette observation est à noter, car on donne ordinairement en loges le chiffre de population d'une tribu.
La hutte indienne est composée d'un certain nombre de perches effilées, que l'on dispose d'abord à terre autour d'un centre commun, comme les rayons d'un même cercle, et que l'on élève ensuite en les tenant inclinées; de cette façon toutes les perches s'enchevêtrent les unes dans les autres et se soutiennent mutuellement au sommet, où elles sont d'ailleurs liées par une corde. L'autre extrémité, qui s'écarte au contraire de sa voisine, touche le sol. Le pourtour conique de la hutte est recouvert de peaux de bison ou de pièces de toile cousues. Le sommet reste ouvert. Sur les côtés, une entrée basse, étroite, où l'on ne peut passer qu'en rampant, forme la porte. Une peau de castor ou une pièce de toile, retenue par un clou, une charnière, ou cousue dans le haut, se rabat sur cette ouverture et la tient d'habitude fermée. Au centre de la hutte est du feu toujours allumé, et sur ce feu ou alentour sont les marmites et les chaudrons pour les repas. Souvent la crémaillère qui tient le chaudron descend du sommet même de la hutte. L'ouverture supérieure permet seule à la fumée de sortir et à la lumière d'entrer; c'est dire que le séjour de la loge est intolérable à ceux qui n'y sont pas accoutumés.
Sur le pourtour, intérieurement, sont les lits, les robes de bison entassées qui servent de couvertures et de matelas, les hardes de toutes sortes qui composent les vêtements, puis les malles et les boîtes en cuir dans lesquelles on serre les objets précieux. En un coin sont les ustensiles de cuisine, quand on en a. Çà et là pend un quartier de bison cru, desséché au soleil ou fumé, ou bien de la viande étirée en lanières. C'est partout un désordre indescriptible, et cependant il paraît que l'Indien s'y retrouve et que chaque habitant de la loge a sa place irrévocablement fixée.
Un vieux traitant, qui vit avec les Sioux depuis plusieurs années (il a même épousé une femme de cette tribu), le _père Richard_, a été l'un des premiers qui m'ont reçu dans leur hutte, car il est venu momentanément s'installer près des _Laramie-Loafers_.
A la vue de cet homme enfumé, aux cheveux grisonnants, tombant abondamment sur ses épaules:
--Vous êtes Sioux? lui ai-je demandé sans trop de réflexion.
--Je suis Français, m'a-t-il répondu de l'air le plus tranquille du monde et avec le meilleur accent.
--Comment! vous êtes Français, et vous vivez sous la hutte comme les sauvages!
--Je le préfère, c'est plus commode.»
Ç'a été sa seule réponse. Il m'a présenté à sa femme et à sa fille, qui sont venues timidement me donner la main, puis nous avons fumé ensemble le calumet et causé de Paris, où il projette depuis longtemps de faire un voyage. Paris est la première ville dont parle toujours l'étranger, qui ne rêve que d'en connaître les plaisirs. Le père Richard a un autre motif en désirant d'aller voir la grande capitale. Sa famille a émigré en Amérique lors de la première révolution, et il se sent attiré vers la France comme vers la patrie de ses pères.
Le village sioux, où je ne m'attendais guère à retrouver un compatriote, a bien d'autres curiosités à m'offrir. Autour des huttes courent les enfants à moitié nus, garçons ou jeunes filles. Ils s'amusent à bâtir de petites loges ou jouent au _poney_, c'est-à-dire qu'ils chargent l'un d'eux de deux longs bâtons traînants, un à droite, l'autre à gauche, puis mettent en travers sur ces bâtons ce qui est censé représenter les effets domestiques, vêtements, peaux de buffle, ustensiles de cuisine, que les Indiens emportent quand ils émigrent, en chargeant ainsi leurs chevaux ou poneys. Enfants des Peaux-Rouges, enfants des peuples civilisés, ce sont toujours les mêmes jeux: l'imitation de ce que voit l'enfant. Ici la poupée qui rappelle la grande dame, ou bien le ménage, les chevaux de bois, les théâtres, les maisons de carton; là le poney et la petite loge.
Les chiens sont nombreux autour des huttes. Les Indiens possèdent des bataillons de ces animaux, et le chien est pour eux à la fois un défenseur, une sentinelle vigilante et un moyen de nourriture.
Comme je parcourais le camp des Sioux, ces gardiens attentifs, insoucieux du sort qui leur était réservé, ont aboyé à ma présence; mais je les ai calmés de la voix et j'ai continué mon exploration. Je suis entré dans beaucoup de huttes. Ici des guerriers en rond jouent aux cartes et des balles de plomb servent d'enjeu. Tous les joueurs sont silencieux et ne laissent paraître leur émotion ni au gain ni à la perte; encore moins s'avisent-ils de jeter un regard sur celui qui les visite. Là d'autres jouent le _jeu des mains_, une sorte de _morra_ italienne, et des flèches, piquées en terre, marquent les points. Cette fois les joueurs s'accompagnent de chants discordants et de la musique assourdissante de battements de casseroles et de tambours de basque.
Je ne puis pas pénétrer dans toutes les huttes. Quelques-unes sont sévèrement gardées et l'on en éloigne les profanes. C'est là qu'on fait la _grande médecine_, ou que les devins soumettent leurs malades à l'épreuve des bains de vapeur.
Autour de quelques loges, les femmes, assises en rond, travaillent à des ouvrages d'aiguille, ornent de perles des colliers, des mocassins, ou tracent un dessin sur un cuir de bison. Elles vont avec lenteur, calculant, réfléchissant, comptant les lignes et les points et prenant garde de se tromper. De vieilles matrones préparent des peaux tendues autour de piquets. Avec un caillou de grès siliceux, elles raclent la peau, en enlèvent toutes les bavures, puis la polissent avec une espèce de ciseau d'acier emmanché au bout d'un os. Autrefois la hache de pierre tranchante, en silex ou en diorite, servait à faire cet ouvrage avant que le fer eût été apporté au sauvage par l'homme civilisé.
Après avoir été ainsi préparée, la peau de bison est tannée avec la cervelle même de l'animal.
Les femmes sont loin d'être belles. Si la plupart des Indiens ont un type fier et noble, les _squaws_ ne présentent sur leur figure rien qui révèle la femme comme les nations civilisées la comprennent. Timides, honteuses, elles baissent les yeux devant le blanc, se cachent. La fatigue, le dur travail ont altéré leurs traits. A elles incombent tous les soins domestiques.
Ce sont elles qui nettoient la maison, étrillent les chevaux, préparent les repas, élèvent les enfants ou _pappooses_, dressent la hutte, et en voyage portent à pied tout le matériel de la loge. L'homme suit, à cheval, n'ayant que son arc et ses flèches. Pour surcroît d'agrément, les femmes sont souvent battues. Elles sont regardées comme des esclaves par leur mari, qui épouse autant de femmes qu'il veut. Pour un cheval, pour quelques peaux de bison, les parents donnent volontiers leur consentement, et tout est dit. La chasteté n'est pas de rigueur, mais souvent le mari coupe le nez ou les oreilles à la femme infidèle. Chez les Peaux-Rouges, chacun est ainsi son propre juge et applique la loi à sa façon.
D'autres fois la femme est vendue dès que le mari est dégoûté d'elle. Les femmes des blancs, quand les Indiens les amènent prisonnières et les conduisent dans leur loge, ne sont pas mieux traitées. Toutefois, dans quelques tribus, on les respecte et il faut croire que, dans ce cas, c'est la peau blanche qui répugne au Peau-Rouge. Vous comprenez maintenant pourquoi l'Indien, toujours à cheval, en guerre ou en chasse, est beau, bien fait, et comment les _squaws_, soumises à tant d'épreuves, sont chez eux, contrairement à ce qui a lieu ailleurs, la plus vilaine moitié de l'espèce humaine.
Il est juste de dire que, dans le village des Sioux, toutes les femmes ne répondent pas également à cette description; un certain nombre sont même jolies, et se rapprochent du type blanc; il est facile de voir qu'elles sont de sang mêlé.
La bande des _Laramies-Loafers_ n'est pas seule campée ici. Les Corbeaux, prévenus depuis plus d'un mois que la commission se rendrait au fort Laramie vers le 10 novembre, à l'époque de la pleine lune, sont récemment arrivés. Ils ont quitté, pour se rendre à l'appel des commissaires, l'extrême nord du Dakota, les bords du ruisseau de Pierre-Jaune, où ils étaient alors en chasse. Ils sont venus une vingtaine de chefs avec leurs femmes, leurs enfants et quelques _braves_ (les lieutenants des chefs), et cela malgré la neige et la distance, malgré les Sioux, avec lesquels ils sont en guerre. Ceux-ci pouvaient les arrêter au passage, car il a fallu traverser le territoire ennemi pour arriver au lieu du rendez-vous.
En hommes qui comprennent leur valeur, les Corbeaux ont campé à une certaine distance des Indiens _loafers_, mais on peut aisément confondre les tentes, dont le style est le même. Le type des hommes seul est différent, et les Corbeaux sont certainement les plus fiers des Indiens des prairies, au moins des Indiens du Nord. Les traits sont largement accentués, de grandes proportions, la stature gigantesque, les formes athlétiques. La figure, majestueuse, rappelle les types des Césars romains, comme on les voit gravés sur les médailles.
Je suis entré dans la hutte des chefs. «Touchez-leur la main à tous, m'a dit un officier du fort qui avait déjà pénétré dans la tente, ce sont tous de grands chefs.» J'ai obéi à ces paroles et touché successivement la main à ces seize sachems assis en rond, en faisant à chaque fois entendre ce son guttural: _A'hou!_ qui sert de salutation auprès des Peaux-Rouges. Chacun a répété à son tour mon salut, et quelques-uns m'ont serré la main jusqu'à faire craquer les os. Ce vif témoignage d'amitié, chez l'Indien ordinairement si impassible, m'a surpris. Sans doute ces braves gens ont cru avoir affaire à quelque membre influent de la commission, dont ils attendent force concessions et force cadeaux. La cérémonie de salutation terminée, nous avons fumé le calumet. Chaque Corbeau tirait quelques bouffées de la pipe et la passait indifféremment à son voisin. Nul ne parlait.
J'ai profité de ce silence pour examiner à loisir ces hommes. Je vous ai déjà dit leurs formes athlétiques. Leur figure est tatouée, sur les joues, de rouge vermillon. Ils sont à peine vêtus, celui-ci d'une couverture de laine, celui-là d'une peau de buffle ou d'un uniforme incomplet d'officier; cet autre a le torse tout nu. Beaucoup portent des colliers ou des pendants d'oreilles en coquillages ou en dents d'animaux. L'un a autour du cou une médaille d'argent à l'effigie d'un président des États-Unis (Pierce), cadeau qu'il a reçu à Washington lorsqu'il s'y est rendu en mission en 1853. L'autre porte sur la poitrine un cheval d'argent assez grossièrement travaillé et doit à cet ornement le sobriquet de Cheval-Blanc, sous lequel on le désigne. Un vieux chef, blessé, la jambe percée de deux balles et maintenue dans un appareil installé par les Indiens eux-mêmes, gît dans un coin de la hutte. Il me rend mon salut en jetant vers moi un regard triste, et en me montrant son membre malade qui l'empêche de se lever.
Les Corbeaux ne sont pas les seuls Indiens nomades que j'ai rencontrés à Laramie. Sur un petit îlot, au milieu de la rivière, sont campés deux chefs Arrapahoes, arrivés de la Porte (frontière du Colorado), et représentant les _tatoués_ du nord[5]. Ils sont venus à Laramie pour prendre part aux conférences en même temps que les Corbeaux, dont ces nouveaux Indiens se différencient nettement par leur type hagard et sombre.
[Note 5: Arrapahoes, en indien, signifie, dit-on, les tatoués.]
Les diverses tribus du nord, surtout celles qui composent par leur agrégation la grande nation des Sioux, étaient celles qui attendaient le plus impatiemment les commissaires; mais les Corbeaux seuls sont venus. M. Beauvais, agent principal de la commission, dépêché depuis plusieurs mois de Saint-Louis à Laramie, avait promis d'amener les Sioux, et les Sioux ne sont point venus. Ils sont en ce moment en chasse, loin, bien loin, et ne veulent pas se déranger. On leur a envoyé estafettes sur estafettes, à quoi quelques-uns ont répondu qu'il faisait trop froid pour entreprendre ce grand voyage, d'autres que les blancs les ont toujours trompés et qu'ils ne veulent plus se rendre à leur appel. Certains d'entre eux, se montrant insolents, ont envoyé à tous les diables la commission des États-Unis. «Que le Grand-Père (le président des États-Unis) rappelle ses jeunes hommes (ses soldats) de notre pays,--a répondu la Nuée-Rouge, chef de la bande des Vilaines-Faces, aux envoyés des commissaires,--et alors nous signerons un traité dont on ne verra pas la fin.» Tous les chefs présents, et entre tous le lieutenant Grosses-Côtes, ont applaudi hautement à ces paroles de la Nuée-Rouge.
Les Chayennes du Nord ne se sont montrés ni plus polis ni plus empressés que les Sioux. Le pauvre M. Beauvais, que les Indiens appellent Gros-Ventre à cause de sa corpulence, n'en peut mais, et il irait volontiers lui-même à pied chez les Sioux, fût-ce vers la bande de la Nuée-Rouge, pour les amener de vive force.
Lassée d'attendre, la commission a décidé qu'elle ouvrirait les conférences avec les Corbeaux demain 12 novembre, à dix heures du matin, et qu'elle entendrait également les chefs Arrapahoes, qui sont venus de la Porte. Dans l'intervalle, elle a reçu officiellement les dépositions de quelques traitants du territoire de Montana. Ceux-ci ont parlé des dévastations commises par les Indiens dans cette région, récemment colonisée par les Américains, qui en exploitent les mines d'or et d'argent. Les déposants n'ont pas d'ailleurs laissé ignorer à la commission les sujets de plainte que pouvaient avoir les Indiens contre les blancs.
Le gouverneur du Colorado, l'honorable M. Hunt, a été également entendu et a fait aux commissaires le récit des pillages récents des Chayennes et des Arrapahoes.
C'est par ces préliminaires que la commission des États-Unis, accomplissant sévèrement son mandat et ne laissant pencher la balance ni en faveur des blancs ni en faveur des Peaux-Rouges, prélude à la grande conférence ou _pow-wow_ qu'elle va ouvrir avec les sauvages.
XIV
MONTAGNARDS, TRAPPEURS ET TRAITANTS.
Fort Laramie (Dakota), 13 novembre.
A la nouvelle de notre arrivée, tous les coureurs du Grand-Ouest, les trappeurs qui chassent le bison et le castor, les traitants qui font le commerce avec les tribus, tous ces énergiques aventuriers des Montagnes-Rocheuses que les Américains désignent sous le nom de montagnards (_mountainers_), sont accourus à Laramie. Ils savaient que la commission devait venir, ils arrivaient au-devant d'elle. J'ai vu là le _père_ Bissonnette, un vieux traitant louisianais, d'origine française. Il vit aujourd'hui dans une ferme aux environs de Laramie. Il a du reste toujours fréquenté ces parages, car le fort Laramie, avant d'être une station militaire, était, je vous l'ai dit, un poste de traitants, appartenant à la célèbre maison Chouteau de Saint-Louis. Si vous avez lu le récit du voyage de Frémont dans l'Extrême-Ouest, vous aurez vu qu'il y est fait mention de Bissonnette, quand Frémont s'arrête à Laramie.
