Chapter 6 of 12 · 4000 words · ~20 min read

Part 6

Elle retomba dans un silence dont Jérôme avait toutes les peines du monde à la faire sortir. A la chaleur de la salle qui lui défigeait le cerveau, il se ranimait. Il la plaisantait sur cette idée qu’elle avait qu’il pût être marié à son âge. Il s’étonnait qu’Axel songeât si jeune à épouser Gerda.

--Mais, dit Uni, il a déjà vingt ans.

--Et elle?

--Dix-huit ans, comme moi.

--C’est prodigieux!

* * * * *

--Allons, dit Uni quand ils eurent terminé un souper maussade, il faut faire le retour maintenant.

--Nous n’attendons pas Axel?

--Il a Gerda.

--Ils reviendront seuls?

--Mais oui, bien sûr.

--Nous aussi, remarqua-t-il.

Cette réflexion rendit à Uni sa gaîté.

--Oh! nous, ce n’est pas la même chose.

--C’est vrai, dit Jérôme, ce n’est pas la même chose.

Ils retrouvèrent l’auto. Uni se ganta, tourna la manivelle, se remit au volant et lança la voiture à vive allure sur le chemin de Christiania.

Désinvolte, les reins enfoncés dans le cuir du siège, les cheveux au vent, elle caressait le volant du bout des doigts, passait les tournants en coup de fouet; aux carrefours, elle n’hésitait pas, piquait droit sur la bonne route, comme un pigeon sur son pigeonnier. Elle laissait derrière elle une poussière de neige; elle massacrait un paysage de conte d’amour dans un vacarme de moteur, de klaxon, de pneus chaînés.

Aux premières lueurs de la ville, Jérôme se retourna, regarda avec désespoir ces forêts qu’ils quittaient, ces étoiles inutiles, tant de beauté gaspillée.

--Ah! dit-il, Axel et sa fiancée ne reviendront pas aussi vite.

Il imaginait les deux jeunes gens portés par leur petite voiture silencieuse, ne perdant pas une occasion d’en ralentir la marche, de s’arrêter, de s’embrasser dans l’ombre complice.

--Peuh! fit Uni avec dédain, je pense pareil que vous: ces électriques machines n’avancent pas.

XI

Le lendemain, il y eut répétition de _Littérature_ dans les décors.

Jérôme avait déjeuné chez les Krag avec Axel et sa fiancée, observant leurs gestes, leurs attitudes, cherchant à y découvrir les marques de l’amour.

Axel s’était comporté comme à son habitude, avait parlé peu, ri beaucoup, mangé énormément; il avait joué au ping-pong avec Gerda, en lui envoyant d’un bout à l’autre de la table une pomme qui termina sa carrière dans le verre d’eau du ministre. La fiancée n’avait pas moins de goût que lui pour les jeux d’adresse et, quoique philologue et provençaliste, prenait un plaisir extrême à cet échange de pomme.

Seule, Uni n’avait pas participé à cette gaîté et, dès la fin du repas, était partie pour l’Université.

--Madame, dit Jérôme à Mme Krag en gagnant le théâtre, M. Axel et Mlle Josefsen ne sont-ils pas bien jeunes pour se marier?

--Bien jeunes! Mais à quel âge commence-t-on l’amour en France?

--Je parle du mariage, fit remarquer Jérôme.

--C’est bien ce que j’entends quand je dis l’amour. Il faut commencer l’amour dans la jeunesse du corps.

--Oui, dit Jérôme, on ne s’engage jamais trop tôt dans ses voies adorables. Mais le mariage!...

--Hé bien, le mariage?

--C’est une affaire sérieuse, une grande machine avec un notaire, un contrat, des apports, une corbeille, des dentelles anciennes, le bouquet des dames de la Halle. Il faut être sûr que ça durera, que...

--Ach! interrompit Mme Krag, ce n’est tellement pas cela. N’êtes-vous pas marié, Jérôme?

