part d
'un de mes amis qui parlait fort peu l'anglais. Il avait, comme moi, une lettre pour un trafiquant du pays. Au lieu de la porter au bureau du destinataire, il la remet à sa maison, un matin. Le domestique répond:
--Monsieur est à l'office.
--Et jusqu'à quelle heure? demande le voyageur.
--Jusqu'à trois heures.
--Voilà un homme bien dévot, réplique mon ami en s'en allant; alors je reviendrai ce soir.
Autant l'office est mal tenu, mal situé, autant le home est soigné, confortable, établi dans les plus beaux quartiers de la ville. Chacun a sa maison, et l'occupe seul. Je ne sais où tous ces gens gagnent tant d'argent, pour se payer tous une maison qui, non meublée, coûte au moins cinq cent mille francs; mais le fait existe, et je le constate. Et quel bien-être! De l'eau à tous les étages, froide et chaude, salles de bain, calorifère. La cuisine est confinée dans le sous-sol avec un escalier séparé. Souvent un jardinet, un arbre à fleurs devant la maison, à côté de belles marches en pierre. Toutes ces demeures, principalement dans la _Cinquième Avenue_, le quartier le plus fashionnable, le plus somptueux de New-York, forment des alignements magnifiques, et l'on ne peut nier que l'architecture civile ne soit ici fort avancée. «Mais ce sont là des maisons de carton; ces pierres si bien taillées, ciselées, ne sont qu'en placages,» me disait un jour un de ces Français (et ils sont nombreux) qui trouvent tout mal en Amérique. Et que m'importe, si les lignes sont pures, gracieuses, élégantes, et si la maison tient bien; surtout si l'intérieur en est convenablement disposé?
Il règne, dans quelques-unes de ces demeures, un luxe qu'on peut qualifier de princier. A New-York, les gens qui ont plusieurs millions de rente ne sont pas rares, et les marchands américains, comme jadis ceux de Phénicie, ont des listes civiles de rois. Les tableaux, les sculptures, les objets d'art, les meubles les plus délicats, les œuvres les plus renommées des maîtres anciens ou modernes, sont littéralement entassés dans quelques-uns de ces logis, et l'hiver on y donne des fêtes splendides. Tout cela se fait souvent sans beaucoup de goût; mais laissez faire, le progrès viendra. «Nous sommes un peuple jeune, et nous avons besoin d'apprendre. Voilà pourquoi nous allons en Europe.» Ainsi vous répondent les Américains quand, familiarisés avec vous, ils vous permettent de critiquer librement leur pays. Déjà l'on peut dire que les voyages d'Europe, qu'ils font tous plusieurs fois, leur ont été des plus profitables.
A Paris, nous recevons chaque hiver toute une colonie américaine. Vous les avez vues, ces jeunes _misses_ à l'opulente chevelure, aux yeux vifs, aux joues tantôt rosées et tantôt un peu pâles, ces _misses_, à la taille élancée, aux formes bien prises, ces danseuses, ces causeuses infatigables, vous les avez vues, n'est-ce pas, chaque hiver à Paris, dans toutes les soirées, mais surtout à celles du général Dix, qui représente avec tant de dignité le gouvernement américain? Ces élégantes ont fait la conquête de tous nos jeunes gens, et plus d'une n'est jamais retournée au pays natal. Celles qui s'en reviennent apportent à New-York leur contingent de bonnes manières et d'idées nouvelles, et par elles, par ces délicates messagères, le monde américain progresse étonnamment. «Chez nous, les femmes valent mieux que les hommes,» tel est le cri général aux États-Unis. Les hommes, trop occupés, enlevés trop jeunes à la vie d'école et de famille, n'ont pas eu le temps de soigner leurs façons. Mais les femmes ne sont-elles pas les premières partout et les meilleures institutrices des hommes? Heureux le pays où leur influence domine encore!
Comme elles sont plus vives, plus gracieuses que les blondes filles d'Albion, toutes ces jeunes Américaines! J'en demande pardon aux Anglaises, mais les Américaines vont de pair avec les Françaises (proclamées partout sans égales), pour la grâce, l'esprit, la manière de porter une robe. Et comme la beauté américaine est au-dessus de celle des Anglaises! Elle a je ne sais quoi de plus fort, de plus énergique, quelque chose de hardi qui ne déplaît pas. Quand on se promène dans _Broadway_, à l'heure où la foule encombre ces boulevards de New-York, on n'y rencontre que de jolies femmes. «Comment en serait-il autrement?» me disait hier une personne qui sait observer. D'abord tous ces hommes, qui arrivent ou sont arrivés ici, et dont ces jeunes filles que vous admirez proviennent, n'ont-ils pas été pris à tous les pays du monde: Anglais, Allemands, Espagnols des Amériques, Scandinaves, Italiens, Français? Or, le mélange de telles races ne peut donner que de très-beaux produits. Et puis, tout homme qui vient aux États-Unis a quelque chose en lui. A part de rares exceptions, ce n'est ni un paresseux, ni un ignorant, ni un être chétif et malingre. Il est entreprenant, courageux, il a, comme on dit, bon pied bon œil. L'accouplement entre de tels êtres a bien des chances de réussir.»