«Il a gagné de l'argent gros comme le bras, m'a dit Pallardie. Beauvais et moi, nous avons été ses agents, nous avons travaillé sous lui. Aujourd'hui c'est nous qui sommes riches et lui qui est pauvre. Que voulez-vous? dans le désert, pour passer le temps, on joue, on s'amuse. Les femmes, la bonne chère, ça mène loin! Bissonnette a tout perdu, mais il est resté bon garçon.»
Un autre traitant, un Français de pure origine, car il est arrivé du Havre, nous a invités aujourd'hui dans sa tente à un repas de chien; ceci soit dit sans jeu de mots. Nous avons mangé un jeune chien, engraissé et tué à notre intention. La chair du meilleur mouton ne peut se comparer à celle-là, et je conçois l'usage des Peaux-Rouges de réserver le chien pour les repas de fête, surtout ceux où ils veulent faire les honneurs aux blancs.
--Comment trouvez-vous cette viande? m'a demandé le général Harney, qui a vieilli au milieu des guerres indiennes, et qui, pour la centième fois peut-être, s'asseyait à un repas de ce genre.
--Excellente, général.
--Avez-vous mangé du cheval à Paris? car on dit que vous êtes devenus hippophages.
--Pas encore; mais, dès mon retour, je goûterai certainement du cheval, ne fût-ce que pour comparer avec le chien.
La vérité est que je n'ai jamais mangé de meilleur mouton que ce jeune chien de Laramie.
Notre hôte s'appelle Guérut. Il est parti du Havre, il y a quelque vingt ans, pour faire fortune aux États-Unis (c'est toujours pour faire fortune qu'on arrive dans ce pays), et il est venu se perdre, après maintes vicissitudes, au fond de l'Extrême-Ouest. Il est aujourd'hui interprète du fort auprès des Laramie-Loafers.
Parmi les traitants venus à Laramie est encore le père Richard, que je vous ai déjà présenté. Je vais de temps en temps fumer le calumet avec lui, le vrai calumet des Peaux-Rouges.
«J'ai gagné beaucoup d'argent avec les Sioux; me disait-il tout à l'heure; mais un jour les Chayennes, ces coquins de sauvages, en guerre avec mes amis les Sioux, m'ont tout pris. Ils m'ont volé tous mes chevaux, toutes mes belles robes de buffle, toutes les peaux de castors que j'avais préparées. Il me reste bien encore quelques piastres, et je ne suis pas tout à fait pauvre. Cet hiver, je veux aller dans les Montagnes-Noires couper des traverses pour le chemin de fer. Il y a là des dollars à gagner. Je sais des bois de cèdres et de sapins qui n'appartiennent à personne; j'en profiterai pour les exploiter.»
Le meilleur type, entre tous ces coureurs des grandes plaines, tous ces vieux trappeurs, qui me rappellent tous la France, soit l'ancienne, celle du Canada et de la Louisiane, soit la France contemporaine, le meilleur type est encore celui de notre guide et interprète Pallardie.
Et cependant que de choses il ignore encore sur les sauvages. J'ai essayé de le consulter sur les origines, les légendes, les traditions des Peaux-Rouges, au milieu desquels il a si longtemps vécu. Un soir, autour du feu du bivouac, quand nous allions ces jours derniers de Hill's-Dale à Laramie, pensant que le Canadien serait communicatif, je lui demandai si les Sioux, qu'il connaissait si bien, dont il parlait si bien la langue, n'avaient pas conservé quelque tradition sur leur première venue en Amérique.
«Je ne me suis jamais occupé de ça, m'a répondu Pallardie. Demandez-moi le prix des peaux de buffle ou des peaux de castor, là-dessus je puis vous répondre; mais les légendes, les origines, comme vous les appelez, ça ne m'intéresse pas.»
Et je n'ai rien pu tirer de lui.
Sur le Sioux, j'en ai su davantage. Grâce à lui, j'ai pu apprendre à compter dans cette langue, à la fois gutturale et harmonieuse, qui, à l'entendre parler, rappelle beaucoup l'espagnol. J'ai composé aussi un petit dictionnaire de mots usuels sioux que je vous montrerai à Paris.
Enfin Pallardie m'a initié au langage par signes, que parlent entre eux tous les Peaux-Rouges pour se comprendre d'une tribu à l'autre, et qui a beaucoup d'analogie avec celui de nos sourds-muets.
Quant au corbeau et à l'arrapahoe, personne n'a pu me donner de leçons de ces langues. Elles sont des plus gutturales et ne se prononcent, du moins l'arrapahoe, que du bout des lèvres. Aucun interprète n'est capable de les écrire et souvent, tout en les comprenant, ne peut les parler que par signes. L'arabe le plus renforcé n'est rien à côté de ces langues diaboliques.
Les linguistes, les anthropologistes, les ethnologistes devraient bien nous dire pourquoi toutes ces tribus, voisines les unes des autres, ont des langues si dissemblables et présentent des types si divers. Le problème se pose plein de difficultés devant les partisans de l'unité de l'espèce humaine, mais ce n'est pas ici le cas de le résoudre, il suffit de l'indiquer en passant.
J'aime mieux finir par un dernier mot sur ces vigoureux trappeurs, sur ces braves traitants, qui continuent si courageusement dans les prairies les habitudes de chasse, de commerce et d'excursion au milieu de tribus indiennes, habitudes que la première a introduites la France, et que ses enfants n'ont pas oubliées. Ces coureurs des grandes plaines sont des pionniers à leur façon, et je m'en voudrais si, après avoir vécu un moment au milieu d'eux, après avoir partagé leur tente, leurs repas, je ne leur avais pas consacré quelques lignes. Honneur donc à ces enfants lointains de la vieille France! je suis sûr que vous les aimez déjà comme moi.
XV
LE GRAND CONSEIL DES CORBEAUX.
Fort Laramie (Dakota), 14 novembre.
Voulez-vous que je vous raconte tout au long la conférence des Peaux-Rouges avec les commissaires de paix? Cela peut-être vous intéressera. Cela me fera passer le temps, car que faire de mieux en ce fort?
Vous savez que c'est avant-hier que les grands chefs des Corbeaux étaient convoqués à une solennelle entrevue par les commissaires de l'Union.
Ce jour-là, le soleil s'est levé radieux, le ciel était sans nuage, le temps d'une douceur exceptionnelle.
En comparant la température à celle des jours précédents, où ils avaient tant souffert pour venir à cheval du fond du Dakota, les vieux sachems ont dû penser que le Grand-Esprit se montrait enfin favorable. Si le soleil, une de leurs divinités, consentait à leur sourire, c'est qu'ils allaient sans doute avoir gain de cause dans le grand pow-wow avec les blancs.
L'heure indiquée pour l'ouverture du palabre était dix heures du matin. Les Indiens, qui ne sont jamais pressés et ne lisent l'heure qu'au soleil, se sont fait un peu attendre; peut-être terminaient-ils aussi leurs cérémonies de grande médecine. Enfin, ils ont paru, ornés de leurs plus beaux habits. Quelques-uns étaient à cheval; ils ont traversé à gué la rivière Laramie, pendant que les autres, suivis des femmes et des enfants, les squaws et les pappooses, qui venaient aussi assister à la conférence, arrivaient par le pont. La femme de Dent-d'Ours, un des principaux orateurs, était à cheval comme son mari, qu'elle ne quitte jamais. Les Indiennes enfourchent la bête comme les hommes.
Le grand chef Pied-Noir, ayant mis pied à terre, a fait signe aux braves ou guerriers de s'aligner. Chacun a un costume différent, celui-ci une peau de buffle sur une chemise de toile; cet autre une couverture de laine et une jaquette de peau de daim, rehaussée de franges, mais privée d'ornements en cheveux, dont les Indiens n'osent guère se parer devant les blancs. Les scalps, pour ce jour-là, sont restés à la maison. L'un porte un habit d'officier et un pantalon veuf de son siége; les basques de l'habit sont heureusement assez longues.
Plusieurs ont le chef couvert d'un chapeau de feutre noir, à forme calabraise, comme ceux des généraux américains. Le tour du chapeau est orné, sur toute la hauteur, d'une série de rubans multicolores. Quelques chefs sont chaussés de bas et de mocassins de cuir. Le cou, les oreilles de tous sont chargés de colliers, de pendants faits de coquillages ou de dents d'animaux. Non content de tous ces ornements, un Corbeau a ajouté à sa chevelure une chevelure postiche, de sorte qu'il a une queue allant de l'occiput à la plante des pieds. Cette queue n'est pas bariolée comme celle du grand chef des Brûlés, mais elle est semée de plaques d'argent, rondes, de peu d'épaisseur, obtenues par le battage patient de dollars américains ou d'autres pièces de peu de valeur. Les ronds vont en diminuant régulièrement de la tête aux pieds, et l'on devine, à l'orgueil que montre le sachem porteur de cette parure, qu'il ne la donnerait pas pour un empire. Il faut que les Indiens attachent un grand prix à cet ornement, très-cher d'ailleurs, puisqu'on le retrouve chez toutes les tribus.
Le chef à la longue chevelure n'est pas le seul qui attire les regards. Un Corbeau porte avec fierté une large médaille, reçue naguère à Washington des mains du président. Un autre, à défaut de médaille officielle, a pris une piastre mexicaine. A son tour, Cheval-Blanc n'a pas oublié de se parer du cheval d'argent qui lui a valu son nom, et qui pend comme une décoration sur sa poitrine. Il y a joint un sachet carré de toile grise et fort peu propre, dans lequel il a soigneusement enfermé son miroir. Comme la plupart des Peaux-Rouges, il est très-inquiet de sa toilette et de la figure qu'il fait.
A côté de lui, marchent Bout-de-piquet-de-hutte, l'Homme-qui-a-reçu-un-coup-de-fusil-à-la-face et l'Oiseau-dans-son-nid, trois chefs ou guerriers en grande réputation chez les Corbeaux. La plupart des visages sont tatoués de rouge vermillon, de jaune, de bleu. Au milieu de l'assemblée, on distingue le pauvre blessé que vous connaissez, la jambe roidie dans l'appareil qui la maintient. Le vieux chef a voulu venir à toute force: on l'a hissé à cheval et fait descendre de là à grand'peine, et il suit de son mieux clopin clopant.
Après s'être mis en ligne, les sachems ont entonné un chant de leur nation, grave, sombre, mêlé de cris discordants et parfois d'aboiements aigus. Les basses, les barytons et les ténors n'observent dans ce chœur aucune mesure, et cependant cette musique primitive, sauvage, va bien avec le type des chanteurs et avec le milieu qui encadre cette scène.
C'est de la sorte que les chefs se sont avancés sur une seule ligne, lentement, dans le plus grand ordre, sans s'inquiéter de la foule qui se presse autour d'eux. Jamais les Corbeaux, aux formes athlétiques, aux figures majestueuses, ne m'ont paru plus solennels. Puis ils se sont débandés et sont entrés un moment dans la chambre des interprètes.
Là on n'a pas tardé à les prévenir que la commission les attendait pour ouvrir la séance.
La salle où s'est tenu le pow-wow est de grande dimension. Elle est construite en bois, et peut facilement contenir 250 à 300 personnes; elle servait précédemment de magasin au quartier-maître du fort.
Les chefs des Corbeaux, assis ensemble sur des bancs, chacun à la place que lui assigne son rang, les commissaires, chacun sur un siége isolé, forment le cercle, de telle sorte que l'on peut dire que l'extrême civilisation est en face de l'extrême barbarie. C'est au centre de ce cercle que va se tenir l'orateur. Sur un des côtés, sont les interprètes et les agents des Indiens; sur l'autre, le sténographe, le secrétaire de la commission, les rapporteurs des journaux, etc. Les femmes et les enfants des sachems sont venus, et quelques femmes, entre autres les plus vieilles matrones, se sont assises sur les mêmes bancs que les chefs. On voit là l'Eau-qui-court, la Jument-Jaune, et la Femme-qui-a-tué-l'ours. Les pappooses, tout jeunes et même à la mamelle, troublent souvent par leurs cris ou leurs pleurs le calme de l'assemblée, mais personne n'y prend garde, surtout les Corbeaux.
Les Laramie-Loafers, les trois grands chefs Sioux, guidés par Pallardie, les officiers, les soldats et les employés du fort, tout ce monde est venu pour assister aux débats qui vont s'ouvrir. La commission, paternelle et libérale, n'a fermé la porte à personne.
Quand le silence s'est établi, le docteur Matthews, agent des États-Unis auprès des Corbeaux, se lève, et dit en anglais: «J'ai l'honneur de présenter à la commission de paix les chefs de la nation des Corbeaux;» et se tournant vers les chefs, il dit en corbeau:
«Voici les commissaires envoyés de Washington pour faire la paix avec vous. Écoutez bien ce qu'ils vous diront, et vous verrez si je vous ai dit des mensonges.»
L'interprète des Corbeaux, Pierre Chêne, un Canadien, de sang à la fois irlandais et français, traduit ces paroles en anglais à la commission. Il est aidé dans ses fonctions par John Richard, fils de ce Français, à moitié Sioux, qui est venu momentanément installer sa hutte avec toute sa famille au milieu des Laramie-Loafers, et que vous connaissez maintenant aussi bien que moi.
Pierre Chêne et Richard ne brillent pas comme interprètes. Ils traduisent en mauvais anglais, et sans avoir égard au génie de la langue des Corbeaux, les éloquents discours qu'on va entendre, et feront regretter à la commission les vaillants truchements qu'elle vient de quitter au conseil des cinq nations du Sud[6].
[Note 6: Ce conseil, tenu dans le Kansas, au mois d'octobre, sur le ruisseau de la Hutte à médecine (_Medicine Lodge Creek_), tributaire de l'Arkansas, s'est terminé par un solennel traité de paix signé par les Comanches, les Apaches, les Kayoways, les Chayennes et les Arrapahoes. Tous ont consenti à se rendre dans les cantonnements ou _réserves_ que leur ont indiqués les commissaires, sur les bords de la rivière Rouge, au sud du _Territoire indien_, où sont déjà cantonnés depuis de longues années les Cherokees, les Creeks, les Chactas, les Osages et autres tribus des États atlantiques.]
La présentation des Corbeaux à la commission, et de celle-ci aux Corbeaux, est dans les mœurs américaines, qui tiennent en cela de celles des Anglais. Aux États-Unis, avant de parler à quelqu'un, il faut lui avoir été présenté.
Pendant que cette double présentation a lieu, les Corbeaux font entendre le cri sourd: _A'hou!_ qui sert à la fois de salut chez l'Indien des prairies et de signe d'approbation. En même temps, le calumet circule de bouche en bouche, tandis que les sachems muets, immobiles, semblent en apparence indifférents.
