Chapter 11 of 12 · 3989 words · ~20 min read

Part 11

Brusquement, se précisait devant ses yeux une image d’Uni jusqu’alors refoulée, d’une Uni sans sweater, sans lainages, nue et livrée aux caresses de l’eau.

Avec la même soudaineté, le froid décor de la Norvège, ses pistes blanches, ses châlets frangés de glace faisaient place à une chambre tiède où le soleil du matin pénétrait hardiment. D’une valise ouverte, du linge léger se répandait. L’air sentait le tapis chaud et le radiateur. Sur le lit, jetée par le travers, la robe qu’Uni venait de quitter avait une attitude abandonnée de sieste.

--Jérôme, appela la voix d’Uni, ne voyez-vous pas l’eau de Cologne dans un petit bouteille dedans mon sac?

--Dans votre sac? demanda-t-il en rougissant à la voix de cette jeune fille nue.

--Donnez-la-moi, je vous prie.

--Mais... Oui, tout de suite.

Il était si troublé qu’il ne parvenait pas à ouvrir la trousse et que, l’ayant ouverte, il n’osait toucher le flacon.

«Je ne peux pourtant pas le lui donner moi-même», se disait-il.

Comme il était à méditer, les jambes défaillantes, le cœur battant dans la gorge, Uni renouvela sa demande.

--Je n’arrive pas à mettre la main dessus, dit-il en refermant la trousse.

Un grand bruit d’eau se fit entendre du côté de la salle de bain et Uni apparut, quelques secondes après, enveloppée d’un peignoir en tissu éponge, une serviette nouée autour de la tête, les pieds nus dans des sandales en paille de riz.

Elle ouvrit le sac, y prit l’objet, le posa sur la table.

--Voilà, dit-elle.

Ses chevilles mouillées brillaient dans un rayon de soleil. Elle sentait le hammam, l’ondée de printemps. L’instant était poudré de vapeur d’eau. Au même moment, la musique de la Garde Royale, fifres et tambours, défilait sur la place. C’était à perdre la tête.

--Maintenant, dit Uni, un bon frictionnement et après ça la gymnastique.

Elle tira d’une mallette deux moufles de crin dont elle se ganta.

--C’est Peter Christiansen qui a appris à moi la manière des boxeurs pour le frictionnement. C’est de commencer les jambes d’abord, ensuite les genoux, et puis...

--Et puis? fit Jérôme avec ce qui lui restait de voix.

--Et puis, on va vite aux bras, aux épaules, pour que le sang il fait la course à travers le corps. C’est très bon. N’est-ce pas la manière que vous avez?

Elle versa de l’eau de Cologne sur ses gants et dénoua la ceinture de son peignoir.

Jérôme se tourna vers la fenêtre, s’aplatit comme une mouche contre la vitre et donna une attention passionnée aux dolmans écarlates de la Garde.

L’odeur de la friction emplissait la pièce. On commence les jambes d’abord... Les soldats danois manœuvrent aussi bien que les soldats de bois de Balieff. Ensuite les genoux... Mais les fifres conviendraient mieux à la conduite d’un troupeau de chèvres qu’à l’entraînement d’une troupe guerrière... Et puis, on va vite aux bras...

--Ne voulez-vous pas voir, dit Uni, la cicatrice sur mon cœur que je vous parlais dans le train?

--Oh! s’exclama Jérôme, le nez sur le carreau. Comme c’est curieux! Le tambour-major est boiteux.

Tous les moyens étaient bons pour tirer son amour d’un danger mortel. Un trouble détestable était en lui. S’il se retournait, c’en était fait de sa blanche aventure, de ce chef-d’œuvre de cristallisation romanesque. Ce fut une bataille difficile entre des dolmans rouges et un peignoir blanc.

--Elle n’est pas tellement si grande, insistait Uni, mais elle est justement ici où il bat mon cœur.

--Il ne boite pas beaucoup, disait Jérôme, mais pour un tambour-major...

Ce fut la Garde qui l’emporta.

Uni voulut voir ce qui captivait l’attention de son fiancé au point qu’il se désintéressât des traces d’une blessure qui eût pu lui être fatale, et, pour s’approcher de la fenêtre, elle renoua la cordelière de son peignoir.

Jérôme sauta dans la chambre voisine, tomba dans un fauteuil. Il était touché. Une fourmilière dans le cerveau, un tison sous chaque paupière, il sentait courir dans son sang des feux nouveaux.

