part il
n'allait pas plus loin, et retournait décidément vers l'Est.
J'ai pris conseil un moment de moi-même, et j'ai fait comme lui, en présence des raisons que je viens de vous donner. Il ne faut pas vouloir tout accomplir en une fois. Nous retournerons l'été prochain pour rendre visite aux _Saints du dernier jour_, et aux mineurs de Nevada et de Californie. De San Francisco, nous aurons vue sur l'extrême Orient, et nous pourrons revenir, lors de cette seconde tournée, voire même dans une troisième, par le Japon, la Chine, l'Inde, l'Arabie, l'Égypte. Il n'y aura pas grand mérite à cela. Il est plus facile de faire aujourd'hui le tour du monde que le tour de son parc. C'est la vapeur qui a tué la poésie et le danger des voyages, et je comprends que les poëtes en veuillent tant à l'industrie.
Nous nous contenterons donc, pour ce premier voyage, d'avoir parcouru, sur toute la longueur construite de 825 kilomètres, le grand chemin de fer du Pacifique; d'avoir visité le jeune territoire de Colorado et exploré les mines d'or et d'argent des Montagnes-Rocheuses, enfin, d'avoir traversé les immenses prairies du Dakota et fait connaissance avec les Peaux-Rouges. C'est déjà suffisant pour un voyage de moins de trois mois, et l'excursion des Montagnes-Rocheuses, à 2,500 lieues de Paris, vaut bien autant qu'un voyage en Suisse.
Ainsi, me voilà revenu vers des États tout à fait civilisés.
Pittsburg, que les Français ont fondé, au siècle dernier, sous le nom de Fort-Duquesne, et que les Anglais nous prirent, est le pays du fer et du charbon.
Les faubourgs de cette ville industrielle portent les noms de Manchester et de Birmingham, et n'ont rien à envier à ces deux villes anglaises pour la fumée et le brouillard. Mais je ne vous adresse pas ces lettres pour vous décrire l'industrie américaine; je préfère vous dire encore un mot de cette jeune société si virile, si audacieuse, au milieu de laquelle je vis depuis deux mois.
J'ai rencontré à Chayennes un curieux _yankee_. C'est le grand agitateur, M. George Francis Train, orateur populaire et fénian, financier et voyageur[11]. Il est mêlé aux opérations du chemin de fer du Pacifique.
[Note 11: Le même dont l'arrestation en Irlande, au mois de janvier 1868, allait causer tant de bruit.]
Nous sommes allés ensemble de Chayennes à Omaha et à Chicago. A Omaha, descendant de wagon, longtemps avant que le train n'eût _stoppé_, l'infatigable excursionniste a couru à l'_office_ des journaux, puis est revenu à l'hôtel. Ses affiches étaient faites, sa conférence partout annoncée, que nous arrivions à peine.
A déjeuner, je le rencontrai en compagnie de plusieurs dames, dont l'une, déjà âgée, les cheveux tout blancs, avait les traits d'une rare distinction. M. Train me présenta à elle: «Madame Élisabeth Cady Stanton,» me dit-il.
Je m'inclinai. Je connaissais déjà de nom madame Stanton comme l'une des grandes promotrices de l'émancipation des femmes aux États-Unis, et j'étais heureux de connaître aussi sa personne.
Quand je dis émancipation des femmes, vous devinez que je prends le mot dans le sens le plus moral, le plus élevé. Madame Stanton demande que les femmes jouissent des mêmes droits que les hommes, et elle a fondé une association pour arriver à ce but: l'_Equal Rights Association_, dont il a été tant parlé.
Madame Stanton n'a rien négligé pour parvenir à ses fins; son temps, sa fortune, elle a tout donné, et elle soutient aujourd'hui de ses deniers, de ses fatigues, toutes les démarches, toutes les publications, toutes les mesures de la grande association.
Elle parle même de fonder à New-York un journal qui sera destiné à la défense de la sainte cause, j'entends l'émancipation des femmes[12].
