Chapter 4 of 12 · 3952 words · ~20 min read

Part 4

Elle répondit qu’elle ne connaissait pas ces jeux-là, qu’elle n’aimait d’ailleurs pas les jeux français, qui ont toujours pour règle quelque chose que l’on cache ou quelqu’un qui se cache, que les vrais jeux étaient la lutte, la course, le ballon, c’était à qui serait non pas le plus rusé mais le plus fort, le plus rapide.

Ayant dit, elle fit plier ses bâtons sous l’effort de ses poignets, s’élança le corps en avant et disparut dans la forêt avant que Jérôme eût pu se tourner sur ses skis vers la direction qu’elle venait de prendre.

VII

Le soir de ce jour-là, Jérôme, courbaturé par ses efforts sportifs et l’esprit tout rempli de spéculations amoureuses, assistait à un dîner magnifique offert en son honneur par son ami Einar Magnussen, directeur du _Dagbladet_.

Bien qu’il y eût des dames, c’était un dîner d’hommes. On fumait, on riait haut, on parlait d’abondance. On se faisait des politesses de boisson. Quelques convives s’exprimaient en français et, par égard pour l’hôte de Magnussen, donnaient à la conversation un tour littéraire qui ne laissait pas d’embarrasser Jérôme sur bien des points.

Il avait pour voisine Mme la bourgmestre de Hvalstad, dame socialiste et sans beauté, qui refusait le vin que Jérôme lui offrait. Cette personne faisait grand cas de Jules Vallès dont elle disait qu’il était un des rares Français ayant eu des idées vraiment démocratiques.

--Mais, fit-elle en s’adressant à Jérôme, Vallès n’était-il pas membre de la Commune, communiste?

Jérôme, la pensée perdue vers la piste blanche où fuyait son amie et gardant juste assez de présence d’esprit pour ne pas planter sa fourchette dans l’assiette de sa voisine, souriait aux sourires qu’il rencontrait, hochait la tête aux questions qu’on lui posait et répondait à l’admiratrice de Vallès:

--Oui, oui, communiste, en effet...

--Ah! Monsieur, lui demanda la bourgmestre en le regardant longuement, êtes-vous communiste?

--Je ne sais pas encore, dit Jérôme qui se demandait si Uni avait des idées politiques.

Il expliqua qu’il était de Langeais, en Touraine, que c’était une petite ville paisible où les fabricants de rillettes ni les vignerons ne songeaient jusqu’à présent à distribuer les produits de leurs travaux à la communauté, mais que cela pouvait bien arriver, que les mouvements sociaux sont comme ceux du cœur à la merci d’un rien, d’une étincelle, d’une larme qui coule sur une joue...

--D’une larme, s’écria la dame, comme c’est vrai! Continuez, Monsieur, continuez!

Il continuait, c’est-à-dire qu’il pensait à haute voix: d’où vient qu’une jeune fille se révolte quand on lui dit qu’elle est jolie? Ne devrait-elle pas rosir, baisser les yeux, protester mollement, céder déjà un peu de son cœur?

La dame entraînée dans un monde de symboles convenait que la beauté des idées neuves est rarement acceptée sans un premier mouvement de révolte, qu’ainsi rien n’était plus difficile que de décider les jeunes filles de Hvalstad à entrer dans la «Ligue d’abstinence totale des femmes de Norvège», dont elle était la présidente.

Jérôme, obstiné à conserver, ce soir-là, sa liberté de rêver, posa d’un coup plusieurs questions à la bourgmestre, s’informa des statuts de la ligue qu’elle présidait, des coutumes de la ville qu’elle administrait et si l’on commettait des crimes passionnels à Hvalstad.

Assuré d’une longue réponse, il cheminait dans un paysage rétrospectif où, pour la centième fois, il se répétait qu’Uni était ravissante, qu’il ne pouvait pas ne pas le lui dire, mais qu’il aurait dû l’insinuer et non pas l’affirmer si vivement.

S’il n’avait eu à sa disposition une aussi singulière faculté d’évasion, il se fût morfondu à cette table, parmi ces hommes assis dans leur belle santé, bien mangeant, bien buvant, bien fumant, parmi ces dames gradées dans la politique, vice-présidentes d’_Étoiles bleues_, secrétaires de _Sociétés pour la paix_, d’_Associations pour la prospérité des ménages_, dont les idées positives l’eussent entraîné dans un monde sans rêve où il se défendait bien de pénétrer.