Je laissai dire mon ami comme nous descendions _Broadway_, et je trouvai qu'il avait raison.
Vous parlerai-je maintenant de cette curieuse rue, de plus de deux lieues de long, que l'on a comparée aux boulevards de Paris, mais qui est loin de les égaler par l'élégance des boutiques et l'ampleur de la voie, si elle les dépasse sur certains points par l'animation, et ce je ne sais quoi de turbulent, de criard, de fébrile, qui révèle partout l'Américain? vous parlerai-je des immenses magasins qu'on rencontre tout le long de _Broadway_, et dont quelques-uns sont uniques au monde? ferai-je le tableau du spectacle qu'offre cette rue à certaines heures de la journée? Mais tout cela a déjà été dit vingt fois, et vous le savez par cœur. Vous connaissez aussi les églises, les théâtres, les hôtels, les squares, le parc de la grande cité, son bel aqueduc, et tous ses monuments publics ou privés, dont quelques-uns méritent l'attention. Tout cela a été vingt fois dépeint, et je ne vous écris pas pour redire ce que d'autres ont dit avant moi, ni ce qu'on trouve aussi dans tous les guides du voyageur, dans tous les traités de géographie.
XXI
LE PEUPLE AMÉRICAIN.
New-York, 1er décembre.
La fin couronne l'œuvre. Je repars pour l'Europe, et vous reverrai dans douze jours à Paris. Vous allez traiter mon voyage de télégraphique, de fantastique. D'autres diront que je ne suis pas parti et me suis allé cacher quelque part pendant trois mois. Trois mois! c'est en effet tout ce qu'il m'aura fallu pour faire 5,000 lieues, aller et retour. C'est là un des signes du temps. C'est grâce à la vapeur qu'il nous est permis de faire de pareils voyages que vous pouvez à bon droit qualifier de télégraphiques, car il eût fallu naguère plus d'un an pour les exécuter, et Dieu sait au prix de quelles fatigues et de quels dangers!
Que de choses nous aurons vues pendant ces trois mois: le chemin de fer du Pacifique, les pionniers du Colorado, les derniers Peaux-Rouges! Oui! notre voyage aura été fantastique, mais nous n'aurons eu que le faible mérite de montrer la route à nos successeurs. A vous maintenant à nous suivre, jeunes compatriotes, qui désirez voir et compléter par l'étude de ces régions nouvelles l'éducation un peu trop théorique reçue au pays natal.
La liberté et le travail, ne l'oublions pas, ont seuls permis de créer toutes les merveilles que nous avons admirées. Le peuple américain, dans lequel se résument ces deux choses: la liberté, le travail, a l'incontestable mérite de les pratiquer partout et toujours. Le peuple américain, c'est tout le monde; c'est l'Europe aussi bien que l'Amérique. Chaque année l'Europe envoie aux États-Unis trois cent mille de ses enfants, et des plus forts et des plus vigoureux, des producteurs et des reproducteurs, comme les appellerait un économiste. Alors que chez nous on enrégimente les jeunes hommes pour les exercices destructifs de la guerre, là-bas on les prend pour les travaux féconds de la paix. Saisissez-vous la différence? Nos jeunes gens des campagnes, échus au service militaire, deviennent des valeurs négatives; ils valent moins que rien, puisqu'on leur enseigne à détruire. Les jeunes gens qui émigrent aux États-Unis sont au contraire des valeurs positives, puisqu'on leur apprend à créer. Et savez-vous à combien on les estime? A 1,000 dollars l'un, 5,000 francs. C'est le prix fictif que l'on suppose que vaut ici un émigrant dès qu'il met le pied sur les rivages de l'Union.
Essayons d'imiter, dans tout ce qu'il a de bon, le peuple américain qui forme aujourd'hui comme la synthèse des autres peuples. Pratiquons comme lui le travail et la liberté. Croyez-vous que nous ne serions plus capables de fonder des colonies, si nous avions moins de règlements administratifs et des institutions plus libérales?