* * * * *

Quand ils eurent terminé, lui sa toilette, elle sa gymnastique, ils s’en furent, chacun de son côté; Uni chez ses amis Gude, Jérôme vers le théâtre Dagmar.

Il allait par les rues, le nez au vent, le chapeau sur l’œil. Il goûtait la douceur de cette ville sans neige, sans verglas. Les dalles du trottoir sonnaient clair sous ses talons. Il s’arrêtait aux devantures des chemisiers, des bottiers. Il reçut un choc agréable au cœur en apercevant à l’agence Bennett une affiche des _Loire’s Castles_. Il dévisageait les femmes. Elles étaient élégantes, bien chaussées; beaucoup étaient jolies, avec des cheveux châtains, des yeux bleus. Il reçut des regards furtifs, aussi vite effacés qu’esquissés; il en gardait un émoi à fleur de peau qu’il tentait de renouveler à chaque jolie passante. Il prit un porto au Bodega de l’Oestergade, s’informa des plaisirs de Copenhague auprès du barman, apprit qu’on ne s’y ennuyait pas, qu’on y trouvait des dames serviables avec des dessous de soie, des joues peintes et de secrètes spécialités comme à Paris.

Chez le directeur du Dagmar, il discuta son contrat point par point, traita en couronnes ce que l’autre lui offrait en francs, s’assura un nombre élevé de représentations, des décors dont il esquissa le projet, une distribution de choix. Il désira voir le portrait des comédiennes qui joueraient sa pièce, élimina la première à cause de son nez, «trop long, disait-il, pour un rôle aussi court», fit des réserves sur l’âge de la seconde, mit dans sa poche la photographie de la troisième qu’il jugea ravissante.

Il retrouva Uni chez les Gude, à l’heure du déjeuner. La table était servie à la française, c’est-à-dire qu’on mangea les huîtres avant le rôt et la confiture au dessert. Il fut abondant, spirituel, aimable, prodigua des compliments à M. Gude sur la qualité de ses vins, à Mme Gude sur l’élégance des Danoises. Uni et son amie Helen se rappelaient, avec des éclats de rire, des souvenirs de Lausanne.

M. Gude avait habité longtemps Paris.

--La plus belle ville du monde, dit-il.

--N’est-ce pas? fit Jérôme.

--Je demeurais à Montparnasse.

--C’est comme moi.

Ils évoquèrent le quartier qui leur était cher, la rue Boulard où il y a, au printemps, des pruniers en fleurs dans les jardins, la fête du Lion de Belfort, la boutique du marchand de poissons rouges de la rue de Rennes, où l’on rencontre Matisse.

M. Gude, enchanté, trinquait avec Jérôme, lui promettait de l’aller voir à Paris.

--Vous y rentrerez bientôt? demanda-t-il.

--Oui, dit Jérôme, dans quelques jours.

--Après votre mariage, peut-être?

--Oui, oui, après mon...

Il ne pensait déjà plus au petit châlet blanc avec des chambranles rouge vif.

* * * * *

Tout le reste de la journée, il parla de M. Gude à Uni avec enthousiasme. Il y avait longtemps qu’il n’avait rencontré un homme ayant autant de goût. D’ailleurs, Copenhague était une ville où régnait le bon ton. «Par moments, disait-il, on se croirait à Paris.»

Ils dînèrent dans un restaurant de musique et de fleurs, où des jeunes gens et leurs compagnes buvaient à la même coupe et mêlaient leurs jambes sous les tables. Uni n’était pas la plus jolie, mais elle avait le teint le plus frais, et le champagne mettait des étoiles dans ses yeux. Ils dansèrent. Et quand la musique eut joué cette valse, _What I’ll do?_ qui mêle et noue les corps comme de souples rubans, Jérôme dit en s’asseyant:

--Il n’y a pas d’exercice du corps plus agréable que la danse.

--Même la boxe? s’étonna Uni.

--La boxe? Je n’y entends rien de rien.

--Comment vous dites? Je croyais que vous êtes un fort boxeur.

--Oui. C’est-à-dire que... enfin... Mais la danse!

--Moi, dit Uni, je préfère à boxer qu’à danser.

«Il est vrai, pensait Jérôme, qu’elle ne danse pas très bien.»

Il regardait les autres couples qui rythmaient un tango. Dans cette salle à girandoles, les plaisirs de la vie lui paraissaient n’avoir de valeur qu’autant qu’ils résultaient d’une foule de combinaisons difficiles, minutieuses et appliquées comme les pas de ce tango. Il déplorait qu’on ne se lançât pas d’une table à l’autre des balles de coton multicolores, prétextes à intrigues, qu’un danseur ne vînt pas inviter Uni, tandis que lui-même ferait danser la petite brune en robe cyclamen de la table voisine.