A la fin, Dent-d'Ours se lève, tire trois bouffées du calumet, et le présentant au docteur Matthews: «Fume, et souviens-toi de moi aujourd'hui et accorde-moi ce que je te demanderai;» puis le passant au général Harney: «Fume, père, et aie pitié de moi;» au président Taylor: «Père, fume, et souviens-toi de moi et de mon peuple, parce que nous sommes pauvres;» et offrant aussi le calumet aux généraux Augur, Terry, Sanborn, au colonel Tappan: «Et toi de même, père,» dit-il à chacun d'eux, pendant que chacun des commissaires, approchant le tuyau de ses lèvres, tire une bouffée de la pipe, puis la rend à Dent-d'Ours, en inclinant la tête en manière d'assentiment, ou en poussant le cri guttural _A'hou!_ Cela fait, Dent-d'Ours s'assied, et dit qu'il est prêt, lui et sa nation, à entendre les discours des blancs. Alors, au milieu d'un silence profond, le président Taylor se lève et lit le _speech_ suivant, dont chaque phrase est traduite en corbeau par l'interprète Chêne, et que pour vous je reproduis ici textuellement en français:
«Mes amis, chefs, capitaines et guerriers de la nation des Corbeaux, le Grand-Esprit a fait tous les hommes, et c'est pourquoi nous sommes frères. Sur notre invitation, vous avez fait un long chemin au milieu des plus grandes difficultés pour venir nous voir. Nous avons aussi parcouru de longues distances pour vous voir et vous serrer la main. Votre Grand Père à Washington, bien qu'il soit si éloigné de vous, est informé de votre bon vouloir. Il connaît votre amitié pour ses enfants blancs. Il sait aussi combien de preuves de paix vous avez données au gouvernement. Il connaît les obstacles qui vous assiégent. Il nous a envoyés pour vous voir et apprendre de votre bouche votre situation. Nous pourrons aviser ainsi aux mesures nécessaires pour éloigner de vous toute difficulté, et faire bonne route ensemble. Nous apprenons que de riches mines ont été trouvées dans votre pays, et que dans certains cas les blancs en ont pris possession. Nous apprenons aussi que des routes ont été ouvertes à travers votre territoire, que des établissements y ont été créés, que le buffle que vous chassez est dispersé au loin et diminue même avec rapidité. Nous savons enfin que les blancs deviennent de plus en plus nombreux autour de vous, et s'emparent de vos meilleures terres pour les occuper définitivement.
«C'est parce que de telles choses ont lieu, que nous sommes envoyés vers vous par votre Grand Père de Washington. Nous sommes envoyés pour prendre les mesures qui adouciront le plus possible cette fâcheuse situation, et vous protégeront en même temps contre tout embarras à venir. Nous désirons séparer une partie de votre territoire pour votre nation, où vous puissiez vivre à jamais vous et vos enfants, et où votre Grand Père de Washington et la commission ne permettront à aucun blanc de s'établir. Nous désirons que vous nous indiquiez la section de votre territoire qui pour cela vous conviendrait le mieux. Et quand vous aurez ainsi marqué cette section, que nous ne pourrons jamais occuper, nous désirons acheter de vous le reste de vos terres pour en faire usage, en vous laissant toutefois le droit d'y chasser aussi longtemps que le buffle y subsistera. Dans la réserve que vous choisirez, nous entendons bâtir une maison pour votre agent, un moulin pour scier votre bois, un moulin pour broyer votre grain, une forge, une maison pour votre fermier, et toutes les autres maisons qui pourront être nécessaires. Nous voulons aussi vous fournir sur ces réserves les chevaux et le bétail qui vous permettront d'avoir des provisions assurées, et de soutenir vos familles quand le buffle aura disparu. Nous désirons aussi vous envoyer chaque année des habits chauds qui vous couvrent confortablement, et des instruments agricoles qui vous rendent capables de gagner votre vie en travaillant la terre. Pour que vos enfants deviennent aussi intelligents que les blancs, nous voulons vous envoyer des maîtres qui les élèvent. Vous avez rendu nos cœurs contents en venant ici nous voir, et vous ne vous en irez pas les mains vides. Nous avons pour vous des présents en route. Ils devraient être déjà arrivés. Nous vous serons toujours reconnaissants des sentiments pacifiques que vous n'avez cessé de témoigner envers notre peuple, et nous comptons bien à l'avenir vous montrer toute notre amitié par nos actes. Maintenant, nous désirons entendre de vous tout ce que vous avez à nous dire. Nous apporterons toute notre attention à vos paroles et nous vous répondrons animés du meilleur esprit. J'ai dit.»
La première partie de ce discours a été reçue de la part des Corbeaux avec des marques d'approbation générale, et entrecoupée de ces sons gutturaux qui sont pour les Indiens ce que sont les interjections: _Bien! très-bien! bravo!_ dans notre Corps législatif. La seconde partie a été écoutée au contraire avec défiance, au milieu d'un silence glacial.
Quand le président a eu fini, le calumet a continué à passer de bouche en bouche, et les Indiens ont semblé se concerter. Un des commissaires, le général Sanborn, pour dissiper ce nuage et ramener le calme dans l'esprit des Corbeaux, prie l'interprète de leur faire entendre que ce n'est pas tout leur territoire que veulent occuper les blancs, mais seulement la partie qui est déjà en voie de colonisation. Cela ne paraît point convaincre les sachems.
Cependant Dent-d'Ours se lève: «Ce que vous m'avez dit, je l'ai parfaitement compris. Je suis venu pour vous voir, et je vais vous dire ce que je pense.» Alors, serrant la main au président Taylor: «Père, je suis venu de loin pour te voir, fais-moi justice;» puis au général Harney: «Père, tu m'as envoyé chercher, écoute-moi bien;» puis au général Augur: «Père, je suis heureux de te rencontrer et de te serrer la main; fais quelque chose pour moi;» et au général Terry: «Père, je suis bien fatigué; je suis un homme pauvre; je suis venu de bien loin pour te voir;» et au général Sanborn: «Père, fais quelque chose pour moi; j'ai campé, en venant ici, dans des endroits où le bois et l'herbe manquaient, et où il faisait bien froid; mes chevaux sont fatigués;» enfin, s'adressant au colonel Tappan: «Père, regarde-moi, je suis pauvre; aime-moi comme je t'aime et accorde-moi ce que je te demanderai.»
Quatre fois Dent-d'Ours fait le tour de l'hémicycle occupé par la commission, en répétant les mêmes formules, qu'il varie à peine, et serrant chaque fois la main aux commissaires. On se demande quand finira cet exorde préparatoire, mais le docteur Matthews a soin d'avertir l'assemblée que c'est une coutume chez les Corbeaux de répéter jusqu'à quatre fois la cérémonie du _shake-hands_ (serrement de mains) avec les gens qu'on veut honorer le plus. A la fin Dent-d'Ours, prenant une robe de buffle des mains de sa femme qui est là, la présente au général Harney: «Père, tu as les cheveux blancs, protége-toi de cette peau, elle garantira ta vieillesse contre le froid.» Puis l'orateur se rend au centre du cercle occupé d'une part par les Indiens, de l'autre par les commissaires, et demande la permission de parler assis. L'interprète traduit phrase par phrase le discours en anglais, le voici tel qu'il a été prononcé, tel que je l'ai écrit moi-même et pour ainsi dire sténographié en anglais sous la dictée de l'interprète:
«Pères, au printemps dernier, j'étais au pied de la montagne du Mouflon, et l'un de vos jeunes hommes me dit que vous viendriez nous visiter. Mon père blanc me demandait de faire une partie du chemin. J'hésitai, car j'étais loin, bien loin; mais à la fin je me décidai à me mettre en route. Cet automne, quand les feuilles des arbres tombaient, les Corbeaux étaient sur les bords du ruisseau de Pierre Jaune. Votre messager m'apporta dix caisses de tabac, et nous fit connaître votre désir que nous vinssions à Laramie. En réponse je dis oui, oui! J'aurais préféré que mon père blanc vînt au fort Philippe-Kearney, et non à Laramie, et je dis que s'il avait poussé jusque-là, j'aurais répondu affirmativement à tout ce qu'il m'aurait demandé; mais dans l'intervalle les mauvais jours sont arrivés, et j'ai dû venir à Laramie. Il fait froid, et mes chevaux ont piteuse mine. C'est donc mon père blanc qui va répondre oui, oui, à toutes les demandes que je vais lui adresser.
«Pères, j'ai fait une longue route pour venir vous voir. Je suis parti du fort Smith, je suis très-pauvre; j'ai faim, j'ai froid. Nous n'avons trouvé en route ni buffle, ni bois, ni eau. Regardez-moi, vous tous qui m'écoutez. Je suis un homme comme vous. J'ai une tête et un visage comme vous. Nous sommes tous un seul et même peuple. Je veux que mes enfants et ma nation prospèrent et vivent de longues années.»
Et alors se levant, Dent-d'Ours se dirige vers les commissaires Taylor et Harney, et leur serre convulsivement les mains:
«Pères, pères, pères, s'écrie-t-il par trois fois, écoutez-moi bien. Rappelez vos jeunes hommes de la montagne du Mouflon. Ils ont couru par le pays, ils ont détruit le bois qui poussait et le gazon vert; ils ont incendié nos terres. Pères, vos jeunes hommes ont dévasté la contrée et tué mes animaux, l'élan, le daim, l'antilope, mon buffle. Ils ne les tuent pas pour les manger; ils les laissent pourrir où ils tombent. Pères, si j'allais dans votre pays tuer votre bétail, que diriez-vous? N'aurais-je pas tort, et ne me feriez-vous pas la guerre? Eh bien, les Sioux m'ont offert des centaines de mules et de chevaux pour aller en guerre avec eux, et je n'y suis pas allé.
«Il y a de cela longtemps, vous avez fait un traité avec la nation des Corbeaux; puis vous avez emmené un de nos chefs avec vous dans les États. Vous entendez bien ce que je veux dire, je le suppose. Ce chef n'est jamais retourné. Où est-il? Nous ne l'avons plus revu, et nous sommes fatigués d'attendre. Donnez-nous ce qu'il a laissé. Nous, ses amis, ses parents, nous sommes venus pour connaître ses dernières volontés.
«J'ai appris que vous aviez aussi envoyé des courriers aux Sioux. Vous avez fait à ceux-ci, comme à nous, des présents de tabac; mais les Sioux m'ont dit qu'ils ne viendraient pas; car vous les aviez toujours trompés. Les Sioux nous ont dit: «Ah! les pères blancs vous ont appelés et vous allez les voir. Ils vous traiteront comme ils nous ont traités. Allez et voyez, et revenez nous dire ce que vous avez entendu. Les pères blancs séduiront vos oreilles par d'agréables paroles et de douces promesses qu'ils ne tiendront jamais. Allez, et voyez-les, et ils se moqueront de vous.»
«J'ai laissé dire les Sioux et je suis venu vous visiter. Quand je retournerai, je m'attends à perdre en route la moitié de mes chevaux.
«Pères, pères, je ne suis point honteux de parler devant vous. Le Grand-Esprit nous a faits tous, mais il a mis l'homme rouge au centre, et les blancs tout autour. Faites de moi un Indien intelligent. Ah! mon cœur déborde, il est plein d'amertume. Tous les Corbeaux, les vieux chefs des anciens jours, nos aïeux, nos grands-pères, nos grand'mères, nous ont dit souvent: «Soyez amis des Visages-Pâles, parce qu'ils sont puissants.»
«Nous, leurs enfants, nous avons obéi et voici ce qui est arrivé.
«Il y a longtemps, il y a plus de quarante ans, les Corbeaux campaient sur le Missouri.
«Notre chef reçut à la tête un coup de pistolet d'un chef blanc. (Ici le général Harney interrompt l'orateur et dit: Le chef blanc était fou, j'étais là, j'ai vu la chose.)
«Un jour, sur le ruisseau de Pierre Jaune, il y avait trois fourgons campés. Il y avait là trois hommes blancs et avec eux une femme blanche. Quatre Corbeaux vinrent à eux et leur demandèrent un morceau de pain. Un des hommes blancs prit son fusil et tira. Cheval-Alezan, un chef, fut atteint et mourut. Nous, nous oubliâmes ce méfait. Et ces choses, je vous les dis pour vous montrer que les Visages-Pâles ont eu des torts aussi bien que les Indiens.
«Il y a quelque temps, j'allai au fort Benton, car nous avions, nous aussi, eu des torts. Mes jeunes hommes avaient tiré par erreur sur des blancs. J'en demandai pardon au chef blanc. Je lui donnai neuf mules et soixante robes de buffle en expiation du mal que nous avions fait. C'est ainsi que je payai pour nos torts.
«De là, j'allai au fort Smith, sur le ruisseau du Mouflon, et j'y trouvai les blancs. Je me présentai pour toucher la main aux officiers, mais ils me répondirent en me mettant les poings sur la figure et en me jetant à terre. C'est ainsi que nous sommes traités par vos jeunes hommes.
«Pères, vous m'avez parlé de bêcher la terre et d'élever du bétail. Je ne veux pas qu'on me tienne de tels discours. J'ai été élevé avec le buffle et je l'aime. Depuis ma naissance, j'ai appris comme vos chefs à être fort, à lever ma tente quand il en est besoin et à courir à travers la prairie selon mon bon plaisir. Ayez pitié de nous, je suis fatigué de parler.
«Et toi, père,--s'adressant au président Taylor et lui donnant ses sandales,--prends ces mocassins, et tiens-toi les pieds chauds.»
Le discours de Dent-d'Ours a été interrompu du côté des Indiens par de fréquentes marques d'assentiment, et les commissaires eux-mêmes ont fait entendre, à certains passages, des accents non équivoques d'approbation.
L'orateur, qu'aucun signe d'applaudissement n'a influencé, a continué son discours lentement, s'arrêtant à chaque phrase, pour laisser l'interprète traduire; puis, reprenant sans peine le fil de son discours, comme s'il l'eût prononcé tout d'une haleine. Et cependant il improvisait.
La langue harmonieuse, bien qu'un peu gutturale, des Corbeaux, langue musicale, semée de voyelles et d'aspirations comme l'espagnol, qu'elle rappelle, ainsi que le sioux, cette langue prêtait un charme de plus au discours de Dent-d'Ours. Il accompagnait ses paroles d'un geste cadencé et doux, noble et élégant, et qui avait l'avantage d'être en relation avec l'idée qu'il voulait exprimer. Les gestes composent chez les Peaux-Rouges une langue universelle, comme les signes des sourds-muets.
«J'ai compris tout ce qu'ont dit les Corbeaux, dit à Pallardie l'Ours-Agile, l'un des chefs sioux présents, en sortant de la conférence, rien qu'aux gestes qu'ils faisaient.»
Quand Dent-d'Ours a eu fini de parler, Pied-Noir, un autre grand orateur des Corbeaux, s'est levé et est venu serrer la main à chacun des commissaires, remerciant ses pères blancs qui sont venus pour voir les Peaux-Rouges, et confirmant ce qu'a dit Dent-d'Ours, que les Corbeaux sont pauvres et fatigués; qu'ils ont souffert en route du froid, de la faim, du manque d'eau, que leurs chevaux font peine à voir. Pied-Noir supplie chacun des commissaires individuellement de l'écouter avec patience, d'une oreille attentive, et de faire droit à ses demandes.
Enfin, se dépouillant de sa robe de buffle, il en entoure les épaules du président Taylor, en lui disant: «Garde cette robe, car, en l'acceptant, tu reconnaîtras que tu es mon frère.»
