Chapter 3 of 12 · 3971 words · ~20 min read

Part 3

--Mon Dieu... oui et non. C’est un endroit encore assez humide.

--C’est bon. Nous dirigerons sur ce point quelques-uns de nos propagandistes de la «Ligue d’abstinence». Êtes-vous abstinent, Jérôme?

--Heu...

--Non? Vous le deviendrez. A ce propos, j’ai retranché de notre pièce les nombreuses allusions aux boissons fermentées qui s’y trouvaient.

--Comment, il est question de spiritueux dans _Littérature_?

--Pardon, pardon... Quand Florian dit à Clarisse: «Je bois avec ivresse à la coupe des plaisirs», n’est-ce pas une allusion? Quand Clarisse se grise de grand air, quand...

--Mais...

--Ces idées-là, la femme d’un Ministre d’État ne peut pas les laisser passer à la scène.

--C’est juste, dit Jérôme qui cherchait à orienter la conversation sur un sujet moins sec.

Il sauta sur l’occasion que lui fournissait un bref silence de Mme Krag pour s’informer de Mlle Hansen. Quelle joie pour la mère de revoir sa fille après une aussi longue absence! L’avait-elle trouvée grandie? Avait-elle été satisfaite de ses progrès en français? Comme les Suisses s’y entendent pour l’éducation des jeunes filles! Mais certainement, par ce qu’il avait appris d’Einar Magnussen, les Norvégiens s’y entendent mieux encore.

Mme Krag l’interrompit.

--Avez-vous une philosophie de la vie, Jérôme? J’ai hâte de la connaître.

--C’est-à-dire, fit Jérôme embarrassé, que...

--Pour moi, je tiens pour vaine toute action qui ne porte pas dans ses fins le bonheur d’autrui.

--Ah! Madame, je partage vos idées sur le bonheur du prochain.

--Ma fille Uni,--mais vous a-t-elle dit qu’elle revenait de Lausanne?

--Certes, puisque...

--... a vu le cher Romain Rolland qui, pour avoir prêché l’amour...

--L’amour!...

--... souffre un exil injuste.

Mme Krag avait une propension à la verbosité qui l’amenait à aborder plusieurs sujets à la fois, les développant par alinéas alternés, les reprenant à la virgule où elle les avait laissés, passant de Romain Rolland à l’Étoile Bleue, de l’Étoile Bleue à _Littérature_, revenant à Romain Rolland, comme un jongleur saisit de la main gauche, toujours dans le même ordre, le parapluie, la chaise, le cigare que libère sa main droite.

--Mon troisième mari, le philosophe Kaï Kielland, disait-elle, enseignait que le bonheur réside dans l’absence de passion. Je n’ai pu supporter plus d’une année l’expérience de son impassibilité. C’est la forme la plus cruelle de l’égoïsme. Mon amie Sofie Paulsen, qui l’a épousé après moi, est sa femme depuis dix ans. Comment expliquez-vous cela?

--Il est certain, dit Jérôme rêveusement, que le cœur a des raisons...

--Le cœur n’a jamais de raisons.

Et elle partit dans un discours d’un ordre si général que Jérôme put tout à loisir s’abandonner à ces conjectures d’un ordre particulier. Il fixait sur les portes du salon un regard chargé de rayons cathodiques. Derrière ces panneaux, son bonheur aux yeux bleus allait et venait. Uni respirait. Uni se mouvait. Elle avait retrouvé sa chambre de jeune fille, son lit étroit, ses photos de vacances, où il y avait des garçons en pantalon blanc, des filles grimaçant sous le soleil ardent des plages. Pensait-elle à lui? Mais oui... Il la voyait tenant à la main un journal du matin, prenant des ciseaux, découpant un des portraits de son ami, haussant les épaules en riant aux «opinions du Dr Jérôme», épinglant l’image à côté de la glace.

Mme Krag, pendant ce temps, développait sur l’altruisme des vues très élevées où elle rejoignait Çakountala et Mme Séverine.

Vint une servante qui prononça quelques mots dont Jérôme induisit que ce pouvait bien être du déjeuner qu’il s’agissait.

--La diversité des langues, discourait Mme Krag, engendre les guerres. L’espéranto les abolira. Je suis espérantiste. Ne l’êtes-vous pas?

Elle prit Jérôme par le bras et l’entraîna dans une pièce fleurie de jacinthes et de bégonias roses, où il y avait une table chargée de tranches de saumon, de pots de confiture, de homards froids, de salades, de harengs fumés, de plum-pudding, de langues de mouton, de galettes beurrées, de jambon, de fromage, avec diverses bouteilles de vin de Bordeaux, de bière et d’eau de Farris.

