Part 2
Du choc qu’il avait reçu la veille sur le pont du _Jupiter_ il gardait une meurtrissure, dont il souhaitait, par une sournoise complicité avec les faiblesses de sa nature, qu’elle s’étendît, qu’elle l’envahît. Il passa le reste de la matinée à errer à travers Bergen, en quête de la moindre impression qui pût raviver sa blessure. Il dévisageait les femmes, découvrant en celle-ci le bleu des yeux d’Uni, en celle-là le rouge de ses lèvres, mais le regard, le sourire, quelles misérables contrefaçons! Il écoutait le son de leur voix: aucune n’était dans le ton.
Quand il fut las de poursuivre de vaines et partielles ressemblances, il se mit en quête de la Norvège avec la passion d’un archéologue s’attaquant aux secrets d’un hypogée. A peine commençait-il des recherches qui s’annonçaient laborieuses qu’il tomba sur Einar Magnussen, lequel s’empara de son bras et ne le lâcha de la journée.
* * * * *
Le lendemain matin, par la faute de la «Ligue pour la revision des lois anti-alcooliques» qui ne voulait pas le laisser partir avant d’avoir obtenu son agrément à sa nomination de membre d’honneur de la ligue, il arriva au train juste à temps pour sauter dans le compartiment où Magnussen l’appelait à grands gestes.
* * * * *
--Voilà une belle cascade, dit-il au bout d’un instant.
Le train, s’éloignant de Bergen, pénétrait dans un de ces paysages de keepsake où l’on voit, gravée sur acier, une dame en robe d’organdi, qui se promène, un alpenstock à la main, parmi des montagnes excessivement pittoresques.
--Elle est de 30.000 chevaux, jeta Magnussen en soufflant avec fierté la fumée de son cigare.
--Ah! fit Jérôme qui prenait la houille blanche pour de l’eau.
--... et au capital de _Krone_ cinq millions, poursuivit cet homme impitoyable.
«Je ne parlerai plus à ce publiciste, se dit Jérôme. Il met les chutes d’eau en portefeuille.»
Et il songeait à Mlle Hansen, si sensible aux spectacles de la nature. Hélas! la retrouverait-il jamais dans ce pays couvert de forêts, hérissé de montagnes, d’ailleurs envahi par la neige? Ses regards plongeaient dans les ravins, fouillaient les clairières. Tel était l’état d’exaltation imaginative, où il vivait habituellement, que la pensée de la jeune fille, égarée dans des gorges sauvages, lui venait plus naturellement à esprit que la probabilité de la rencontrer dans le train. Il fallut que le désir d’éviter la conversation terre à terre de Magnussen le poussât à faire un tour dans les couloirs pour que cette miraculeuse rencontre se produisît.
Car c’était bien elle, Uni Hansen, qu’il aperçut au moment où il passait d’un wagon dans l’autre. Et c’était si bien elle qu’il recula jusqu’au soufflet pour prendre le temps de s’adapter à cette soudaine réalité. Quand le bouillonnement de ses idées se fut calmé, il résolut de ne pas laisser échapper cette seconde occasion qu’il avait de faire entendre son amour à Mlle Hansen. Il établit son plan d’attaque. Quoiqu’il ne fût pas novice sur ce point, il balançait, dans son soufflet, entre deux manières: l’aveu brutal ou l’insinuation. Après en avoir référé à ses souvenirs d’Ibsen, où il ne découvrit aucun Français qui fût amoureux d’une demoiselle norvégienne et tînt à le lui déclarer dans un wagon de chemin de fer, il estima qu’avec une Nordique il valait mieux procéder par allusion, symbole et métaphore, et qu’un incident de voyage, un aspect du paysage lui offriraient l’occasion d’un aveu.
Restait le compagnon d’Uni, à supposer qu’il fût avec elle dans le train.
«Qui peut bien être celui-là? se demandait Jérôme avec la désinvolture d’un homme certain de réussir dans une entreprise. Un fiancé? Un flirt? Un parent?»