Et alors, se rendant au milieu du conseil et rejetant avec ses mains ses longs cheveux noirs, qui lui tombent jusqu'au milieu du dos:
«Quand les Corbeaux manquent de flèches, dit-il, ils en font avec des morceaux de fer; quand ils manquent de feu, ils frottent deux cailloux l'un contre l'autre et allument ainsi du bois pour se chauffer; quand ils veulent dépecer les animaux, ils font des couteaux de pierre, et c'est ainsi qu'ils en usent avec les bêtes qu'ils tuent à la chasse. Tout cela, les Corbeaux savent bien le faire; mais s'ils allaient sur les réserves que leur indiquent les blancs, ils ne sauraient conduire les bœufs ni labourer la terre avec la charrue. C'est pourquoi ils n'aiment point qu'on leur parle de ces choses. Que leurs pères blancs leur donnent plutôt des chevaux pour chasser le buffle, et des fusils pour le tuer, et tout ira bien. Le Grand-Esprit a fait l'homme et la femme pour vivre ensemble; l'homme pour chasser et la femme pour travailler. Nous ne voulons rien changer à cette situation.
«Pères, j'ai toujours été ami des blancs, et je veux continuer à l'être. J'ai été élevé comme un sauvage, mais je n'ai jamais fait de tort à personne. Il y a plusieurs années, les blancs vinrent acheter aux Corbeaux la route de Californie, qui passe au fort Laramie. Pour cette route, ils devaient payer cinquante années d'indemnités. Les Corbeaux n'ont reçu ces indemnités que deux ou trois ans. C'est après avoir signé ce traité qu'un de nos grands chefs est allé dans votre pays. Nous ne l'avons jamais plus revu. Nous voudrions savoir ce qu'il est devenu, s'il est monté dans les nuages ou s'il est descendu sous terre...»
Pied-Noir fait ensuite l'histoire de sa nation dans le passé. Elle était alors puissante, aujourd'hui elle est pauvre; on dirait que le Grand-Esprit s'est retiré d'elle. Revenant à ce propos sur les traités conclus, et toujours violés par les blancs: «A quoi bon faire des traités, si c'est de la sorte que les blancs les observent?...
«Ne nous parlez pas de nous confiner dans un coin de notre territoire; abandonnez plutôt la route de la rivière à la Poudre. Rappelez vos jeunes hommes qui sont campés le long de cette route et tous ceux qui cherchent de l'or. Ce sont ceux qui sont cause de toutes nos guerres et de tous nos malheurs.» Ici, la voix de l'orateur s'émeut, son corps tremble, la sueur perle en larges gouttes sur sa face, ses yeux brillent d'un éclat inusité. Tels devaient paraître devant les rois de l'Asie les vieux prophètes d'Israël, quand ils venaient leur faire entendre les plaintes du peuple juif.
S'arrêtant un instant, Pied-Noir ramène de nouveau ses longs cheveux en arrière; puis, passant la main sur son front, comme pour rassembler ses souvenirs, il rappelle, comme Dent-d'Ours, et au milieu des sourds murmures des Indiens qui l'approuvent, tous les mauvais traitements des blancs envers les Corbeaux, qui n'ont eu aucun tort. Il signale les indignes malversations des agents qui leur vendent des farines avariées, ce dont une fois cinq ou six Indiens sont morts, et leur donnent des marchandises hors d'emploi pour de bonnes robes de buffle. Se dressant alors de toute sa hauteur, et élevant fièrement le bras: «Mais sur tout cela, s'écrie-t-il, mon cœur est de roche; je ne veux pas me plaindre.» Et rappelant enfin comment on les a frauduleusement dépouillés de leurs terres: «Bien que je sois pauvre, je ne mourrai point, dit-il, mon bras est solide, et je puis encore chasser le buffle comme mes pères l'ont chassé... Vos jeunes hommes sont fous, rappelez-les. Ils sont comme les enfants; ils ne connaissent pas ce dont ils ont besoin; ils tuent le buffle pour le seul plaisir de se distraire, pendant que nous souffrons de la faim et que nous devenons pauvres. Si vous voulez la paix, renvoyez vos soldats vers l'est, qu'ils y vivent; mais non chez nous, où ils portent le trouble et la guerre.» Et alors, frappant de ses deux mains sa large poitrine toute nue: «Mes grands-pères ont recommandé à la nation des Corbeaux d'être bonne. Comment pourrions-nous être bons, quand vous prenez nos terres, en nous promettant en retour tant de choses que vous ne donnez jamais? Nous ne sommes pas des esclaves, et nous ne sommes pas des chiens. Un jour, au fort Smith, comme je demandais des provisions aux soldats, ils m'ont frappé à la tête d'un coup de bâton. Quand je me le rappelle, je deviens méchant et féroce. Il n'y a donc pas d'hommes dans votre pays, pour que vous envoyiez ici ces enfants si bien habillés qui nous imposent ces vexations?» Et sa lèvre est plissée par le mépris, et il tend vers l'un des commissaires sa main saisie d'un tremblement convulsif.
«... Nous voulons vivre comme nous avons été élevés, en chassant les animaux des prairies. Ne nous parlez donc plus de nous cantonner sur des réserves et de nous faire cultiver la terre. Laissez-nous aller où va le buffle. Envoyez vos fermiers, mais que ce ne soit pas pour nous. Le Corbeau promène son camp à travers la plaine et chasse l'antilope et le buffle. C'est là ce qu'il aime. Pères, regardez-moi et regardez tous les Corbeaux: ils sont de la même opinion que moi. Si vous nous donnez un homme blanc pour agent et pour traitant, je voudrais que ce fût John Richard, Pierre Chêne, et le docteur Matthews. Ceux-là sont francs et ne mentent pas (assentiment de tous les Corbeaux). Regardez-moi, et regardez mon peuple. Je ne suis pas honteux de vous parler.» Et alors, allant de nouveau serrer la main aux commissaires: «Père, leur dit-il à chacun d'une voix radoucie, fais quelque chose pour moi; je suis fatigué d'avoir parlé si longtemps.» Et il va s'asseoir en silence, et prend le calumet qu'on lui passe, la tête inclinée et le regard pensif.
Quand Pied-Noir a repris sa place, un vieux Corbeau qui, depuis le commencement du conseil, tient à la main une longue verge, avec laquelle il est arrivé le matin, se lève. Le Loup (c'est le nom de ce troisième orateur), est en même temps le lettré de la bande, ami des apologues et en racontant au besoin. Après avoir procédé comme d'usage à la cérémonie du _shake-hands_, il prend sa place au centre de l'hémicycle, tenant toujours sa longue tige à la main. Elle est en bois de noyer dur (_hickory_), à dix nœuds. Le Loup appelle chacun de ces nœuds une génération d'hommes, et montre comment chaque génération naît, se développe et meurt, faisant place à une autre. Chacune de ces générations est ensuite assimilée par le Loup à une génération de Corbeaux. Sa nation a été amie des blancs pendant tout cet espace de temps. «Pour que la génération actuelle continue de même, s'écrie alors l'orateur, dont la fin de l'apologue est impatiemment attendue par les commissaires, n'envoyez plus de fourgons sur la route de la rivière à la Poudre, surtout n'y envoyez plus de soldats. Rappelez vos jeunes hommes de notre pays, et alors nous serons heureux et vivrons en bonne harmonie avec vous, comme nous avons vécu pendant les générations précédentes.»
Ce _speech_, aussi humoristique que les premiers ont été sérieux, prouve aux commissaires que le principe de mêler l'agréable à l'utile est en faveur même auprès des Indiens. L'heure est d'ailleurs avancée. Il est une heure d'après midi: depuis plus de trois heures on est en conférence. Le sténographe, les _reporters_, les commissaires n'en peuvent plus. Quant aux Indiens, fumant toujours le calumet, ils restent impassibles sur leur banc, et certainement demeureraient là jusqu'au soir, si on ne les congédiait. Néanmoins, il est temps de lever la séance, ce que fait le président Taylor, en ajournant le conseil au lendemain matin.
Les chefs s'en sont allés lentement, un à un, suivis de leurs _squaws._ Ils sont venus toucher la main aux commissaires. Les vieillards et les matrones ont même embrassé le président et le général Harney, en frottant leurs joues et leur nez contre les leurs, non sans laisser un peu de vermillon sur la peau des hommes blancs. L'Américain ne s'inquiète pas pour si peu, et tous les commissaires se sont livrés d'aussi bonne grâce aux embrassades des Peaux-Rouges, qu'ils se sont prêtés à la cérémonie du _shake-hands_ et à celle du calumet.
Les orateurs et leur bande ne sont pas retournés chez eux sans dîner. Ils se sont rendus, en sortant du conseil, dans l'appartement des interprètes, et là ont pris part à un repas que leur ont offert les commissaires; mais ceux-ci ont dîné ailleurs. Sans couteaux et sans fourchettes, assis par terre ou sur des lits, les Indiens se sont emparés de gros quartiers de bœuf ou de mouton rôti. Quand ils y ont mordu à belles dents, ils les ont passés fraternellement à leur voisin. La boisson est du café noir, qui circule dans d'énormes tasses en faïence. On emplit celles-ci à plusieurs reprises dans un vaste chaudron où fume l'infusion aromatique au milieu de l'appartement. Les Corbeaux ont fait largement honneur à tous les plats, mais le festin a été calme, silencieux, et nul n'a disputé à son voisin une place ou un morceau de choix. Pendant le dîner, quelques femmes sioux, du village de _Laramie-Loafers_, sont venues en curieuses, et se sont assises sur le devant de la porte de la salle du festin. Elles se sont rendu entre elles, pour passer le temps, le même service que se rendent les femmes du peuple à Naples en fouillant dans leurs cheveux; mais les convives n'y ont pris garde et ont continué de manger.
Le soir, des danses ont eu lieu, en plein air, devant la tente du _père_ Richard. Là encore le café a circulé abondamment. Le feu était allumé au milieu du rond formé par les danseurs, et ceux-ci en chantant, et suivis de leurs femmes, ont commencé leur danse de guerre. Les mouvements sont d'abord très-lents, puis, à la fin, précipités. Les jambes surtout sont en jeu et l'on pousse des hurlements en cadence. Tout cela est terrible, quand on prélude ainsi à quelque combat, ou que l'on danse autour d'un prisonnier que l'on va mettre à mort et qu'auparavant l'on torture. Devant la tente du vieux Richard, la danse des Corbeaux n'a pas présenté ces caractères sinistres: elle a fatigué bien vite les spectateurs, ennuyés de ces mouvements et de ces chants monotones, qui marquent une ressemblance de plus entre les Peaux-Rouges et les races asiatiques, dont on les prétend sortis. La race rouge n'a pas, comme la race noire, le don de la danse et du chant. Les Corbeaux eux-mêmes ont fini par se lasser de leur musique et de leur pas cadencé. De bonne heure ils sont allés se coucher et se préparer au conseil du lendemain.
Hier, à l'heure indiquée (dix heures du matin), les Corbeaux ne paraissaient pas. La délibération de la veille n'a pas été tout à fait amicale, et l'on se demande si les Indiens retourneront au conseil. Ils ont enfin paru, mais isolément et non plus en une masse compacte comme la première fois. Dent-d'Ours est absent; il fait dire qu'il est malade et qu'il éprouve le besoin de retourner chez lui et de manger du buffle frais. La vérité, c'est qu'il y a eu la veille une dispute entre les Arrapahoes et les Corbeaux. Ceux-ci ont dû partager avec leurs frères rouges un bœuf que leur a donné la commission, et s'y sont prêtés de mauvaise grâce. Cependant, Dent-d'Ours se montre bientôt, et vient, toujours accompagné de sa femme, prendre sa place dans le conseil, tandis que la conférence est déjà ouverte.
Tout a lieu cette fois sans le cérémonial de la veille: les présentations, la connaissance sont faites, et c'est en quelque sorte comme la continuation du conseil précédent.
Le président Taylor ouvre la séance en répliquant aux discours des Corbeaux. Suivant son habitude, il lit son _speech_, et il le lit froidement, avec une grande lenteur. Les discours officiels lus, préparés, sont les mêmes partout, sans animation, sans vie. M. Taylor ferait mieux d'improviser quelques chaudes paroles devant ces grands chefs dont les discours de la veille sont de si beaux modèles d'éloquence, et qui ont en quelque sorte indiqué aux orateurs blancs la marche qu'ils devraient toujours suivre dans les _pow-wow_ avec les Indiens.
Le président remercie les Corbeaux de ne s'être pas vengés de ceux qui les avaient maltraités, et dit qu'il informera leur Grand Père et de leur bonne conduite et des méfaits des blancs, qui seront punis. «A l'avenir, ajoute-t-il, prévenez immédiatement votre agent, qui vous fera rendre justice... Vous ne vous en irez pas cette fois les mains vides, et nous remplacerons les chevaux que vous avez perdus... Le chef que vous aviez envoyé aux États fut bien traité, reçut des présents, et nous l'avons suivi dans son retour jusque sur le Missouri. Là il a disparu soudainement, soit qu'il ait été assassiné ou qu'il se soit noyé dans la rivière, en tombant d'un _steamer._ Nous sommes fort peinés de cet accident, et nous nous proposons de donner deux chevaux aux parents de ce chef, comme compensation.» Ici l'interprète fait remarquer que deux des parents sont présents: c'est Cheval-Blanc et un autre vieux sachem, qui témoignent d'une grande joie à ce cadeau inespéré qui leur arrive.
«Vous dites, continue le président, que vous préférez vivre comme vous avez toujours vécu, au lieu de vous enfermer dans des _réserves_. C'est pour votre bien que nous vous indiquons ces cantonnements: le buffle diminue avec rapidité, et avant peu d'années il aura tout à fait disparu... Les blancs sont maintenant dans les grandes plaines, et ont bâti des villes jusque sur les bords de la mer de l'Ouest... Nous voulons, quand il est encore temps, vous garantir un territoire qui soit à jamais à vous et à vos enfants. Vous n'avez pas besoin d'y aller tout de suite. Chassez maintenant où il vous plaira, mais sur ce territoire, qui vous aura été réservé, les blancs ne pourront mettre le pied; le Grand Père les en ferait sortir à coups de fusil.» Marques d'enthousiasme, approbation. Cheval-Blanc se lève, et va toucher la main aux commissaires. «... Le printemps prochain, nous prendrons une décision au sujet de l'abandon de la route de la rivière à la Poudre. La saison est maintenant trop avancée pour que nous quittions les forts que nous avons sur cette route... Si les Sioux cessent de nous faire la guerre, il est probable que nous vous rétrocéderons cette partie de votre territoire... Vous nous avez demandé Pierre Chêne et John Richard pour traitants, et le docteur J. Matthews pour agent: nous consentons à vous les donner... Retenez bien ce que je vous ai dit comme venant de la part de tous les commissaires. Faites-le savoir quand vous serez retournés chez vous, et gardez-en le souvenir. J'ai dit.»
Ce _speech_ terminé, le président demande si quelqu'un des chefs présents a des observations à faire. Pied-Noir se lève, et dit qu'un chef des Sioux du nord, son beau-frère, l'Homme-qui-est-effrayé-de-ses-chevaux, lui a dit un jour que les Sioux faisaient la guerre aux blancs à cause de la route de la rivière à la Poudre; il vaudrait donc mieux abandonner au plus vite cette route. «Vous parlez de la disparition du buffle et des autres animaux des prairies, ajoute Pied-Noir, mais dans mon pays nous avons encore abondance de buffles, de daims, d'élans, d'antilopes; beaucoup de castors sur les petits cours d'eau, beaucoup de poissons, de bons poissons, sur toutes nos rivières. Vous voudriez avoir notre pays pour rien, cela n'est pas loyal. Moi, je viens vous demander aujourd'hui le payement d'une partie de mes terres sur lesquelles vous vivez. Et vous parlez de faire des traités! Vous n'avez pas observé celui que vous avez signé à Horse-Creek. Payez d'abord ce que vous nous devez, et vous parlerez ensuite de conclure un autre traité!» Ici, le commissaire Taylor et les généraux Harney et Sanborn ne peuvent s'empêcher de déclarer que, pendant dix ans, les indemnités dues aux Indiens ont été envoyées régulièrement de Washington; si elles ne leur sont pas parvenues, c'est que les agents les ont volées[7]. «Nous sommes honteux de cela, disent les commissaires aux Indiens, mais justice sera faite.»