Uni et son frère entrèrent par la porte opposée, lui la tenant par la taille, elle lissant à deux mains ses cheveux tirés.

--Hello! fit la jeune fille en brisant les doigts de Jérôme, Axel a tout raconté à moi. Comme elle disait, Miss Régina, le hasard il dispose de nous...

--Comme dans un roman, remarqua Jérôme transporté.

--Non, c’est meilleur de dire comme dans un almanach. Je voulais demander à vous de venir faire le sport dimanche à Holmenkollen, et vous êtes chez maman: c’est une facilitation pour prendre le rendez-vous.

Elle s’était assise, avait allumé une cigarette et mangeait une langue de mouton sur une tranche de pudding.

Elle expliqua à sa mère que Monsieur était très fort en boxe française, qu’il voulait chasser l’élan, harponner la baleine, qu’il aimait par-dessus tout le sport et qu’il écrivait des comédies par passe-temps.

--Vous n’avez pas dit à moi rien de _Littérature_, reprocha-t-elle à Jérôme.

--Je pensais à autre chose, dit-il.

Comme il n’avait pas les habitudes du pays et qu’autour de la table chacun se servait, il copiait ses gestes sur ceux d’Uni: il but d’un trait un verre de bière, étendit sur une feuille de galette une tranche de jambon qu’il enduisit de confitures.

--C’est délicieux, disait-il.

Mme Krag développait des considérations sur la doctrine végétarienne dont elle était fervente, subordonnait le génie de Pythagore à l’usage que ce philosophe faisait des épinards, et avançait sur la métempsychose des suggestions si hardies que Jérôme, en mordant son jambon, pensa planter la dent dans un de ses grands-oncles connu en famille pour sa paillardise.

--Le végétarisme, enseignait-elle, allège et rafraîchit le corps, dont toute la force et la chaleur se portent à l’esprit. C’est un dogme qui exige de durs sacrifices: j’ai dû me démarier de Nils Hansen parce qu’il continua de pratiquer la chasse et la pêche après ma conversion.

Jérôme regardait Axel qui extrayait la chair nacrée de la pince d’un homard, Uni qui roulait sur sa fourchette une lèche de saumon fumé. Il regardait aussi leur mère qui grignotait une grappe de raisin sec.

«Cette dame végétarienne, pensait-il, est sans autorité sur ses enfants.»

Et, comme elle ne lui apparaissait plus comme un obstacle sérieux au développement de ses amours, il se permit de la contredire, lança d’un ton léger quelques aphorismes sur la bonne chère, les plaisirs de la pêche, la belle humeur des vignerons et, se tournant vers Uni:

--N’êtes-vous pas de mon avis, Mademoiselle? dit-il.

--Moi, répondit-elle, j’aime beaucoup à pêcher le saumon. C’est un sport difficile et attractif.

--N’est-ce pas?

--Aimez-vous aussi cette pêche?

--Beaucoup, fit Jérôme qui aimait tout ce qu’elle aimait.

Puis, s’adressant à Axel qui se taisait mais buvait bien:

--La bière de Norvège est remarquable.

--Non, dit Axel, le whisky d’Écosse est absolument plus remarquable.

Mme Krag souriait sans tristesse, respectant les convictions de ses enfants, comme ils respectaient les siennes, mais aussi sans que son zèle de propagandiste se relâchât.

--L’eau de Farris, dit-elle d’une voix douce, est une boisson philosophique. C’est elle que boivent ici les professeurs, les ministres, le poète Olaf Olafsen, les peintres Sund, Larsen, l’élite...

--Oui, maman, dit Axel, mais avec le whisky dedans.

Il riait à gorge ouverte, tapotait familièrement sa mère sur l’épaule, l’enlaçait d’un bras, la secouait avec toutes les marques d’une tendresse vigoureuse.

Quand Jérôme apprit qu’il s’agissait d’une eau minérale, jaillie du sol même de la Norvège, il désira la goûter et lui trouva, en effet, «quelque chose de tout à fait agréable».

--Vous pratiquez le ski? lui demanda Uni sur ce ton d’interrogation qui décèle à l’avance une réponse affirmative.

--J’y suis moyen, répondit Jérôme qui gardait quelques souvenirs de vacances de Noël passées à Chamonix. Mais, s’empressa-t-il d’ajouter, j’ai une bonne raquette au tennis.