Il n’osait lever les yeux de son assiette car, pour peu que son regard rencontrât celui d’un des convives, il fallait qu’il répondît à la santé qu’on lui portait en buvant au delà de sa capacité moyenne.

--_Skaal_, disaient ces aimables buveurs.

Ils prononçaient _skôl_, vidaient leur verre sans quitter Jérôme des yeux et exprimaient par ce mot et par ce geste qu’ils lui souhaitaient la santé, le bonheur, le succès. Mais il n’y avait pas apparence que ce fût également «à ses amours» qu’ils en eussent.

Le bruit des conversations l’anesthésiait. De temps en temps un nom propre, d’un coup de bistouri, perçait la couche d’ouate qui l’enveloppait: Barbusse, Romain Rolland... Il semblait que ces noms-là eussent la faveur des hommes tandis que les dames se disputaient Proudhon et le professeur Richet.

Il ne disait mot. Il paraissait stupide, de la stupidité souriante d’une figure de cire. Et il craignait par-dessus tout qu’on le questionnât sur lui-même, car de lui-même il ne savait plus rien, sinon qu’il était amoureux.

Cependant l’insistance avec laquelle Magnussen le priait de goûter le fromage que l’on servait le fit sortir de sa rêverie. C’était un mets d’une odeur forte, appelé _gammelost_, auquel il avait vivement refusé de toucher.

--Allons, fit Magnussen, il faut manger le _gammelost_, c’est le fromage national.

«National», se dit Jérôme. Il en prit une large part et le trouva incomparable.

--La passion criminelle est inconnue à Hvalstad, expliquait à ce moment la bourgmestre.

--C’est dommage pour les journalistes, lança Jérôme mis en verve par le _gammelost_ arrosé d’eau-de-vie. Mais alors, que racontent les journaux de Hvalstad?

--Ils annoncent les mariages, c’est meilleur, dit la dame en plissant les yeux.

--Quoi? les maris n’y tuent pas l’amant de leur femme?

--Nous ne leur en donnons pas l’occasion, Monsieur l’auteur. Nous n’avons pas d’amant.

Elle avait dit «nous». Jérôme regardait cette bouche sans lèvres, ce nez sans narines, ce front aux plis sévères.

--Dame! fit-il.

--Nous avons des maris successifs.

--C’est tout comme; vous légalisez l’adultère.

--J’ai lu qu’en France tous les maris trompent leur femme, toutes les femmes trompent leur mari. C’est un grand désordre social.

--Où avez-vous lu cela, Madame?

--Dans vos romans, dans vos journaux, dans vos pièces de théâtre, dans votre histoire. C’est une spécialité française.

--C’est, dit Jérôme, que les Français sont très amoureux.

--Et les autres peuples, prononça la bouche sans lèvres, ne croyez-vous pas qu’ils sont très amoureux aussi?

Il aurait bien voulu le croire des Nordiques. Il n’osait s’en informer auprès de cette dame qui se nourrissait de légumes et d’eau claire. Il prit des détours pour y arriver et, se rappelant les nombreux mariages de sa traductrice, il pensa qu’il pouvait y avoir un rapport entre eux et l’amour, que si Mme Krag était sensible et passionnée sa fille l’était peut-être aussi, et il demanda à sa voisine si elle connaissait la femme du ministre Krag.

--C’est une très bonne amie, répondit-elle. J’ai épousé son troisième mari.

--M. Kaï Kielland, le philosophe?

--Justement lui, voyez-le, il est le voisin de Leda Magnussen.

Elle interpella un beau garçon qui ressemblait beaucoup plus à l’athlète complet qu’à Épictète.

--Kaï, M. Jérôme parle de l’amour.

Le philosophe, impassible, leva son verre.

--_Skaal_, fit-il.

Et il retomba dans un silence magnifique.

--Il semble, insista Jérôme, qu’en raison du nombre de ses mariages, Mme Krag ait eu une vie amoureuse exceptionnelle.

--Exceptionnelle? s’étonna Mme Kielland. Quelle femme n’a pas plusieurs amours dans sa vie?

--Oui, concéda Jérôme, des aventures.

Des aventures! La dame s’animait, parlait de l’amour comme d’un sentiment solennel, qui ne saurait se cacher, et dont le mariage était l’expression même. Clara Berg comme tant d’autres, comme Leda Magnussen, comme la femme du président du Storthing, assise auprès de Magnussen, comme elle-même, ayant aimé plusieurs fois dans sa vie, s’était mariée plusieurs fois.