[Note 7: Non-seulement la plupart des agents volent les objets qu'on envoie aux tribus, mais encore les revendent aux Indiens au double et au triple de leur valeur. D'autres fois le gouvernement de Washington, trompé lui-même par ses commis, envoie des objets hors d'usage, comme des centaines de douzaines de jarretières élastiques à des gens qui ne portent pas de chaussettes, ou de fourchettes à des gens qui mangent avec leurs doigts; ou bien ce sont des caisses de guimbardes, de petits miroirs, de canifs ébréchés, en un mot tous les _rossignols_ des bazars de New-York, de Philadelphie ou de Baltimore, qu'on vend à prix d'or au gouvernement central et dont les Indiens n'ont que faire. Partout, du nord au sud des États-Unis, de pareilles indignités ont été signalées non-seulement par les chefs indiens qui s'en sont plaints amèrement à maintes reprises, mais dans les enquêtes même du gouvernement.]
Cependant le Loup succède à Pied-Noir, et dit qu'il serait d'autant plus facile d'abandonner la route de la rivière à la Poudre, que les colons qui passent par là pour aller chercher de l'or dans le territoire du Montana, pourraient prendre ou le Missouri ou la route qui est de l'autre côté, sur la rive gauche. «Ces deux routes, je vous les donne, dit le Loup, mais non les autres. Il y a beaucoup d'or dans mon pays, je sais où il est, mais je ne l'ai jamais dit à personne, de peur que les blancs n'envahissent l'endroit. Nous n'avons pas besoin d'or ni d'argent, nous ne les employons pas dans nos échanges. Ceux qui en ont besoin peuvent prendre une des deux routes que j'ai indiquées. Je vous les donne. J'ai faim et j'ai besoin d'aller chez moi manger du buffle... Donnez-moi les cadeaux que vous voulez m'offrir, peu ou beaucoup, pour que je puisse m'en retourner. J'aime mon pays, j'aime mon buffle. J'aime ma femme et mes enfants, et je veux aller les revoir... Vous dites que vous donnerez des chevaux aux parents de ce chef qui a disparu chez vous, j'espère bien que vous nous en donnerez à tous, pour que nous puissions tous nous en retourner à cheval. J'ai dit.»
A peine le Loup a-t-il fini, qu'un vieux sachem se lève, fait le tour de l'hémicycle occupé par les commissaires, et leur touchant à chacun la main, dit qu'il a une longue route à faire pour s'en retourner, et qu'il ne veut pas partir sans les bons souhaits de ses pères blancs. Les commissaires lui souhaitent le plus heureux voyage.
Le traité de paix est alors déroulé et présenté aux Corbeaux pour qu'ils y apposent leur signature[8], mais aucun d'eux ne veut le signer. Les uns disent qu'ils ne peuvent le faire sans l'assentiment des Sioux, qui ne sont pas là; les autres, qu'ils ne signeront que si l'on abandonne auparavant la route et les forts de la rivière à la Poudre, objet de toutes les discussions. Le Loup ajoute que tous les chefs des Corbeaux ne sont pas présents, et qu'ils n'ont pas fait connaître leur intention. Bref, l'insuccès est complet, alors que les résultats ont été si décisifs avec les cinq grandes nations du Sud, et la commission se voit forcée d'ajourner à un moment plus propice et à une saison plus favorable, la reprise de ses travaux. On se donne rendez-vous à _sept lunes, quand le gazon sera vert_, ce qui, dans le calendrier des peuples civilisés, signifie vers le 5 juin 1868. Le lieu de rendez-vous est cette fois le fort Phil.-Kearney, et non plus le fort Laramie. Cela satisfait les Corbeaux, qui gagnent sur la route à faire plusieurs centaines de milles. Enfin, on annonce aux sachems, impatients de recevoir leurs cadeaux et de repartir, que les cadeaux vont arriver, et qu'il y en a beaucoup et de beaux, ce à quoi les Corbeaux répondent par des grognements de joie; et la séance est levée.
[Note 8: Les Indiens signent en faisant une croix, un trait à la plume, ou en essayant d'imiter l'animal dont ils portent le nom: l'ours, le loup, l'élan, la tortue, etc.]
Hier soir, les commissaires ont tenu aussi un _pow-wow_ avec les deux chefs des Arrapahoes, Cheval-Alezan et Charbon-Noir. L'interprète était Vendredi, un Arrapahoe, qui a été trouvé tout enfant dans les prairies par le major Fitz-Patrick, un des plus célèbres traitants de l'Ouest. C'était un vendredi que cette rencontre eut lieu; de là le nom donné à l'enfant, comme au fidèle serviteur de Robinson. Le major a fait élever Vendredi, puis, quand son fils adoptif a eu vingt ans, il l'a rendu à sa tribu. Vendredi parle couramment l'anglais, mais ne l'écrit point, car il n'a guère profité de l'éducation que lui a fait donner le major. Il est aujourd'hui auprès des Arrapahoes, dont il est l'interprète et l'agent. Il a le type de sa nation, le regard faux, l'air traître, et l'on ne saurait établir aucune comparaison entre la physionomie large, ouverte et majestueuse des Corbeaux, et celle des Arrapahoes. Ceux-ci ont été, dans ces derniers temps, avec les Chayennes, les plus sanguinaires des Indiens des prairies, et leur type, à en juger par les trois que j'ai vus, et qui se ressemblent singulièrement, justifie leur terrible renom. Ce sont hommes qu'il ne ferait pas bon de rencontrer tout seul au coin d'un bois. Il n'est pas jusqu'à la langue arrapahoe, sourde, toute gutturale, et dont il est absolument impossible de reproduire les sons dans notre langue, qui ne devienne pour le blanc un objet d'éloignement, je dirai même de répulsion vis-à-vis de cette affreuse bande de Peaux-Rouges.
Cheval-Alezan a parlé aux commissaires au nom de toute sa tribu, qui est campée entre la Plate du nord et celle du sud. Petit-Bouclier, le grand chef, lui a donné sa procuration. L'air de l'orateur semble annoncer un discours semé d'invectives, rempli de fiel, comme celui que Pied-Noir, se plaignant du reste avec tant de raison, a adressé la veille aux commissaires. Il n'en est rien. Le _speech_ a été des plus calmes. Cheval-Alezan a parlé assis, et traité avec la commission des besoins de sa tribu comme on parle tranquillement de ses affaires en famille, après dîner: «J'ai fait aujourd'hui, a-t-il dit, ce que je désirais depuis longtemps; j'aime mes pères blancs, et je leur ai touché la main... Dès que j'ai su que vous me demandiez, je suis accouru. Nos vieux sachems m'ont envoyé vers vous, et attendent avec impatience les nouvelles que je leur rapporterai... Au sud de la Plate, il y a d'excellents terrains, bien arrosés; c'est là que nous voudrions nous établir et commencer à cultiver le sol. C'est pour cela que je suis venu. Bâtissez-moi une maison où je puisse passer ma vie. Apprenez-moi à planter le blé et le maïs... Ce que vous avez fait avec les Arrapahoes du sud est bien, et je pense que vous ferez la même chose avec ceux du nord... Petit-Loup et Vieux-Ours, chef des Chayennes du nord, et l'Homme-effrayé-de-ses-chevaux, qui commande une bande de Sioux, sont venus me voir, et m'ont félicité sur le voyage que j'allais faire, disant qu'eux aussi voulaient venir vous visiter... A la prochaine lune, avec quelques-uns de mes hommes, je veux aller planter ma tente au sud de la Plate, près du fort Sanders. Peu m'importe si la neige est épaisse. Ma tribu viendra me rejoindre au printemps... Je voudrais m'en retourner le plus tôt possible pour préparer là-bas quelques robes de buffle... J'ai besoin que vous me donniez quelques provisions, quand je changerai de camp... Il me faut chasser pour vivre. Je n'ai plus que très-peu de poudre, et vous me feriez plaisir de m'en donner... Nos vieux sachems me demanderont aussi du tabac quand je retournerai. J'ai fini.»
La commission a répondu aux paroles de Cheval-Alezan en lui accordant tout ce qu'il demandait. Les Arrapahoes sont partis satisfaits, et les commissaires ne le sont pas moins d'avoir trouvé des Indiens aussi conciliants.
Les Sioux et les Chayennes du nord, que l'on attend toujours, ne paraissant pas, la commission va se débander. Une partie restera à Laramie pour recevoir les cadeaux qui arrivent et les distribuer aux Indiens, l'autre retournera à Chayennes et de là à North-Plate, où les commissaires demeurés à Laramie ne tarderont pas à revenir de leur côté.
XVI
MONÉKA, LA PERLE DES PRAIRIES.
Fort Laramie, 15 novembre.
Dans les moments de loisir que m'ont laissés les conférences, je suis allé me promener autour du fort. J'aime le calme solennel de ce désert. Partout, dans la campagne, courent ces lignes de coteaux peu élevés, formés de grès tendres, de cailloux roulés, et que je vous ai si souvent dépeints. Au pied d'un de ces coteaux, sont des cotonniers ou peupliers du Canada qui jalonnent le cours d'un petit ruisseau. Là est le cimetière des Peaux-Rouges, car dans les branchages de ces arbres sont ensevelis des Indiens. Le corps est enveloppé de toile ou d'une peau de buffle cousue, quelquefois d'une couverture de laine. Le mort est là avec ses plus beaux ornements, ses mocassins ornés de perles, ses colliers de coquillages ou de verroteries. Les loups et les rapaces affamés sont venus violer ces sépultures, comme l'on peut s'en assurer aisément en montant sur ces arbres. Le linceul qui recouvre le mort a souvent été mis en lambeaux par les bêtes, et les os du squelette n'occupent plus leur place ordinaire. Cependant quelques corps, protégés par leur enveloppe extérieure, sont restés bien conservés, et j'ai vu celui d'une jeune fille dont la peau est intacte, et même encore colorée. L'air pur des prairies a momifié ce corps délicat. On dirait que la vie vient à peine de le quitter ou que la jeune Indienne dort.
J'ai demandé à l'Ours-Agile pourquoi les Peaux-Rouges ensevelissent ainsi les leurs en plein air, au lieu de les mettre en terre: «Les esprits aiment à voyager, m'a-t-il répondu, surtout de nuit; il ne faut pas y mettre d'obstacle, et la terre que vous jetez sur eux les gêne pour sortir.»
C'est sans doute pour faciliter de tels voyages que l'on dépose souvent sur le cercueil du mort la selle de son cheval. Au milieu de la prairie on a ainsi enterré, à Laramie, un chef sioux, la Vieille-Fumée, ou, comme l'appellent les traitants de l'endroit, le _père Laboucane_. La selle est sur le cercueil, et tant est grand le respect que les Indiens ont pour les tombes, que personne ne l'a encore volée.
Les morts dont je viens de vous parler, hôtes silencieux des grandes plaines, ne sont pas les seuls qui ont été ensevelis auprès du fort Laramie. D'autres morts dorment dans ces campagnes, et le cimetière du fort a offert un dernier asile à plus d'un émigrant, à plus d'un soldat qui a fait sa dernière étape dans les lointaines prairies. Les pierres parlent et racontent ici plus d'une lamentable histoire. La mort aussi a rapproché les rangs et les races elles-mêmes, car quelques Indiens ont été ensevelis, avec leur mode de sépulture, dans le cimetière des blancs. Les cercueils, portés sur quatre piquets, sont recouverts d'une couverture de laine rouge. Un d'entre eux attire surtout l'attention. Une tête de cheval est clouée sur chacun des supports; sur les montants opposés sont attachées les queues. Devant les têtes, on voit éparses par terre les douves d'un petit tonneau défoncé. Que signifient ces emblèmes? Est-ce là le tombeau d'un grand chef, et a-t-on immolé sur son cercueil, comme autrefois pour les guerriers germains, les deux poneys qu'il affectionnait le plus?
Je me suis informé auprès d'un des résidents du fort de l'histoire qui se rattache à cette tombe.
--Ce n'est pas la tombe d'un chef, m'a-t-il dit, c'est celle de Monéka, la fille de la Queue-Bariolée.
--Je connais bien de réputation la Queue-Bariolée, ai-je répondu. Qui peut ignorer ici le nom de Sintegeleshka, l'illustre chef des Brûlés? Cependant je ne l'ai jamais vu.
--Comment! vous n'avez pas encore vu la Queue-Bariolée, et vous êtes venu dans les prairies!
--Je n'ai pas encore vu Sintegeleshka. La première fois que je parcourais le chemin de fer du Pacifique, il y a quelques semaines, le grand guerrier était dans les environs du fort Sedgwick, près la station de Julesburg. On nous avait annoncé qu'il venait de se brouiller de nouveau avec les blancs, et qu'il arrêterait le train, comme ses _braves_ (ses lieutenants) l'avaient fait déjà récemment.
--Et il vous fit dérailler?
--Il n'en a rien été. La Queue-Bariolée échangea même alors à North-Plate un _speech_ amical avec les commissaires, et leur promit de se rendre, accompagné de ses guerriers, aux conférences de Laramie.
--Vous voyez bien qu'il n'est pas venu.
--Je ne m'en aperçois que trop. Aussi, ne pouvant entendre de sa bouche l'histoire de Monéka, je vous prie de me la raconter.
Mon interlocuteur s'est prêté de bonne grâce à ma demande, et m'a conté l'histoire de Monéka.
La voici fidèlement, telle que je l'ai recueillie de sa bouche.
Monéka (en sioux, la Perle des prairies) était l'unique fille de la Queue-Bariolée. Il y a trois ans, son père était en guerre avec les blancs. Monéka avait suivi son père, et campé avec lui dans les environs du fort Laramie. Elle devint amoureuse d'un officier du fort, et comme elle avait toujours désiré épouser un Visage-Pâle, elle demanda à son père la permission d'être la femme de l'officier. Le sachem, irrité, refusa son consentement, et s'en alla avec ses braves et tous ses guerriers à l'extrémité des prairies, à 400 milles à l'Est. Sur sa route il sema partout la désolation et la mort, attaquant les caravanes, pillant, incendiant les fermes, et tuant sans pitié les blancs, dont il portait aussitôt les chevelures ou scalps comme autant de trophées. Cela dura pendant toute une année, et le nom de la Queue-Bariolée, ou _Spotted-Tail_, comme l'appellent les Américains, devint la terreur des prairies.
Cependant Monéka, qui n'avait pas voulu désobéir à son père, était devenue triste, taciturne. Elle qui d'habitude apportait tant de gaieté dans le camp des Indiens, elle qui commençait toujours la première les danses et les chants, était depuis plus d'un an mélancolique, et n'adressait plus la parole à personne, même à la Queue-Bariolée. Une maladie de langueur la minait peu à peu. Un jour, sentant ses forces à bout, elle fit appeler le grand chef.
