part l
'or, le pays ne produisait encore presque rien. Ces navires restaient inoccupés sur la mer. Tous les marins avaient d'ailleurs déserté pour courir aux mines; souvent le capitaine partait le premier à la tête de l'équipage. Beaucoup de ces navires avaient rapporté bien au delà de leur valeur par le transport d'une foule compacte d'émigrants, et de marchandises qui se vendaient très-cher. Ils furent démolis, et une partie des roufles servit à façonner tout d'une pièce des cabanes improvisées. On a vu longtemps et peut-être voit-on encore debout aujourd'hui quelques-unes de ces habitations d'un nouveau genre.
Les carènes des navires servirent à un autre usage, et avec elles une foule de caisses toutes pleines de marchandises. On ne savait que faire de la masse de ballots qui arrivaient tous les jours, et quelquefois à contre-sens. Les négociants d'outre-mer envoyèrent des liqueurs et du vin à enivrer des armées entières, et des caisses de tabac et de cigares à satisfaire plusieurs générations de fumeurs. Les _auctions_ ou ventes à l'encan avaient beau s'ouvrir tous les jours, on ne pouvait tout écouler, même au seul prix du port d'envoi. On avait imaginé que la Californie était un gouffre sans fond qui pouvait facilement engloutir toutes les marchandises qu'on lui adressait. Il les engloutit, en effet, mais on va voir de quelle manière. Carènes, ballots et caisses servaient, avec des remblais en terre, à niveler le sol, ou étaient immergés dans la mer avec leur contenu, puis on bâtissait sur ces espèces de fondations jetées entre des pilotis. Ainsi commencèrent à s'élever les _wharves_ ou quais, qui se prolongeant dans les eaux au delà du rivage naturel, permirent aux navires d'un fort tonnage d'aborder directement le port de San Francisco.
Le pavage ou plutôt le planchéiage des rues fut la dernière chose dont on s'occupa dans l'organisation rapide de cette ville, qu'on aurait pu croire sortie du sein des flots. Encore moins s'inquiéta-t-on, dans le principe, de l'établissement des égouts et du nivellement des rues, pour ménager un écoulement aux eaux. Aussi dès les premières pluies de l'hiver, qui souvent sont torrentielles et dont la durée est de près de six mois, la ville devint bientôt un véritable marécage. On s'enfonçait dans la vase jusqu'à mi-jambe, et des charrettes embourbées pourrissaient quelquefois sur place.
Aucune police, aucun service de voirie urbaine n'étaient organisés. L'édilité sanfranciscaine n'était pas encore nommée, et le _self-government_, que les Américains poussent bien plus loin que les Anglais, laissait à chaque immigrant le soin de se protéger tout seul. «_Help yourself_: Défends-toi toi-même,» est un adage familier au Yankee. En vertu de cet adage, plus d'un matelot, plus d'un mineur pris de vin, disparurent pour jamais dans la mer, à travers le plancher des quais en bois, bien souvent disjoint par le mouvement journalier des charrettes et des marchandises. Les trappes d'hommes, _men's traps_, comme les appellent les journaux californiens, se montrent encore aujourd'hui béantes sur quelques _wharves_, et il ne serait pas prudent de trop s'aventurer la nuit sur ces planchers semés d'abîmes.
L'aspect qu'offraient alors les habitants de San Francisco était des plus curieux. C'était l'époque des costumes excentriques. Une chemise de laine, de couleur le plus souvent rouge, comme celles que Garibaldi et ses volontaires portent si complaisamment en Italie; un _sombrero_ mexicain aux larges bords, en paille ou en feutre mou; une ceinture dans laquelle passait le fidèle revolver; enfin une large paire de bottes, où venait s'engouffrer l'extrémité d'un vaste pantalon fixé à la ceinture: tel était alors le costume de tout élégant Californien. Puis venait le mélange bizarre de Mexicains drapés dans leur manteau bariolé ou _sarape_, de Chiliens dans leur _poncho_, et de Chinois à la longue queue.
Cette bigarrure des vêtements ne tarda pas à faire place, au moins chez la plupart des colons, à l'élégance prosaïque des modes américaines, empruntées à celles d'Europe. Le chapeau de soie roide et pressant le front, incommode boisseau, la cravate noire, le faux col, le gilet serré sur la poitrine, la chemise de toile ou de batiste, enfin les pantalons plus ou moins collants, et les souliers étroits vinrent bientôt remplacer, surtout dans les villes, le costume pittoresque des premiers jours. Bientôt San Francisco et les principaux centres de population du pays n'eurent plus rien à envier aux autres villes de l'Amérique où la sévérité du costume est poussée le plus loin.
San Francisco ne tarda pas, en effet, à s'organiser d'après ce patron traditionnel, sur lequel est calquée toute ville naissante aux États-Unis. D'abord un journal fut créé pour répandre les nouvelles courantes. A côté, fut installé un _bar_ ou buvette, où l'Américain pût satisfaire à son aise son besoin de spiritueux. L'église vint la dernière, mais on suppléa par la variété des sectes au retard qu'on avait mis à répondre au sentiment religieux. Puis, des hôtels s'élevèrent où, en vertu du principe d'égalité, si cher au Yankee, on ne paya ni plus ni moins que dans les hôtels de New-York ou de Boston. En même temps, s'établissaient les banquiers, les négociants et les marchands, pendant que la plupart des immigrants, dévorés de la soif de l'or, couraient aux mines et se jetaient sur les placers.
C'était le temps où le mineur, le pic et la pelle sur l'épaule, la vaste sébile à laver l'or sous le bras, le couteau et le pistolet à la ceinture, s'en allait à la découverte, vers un eldorado inconnu. Les chercheurs d'or partaient en bandes, avec des provisions pour plusieurs jours. Ils allaient, portant sur leur dos les ustensiles de cuisine, les couvertures, les outils. Ils descendaient le long des ravins, bravant la pluie, la chaleur, la fatigue, endurant les privations et soutenus par l'espoir bien souvent déçu, d'une heureuse découverte. Quelques-uns recherchaient des endroits jusque-là ignorés, et que n'avait encore foulés le pied d'aucun Européen. Souvent des tribus d'Indiens sauvages, surtout dans le Nord, attaquaient la petite bande, et il fallait à celle-ci lutter d'audace et de vigueur contre le nombre des assaillants.
D'abord de simples camps de mineurs s'élevèrent dans l'intérieur du pays, mais bientôt s'ouvrirent des routes et des villes. Sacramento, Stockton, Sonora, Nevada, Marysville, Colombia, devenues depuis si importantes, ne datent que de cette époque. L'élégance actuelle de ces cités remplace le pittoresque d'un campement improvisé. Avant ces constructions, c'était sous la tente que couchait le mineur, et le soir, à l'éclat des feux brillant de toutes parts, dans ces rues souvent tracées le matin, se mêlaient des voix et des cris divers. C'était une véritable Babel où l'on entendait toutes les langues. Souvent aussi les imprécations et les disputes des joueurs remplissaient le camp de tumulte, et parfois, il faut le dire, la détonation d'un _revolver_ ou d'un _rifle_ éclatait au milieu d'une querelle, comme un argument sans appel.
Le bénéfice des mineurs, avec quelques pelletées de terre, était alors presque partout fabuleux: 80 ou 100 francs par jour marquaient souvent le résultat d'un travail moyen, sans compter les découvertes de pépites qui, quelquefois dans une matinée, rendaient le mineur millionnaire.
La boisson et le jeu absorbaient vite le produit des placers, et plus d'un mineur, le sac plein de poudre d'or, perdit dans une nuit le fruit de tout un mois de recherches. Les mineurs venus des colonies espagnoles, Mexicains, Péruviens ou Chiliens, se faisaient à la fois remarquer par leur ardeur infatigable au jeu et par leur calme impassible et stoïque devant les plus grosses pertes.
A San Francisco, les maisons de jeu, aujourd'hui disparues et fermées par ordre, jouissaient d'une vogue immense. Chacun y était admis et l'ardeur des joueurs était sans exemple. Souvent on ne se donnait pas la peine de peser la poudre d'or; on équilibrait à la main et à vue d'œil les deux tas mis en présence. Le baccarat et le lansquenet, le _monte_ des Espagnols, tous les jeux de carte et de hasard, faciles et ruineux, étaient à la disposition de tous, et les paris dépassaient parfois toute limite. Le banquier avait de chaque côté, sur la table, un revolver armé. La vue de cet instrument, qu'on était si prompt alors à manier, tenait le public en respect et commandait la réserve aux tricheurs. De belles dames, à moitié nues, Américaines ou Françaises, occupaient avec les revolvers la droite et la gauche du banquier, et servaient d'amorce aux joueurs. D'autres circulaient dans la salle, y semant d'ardentes œillades. Il fallait, pour résister à leurs provocations, une vertu à toute épreuve, les femmes étant alors, comme aujourd'hui encore, très-rares en Californie. Une musique plus ou moins harmonieuse, mais toujours fort bruyante, car les instruments de cuivre y dominaient, répandait ses durs accords dans la foule. Elle jetait au dehors des flots d'harmonie, à travers des fenêtres ouvertes et rouges de l'éclat des lumières: c'était l'appel au public de la rue. La fumée des pipes et des cigares s'élevait autour du tapis vert; des liqueurs et des pâtisseries, distribuées gratuitement, à profusion, permettaient aux joueurs infortunés et aux fumeurs infatigables de se reposer un instant.