--Non, Dieu merci.

--C’est un état contre la nature.

--Mais...

--La Société d’Eugénésie enseigne que l’homme doit commencer l’amour à dix-huit ans.

--En effet, et j’en connais qui ont commencé plus tôt. Mais nous ne parlons pas le même langage.

--Oui, nous parlons la même langue, car vous ne prétendez pas appeler amour cette chose que l’on fait sur les bancs à Paris.

--Pourquoi pas?

--Et dans les fiacres?

--Eh bien?

--L’amour? Mais l’amour, c’est Axel qui dit à tout le monde: «J’aime Gerda Josefsen.» C’est Gerda qui dit: «J’aime Axel Hansen.» Et ils se marient. C’est un acte franc.

--Et si, un jour, Gerda dit à tout le monde: «Je n’aime plus Axel, c’est Sigurd que j’aime», si Axel ne dit rien et voit ses enfants aller vivre chez Sigurd, est-ce que ce sera aussi un acte franc?

--Oui, et c’est mieux que si Gerda dormait dans le lit d’Axel en rêvant à Sigurd.

«Un acte franc... un acte franc... pensait Jérôme. L’amour, ce n’est pas aussi simple que ça...»

A ce moment, ils pénétraient dans le vestibule du théâtre, sous le sourcil hérissé d’un Ibsen de bronze.

--Un acte franc..., dit Jérôme, bien sûr... Mais tout de même, quelquefois... Ainsi, tenez: Nora, de _Maison de Poupée_. Eh bien, en France, elle eût fait une très bonne petite épouse. Elle n’aurait rien cassé du tout. Elle aurait trompé son mari avec beaucoup de discrétion et de mesure...

--Vous dites des horreurs.

--Elle se serait plus vite lassée de ses amants que de son foyer.

--...

--Et ses enfants auraient conservé leur mère.

--Les femmes françaises, conclut Mme Krag, ne savent pas aimer.

Elle se dirigea vers le foyer des artistes.

--Permettez, dit-elle, je vais rejoindre Sofie Kielland qui m’a donné un rendez-vous ici.

«Il est vrai, se dit Jérôme en songeant à la bourgmestre de Hvalstad, qu’il y a dans ce pays des dames qui savent aimer, mais leur façon est toute idéologique et sans conséquence.»

Il gagna la scène.

* * * * *

On voyait rarement Jérôme au théâtre. Uni marquait une certaine indifférence à _Littérature_ et ce qui n’intéressait pas Uni n’intéressait pas Jérôme.

Il abandonnait donc habituellement à Mme Krag le soin de veiller sur les répétitions.

Quand il apparut sur le plateau où l’on plantait les décors, le directeur Johannessen courut à lui, lui secoua les mains avec plus de vigueur que de coutume, les garda dans les siennes, débitant des tirades pleines de chaleur, auxquelles Jérôme n’entendait goutte.

--..., déclamait le directeur.

--Oui, oui, répondait Jérôme.

--..., insistait l’autre.

--Merci, très ému..., disait Jérôme à qui les mains cuisaient.

«Voilà, pensait-il, un directeur qui prévoit des recettes fructueuses...»

La petite Anita Bing s’avança à son tour.

--Monsieur l’auteur, mes camarades et moi nous vous donnons la félicitation.

--Mademoiselle, fit Jérôme, attendons la générale.

--... et, poursuivit-elle, nos vœux de bonheur.

«Ils sont bien gentils, se disait encore Jérôme, c’est peut-être la coutume du pays d’adresser des compliments à l’auteur, à la première répétition dans les décors. C’est bien différent de Paris où, ce jour-là, personne n’est à prendre avec des pincettes.»

Son étonnement fut bien plus grand, quand il vit arriver une délégation des ouvreuses, conduite par l’ouvreuse en chef, portant une gerbe de fleurs. Cette personne s’inclina, débita un petit discours et lui remit le bouquet.

--Que dit-elle? demanda Jérôme à Mlle Bing.