Pour Jérôme, l’amour était un sentiment pathétique et qui ne saurait se réglementer.

«Je suis, se disait-il, dans un milieu de puritains et de Mormons.»

Et sa pensée s’envolait vers les pistes blanches de Holmenkollen. Mais sa voisine le ramenait bien vite par ses discours au niveau de la table. Elle apprit à Jérôme que Mme Krag était secrétaire de cette _Ligue d’abstinence totale des femmes de Norvège_ qu’elle-même présidait, que les membres de la ligue se réunissaient chaque mois en un banquet végétarien et abstinent, que l’abstinence était à la base du bonheur et de la paix sociale, qu’un homme dans sa position, capable de porter à la scène cette question capitale, devait assister au prochain congrès des sociétés d’abstinence et s’y faire acclamer membre d’honneur.

«Ma foi, pensait Jérôme, elle s’exprime comme Mme Krag. Qu’elles aient épousé le même homme, voilà qui ne m’étonne plus.»

Cependant, dans son exaltation prosélytique, l’abstinente penchait vers lui un visage coloré des feux les plus vifs, où des lèvres, des narines maintenant fleurissaient.

--Hélas! Madame, dit-il, un peuple chez lequel de telles sociétés peuvent prospérer n’est pas un peuple d’amour. C’est bien ce que je craignais.

Il exposa que l’amour était affaire géographique, qu’à chaque latitude correspondait une forme particulière de ce sentiment et que pour lui, enfant de la Touraine, il ne pouvait guère être question de s’entendre là-dessus avec une Nordique. Il poussait de profonds soupirs et le désespoir s’empara encore une fois de lui.

A mesure qu’il parlait la dame s’agitait, battait des cils, exhalait elle-même des soupirs; il arrivait que sous la table son pied rencontrât celui de Jérôme. Tout au problème qui le tourmentait, il écartait du sien ce pied maladroit, cherchait à concilier les influences spirituelles des coteaux où la vigne fleurit avec celles des montagnes sur lesquelles le soleil ne se lève pas.

--Parlez, murmurait Mme Kielland, vous êtes considérablement attrayant.

Elle se penchait vers lui avec avidité. Bientôt le manège de son pied, la vivacité de ses regards ne laissèrent plus de doute à Jérôme.

«Cette mairesse, se dit-il, me fait du pied.»

Il jugea d’un coup d’œil ce corps nourri de farines et de verdures et replia ses jambes sous sa chaise. En face d’eux, le philosophe stoïcien regardait sans voir, écoutait sans entendre.

--Il faut venir me visiter à Hvalstad, dit Mme Kielland sans se formaliser de la réserve de Jérôme. Je veux discuter votre systématique de l’amour.

On se leva de table, on défila devant la maîtresse de maison, en la remerciant, avec une sorte de solennité, du bon repas que l’on venait de faire. Et la nuit se passa à soulever des problèmes politiques sans rapport avec les préoccupations de Jérôme.

VIII

Jérôme ne revit Uni que plusieurs jours après la promenade de Holmenkollen.

Les études de la jeune astronome, qui la retenaient presque tous les après-midi à l’Université, parfois même le soir, quand la nuit était claire, les propres occupations de Jérôme pris entre les répétitions de sa pièce, les conférences et les banquets, les tenaient éloignés l’un de l’autre beaucoup plus que l’un des deux ne le désirait.

Ce jour-là, Jérôme avait pris le tramway avec Axel pour se rendre chez Mme Krag. Il regardait les femmes, par habitude. Leurs yeux sans défense, leur teint de poupée, l’aisance avec laquelle elles portaient des chapeaux en retard de plusieurs années sur la mode lui donnaient des plaisirs d’une qualité que les autobus parisiens lui refusaient généralement. Il lui arrivait même de leur sourire comme on sourit à un joli enfant. Elles ne semblaient pas le prendre mal. Elles étaient claires comme des fontaines, fraîches comme des baigneuses, sans fard, sans mystère; on devait être bien vite leur ami, connaître à l’avance le petit nom familier qu’on leur donnerait. Mais elles descendaient en cours de route et, inquiètes des regards persistants de ce voyageur, elles se demandaient, étant sans miroir, quelle tache d’encre elles avaient sur la joue, quel bouton sur le nez.

A l’un des arrêts du tramway, une toute jeune fille monta, à laquelle Axel dit familièrement bonjour. Elle s’assit en face de Jérôme qui fut pris, en la voyant, d’une agitation extrême.