Vous savez combien il est difficile à nos colons, en Algérie, par exemple, de devenir propriétaires, de combien de formalités longues, minutieuses, vexatoires, est entourée là-bas l'obtention d'une concession de terre? Vous savez, au contraire, ce qui se passe dans le _Far-West_. Le premier venu peut y occuper 160 acres (64 hectares) des terres vierges d'un territoire. Il n'est pas nécessaire qu'il soit Américain. Fût-il débarqué de la veille aux États-Unis, on suppose qu'il a l'intention (ceci est textuel) de devenir citoyen de la grande république, et tout est dit. Il paye une certaine somme au _land office_, ou bureau des terrains (environ 15 francs par hectare), et le voilà constitué à jamais propriétaire foncier. Ce sont ces mesures libérales qui ont fait la prospérité des lointains territoires de l'Union.
Vous m'objectez qu'ici la terre n'est à personne, que l'espace est immense, et que partout l'on peut tailler, comme on dit, en plein drap. Je vous réponds que dans la plupart de nos colonies, où les mêmes faits se présentent, nous n'avons jamais obtenu les merveilleux succès des pionniers américains. Pourquoi? Parce que les mesures administratives que nous avons si obstinément adoptées n'ont jamais été inspirées que par des idées étroites, soupçonneuses, fiscales; parce que chez nous la centralisation tue tout, et que les colonies, même les plus lointaines, doivent, avant d'agir, recevoir le mot d'ordre de la métropole. Aussi quel contraste! Chez nos colons, l'indolence, l'inquiétude, l'insuccès; chez les Américains, l'ardeur, l'activité fiévreuse, la réussite la plus étonnante.
Ne me dites pas non plus qu'en Algérie nous avons les Arabes, avec lesquels il faut composer, lutter. Les pionniers du Grand-Ouest ont aussi les Peaux-Rouges, leurs Bédouins à eux, et vous savez que ceux-ci leur ont causé souvent de bien terribles embarras.
C'est par la liberté, non par des mesures autoritaires, que se fondent les colonies, et là-dessus le peuple américain nous offre un bel exemple à imiter. Quand je n'aurais rapporté de tout mon voyage que ce seul enseignement, à savoir qu'il faut laisser toute latitude à l'initiative personnelle, et respecter jusqu'aux dernières limites la liberté de l'individu, surtout sa liberté d'action, mon voyage, bien que très-court, aurait été des plus profitables.
Mais j'ai appris aussi à estimer, à aimer davantage un grand peuple que je connaissais déjà; j'ai mieux compris ses institutions, les plus libérales, les plus démocratiques que les hommes aient jamais eues. Mon voyage m'aura donc servi de tous points, et je signale aux touristes en vacances ce moyen, désormais à leur disposition, d'utiliser leurs loisirs de l'été. Qu'ils prennent la voie de New-York au lieu de celle de Bade, et le chemin des Montagnes-Rocheuses au lieu de celui des Alpes. Les points de vue seront aussi beaux, et les profits certainement plus grands.
Nous reparlerons de tout cela; car je veux revenir ici l'année prochaine pour un plus long voyage. Je veux, avant que le chemin de fer du Pacifique soit achevé, traverser tout le grand désert jusqu'à l'Océan, saluer mes amis les Mormons, voir à l'œuvre les mineurs des filons d'argent de la Nevada comme j'ai vu ceux des Montagnes-Rocheuses, enfin visiter de nouveau la belle et fertile Californie, que je n'ai plus parcourue depuis sept ans. Je ferai tout cela, et je reviendrai peut-être encore une autre fois, car on s'attache à ce pays, que l'on apprécie d'autant mieux qu'on l'étudie davantage. Pour aujourd'hui, j'ai mis le cap sur Brest. Dans douze jours je serai à Paris, et je termine en vous disant, comme Cicéron à Atticus: _Vale!_ ou, si vous préférez: Au revoir!
LES COLONS DU PACIFIQUE
I
LA DÉCOUVERTE DE L'OR EN CALIFORNIE.
La haute ou nouvelle Californie, que l'on connaît plus particulièrement aujourd'hui sous le nom seul de Californie, fut de bonne heure visitée par les missionnaires espagnols. Ils entrèrent les premiers, en 1769, dans la baie de San Francisco, civilisèrent une partie des Indiens, et donnèrent un certain développement à l'agriculture.
Une vingtaine de missions florissaient dans le pays, quand la guerre de l'indépendance éclata dans le Mexique en 1822, et amena la sécularisation des biens religieux, ainsi que la ruine des missions californiennes.