--La délégation, répondit l’interprète, apporte à vous sa joie pour votre fiançaille.

A ces mots, le plancher de la scène trembla, les frises descendirent sur les épaules de Jérôme, la trappe des apparitions féeriques s’ouvrit sous ses pieds. Votre fiançaille... Ce mot, chargé de printemps, le glaçait jusqu’aux moelles. Quoi! ces gens sans malice le fiançaient à Uni?

Il tournait sur lui-même, son bouquet à la main, quand Mme Krag entra suivie de Mme la bourgmestre Sofie Kielland.

--Ah! Madame, s’écria-t-il, en s’élançant vers Mme Krag, que dois-je croire?

--Cher Jérôme, soupira Mme Kielland, en lui serrant les mains.

Elle tomba assise sur le banc du premier acte.

--Merci, dit Jérôme de plus en plus ému, merci.

--Je partage votre bonheur à tous les deux, fit Mme Krag. Sofie vient de m’apprendre la bonne nouvelle.

--Comment? Mme Kielland savait-elle donc?...

--Cher Jérôme, interrompit la bourgmestre, je voulais que mes meilleurs amis savent les premiers notre décision et nous donnent la félicitation.

--Notre décision?

«Quoi? frémit Jérôme, c’est la mairesse qui veut m’épouser?»

Il perdit complètement la tête. Il n’avait d’yeux que pour le trou du souffleur, trop étroit, pour les praticables encombrés d’ouvreuses, de machinistes. Par où fuir? Son hésitation le sauva du déshonneur.

Il vit cette dame, dont il ne savait au juste s’il ne l’avait point séduite, ces fleurs, ces visages souriants, ces mains tendues. Peu à peu, les sens lui revinrent. L’odeur de poussière arrosée, qui montait du plateau, le ranima comme une bouffée d’éther; le tonique amer de la réalité lui redonna des forces. Il se rendait à l’évidence, comme un condamné vers le gibet, sans fuite, sans détour, sans délai possibles. Sans recours non plus: pas le moindre mot d’esprit qui vînt à ses lèvres pour le tirer de là. Bien mieux, un sourire niais donnait à ses traits un air de circonstance.

Et, faute de savoir comment la tourner, il était tout près d’accepter la situation. Mais les forces obscures de la race veillaient. L’habitude de séduire ne va pas sans une certaine science de la rupture. Il pria Mme Kielland de lui accorder un instant d’entretien et l’entraîna dans les coulisses.

--Madame, dit-il, la rencontre de nos idées est-elle à ce point matérialisée qu’elle ait pu faire tomber nos amis dans une erreur aussi aimable? La chose est à la fois plaisante et touchante, et j’en suis flatté. A vous maintenant de les détromper.

La bourgmestre répondit sur un ton de grande sérénité:

--Cher Jérôme, ne vous avez-vous pas fiancé avec moi dans la maison de Hvalstad?

--Moi, Madame?

--Vous m’avez demandé de me faire libre par le divorce.

--Oui, comme ça, en jouant...

--J’ai compris que vous voulez me posséder. C’était une très claire lumière pour moi. J’ai annoncé mon joie à nos amis.

--Et votre mari?

--Il est en accord et vous donne son compliment.

--Mon Dieu! s’écria Jérôme, qu’avez-vous fait?

Il s’enfonçait le poing dans les yeux, refoulait le flot d’images qui l’assaillait. Une, entre autres, l’obsédait: Uni, du beau sourire de ses dents blanches, le félicitait d’épouser cette dame sans lèvres.

Alors, comme tout Français placé dans une situation dramatique, il prononça un discours. Il cita Schopenhauer,--la chasteté est la forme véritable de l’amour,--évoqua Abélard, exalta l’amitié amoureuse, fit une leçon sur le platonisme, brouilla et lia le tout, et de cet amas de mots tira un syllogisme, qui déterminait qu’il avait raison tout en ayant tort et qu’il eût épousé Sofie Kielland, si celle-ci ne lui avait fait sentir l’horreur qu’elle avait du mariage par le goût qu’elle avait du divorce.