--Peuh! fit Uni, c’est un sport pour les bras. Le sport vrai, c’est avec les jambes.

Elle lui fixa rendez-vous pour le dimanche suivant à Holmenkollen et quitta la salle à manger dans une pirouette, pour se rendre, dit-elle, à son cours d’astronomie.

Axel sortit à son tour, laissant Jérôme en tête-à-tête avec Mme Krag et les problèmes de la métapsychique.

Tandis que cette zélatrice infatigable l’entreprenait sur la clairaudiance, dont la pratique permet aux initiés d’entendre la pensée des autres, le cœur de Jérôme roulait sur les traces d’Uni et la rejoignait dans un paysage de neige, sous un sapin propice à un premier aveu. Il parlait à la jeune fille le langage des amants, lui posait des questions passionnées, lui adressait à la fois des prières et de tendres reproches, sans que Mme Krag, malgré la clairaudiance, perdît de la sérénité de ses traits. Tout à son ardente déclaration, il s’agenouillait dans la neige, s’y attardait, prenait un rhume.

Il éternua.

Mme Krag, aveugle comme toutes les mères, alla fermer la porte restée ouverte.

Mais cette porte se rouvrit aussitôt et donna passage à un homme jeune, aux yeux rieurs, aux gestes vifs, qui s’inclina à plusieurs reprises devant Jérôme et lui tendit une main chaleureuse.

--Mon mari, Ministre Henrik Krag, présenta Mme Krag.

Par sa mimique et ses exclamations, il fit comprendre à Jérôme le plaisir qu’il avait à le saluer, et combien il était confus de ne pouvoir exprimer en français les sentiments dont son cœur débordait.

Il prit sur la table une assiette et quelques feuilles de salade qu’il mangea, debout, sans plus s’occuper de son hôte ni de sa femme.

V

Jérôme était l’homme du jour.

Le peuple norvégien lui faisait sentir de la façon la plus flatteuse l’orgueil qu’il avait à le posséder. L’Université l’invitait à prendre la parole sur Henry Becque au Grand Amphithéâtre, l’Académie Ouvrière à faire une leçon sur Barbusse, les Amis de l’Art français à traiter de la cinquième époque de Picasso. De nombreux particuliers le priaient à souper. Enfin le Directeur du Théâtre National, M. Johan Johannessen, lui adressait message sur message en le priant de venir s’entendre avec lui pour commencer les répétitions de «Littérature».

Jérôme, embarrassé de répondre à tant d’inconnus, décida de faire visite à M. le Ministre de France, par courtoisie d’abord, ensuite pour s’informer des usages de la ville.

Après avoir hésité longtemps devant une maison de modeste apparence, où il découvrit enfin, sur une plaque de cuivre oxydé les mots «Légation de France», il sonna et se fit annoncer.

Un garçon somnolent le fit entrer dans une pièce sans beauté, où il le laissa dans la compagnie d’une Terpsichore en biscuit de Sèvres et d’un _Président Carnot inaugurant les travaux de l’Exposition de 1889_. Il entendit les pas s’éloigner, une porte s’ouvrir et tout retomba dans le silence. On le fit longtemps attendre. L’air sentait la poussière. Un jour gris tombait sur les sièges de reps usagé. La table de drap vert offrait comme nourriture à la persévérance des visiteurs des numéros périmés de l’_Exportateur Français_. Jérôme, au bout d’un instant, se crut chez le dentiste de Langeais: il attendait son tour en feuilletant des vieux _Monde Illustré_, maudissait le patient qui l’avait précédé et commençait à souffrir des dents, quand il fut introduit auprès de M. de la Boudinière, premier secrétaire, qui le pria de lui exposer brièvement l’objet de sa visite.

Jérôme, pensant que le garçon avait omis son nom, se présenta et crut que cela suffirait pour que ce Français de Norvège se jetât dans ses bras, lui offrît ses services et le proposât sur-le-champ pour une distinction honorifique auprès du gouvernement de Sa Majesté.

--M. Jérôme, fit M. de la Boudinière avec une sorte de familiarité, que désirez-vous?

--Je désire, répondit Jérôme, présenter mes devoirs au Ministre.

--M. le Ministre ne reçoit que sur demande écrite. Mais peut-être s’agit-il d’affaires commerciales? Dans ce cas, veuillez vous adresser à notre consul.

--Monsieur, je suis auteur dramatique. Les journaux ont fait quelque bruit autour de mon arrivée...