[Note 12: Elle a mis depuis son projet à exécution, en fondant une feuille hebdomadaire qu'elle a bravement intitulée _la Révolution_.]
Madame Stanton, quand j'ai eu l'honneur de la rencontrer à Omaha, revenait d'une longue campagne dans le Kansas avec sa digne et infatigable lieutenante, miss Susann Anthony, qui est en même temps son secrétaire. Dans le Kansas, elles avaient converti bon nombre de dames à la théorie nouvelle, et pas mal de messieurs. Entre ces derniers, madame Stanton m'a cité avec plaisir le nom du gouverneur actuel du Kansas.
M. Francis Train s'est, depuis quelque temps, fait l'avocat de la cause féminine. C'est un des grands conférenciers des États-Unis, et il revenait, quand je l'ai rencontré à Chayennes, d'une tournée dans le Colorado et les Montagnes-Rocheuses, où il avait à la fois fait des conférences, improvisé des vers en public, décrété un grand hôtel à Chayennes, un embranchement de chemin de fer vers Denver, et chassé le buffle avec sa jeune fille, qui avait, pour sa part, tué quelques-uns de ces sauvages animaux. C'est ainsi que les choses se passent en Amérique, et l'on ne s'en trouve pas plus mal.
L'association pour l'égalité des droits ne pouvait laisser aller M. Train, l'homme le plus rapide, le plus prompt des États-Unis, _the fastest man in America_, comme on le nomme, sans s'assurer cette puissante recrue. Le grand agitateur a consenti bien vite à ajouter cette nouvelle corde à son arc, et bientôt on ne l'a plus appelé que l'_Avocat des femmes_. Tous ses autres surnoms, même celui de _l'Homme du peuple_, _the people's man_, ont pâli devant celui-là.
«Voulez-vous parler à Omaha le 19 novembre, à Des-Moines le 21, à Chicago le 22, à Milwaukee le 23, à Saint-Louis le 26, à Louisville le 27, à Cincinnati le 28, à Cleveland le 29, à Buffalo le 30, à Rochester le 2 décembre, à Syracuse le 3, à Albany le 4, à Springfield le 6, à Worcester le 7, à Boston le 9, à Hartford le 10, à Philadelphie le 12, à New-York le 14? Dites oui, et les femmes seront avec vous! Vive le droit!»
Telle était la dépêche que lui avaient envoyée, ces jours passés, les principaux membres féminins de l'Association pour l'égalité des droits, qui avaient signé: Mesdames ou mesdemoiselles Stenny, W. A. Starret, A. Robinson, Sarah Brown, Lucy Stone, Olympia Brown, E. C. Stanton, S. Anthony.
A quoi G.-F. Train avait immédiatement riposté par ce télégramme:
«Aux dames composant le comité pour le vote des femmes:
«Oui! et que Dieu protége le droit, et qu'il ait pitié de l'âme de ceux qui refusent de donner leur vote aux femmes.
«Signé: G.-F. TRAIN.»
Après tout, de quoi s'agissait-il pour cet intrépide combattant? De faire dix-huit conférences en 25 jours, et je ne sais combien de centaines de milles sur les railroads américains; de parcourir un pays vaste comme la moitié de l'Europe et de s'arrêter et parler dans dix-huit grandes villes. Ne dort-on pas la nuit en chemin de fer aux États-Unis? ne se repose-t-on pas le dimanche?--«J'ai fait mieux une fois, me disait l'autre jour M. Train, j'ai fait trente lectures en douze jours.»
Le jour où nous étions à Omaha, il a fait deux lectures, lisez deux conférences de deux heures chacune, dans la même journée, une dans l'après-midi, l'autre le soir.
A Chayennes, une nuit, à neuf heures, au clair de lune, sur la place publique, je l'ai également entendu parler pendant près de deux heures devant les rudes pionniers du _Far-West_. Il était monté sur une caisse, sans plus de façon, et à ses pieds se tenait accroupi M. le maire de Chayennes, qui l'avait présenté au public. L'orateur aurait pu se passer, à la rigueur, de cette présentation, car tout le monde le connaît aux États-Unis.