Tout en parlant, il portait la main à son cœur, la jetait en avant dans un geste de serment, l’ouvrait comme un livre, où il lisait les textes des philosophes.

--Puisque vous ne pouvez pas m’épouser, conclut-il, épousez du moins mes idées.

--Oui, cher Jérôme, dit Mme Kielland bouleversée par ce flot dialectique, oui, je marie vos idées et je divorce le stoïcisme.

Elle voulut nouer ses bras au cou de Jérôme.

--Non, non, protesta-t-il, ne me tentez pas encore une fois.

Et il la reconduisit avec des soupirs vers la sortie.

Puis, réapparaissant sur la scène:

--Il s’agit, entre Mme Kielland et moi, d’une union tout idéologique. Au travail, mes amis!

--Voilà, dit Mme Krag, une conception française de l’amour que je ne connaissais pas encore.

XII

Les difficultés sentimentales, où il se débattait, ne tenaient pas Jérôme à l’écart de la vie publique. La Norvège est un pays à l’hospitalité prodigue et ingénieuse, où l’homme du jour n’est pas l’homme d’un jour. Les journaux ne laissaient pas de s’occuper du jeune auteur, lui consacraient un écho, un entrefilet quotidiens, souvent une colonne ou deux. Jérôme s’en faisait donner la traduction par le portier de l’hôtel qui avait sa façon de résumer les articles.

«M. l’auteur a dit ceci. M. l’auteur a fait cela... M. l’auteur n’aime pas la statue de M. Ibsen qui se trouve vis-à-vis le théâtre et lui préfère le groupe d’ichtyosaures du Jardin Royal... M. l’auteur est de plus en plus satisfait de Mlle Anita Bing dans le rôle de Clarisse: il est d’accord avec M. le directeur Lugné Poe de Paris pour saluer en elle la première artiste des pays scandinaves.»

On citait les mots de ce joyeux garçon, que l’on donnait comme un exemple de la bonne humeur française. Seules, ses boutades étaient prises au pied de la lettre. Pour le reste, la légèreté de ses façons, les artifices de son langage, son amabilité souriante mettaient ses interlocuteurs en méfiance; l’excès même de ses enthousiasmes les leur faisait paraître suspects.

«C’est adorable!» répondait-il à l’hôte qui lui faisait les honneurs de sa maison et lui demandait un avis de connaisseur sur une broderie du Telemarken; ou bien: «J’en suis fou», en parlant d’un petit poème de Wildenvei; ou encore: «Je n’ai jamais rien vu d’aussi émouvant», quand on lui montra la vieille barque viking du jardin de l’Université.

Il faut dire que, quoi qu’il vît, quoi qu’il entendît de la Norvège, les images mentales qu’il s’était construites depuis son enfance avec les matériaux empruntés à la légende, aux affiches d’agences de la rue Scribe, au _Concerto_ de Grieg, s’interposaient entre elle et lui, de sorte qu’il la voyait plus Norvégienne que les Norvégiens eux-mêmes. Sa tendance à costumer la réalité à la façon romantique se donnait libre jeu dans ce pays où, dès le premier jour, il ne ressentit plus rien que d’un cœur prévenu par l’amour, et ce n’était certainement pas par déformation littéraire qu’il disait d’Uni qu’elle volait sur ses skis, du roi Haakon qu’il était d’une sombre et fatale beauté.

Au jugement d’un peuple qui aime à descendre au fond des idées, à en peser les éléments, à en mesurer les trois dimensions, il passait pour un être superficiel, dispersé, incapable d’asseoir une opinion solide sur les deux grandes questions qui divisaient alors le pays: l’interdiction des boissons alcooliques et l’authenticité de deux têtes gothiques acquises par le musée à des marchands français.