«Mais, se dit-il en battant des cils, cette jeune fille est le portrait d’Uni...»

Mêmes yeux, même nez, même bouche, surtout cette petite moue des coins de lèvres...

C’était l’aventure du _Jupiter_ qui recommençait. Vertiges, refroidissement des extrémités, pouls filant... Le tramway naviguait sur de l’ouate, tanguait, roulait.

Axel, après avoir échangé avec elle quelques mots, se taisait en mâchant de la gomme.

--Connaissez-vous donc cette jeune fille? lui demanda Jérôme d’une voix enrouée.

--C’est ma sœur, répondit Axel.

--Votre sœur?

Axel prit un temps, changea sa gomme de joue.

--C’est Hilda, la fille de ma mère.

--Votre sœur! mais on ne la voit jamais à la maison.

--Elle est à son père, Architecte Knut Dahl, et mes frères aussi, Peter et Dagfin.

--Ah! vos frères aussi.

Pour ne pas tomber amoureux de cette nouvelle Uni, Jérôme évitait de la regarder, levait les yeux au ciel, s’intéressait par le menu aux publicités du plafond, adoptait le chocolat Pelikan pour son petit déjeuner, la clé Sekuritas pour ses serrures.

Il connut combien son amour pour la sœur aînée était fragile et qu’il était à la merci d’une rencontre dans un tramway.

Il décida de brusquer les choses.

Les yeux toujours levés, il descendit une station avant l’arrêt habituel, suivi par Axel qui courait derrière lui en riant de cette fantaisie.

A sa grande joie, la servante le prévint que Mlle Uni l’attendait à la salle de gymnastique. Il s’y rendit et trouva son amie debout devant une glace, les poings enfermés dans des gros gants, les bras repliés, en posture de boxe.

--Vous voilà! dit-elle. Je suis tellement contente. Il faut me donner une leçon de la boxe française.

--Vous y tenez beaucoup? demanda Jérôme.

--Oh! oui, je n’ai pas été à l’astronomie aujourd’hui pour réserver ce travail avec vous.

Ses yeux brillaient de plaisir; elle donnait, en parlant, des coups de poing dans le vide.

--J’aime bien, dit-elle, de boxer avec vous.

--C’est que, dit Jérôme la langue sèche, je n’ai ni gants, ni... enfin rien de ce qu’il faut. Nous pourrions peut-être remettre cela à un autre jour.

--Non, non, je veux maintenant. Vous taperez avec les mains nues, moi aussi, et les pieds sans les chaussures. C’est seulement une petite leçon. L’autre fois, nous ferons un combat.

Pour gagner du temps et dans l’espoir de la faire changer d’idée, Jérôme lui conta sa rencontre avec Hilda Dahl, fit quelques allusions à la beauté de sa sœur en ayant soin d’appuyer sur les traits qui leur étaient communs.

--Oui, oui, faisait Uni impatientée. Mais montrez à moi comment vous gardez votre figure quand j’attaque vous avec le droit au menton dans le même temps que je lance un chassé du pied gauche dans votre jambe gauche?

--Hein? Quoi?

--Tenez, j’attaque. Gardez-vous!

Elle se dressait devant lui, poings et dents serrés, menaçante.

Jérôme se garda en s’asseyant sur une table.

--Voilà, dit-il en riant.

Mais Uni s’indignait.

--Je vous prie, gardez-vous.

Jérôme n’aimait pas du tout ce jeu. Et puisqu’elle avait vacance et l’esprit porté au plaisir, il lui proposa de jouer aux devinettes, en attendant que Mme Krag le fît appeler au travail: elle penserait à quelque chose, à quelqu’un, il devrait deviner à quoi, à qui.

--Qu’est-ce que c’est cela? fit Uni avec dépit. C’est un jeu pour les grand’mères!

Elle tenait à son idée.

--Si vous ne gardez pas vous, dit-elle, j’attaque.

Elle se jeta sur lui, le bourra de coups de poing. Elle lui martelait les côtes, la nuque, le «travaillait» sans ménagement. Dans l’ardeur de son action, sa joue brûlante rencontrait celle de Jérôme, s’y appuyait, et quand elle le frappait au dos, elle l’étreignait d’un bras, elle le serrait en quelque sorte contre son cœur.

--Grâce! soupirait Jérôme à qui ce corps à corps faisait perdre l’esprit.