Il éprouvait de la lassitude à vivre dans un sentiment simple. Uni manifestait, au contraire, un plaisir bruyant à s’amuser de peu. Comme elle ne pouvait mêler, à son habitude, les éléments du dessert à ceux des hors-d’œuvre, elle associait dans son verre le Saint-Estèphe au Moët et Chandon.

--Peter Christiansen, disait-elle, il met le tabac pour le nez dans le champagne. Il dit que c’est la façon la plus bonne à se cuiter.

Elle avait trouvé un jeu: elle plantait son coude sur la table, Jérôme devait lui rabattre le bras à droite ou à gauche. Il n’y parvenait naturellement pas. Elle tirait de sa victoire une fierté qui se traduisait par des exclamations dont la salle s’amusait.

--J’aime de faire la bombe, disait-elle.

Jérôme sentait entre elle et lui la présence d’un danger. Il glissait dans ce malaise qui saisit les gens du désert à l’approche du simoun. Il était partagé entre l’envie de pleurer, l’envie de tout casser et l’envie de danser avec la robe cyclamen. C’est à ce dernier parti qu’il s’arrêta. Il lia conversation avec son voisin, qui se trouva enchanté de rencontrer un Parisien, présenta sa compagne et parla de Montmartre. La jeune femme, invitée, accepta de danser. Elle le faisait avec grâce. Elle dansait, les yeux mi-clos, la taille renversée; on eût dit qu’elle faisait à un ravisseur l’abandon de son corps fragile. Elle répondait avec confusion aux compliments de Jérôme. Il lui posa des questions; il apprit qu’elle aimait la musique de Massenet, les romans qui font pleurer, qu’elle ne pratiquait aucun sport.

«Elle est charmante», se disait-il.

Il avait beaucoup moins envie de briser la vaisselle.

Il la reconduisit à sa table et lui donna la plus grande part de son attention pendant le reste de la soirée.

* * * * *

Il était tard quand Jérôme et Uni rentrèrent à leur hôtel.

Uni passa par la chambre de Jérôme pour gagner la sienne.

--Bonsoir, Uni, dit Jérôme.

--Je n’ai pas l’envie pour dormir, fit-elle.

Elle jeta son manteau sur le lit de Jérôme, alluma une cigarette.

--Quel bon soirée!

Elle allait d’une chambre à l’autre, disparaissait un instant, revenait, les pieds nus dans des mules. Elle sifflait _What I’ll do?_ disparaissait de nouveau, se taisait. Jérôme n’entendait plus alors que des bruits légers de linge froissé, de jarretelles heurtées. Puis elle apparaissait dans un déshabillé blanc qui lui descendait jusqu’aux pieds; elle ressemblait à l’ange de l’Annonciation.

--Bon soirée! répétait-elle. On s’a bien amusé.

Elle s’asseyait sur le lit.

--Ne faites-vous pas la toilette, maintenant? demandait-elle.

--Tout à l’heure...

Elle retournait à d’autres apprêts, remuait de l’eau dans la salle de bain, s’y attardait.

«Mon Dieu! se disait Jérôme, va-t-elle me demander l’eau de Cologne?...»

Non. Mais elle revenait, enveloppée de ce parfum de pluie tiède, qui était comme une émanation de son corps. Elle était parée pour la nuit. Elle s’inquiétait de ce que Jérôme ne le fût pas.

--Dormez-vous dans le smoking? dit-elle en riant.

Elle lui dénouait sa cravate; elle dévissait la perle de son plastron.

Puis, elle sautait sur le lit, s’y étendait, les jambes pendantes; ses mules tombaient. Jérôme n’avait pas la ressource d’aller voir manœuvrer la garde; il baissait les yeux, fixait la pointe de ses escarpins. Il était ailleurs.

Des images disparaissaient l’une après l’autre au tournant de sa mémoire. C’était d’abord une Uni accoudée au bastingage d’un navire: un rayon de lune lui touchait les cheveux; elle s’évaporait, pour réapparaître dans un couloir de chemin de fer, elle croquait du chocolat, elle sortait de pension, elle avait encore de l’encre aux doigts; et puis elle fixait sous ses pieds des planchettes magiques, elle sautait par dessus les montagnes, elle montait jusqu’aux astres, elle retombait sans bruit dans un jardin de neige; celle-là mit plus de temps que les autres à disparaître, elle se retourna, agita la main, et puis il ne la vit plus. Il y en avait d’autres qui passaient vite, comme des silhouettes d’ombres chinoises, une qui dansait sur les parquets de chêne d’une maison opulente, une qui se glissait derrière des pots de fleurs, une autre qui battait des mains dans un théâtre. La dernière qui apparut était étendue sur le divan d’une chambre de jeune fille, elle lui ouvrait ses bras, elle le tutoyait.