Mais il plaisait et on se le disputait. A tel point qu’au bout de trois semaines sa notoriété parvint aux oreilles du Ministre de France, qui se le fit présenter et l’honora d’un déjeuner de dix couverts, auquel assistait toute la colonie française de Christiania.

* * * * *

Jérôme ne tirait aucune vanité de cet état de choses; il comptait seulement sur la vogue dont il était l’objet pour l’aider à vaincre la désespérante froideur d’Uni.

Il s’arrangeait pour que les articles de journaux qui le concernaient tombassent sous les yeux de la jeune fille et, dans ce dessein, il disposait les gazettes dans le salon de la maison Krag, en mettant en évidence la page où son nom apparaissait en caractères gras.

Ou bien, il déployait le _Dagbladet_ devant elle.

--Sont-ils ennuyeux, disait-il. Voilà qu’ils parlent encore de moi.

--Faisez comme moi, répliquait Uni. Ne lisez pas les journaux.

Un jour qu’il se rendait chez les Krag, il vit qu’on vendait une revue illustrée qui donnait un portrait de lui, tenant toute la couverture.

Il eut soin d’en acheter aussitôt un numéro qu’il plia dans sa poche. Il s’y trouvait à son avantage.

--Suis-je assez peu ressemblant! fit-il en déployant le magazine devant Uni.

--Je pense le contraire, dit-elle. C’est votre figure vivante.

--Vraiment?

Il posa négligemment la publication sur un coin du piano, parla d’autre chose, conta à Mme Krag, pour les oreilles d’Uni, des anecdotes de théâtre où il ne manquait pas de glisser des: «Mon cher, me disait Duhamel...» des: «C’était l’année où l’Odéon donnait ma première comédie...»

Quelques instants après, comme il se levait pour accompagner sa collaboratrice au théâtre, Uni lui demanda s’il ne voudrait pas se charger de porter à une boutique de la ville quelques disques de phonographe à échanger.

Et elle prit pour les envelopper le premier papier qui lui tomba sous la main, c’est-à-dire le Jérôme du magazine.

* * * * *

On était dans la période des fêtes. Noël approchait. On dansait beaucoup et Jérôme était fort recherché.

L’armateur B. J. Stav donna une soirée qui fit courir tout le monde.

Cet homme, épris des belles choses de France, recevait dans une demeure ornée de tous les objets bons à lui rappeler les formes et les couleurs de cette maîtresse lointaine. Il accueillait ses hôtes dans des salons égayés de Beauvais, de brocarts fleuris, aimait à leur donner le plaisir d’admirer les pièces rares de ses collections, confiait à leurs mains faillibles ses plus beaux Rouen, ses cristaux, ses miniatures, leur offrait à danser parmi les baigneuses de Renoir, ruisselantes de lumière, les Tahitiennes de Gauguin, graves comme la volupté même.

Entre les invités de cette soirée, Jérôme fut traité comme un hôte de choix par son amphytrion, promené de vitrine en vitrine, de toile en toile. Mais, si ravissant que fût ce Seurat, si musical ce Matisse, tant de beauté française n’arrivait pas à déchaîner son enthousiasme, esclave d’une curiosité uniquement tendue vers la beauté nordique.

Pourtant, il saisit soudain B. J. Stav par le bras:

--Ah! Monsieur, s’écria-t-il, quelle fête des yeux! Quel enchantement du goût!

Ils étaient devant un Renoir. Mais, par l’embrasure d’une porte, Jérôme venait d’apercevoir, dans un salon voisin, le profil d’Uni se détachant sur le marbre d’un torse antique.

Il s’exaltait.

--Voilà le plus beau Renoir du monde. Et ce Manet, quel Manet!

Il avançait, reculait en face du tableau, inclinait la tête de côté, fermait à demi les paupières, mais son enthousiasme avait pris sa source dans les yeux d’Uni. Dès qu’il put s’échapper, il courut la rejoindre. Elle n’était plus là.