Elle frappait toujours, sans dire un mot. Il n’osait se défendre, craignait de la meurtrir.

«Ah! se disait-il entre deux crochets au cœur, quelle enfant!»

Enfin, elle recula. Elle fut magnanime.

--Je ne veux pas, dit-elle, faire vous knock-out.

Elle se tenait devant Jérôme, les poings sur les hanches comme un jeune vainqueur devant son adversaire abattu. A travers les mèches qui tombaient sur ses yeux, elle le regardait d’un air où Jérôme ne vit que la joie d’une victoire facile.

--J’ai des swings assez bons, ajouta-t-elle. Mais le professeur à Lausanne il disait que je dois travailler mes uppercuts. Ils sont un peu faibles. Ne trouvez-vous pas?

--Hé bien! mais... fit Jérôme en se frottant les côtes, je trouve que pour des poings aussi... aussi frêles...

Il fut interrompu par l’arrivée d’un jeune garçon d’une dizaine d’années qui entra délibérément dans la pièce, vint à lui en lui tendant la main et en disant:

--Bonjour.

Puis s’adressant à Uni, il prononça quelques mots en norvégien.

--Maman, traduisit Uni, envoie Dagfin chercher vous pour le travail du théâtre.

--Dagfin?

--C’est mon petit frère, Dagfin Dahl.

--Il est bien joli, insinua Jérôme, il vous ressemble.

Mais elle n’écoutait pas.

--En garde, Dagfin! commandait-elle.

Et elle reprit avec le petit bonhomme qui se défendait hardiment l’assaut auquel le Français s’était dérobé.

* * * * *

_Littérature_ était en répétitions.

Jérôme et Mme Krag se livraient au travail des retouches, des suppressions, des raccords. Jérôme cédait généralement aux exigences de sa collaboratrice, consentait à ce qu’elle ajoutât deux ou trois répliques d’un sens végétarien et métapsychique, qu’elle supprimât le verre de porto du premier acte, mais il demeurait inflexible sur la question du baiser du deuxième acte. Au cours d’une scène, à laquelle il tenait beaucoup, Florian et Clarisse échangeaient un baiser.

--Ils ne peuvent se baiser en public, soutenait Mme Krag. Ils ne sont pas fiancés.

--Enfin, s’impatientait Jérôme, où voyez-vous qu’ils s’embrassent en public? Leur baiser n’a d’autres témoins que le banc du jardin, les arbres, les nuages.

--Et les spectateurs.

--Je me moque des spectateurs! Florian et Clarisse se trouvent dans un jardin. Ils ne sont pas dans une salle de théâtre.

--Quand j’étais à Paris, il y avait des gens qui faisaient ces choses-là sur chaque banc dans les rues.

--Vous voyez, s’écria Jérôme. A plus forte raison sur un banc de jardin.

--Mais, en Norvège, on ne le fait pas.

--Peut-être, dit Jérôme tout à ses pensées, les amoureux s’y expriment-ils leurs sentiments en échangeant des coups de poing?

--C’est plus naturel. La mesure des forces n’est-elle pas une garantie du bonheur du couple?

Mme Krag, toujours à l’affût d’une occasion de placer ses théories les plus chères, émit des idées singulières sur l’expression des sentiments amoureux: qu’ils se doivent manifester par des gestes de force et non point par les jeux misérables de la sensiblerie; que les agenouillements, les soupirs, les larmes sont bons à rejoindre au musée du Romantisme l’échelle de corde et le clair de lune; qu’une bourrade donnée joyeusement vaut un long baiser; qu’un match vaut une étreinte et qu’au reste, la santé étant le ferment de l’amour, il faut être végétarien pour faire un bon amoureux.

--C’est bien, dit Jérôme, mais je tiens à mon baiser du second acte. Ma pièce est une pièce française; on s’y aime à la française dans un climat où il fait trop doux pour que Florian et Clarisse éprouvent le besoin d’échauffer leurs sentiments en se boxant.

Finalement, ils se mirent d’accord sur un compromis: Florian saisirait les mains de Clarisse, l’attirerait à lui; elle baisserait le front et ses cheveux recevraient le baiser destiné à ses lèvres.

Quant aux paroles de Mme Krag, Jérôme n’en fit guère plus de cas que de la clairaudiance et des vertus de l’eau de Farris. L’amour ne se manifeste pas par des coups de poing, hélas!

Ils reprirent leur travail d’ajustement du texte norvégien au texte français.