«Mon père, lui dit-elle, je vais mourir; vous savez que j'ai toujours aimé les blancs: je demande à reposer dans leur cimetière. Faites la paix avec les Visages-Pâles; ils sont plus forts que nous. Déjà ils sont maîtres de la moitié des prairies, et l'Indien disparaîtra devant eux. Promettez-moi de faire la paix, et d'aller ensevelir mon corps dans le cimetière des blancs à Laramie.»
Ce furent les dernières paroles de Monéka, qui rendit l'âme entre les bras de son père désolé.
Toute la tribu pleura sa mort, car chacun l'aimait, et le vieux traitant Pallardie, qui a connu la jeune princesse, me disait tout à l'heure dans son langage original: «C'était une brave fille, sensée, et qui raisonnait bien; quel dommage qu'elle ne vive plus!»
Le lendemain de la mort de Monéka, la Queue-Bariolée réunissait tous ses guerriers, et, dans un de ces discours que les Indiens savent si bien improviser, il racontait avec une éloquence émue les derniers moments de sa fille.
«Je veux remplir ses dernières volontés, dit-il, nous allons partir pour le fort Laramie et y porter le cadavre de Monéka.»
Et alors tous ces hommes, sans dire un mot, montèrent à cheval et suivirent leur chef. La Queue-Bariolée portait lui-même le corps de sa fille. Cinq jours on marcha de la sorte. Le sixième jour on arriva enfin à Laramie.
Comme les Peaux-Rouges étaient en guerre avec les blancs, la Queue-Bariolée fit arrêter sa bande à quelque distance du fort, puis il demanda une entrevue au commandant, le colonel Maynadier, qui la lui accorda.
«Père, lui dit-il, je viens remplir un devoir près de toi. Je t'apporte le corps de ma fille, qui m'a demandé en mourant d'être enterrée au fort Laramie.»
Le commandant, ému, promit à Spotted-Tail de recevoir le corps de Monéka et de le faire ensevelir avec toutes les cérémonies que pratiquent les blancs en pareille occasion. Le chapelain du fort fut immédiatement prévenu, et, le lendemain, au moment où le grand chef de la bande des Brûlés venait, suivi de tous ses guerriers, remettre le corps de Monéka entre les mains du commandant, il fut reçu à la porte du cimetière par le colonel Maynadier lui-même et les officiers en grand uniforme. A côté étaient le chapelain et les desservants, puis les divers employés et résidents du fort. Un piquet de soldats formait la haie.
Les Indiens étaient venus à cheval, vêtus de leurs plus beaux costumes.
On entonna le chant des morts d'après les rites des chrétiens, et l'interprète du fort traduisit chaque verset aux Peaux-Rouges. Ces enfants du désert, qui jamais dans leur langue n'avaient entendu des chants d'une poésie si austère et si sombre, étaient profondément émus; pour la première fois ils versèrent des larmes.
Puis vint le moment des offrandes. Il est d'usage chez les Indiens, quand on va ensevelir un mort, de lui dire le dernier adieu et de lui faire un présent. Le commandant ôta ses gants:
«Je donne ces gants à la belle Monéka, dit-il, pour qu'elle en recouvre ses mains et les protége contre le froid dans le grand voyage qu'elle va faire vers les heureuses plaines.»
Les Indiens arrivèrent ensuite et offrirent chacun à la Perle des prairies ce qu'ils avaient de plus précieux.
Enfin, Monéka fut mise dans un cercueil de bois de cèdre, qu'on éleva sur quatre poteaux à un angle du cimetière du fort. Au-dessus on jeta une couverture de laine rouge, la couleur préférée des Indiens. On immola sur le tombeau de la jeune princesse les deux poneys qu'elle montait de préférence, et on cloua leur tête sur les poteaux qui soutenaient la sienne, et leur queue où elle avait ses pieds. Devant les têtes, on mit un tonnelet rempli d'eau, afin que les chevaux pussent se désaltérer dans leur longue course vers les heureuses plaines, vers les prairies où il fait toujours beau, et où l'on chasse le buffle sans jamais être fatigué.
Et voilà comment, si vous passez jamais à Laramie, on vous racontera l'histoire de Monéka, la Perle des prairies, la fille de la Queue-Bariolée.
XVII
LES SAUVAGES.
Campement de Chug-Creek, dans les prairies de Dakota, 16 novembre.
Nous sommes de retour vers Chayennes, à mi-chemin de cette ville et du fort Laramie.
Nous revenons par une voie différente, et cela me remet en mémoire l'adage d'un vieux voyageur, qui me disait qu'il ne faut jamais passer deux fois par la même route, si l'on veut voir toujours du nouveau.
Du nouveau! nous en avons assez vu ces jours-ci, et nous en voyons encore à souhait.
J'ai pris Pallardie dans mon fourgon, et il a consenti à quitter un instant les trois sachems qu'il accompagne pour me donner encore quelques détails sur les sauvages, les _diables rouges_ des prairies. Il aime surtout les Sioux, et parmi eux l'Ours-Agile, le plus sage, le plus respecté des grands chefs. L'Ours-Agile est l'ami des blancs, et ne manque aucune occasion de conseiller à sa bande de vivre en paix avec les Visages-Pâles. «Pour un homme qui n'a pas reçu d'éducation, il leur fait encore de _bonnes prêches_, m'a dit Pallardie. C'est le plus savant des Sioux, et comme il parle bien!»
J'ai continué, avec l'aide de ce brave interprète, à remplir mon vocabulaire français-sioux. Comme bien vous pensez, il y a nombre de mots qui n'ont pas leur équivalent direct dans les langues des Indiens; alors ceux-ci usent d'une périphrase. Et comme ces mots généralement se rapportent à des choses que les sauvages ont de tout temps regardées comme merveilleuses, dans le principe surtout, où ils ne les avaient jamais vues, par exemple l'eau-de-vie, le bateau à vapeur, les armes à feu, etc., les Indiens disent respectivement pour désigner ces choses: l'eau, le canot, le fer mystérieux. Or savez-vous comment les traitants ont toujours traduit le mot de mystère? Par celui de _médecine_. Les premiers coureurs des prairies, des Français du Canada, avaient imaginé d'appeler _médecins_ les sorciers, les devins, les docteurs des tribus. Le mot est resté. Il est passé aussi dans l'anglais, et aujourd'hui, dans les prairies, quand on est au milieu des sauvages, on n'entend plus parler que de _médecins_ et de _médecine_. Le Manitou, le Grand-Esprit lui-même, est devenu l'_Homme de médecine_ par excellence. Le cheval, c'est le chien mystérieux, le _chien de médecine_, pour parler comme les traitants. Vous pouvez continuer vous-mêmes ces exemples.
Les Indiens, qui ne se doutent pas de la façon baroque dont les blancs ont traduit leurs périphrases, en ont d'autres fort jolies. C'est ainsi qu'ils appellent la lune, le soleil de la nuit; les feuilles, les cheveux des arbres; les doigts, les enfants de la main, etc.
La façon de compter des sauvages est la plus logique qu'il y ait, et elle ferait la joie de nos professeurs d'arithmétique. Les Sioux et la plupart des Indiens comptent d'abord jusqu'à dix. Onze, c'est dix et un; douze, dix et deux, et ainsi de suite jusqu'à vingt, qui s'appelle deux-dix. Alors on recommence deux-dix et un, deux-dix et deux, etc., jusqu'à trois-dix, qui est trente, jusqu'à dix-dix, qui est cent. Et cela continue ainsi indéfiniment. En une minute, le temps d'écrire les dix premiers chiffres, vous recevez votre leçon de numération parlée, et tout est dit. Quant à la numération écrite, elle n'existe pas. Les barbares n'écrivent point; tout au plus tracent-ils quelques dessins sur des peaux. Ce sont des figures d'hommes, d'animaux, quelques grossières représentations de batailles. C'est ce que les savants appellent l'écriture _pictographique_. Comme cette écriture a toujours un sens, on peut dire que ce sont des espèces d'hiéroglyphes; mais n'essayez pas de les comparer à ceux des Égyptiens: les caricatures, les informes croquis que les plus jeunes collégiens tracent sur leurs cahiers, peuvent seuls donner une idée de la pictographie des Peaux-Rouges.
Comme tous les peuples primitifs, les Indiens comptent leurs mois par lunes. Quant aux années, ils s'en inquiètent peu.
Ils donnent aux mois des noms qui sont en rapport avec les phénomènes de la végétation ou du climat, ou encore avec les divers états du bison, avec lequel ils vivent.
Janvier, c'est le mois de la lune froide.
Février, le mois où la femelle du bison est grosse.
Mars, le mois où la neige fond et où le gazon pousse.
Avril, la lune du gazon vert.
Mai, le mois où la femelle du bison met bas.
Juin, le mois où le petit bison commence à courir.
Juillet, les baies deviennent rouges. (Nous dirions, dans nos campagnes, c'est le mois des cerises).
Août, c'est le mois des fruits.
Septembre, le bison a toute sa toison.
Octobre, les jeunes bisons (les veaux sauvages) sont bons à manger.
Novembre, la toison du bison noircit.
Décembre, c'est le moment de préparer les peaux de bison. La lune froide commence.
J'ai écrit, sous la dictée de Pallardie, les noms de ces mois; ils varient très-peu suivant les tribus, et sont, comme vous voyez, assez longs. Mais il n'y a pas ici de calendrier écrit, et l'on n'a pas à économiser les mots pour des mois d'ailleurs toujours trop courts, comme le sont les mois lunaires.
J'ai demandé encore à Pallardie de me donner quelques leçons dans la mimique des Indiens.
--Mais c'est la même, à peu près, que celle de vos sourds-muets.
--Fort bien. Toutefois, je ne connais pas cette dernière, n'étant moi-même ni sourd ni muet.
--Eh bien, apprenez que les Indiens en parlant font tous des gestes qui accompagnent les paroles, et qui se rapportent à l'idée exprimée. Vous savez que l'Ours-Agile me disait l'autre jour, en sortant de la conférence de Laramie, qu'il avait compris tout ce qu'avaient dit les Corbeaux, rien qu'aux gestes dont ils accompagnaient leurs discours.
--Mais ces gestes, Pallardie, quels sont-ils?
--Ça, ce serait trop long à vous dire.
--Enfin prenez quelques exemples, des plus familiers.
--Vous le voulez, soit. Pour désigner les Sioux, toutes les tribus font avec la main le signe de couper le cou; les Chayennes, le signe de couper plusieurs fois le bras. Pour les Arrapahoes, on se serre le nez avec les doigts (le pouce et l'index), comme si Les Arrapahoes sentaient mauvais. Pour les Comanches (dont les Serpents font partie), on remue l'index horizontalement en imitant la marche du serpent. Pour les Corbeaux, on agite les mains en imitant le vol de l'oiseau; et pour les Paunies, qui comprennent la bande des Loups, on porte ses mains aux oreilles en les arrondissant et les dressant comme les oreilles d'un loup. Vous comprenez que de la sorte, quand des Indiens se rencontrent dans la prairie, ils savent tout de suite à qui ils ont affaire et quelle contenance ils doivent garder.
--Cela est fort bien imaginé. Y a-t-il encore en ce cas quelques autres signes?
--Sans doute. Si vous rencontrez, vous, homme blanc, des Indiens qui viennent à vous, dans la prairie, levez votre main droite, comme si vous alliez prêter serment. Les Indiens comprendront que vous voulez leur dire de faire halte.
--Et ensuite?
--Ensuite agitez votre main ainsi tendue de droite à gauche et de gauche à droite. Cela veut dire: Qui êtes-vous? je ne vous connais pas.
--Je comprends. C'est alors que les Indiens me feront un des signes que vous m'avez indiqués plus haut.
--Si vous n'entendez pas leur réponse, vous pouvez lever les deux mains en l'air, en les tenant ensemble et les secouant comme quand on se touche la main. Cela veut dire: Êtes-vous des amis? Vous pouvez aussi lever séparément les deux mains en l'air en les fermant et tenant les deux index tendus. Ce signe a la même signification. Si les Indiens sont amis, ils répondront par les mêmes signes que les vôtres.
--Et s'ils sont ennemis?
--Alors ils marcheront droit à vous sans faire halte, mettant leur cheval au galop; ou bien, tenant leur main fermée, ils l'appuieront sur le front en la tournant successivement du côté de la paume et du côté du dessus, ce qui veut dire: Garde à vous, nous sommes ennemis et en guerre.
--Merci, Pallardie; je ferai à l'occasion usage de ce dictionnaire.
--Nous, les vieux traitants, nous connaissons tout ça comme notre _Pater_, de père en fils; il n'y a pas de danger que nous nous trompions.
--Maintenant dites-moi, Pallardie, s'il est vrai que les Indiens ont aussi une langue télégraphique. On m'a raconté qu'ils allumaient des feux sur les montagnes, quand ils voulaient correspondre entre eux de loin, comme nos anciens Gaulois.
--Pour les Gaulois, je ne vous dirai pas, je ne les ai jamais fréquentés; mais pour les Peaux-Rouges, je sais qu'ils ont un télégraphe et qu'ils en jouent à l'occasion.
--Et comment en jouent-ils?
--Voici: vous savez que l'air est si pur, si transparent dans les prairies, que l'on voit quelquefois les objets à cent milles de distance. Sur les éminences, les Indiens allument des feux la nuit, et se servent de fumées le jour. Le nombre et la disposition des feux, des fumées, l'intervalle, le temps qu'on laisse entre eux, ont des significations connues d'avance. Des ennemis, des étrangers ont été vus dans le pays; les bisons sont arrivés; ou bien c'est une bande qui revient d'une guerre ou d'une chasse lointaine et qui annonce son retour, etc., etc.
--Donnez-moi un exemple.
--Eh bien, si l'on vient de découvrir l'approche de l'ennemi, supposons que ce soit de jour, une fumée obtenue deux fois, à quinze minutes d'intervalle, indiquera que l'ennemi n'est pas en nombre, et trois fois, avec le même intervalle de temps, que l'ennemi s'avance en force.
--Et comment obtient-on ces fumées?
--En allumant du bois sec sur lequel on jette des rameaux verts de sapins et autres arbres ou plantes résineuses.
C'est un peu à votre intention que j'ai fait causer Pallardie. J'ai appris du nouveau avec lui, vous le voyez et je vous envoie mes notes de notre campement, sans tarder, pour ne pas laisser perdre mes souvenirs. J'aurais pu vous raconter des Peaux-Rouges ce que tant d'autres ont dit avant moi, ce que tout le monde sait; j'ai mieux aimé laisser parler le vieux traitant, le naïf trappeur, et vous écrire en quelque sorte sous sa dictée.
Le peu que je sais sur les Peaux-Rouges, c'est Pallardie qui me l'a presque tout appris. Lui qui a pendant plus de trente ans fréquenté les sauvages, les barbares, comme il les nomme encore, que ne sait-il pas sur eux et que n'a-t-il pas appris d'eux? Il a même appris à scalper, il a même scalpé sur le vif, et vient de me donner à ce sujet une leçon, bien entendu, théorique.
--Comment! Pallardie, vous aussi vous avez tonsuré votre prochain?
--Eh! monsieur, il faut bien hurler avec les loups! J'étais avec les Sioux, en guerre avec les Chayennes, qui nous avaient tout volé. Je me suis bien battu. Après le combat, j'ai fait comme les autres, j'ai scalpé. Oh! c'est bien simple. Vous prenez un bouquet de cheveux au-dessus de la tête. Vous tenez bien avec votre couteau, vous faites tout le tour du sinciput, comme vous appelez ça; vous tirez, et ça vient tout seul. Ce n'est pas plus difficile.