A la place qu’elle venait de quitter, un groupe de jeunes filles était à contempler le torse apollonien de la collection Stav. L’une d’elles promenait sa main sur le marbre, donnait un avis qu’une autre de ses compagnes ne paraissait pas partager. Elles discutaient vivement avec des _nei_ et des _ia_. Jérôme suivait des yeux cette belle main errant sur la poitrine de l’éphèbe grec. La seconde jeune fille, à son tour, creusait sa paume aux lignes à peine sinueuses de la hanche. Elles semblaient des vierges de bucolique se disputant les grâces d’un Dionysios impassible.

Elles se tournaient vers Jérôme, comme pour lui demander de les soutenir l’une et l’autre dans leur opinion.

«Où ai-je vu ce visage-là?» se disait-il, en regardant la plus ardente des deux jeunes filles.

Bientôt, l’orchestre jeta par les salons des notes éclatantes et le groupe s’éparpilla, le laissant en tête à tête avec elle.

Elle l’aborda.

--Je veux bien danser avec vous, dit-elle.

Et, sans lui donner le temps d’ouvrir la bouche, elle lui tendit la main et se présenta.

--Directrice Lena Larsen.

--Vous êtes sans doute attachée aux Beaux-Arts, Mademoiselle? lui demanda-t-il, quand elle fut dans ses bras.

--Non, répondit cette ravissante personne; je suis médecin-légiste.

--Ho! fit Jérôme en lui marchant sur les pieds.

Elle dansait à ravir, sentait la violette d’Houbigant, s’exprimait dans le français le plus pur.

--Danse-t-on toujours à la Rotonde, au Jockey? dit-elle.

--Vous connaissez?

--Comme je vous connais.

--Allons donc! Moi?

--Vous ne vous rappelez pas certain bal de l’Internat? Nous y avons dansé ensemble, Monsieur.

Jérôme ne se rappelait rien de la France. Il avait perdu la mémoire de ces choses-là, un matin, sur le pont d’un navire, au milieu de la mer du Nord.

--Mais oui, mais oui, fit-il par politesse. Où avais-je donc la tête? Et vous êtes médecin-légiste? C’est étonnant.

--Étonnant, pourquoi?

--Je ne sais pas... Vous sentez si bon...

--Ah! vous êtes bien Français, fit-elle. Et elle ajouta d’un ton enjoué:

--Vous me plaisez.

En dansant, ils croisèrent Uni qui tournait au bras d’un grand garçon. Elle fit à Jérôme un petit bonjour de la tête. Elle avait les joues rouges, les lèvres entr’ouvertes, les yeux brillants. Elle ne parlait pas, ne riait pas: elle dansait.

--Vous êtes directrice, Mademoiselle? poursuivit Jérôme. Directrice de quoi?

--De l’Institut médico-légal.

--Hein? De la Morgue?

--Oui, de la Morgue. Cher vieux mot parisien! soupira-t-elle.

Ses regards se perdirent dans des souvenirs.

--C’était le meilleur temps de ma vie... Ce n’est pas drôle, vous savez, la Norvège.

--Comment pouvez-vous dire cela? s’exclama Jérôme.

--Aussi quand je tombe sur un Français, je ne le rate pas.

--Vous aimez votre métier?

--Oh! celui-là ou un autre... Pourtant, le mien a son bon côté; les clients sont silencieux.

--Taisez-vous!

--Oui, c’est cela. Mais parlez, vous. Soyez Français, faites-moi la cour.

Jérôme était glacé. La Morgue... les clients silencieux... Il lui semblait qu’il dansait avec la Mort couronnée de violettes.

--Ah! fit Lena Larsen, vous étiez plus aimable à Bullier. Si je vous avais écouté!... Mais, voilà, la Norvège commence à agir. Vous filez un mauvais coton, mon cher.

Quand l’orchestre se tut, elle entraîna Jérôme auprès du torse grec, orgueil de B. J. Stav.