En dehors de ces établissements publics, certaines maisons de jeu particulières, tenues par des dames, étaient ouvertes à un public choisi. Enfin, quelques théâtres ne tardèrent pas à s'installer, et les citadins de San Francisco, qui n'avaient ni foyer ni famille, purent varier quelque peu les émotions de leur soirée.
Aujourd'hui les maisons de jeu sont fermées, les théâtres californiens sont ce qu'ont les voit partout, et le calme s'est en tous lieux rétabli. Il est fâcheux seulement qu'en ces jours, déjà si loin, aucun romancier n'ait paru pour dépeindre cette société si originale, qu'on ne connaît plus que par tradition. Il y avait là matière au plus curieux tableau de mœurs que jamais écrivain pût tracer. Soit qu'on eût voulu mêler la fiction à la vérité, soit qu'on n'eût dépeint que la réalité, les types n'eussent pas manqué au récit. Sans nommer ici une foule de ces existences déclassées qui quittèrent l'Europe pour la Californie, viveurs ruinés, artistes sans emploi, hommes de lettres affamés, banquiers ou négociants en faillite, gardes mobiles licenciés, n'oublions pas que quelques types particuliers apparurent alors sur l'horizon californien.
Ce fut d'abord, pour ne citer que des noms français, M. de Raousset-Boulbon, au cœur si noble et généreux. Il vécut longtemps de la pêche et de la chasse, se fit aussi portefaix, puis marchand de bœufs. Il alla chercher son troupeau dans la basse Californie, et revint à pied jusqu'à San Francisco, traversant plusieurs centaines de lieues d'un désert aride et sauvage. Tous les métiers se valaient alors; il fallait vivre, et la plus grande égalité régnait entre tous les immigrants. L'expédition de la Sonora, qu'entreprit M. de Raousset, fut d'abord couronnée de succès, mais eut ensuite des résultats déplorables. On connaît la fin courageuse de ce héros, indignement trahi et fusillé par le gouvernement mexicain. La France n'a pas vengé sa mort.
A côté de celle de M. de Raousset, apparaît la figure de M. de Pindray, un chasseur déterminé, un vaillant mineur, à la force herculéenne, et dont la fin fut aussi bien triste. Il disparut dans la Sonora, dévoré, dit-on, par les loups, d'autres disent surpris par les Indiens, ou tué peut-être par les Mexicains.
Citons encore M. de R..., tête aventureuse, aujourd'hui de retour à Paris. Par son esprit conciliant et ferme, il maintint plus d'une fois l'harmonie entre deux camps opposés de mineurs, et sut épargner l'effusion inutile du sang.
Nommons enfin M. de B..., frère d'un naturaliste célèbre. Oubliant son nom et ses illusions dorées, il dirigeait, en 1860, une tannerie dans le comté de Mariposa, et préparait lui-même, à la façon californienne, la gamelle de ses ouvriers.
La France, comme on le voit, a fourni largement sa part de héros au roman californien des premiers temps; mais il faut rappeler aussi, pour être juste, un nom italien, celui du colonel C..., aujourd'hui général. Il n'a quitté les rives du Pacifique qu'en 1859, pour se mêler aux événements de la guerre d'Italie, où il a joué un rôle très-marquant. Honoré de tous en Californie, et l'un des plus riches propriétaires du pays, le général C... a déployé dans sa vie de colon une énergie et une vigueur peu communes. Il a pris aussi sa part à différentes explorations dans les États atlantiques de l'Union. Un jour enfin, il est allé chercher un grand troupeau de bœufs sur les bords du Mississipi, et l'a ramené par terre à San Francisco, à travers plus de 800 lieues de déserts, hantés par les hordes sauvages des Indiens.
Si le roman des premières années de l'immigration présente des types si accentués, il ne manque pas non plus d'émotions saisissantes. C'était le temps des _squatters_, qui venaient, envahisseurs sauvages, s'établir à main armée sur le terrain d'autrui. Des luttes en règle s'ensuivaient, et plus d'une fois un terrain ou une mine furent ainsi successivement perdus et repris à coups de carabines ou de revolvers. C'était aussi le temps de ces immenses incendies, qui consumaient en quelques heures des villes entières, que l'on avait mis plusieurs mois à bâtir. Le feu dévorait, à mesure qu'elles naissaient, les villes californiennes; mais sur les cendres encore chaudes, les énergiques Américains se hâtaient de les reconstruire, et, dès le lendemain, comme par enchantement, une nouvelle cité s'élevait sur les ruines fumantes de la première.
Aujourd'hui, le feu exerce encore ses ravages, surtout dans les villes des mines, souvent dépourvues de pompes, et l'ardeur qu'on met à rebâtir est presque aussi étonnante qu'aux premiers jours. J'ai vu une fois la moitié du village de Coulterville disparaître dans une nuit d'incendie. Dès le lendemain, au milieu du feu à peine éteint, les maçons plantaient leurs piquets, les architectes crayonnaient leurs devis.
Aux premiers temps de l'immigration, les incendies furent d'une intensité sans égale, et se répétèrent à diverses reprises dans tous les centres de population. Sacramento, Sonora, Marysville, San Francisco, furent ainsi plusieurs fois entièrement consumés par les flammes. Les incendies éclatèrent à San Francisco dès la fin de décembre 1849, puis le 4 mai 1850, et pendant les mois de juin et de septembre suivants; enfin (dates fatales et que l'on prévoyait) le 4 mai et le 22 juin 1851 marquèrent des sinistres sans nom. La ville était encore dépourvue de pompes, et privée de ce système de surveillance et d'embrigadement qui la met aujourd'hui à l'abri de pareils malheurs. Des misérables exploitaient cette situation fâcheuse, et, brûlant la ville aux quatre coins, profitaient du tumulte de l'incendie pour se livrer à un pillage effréné. Ces brigands, organisés en compagnies régulières, pratiquaient aussi le vol et le meurtre au grand jour. Ils entraient dans un magasin, en plein midi, assommaient le patron d'un coup de casse-tête, et crochetaient son coffre-fort. D'autres fois, sous le nom d'_étrangleurs_, se cachant la nuit dans l'embrasure des portes, ils se jetaient sur le passant attardé, et, lui coupant la respiration par deux tours de cravate, le dévalisaient à leur aise. Ces bandits avaient leurs règlements, et leurs noms étaient connus de tous. Il fallait faire un exemple, frapper un coup d'audace, mais les juges n'osaient agir.
Alors s'organisa, en vertu de la loi dite de _Lynch_, ce fameux _comité de vigilance_ dont on a tant parlé[13]. Il fonctionna pendant toute l'année 1851, et résigna ensuite ses pouvoirs, après avoir purgé le pays des misérables qui l'infestaient. En vain les juges essayèrent de protester, en réclamant le droit d'agir eux-mêmes. On donna l'assaut à la prison, on enleva de vive force les coupables au geôlier, on les jugea, on les pendit. Quand le _coroner_, chargé de constater les décès, reconnut dans son procès-verbal que la mort du pendu provenait du fait _d'un comité dit de vigilance_, le tribunal n'osa poursuivre, devant l'attitude imposante prise par le peuple en masse. Aussi ceux des bandits qui échappèrent à la corde se hâtèrent-ils de prendre le large devant ce terrible et inflexible comité de salut public. Les meilleurs citoyens en firent partie, et s'en font gloire encore aujourd'hui. En 1856, quand San Francisco sembla de nouveau menacé, pendant le passage aux affaires de l'administration la plus honteusement vénale qu'on ait vue aux États-Unis, tous les notables de la ville accoururent de nouveau, en plus grand nombre que la première fois. Il fallait réprimer des assassinats impunément commis au grand jour, et l'on faillit pendre le juge lui-même, qui, par peur ou par corruption, n'avait pas condamné les coupables.
[Note 13: La loi de Lynch, ainsi nommée du nom de son auteur, remonte au temps de la guerre de l'indépendance des États-Unis, c'est-à-dire à l'année 1774. Elle a d'abord été instituée pour suppléer à l'absence des tribunaux réguliers, et on l'applique souvent dans les _territoires_ de l'Union qui ne sont pas encore admis comme États. Le jury est le peuple assemblé, constitué en _comité de vigilance_, et il est à la fois juge et bourreau. Il faut la majorité des voix pour condamner le coupable. La peine est la pendaison, et le jugement s'exécute séance tenante. Une corde et un arbre suffisent. Ceux qui ont tant crié en France contre la loi de Lynch oublient que, dans nos troubles publics, on a quelquefois exécuté des voleurs en vertu d'un jugement populaire bien plus sommaire que celui de Lynch. Cependant personne n'a réclamé, tout le monde a même applaudi. Soyons donc conséquents, et reportons-nous à cette société californienne composée de tant d'aventuriers, venus de tous les coins du globe. Il fallait, pour avoir le calme, purger cette société de son écume: c'est ce que fit la loi de Lynch.]