Dans ses lectures, M. Train parle de tout, de lui d'abord, de la politique et de ceux qui en font (les _politiciens_), du chemin de fer du Pacifique, des sociétés de tempérance, de la prochaine élection présidentielle, pour laquelle il se propose volontiers candidat, enfin du droit de suffrage des femmes. C'est par là qu'il aurait dû commencer sa conférence d'Omaha. Au reste, le public ne partageait pas là-dessus ses idées.
Comme il est d'usage aux États-Unis, M. Train a interpellé l'assemblée: «Voulez-vous que vos femmes, vos filles, vos sœurs, politiquement, aient moins de droits que les nègres?» Et un grognement significatif, indiquant que l'assemblée, d'ailleurs presque entièrement composée d'hommes, ne se souciait point d'accorder aux femmes le droit de suffrage. M. Train a recommencé deux fois l'épreuve, même insuccès. Déjà, à Chayennes, il n'avait pas mieux réussi, et partout l'assemblée avait paru lui dire qu'on tenait la femme pour parfaite,
Si la capacité de son esprit se hausse A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse.
Madame Stanton a succédé à M. Train. J'ai rarement vu une femme plus noble et plus digne.
Madame Stanton a soixante ans passés; ses traits, comme je vous l'ai dit, sont d'une rare distinction. Les cheveux blancs, fournis, frisés naturellement, sont peignés avec le plus grand soin. Elle portait ce jour-là une robe de soie noire montante, retenue au cou par un magnifique camée. Mademoiselle S. Anthony était également en noir. Elle a passé la quarantaine, porte des lunettes, et rappelle trait pour trait le type de ces voyageuses anglaises, grandes, maigres, que nous voyons passer si souvent à Paris.
J'ai insisté sur le costume de ces dames pour vous montrer qu'on peut, en Amérique, défendre le suffrage politique des femmes et demander pour elles les mêmes droits que pour les hommes, sans pour cela porter des _pantalettes_, une redingote, un chapeau pointu et une cravache, comme le font les blooméristes. Le costume masculin a été cependant adopté, me dit-on, par quelques-unes des adeptes les plus avancées du parti que dirigent si dignement mesdames Stanton et Anthony.
Madame Stanton a fait à Omaha une conférence d'une heure. Elle a parlé debout, sans lire, la main appuyée sur une table, et regardant en face l'auditoire, mais sans aucune espèce de forfanterie, avec beaucoup de dignité, de fierté. Elle a parlé lentement et réclamé pour la femme, un à un, les mêmes droits que pour les hommes, non-seulement le droit politique, mais encore les droits civils. Elle veut que la femme mariée puisse commercer, hériter comme son mari, ce que ne permettent pas partout les lois des États-Unis. Elle a montré par des exemples nombreux (et elle aurait pu citer le sien) que la femme n'est en rien inférieure à l'homme. Dans l'histoire, elle a nommé Jeanne d'Arc, Marie-Thérèse et tant d'autres; dans la littérature américaine, miss Henriette Beecher Stowe, l'auteur de _la Cabane de l'oncle Tom_; dans la littérature française, George Sand, etc.
Parmi les adeptes les plus convaincus des idées qu'elle défend, elle a rappelé différents noms connus, entre autres celui de John Stuart Mill, le grand économiste anglais.
Le public a applaudi à plusieurs reprises, mais on voyait qu'il n'était pas convaincu, ou, si l'on veut, converti aux opinions de l'orateur, même dans les rangs féminins. Aussi miss Anthony, qui a succédé à madame Stanton, n'a-t-elle pas emporté la place.
J'ai accompagné d'Omaha à Chicago M. Train et ces deux dames. En route, j'ai fait plus ample connaissance avec madame Stanton.