Un parent? Il s’assurerait sa sympathie. Un flirt? Peuh! il le neutraliserait. Un fiancé? Eh bien!... un fiancé?... Heu... Un fiancé?... Diable!
Ce fiancé barrait soudain la route à son audace. Et, pour réfléchir plus commodément, Jérôme rebroussa chemin, gagna son compartiment.
--Monsieur, demanda-t-il à Magnussen, me direz-vous comment les jeunes filles de ce pays entendent l’amour?
--Entendent l’amour? répéta Magnussen. Hé bien! en y prêtant l’oreille.
Il partit d’un grand éclat de rire.
--Je veux dire, reprit Jérôme, est-ce qu’elles l’écoutent volontiers?
--Absolument oui, quand c’est le fiancé qui parle.
--Le fiancé?...
--Vous savez, c’est la tradition ici: on s’aime, on se fiance.
«Cet homme doit avoir des filles», se dit Jérôme.
Puis à haute voix:
--C’est, à peu de chose près, le sentiment des parents français; mais il n’y paraît guère dans la pratique car, pour les jeunes filles, ce n’est pas quand elles sont fiancées qu’elles écoutent le plus passionnément celui qui leur parle d’amour.
Jérôme exprimait là une opinion d’un tour purement romanesque: il savait bien que les demoiselles de Langeais ne donneraient pas le bout de leur doigt à baiser sans qu’on y eût passé l’anneau des fiançailles. Mais, dans son esprit, pour que les jeunes filles valussent qu’on s’y arrêtât, il les fallait pathétiques comme Hermione, touchantes comme Junie, fatales comme Juliette, en un mot théâtrales. Et ce n’était pas ce qui le surprenait le moins dans son aventure du _Jupiter_ que sa vie fût bouleversée par une jeune fille qui préférait Jack London à Musset.
Cependant le train courait sur les flancs d’une montagne difficile, se mouvait sourdement dans un couloir de neige, passait d’un tunnel à l’autre, inscrivant dans l’œil des voyageurs les traits noirs, les espaces blancs d’un langage Morse, auquel Jérôme s’en remit finalement pour décider de son sort: il se jura qu’au signe de la lettre U,--deux tunnels courts, un tunnel long,--il rejoindrait Uni Hansen.
--Mes filles qui ont habité Paris, disait Einar Magnussen, m’ont affirmé que les jeunes hommes les courtisaient, leur cherchaient même des baisers, sans leur parler mariage. C’est une coutume curieuse et véritablement difficile à accommoder à une société démocratique.
«Un long, un court,» notait Jérôme, trop absorbé par les tunnels pour suivre Magnussen.
--Songez, Monsieur l’auteur, que la femme a chez nous, en amour, comme en toutes choses, des droits égaux à ceux de l’homme. Je dirai même qu’en raison des nobles risques de la maternité...
--U!... s’écria Jérôme, comme le train sortait d’un tunnel interminable.
Il bondit hors du compartiment, bouscula le contrôleur, franchit le soufflet, pénétra dans le wagon voisin et aperçut Mlle Hansen, toujours à la même place dans le couloir, le dos tourné au paysage, attentive à délivrer de sa tunique argentée une croquette de chocolat.
--Ah! Mademoiselle, fit-il tout essoufflé, comme votre pays est beau! Ces chaos de rochers, ces sapins... Ah! ces sapins...
--Oui, dit Uni Hansen toute à sa minutieuse besogne, il y a beaucoup des pierres et des arbres.
--Et puis ces tunnels qui écrivent sur le flanc des montagnes des U, des J... Mais je ne vous ai pas demandé de vos nouvelles. Vous allez bien depuis cette belle soirée?...
--Belle! fit-elle en riant. Je n’ai pas trouvé ainsi. J’étais tellement malade!
--Mon Dieu, vous avez été souffrante?