Les villes de l'intérieur imitèrent l'exemple de San Francisco, et Marysville, Sacramento, Stockton, eurent aussi, par deux ou trois fois, leur comité de vigilance. A une époque surtout où le pays n'avait pas de lois régulières, comme au premier temps de la découverte de l'or, il fallait bien agir d'une manière vigoureuse contre les misérables qui exploitaient cette situation. C'est ainsi que le peuple pendit à Sacramento, en 1850, quatre marins déserteurs qui avaient lâchement assassiné une famille de huit personnes.
Devant un pareil déploiement de vigueur, tous les convicts australiens, tous les gens sans aveu qui, en 1855, avaient peu à peu essayé de rentrer en Californie, durent enfin décamper sans espoir de retour. Ils s'empressèrent de quitter à tout jamais un pays où une chasse si bien montée était organisée contre eux.
Aujourd'hui le calme est partout et pour toujours rétabli, grâce à ces mesures énergiques, et au point de vue de la sécurité personnelle comme de la liberté laissée à chacun, la Californie n'a rien à envier à aucune autre contrée du monde.
IV
L'ÉTABLISSEMENT D'UNE CONSTITUTION.
Le besoin de se réglementer et de se donner une constitution est inhérent à l'Américain, de telle sorte que, si l'ordre chronologique eût été de rigueur dans cette étude, j'aurais dû parler tout d'abord de la constitution californienne.
Dès le mois d'avril 1849, les immigrants arrivaient en grand nombre, et la Californie renfermait déjà, et bien au delà, le chiffre de 30,000 habitants fixé par la constitution fédérale pour la formation d'un État. En outre, le désordre régnait à peu près partout, et l'absence de lois et de toute direction produisait les plus grands troubles dans l'administration du pays. En conséquence, dès le 3 août 1849, le général Riley, gouverneur au nom des États-Unis du territoire de Californie, fit une proclamation où, exposant la situation irrégulière et peu stable du pays, il invitait le peuple à déléguer des représentants à une Assemblée ou _Convention constituante_. Celle-ci devait se réunir à Monterey le 1er septembre 1849, et promulguer la constitution de l'État.
A la date fixée, quarante-huit députés seulement, sur soixante-treize élus, se rendirent à Monterey et, dès le 4 septembre, le président et le secrétaire de cette chambre improvisée étaient nommés par les constituants.
Il existe un tableau curieux qui, en nous donnant le nom et l'âge des députés, nous indique de plus leur lieu de naissance, leur profession et l'époque de leur établissement en Californie. La plupart des députés étaient Américains, comme on le pense, et l'âge de tous était compris entre vingt-cinq et cinquante ans, âge où l'on apprend chez nous à obéir aux lois plutôt qu'à les faire.
Un nom français et quelques noms espagnols surnagent au milieu des noms américains, où ils apparaissent comme les représentants clair-semés de la race latine. Les Espagnols sont nés en Californie, et sont, par conséquent, de race mexicaine, hormis un seul, venu d'Europe, mais qu'un séjour de douze ans a suffisamment naturalisé dans le pays. Le Français, dont on peut citer le nom, M. Sainsevain, résidait depuis presque aussi longtemps dans la contrée. Un Écossais et un Irlandais viennent comme à plaisir se perdre avec le Français parmi les noms américains, et semblent placés là comme pour représenter dans toute sa pureté cette vigoureuse race gaélique qui n'a pu encore, sur le continent européen, se fondre avec la race anglo-saxonne. L'Écossais, fermier, était établi à los Angeles depuis seize ans; l'Irlandais, homme de loi, venu de New-York, faisait depuis trois ans de la procédure en Californie.
Le nom de l'Helvétien Sutter apparaît aussi dans la liste, et c'était justice, non que la race germanique eût besoin d'être représentée, mais c'était à lui, ou du moins à son employé Marshall, le Mormon, qu'était dû tout le mouvement qui s'opérait.
En dehors des rares exceptions que l'on vient de citer, le reste des députés était composé d'Américains, installés à peu près tous en Californie depuis un certain nombre d'années.
Quelques-uns de ces honorables représentants sont aujourd'hui décédés, mais c'est le petit nombre: on vit longtemps sous le beau ciel californien. Tous les autres sont à cette heure encore en Californie. Ils sont revenus à leurs boutiques, à leur négoce ou à leurs études, car il y avait comme toujours une quantité considérable d'avocats et d'hommes de loi parmi eux. Ce n'est pas seulement en Europe que la profession du barreau porte aux honneurs de la députation et des ministères; il en est de même aux États-Unis, et l'on peut remarquer presque toujours que les candidats qui se disputent la succession à la présidence de la grande république sont devenus avocats, après avoir commencé autrement.
Après les avocats, et avant les hommes de banque ou de négoce, venaient, dans la députation californienne, les fermiers ou colons. Ils sont paisiblement retournés à leurs champs, où ils ont repris de bonne grâce, comme Cincinnatus, le manche de la charrue.
Si l'on désire, du reste, connaître l'exact dénombrement de ces premiers législateurs californiens, voici comment ils se groupaient: 16 avocats, représentant sans doute la justice; 14 fermiers, le travail de la terre; 10 banquiers, négociants et marchands, le commerce; 2 imprimeurs, la presse ou la pensée; 1 médecin, l'humanité souffrante. L'armée était, de son côté, représentée par 1 officier des troupes fédérales et 1 lieutenant de volontaires; la marine, par 1 officier de vaisseau; enfin, le corps savant du génie, par 1 ingénieur de l'Union et 1 ingénieur civil. Ce qui formait en tout 48 membres, comme il a déjà été dit.
Parmi les vingt-cinq représentants qui n'acceptèrent pas leur mandat, il y a deux noms français et trois espagnols. Cette négligence s'explique aisément chez ces hommes de race latine peu empressés de quitter leurs affaires pour faire acte de souverains. Mais ce qu'on a peine à comprendre, c'est l'absence des vingt-deux autres constituants, tous de noms anglo-américains. Il fallait que la soif de l'or fût bien vive et l'abondance des pépites bien grande dans les districts où ils furent nommés. La plupart des manquants appartenaient en effet aux districts de Sacramento et de San Joaquin, que l'on compte aujourd'hui encore parmi les plus aurifères. Ce n'est jamais qu'à la dernière extrémité que l'Américain renonce au plaisir de représenter ses concitoyens. Le suprême bonheur pour lui n'est-ce pas d'être envoyé à la législature de son État, sinon au congrès fédéral, d'y voter des lois, et d'y faire surtout de ces _speeches_ sans gêne qui caractérisent le député anglo-saxon, qu'on l'entende en Angleterre ou aux États-Unis?
La convention californienne, réunie à Monterey, s'ajourna _sine die_ le 13 octobre 1849, après une session de quarante-trois jours. Avant de se séparer elle promulgua la constitution de l'État de Californie, travail de grande importance et d'un haut poids, dit un Californien, et qui fut mené à fin d'une façon aussi honorable pour les députés que pour leurs commettants. La constitution fut présentée au peuple appelé à la ratifier ou à la rejeter. Le peuple l'accepta à une immense majorité. A la suite de cette adoption populaire, elle fut communiquée officiellement au gouvernement fédéral. Mais l'_Oncle Sam_, comme on l'appelle, se montra moins empressé que les Californiens. Ce qui lui donnait à réfléchir, c'est que le nouvel État n'admettait pas l'esclavage dans son sein, offrant ainsi un exemple à suivre à tous les futurs États du Pacifique. Aussi l'Oncle Sam n'accorda-t-il son approbation que dans le courant de l'année 1850. Les Californiens attendaient cet heureux moment avec la plus vive impatience, et quand le vapeur, porteur de la nouvelle, entra tout pavoisé à San Francisco, il y eut une explosion de joie publique. Dès cet instant la constitution put être mise en vigueur, et l'État de Californie reçut une existence légale.
Arrêtons-nous un moment sur cet acte si important dans la vie d'un peuple, celui par lequel il se donne des lois. Voyons comment les Californiens, dont on s'occupait alors en France à un tout autre point de vue, promulguaient une constitution qui vit toujours intacte, et vivra sans doute encore bien longtemps. N'oublions pas surtout, avant de commencer cet examen, qu'à la même époque d'autres peuples en Europe élaboraient avec bien des fatigues des constitutions fragiles auxquelles leurs auteurs devaient survivre. La constitution de la Californie, au contraire, n'a subi aucun changement, et l'on ne peut se dispenser de reconnaître à l'Américain une grande pratique des affaires de son pays, un sens droit, et un esprit exercé qui suppléent, dans presque tous les cas, à son manque de connaissances approfondies.