Nous avons parlé de Paris. Elle connaît bien notre littérature; elle a même séjourné assez longtemps à Paris, il y a quelques années. Notre grand sujet de conversation a toujours été la question de l'émancipation des femmes. Aux États-Unis, il y a déjà des femmes médecins, peut-être avocats: c'est bien là leur rôle. Il y en a qui sont ministres du saint Évangile. Madame Stanton s'est présentée à la députation à New-York. Assurément elle eût mieux tenu sa place, même au congrès fédéral, que beaucoup de députés assez mal en renom auprès du public.
«Je suppose une femme consul, lui disait un mauvais plaisant. Vous allez faire viser votre passe-port; on vous répond: Madame est en couches.--Eh bien, adressez-vous au chancelier, a-t-elle répliqué. Ne vous répond-on pas de la sorte si M. le consul est malade, s'il a passé la nuit au jeu ou ailleurs?»
On ne peut dire encore ce qu'il adviendra aux États-Unis de la question de l'émancipation politique des femmes. Dans ce pays, toutes les idées nouvelles se propagent si vite, et passent si rapidement de la théorie à la pratique que ce qu'on regardait comme une erreur la veille devient la vérité du lendemain. Ne voit-on pas déjà, dans les États du Nord, des colléges mixtes où jeunes garçons et jeunes filles apprennent ensemble le latin, le grec, les mathématiques, et où souvent les jeunes filles l'emportent sur les garçons? Chez nous on n'oserait, sans doute pour des motifs de haute moralité, tenter de pareilles épreuves. Là-bas on ose tout, et les résultats donnent raison à tant de hardiesse.
Allez-vous dire qu'il n'y a là qu'une affaire de climat? Il y a plus, c'est une question de liberté bien entendue. _Help yourself_, dit l'Américain; faites vous-même vos affaires.
Je reviens à la question spéciale qui nous occupe, celle de l'accession des femmes à tous les droits dont jouissent les hommes. Je suis obligé de reconnaître que cette question n'a pas encore fait de très-grands progrès aux États-Unis, sauf peut-être dans le Kansas et le Massachusetts. «Pourquoi? me direz-vous. N'est-elle pas assez bien définie, assez bien présentée?»
Vous venez de voir quels avocats habiles, éloquents, s'étaient chargés de la défendre. Je crains bien que M. Dixon n'ait eu raison, lorsqu'en examinant ce sujet dans son livre sur la Nouvelle Amérique, _New America_, il cite ce cri d'une jeune Bostonienne: «Eh bien, après, quand nous aurons les mêmes droits que les hommes, personne ne s'occupera plus de nous. Voilà pourquoi nous n'en voulons pas.»
La question est donc encore pendante: elle est loin d'être résolue, comme vous le voyez, et il faut laisser à l'avenir le soin de dire le dernier mot sur ce sujet si délicat de l'émancipation des femmes.
XX
LA VILLE IMPÉRIALE.
New-York, 27 novembre.
New-York, où je viens d'arriver, a grandi encore depuis mon dernier passage. C'est bien la _Ville impériale_, comme l'appellent les Américains, avec une légitime fierté. Il y a deux cent cinquante ans à peine, l'île de Manhattan était achetée pour quelques écus par les Hollandais, premiers colons du pays, aux Indiens qui habitaient ces parages. Les Hollandais jetèrent là les fondements de la Nouvelle-Amsterdam, que les Anglais appelèrent plus tard New-York. Aujourd'hui l'île de Manhattan est devenue trop étroite pour les développements de la grande ville qui renferme presque un million et demi d'habitants, et en face, le long de ce bras de mer qu'on nomme le fleuve de l'Est et le long du fleuve de l'Hudson, s'élèvent de riches cités: Brooklyn, qui compte près de 400,000 habitants, et Jersey City, qui en a plus de 60,000.
Il faut voir sur la carte la position de ces trois villes, qui abritent ensemble deux millions d'âmes, pour bien comprendre non-seulement leurs progrès actuels, mais encore toute leur importance. Brooklyn et Jersey City sont au reste les deux satellites de New-York. Elles gravitent autour d'elle, et prennent leur part de chaque jour dans l'avancement de la grande métropole, qui comptera à elle seule plusieurs millions d'habitants avant la fin de ce siècle, car la population y double tous les quinze ans.