--Et pourquoi prend-on le scalp de son ennemi?
--C'est leur décoration à eux, aux sauvages. Quand on a pris beaucoup de scalps, on a des chances pour être nommé chef de sa tribu, comme on dirait maire de sa commune. C'est une preuve de courage, car il faut avoir tué son ennemi avant de le scalper. Dans quelques tribus, on se rase la tête, mais on a soin de laisser sur le sommet du crâne un bouquet de cheveux, pour le cas échéant où l'on tomberait à la guerre. Il ne faut pas là-dessus _flouer_ son vainqueur: c'est une des lois de la chevalerie des sauvages.
C'est ainsi que le Canadien m'a mis au courant des mœurs et coutumes des prairies.
Faites de toute cette longue dissertation ce que vous voudrez. Pour moi, je borne là les confessions de Pallardie. J'en frémis encore: «Ça vient tout seul!...»
XVIII
LA QUESTION INDIENNE.
Chayennes, 18 novembre.
Parlons encore des Peaux-Rouges, si vous le voulez bien.
Le grand _pow-wow_ du fort Laramie définit d'une façon nette et claire leur situation actuelle vis-à-vis des blancs. Ceux-ci ont reconnu de tout temps le droit de la race indienne à la possession du sol; mais de tout temps aussi, pour obéir à cette loi fatale qui pousse les colons vers l'Ouest, ils ont dû déposséder les Indiens de ces prairies que le sauvage aime tant. Sans doute des traités ont consacré, légitimé cette dépossession, et le prix de la terre a été payé à l'Indien en cadeaux et en argent. Mais on pourrait dire de quelle façon les agents des États-Unis volent ces cadeaux au passage. Au besoin il serait facile de citer des noms, et de calculer les fortunes que certains agents, confinés dans le _Far-West_, ont faites en très-peu d'années. Et cependant ils sont à peine rétribués, puisqu'ils reçoivent seulement mille à quinze cents piastres par an, soit de cinq à huit mille francs au plus, dans ces pays où tout fait défaut, où le vivre est si cher. Au lieu de réclamer au gouvernement central une paye mieux établie, ils préfèrent voler l'État et voler en même temps l'Indien. Quand les cadeaux arrivent jusqu'au Peau-Rouge, c'est qu'ils ont été la plupart du temps choisis de telle sorte qu'ils sont à peu près sans emploi, ou composés de marchandises tout à fait avariées. Le Peau-Rouge a-t-il raison de se plaindre et souvent de se venger de pareilles indignités?
Mais ce n'est là qu'une première cause de lutte sourde entre le sauvage indigène et le blanc immigrant.
On dit au Peau-Rouge: «La colonisation nous pousse vers l'extrême Ouest, où nous nous avançons chaque jour davantage; il nous faut une partie de vos terres et vous resterez dans l'autre, dont les limites seront rigoureusement tracées. Là vous pourrez cultiver le sol.» A quoi le sauvage, vous l'avez vu, répond avec colère, que les prairies sont à lui, qu'il est né pour chasser le buffle, et que le travail de la terre qu'on lui conseille n'est point son fait. C'est une tradition qui a cours parmi les Indiens que leur race disparaîtra le jour où il n'y aura plus de buffles. Aussi, quand on veut les confiner dans des réserves, en les menaçant de les y contraindre par force, quelques-uns répondent-ils: «Nous aimons mieux mourir d'une balle que de mourir de faim.» Toutefois vous auriez tort de croire que tous les Indiens sont aussi rebelles au confinement.
L'Ours-Agile, le chef sioux, va cet hiver mener la charrue avec ses hommes, et vous avez entendu Cheval-Alezan, l'Arrapahoe, demander aux commissaires de l'Union, dans son dernier discours, de lui bâtir une ferme près de la Plate. Vous savez aussi que les cinq grandes nations du Sud ont accepté les réserves qu'on leur a récemment indiquées; mais en retour vous vous rappelez avec quel dédain les Corbeaux ont répondu à la proposition des commissaires de se confiner dans une partie de leur territoire, et d'y cultiver le sol. La plupart des bandes dans lesquelles se subdivise la grande nation des Sioux partagent l'horreur des Corbeaux pour les travaux paisibles de l'agriculture. Les jeunes Peaux-Rouges, les guerriers adolescents, se font surtout remarquer par cette opposition aux vues des blancs.
«Nous voulons bien, disent souvent les vieux chefs, les anciens des tribus, dans les conseils tenus avec les commissaires de l'Union, nous voulons bien aller dans des réserves et vivre en paix avec vous; mais nous ne pouvons répondre de nos jeunes hommes.»
C'est une singulière race que celle des Peaux-Rouges à laquelle la nature a si généreusement départi le plus beau sol qui existe au monde, sol de riches alluvions, épais et plat, bien arrosé; et cependant cette race n'est pas encore sortie de l'étape primitive qu'a dû partout parcourir l'humanité au début de son évolution, celle de peuple chasseur, nomade, celle de l'âge de pierre! Les Indiens, si les blancs ne leur avaient pas apporté le fer, auraient encore des armes de silex, comme l'homme antédiluvien qui peuplait l'Europe il y a cent mille ans, et s'abritait dans des cavernes. Les Indiens fuient le travail, hors la chasse et la guerre; chez eux la femme fait toute la besogne. Quel contraste avec la race qui les entoure, si travailleuse, si occupée, et où l'on a pour la femme un si profond respect! Cette race les enserre, les enveloppe entièrement aujourd'hui, et c'en est fait des Peaux-Rouges s'ils ne consentent à rentrer dans les réserves.
Et même dans ces réserves, l'industrie et les arts naîtront-ils? La race rouge est des plus mal douées pour la musique et pour le chant. Chez elle, les beaux-arts sont restés dans l'enfance. L'écriture, si ce n'est une grossière représentation pictographique, est complétement inconnue. On sait à peine, avec des perles, tracer quelques dessins sur des peaux. Sans doute, ces dessins sont souvent heureusement groupés, et les couleurs s'y marient dans une certaine harmonie; mais c'est tout. L'industrie, à part une rudimentaire préparation des viandes, et le tannage des peaux et des fourrures, est également nulle. L'Indien est moins avancé que le nègre africain, qui sait au moins tisser et teindre les étoffes. Les Navajoes du Nouveau-Mexique sont les seuls Peaux-Rouges qui fabriquent quelques couvertures avec la laine.
On peut estimer à cent mille environ les Indiens libres des prairies, disséminés entre le Missouri et les Montagnes-Rocheuses. Le nombre de tous les Indiens de l'Amérique du Nord, de l'Atlantique au Pacifique, est estimé à quatre cent mille. Peut-être ces nombres sont-ils un peu plus faibles. Les statistiques, les renseignements exacts, manquent complétement. Les Indiens eux-mêmes ne donnent jamais que leur nombre de tentes ou loges, mais une loge contient un nombre d'individus différent, suivant les tribus et parfois dans la même tribu: de là l'impossibilité de calculs exacts.
Dans le nord des prairies, se fait surtout remarquer la grande nation des Sioux, qui sont au nombre de trente-cinq mille. Les Corbeaux, les Gros-Ventres, les Pieds-Noirs, etc., qui occupent surtout les territoires d'Idaho et de Montana, offrent ensemble un chiffre de population inférieur à celui des Sioux, peut-être vingt mille. Dans le Centre et le Sud, les Paunies, les Arrapahoes, les Chayennes, les Yutes, les Kayoways, les Comanches, les Apaches, etc., dépassent tous ensemble le chiffre de quarante mille. Les territoires de Nebraska, Kansas, Colorado, Texas, Nouveau-Mexique, sont ceux que ces bandes parcourent. Les Paunies sont cantonnés dans le Nebraska, au voisinage du chemin de fer du Pacifique, et les Yutes dans les parcs du Colorado. Toutes ces races ont entre elles des caractères communs, elles sont nomades, c'est-à-dire qu'elles n'occupent aucune place fixe, vivent de pêche, surtout de chasse, et suivent le buffle dans toutes ses migrations.
Un régime absolument démocratique, et une sorte de communauté règlent toutes les relations des membres d'une même tribu vis-à-vis les uns des autres. Les chefs sont nommés à l'élection, et pour un temps. Ils sont cependant quelquefois héréditaires. Le plus courageux, celui qui a pris le plus de scalps à la guerre, ou qui a tué le plus de buffles, celui qui a fait quelque action d'éclat, celui qui parle avec une grande éloquence, tous ceux-là ont des droits pour être chefs. Tant qu'un chef se conduit bien, il reste en place; pour peu qu'il démérite, un autre chef est nommé. Les chefs mènent les bandes à la guerre, et sont consultés dans les occasions difficiles; les vieillards le sont également. Les lieutenants des chefs, les _braves_, commandent en second à la guerre. Il n'y a aucun juge dans les tribus; chacun se fait justice à lui-même et applique la loi à sa guise.
Toutes les tribus chassent et font la guerre de même façon, à cheval, avec la lance, l'arc et les flèches, à défaut de revolvers et de carabines. Pour se défendre des coups de l'ennemi, elles ont le bouclier. Elles vivent uniquement de buffle et se recouvrent de la peau de l'animal, qu'elles tannent avec la cervelle.
Elles scalpent leur ennemi mort et se parent de sa chevelure. Elles pillent et dévastent ses propriétés, elles emmènent captifs les femmes et les enfants, et souvent elles soumettent à d'affreuses tortures, avant de le faire mourir, le vaincu qui tombe vivant entre leurs mains.
Les _squaws_, auxquelles on abandonne le prisonnier, se montrent vis-à-vis de lui d'une cruauté révoltante. Je vous ai dit qu'elles arrachent les yeux, la langue, les ongles au patient; lui brûlent, lui coupent un jour une main, l'autre jour un pied. Quand on a bien tourmenté le captif, on allume un feu de charbon sur son ventre, et l'on danse en rond en hurlant. Presque tous les Peaux-Rouges commettent froidement ces atrocités envers les blancs, dès qu'ils sont en lutte avec eux.
Les tribus se font souvent la guerre sous le moindre prétexte, pour un troupeau de buffles qu'elles poursuivent, pour une prairie où elles veulent camper seules. Elles n'ont aucune place réservée, c'est vrai, mais quelquefois elles veulent en garder une à l'exclusion de tout autre occupant. Enfin, il n'est pas rare que la même tribu se débande en deux clans ennemis. Il y a quelques années, les Ogalalas, pris de whisky, se sont battus entre eux à coups de fusil, et, depuis lors, se sont séparés en deux bandes, dont celle des Vilaines-Faces est commandée par la Nuée-Rouge, et l'autre par Grosse-Bouche et Tueur-de-Paunies.
Les langues de toutes ces tribus sont différentes; mais peut-être qu'un linguiste exercé y reconnaîtrait des racines communes, comme on en a trouvé de nos jours entre les langues européennes et celles de l'Inde. Ces langues obéissent toutes au même mécanisme grammatical: elles sont _agglutinatives_ ou _polysynthétiques_, et non _analytiques_ ou à _flexion_ (veuillez m'excuser d'employer ces termes, que je souligne), c'est-à-dire, par exemple, que les mots peuvent s'y combiner entre eux pour former un seul mot exprimant une idée complète dont participe chacun des mots composants; mais, que les circonstances de relation, de genre, de nombre, ne sont indiquées par aucune modification, notamment sur le substantif. Ces langues n'ont ou ne paraissent avoir aucune affinité dans les différents termes de leur vocabulaire; celui-ci, du reste, est souvent très-restreint.
Pour se comprendre entre elles, les tribus ont adopté, d'un commun accord, le langage par signes et gestes, dont je vous ai déjà parlé. Par ce moyen tous les Indiens s'entendent, et un Yute, par exemple, peut causer sans peine pendant plusieurs heures avec un Arrapahoe, celui-ci avec un Sioux, etc.
Outre ce langage par signes, les Indiens ont encore une langue télégraphique à eux, que vous connaissez également.
D'autres usages sont communs à tous les Peaux-Rouges. Ils pratiquent la polygamie et battent volontiers leurs femmes, et cependant ils ont tous le plus grand amour pour leurs enfants. Un jour, un mineur de Colorado demandait à un Yute de lui vendre sa fille, une jeune enfant à l'œil vif, et pleine d'intelligence, qui parlait très-bien l'espagnol.
--Est-ce que l'on vend ses enfants chez toi? répondit le Yute avec orgueil.
--Non, dit le blanc, quelque peu surpris.
--Eh bien, chez moi non plus; garde ton argent.
Un certain esprit chevaleresque est, comme l'amour des enfants, un des traits distinctifs du Peau-Rouge. Non pas que le sauvage soit rigide observateur de sa parole, et ne vous vole pas, ne vous tue pas au besoin pour s'emparer de ce que vous avez. Mais l'Indien fait preuve d'un grand courage à la guerre, il aime le combat, il n'a besoin d'y être excité ni par l'odeur de la poudre, ni par la musique, ni par les liqueurs fortes. Partout il brave le danger. En outre, les intérêts matériels ne le préoccupent jamais, il n'a du tien et du mien aucun souci, et vous avez vu le peu de cas qu'il fait de l'or, dont il n'a, il est vrai, nul besoin.
Oublierai-je, parmi les traits communs à tous les Indiens, cette pratique continuelle de l'art oratoire, qui en fait de si remarquables et de si éloquents improvisateurs? Oublierai-je encore cette haine invétérée pour le blanc, qui caractérise la race rouge, au point que cette haine est partagée par les femmes mêmes, dans toutes les occasions. Les premières tribus que les blancs rencontrèrent le long de l'Atlantique ne durent guère les aimer davantage, et vous allez en juger par le fait suivant: Je rencontrai un jour à New-York une princesse delaware, mi-partie vêtue à l'européenne, mi-partie à l'indienne, ce qui ne lui allait point mal. Ses traits étaient indiens, mais elle parlait si bien l'anglais, que je me permis de lui demander si elle était de sang mêlé. Elle me regarda avec fierté: «Je suis Delaware, dit-elle, et je m'en fais gloire. Pas une goutte de sang étranger ne s'est mêlée au sang des miens. Les blancs ont pris mes terres et ne m'ont pas payé pour cela le centième de leur valeur. Je hais les blancs qui m'ont volé mon pays.» Et, découvrant son shall qui cachait un corset de fourrures, sur lequel était brodé un loup: «Le loup, c'est l'emblème des Delawares, dit-elle, et je ne l'oublierai jamais. Le Grand-Esprit nous a punis en amenant les blancs chez nous; mais moi, je ne perdrai point le souvenir de mon pays et de mes aïeux.»
Tous les Peaux-Rouges croient à un être supérieur, le Manitou ou le Grand-Esprit, qui a fait et commande toutes choses. Ils croient aussi à l'immortalité de l'âme, à la récompense des bons et à la punition des méchants après cette vie. «Là-bas, vers le soleil levant, s'étendent les prairies heureuses, me disait l'autre jour un Sioux. Le chemin qui y mène est long et difficile. Quand on a été juste et bon dans cette vie, c'est ce chemin qu'on prend. Les mauvais en prennent un autre. Le point de départ est le même, mais les deux chemins vont de plus en plus en s'écartant.»
Suivant la théogonie indienne, fort embrouillée comme vous le pensez, le Grand-Esprit se manifeste de diverses manières et peut se dédoubler. Il y a même plusieurs esprits différents, celui du Tonnerre, du Vent, etc.; enfin, quelques bêtes elles-mêmes, comme le buffle tant aimé, servent de résidence à des esprits, et ont une âme comme les hommes.