La constitution de l'État de Californie s'ouvre d'une manière solennelle:
«Nous, le peuple de Californie, rendant grâce au Dieu tout-puissant de notre liberté, et pour en assurer les avantages, établissons cette constitution.»
Vient alors l'article 1er, qui contient la _déclaration des droits_. La fameuse déclaration des droits de l'homme ne fut certes pas plus explicite.
«Tous les hommes, dit la constitution californienne, sont par nature libres et indépendants, et ont certains droits inaliénables, parmi lesquels sont ceux de jouir de leur vie et de leur liberté et de les défendre; d'acquérir, de posséder et de protéger leurs propriétés...
«Tout pouvoir politique réside dans le peuple. Le gouvernement est institué pour la protection, la sécurité et le bénéfice du peuple, et le peuple a le droit de changer ou de réformer le gouvernement quand le bien public le demande.
«Le droit d'être jugé par un jury spécial est assuré à tous, et demeure à jamais inviolable.
«Le libre exercice de toutes les religions, sans distinction ni préférence de culte, est à tout jamais accordé dans l'État.
«Tout accusé peut reprendre sa liberté sous caution, excepté dans le cas d'un crime capital.
«Tout citoyen peut librement parler, écrire et publier ses opinions sur tous les sujets, et aucune loi ne pourra restreindre ou supprimer la liberté de la parole ou de la presse.
«Le peuple a le droit de s'assembler librement, de délibérer sur le bien commun, d'instruire les représentants et de pétitionner à la législature.
«Le pouvoir militaire sera subordonné au pouvoir civil. Aucune année permanente ne sera entretenue par l'État en temps de paix. Aucun soldat ne sera logé dans une maison sans le consentement du propriétaire.»
Viennent ensuite une série de paragraphes proscrivant l'emprisonnement pour dettes et les lois d'exil; assurant aux étrangers résidants tous les droits des citoyens indigènes; défendant complétement l'esclavage; reconnaissant le droit inviolable de chacun d'assurer sa personne, ses biens meubles ou immeubles et ses papiers contre toute recherche ou saisie illégales. Enfin, comme si cette déclaration des droits n'était pas assez complète, un dernier paragraphe ajoute que l'énumération précédente n'infirme et ne diminue en rien tous les autres droits qui résident dans le peuple.
Il eût été bon, à côté de cette déclaration des droits du citoyen, d'inscrire l'énumération de ses devoirs, ce qu'aucune constitution ne fait. On peut ajouter, il est vrai, que l'Américain se montre généralement pénétré de ses devoirs politiques, et qu'il sait toujours les accomplir.
Le deuxième article de la constitution détermine le _droit de suffrage_. Tout citoyen mâle et de _race blanche_, âgé de vingt et un ans, et résidant en Californie depuis six mois, a le droit de voter à toutes les élections. Sont citoyens, dans ce cas, ceux originaires des États-Unis, et les Mexicains qui auront déclaré, au moment de la conquête, leur intention de devenir citoyens américains. Il n'est question que pour la forme des Indiens, ces maîtres dépossédés du sol, et c'est sans doute par dérision que la constitution s'occupe de leur admission possible à la législature. Il y a une injustice criante dans ce privilége exclusif des droits politiques que s'arroge la race blanche en Amérique, et je reviendrai, dans le cours de cette étude, sur l'oppression honteuse et l'espèce de proscription qui, en Californie comme dans tous les États de l'Union américaine, frappe encore les races de couleur.
La constitution s'occupe ensuite de la _distribution des pouvoirs_, qui sont divisés en trois départements séparés: le pouvoir _législatif_, le pouvoir _exécutif_ et le pouvoir _judiciaire_.
Un article spécial fixe les attributions du pouvoir législatif, composé d'un sénat et d'une assemblée, qui portent collectivement le nom de législature de l'État. Chaque loi est promulguée par le sénat, au nom du peuple de Californie, et dans ces termes:
«Le peuple de l'État de Californie, représenté en sénat et assemblée, arrête et ordonne ce qui suit.»
Les sessions de la législature sont annuelles et doivent commencer dans le mois de janvier.
Les membres de l'assemblée sont élus tous les ans; ceux du sénat sont nommés pour deux ans, et le renouvellement s'en fait par moitié chaque année.
Pour être élu à la législature, il faut être citoyen américain, résider depuis un an dans l'État, et avoir vingt et un ans accomplis.
Le nombre des sénateurs doit être au minimum d'un tiers, au maximum de la moitié du nombre des membres de l'assemblée. Le nombre de ces derniers ne doit pas excéder quatre-vingts.
Chaque chambre nomme ses officiers. Les séances sont publiques, et le résultat en est publié avec le vote de chaque député.
Tout projet de loi provenant de l'une des chambres peut être amendé par l'autre. Chaque _bill_ n'a force de loi qu'après avoir été approuvé par le gouverneur de l'État; mais si cette approbation est refusée, ce bill peut néanmoins devenir loi sans la sanction du gouverneur, s'il est adopté de nouveau par les deux chambres, à la majorité des deux tiers des membres présents.
Les membres de la législature reçoivent un traitement, mais ils ne peuvent être nommés à un autre emploi, ni en exercer aucun pendant toute la durée de leur mandat.
La législature ne peut octroyer le divorce, ni autoriser aucune loterie.
Le chef du pouvoir exécutif prend le titre de gouverneur de l'État de Californie. Il est nommé pour deux ans à l'élection. Il doit, lors du vote, résider depuis deux ans dans le pays, et être âgé de plus de vingt-cinq ans. Le gouverneur est de droit commandant en chef de la milice et des armées de terre et de mer. Il veille à l'exécution des lois, convoque la législature dans les cas extraordinaires, et lui envoie son message au commencement de chaque session. Il a le pouvoir de diminuer les peines et le droit de grâce.
Le vice-gouverneur ou lieutenant-gouverneur est aussi nommé à l'élection, préside le sénat et remplace le gouverneur dans des cas prévus.
Un secrétaire d'État assiste le gouverneur.
Le pouvoir judiciaire, auquel est consacré un article à part de la constitution, réside dans une cour suprême, dans les cours de district, dans celles de comté, et dans les justices de paix. C'est, d'ailleurs, l'importance des affaires qui règle la juridiction à laquelle elles doivent être soumises, et il ne faudrait pas comparer la cour suprême de l'État californien à notre cour de cassation, ni ses cours de district à nos cours d'appel et ses cours de comté à nos tribunaux de première instance. Enfin, outre les diverses cours de justice de l'État californien, il y a aussi la cour des États-Unis, dite cour de _circuit_. Là siégent les juges fédéraux envoyés de Washington pour appliquer les lois de l'Union et veiller à leur exécution.
Tous les magistrats sont nommés à l'élection. Ceux de la cour suprême et les juges des cours de district le sont pour quatre ans, les juges de paix pour deux. Aucun officier judiciaire, excepté les juges de paix, ne doit recevoir d'argent des justiciables.
La justice est rendue «au nom du peuple de l'État de Californie.»
Les légistes européens verront sans doute, même en tenant compte des mœurs politiques des États-Unis, un grave inconvénient dans l'élection temporaire des juges par le peuple. Je ne sais si quelques juges californiens ne se sont pas montrés quelquefois trop cléments afin d'être réélus, ou n'ont pas cédé d'autres fois à des intimidations menaçantes, comme dans les cas où les comités de vigilance ont dû prendre leur place; mais j'ai entendu dire à San Francisco, même à des commerçants français qui comptaient plusieurs années de séjour dans le pays, qu'on était généralement satisfait de la manière dont la justice était rendue. D'ailleurs, l'opinion publique a une telle force aux États-Unis, qu'elle s'impose à tous les citoyens, et qu'un mauvais jugement serait sévèrement censuré par elle.
Un article de la constitution californienne prévoit l'organisation de la milice de l'État, véritable garde nationale prête à marcher dans tout moment de péril, et laisse à la législature le soin d'établir une loi sur le service militaire que tout citoyen doit à son État.
Un autre article de la constitution règle la façon dont l'État pourra contracter une dette. Cet article impose des limites au pouvoir de la législature de voter des emprunts, et dans certains cas appelle le peuple en masse à se prononcer.
Un article spécial est ensuite consacré à cette grande question d'intérêt public, qui n'est nulle part négligée aux États-Unis: l'éducation de l'enfance. Un inspecteur de l'instruction publique est nommé pour trois ans par le peuple. La législature doit encourager, par tous les moyens convenables, tout ce qui peut exciter les améliorations et les découvertes dans l'ordre intellectuel, moral, scientifique ou agricole. Une partie du revenu ou de la vente des terres publiques est réservée, comme dans tous les États de l'Union, à l'entretien des écoles. La législature a encore développé ces heureuses dispositions.