--Les journaux? Quels journaux?

M. de la Boudinière ajusta son monocle, examina Jérôme, le trouva bien chaussé. Il le prit en sympathie.

--Alors, vous êtes auteur dramatique? Hé! que diable venez-vous faire dans ce pays?

Jérôme lui dit deux mots de _Littérature_, que cette pièce avait été jouée au Pigeonnier, que...

--Le Pigeonnier? Attendez donc, fit M. de la Boudinière, n’est-ce pas une petite scène où l’on joue de temps à autre d’aimables loufoqueries?

--Oui, dit Jérôme, de Vildrac, de Romains...

--Connais pas. Vous savez, moi, les métèques...

Il fit un geste qui signifiait qu’il ne pouvait les sentir.

--Et, poursuivit-il, vous pensez donner votre comédie à Christiania?

--Au Théâtre National.

--Fichtre! Mais asseyez-vous donc.

«Cet ignorant, pensait Jérôme, peut m’être utile. Je dois le ménager.»

Il crut le flatter en lui faisant des compliments sur le pays où ce diplomate représentait la France.

--La Norvège? interrompit M. de la Boudinière. Vous en déchanterez bien vite: pas de Cour, pas de société. Le roi vit en famille. Personne ne reçoit.

--Je veux parler des beautés naturelles du pays: ces montagnes, ces lacs, ces forêts...

--Oui, j’en ai entendu dire du bien par mes collègues de la légation britannique. L’un d’eux ne va-t-il pas jusqu’à parcourir les environs, chaussé de ces lames de bois qui font fureur ici! Il faut convenir que les Britanniques n’ont pas le sens du ridicule. Quand vous aurez vu les femmes se montrer en public affublées de ces instruments-là, nous reparlerons des beautés naturelles de la Norvège.

--Ah! Monsieur, s’écria Jérôme, les Norvégiennes sont charmantes!

M. de la Boudinière eut pour Jérôme un sourire de pitié.

Ainsi renseigné, Jérôme pensa qu’il en savait assez ou qu’il valait mieux ne pas en écouter davantage. Il se leva; M. de la Boudinière voulut le retenir.

--Jouez-vous le mah-jong? demanda l’attaché.

--Je n’y entends rien, répondit Jérôme qui était peu habile à ce jeu chinois.

M. de la Boudinière se leva à son tour, le reconduisit à la porte avec des grâces et des compliments et lui offrit ses services pour l’introduire dans les deux ou trois maisons de la ville où l’on avait quelques usages.

* * * * *

Quand il fut dans la rue, Jérôme respira largement l’air du pays d’Uni et se dirigea vers le théâtre. La route était difficile, bossuée de neige; les passants courbés sous les traits de la bise, marchaient d’un pas rapide; les arbres étaient durcis par le gel. Jérôme trouvait que tout était au mieux pourvu que les gens qu’il croisait ne lui proposassent pas une partie de mah-jong.

Il parvint ainsi à un monument dont la façade à colonnes, la couverture à coupole et l’isolement magnifique annonçaient un théâtre d’importance. Par habitude, il y pénétra, gagna les couloirs de l’administration, franchit sans hésiter une porte entre dix autres, et entra dans une pièce où un homme, soudain jeté hors de son fauteuil, le reçut dans ses bras ouverts, le salua avec des exclamations, des interjections, tout le vocabulaire international de la surprise et de l’enthousiasme, le précipita dans un fauteuil de cuir et lui prépara un whisky and soda.

Depuis deux jours et trois nuits, le directeur Johan Johannessen attendait Jérôme en buvant des alcools. Il ne s’exprimait qu’en norvégien, mais une longue pratique de la scène l’avait doué d’un sens de la mimique si varié que Jérôme, s’en tenant aux gestes et aux jeux de physionomie de cet homme volubile, saisissait tout au moins le thème général de ses discours: «Que bienvenu fût dans cette maison le jeune auteur Jérôme, l’ami de Clara Berg et de Coupeau... Ah! Clara Berg! (Ici, le directeur levait son verre.) Coupeau! (Ici, il le vidait.) Succès... Triomphe...» Suivaient des souvenirs de trente années de vie théâtrale où Jérôme percevait, comme les éclairs d’un phare tournant, les noms éblouissants de ses aînés et de leurs interprètes.