--Oui, le mal de la mer. Et j’ai resté dans le lit hier tout le jour. Mais, je vous prie, acceptez un de ces croquets de chocolat. Ils viennent depuis Lausanne. C’est mon amie Margaret qui me les a fait cadeau au perron du départ, avec tout le pensionnat qui était là. Elle avait beaucoup du chagrin, elle jetait des soupirs pareils que la locomotive.
Jérôme prit un chocolat, le croqua, fit des mines de gourmet.
--Il est à la noisette, dit-il, j’adore ça.
Il eût été au savon qu’il ne l’en eût pas moins adoré. Et pour se mettre à l’unisson des sentiments de la jeune fille, il se donna un air mélancolique, gagna par un souterrain le quai de Lausanne, se joignit aux pensionnaires.
--Pauvre Margaret! fit-il dans un soupir.
--Oh! je ne la reverrai jamais. Elle est fiancée avec un officier dans les Indes. Il faut mettre l’oubli sur elle et manger son chocolat.
--C’est ça, approuva Jérôme, il faut oublier Margaret.
Il aurait bien voulu lui demander si elle n’était pas fiancée, elle aussi, car s’il oubliait Margaret d’un cœur si léger, il n’oubliait pas son rival, dont il venait d’apercevoir par la portière du compartiment le profil détesté penché sur un magazine.
--Mademoiselle, commença-t-il...
Il ne pouvait se décider à poser la question, l’avalait quand elle venait à ses dents, se donnait des délais, comptait jusqu’à dix, puis de dix à un. Il prolongeait sa lâche et délicieuse ignorance.
«Je pourrais, se disait-il, la prier de me présenter. Mais de quoi aurais-je l’air?»
Il guettait, à travers les vitres, une montagne symbolique, quelque assemblage de roches allégorique, un aspect de la nature qui la mît sur la voie de son tourment, lui fît comprendre qu’il l’aimait et qu’il était jaloux.
Il maudissait la neige de masquer le visage des choses, le ciel d’être sans nuage.
Enfin, avisant une cabane posée à la lisière d’un bois:
--Voilà une chaumière, dit-il. En France, quand nous rencontrons une chaumière, nous pensons au cœur que nous voudrions y abriter.
Il se trouva romance au dernier degré, rougit de sa déchéance, se crut perdu.
--En Norvège, dit Mlle Hansen, ils sont pour les chasseurs. On construit ces petites huttes avec les troncs du sapin et on glisse la mousse entre pour empêcher le vent qu’il passe. Mon père avait plusieurs huttes dans les forêts de Namdalen pour chasser les élans.
--Les élans, dit Jérôme, qui songeait à ceux de son cœur, j’en connais qu’on ne chasse pas facilement.
--Vous dites exactement. Les plus rusés échappent à l’affût et passent ici où on ne les attend pas.
--Hélas! soupira Jérôme, ils font comme ceux dont je parle.
Uni Hansen gardait un front serein sous les à-peu-près désespérés de Jérôme.
--Mademoiselle, demanda-t-il d’un ton de très vif intérêt, accompagnez-vous Monsieur votre père dans ses chasses?
--Non, répondit-elle; maintenant mon père habite dans l’Afrique et il chasse la baleine dans la mer du Congo.
--Du Congo! s’exclama Jérôme. Qu’est-ce que les baleines vont donc faire si loin de leurs mers natales?
--Je ne sais pas, dit-elle. Mais mon frère vous dira cette chose.
Elle se pencha vers le compartiment et appela:
--Axel, tu veux dire à ce monsieur français cela que les baleines vont faire sur le Congo où papa les chasse?
--Leurs petits, répondit le jeune homme au magazine.
--C’est leurs petits qu’elles vont faire, répéta-t-elle à Jérôme qui ne l’écoutait plus.
Axel, son frère!... Chères baleines! Chers petits des baleines!