Quelques années après, des pionniers américains, venus des divers États de l'Union, s'établirent peu à peu dans le pays, et en 1844 un convoi de visiteurs arriva, commandé par le capitaine Frémont, aujourd'hui général démissionnaire. Ce célèbre explorateur avait été chargé, par le gouvernement fédéral, d'étudier les routes qui pourraient conduire par terre des derniers États de l'Union dans la Californie. Il s'acquitta de sa mission avec l'intelligence, le courage et le sang-froid qui le caractérisent. Il faut que le résultat de ses études ait été favorable au développement américain, car, en 1847, la guerre ne tarda pas à éclater entre les États-Unis et le Mexique. Quelques difficultés survenues dans l'État libre du Texas servirent de prétexte aux hostilités. Le Texas, séparé de la république mexicaine, s'était mis sous la protection des États-Unis. Les volontaires américains, conduits par le général Scott, envahirent le Mexique, et entrèrent même dans Mexico, sa capitale. Pendant ce temps, des troubles éclataient aussi en Californie. La république mexicaine vaincue demanda la paix. La cession de toute la haute Californie, qui comprenait alors, avec la Californie actuelle, l'Orégon et l'Utah, devint une des conditions du traité. Il fut échangé et ratifié le 30 mai 1848. Les États-Unis y gagnèrent en outre le territoire du Nouveau-Mexique, plus l'annexion du Texas, qui demanda à fraterniser avec l'Union. Ainsi, après une lutte de peu de durée, où elle avait perdu seulement quelques hommes, la république des États-Unis augmentait son territoire, déjà si vaste, de quatre ou cinq nouveaux États, dont chacun couvre, en moyenne, une étendue au moins égale à la superficie de la France.
Mais là ne devait pas se borner le résultat déjà si favorable pour l'Union de sa guerre avec le Mexique. Au moment de la cessation des hostilités, et comme par une sorte de fait providentiel pour les Américains, l'or était pour la première fois découvert en Californie, à la scierie du capitaine Sutter.
L'existence de ce colon avait été des plus agitées. Ancien capitaine des gardes suisses de Charles X, et Suisse lui-même, il avait quitté la France après la révolution de Juillet. Il s'était d'abord établi aux États-Unis. Neuf ans après, pionnier comme tant d'autres, le colon du _Far-West_ avait traversé les déserts, et était venu se fixer dans l'intérieur de la Californie. Près du lieu où existe aujourd'hui la ville de Sacramento, Sutter s'était fait fermier. Il défrichait des terres et exploitait les bois des environs. Il avait bâti un fort pour repousser les attaques des Indiens, contre lesquels il montait la garde avec une centaine de pionniers résolus. Enfin, sur la rivière qu'on a nommée depuis l'_American-River_, il avait établi une scierie de bois, à quinze lieues de son fortin. Ce fortin portait le nom de _Nouvelle-Helvétie_ en l'honneur de la patrie absente, et on peut le voir encore indiqué sur les cartes de Californie antérieures à l'année 1848.
C'était alors l'époque du grand déplacement des Mormons, chassés des États de l'Union comme ennemis du bien public. Une partie de ces curieux sectaires accomplit son exode en traversant les Montagnes-Rocheuses, pour aller se fixer vers le grand lac Salé de l'Utah, tandis qu'une autre portion des fidèles arrivait par mer de New-York aux Sandwich d'abord, et de là en Californie. Quelques-uns des Mormons venus par cette voie, étant à bout de ressources, louèrent leurs bras à Sutter, avant de gagner l'Utah, et c'est à l'un d'eux, l'Américain Marshall, que revient l'honneur d'avoir mis la main sur la première pépite. C'est dans le canal amenant les eaux à la scierie de bois établie sur la rivière américaine que la découverte eut lieu. On a expliqué le fait de différentes façons. Les uns disent que c'est en lâchant l'eau pour la première fois dans le canal que l'on venait de creuser, qu'une pépite se montra à l'œil étonné de Marshall; mais un récit que j'ai sous les yeux, et qu'on attribue à Marshall lui-même, raconte d'une façon un peu différente l'apparition de la pépite. D'après ce digne Mormon, de la découverte duquel ses coreligionnaires devaient profiter pour une assez bonne part, voici comment la chose se passa:
«Comme nous avions, dit-il, l'habitude de détourner tous les soirs l'eau de la scierie dans le canal de fuite, je descendais d'ordinaire le matin pour voir si quelques dégâts s'étaient produits pendant la nuit. Vers sept heures et demie, et, je crois, le 19 de janvier 1848,--car je ne suis pas bien certain du jour, mais c'était du 18 au 20,--je descendis comme de coutume. Après avoir fermé la vanne, j'entrai dans le canal de fuite, vers l'extrémité inférieure. Là, sur la roche, à environ six pouces au-dessous de la surface que l'eau venait d'occuper, je découvris l'or. J'étais tout à fait seul en ce moment. Je détachai un ou deux échantillons, et je les examinai attentivement. Ayant quelque connaissance générale des minéraux, je m'en rappelais deux, ressemblant de quelque façon à celui que je tenais: la pyrite de fer, très-brillante et cassante, et l'or, brillant, mais malléable. J'essayai donc mon échantillon entre deux pierres. Je m'aperçus qu'il pouvait recevoir, par le battage, différentes formes sans se briser. Quatre jours après j'allai au fort pour des provisions, et j'emportai environ trois onces d'or, que le capitaine Sutter et moi essayâmes avec de l'acide nitrique. Je fis ensuite un autre essai en présence de Sutter; je pris trois dollars d'argent, et les équilibrai dans l'air sur une balance avec de la poudre d'or. J'immergeai ensuite les deux plateaux dans l'eau, et le poids supérieur de l'or nous édifia à la fois et sur sa nature et sur sa valeur.»