New-York est assise sur une large baie, mieux garantie, non moins belle que celle de Naples tant vantée; un étroit goulet la protége contre les vents et les flots de la haute mer. Jamais nappe d'eau n'offrit un spectacle pareil: les _steamboats_, les bateaux à voile, s'y croisent en véritables flottes. De l'autre côté de la baie descend un des plus magnifiques fleuves du monde, l'Hudson. Sur ses rives taillées à pic au-dessous de l'eau et formant le port naturel le plus sûr, car elles sont, à la surface, de niveau avec le sol, ancrent librement tous les navires; au milieu de ses eaux profondes, peuvent monter jusqu'à Albany, capitale de l'État et distante de 135 milles de New-York, les vaisseaux du plus fort tonnage. Tout le long du trajet, le paysage est ravissant. Ici les _Palissades_, énormes coulées de lave d'une hauteur qui atteint 500 pieds, s'étendent sur la rive droite du fleuve comme une véritable fortification; là, les coteaux verdoyants de West-Point et les montagnes bleues des Kaatskills dominent les méandres que trace le cours d'eau en s'élargissant tout à coup: on se croirait au milieu d'un des lacs de la Suisse. Aussi les Américains sont fiers de leur beau fleuve. «Avez-vous navigué sur l'Hudson?» telle est la première question qu'ils adressent au voyageur nouvellement débarqué.
D'immenses steamers, véritables caravansérails flottants, décorés avec un luxe dont nous n'avons pas l'idée en France, remontent et descendent l'Hudson à chaque instant. Dans les vastes salons aux lambris dorés, sont partout étendus de moelleux tapis. Des tables, des siéges de forme artistique, ornent en outre l'intérieur du navire. On ne prendrait pas chez nous plus de soin pour un roi en voyage. Ici, le roi, c'est tout le monde; c'est le peuple, et partout on le gâte et le choie. Les _misses_ rieuses et coquettes, les _gentlemen_, plus silencieux, se pressent en foule dans les salons ou autour des galeries extérieures, tandis que le navire s'avance à toute vapeur. Si un concurrent suit la même route, souvent une lutte de vitesse s'engage: c'est à qui arrivera le premier. Dans un défi de ce genre, un capitaine se trouve un jour à bout de combustible; car, lorsqu'on veut aller deux fois plus vite, il faut dépenser huit fois plus de charbon: c'est la mécanique qui le dit. Or notre capitaine voulait gagner la lutte à tout prix. Il jeta tout le mobilier de son bateau sous ses chaudières, et enfin, comme la pression de la vapeur augmentait outre mesure, il s'assit bravement sur la soupape de sûreté, en criant aux chauffeurs: «Allons, mes enfants, un dernier effort!» Les passagers, si la chaudière avait fait explosion, auraient certainement sauté avec elle, mais ils applaudissaient le capitaine, et ne se souciaient que d'une chose: d'arriver les premiers. Ainsi va le monde en Amérique. Le sentiment de la sécurité n'y existe guère en voyage; on n'en voyage pas moins, et généralement on arrive. Tant pis pour ceux qui restent en chemin! C'est une de ces mauvaises chances qu'on peut rencontrer dans la bataille de la vie. Cette insouciance des Américains pour le danger fait une partie de leur force, et donne le secret des merveilleux résultats auxquels ils arrivent dans leur vaste colonisation.