--Jérôme, dit Uni, en s’accoudant sur l’oreiller, tu es dans le rêve?

Il leva les yeux sur elle.

--C’était donc un rêve? fit-il.

Elle éclata de rire, sauta sur le tapis et passant son bras autour du cou de Jérôme:

--Hello! Jérôme, vous n’avez pas la tête forte pour le champagne.

Elle ajouta d’une voix presque dure:

--Embrasse-moi.

Jérôme lui baisa les joues.

--Allons, bonsoir, dit-il avec une sorte de brusquerie.

--Oh! fit-elle en laissant tomber les bras. Qu’est-ce que vous dites?

Elle vit que ce n’était pas par plaisanterie qu’il parlait ainsi. Elle mit ces façons singulières sur le compte de la «bombe», et passa dans sa chambre sans fermer la porte.

* * * * *

Quand il fut couché, il se laissa aller à la douceur d’être seul. Il songeait aux Danoises dans leurs vertes îles plates. Elles devaient avoir des grâces d’algue marine, une voix comme celle du vent de mer au creux des coquillages. Il avait toujours eu pour elles une secrète préférence...

Il soupira en songeant à toutes ses préférées qui reposaient maintenant dans Copenhague endormie.

--Eho!... eho!... eho!... fit la voix d’Uni dans la chambre à côté, Jérôme, ne dormez-vous pas?

--Non...

--Il fait tellement si chaud à ce pays...

--N’est-ce pas? C’est délicieux.

Elle n’était pas de cet avis. Elle cuisait. Elle avait rejeté ses couvertures, ôté _son_ chemise; elle brûlait encore.

Elle avala un verre d’eau. Puis elle se tut. Jérôme reprit le fil de sa rêverie.

... Ce sont des sentimentales. D’ailleurs, Ophélie... Ophélie était une Danoise, une Danoise qui dénouait ses cheveux sur le miroir des fontaines, qui s’exprimait en vers, qui est morte d’amour. Elle aurait, elle aussi, aimé la musique de Massenet, les romans qui font pleurer...

--Eho!... eho!... eho!...

--Oui...

--Jérôme, je pense une chose. Peut-être vous n’avez jamais été fiancé.

--Moi, fiancé? Mais non, voyons!

Il fit cette réponse avec une impatience si vive dans la voix qu’il en eut de la confusion. Il se reprit et dit avec une douceur mal ajustée à son état d’âme:

--Je vous attendais, Uni, comme vous m’avez attendu.

Uni eut, derrière la cloison, un petit rire en trois notes, flûté comme un chant de fauvette.

--Oh! moi, j’ai eu un fiancé déjà.

Jérôme cessa tout à fait de penser à Ophélie.

Il se dressa sur son oreiller.

--Quoi? que dites-vous? Vous avez été fiancée?

--Mais oui, fit-elle étonnée de cet éclat, avec Peter.

--Peter?

--Hé bien! Peter Christiansen.

--Quoi! vous l’avez aimé?

--Mais oui. Et après, je ne l’ai plus aimé. Il s’est fiancé à Gerda.

--Quelle Gerda?

--Gerda, la fiancée d’Axel.

Elle répondait avec une voix d’eau de source. Elle racontait ses fiançailles avec le fils du vieux peintre, comme s’il s’agissait d’une histoire de flottage de bois. C’était avant son départ pour Lausanne. Ils avaient été fiancés pendant quelques semaines; ç’avait été un bon temps. Ils avaient fait ensemble le voyage de Stockholm, visité la Dalécarlie, et puis... «Et puis, un jour, on avait déjeuné à la forêt, dans la saison que la Norvège est en fleurs. Ils étaient beaucoup des amis avec nous, et Gerda Josefsen était là. Elle a ri avec Peter. Elle a fait la course avec lui, monté dessus les arbres. Et après, Peter m’a dit: «J’aime Gerda, je te rends la parole.»

Elle s’arrêta, comme si l’histoire était terminée.

--Comment, fit Jérôme, c’est tout?