Le mode d'amendement et de révision de la constitution est prévu par un article _ad hoc_. Un autre article règle, sous le titre de dispositions diverses, _miscellaneous provisions_, différentes questions importantes. Ainsi, le premier paragraphe fixe le siége de la prochaine session de la législature à San José, et non plus à Monterey. On a transféré, depuis, la législature à Vallejo, à Benicia et à Sacramento, où elle tient encore aujourd'hui ses séances. En déplaçant ainsi, de temps en temps, le siége du parlement, aucune ville n'est la capitale exclusive de l'État, et le mouvement qu'entraînent avec eux les cent vingt députés ou sénateurs siégeant ensemble profite tour à tour à différents centres, sans en favoriser aucun au détriment de tous les autres. Cependant, on incline aujourd'hui à penser que ce système n'était bon qu'à l'époque de la naissance du pays, et Sacramento paraît devoir prendre le titre définitif de capitale de la Californie. On y établit même un capitole. On sait que l'on décore de ce nom romain, aux États-Unis, le lieu des séances de la législature de chaque État.
Un paragraphe particulier de la constitution défend le duel. Ceux qui violeront cette prescription seront déchus du droit de suffrage, et privés de leurs charges s'ils occupent un emploi public. Malgré ces peines de déchéance, si sensibles pour tout Américain, on ne se bat pas moins en duel en Californie, en comptant sur la clémence du jury.
Il y a eu, à San Francisco des duels nombreux, auxquels une partie de la population a souvent assisté. Le scandale a quelquefois dépassé toutes limites. Ainsi, en octobre 1859, le sénateur californien au congrès de Washington, Broderick, et le juge à la cour suprême de Californie, David Terry, le même que le comité de vigilance avait failli pendre en 1856, se battaient dans un duel à mort devant plus de cent spectateurs, et après avoir été une première fois dispersés par les _constables_. Le duel eut lieu au pistolet, et Broderick succomba. Terry, comme on s'y attendait, a été acquitté par le jury, après une information dérisoire.
Un autre paragraphe de la constitution fixe la formule du serment pour les sénateurs, les députés et les employés de l'État. Ils doivent jurer de défendre la constitution des États-Unis et celle de l'État de Californie, et de remplir fidèlement les devoirs de leur charge.
Le dernier article de la constitution marque les limites de l'État de Californie.
A la suite, sous le titre d'appendice ou _schedule_, viennent certaines dispositions applicables à l'état particulier où se trouvait alors le pays. Il y est dit que la constitution sera soumise à l'approbation du peuple. En outre, les deux sénateurs qui seront choisis par la législature, ainsi que les députés qui seront nommés par le peuple pour représenter la Californie au congrès des États-Unis, seront pourvus de copies certifiées de la constitution, si elle est ratifiée par le peuple. Ils les présenteront au congrès de Washington, lui demandant, au nom du peuple de Californie, l'admission du nouvel État dans l'Union américaine. Nous avons vu que cette admission fut prononcée par l'_oncle Sam_ après mûre délibération. La Californie, trente et unième État de l'Union, qui en compte aujourd'hui trente-six, eut dès lors le droit d'appeler les autres États ses _sœurs_ (_state-sisters_), suivant la curieuse dénomination en usage aux États-Unis.
J'ai cru devoir exposer avec quelque détail la constitution californienne pour bien faire comprendre ce que sont les mœurs politiques dans un nouvel État de l'Union. On pourra reprocher à cette constitution un esprit démocratique trop prononcé; mais nous répondrons qu'elle est encore observée aujourd'hui comme aux temps où elle a été faite, et que personne ne songe à la violer. On objectera contre un système électoral si largement organisé quelques cas particuliers de fraudes, de corruptions ou même de compétitions par trop vives. Ces objections sont fondées; mais quand le peuple est appelé en masse dans ses comices, il n'y a pas lieu de s'étonner que quelques faits fâcheux se produisent. Toujours est-il qu'à l'époque où l'on ne voyait dans la Californie qu'une réunion d'aventuriers et de brigands, une agglomération d'hommes sans gouvernement régulier, sans aucune loi que la loi de Lynch, avec des juges siégeant armés du revolver, ce pays offrait pourtant à l'Europe un bel exemple, que celle-ci ne pouvait apprécier, parce qu'elle était trop loin, et surtout très-mal informée. La Californie se donnait alors, sans secousse et sans bruit, une constitution des plus libérales, et dont on peut déjà constater la solidité.
Ce n'est pas que je veuille établir le moindre rapprochement entre l'Amérique et l'Europe. Le parallèle n'est pas possible, et l'on ne saurait comparer un peuple jeune, un peuple qui peut s'étendre partout, parce que le terrain s'étend partout devant lui, à des peuples anciens, condensés et agglomérés, auxquels l'air même manque quelquefois. Enfin, on ne doit point chercher à opposer un peuple né d'hier et libre de tout frein aux peuples de l'Europe, qui suivent les traditions de leur histoire, et dont les mœurs et les coutumes diffèrent autant de celles des Américains. On ne peut cependant nier que toutes les races différentes qui se rencontrent en Californie ne s'accommodent très-bien des institutions libérales qui y règnent, et l'on ne saurait oublier non plus que ces mêmes institutions ont merveilleusement aidé aux développements rapides de la colonisation de ce pays. C'est là un point qu'il ne faut pas perdre de vue.
V
LA DÉMOCRATIE CALIFORNIENNE.
Il importe de ne point passer légèrement sur l'étude de la constitution californienne. Des questions de ce genre n'intéressent pas seulement le législateur, le politique et le philosophe, mais encore l'économiste, et en général tout homme éclairé que préoccupent l'observation et la connaissance des phénomènes sociaux. A quelque point de vue qu'on se place pour la commenter, cette constitution peut offrir, même dans un examen général, d'utiles enseignements, et dans tous les cas des faits importants à discuter.
Nous voyons d'abord que tous les citoyens y sont égaux en droits politiques, comme, du reste, dans les autres États de l'Union. Ainsi, tous sont non-seulement aptes à voter, mais encore aptes à être élus. Il est bien entendu qu'ici, et dans tout ce qui va suivre, il n'est question que des citoyens de race blanche. L'exclusion des races de couleur des droits politiques et presque des droits sociaux est, d'ailleurs, le seul vice peut-être que présente la constitution californienne; vice honteux à notre époque, il est vrai, honteux surtout chez une grande république telle que l'Union. Mais tout a une raison d'être, et je reviendrai sur ce fait, que nous regardons à bon droit comme une tache pour les États-Unis.
Toutes les places se donnant à l'élection en Californie, il fallait, pour que les diverses ambitions fussent tour à tour satisfaites, que les heureux élus ne s'éternisassent pas dans leur charge. La courte durée des emplois, deux ans en général, est l'un des principes qui régissent cet État démocratique; mais le fonctionnaire sortant peut d'ordinaire être réélu. Le peuple se voit à chaque instant, comme à Athènes et dans l'ancienne Rome, appelé sur la place publique. Tout le monde prend part au vote, sauf quelques rares abstentions, le plus souvent forcées. Le dépouillement des scrutins est loin de présenter, entre le nombre des votants et le nombre des électeurs inscrits, cette effrayante disproportion qu'on remarque en France, et qui doit faire croire à l'étranger que nous ne sommes pas encore mûrs pour la liberté politique.
Dans les communes, le peuple nomme tous les officiers municipaux: l'_assessor_, qui établit l'impôt; le _tax-collector_, qui le perçoit; le _constable_, chargé de la police; le _recorder_ ou greffier, qui rédige les actes de l'état civil; le _treasurer_ ou caissier, qui garde les fonds communaux; le _judge of peace_ ou juge de paix, qui prononce sur les différends entre les citoyens.
Dans les comtés, qui ont beaucoup d'analogie avec nos arrondissements en France, le peuple nomme les membres des cours de justice: le _district judge_, pour six ans; le _county judge_, pour quatre ans, et les autres officiers des tribunaux pour deux ans: l'_attorney_ ou procureur, le _county clerck_ ou greffier, et le _sheriff_, qui fait exécuter les arrêts. Le peuple nomme aussi pour deux ans le _superintendent of common schools_, ou surveillant des écoles communales; le _surveyor_, géomètre ou agent voyer du comté, chargé de dresser le cadastre; les _supervisors_, ou inspecteurs du comté, rappelant à la fois nos conseillers municipaux et d'arrondissement; enfin, le _coroner_, chargé de constater les décès.
Le peuple élit aussi les députés et les sénateurs; les députés par comtés, et les sénateurs par districts.