--Tenez, dit-elle, c’est tout à fait l’homme coupé en morceaux de la rue du Bel-Air. C’est une affaire que j’ai bien étudiée; j’étais, à cette époque, élève de Balthazard...

Mais elle parlait pour elle seule; Jérôme s’était enfui. Elle s’en aperçut; il entendit un éclat de rire.

Il retrouva Uni au milieu d’un parti animé. Elle était essoufflée, se donnait de l’air avec son mouchoir, parlait et riait à la fois, s’appuyait familièrement sur l’épaule des garçons.

Quand il s’approcha, elle lui lança son gentil «Hello!»

--Elle danse bien, Lena Larsen, dit-elle. Elle fait tout pareil que les Françaises, ne trouvez-vous pas?

--En effet, répondit Jérôme, elle connaît même certains Français en détail.

Ils dansèrent ensemble. Uni n’était pas parfumée. Uni ne regrettait pas la Rotonde. Uni dansait mal. Il était heureux.

«Comme elle est Norvégienne! se disait-il. Comme je l’aime!»

Il sentait contre le sien ce corps indépendant, habitué aux sports de la neige, qui sont les plus individualistes de tous, ce corps qui obéissait mal, qui était à côté du rythme, qui donnait sa chaleur et n’en recevait pas.

Lui, la musique, le mouvement, les lumières, le transportaient. L’orchestre suralimentait son imagination: un coup de cymbales éteignait les lustres, trois notes de flûte faisaient se lever la lune, les violons l’entraînaient dans leurs voies habituelles, qui sont celles de la séduction.

--Ah! murmurait-il dans les cheveux d’Uni, la danse est comme ces rêves, où l’on se sent devenir aérien...

--Oui, disait-elle.

--Les pieds quittent la terre...

--Oui.

--On continue de danser, on tourne, on s’élève...

--Oui.

--Sur un nuage? Sur le tapis magique du voleur de Bagdad? On ne sait plus...

--Oui, mais moi, je sais. Le plancher de cette maison est le plus bon dans la ville. Il est tellement si praticable à cause qu’il est en... Comment vous dites? Un arbre gros avec des petites glandes...

--En chêne, laissait tomber Jérôme en reprenant contact avec le sol.

«Elle me glisse entre les mains», se disait-il.

Il savait, par l’expérience qu’il avait d’elles, que les jeunes filles courtisées usent d’un système de défensive bien innocent, mais souvent assez inextricable pour faire échouer indéfiniment les attaques dont elles sont l’objet: aux paroles voilées du séducteur, elles ouvrent de grands yeux étonnés: «Attendez donc... Je ne saisis pas... Ah! oui, oui, oui, je vois ce que vous voulez dire...» Il se plaint de l’état de son cœur, elles lui donnent l’adresse d’un médecin spécialiste.

Jérôme résolut donc de parler désormais à Uni sans détour et de mettre fin par une franche explication à un état de choses qui ne pouvait se prolonger sans qu’il y perdît tout à fait la raison.

Mais l’occasion lui en fut refusée de toute la soirée. Uni, très sollicitée, de plus en plus animée, de plus en plus rose, passait de bras en bras, comme une fleur fraîchement cueillie que l’on fait admirer à la ronde et dont chacun veut respirer le parfum.

Il retrouva Lena Larsen, assise sur le canapé d’un boudoir, dans la compagnie de M. de la Boudinière.

--Hé là! lui dit-elle, ne vous croyez pas obligé de faire danser toutes ces petites oies blanches. Venez donc vous asseoir ici.

Puis s’adressant à l’attaché de légation:

--Serrez-vous un peu, La Boudinière.

Elle passa sans façon l’un de ses bras au bras du diplomate, l’autre au bras de Jérôme.

--Et maintenant, auteur Jérôme, parlez-nous de la France.

--Ah! répondit Jérôme, parlons plutôt de la Norvège.

XIII

--...

--Allo, oui, lui-même.