--Bien sûr. Il n’aimait plus moi. J’ai rendu la parole, mais...

--Mais?

--Mais dans les jours avant Noël, il a rendu la parole à Gerda et il a voulu reprendre sa fiançaille avec moi. C’est le moment que vous avez demandé que je suis votre femme, alors...

Il y eut un instant de silence dans l’obscurité des deux chambres. Puis elle reprit:

--Mais si vous n’avez pas été fiancé jamais, peut-être vous ne connaissez pas ce que c’est l’amour.

--Non, dit Jérôme rageusement, je vous attendais pour me l’apprendre.

--Oh! je veux bien, dit-elle de sa voix transparente.

Il entendit qu’elle se levait.

Il se jeta vers la porte qu’il ferma au verrou, retomba sur son lit et, serrant dans ses bras le manteau qu’elle avait laissé là, le couvrit de ses larmes comme la dépouille inerte d’une fiancée morte.

XXI

Il passa la nuit à récupérer et à réadapter les éléments de sa personnalité dispersés entre la Mer du Nord, Oslo, Lysaker et le Sund.

Comme un archéologue rassemble les débris d’une statue, épars sur un champ de fouilles, ainsi Jérôme faisait d’émouvantes découvertes: il retrouvait sur le pont d’un navire l’inconstance de son cœur; sous la neige d’une allée son sensualisme; dans le studio d’une romancière sa vanité d’auteur, dans une chambre de jeune fille son culte de l’indépendance; sous une armoire à glace son affection pour Jean Sarment; ici et là, un peu partout, sur les coussins d’un compartiment de chemin de fer, sous diverses tables de banquet, tout ce qu’il avait renié de ses goûts les plus chers.

Après quoi, réajusté aux formes de son moi véritable, décidé à mettre fin à son erreur norvégienne et tout prêt à se jeter dans une aventure dont le folklore danois ferait les frais, il frappa à la porte d’Uni.

--Io!

--Bonjour, Uni.

--Hello, Jérôme!

Il se trouva en face d’une grande fille aux cheveux pâles, aux yeux d’anisette à l’eau, d’un type nordique assez banal, qui fumait un grossier tabac français en se livrant devant la glace à des mouvements de gymnastique.

Elle lui tendit une main franche.

--Comment vous allez, pauvre petit?

Et elle reprit ses mouvements d’extension latérale des jambes.

Jérôme, intimidé par cette gymnaste qu’il reconnaissait mal, bredouilla qu’il avait peu dormi, qu’il se sentait fatigué, que ces climats du Nord ne lui réussissaient pas...

--Il faut que vous faites beaucoup de la gymnastique, interrompit Uni, vous n’êtes pas un homme fort.

--Moi? fit Jérôme froissé. Je vous assure bien qu’en France...

Uni s’arrêta dans ses exercices et posa sur lui un regard chargé d’une sorte de pitié.

--Jérôme, vous dites beaucoup des choses, mais vous ne faites pas. Et quand vous devez faire, vous connaissez seulement de pleurer. Vous n’êtes pas un fiancé pour moi. Je vous rends la parole.

--Uni!... s’écria-t-il, comme s’il jouait une scène de troisième acte.

Il avait du dépit. Il espérait des larmes, des supplications, du pathétique. Il obtenait des conseils de culture physique.

Il ne parvenait même pas à s’attendrir sur lui-même, à extérioriser du chagrin, à mettre de la tristesse dans l’air.

Pour tout dire, il aurait bien voulu faire de cette grande fille son amie, lui raconter sa blanche aventure au pays des neiges. «Figurez-vous... Elle s’appelait Uni, comme vous...» De tomber amoureux d’elle, il n’était pas question. On ne saurait aimer une jeune fille qui s’adonne à la gymnique et au tabac caporal. Mais d’avoir une amie forte, bien équilibrée, et dont il ne risquait pas de s’éprendre avait toujours été son rêve.

Quand elle eut fini d’assouplir ses épaules et les ligaments de ses genoux, elle ouvrit l’armoire, en sortit des mouchoirs, des lingeries qu’elle jeta sur la table, des robes qu’elle posa sur le lit.

Elle faisait ses bagages.

--Vous partez? demanda Jérôme, déçu qu’elle le quittât au moment où il sentait naître ce besoin d’amitié.

--J’irai maintenant à la maison Gude, répondit-elle.

Elle enfouissait dans ses valises, pêle-mêle, dans l’ordre où ils tombaient sous sa main, les souliers, les chapeaux, les gants de crin.