Cher Axel! quel garçon sympathique, et intelligent! En savait-il des choses! Le Congo, la parturition des cétacés... Jérôme voulait lui sauter au cou, le serrer dans ses bras, le tutoyer, l’inviter pour le soir même au Café de Paris, lui confier son argent, ses secrets, son amour pour Mlle Uni.
Il s’approcha de lui, lui prit les deux mains.
--Monsieur dit-il, quelle jolie cravate vous avez!
Mais c’était la sœur qu’il trouvait jolie.
Elle vint s’asseoir auprès d’eux, prit une cigarette dans l’étui de son frère, l’offrit à Jérôme, en prit une seconde, les alluma et dit:
--C’est le caporal, je préfère lui que tous les autres.
--Moi aussi, fit Jérôme qui ne fumait que des tabacs doux.
--Elle est dans les couleurs de mon club, expliquait Axel Hansen répondant au compliment de Jérôme.
Il se plongea de nouveau dans sa lecture.
--Ah! Mademoiselle, s’écria Jérôme, Monsieur Axel est donc votre frère! Si je l’avais su plus tôt, j’aurais passé sur le _Jupiter_ la plus belle soirée de ma vie...
Mlle Hansen l’écoutait en répandant par ses minces narines des nuages de fumée.
--... et je n’aurais pas connu cette affreuse solitude du cœur...
--Je comprends, dit la jeune fille, vous n’aviez pas un ami pour boire ensemble.
--C’est cela même, fit Jérôme avec enthousiasme.
«Quelle innocence, se disait-il, quelle fraîcheur d’âme!»
Il courut vers son compartiment, prit ses valises.
--Excusez-moi, dit-il à Magnussen, j’ai retrouvé un de mes bons amis et sa sœur; ils insistent pour m’avoir auprès d’eux.
Il rejoignit ses bons amis, apprit qu’Axel Hansen était secrétaire de l’armateur B. J. Stav, qu’il revenait de Londres, où il avait traité des affaires d’affrètement, qu’il sautait 32 m. à skis, qu’il s’entraînait pour les 40 m.
III
«_Morgenbladet! Tidens Tegn! Aftenposten!_»
Dans cet heureux pays où il ne se passe rien, le chœur des petits crieurs de journaux domine les bruits de la ville.
Après une nuit d’un sommeil encombré de baleines, Jérôme quitta l’hôtel, dès l’aube, impatient de croiser des passants coiffés de bonnets de fourrure, de rencontrer des traîneaux à clochettes, des attelages de chiens esquimaux, de respirer l’air que respiraient des lèvres chéries, quand, posant le pied sur le trottoir, c’est lui-même qu’il croisa, contre lui-même qu’il buta, comme si vingt miroirs lui renvoyaient son image: sur chacune des feuilles, que les petits vendeurs agitaient sous ses yeux, figurait un Jérôme de face, de profil, en pied, en buste, détachant un front soucieux, un regard préoccupé sur le tambour de porte de l’hôtel de Bergen.
La presse de Christiania députait cent mille Jérômes pour accueillir Jérôme.
«On n’est jamais si bien servi que par soi-même,» pensait-il.
Il salua d’un sourire familier la foule des Jérômes maussades, aspira largement l’air frais de cette ville de bon accueil et s’élança à la découverte de la Norvège. Quoi qu’il fît pour trouver sur son chemin des marchands de peaux d’ours, de morue sèche, de renne boucané, la rue lui imposait des bureaux de change, des salons de coiffure, des magasins de cigares; mais, comme on glisse sur les petits défauts d’un beau visage, il passait outre, s’exaltait sur la faible clarté du soleil aux approches de midi, humait avec délices l’odeur de saumure et de goudron qui venait du port. Il foulait la croûte de neige maculée des trottoirs comme le premier tronçon de la route vers le pôle. Il était aveugle aux chapeaux melons des passants, sourd aux trompes des autos.