Ce passage, que j'ai traduit en entier et textuellement, forme comme l'entrée en matière du _Miners' own book_, ou _Livre des mineurs_, petite brochure imprimée à San Francisco en 1858. Le récit qui ouvre ce livre me paraît avoir un degré d'authenticité suffisant, et je n'hésite pas à attribuer à Marshall les lignes qu'on vient de lire. On dira bien qu'il y discute sa découverte comme un membre de l'Institut, et que son essai à la balance rappelle, trait pour trait, la fameuse expérience d'Archimède. Mais de pareils faits ne sont pas surprenants chez les Américains, hommes de grand bon sens et d'instruction pratique. Quoi qu'il en soit, c'est bien à Marshall qu'est due la découverte de l'or en Californie. C'est bien ce _Saint du dernier jour_ qu'il faut seul glorifier de cet événement, qui ne fut du reste, comme on l'a vu, qu'un pur effet du hasard.
C'est par cette heureuse découverte que se vérifia la croyance légendaire des anciens Mexicains, plus tard transmise aux Espagnols, d'un eldorado situé vers le Nord et sur les rives du Pacifique. On a prétendu que les anciens missionnaires de Californie, ou les Indiens eux-mêmes, connaissaient l'existence de l'or, et la tenaient cachée, pour une raison ou pour une autre; mais le fait n'est nullement prouvé. Il paraît aussi invraisemblable que d'autres colons, notamment des Américains, aient eu conscience de la richesse des terres aurifères du pays, au moins sur toute son étendue. Ce n'est donc qu'à l'année 1848 et à la série des faits qu'on vient de raconter qu'il faut reporter une découverte qui eut un si grand retentissement dès l'origine, et qui allait remuer le monde.
II
L'ARRIVÉE DES ÉMIGRANTS.
La découverte de l'or, que Sutter et Marshall auraient sans doute voulu tenir secrète, ne tarda pas à être connue. Elle fut d'abord divulguée à San Francisco, modeste bourgade qu'on appelait alors _Yerba Buena_. Quelques centaines de marchands y étaient établis depuis 1836, entre autres des Américains, prématurément installés dans un pays dont leur gouvernement préparait la conquête.
De San Francisco la nouvelle se répandit dans les divers _ranchos_ ou fermes de Californie, alors aux mains des Mexicains, et dans les ports du littoral, comme Monterey, qui faisaient un certain commerce. Partout les Californiens abandonnèrent leurs demeures pour se ruer sur les _placers_. Puis les mille bouches de la renommée firent connaître la découverte de l'or à tous les coins de l'univers, d'où sortit une foule innombrable qui se dirigea vers la Californie.
Les Mexicains, qui venaient à point nommé de perdre ce sol qu'ils n'auraient pas su coloniser, se présentèrent les premiers. Beaucoup arrivèrent par terre, surtout de la Sonora, et, au nombre de dix à douze mille, fondèrent en Californie le camp des Sonoriens, qui a conservé leur nom, ou gardé du moins celui de Sonora. Avec eux accoururent en masse les Américains, auxquels la nature semblait avoir ménagé la découverte de l'or, au moment précis d'une conquête dont eux seuls pouvaient tirer parti. Le gouvernement de Washington n'avait été prévenu qu'à la fin de l'automne de 1848, et beaucoup d'Américains, pour gagner du temps, passèrent par les Montagnes-Rocheuses. D'autres traversèrent l'isthme de Panama, ou se décidèrent pour le voyage par le cap Horn, qui était alors de six mois. En même temps vinrent les Péruviens et les Chiliens, que leur métier de mineurs et surtout de laveurs d'or attirait comme les Mexicains. L'Europe, avertie la dernière, s'ébranla à son tour, et la France, l'Italie, l'Irlande, l'Allemagne tout entière vomirent leurs flots d'émigrants. Les pays immobiles de l'Asie s'émurent eux-mêmes, et la Chine vit successivement partir près de quarante mille de ses industrieux enfants. Enfin, des peuples qui n'avaient jamais voyagé, curieux pour la première fois, se confièrent au destin des flots. Resserrés dans leurs îles, qui les voyaient naître et mourir depuis le commencement du monde, les _Kanaks_ de l'Océanie passèrent eux aussi les mers, et abordèrent en Californie pour y prendre part à la curée. Tous les peuples furent en quelque sorte conviés, et aucun ne manqua à l'appel.