Enfin la population entière de l'État est appelée à nommer les membres de la cour suprême, le chef du pouvoir exécutif, et avec lui tous les officiers qui l'assistent dans ses fonctions, tels que le vice-gouverneur, le secrétaire d'État, le _controller_, sorte de ministre de l'intérieur; le _treasurer_, ou directeur des finances; l'_attorney general_, ou procureur général; le _surveyor general_, ou inspecteur des travaux publics; le _superintendent of public instruction_, ou inspecteur de l'instruction publique; le _quartermaster general_, ou adjudant général. Tous ces officiers publics reçoivent de l'État un salaire qui ne dépasse pas en moyenne 3,000 dollars ou 15,000 francs par an, à part le gouverneur, qui est payé 30,000 francs. En tenant compte des différences relatives de la valeur de l'argent en Europe et en Californie, il faut encore diminuer ces salaires de moitié, si on veut les comparer à ce qu'ils seraient, par exemple, en France. Mais les États-Unis, on le sait, ne sont pas prodigues pour les émoluments attachés aux emplois publics, et c'est assez naturel dans une république si démocratique. Le président de l'Union, placé à la tête d'un pays aussi grand que l'Europe, ne reçoit que 125,000 francs par an pour tout traitement et indemnités. Dans aucun État les employés ne sont astreints à l'uniforme, à part les militaires, qui ne le portent que dans les parades, et jamais aucune décoration, aucun privilége ne distinguent les fonctionnaires des autres citoyens.
Quoi qu'on en ait pu dire, les diverses élections se font en Californie d'une manière fort régulière. On n'y constate aucun de ces scandales publics que la presse parisienne se plaît quelquefois à raconter, et dont elle rend responsable le système électoral des États-Unis. S'il y a parfois, sur toute l'étendue de l'Union, quelques incidents à regretter, ils n'en sont pas moins fort rares. Ces désordres n'ont éclaté que dans quelques villes, et de pareils faits ne se sont jamais, du moins à ma connaissance, passés en Californie. Chacun y fait valoir, dans les _meetings_ qui précèdent les élections, ses titres à l'emploi qu'il demande. Chaque parti choisit le candidat qu'il préfère; et si les voix semblent trop se diviser, plusieurs partis se réunissent pour reporter tous leurs suffrages sur un candidat commun. On pourrait peut-être citer quelques cas de corruption ou de violence; mais la nature humaine est-elle infaillible? n'avons-nous pas d'ailleurs nous-mêmes, dans des circonstances analogues, encouru les mêmes reproches? et ne serait-ce pas ici le lieu de renvoyer ceux qui attaquent toujours l'application du suffrage universel aux États-Unis à certain passage bien connu de l'Évangile?
Il ne suffit pas à un peuple de jouir de l'égalité des droits politiques, il faut encore que tous soient égaux dans les relations journalières de la vie, et c'est ce qui constitue l'égalité sociale, peut-être plus chère que la première au cœur des Américains. Sous ce rapport, la Californie est des mieux partagées, et là, plus qu'en aucun autre État de l'Union, toutes les classes sont nivelées. Il n'y a pas de différences de rangs, de castes, pas d'esprit de corps enraciné. Le niveau est si bien établi, que tous les mariages se font en dehors de toute considération de position sociale. Ce n'est pas que je veuille les louer tous, mais je me borne à constater un fait, et à l'opposer à cette plaie hideuse des mariages d'argent qui ronge notre société en France. On ne peut trouver parmi les citoyens américains aucun domestique, et la classe des serviteurs se recrute exclusivement parmi les nègres ou les étrangers. Quant à l'ouvrier américain, il se regarde toujours comme l'égal de son patron, et même, renversant les rôles, il ne consent à le servir que comme un client, et jamais comme un maître. Il apporte toujours la plus grande dignité dans son travail, et pousse le respect de sa personne jusqu'au soin de son costume, qui ne révèle en rien un ouvrier à l'œil surpris de l'Européen.
Il n'y a dans les hôtels, dans les diligences, les chemins de fer, qu'une seule espèce de place, et tous les voyageurs indistinctement payent le même prix. Si l'on fait quelque faveur, c'est pour les dames seulement. On leur réserve souvent, dans les hôtels et les bateaux à vapeur, des salons séparés, meublés avec le plus grand luxe. Il est beau de voir consacrés par l'usage ces égards délicats, ce respect profond pour la femme. On a dit que les Américains agissaient ainsi, non par galanterie, mais afin de se livrer plus facilement à tout leur sans-gêne. Il n'en est pas moins vrai que les femmes se trouvent très-bien de la réserve dont ils usent à leur égard, et qu'elles s'embarquent bravement toutes seules pour un long voyage, même en Californie, ce qu'assurément nos dames n'oseraient jamais faire en France.
Les institutions de la Californie, comme celles des autres États de l'Union, sont dominées par le principe de l'égalité, qui se retrouve partout, aussi bien dans les lois relatives à l'impôt que dans celles qui concernent l'instruction publique.
Tous les citoyens, de vingt et un à cinquante ans, doivent à l'État le _poll-tax_, sorte de capitation ou cote personnelle, qui est en Californie de 3 dollars ou 15 francs par tête. Il faut aussi payer au comté le _road-tax_, ou prestation en nature pour l'entretien des routes. Ce dernier impôt est de 3 à 4 dollars, ou se paye par deux journées de travail. L'impôt foncier pèse, en outre, sur ceux qui possèdent des valeurs mobilières ou immobilières taxables, et la patente ou _license_ sur ceux qui exercent un état soumis à cette contribution. L'impôt foncier est de 3 francs par 500 francs, soit 6 pour 1,000, de la valeur immobilière ou mobilière reconnue. L'impôt du timbre, _stamp-tax_, frappe seulement les papiers de commerce et les polices d'assurance. Aucun impôt, aucune redevance ne pèse sur l'exploitation des mines et des placers, excepté le _mining-tax_, que payent encore dans quelques comtés les mineurs étrangers. L'impôt des passe-ports est inconnu, ainsi que celui des permis de chasse.
Quant à l'instruction primaire, elle est répartie uniformément, et tous les citoyens apprennent à lire, à écrire et à calculer. On leur explique aussi dans les écoles, outre la grammaire et l'orthographe, un peu d'histoire et les rudiments des sciences. La religion est d'ordinaire soigneusement écartée de l'enseignement scolaire, et c'est aux parents qu'on laisse la charge de diriger l'éducation religieuse de leurs enfants. Mais la liberté d'enseigner est complète. Ainsi tous les professeurs, toutes les sectes peuvent fonder à leur gré des colléges ou même des séminaires, et imposer leur système particulier à l'élève qui entre dans un de ces établissements. Aucun monopole n'existe. Aucun grade, aucune corporation universitaire ne sont reconnus par l'État.
Le léger bagage intellectuel dont on charge les jeunes citoyens leur suffit pour remplir tous les emplois, même les plus élevés. On cite avec orgueil en Californie le gouverneur Weller qui fut, dit-on, autrefois charretier, et feu le sénateur Broderick, un ex-ouvrier maçon, envoyé au congrès de Washington par ses compatriotes. Lincoln n'a-t-il pas commencé aussi par être charpentier?
L'égalité civile et sociale la plus entière, avec les conséquences qui en découlent naturellement, ne sont pas les seuls droits qui soient garantis à tous en Californie. La liberté individuelle y est aussi entourée de respect. Pas de prison pour dettes, et, pour ainsi dire, pas de prison préventive, puisqu'on a la faculté de reprendre sa liberté sous caution, quelle que soit la faute commise, pourvu que ce ne soit pas un crime capital. Chacun a le droit d'être jugé par un jury spécial. Chacun peut porter sur soi des armes pour sa défense ou pour son agrément. La chasse est librement permise à tous; il en est de même de la pêche. La tracasserie si gênante des passe-ports est inconnue dans tous les États de l'Union. On peut en dire autant des visites d'octroi, qui n'existent pas davantage.
La liberté la plus large est accordée aux transactions, et aucune loi ne règle l'intérêt de l'argent, qui n'est pas, après tout, une marchandise si différente des autres. Il n'y a non plus presque aucun recours contre les faillites qui, dans ces pays de commerçants hardis, prennent le nom d'affaires malheureuses. Il n'y a aucun monopole, aucune corporation comme en France, pour les courtiers et les agents de change, par exemple. Aucun corps n'a de priviléges exclusifs, comme notre corps des ponts et chaussées et des mines. En matière d'industrie, il y a liberté complète, et aucune loi restrictive n'est apportée à l'exploitation des forêts, de la terre, des mines ou des placers. Cette doctrine du _laissez faire, laissez passer_, si critiquée chez nous, et si heureusement appliquée à l'industrie californienne, a produit là-bas les plus merveilleux effets.
La liberté religieuse et la liberté de la presse sont non moins pleinement exercées et garanties par la constitution, ainsi qu'on a pu le voir. L'État ne salarie aucun culte, en les reconnaissant tous, quels qu'ils soient; l'État n'a aucun journal officiel, et laisse toutes les feuilles publiques paraître et circuler librement sans timbre ni cautionnement. Dans chaque comté, l'administration des postes va même jusqu'à transporter gratuitement tous les journaux qui s'y publient.