Il prit la parole à son tour, découvrit son point de vue sur la mise en scène. Il allait et venait dans le cabinet directorial, plantait des décors sur la table, piquait le coupe-papier dans l’essuie-plume: c’était un arbre; couchait le classeur sur le dos: c’était un escalier; élevait un château en bouteilles de soda, déplaçait vivement sur le plateau les tampons de l’administration qui figuraient les personnages. Voici Clarisse, ici Florian. Là, la vieille bonne. Johannessen regardait, écoutait, buvait, s’exclamait, approuvait à grands mouvements de tête et de bras les explications qu’il ne comprenait pas. C’était la première fois qu’un directeur partageait sans discussion les idées de Jérôme.

On convoqua par téléphone les deux principaux interprètes, Anita Bing et Alf Aasen, qui accoururent, et Mme Krag qui arriva sur leurs talons.

Mais, en voyant entrer la mère d’Uni, Jérôme cessa de s’intéresser à sa pièce. L’activité de son esprit, à l’instant toute tendue vers la réalisation scénique de _Littérature_, lui échappa d’un coup, gagna la maison Krag, et, dans le cadre entrevu la veille, se plut à construire le décor de ses amours, sans même que le visage plein de grâce et de vivacité de Mlle Bing retînt son attention.

VI

«C’est beaucoup moins difficile que de lui dire que je l’aime», pensait Jérôme, ployant une jambe, tendant l’autre et s’arrêtant dans un nuage de neige aux pieds d’Uni Hansen.

Chaussé de longues lattes jaunes, coiffé de laine, le bonnet sur l’œil, l’œil bridé par le froid, dans le tourbillon des skieurs et le carrousel des luges, Jérôme réalisait la Norvège, l’absorbait par tous les sens, goûtait enfin la joie de la retrouver telle qu’il se l’était imaginée au départ de Paris, sans qu’aucune sollicitation venue de son existence passée pût détacher son esprit de la colline où Axel et cinq ou six sauteurs rivalisaient avec l’oiseau, où tant de filles et de garçons se donnaient des plaisirs d’évasion, de fuite et de vitesse, où l’on riait pour rien, où l’on vivait pour vivre, dans la pureté élémentaire du froid.

Une heure après avoir bouclé à ses talons les courroies de ses patins de frêne, il pouvait se croire de la même race qu’Axel et ses amis. Mêlé à leurs ébats, moins habile qu’eux à déjouer les perfidies de la neige, mais hardi à s’y entraîner, tout portait à le confondre avec un fils de juge cantonal, étudiant à l’Université, venu là, un dimanche, pour délasser son esprit en fatiguant son corps.

--Hello! criait-il à Uni.

Il la défiait à la course, s’élançait sur les pentes, suivi par la jeune fille qui le dépassait sans difficulté. Elle s’arrêtait brusquement en pivotant sur elle-même dans un nuage de poussière scintillante. Il la rejoignait, culbutait, s’ébrouait et recommençait. Son cœur participait à ces plaisirs innocents et n’en cherchait pas d’autres.

--Si nous prenions par là? proposa-t-il.

Il désignait un détour de la colline où les sapins étaient plus serrés, où les pistes étaient plus rares, où les difficultés du terrain plus nombreuses rendraient le sport plus attrayant.

--Allons! dit Uni. Mais prenez garde de votre figure sur les arbres.

Mis au défi, il passait où elle passait, glissait dans les traces mêmes de sa compagne, entre les arbres chargés de glace.

«J’en ai fait bien d’autres», pensait-il.

A travers les sensations présentes, il se composait des souvenirs d’enfance en transposant sur le plan de la réalité des aventures lues dans le _Robinson des Glaces_. S’il avait fait plus froid et que la solitude eût été complète, il se fût rappelé, avec l’aide de Nordenskjold et de Nansen, ses tentatives de traversée du glacier groenlandais.

Il était donc très à l’aise dans ces paysages familiers. Il n’avait qu’à en appeler à sa mémoire pour que l’habileté lui vînt à se mouvoir sur ces lames volantes, à s’engager, par des sentiers semés d’embûches, dans la compagnie d’une camarade intrépide.

Elle allait devant lui, les mains dans les poches de sa culotte, laissant traîner ses deux bâtons qu’un lacet de cuir retenait à ses poignets. Quand elle apercevait à droite, à gauche, un monticule, une dépression, un arbre couché qui formait une grosse bosse sous la neige, elle faisait un crochet, franchissait l’obstacle avec grâce, revenait, reprenait la bonne piste, multipliant à plaisir les jeux de son corps, comme un jeune animal.