Les Chinois, les Océaniens, les Espagnols du Mexique, du Pérou et du Chili arrivèrent par le Pacifique aux eaux si calmes le long des côtes. L'Américain du Nord vint, comme nous l'avons dit, par terre ou par le cap Horn, dont il dut, comme l'Européen, affronter les tempêtes et les froids rigoureux. Mais bientôt une nouvelle voie s'ouvrit à ces émigrants de l'Atlantique: ce fut celle de l'isthme de Panama, qui abrégeait les distances de plus des deux tiers. La voie ferrée, que le génie hardi des Américains a jetée d'un rivage à l'autre des deux Océans, n'existait pas alors, et ce n'était qu'à force de temps et d'argent que l'on pouvait traverser l'isthme. Le chemin se faisait partie en barque sur le fleuve Chagres, partie à dos de mulet jusqu'à Panama. Le trajet durait quelquefois cinq à six jours, au milieu d'embarras et de dangers sans nombre. Indiens et nègres de mauvaise foi, caïmans voraces dans les eaux du Chagres, bêtes venimeuses le long des rives, moustiques dévorants dans l'air, se partageaient comme à l'envi la tâche de créer un enfer autour du pauvre voyageur. Il est vrai qu'une végétation luxuriante, des arbres toujours verts et d'espèces les plus variées, des fleurs d'une forme et d'un éclat particuliers à ces contrées, en un mot toutes les beautés dont la nature se revêt sous les tropiques, venaient à leur tour le distraire. Mais des pluies torrentielles inondaient le sol pendant plus de six mois de l'année, et, pour couronner l'œuvre, les fièvres pernicieuses de l'isthme faisaient des milliers de victimes parmi les émigrants. Ceux-ci arrivaient souvent à Panama exténués et sans ressources. Mais qu'importaient tant de misères? La soif de l'or en aurait fait braver bien d'autres!
Un service régulier de bateaux à vapeur ne tarda pas à être établi par les Américains. De New-York à Chagres, ce fut la compagnie de la malle maritime des États-Unis qui mit la première ses steamers en mouvement, et de San Francisco, la malle maritime du Pacifique, dont les deux premiers bateaux à vapeur, _California_ et _Oregon_, doublant le cap Horn, arrivaient à Panama d'abord, puis à San Francisco, dès les premiers mois de 1849. Ces demeures flottantes emportèrent, à des prix fort élevés, jusqu'à plus de 1,000 passagers à la fois. L'isthme mexicain de Tehuantepec fut aussi abordé, pour diminuer encore la longueur du voyage; de même que l'isthme de Nicaragua, dont on remonta une portion du fleuve San Juan, et dont le lac fut traversé en bateau à vapeur. Chacun put choisir sa route à son gré et sans trop attendre, car les départs se succédaient rapidement. Les navires anglais qui font le service de Southampton aux Antilles amenaient aussi à Chagres des flots d'Européens, qui de là gagnaient Panama. Ils se disputaient une place, un coin du steamer de San Francisco. Quand le navire, bourré d'émigrants, en laissait encore sur la plage, beaucoup de ces derniers, qui avaient hâte d'arriver ou qui craignaient de mourir en route, durent payer la cession d'un billet au double et au triple de sa valeur.
Cependant les travaux du chemin de fer de Panama étaient ardemment poursuivis. Ce hardi railway, projeté dès 1850, fut successivement livré à une circulation partielle en 1852 et en 1854, et enfin complétement terminé en janvier 1855. L'esprit si entreprenant des Américains pouvait seul mener à bonne fin une opération jusque-là déclarée impossible. Il est fâcheux toutefois que la voie n'ait été achevée que lorsque l'émigration européenne s'est presque entièrement arrêtée.
La ligne ferrée de Chagres ou Aspinwall à Panama mesure environ 80 kilomètres ou 20 lieues. La dépense a été de près de 32 millions de francs de notre monnaie, soit 400 francs par mètre. C'est plus que la dépense moyenne de nos chemins de fer européens. La somme paraît d'autant plus forte qu'il n'y a pas de gares intermédiaires, et que les travaux d'art le long de la voie sont très-peu considérables. Le sol vaseux sur lequel il a fallu s'établir et le prix excessif de la main-d'œuvre ont seuls occasionné le coût énorme du chemin de fer de Panama. Mais la dépense ne serait rien encore sans le nombre incalculable d'ouvriers qui ont succombé sous ce climat pestilentiel. On a compté les morts par plusieurs milliers à la fois, et la voix populaire dit que le nombre des traverses du chemin marque presque le nombre des victimes. C'est ainsi que les batailles de l'industrie comptent quelquefois leurs morts comme les batailles militaires.