Une conséquence immédiate de ces deux libertés de la chaire et de la presse, a été de produire en Californie l'établissement d'une foule d'Églises de toutes les sectes possibles, y compris celle de Confucius et peut-être aussi celle de Bouddha, et la fondation d'une infinité de journaux, politiques, commerciaux, industriels, agricoles, scientifiques et littéraires. Leur nombre, leur format, les langues diverses dans lesquelles ils sont rédigés, le soin même qu'on prend de les bien imprimer, et sur un papier convenable, suivant la coutume anglaise et américaine, étonneraient vivement la presse parisienne si elle pouvait porter ses regards jusqu'à cet eldorado des journalistes.
Voilà bien des libertés, dira-t-on, et l'on nous croit déjà près de la licence. La licence viendrait peut-être en d'autres pays, mais aux États-Unis et même en Californie, il faut le reconnaître, le tempérament froid et pratique de la race anglo-saxonne sait ordinairement prévenir les excès. Qu'il y ait eu parfois quelques troubles, qu'il y ait eu même quelques abus de pouvoir, c'est ce que l'on ne peut nier; mais que l'on cite le lieu du monde où des faits pareils et même pires ne se soient pas présentés. Quant à ceux qui m'accuseront d'exagération ou d'enthousiasme, je leur répondrai que je peins ce que j'ai vu, ce que j'ai mûrement examiné, et que je ne me laisse entraîner ni par mon caprice, ni par le mirage poétique d'institutions imaginaires.
La Californie, comme tous les États de l'Union, n'a aucune armée permanente en temps de paix. On ne lève de troupes, dans les États-Unis, que lorsque l'ennemi public menace la fédération. Au reste, chaque citoyen de race blanche, jouissant d'une bonne constitution, doit, de 18 à 45 ans, le service militaire à l'État dans lequel il réside, et il a le devoir de marcher dès qu'il en est requis, à moins d'être exempté par la loi. Tout se borne le plus souvent à figurer parmi les membres d'une compagnie de volontaires faisant partie de la milice, à avoir un uniforme et à parader de temps en temps. Ces soldats improvisés rappellent un peu, par leurs cheveux longs, leurs favoris et leurs faux cols, notre garde nationale parisienne, ou mieux encore les volontaires anglais.
Bien qu'éloignée de plus de 1,200 lieues, par terre, de la capitale des États-Unis, la Californie est gardée seulement par 15 à 1,800 soldats de l'armée fédérale, la plupart étrangers enrôlés. Ils sont casernés principalement dans les fortifications du port de San Francisco, et dans les différents forts du pays, qui servent à tenir en respect les Indiens. Si ces derniers deviennent trop remuants, on fait appel aux volontaires, et l'on a vu ainsi la milice californienne se porter quelquefois au secours des territoires et des États voisins ravagés par les Peaux-Rouges. Quant à la Californie, elle ne songe nullement à se séparer de la métropole. Grâce à cette heureuse combinaison politique qui fait de chaque État de l'Union un gouvernement distinct, absolument maître chez lui, cet État ne sent dès lors l'influence du gouvernement fédéral que dans les cas d'intérêts généraux ou de défense nationale, c'est-à-dire lorsque, livré à lui seul, il serait trop faible pour réussir ou pour résister. Cette situation semble résumer tous les avantages qu'on peut demander au système fédératif: elle donne l'assurance de sa vitalité et de sa durée dans l'Amérique du Nord.
Le peuple américain, par suite des institutions libérales qui le régissent, a acquis cette patience, ce sang-froid, ce respect religieux de la loi qui conviennent à un peuple libre. Le type de l'Anglo-Saxon n'a pas non plus disparu chez lui. La ténacité, la persistance dans les vues, la hardiesse dans les entreprises, une habitude invétérée de ne compter jamais que sur ses propres forces, enfin une résignation stoïque opposée à tout événement difficile ou malheureux, sont autant de traits distinctifs qui, parmi beaucoup d'autres, font aisément reconnaître le citoyen de l'Union. Quant à l'esprit de religion et de famille, à l'amour instinctif du foyer domestique ou du _home_, ces sentiments se sont un peu effacés, il est vrai, surtout en Californie; mais ils n'en existent pas moins à l'état latent dans le cœur de tout Américain.
Celui-ci mêle peut-être à ses qualités un grand fond d'égoïsme et un orgueil exagéré, qui, pour être généralement moins bruyant que l'orgueil traditionnel des fils de la Castille, n'en est que plus enraciné. Mais on ne doit pas lui contester une très-grande supériorité de caractère, et c'est cette supériorité qui frappe tout d'abord l'Européen arrivant pour la première fois aux États-Unis, fût-ce même en Californie. Il y a bien, en particulier dans ce dernier État, quelques coutumes fâcheuses qui font tache. L'Américain y est quelquefois d'une rudesse et d'un sans-façon qui, chez les peuples élégants et polis, seraient très-certainement hors de mise; San Francisco d'ailleurs ne brigue pas l'honneur d'être appelé l'Athènes du Pacifique, et se contente d'en être la reine, suivant le surnom que les Américains lui ont donné. Il faut donc négliger les détails, et ne pas oublier que ce ne sont encore que les institutions et les mœurs politiques qu'on peut louer presque sans restriction chez ces nations nouvelles. Le reste se fera plus tard: ne savons-nous pas qu'un progrès en amène un autre? Le peuple américain est plein de séve et de vie; jeune et vigoureux, il paraît se rajeunir encore à mesure qu'il colonise de nouveaux déserts. Il serait à désirer que l'Amérique espagnole eût prospéré comme sa puissante rivale. Mais elle se décompose tous les jours et se perd dans des révolutions inextricables, tandis que l'Anglo-Américain, calme et impassible, marche lentement, et par des voies presque toujours sûres, à une conquête qui lui paraît fatalement dévolue, celle de toute l'Amérique.
VI
L'OPPRESSION DES RACES DE COULEUR.
J'arrive au seul point délicat que soulève l'étude de la constitution californienne, je veux dire l'oppression exercée contre les races de couleur.
Bien que la Californie ne soit point un État à esclaves, bien que l'esclavage soit aujourd'hui partout aboli dans l'Union, les races de couleur sont proscrites en Californie, ou tout au moins poursuivies par le mépris public, comme dans tous les États-Unis. L'individu de sang blanc et sans nul mélange a seul droit au titre de citoyen. Le reste, nègres, Indiens ou Chinois, n'est pas considéré comme faisant partie de l'espèce humaine supérieure. La proscription s'étend plus loin, et une seule goutte du sang de ces races condamnées suffit pour faire d'un individu, dont les ancêtres étaient de race blanche, un véritable paria. Privé naguère du droit de voter, il ne pouvait témoigner en justice; il lui était même interdit de rien posséder. Il se trouvait mis, en quelque sorte, hors la loi. Les emplois les plus vils lui étaient seuls attribués.
Dans les États à esclaves, le nègre ne pouvait voyager avec le blanc, même en omnibus, et ne devait en aucune occasion se rencontrer auprès de lui, à table, au théâtre, à l'église. C'est tout au plus si on le souffrait dans la rue. Quelques États libres, l'État de New-York, par exemple, maintenaient ces distinctions honteuses pour l'humanité. En Californie, les nègres sont également voués à l'animadversion publique, mais ils y sont fort peu nombreux, et c'est aux Chinois que l'Américain s'attaque de préférence. Tous les individus de race blanche, sans distinction, ont le droit d'occuper un _claim_ ou portion de placer; le Chinois seul ne peut posséder cette portion qu'en la louant ou en l'achetant, et les conditions du marché sont le plus souvent exorbitantes. Au seul Chinois on fait encore payer le _mining-tax_, établi dans le principe sur tout mineur étranger. Cette espèce de patente donnait le droit de travailler sur les placers. Dans quelques comtés peu bienveillants, elle a été maintenue pour les Chinois au taux, aujourd'hui fort onéreux, des premiers temps de l'exploitation, soit à 4 dollars, ou un peu plus de 20 francs par mois.
Partout, en Californie, le Chinois est relégué dans des quartiers séparés; on l'isole même entièrement, quand on peut, car il est indigne de se mêler aux blancs. On l'accuse volontiers de tous les malheurs publics, et surtout d'incendies et de vols. On le poursuit sans relâche, on le dépossède, et bien souvent les lois sont impuissantes ou inactives lorsqu'il s'agit de défendre le faible contre les injustices du fort. Le Chinois donne cependant aux Californiens un bel exemple de patience, de soumission et de travail. Il concourt aussi, pour une très-large part, au bien-être industriel et commercial du pays. Lui seul entreprend sur les placers certains travaux dont nul autre ne se chargerait; lui seul vient fouiller le sable et glaner encore un peu d'or sur des points réputés stériles ou trop pauvres par les autres mineurs; mais on le violente avec acharnement, et, devant les incessantes persécutions de ses oppresseurs, il quitte au plus tôt une contrée si peu hospitalière. C'est ainsi que l'on voit s'arrêter chaque jour en Californie l'immigration chinoise, qui eût pu rendre à cet État les services les plus signalés.