--Ils sont charmants, ces Gude, fit remarquer Jérôme pour dire quelque chose. Et leur fille est ravissante.

Uni interrompit sa besogne, s’assit sur un coin de la table. Une lumière soudaine semblait s’être faite dans son esprit.

--Trouvez-vous Helen ravissante?

--Oui, enfin... Elle est gentille.

--Je veux bien lui dire cela.

--Pourquoi donc?

--Je pense parce que vous avez de l’amour pour elle.

--Quelle idée!

--Pourquoi vous n’avez pas dit cette chose à moi hier?

--Mais, voyons, à quoi pensez-vous? Je trouve votre amie jolie, voilà tout.

Uni l’observa un long moment.

--Comme les Français ils sont drôles! fit-elle.

Elle n’en savait pas plus sur cette race déconcertante qu’au jour de sa première sortie à skis avec Jérôme. Les Français, ce sont des hommes qui disent aux jeunes filles qu’elles sont ravissantes et puis... voilà tout.

Elle pressa ses préparatifs de départ. Une à une furent ensevelies dans les valises longues et étroites comme des cercueils, en robe de mousseline bleue l’Uni de la nuit de Noël, en sweater jaune l’Uni du _Jupiter_, en peignoir éponge l’Uni de Copenhague, sans que Jérôme éprouvât, devant un spectacle aussi cruel, d’autre sentiment que la déception de perdre une camarade qui poussait l’abnégation jusqu’à lui offrir sa meilleure amie en échange d’elle-même.

Quand les bagages furent enlevés, qu’elle eut mis son manteau, son chapeau, qu’elle fut redevenue Mlle Hansen, étudiante en astronomie, elle dit à Jérôme, en lui tendant la main:

--Vraiment, ne voulez-vous pas souper ce soir avec Helen et moi? Elle aime les garçons du Sud, elle sait de rire avec eux.

Jérôme répondit qu’il partirait le soir même pour Oslo.

--C’est dommage, dit-elle, on s’aurait bien amusé.

XXII

Il traversa Oslo sans reconnaître Christiania et s’en fut droit chez Mme Krag chercher auprès de cette mère compréhensive des clartés sur les événements de Copenhague.

Il lui conta comment, après avoir passé la soirée ensemble au restaurant, Uni et lui étaient rentrés à leur hôtel; comment Uni, vêtue d’une légère chemise de linon et d’une paire de mules, l’avait bientôt rejoint dans sa chambre; comment elle lui avait dénoué sa cravate, comment il l’avait renvoyée chez elle, comment elle lui avait avoué à travers la cloison qu’elle avait été fiancée à Peter Christiansen, duquel elle tenait la façon de se frictionner le corps depuis les pieds jusqu’aux épaules, de mêler le tabac à priser au champagne et de consacrer le temps des fiançailles à des études qu’elle lui proposa d’aborder le soir même avec elle; comment il avait refusé la leçon et comment Uni, le lendemain, lui avait rendu sa parole.

--En somme, dit Mme Krag, vous avez manqué à tous vos devoirs.

--Ah! par exemple...

--Jérôme, toute sagesse vient de l’Orient. Écoutez l’enseignement de Tagore: ce qui importe ce sont nos actions, non le résultat de nos actions.

--Hé bien?

--Dans la pratique de l’amour, vous vous rencontrez à chaque tournant avec la nature humaine et vous croyez tout arranger en fermant les yeux.

--Devais-je les ouvrir?

--Oui, Jérôme, quand tombaient les vêtements de la coutume, quand s’ouvraient les voiles de l’habitude.

--Mais, Madame, c’étaient des voiles de jeune fille.

--Hé bien! cher garçon, cette jeune fille n’était-elle pas votre fiancée?

«Quoi? se disait Jérôme. Cette mère me reproche d’avoir respecté sa fille!»

Mme Krag développa des principes d’eugénisme qui déroutèrent toutes les idées que Jérôme se faisait des fiançailles. Elle posa qu’à la base du mariage était la vérité, que rien ne saurait demeurer caché entre deux êtres qui se choisissent librement. Elle n’eut pas de mot pour qualifier cette coutume des vieilles civilisations qui consiste à unir pour la vie deux inconnus, à jeter dans le lit nuptial un homme en habit noir et une jeune fille voilée, à dire à celle-ci: «Tu es sa femme», à celui-là: «Tu es son mari», avant que leurs goûts, leurs affinités, leurs convenances physiques se soient affrontés dans un essai loyal.