Pendant que la route ferrée était en cours d'exécution, rien ne pouvait arrêter l'émigrant: ni les périls de la mer, ni les incertitudes d'un long voyage, ni les fièvres si dangereuses de l'isthme ou les tempêtes du cap Horn, ni les frais énormes du parcours. Rien ne devait mettre obstacle à l'ardeur de s'enrichir qui s'était emparée des masses. San Francisco, qui n'avait que 500 habitants en 1847, en comptait déjà 1,200 en 1849, dès la première arrivée des mineurs; et à la fin de cette même année, près de 100,000 chercheurs d'or arrivaient en Californie, dont plus de 80,000 Américains. En 1852, époque où le courant européen cessa d'agir, San Francisco ne possédait pas moins de 35,000 habitants, et la Californie en comptait déjà plus de 260,000 contre 10 à 15,000 seulement qu'elle en avait, non compris les Indiens, avant la découverte de l'or.
Il convient de s'arrêter à cette première étape, et d'assister à l'enfantement californien de 1849 à 1852, accompli au milieu de l'affluence toujours croissante des arrivants.
III
LES PREMIERS TEMPS DE SAN FRANCISCO.
L'enfantement de la Californie a été des plus difficiles. Tous les peuples se donnèrent rendez-vous sur les rives dorées du Pacifique; mais à part les Américains, dont beaucoup arrivaient surtout pour coloniser leur récente conquête, les autres races ne furent amenées que par la soif immodérée de l'or. Jamais l'_auri sacra fames_ du poëte ne fut d'une plus saisissante application.
Les colonies espagnoles, qui fournirent les premières leur contingent d'émigrants, n'envoyèrent pas ce qu'elles avaient de plus choisi. L'Espagnol des Amériques, comme celui d'Europe, ne voyage guère, et tout ce qui vint des républiques mexicaine, péruvienne ou chilienne, ne tarda pas à donner en Californie un triste échantillon du peu que vaut parfois l'espèce humaine.
Les diverses contrées de l'Europe se débarrassèrent également de types non moins déplorables. La France sortait à peine des journées de février et de juin 1848, et bon nombre d'émeutiers sans travail se transformèrent en chercheurs de pépites. Les compagnies ou agences d'émigration, aux noms pompeux de la _Toison d'or_ ou du _Lingot d'or_, recrutaient à tout prix des mineurs pour la Californie, et n'emportaient pas sur leurs navires l'élite de notre population.
L'Italie, que les récents événements de la Péninsule avaient bouleversée, donna de son côté un fort contingent à l'immigration californienne.
L'Irlande, que l'agitateur O'Connell venait de remuer si profondément, envoya aussi tous ses mécontents et ses affamés vers les rives du Pacifique.
Enfin l'Allemagne, que les troubles politiques de 1848 n'avaient pas épargnée, entra pour une proportion notable dans le mouvement qui poussait les peuples à la recherche fiévreuse de l'or.
Quelques _convicts_, échappés d'Australie, arrivèrent aussi de leur côté à San Francisco, comme pour compléter le singulier mélange de l'émigration européenne.
Tout ce monde ne formait pas un ensemble bien rassurant, car les Américains venus de l'Union n'étaient pas non plus de petits saints. Quand un déplacement s'opère aux États-Unis, il est d'usage que les _gamblers_ ou joueurs de profession, et les _loafers_, chevaliers d'industrie, vagabonds, oisifs de la pire espèce, se mettent aussitôt en mouvement. Ils se mêlèrent pour une forte part à la grande immigration californienne. Cette terrible engeance de fripons américains n'est pas encore éteinte en Californie. Le public les connaît, les journaux les désignent par leurs noms et leurs professions de _gamblers_ ou _loafers_, mais on les souffre, on les tolère. Ils sont restés fidèles au revolver, et l'on est assuré que dans une mauvaise affaire l'un d'eux se trouve toujours mêlé.
Parmi les arrivants des premiers jours, les émigrants honnêtes étaient-ils en majorité? C'est ce que l'on ne saurait dire. Toujours est-il, qu'à la fin de 1849, une population de plus de 100,000 âmes, venue de tous les coins de l'univers, sortie souvent des bas-fonds de la société, se trouva jetée brusquement dans un pays à peine conquis et pacifié, et qui ne jouissait encore d'aucune loi. De plus, aucune ville importante n'était édifiée, aucune disposition prise pour recevoir tant de gens différents. La Providence veilla sans doute, au moins dans une certaine mesure, à la naissance de la colonie, et l'énergie américaine fit le reste. Mais les commencements furent pénibles et même accompagnés, ainsi qu'on le verra plus loin, de calamités terribles.