Jérôme suivait. Elle sifflait, il sifflait. Elle frappait avec son bâton les branches chargées de neige dont le fardeau tombait sur la nuque de Jérôme. Il lui jouait les mêmes tours. Elle riait, il riait.

Ils passèrent auprès d’un châlet inhabité, construit en rondins sang-de-bœuf.

--J’aimerais demeurer ici, remarqua Jérôme.

--C’est une petite restauration ouverte dans l’été, dit Uni. On vient là pour boire la bière et manger les _smœrrebrœd_.

--Les quoi? questionna Jérôme.

--Les petites choses avec le pain, le beurre, le poisson, la salade, les _smœrrebrœd_, enfin!

Tout ce qu’il y avait déjà de norvégien en Jérôme s’étonnait de ne pas connaître ce mot-là.

«J’y viendrai en juin, se dit-il, avec des jeunes filles et de joyeux garçons. Nous chanterons dans la nuit d’été des romances de Sinding.»

Il se découvrait une âme simple, un goût nouveau pour les plaisirs de l’amitié. Il ne désirait rien d’autre d’Uni que de la tenir par la main, de marcher auprès d’elle et, puisqu’elle était astronome, de lui poser des questions sur le soleil de minuit.

Ils poursuivirent le chemin qui fuyait devant eux à travers la forêt blanche. A la cadence d’un air américain qu’ils sifflaient, ils marchaient d’un bon train.

Ils arrivèrent à une vallée étroite, pleine de mystère, toute morte, où les arbres ressemblaient à des cierges affaissés et opposaient à leur course des obstacles variés. Ils devaient escalader les uns qui gisaient à terre, se glisser sous les autres qui courbaient leur échine accablée du poids des glaçons.

Plus la forêt devenait mystérieuse, plus Jérôme sifflait faux. Le soleil déjà très bas glissait ses rayons entre les troncs, au ras du sol. L’ombre d’Uni dessinait derrière elle une longue traînée mauve qu’animaient les mouvements de son corps. De la pointe de ses skis Jérôme tantôt touchait l’ombre d’un bras, tantôt frôlait l’ombre du cou. Parfois, poussé par la vitesse, il piquait droit sur le cœur. C’était un jeu. Mais il était seul à jouer. L’ombre s’étirait de plus en plus, puis elle s’effaça tout à fait. Privé de cet attrait qui lui faisait trouver aisé un chemin difficile, Jérôme se rapprocha de la jeune fille. Elle penchait la tête à droite, à gauche pour éviter une branche, se courbait, se redressait, puis repartait à longues enjambées.

Jérôme cessa de siffler.

Elle s’arrêta brusquement au milieu d’une petite clairière.

--Zout! s’écria-t-elle. Je ne connais plus où donc nous sommes.

Elle planta ses bâtons dans la neige, ôta ses gants et son bonnet, lissa ses cheveux d’un geste qui lui était familier.

L’essoufflement faisait battre ses narines, entr’ouvrait ses lèvres. Des larmes de froid roulaient sur ses joues. Elle en attrapa une avec le bout de sa langue.

Jérôme laissa tomber ses bâtons.

--Ah! Mademoiselle, s’écria-t-il, vous êtes ravissante.

Il était redevenu Français.

--Qu’est-ce que vous dites? demanda Uni d’une voix soudain grave.

Elle ne souriait plus. Elle fixait sur lui des yeux si pénétrants que Jérôme baissa les siens. Il crut l’avoir offensée. Il fut au désespoir.

--Je dis, balbutia-t-il, qu’il y a des jeunes filles ravissantes en Norvège.

Elle continuait de le regarder. Elle semblait attendre qu’il ajoutât quelque chose. Et comme il se taisait, elle éclata de rire.

--Les Français sont drôles! fit-elle.

Elle remit ses gants, son bonnet, reprit ses bâtons et s’élança sur les traces qu’ils avaient creusées dans la neige en venant.

«Elle ne le prend pas trop mal, se disait Jérôme. Mais, hélas! ai-je été maladroit!»

Elle ne sifflait plus. Elle ne secouait plus les branches du bout de son bâton.

Quand ils furent à la hauteur du petit restaurant, il la rejoignit, et pour tenter d’effacer sa mauvaise impression, lui demanda si elle venait ici l’été, si l’on s’y amusait. A quels jeux? Cache-cache? Colin-Maillard? La main-chaude? Cache-tampon? Il n’imaginait pas de jeux assez innocents pour cette enfant sortie de pension depuis huit jours.