Il était amoureux de la Norvège comme il l’était d’Uni Hansen, en raison d’un faisceau d’idées préconçues, c’est-à-dire avec fanatisme. Il lui fallait toute la sagacité que développent, à l’ordinaire, les sentiments de cette espèce pour la retrouver dispersée, ici et là, en petites touches qui lui faisaient découvrir le sens nordique de la ville, comme le texte caché d’un cryptogramme apparaît aux yeux d’un initié par les jours d’une grille. Négligeant les _safety razors_ du friseur, les muguets du fleuriste, les oranges, les kakis du fruitier espagnol, les femmes brunes et les tramways bleus, placés là pour dérouter un novice, il ne retenait que les signes utiles à sa découverte, comme les bottes fourrées des élégantes, les sacs en peau de mouton d’où sortait la tête blonde d’un bébé, le plissement lapon des yeux d’un colporteur.
Ce que son regard pourtant n’arrivait pas à éviter, c’étaient ces Jérômes en veston cintré, le chapeau sur l’œil, la canne au bras, bien Français en somme, que lui imposaient les journaux.
«_Dagbladet!... Dagbladet!..._» glapissaient maintenant les gamins.
C’étaient les éditions de midi que s’arrachaient des gens affamés de nouvelles, après un jeûne de plusieurs heures. Avec quelle hâte ils dévoraient cette pâture internationale, ce bulletin de santé du Président de l’U. R. S. S., cette réponse du Reich au mémorandum des Alliés, cette arrivée à Londres du Ministre d’Australie, cette mise en chantier d’un croiseur japonais!
Jérôme acheta un numéro. Il goûtait au fond de lui-même cette gloire d’un jour qui le mêlait aux événements du globe, mais, à fleur de cœur, il n’était pas sans craindre l’effet que produiraient sur Mlle Hansen ces portraits maltraités par la pâte grossière des journaux. Il eût aimé imaginer la jeune fille découpant les Jérômes du _Tidens Tegn_, d’_Aftenposten_, les glissant entre les feuillets d’un livre, entre ses mouchoirs dans son armoire, les montrant à sa meilleure amie: «Il est mieux que cela, tu sais.»
Saisi par le froid, il ne poussa pas plus loin son exploration. Il eut l’impression subite d’avoir perdu son nez. Il se regarda dans la glace d’une vitrine, aperçut cet objet tout blanc au milieu d’un visage violet, se rappela des histoires de nez gelé que les passants vous frictionnent avec de la neige, revint en hâte sur ses pas et pénétra dans le hall de l’hôtel au moment où ses oreilles et la plupart de ses doigts disparaissaient à leur tour.
--Il fait froid, Monsieur l’auteur, lui dit le portier en manière de politesse.
--Peuh! fit Jérôme qui venait de consulter le thermomètre, à peine −25°!...
Rien de ce qui marquait la proximité du pôle et l’idée qu’il s’était faite de l’hiver nordique n’était assez accusé à son goût.
Il s’installa sous les palmiers du fumoir; son nez reprit du ton, ses oreilles refleurirent. Et il attendit. C’était une habitude qu’il partageait avec ceux dont on dit que tout leur réussit. C’est aussi la façon d’agir qui donne le moins de déboires aux imaginatifs. Il attendait que les choses s’arrangeassent d’elles-mêmes, que la porte s’ouvrît et que celle dont il était venu chercher l’amour en Norvège tombât dans ses bras.
Ce n’était pas si mal calculé.
Au bout d’un instant, un groom vint l’aviser, dans une langue inconnue qu’il jugea ravissante et qu’il comprit sans effort, que Mme Clara Berg le mandait au téléphone.
«Mon Dieu, se dit-il, c’est ma traductrice. Liquidons-la au plus vite...»
Il pénétra dans la cabine.
--...
--Lui-même, Madame.
--...
--Mille fois trop aimable. Vraiment, je ne...
--...
--Oh! encyclopédique, c’est beaucoup dire.
--...