Le plus pressant besoin de l'émigrant, en arrivant, était le soin de son installation, à moins qu'il ne partît aussitôt pour les mines. Les premiers qui débarquèrent durent camper sous des tentes, au bord de la mer, et pourvoir eux-mêmes à tous leurs besoins. Le Pérou et le Chili, qui reçoivent aujourd'hui des farines de la Californie, lui envoyaient alors leurs blés. Des navires européens arrivaient aussi, chargés d'émigrants d'abord, puis de marchandises de toutes sortes, et souvent de maisons de bois prêtes à être montées sur place.
Chacun, à cette époque, vivait entièrement à sa guise, en payant tout au poids de l'or. Un œuf valait jusqu'à 5 francs, une poule jusqu'à 50. Le prix de la journée de l'ouvrier était d'ailleurs en proportion, et le dernier des manœuvres ne se dérangeait pas à moins de 5 francs l'heure. Quant à ceux qui avaient un métier, le salaire de leur journée variait entre 100 et 150 francs. Heureux temps que beaucoup regrettent aujourd'hui, car on travaillait alors aussi peu que l'on gagnait beaucoup.
Il y avait confusion entière dans les monnaies, et le dernier élément d'appoint était le _quarter_ américain, pièce d'argent qui vaut vingt-cinq sous. On ne daignait pas s'arrêter au _bit_ ou au _real_, moitié du quarter, et encore moins regardait-on au _dime_, l'équivalent de notre pièce de dix sous. La monnaie de cuivre était conspuée, et n'a pas encore fait, du reste, son apparition officielle dans le monde californien. On prétend qu'elle amènerait la diminution des salaires et de l'intérêt de l'argent. La pièce de un franc passait alors pour un quarter, malgré une différence en moins de vingt pour cent. Avec certaines pièces allemandes, qui ne représentaient qu'une valeur inférieure à un franc, la différence était plus grande encore, et beaucoup de ces pièces étaient en outre de mauvais aloi. Tout a été réglementé depuis; mais qui s'arrêtait alors à ces écarts et au titre de la monnaie, sinon quelques banquiers, avant tout hommes d'argent et avides? Quelques-uns allèrent jusqu'à commander en Europe des chargements spéciaux de pièces d'infime valeur pour les écouler ensuite avec prime sur la place de San Francisco. Ils retirèrent de très-gros bénéfices de cette fraude, eux qui déjà prêtaient leurs capitaux à dix et quinze pour cent par mois: c'était, au reste, à cette époque, le taux normal de l'intérêt à San Francisco.
Bientôt les Californiens frappèrent leur monnaie nationale, l'octogone, pièce lourde et de forme incommode. Le chiffre de la valeur était gravé d'un côté; de l'autre, il n'y avait rien. Cette monnaie était faite de l'or des mines non raffiné, et jouissait de plus ou moins de crédit, suivant le nom du banquier ou du négociant qui l'émettait. La valeur nominale était de 50 ou de 100 dollars, suivant le module, c'est-à-dire de 250 ou de 500 fr.
L'octogone portait quelquefois sur la face l'aigle américaine, aux ailes éployées, tenant les foudres dans ses serres, et environnée de ses fidèles étoiles, dont chacune représente un État de l'Union. D'autres fois, c'était le phénix, renaissant de ses cendres, en l'honneur des villes californiennes toujours incendiées, toujours immédiatement rebâties. Parfois aussi Minerve, sortant tout armée de la tête de Jupiter, le casque en tête et la lance à la main, venait rappeler aux Californiens les incroyables progrès de leur État dès sa naissance. Sur quelques médailles, l'ours de Californie, errant autour des mines, signifiait l'état sauvage du pays à l'arrivée des premiers colons. Ces emblèmes, ces allégories ont, du reste, successivement paru sur le sceau de l'État californien; mais l'hôtel des monnaies de San Francisco, établi dès 1852, ne les a pas conservés, et la monnaie qu'on frappe en Californie est la même que celle de tous les autres États de l'Union.
J'ai dit que les premiers émigrants qui s'arrêtaient à San Francisco campaient sous des tentes au bord du rivage, faute de maisons préparées pour les recevoir. Cet état transitoire ne pouvait durer. Quelques maisons ne tardèrent pas à s'élever, édifiées par les Américains, qui bâtissent presque toutes leurs demeures en bois avec tant de rapidité et d'élégance. Les rues furent jalonnées, et la ville tirée au cordeau de façon à représenter un damier, comme la plupart des villes des États-Unis. On vit alors, comme dans toutes les cités naissantes, des rues sans maison et des maisons sans rue, sauf à tout réunir et niveler plus tard. Les terrains acquirent une valeur énorme, et les dunes, les montagnes de sable autour de San Francisco se vendirent à des prix fabuleux. La plupart des propriétaires n'avaient d'autre titre que celui de _squatters_ ou de premiers occupants, mais les lois américaines le respectent dans la formation de chaque nouvel État.
Les navires qui arrivaient à San Francisco de tous les points du globe ne trouvaient plus aucun fret de retour; car, à