Quelles que fussent les vertus utiles qui plaidaient en leur faveur, les Chinois ont été, dès leur arrivée, l'objet constant de la réprobation universelle. On a eu le courage d'invoquer contre eux une infériorité relative d'intelligence, et l'on a défendu par cette mauvaise raison les injustices plus que criantes dont on s'est rendu coupable à leur égard.
Dès 1852, la législature de Californie faisait une loi pour prévenir toute immigration ultérieure des races chinoises ou mongoliennes; toutefois le gouverneur Bigler y opposa son _veto_, et la loi ne passa pas. En 1858, la législature revint à la charge, et la loi fut alors non-seulement votée par les deux Chambres, mais encore approuvée par le gouverneur. Elle passa donc avec la sanction des deux pouvoirs, législatif et exécutif: cependant, un nouvel échec l'attendait. Elle ne tarda pas à être déclarée inconstitutionnelle par la cour suprême de Californie, et dut être rapportée[14].
[Note 14: Il y a là, pour nous Européens, un fait politique curieux; car il semble que lorsque le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif ont sanctionné une loi, le pouvoir judiciaire n'a plus qu'à l'appliquer. Aux États-Unis il en est autrement. Si nous ouvrons, en effet, le livre de Tocqueville: _de La Démocratie en Amérique_, nous y lisons, tome I, chapitre VI, _du Pouvoir judiciaire_, etc..., les lignes suivantes, qui méritent d'être méditées: «Lorsqu'on invoque, devant les tribunaux des États-Unis, une loi que le juge estime contraire à la constitution, il peut refuser de l'appliquer. Ce pouvoir est le seul qui soit particulier au magistrat américain; mais une grande influence politique en découle.
«Il est, en effet, bien peu de lois qui soient de nature à échapper pendant longtemps à l'analyse judiciaire; car il en est bien peu qui ne blessent un intérêt individuel, et que des plaideurs ne puissent ou ne doivent invoquer devant les tribunaux. Or, du jour où le juge refuse d'appliquer une loi dans un procès, elle perd à l'instant une partie de sa force morale. Ceux qu'elle a lésés sont alors avertis qu'il existe un moyen de se soustraire à l'obligation de lui obéir; les procès se multiplient, et elle tombe dans l'impuissance. Il arrive alors l'une de ces deux choses: le peuple change sa constitution, ou la législature rapporte sa loi.
«Les Américains ont donc confié à leurs tribunaux un immense pouvoir politique; mais en les obligeant à n'attaquer les lois que par des moyens judiciaires, ils ont beaucoup diminué les dangers de ce pouvoir...
«Resserré dans ses limites, le pouvoir accordé aux tribunaux américains de prononcer sur l'inconstitutionnalité des lois, forme encore une des plus puissantes barrières qu'on ait jamais élevées contre la tyrannie des assemblées politiques.»]
Depuis, les malheureux Chinois ont été victimes de nouvelles levées de boucliers. On les a notamment accusés à plusieurs reprises de faire baisser le taux des salaires en travaillant partout à prix réduits.
Il semble prouvé, en effet, que la plupart des Chinois, surtout ceux qu'on nomme des _coolies_, sont de simples esclaves attachés à un maître qui les a amenés en Californie. Ce maître les loue à d'autres Chinois, ou les laisse libres de travailler à leur guise, moyennant une faible redevance journalière.
La lutte entre les travailleurs chinois et les autres ouvriers californiens sera d'ailleurs toujours à recommencer. Les Chinois se contentent du plus modeste salaire; ce sont des ouvriers très-tenaces, fort industrieux, et ils réussissent presque toujours là où d'autres échouent. Il n'en faut certes pas davantage pour éveiller contre eux la jalousie des autres travailleurs, surtout quand la concurrence vient encore surexciter l'animosité de ceux-ci. Comme les Chinois ont en outre le malheur d'être de race jaune, ils ont nécessairement été sacrifiés ou le seront tôt ou tard à la race blanche, la seule à laquelle reviennent tous les droits, d'après les principes américains.
Non contents de poursuivre les Chinois, les Américains ont aussi exercé en Californie leur esprit de proscription contre les Indiens, les premiers maîtres du pays. Les Peaux-Rouges ont dû céder tous les jours du terrain devant ces hardis conquérants, qui, les jugeant incapables d'entrer dans le grand courant de la civilisation, travaillent désormais à les anéantir. Le sol, par une sorte de loi inexorable, paraît ainsi destiné à devenir la propriété de celui-là seul qui peut en tirer profit. Il semble que le progrès ne peut s'opérer qu'à l'aide de certains sacrifices douloureux, malgré la sympathie, le plus souvent inutile, qu'on accorde aux malheureux qui en sont les victimes.
Quand on réfléchit à la dure oppression que les Américains font peser sur les races de couleur, n'y voit-on pas aussi une sorte de fatalité qui semble avoir inévitablement voué celles-ci à un asservissement sans retour?
On dirait qu'à la plus démocratique des républiques modernes il faut des ilotes, comme autrefois à Sparte, des esclaves, comme à Athènes et à Rome. Que la liberté du plus grand nombre, dans beaucoup d'États du nouveau monde, ne puisse marcher sans l'esclavage de quelques-uns, n'est-ce pas là un grave sujet de méditations? Les républiques espagnoles elles-mêmes ne sont pas exemptes du préjugé américain. Bien qu'on s'y soit allié souvent autrefois, et qu'on s'y allie encore aujourd'hui, aux races nègre et indienne, on n'en professe pas moins un profond mépris pour ces races, et les hommes de _sangre azul_ ou de sang bleu, suivant l'expression espagnole, y sont toujours les plus honorés.
Dans la destruction graduelle des Indiens par les Américains, il y a comme le doigt de Dieu. Si les colonies espagnoles sont si dégénérées aujourd'hui, c'est peut-être, et elles le sentent instinctivement, parce qu'elles ont mêlé leur sang avec celui des aborigènes. Il est fâcheux toutefois qu'un pays libre comme l'Union, qu'une généreuse république qui admet si noblement et si fraternellement tous les étrangers dans son sein, ait reçu de la nature la triste mission d'opprimer, et, suivant les cas, de proscrire, et même d'anéantir les races de couleur. Les Américains obéissent aveuglément à ce qu'ils croient leur devoir et leur droit, et l'on ne saurait exercer ce droit avec un plus grand sang-froid et une plus suprême impassibilité. Mais aussi ils savent que ce n'est qu'à ce prix qu'ils pourront faire utilement la conquête des deux Amériques. L'aigle américaine, qui étend déjà ses serres sur tant de pays divers, doit les étendre encore davantage, et la devise: _E pluribus unum_ groupera encore bien des provinces sous la bannière des États-Unis. La doctrine de Monroë, si hautement proclamée par tous les présidents de la république dans leurs messages annuels, ne dit-elle pas nettement que l'_Amérique appartient aux Américains_, et qu'eux seuls ont voix dans leurs affaires? et qui appelle-t-on aujourd'hui Américains, si ce n'est les citoyens seuls de l'Union? Les républiques espagnoles, qui offrent presque toutes le triste spectacle de dissensions intestines sans fin, et d'une décomposition sociale évidente, ne marcheront au progrès et à la civilisation que lorsqu'elles seront tombées, au moins jusqu'à Panama, au pouvoir des Américains. Le Mexique a déjà laissé à ceux-ci plusieurs lambeaux de son vaste territoire.
Que serait aujourd'hui la Californie, même avec la découverte de l'or, si elle fût demeurée aux mains inhabiles de ses premiers possesseurs?
FIN.
TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE III
LES PIONNIERS ET LES PEAUX-ROUGES.
I. La Reine des lacs 1 II. Le Missouri 14 III. Le pays des hautes herbes 26 IV. La diligence transcontinentale 38 V. La cité des plaines 49 VI. Les fondateurs du Colorado 63 VII. Les mineurs des Montagnes-Rocheuses 71 VIII. L'or et l'argent 85 IX. La naissance d'une ville 97 X. Les soldats du désert 112 XI. Une caravane 126 XII. Le fort Laramie 143 XIII. Un village Sioux 152 XIV. Montagnards, trappeurs et traitants 165 XV. Le grand conseil des Corbeaux 171 XVI. Monéka, la perle des prairies 208 XVII. Les sauvages 217 XVIII. La question indienne 228 XIX. L'émancipation des femmes 250 XX. La ville impériale 263 XXI. Le peuple américain 276
LES COLONS DU PACIFIQUE.
I. La découverte de l'or en Californie 283 II. L'arrivée des émigrants 290 III. Les premiers temps de San Francisco 297 IV. L'établissement d'une constitution 319 V. La démocratie californienne 338 VI. L'oppression des races de couleur 353
PARIS.--IMP. SIMON BAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.