--Ossendowski? Mahatma Ghandi? Oui, en effet. Mais je ne les connais pas personnellement.
--...
--Les journalistes ont exagéré, Madame.
--...
--Par téléphone, ce serait un peu long à développer. En principe, je ne vois pas d’inconvénient à ce que l’homme se nourrisse de végétaux.
--...
--C’est cela, nous en parlerons tout à l’heure de vive voix.
--...
--Je n’ai pas moins de hâte à connaître la traductrice de _Littérature_. Au revoir, Madame. J’attends ici M. votre fils, puisque vous voulez bien le charger de me guider jusqu’à vous.
«Que diable les journaux ont-ils pu me faire dire?» se demandait Jérôme qui sortait de la cabine, économiste, sociologue, géographe et théosophe.
Il ramassa les gazettes éparses sur les tables du fumoir. En des manchettes sensationnelles son nom figurait parmi des mots obscurs. Il fit venir le portier.
--Mon ami, dit-il, que signifient ces assemblages de lettres auxquels mon nom est mêlé?
L’autre traduisit d’une voix que le respect rendait grave et la prévision d’un pourboire exclamative.
LE DOCTEUR JÉRÔME ET L’OCCUPATION DE LA RIVE GAUCHE DU RHIN.
L’ITINÉRAIRE DU DOCTEUR OSSENDOWSKI CRITIQUÉ PAR LE DOCTEUR JÉRÔME.
UN FRANÇAIS FÉMINISTE: JÉRÔME.
OPINION DU DRAMATURGE JÉRÔME SUR LE NATIONALISME HINDOU.
--Arrêtez! fit Jérôme épouvanté.
Il se sentit perdu aux yeux de Mlle Hansen. Qu’allait-elle penser de ce prosaïsme ridicule? Elle renierait l’ennuyeux monsieur qui avait une opinion sur le nationalisme hindou. Et, à sa meilleure amie lui demandant: «Tu le connais?--Vaguement», répondrait-elle.
Maudits fussent les journalistes qui n’avaient pas compris la nuance de ses propos et que l’on peut assaisonner une interview de quelques paradoxes sur l’hindouisme, sans être un docteur en philosophie!
* * * * *
A la fin du voyage, dans l’enchantement de l’amitié naissante, il avait été convenu avec Axel et sa sœur qu’on se retrouverait à Christiania, que Jérôme serait présenté à leur mère, qu’on l’initierait à la pratique de la _kjaelke_, qui est une sorte de luge avec laquelle on... Non, il ne leur offrirait pas le spectacle d’un théosophe en luge. Tout était à recommencer. Il lui faudrait dès aujourd’hui effacer la fâcheuse impression, regagner une à une les positions d’approche si vivement conquises dans la journée d’hier. O revers de la gloire!...
--Bonjour! fit un homme d’aspect polaire qui venait, en trois bonds, de pénétrer dans le fumoir. Ma mère m’envoie. L’auto est devant la porte. Venez-vous?
Il dépouilla ses mains et son crâne hérissés de fourrures.
--Monsieur Axel! Vous? s’écria Jérôme. Êtes-vous donc le fils de Mme Clara Berg?
--Je suis.
--Et Mlle Uni est sa fille?
--Elle est.
--Oh!
Il y avait dans ce «oh!» une joie de l’espèce qui fait peur.
--Alors, questionna Jérôme, Mme Clara Berg est donc Mme Hansen?
--Elle n’est pas.
--Mais...
--Elle est Mme Krag et le ministre Krag est son mari.
--Pourtant, Clara Berg...
--C’est son nom de demoiselle pour écrire les livres.
--J’y suis, fit Jérôme du ton d’Archimède sortant de sa baignoire. M. Krag est son second mari.
--Il n’est pas.
--...
--Il est le quatrième. Allons-nous?
Il donna des tapes joyeuses dans le dos de Jérôme, le poussa vers la porte, le jeta dans la voiture et démarra dans un style de film américain.