--J’ai rencontré Mlle Hilda, votre fille, dit Jérôme.

--Hilda? fit Mme Krag. Oui, c’est Hilda Dahl, la fille de mon second mari. Son père est justement ici.

--Comment?...

--Il étudie avec le Ministre Krag le moyen de transformer notre chambre à coucher, afin que je puisse voir de mon lit, par une baie qui ouvrira sur l’orient, se lever chaque soir l’Étoile de l’Est. Je vous le présenterai à l’heure du thé. Mais travaillons...

IX

Invité à déjeuner chez Mme Kielland, bourgmestre de Hvalstad, Jérôme prit le train pour s’y rendre par un de ces matins de grand gel, où les pas font sur la neige un bruit de poulie qui grince.

Il n’était pas fâché de revoir la dame qui lui avait fait du pied sous la table de Magnussen, non pas qu’il eût du goût pour elle, mais il pensait qu’une conversation avec une personne aussi tendre lui en apprendrait davantage sur les Norvégiennes que les discours à parti pris de Mme Krag.

Car si, deux semaines après la rencontre sur le _Jupiter_, son amour pour Uni était plus vif que jamais, du moins jugeait-il n’avoir fait aucun progrès dans le cœur de la jeune fille. Pour qu’elle ne semblât même pas se douter qu’il l’aimait, c’est qu’il ne lui parlait pas le langage qui convient aux Nordiques. Aussi, tous les moyens lui paraissaient-ils bons, qui lui donneraient la clé de ce cœur étranger; il s’en allait, plein d’espoir, la demander aux bontés que Mme Kielland avait pour lui.

Le voyage n’était pas long; il l’accomplit dans un compartiment de fumeurs, en compagnie d’une dame qui, dès le départ, tourna la manette de distribution de chaleur de _Varmt_ en _Koldt_, ouvrit la glace et déploya les gazettes. Le froid le pénétrait jusqu’aux os; il n’osait ni relever la glace, ni changer de compartiment; il eût risqué la pneumonie plutôt que de se montrer plus frileux qu’une Norvégienne.

M. Kaï Kielland l’attendait sur le quai de la petite gare de Hvalstad. Le philosophe stoïcien avait les mains nues, la tête nue, le cou nu et était si légèrement vêtu que Jérôme se demandait, après l’expérience du compartiment, si le froid n’était pas un préjugé dont les Norvégiens s’étaient débarrassés comme de l’inégalité des sexes et de la diversité des classes sociales.

Les politesses furent brèves entre ces deux hétéroglottes.

Sur le terre-plein de la station, l’équipage attendait l’invité. C’était une étroite banquette, montée sur deux patins. Le philosophe s’assit à l’arrière, saisit Jérôme par les hanches, le cala entre ses cuisses et lança sa machine sur un chemin glacé, parmi les maisons de bois d’une petite bourgade, la guidant par le moyen d’une longue perche, qu’il laissait traîner derrière lui comme un rat sa queue.

La _kjaelke_--c’est ainsi qu’Uni nommait ces tabourets volants--dévorait la route, fonçait sur le disque rouge du soleil bas de midi, franchissait par un pont aérien un torrent figé, et, en quelques instants, déposait son fardeau entre un mât, où flottait en signe de bienvenue le drapeau français, et un blanc châlet, dont le fronton portait, gravée en latin, la maxime stoïcienne: Supporte et abstiens-toi.

Le repas fut frugal: herbages, laitages, eau. La bourgmestre fut abondante: Marx, Lénine, Sun-Ya-Tsen. Jérôme but peu, écouta beaucoup, fit à son hôtesse une cour discrète, bien décidé à l’accentuer, dès la première occasion, pour en arriver à ses fins, qui étaient d’étendre ses connaissances de la féminité norvégienne.

Il remarqua bien vite que Mme Kielland aimait les idées pour elles-mêmes, les enveloppait d’une tendresse chaude, leur donnait de doux noms: «l’abstinence chérie»; «la bien-aimée socialisation des usines» se hérissait comme une mère poule, quand on les brutalisait; ronronnait comme une chatte, quand on les flattait.

Guidé par le goût naturel qu’il avait de plaire aux femmes, il s’appliqua dès lors à ce que son langage fût systématique et abscons, fit un grand abus de suffixes en _isme_ et en _tion_, cita Fourier, le père Enfantin, Victor Considérant, dont il savait peu de chose, sinon qu’ils mettaient les attractions passionnelles à la base de leur système de bonheur social.