Je retourne à la Cité impériale. Voulez-vous y descendre avec moi? Notre steamer vient de toucher au quai. Les abords de la ville marchande sont peu séduisants, et les rues sont partout mal pavées, malpropres, pleines d'abîmes, surtout en hiver. C'est le défaut du régime libre et démocratique de se reposer sur chacun du soin de tout faire, de sorte que souvent rien ne se fait, alors que tout se fait chez nous trop bien, avec un régime fortement centralisé. La municipalité new-yorkaise ne s'occupe guère de la ville, et laisse les choses aller à l'avenant. Le marché devant lequel nous passons est un charnier bourbeux, dont la plus sale bourgade en France ne voudrait pas. Nous voici dans les rues _Wall_, _Pearl_, _Beaver_. Quelle activité! quel mouvement! La Cité de Londres elle-même est dépassée. Les lourdes charrettes vont et viennent, chargées de toutes les marchandises du globe: balles de coton ou de laine, sacs de café, caisses de thé, boucauts de sucre ou de tabac, barriques de vin ou de pétrole. Le charretier, debout sur son véhicule, comme le triomphateur antique, fouette vigoureusement ses chevaux, et interpelle les passants qui ne se rangent pas assez vite. A droite, à gauche, sont les bureaux du commerce. Au rez-de-chaussée, les changeurs, qui trafiquent des valeurs publiques, et jouent sur la monnaie de papier, la seule qui ait cours depuis la guerre de sécession. A l'entresol, aux étages supérieurs, les banquiers, les armateurs, les courtiers, les négociants. A part quelques bureaux assez convenablement décorés, les autres _offices_ sont de véritables bouges, comme du reste à Londres, à Manchester, à Birmingham, à Liverpool. En Amérique comme en Angleterre, on a son bureau et sa maison: le bureau dans le quartier bruyant des affaires; la maison dans la partie la plus éloignée et la plus calme de la ville. Au bureau tout le monde entre librement, même le premier venu quel qu'il soit; à la maison est le foyer respecté, le _home_. On n'y reçoit que ses amis, et on les choisit avec un soin scrupuleux, même dans ce pays démocratique, où l'égalité n'existe qu'à la surface et n'est pas plus absolue qu'ailleurs. Le cœur humain est le même partout, et il n'y a pas de système parfait de gouvernement.
Voulez-vous visiter un de ces offices? Nous sommes dans Wall-street, la rue par excellence des banquiers, des changeurs. Aux portes de chaque maison, sont suspendus d'immenses tableaux de bois noir, divisés en autant de compartiments qu'il y a d'étages, en autant de numéros qu'il y a de cellules occupées. Devant chaque numéro est inscrit en lettres d'or le nom de l'occupant ou des occupants, car le prix des loyers est si cher que l'on trafique quelquefois plusieurs dans la même chambre: touchante confraternité! Le mobilier de l'appartement est grossier: chaises de paille, tables du bois le plus commun. Un parquet que le balai visite rarement, et çà et là d'énormes crachoirs (passez-moi le mot) en faïence grossière ou en caoutchouc, en forme de moules à pâté.
En Amérique tout le monde _chique_, même en haut lieu, et le _spittoon_ est devenu une annexe indispensable du mobilier de tout bon Yankee.
Entrez avec moi dans cet office. J'ai une lettre qui me recommande au patron, un grand banquier du pays. Je prononce son nom en entrant. Un _gentleman_, le chapeau sur la tête, les pieds sur le manteau de la cheminée, et le corps enfoncé dans son _rocking-chair_ ou chaise berceuse, tend une main pour prendre la lettre, et de l'autre donne à son couvre-chef un mouvement qui l'assujettit davantage. Il lit la lettre, me la rend: «C'est pour mon frère, me dit-il, sans se déranger aucunement; il sera bien fâché de ne pas vous avoir vu. Il est en ce moment à Boston.» Et tirant de sa poche une tablette de tabac, il y taille avec son couteau la dose accoutumée, la reçoit dans le creux de sa main et, d'un mouvement bien combiné, la jette d'un seul trait dans sa bouche. Puis me passant le couteau et la tablette:
--En usez-vous? me dit-il; ne faites pas de cérémonie.
--Merci, je ne chique pas. Bonjour!
--Adieu!
Et je ne le reverrai plus de ma vie, ni lui ni son frère. C'est avec ce sans-façon que les affaires partout se traitent.
Le mot d'office, que les Américains et les Anglais appliquent à leur bureau, a donné lieu un jour à une singulière méprise de la