IV
Mme Krag accueillit Jérôme entre les colonnes d’un portique ionique qui précédait sa maison.
--Bonjour, lui dit-elle, comme si elle l’avait vu la veille.
Elle lui tendit la main. Jérôme qui s’inclinait pour la baiser, en reçut la vigoureuse secousse sur le menton.
Il avait préparé un compliment.
--Madame..., commença-t-il.
--Ah! fit-elle, comme c’est intéressant ce que vous avez dit de Mahatma Gandhi au _Tidens Tegn_!
--... l’émoi que j’éprouve en franchissant le seuil de votre demeure...
--Vous dites, Jérôme?
--Que mon émotion, ma joie, en pénétrant dans cette maison...
--Oui, entrez donc. Il fait si froid.
--... n’ont de comparables que celles que j’ai ressenties en rencontrant Mlle votre fille sur le pont du navire qui...
--Ma fille! C’est juste. Elle m’a dit un mot de cette rencontre. Mais je n’avais pas compris qu’il s’agissait de vous.
--Pourtant, M. Axel...
--Axel, dit Mme Krag en se tournant vers son fils qui s’éloignait, M. Jérôme est-il donc ce Français dont tu me parlais?
--Il est.
--Tiens!
Ils pénétrèrent dans un vestibule orné de tulipes rares et d’une statue polyédrique de Zadkine. Tout en parlant, Mme Krag aidait Jérôme à se débarrasser de la pelisse qu’Axel lui avait jetée sur les épaules.
C’était une petite femme d’une cinquantaine d’années avec des bandeaux blonds, des taches de rousseur, des yeux bridés. Dans sa robe de lainage, elle avait l’apparence d’une ménagère entendue aux soins de la maison et faisant son ordinaire de la lecture de la Bible.
--C’est Vénus, dit-elle à Jérôme qui regardait la statue d’or de l’entrée. Elle est la gardienne du foyer, la puissance avec qui il faut compter. Mais, pour en venir à _Littérature_, j’ai écarté de mon texte toutes les petites phrases inutiles dont les Français fleurissent leur langage. C’est, je crois, ce que vous appelez des civilités. Ce sont des gentillesses qui cachent le plus souvent une hypocrisie sans borne.
--Permettez, Madame, quand elles s’adressent à une personne de votre qualité...
--Tenez, fit-elle en riant, en voilà une.
Elle le précéda dans une pièce dont l’aspect polaire enchanta Jérôme. Elle était tendue d’une étoffe claire à ramages d’argent. L’éclairage en était donné par des blocs de cristal dépoli disposés au ras du sol, par des appliques de verre hérissant dans les angles leurs lames comme des glaçons. Les sièges profonds et bas étaient recouverts d’un tissu de métal blanc. Le tapis d’un ton de neige fondante s’ornait de cercles et de paraboles si semblables à ceux qui tendent leurs mailles sur les limites boréennes des mappemondes que Jérôme, en le foulant, crut poser, à la suite du commodore Peary, le pied sur le pôle Nord.
--Quel joli décor! s’écria-t-il.
--Il est de Paul Poiret, absolument, n’est-ce pas, au goût français du jour. Ah! parlez-moi de Paris. J’y ai longtemps vécu. C’est le cerveau du monde. On dit que c’est au restaurant du «Bœuf sur le toit» que s’élaborent les idées neuves et de là véritablement que partent les directives de la pensée moderne. De mon temps, l’élite se groupait à la «Closerie des Lilas» où l’on écoutait Paul Fort pendant que les poètes buvaient l’absinthe. C’est une coutume heureusement abolie. Par le rapport de l’«Union internationale des Sociétés de Tempérance», je sais que le signe de l’Étoile Bleue marque la plupart des restaurants où se réunit maintenant la jeunesse française. Dites-moi, Jérôme, le «Bœuf sur le toit» est-il tout à fait sec?