Les légendes, les traditions que les Peaux-Rouges ont conservées sur leur venue ou leur apparition en Amérique ne sont guère plus précises que celles de leur théogonie. Ils disent qu'ils sont venus du Nord ou de l'Ouest, par mer, mais souvent ils ne le disent pas d'eux-mêmes, on le leur fait dire. Vous savez que les linguistes et les anthropologistes, guidés, ceux-ci, par quelques caractères du crâne, et ceux-là, par quelques termes des langues des Peaux-Rouges, rattachent volontiers les races de l'Amérique du Nord à celles de l'Asie. Quelques-uns même, qui ne jurent que par la Bible, livre que l'on devrait tenir fermé en pareille circonstance, prétendent que les Peaux-Rouges descendent directement des Juifs et croient le prouver. Les Juifs, dans un de leurs exodes, auraient parcouru toute l'Asie centrale, et franchi le détroit de Behring.
Tandis que certains ethnologistes rattachent les Peaux-Rouges aux races asiatiques, d'autres les ramènent, au moins pour quelques tribus, aux races européennes. Cette fois les Peaux-Rouges seraient venus de l'Est, et toujours par mer. D'aucuns prétendent ainsi que les Mandanes, dont on suit les traces depuis l'embouchure du Mississipi jusqu'à un point du haut Missouri où commence leur extinction, ne sont que des Gallois dégénérés. Ceux-ci auraient émigré du pays de Galles au huitième siècle de notre ère; d'autres disent quelques siècles plus tard, sous la conduite de Madoc, un de leurs chefs. Quelques racines communes aux langues mandane et galloise suffisent-elles pour avancer ce fait? Je ne m'arrête pas au voyage par mer. Il est prouvé, non-seulement par des chants et des légendes, mais encore par des inscriptions authentiques, que les Scandinaves ont découvert l'Amérique du Nord au neuvième ou au dixième siècle de notre ère: un siècle ici ne fait rien à l'affaire.
Quoi qu'il en soit de tous ces desiderata, que ni la linguistique ni l'ethnologie ou l'anthropologie n'ont encore suffisamment débrouillés, il est certain que tous les Peaux-Rouges ont entre eux des caractères communs, même dans le type. On ne saurait oublier toutefois qu'il y a sur nombre de points des différences fort notables. Ainsi l'Indien des prairies est certainement plus guerroyeur que l'Indien de Californie, et le type de l'Arrapahoe n'est pas le même que celui du Sioux ou du Corbeau. En outre, tous les Indiens ne bâtissent pas de même façon leur hutte, et la forme de celle-ci sert souvent à faire reconnaître une tribu.
Je vous ai dit que les traditions des Peaux-Rouges, relativement à leur venue en Amérique, s'étaient effacées, et qu'ils ne disaient souvent là-dessus que ce que les savants leur faisaient dire. En voici une preuve des plus convaincantes: Il y a quelques jours, tandis que notre caravane était campée à Lone-Tree-Creek, sur la route de Laramie, qu'on avait allumé les feux, et que, sous la voûte étoilée du ciel, on laissait aller librement la causerie du bivouac, je surpris le commissaire Taylor en conférence avec l'Ours-Agile. Ce chef est certainement un des Indiens les plus intelligents des prairies; en outre il est bon, humain, et un jour que sa tribu était en guerre avec les blancs, il a porté lui-même sur ses épaules, jusqu'au fort Laramie, un soldat blessé, et lui a sauvé la vie. Ce trait de générosité, qui eût ému les moralistes de la Grèce et de Rome, mérite d'être rappelé, et complète le portrait de l'Ours-Agile. C'est cet homme, le premier à tous égards d'entre les Sioux, dont j'ai cherché à sonder les opinions sur les origines de sa tribu. Je pris part à la causerie du président Taylor, et je demandai à l'interprète Pallardie d'interroger l'Ours-Agile sur ce que je désirais connaître. L'Ours répondit qu'il ne savait rien sur les commencements des Sioux, et que ses anciens ne lui avaient rien appris, ni rien transmis à ce sujet. La même réponse m'a été faite par d'autres chefs de tribus, et tous les traitants et les trappeurs,--dont, il est vrai, il ne faut citer ici l'opinion que sous toutes réserves, car les traitants s'inquiètent peu des origines des tribus,--m'ont avancé que les Indiens n'avaient conservé aucune légende, aucune tradition sur leur histoire primitive.
Il faut aborder avec non moins de défiance l'étude des prétendues cosmogonies des Peaux-Rouges, et tout ce qu'on a avancé sur leur croyance à un déluge universel. Tout au plus quelques tribus ont-elles conservé quelques vagues légendes se rapportant à des déluges partiels, du genre de ceux qu'avait consacrés la mythologie grecque. Ici encore les auteurs ne semblent avoir écrit le plus souvent que sur des données empruntées à leur seule imagination. En voulez-vous un exemple entre mille? Le commissaire Taylor, en sa qualité de méthodiste, ne perd aucune occasion de catéchiser les Indiens, de leur parler de la création du monde, de la chute d'Adam, de la rédemption de l'homme par le Christ, et de tant d'autres mystères que la Bible et l'Évangile enseignent, mais auxquels les Indiens ne comprennent goutte. L'autre jour, le révérend, parlant de la création du monde, disait aux Sioux que ce grand fait eut lieu il y a six mille ans. L'Ours-Agile, le plus savant parmi les Sioux, se recueille un moment et répond du ton le plus innocent du monde: «D'après mes calculs, il y a six mille quatre-vingt-dix ans.» Cet homme évidemment voulait rire. Comment, lui qui ne comptait que par lunes, avait-il fait ses calculs, et que signifiaient les quatre-vingt-dix ans ajoutés aux six mille du révérend? Si un savant de cabinet eût par hasard passé par là, il eût certainement enregistré le fait sur ses tablettes, et écrit à quelque académie que la chronologie des Sioux n'était pas sans présenter une remarquable analogie avec celle de la Bible. Vous devinez les conséquences.
C'est à peu près de telle sorte que l'histoire des Indiens des prairies a été jusqu'ici présentée. Et cependant on ne connaît pas, ou l'on connaît très-mal leurs langues; il est presque impossible d'en écrire la plupart avec nos caractères et les sons auxquels nous sommes habitués.
Il n'y a souvent pour la même langue qu'un seul interprète, parfois assez mauvais, et comprenant seulement la langue qu'il traduit, ne la parlant pas. Beaucoup, à plus forte raison, ne savent pas écrire la langue qu'ils interprètent. Ni le docteur Matthews, ni John Richard ou Pierre Chêne, n'ont pu m'écrire en caractères anglais les noms des chefs des Corbeaux. Que serait-ce s'il se fût agi d'Arrapahoes ou d'Apaches, dont la langue, déjà si gutturale, ne s'accentue que du bout des lèvres? En tout cela, bien entendu, je ne parle que des tribus des prairies, et non de celles qui vivaient jadis sur les versants des montagnes qui regardent l'Atlantique, ou le long du Mississipi. Vous savez que la plupart de ces dernières tribus sont éteintes, les Algonquins, les Hurons, les Iroquois, les Natchez, les Mohicans, et que la France, il faut bien le reconnaître, a contribué pour une large part à cette disparition. Le restant de ces tribus, que j'appellerai Atlantiques, les Delawares, les Cherokees, les Seminoles, les Osages, les Creeks, les Chactas, est aujourd'hui cantonné dans des réserves, notamment dans l'_Indian Territory_, où les Peaux-Rouges perdent peu à peu leurs caractères distinctifs[9]. Mais sur toutes ces tribus on a des histoires, des documents authentiques, tandis que l'on ne sait encore que fort peu de chose sur celles des prairies. La plupart des légendes et des traditions qu'on leur prête ont été inventées par les voyageurs.
[Note 9: Repoussées de la Floride, des Carolines, de l'Alabama, de la Géorgie et d'autres États voisins de l'Atlantique et du Mississipi, ces tribus ont fini par accepter d'être confinées dans ces limites. Elles y pratiquent aujourd'hui l'agriculture, tandis que les tribus errantes, restées dans leur état primitif, n'exercent encore que la chasse; elles ont des maîtres d'école, des prêtres, des médecins, des meuniers et des forgerons, envoyés d'abord par les États-Unis, et habitent des maisons couvertes, tandis que les tribus nomades manquent de tout et campent çà et là sous la hutte. Les Cherokees, les Creeks, ont même une Chambre haute et une Chambre basse (la Chambre des Rois et la Chambre des Guerriers chez les Creeks). Ils ont aussi des journaux et des livres écrits dans leur langue et avec des caractères particuliers, au moins pour les Cherokees. C'est ainsi que la vie stable arrive peu à peu à civiliser le Peau-Rouge, si bien que, dans une seconde génération, on ne désespère pas de faire un État de ce qui n'est encore que le Territoire indien. Ce jour-là, le drapeau constellé de l'Union, qui compte déjà tant d'étoiles, comptera une étoile de plus, et assurément l'une de celles qui feront le plus d'honneur aux politiques américains. Parmi les Peaux-Rouges du Territoire indien, beaucoup aujourd'hui savent lire et écrire; quelques-uns ont reçu une éducation complète à Saint-Louis, à New-York, et sont, pour employer le terme consacré, de véritables _gentlemen_. Plusieurs sont en outre de riches propriétaires fonciers, et possèdent un nombre d'hectares cultivés ou de têtes de bétail qui feraient envie à la plupart de nos agriculteurs. Avant la guerre de sécession, les Cherokees avaient aussi des esclaves noirs, comme les blancs. Ce trait indique encore mieux que tout autre l'état de civilisation auquel sont arrivés les Peaux-Rouges du Territoire indien.
Les divers délégués de ce territoire, qu'on rencontre chaque hiver à Washington, et les principaux chefs qui commandent les _nations_ cantonnées parlent et écrivent très-couramment l'anglais, et ont tous d'excellentes manières.]
Vous avez vu que c'était vers un nouveau territoire, analogue au précédent et limitrophe de celui-ci, que les commissaires de l'Union ont récemment refoulé les cinq grandes nations du Sud. C'est le même genre de réserve qu'elles indiqueront dans le nord du Dakota aux Corbeaux et aux Sioux, si elles les trouvent bien disposés, comme il est probable, au mois de juin de cette année.
Et après, allez-vous me dire, qu'arrivera-t-il des Indiens? Car c'est la question que chacun adresse, quand il entend parler des Peaux-Rouges. Si les Indiens des prairies vont dans les réserves, il leur arrivera ce qui est arrivé à ceux des bords atlantiques: ils perdront peu à peu leurs coutumes, leurs mœurs sauvages, se plieront insensiblement à la vie sédentaire agricole, et peu à peu, dernière phase dont il reste à voir le premier exemple, leur pays passera du rang de territoire à celui d'État. Arrivé à ce dernier degré, l'Indien sera tout à fait fondu avec le blanc; il ne s'en distinguera pas plus peut-être, après quelques générations, que le Franc chez nous ne se distingue du Gaulois, et le Normand du Saxon, en Angleterre.
Mais si l'Indien ne se soumet pas, s'il ne consent pas à être cantonné dans des réserves? Alors, c'est une guerre à mort, entre deux races de couleur et de mœurs différentes, une guerre impitoyable comme on en a vu malheureusement tant d'exemples sur le sol même de l'Amérique. Où sont maintenant les Hurons, les Iroquois, les Natchez, qui ont étonné nos pères? Les Algonquins qui ne connaissaient pas les limites de leur empire, où et combien sont-ils aujourd'hui? Tous ont peu à peu disparu par les maladies, par la guerre. La guerre qui se livrera cette fois sera courte, et ce sera la dernière, car l'Indien y succombera fatalement. Il n'a pour lui ni la science ni le nombre. Sans doute, par ses embûches, par sa fuite, par ses attaques isolées, et tout à fait imprévues, il déroute la guerre savante, et les plus habiles stratégistes des États-Unis, le général Sherman en tête, ont été battus par les Indiens; ceux-ci s'en sont fait assez de gloire auprès des blancs. Mais cette fois ce sera une guerre de volontaires et non plus de réguliers. Les pionniers des territoires s'armeront, et si l'Indien demande dent pour dent, œil pour œil, les blancs à leur tour lui imposeront l'inflexible loi du talion. Les tribus sont des clans, et comme chez les Sardes ou les Corses, et autrefois chez les Écossais, on se venge sur un individu quelconque d'un clan de l'insulte faite à un membre d'un autre clan. C'est pour cela que l'Indien attaque un blanc, quel qu'il soit, quand il a à se plaindre des blancs. De même feront les volontaires. Comme naguère à Sand-Creek, dans le Colorado, ils poursuivront, ils traqueront l'Indien, ils feront la chasse au Peau-Rouge, et celui-ci sera anéanti par le nombre, si auparavant il ne s'est pas soumis.
Telle se présente la question. On peut dire, quelle qu'en soit l'issue, qu'elle est arrivée à sa dernière phase, et que, historiquement parlant, l'Indien a cessé de vivre. Ce que la petite vérole et d'autres maladies, ce que le _whisky_, l'_eau de feu_, je ne parle pas des barbaries des blancs, ont mis deux siècles à faire, c'est-à-dire diminuer de moitié le chiffre de la population indienne, qui est passé d'un million à moins de cinq cent mille âmes du dix-septième au dix-neuvième siècle, la civilisation, la colonisation va le faire en quelques années. Avant une génération il n'y aura plus d'Indiens. Le buffle disparaît et l'Indien avec lui, l'homme primitif avec l'animal primitif[10].
[Note 10: Le bison représente, dans l'Amérique du Nord, l'urus ou l'aurochs qui vivait jadis en Europe, comme l'Indien représente, pour la première de ces contrées, nos ancêtres de l'âge de pierre et des cavernes.]
Le chemin de fer du Pacifique s'avance victorieux à travers les prairies. Dans deux ans il joindra les deux mers; dans deux ans tous les États, tous les territoires du Grand-Ouest seront entièrement colonisés. Les scènes que les voyageurs et les romanciers auront décrites n'existeront plus que dans les livres. L'Indien lui-même se sera fondu avec le blanc, ou aura été détruit.
Curieuse destinée que celle de cet enfant des prairies qui, n'ayant pas voulu se plier à la loi imposée à tous par la nature, celle du travail, surtout du travail du sol, aura disparu sans laisser de trace dans l'histoire de l'humanité; curieuse destinée que celle de ce barbare qui aura été anéanti par l'homme civilisé, alors que dans tant d'autres pays c'est l'homme civilisé qui a été anéanti, ou, si on veut, absorbé par le barbare!
XIX
L'ÉMANCIPATION DES FEMMES.
Pittsburg, _alias_ Fort-Duquesne (État de Pensylvanie), 24 novembre.
Je vous écris de l'État de Pensylvanie, et non de chez les Mormons. Les ouragans que nous avons essuyés dans les Montagnes-Rocheuses m'ont donné à réfléchir. Je sais combien sont rudes les hivers de l'Utah et de la Nevada.
J'aurais trouvé sous la neige et les Mormons et les mines d'argent, et j'aurais presque perdu mon temps à continuer ma route vers la Californie, où m'attendaient à leur tour les grandes pluies de l'hiver. Notez qu'à Chayennes, le colonel Heine, resté mon seul compagnon, m'a annoncé que pour sa