Chapter 1 of 5 · 3323 words · ~17 min read

partie d

'entre eux en reçoit des journaux et des livres; ils continuent à s'intéresser aux œuvres et aux hommes qui y surgissent, aux évènements qui s'y succèdent, aux tentatives sociales ou politiques qui s'y produisent. Leur esprit s'est ouvert à voir autre chose que notre mesquine vie étriquée en d'étroits règlements: ils savent que, dans d'autres conditions, des peuples agissent et prospèrent. Ils parlent de ces choses; leurs conversations sont aussi utiles que leur enseignement; ils sont, à certaines heures, des professeurs, et, à d'autres, les témoins et les avocats de ce qui se fait au-delà de nos frontières. Leur influence sociale peut compléter leurs services professionnels. Si nos directeurs de Revues et de Magazines étaient plus entreprenants et plus avisés, ils trouveraient là une armée de collaborateurs très capables de tenir la France au courant de ce qui se passe au dehors. C'est assurément un grand progrès et un précieux élément infusé dans notre vitalité intellectuelle. Encore quelques années de persévérance et il ne se trouvera plus une seule petite ville, un trou perdu, où ne se rencontre au moins un homme qui soit un centre de culture étrangère, un intermédiaire de comparaisons avec le dehors. Ce seront autant de mèches de mine dans le bloc de notre ignorance et de notre routine; ils pourront contribuer à le disloquer. Par là l'Université aura rendu au pays un de ces profonds services de nutrition silencieuse, qui, heureusement, se poursuivent sous les fièvres, les incohérences et les crises hystériques de la surface.

AUG. ANGELLIER.

PRÉFACE DE L'AUTEUR

Mettre une préface à un si petit livre, c'est, j'en ai bien peur, pécher contre la règle des proportions. Mais, il est au-dessus des forces d'un auteur de résister au plaisir de faire une préface, car c'est la récompense de ses travaux. La première pierre une fois posée, l'architecte apparaît avec ses plans et se pavane, une heure durant, aux yeux du public. L'auteur ne fait pas autre chose dans sa préface. Il se peut qu'il n'ait pas un mot à dire; toutefois il doit se montrer un instant dans le portique, le chapeau à la main, et dans une attitude polie.

Il vaut mieux, en telle circonstance, s'en tenir adroitement à un état intermédiaire entre l'humilité et la supériorité; comme si le livre était l'œuvre de quelque autre personne et que vous n'ayez fait que le parcourir et insérer ce qu'il a de bon. Mais, pour moi, je n'ai pas encore atteint à cette perfection. Je suis encore incapable de dissimuler la chaleur de mes sentiments envers le lecteur; et, si je le rencontre sur le seuil, c'est pour l'inviter à entrer avec une cordialité toute campagnarde.

A vrai dire, je n'eus pas plus tôt fini de lire les épreuves de ce petit livre que je me sentis en proie à une appréhension désespérante.

Il me vint à l'esprit qu'il se pourrait que je ne fusse pas seulement le premier à lire ces pages, mais aussi le dernier; qu'il se pourrait que j'eusse vainement fait œuvre de pionnier dans cette étendue de pays si riant, sans trouver une âme pour suivre mes pas. A force d'y songer, je ressentis pour cette idée une aversion, qui dégénéra en une sorte de terreur panique, et je me lançai dans cette préface, qui n'est rien de plus qu'un avertissement au lecteur.

Que dirai-je en faveur de mon livre? Caleb et Josué rapportèrent de Palestine une formidable grappe de raisin. Hélas! mon livre ne produit rien d'aussi nutritif; et, d'ailleurs, nous vivons dans un siècle, où l'on préfère une définition à n'importe quelle quantité de fruits.

Je me demande si une négation n'aurait pas quelque chose de séduisant? car, au point de vue négatif, je me flatte que ce volume a un certain cachet. Bien qu'il contienne beaucoup plus de deux cents pages, je n'y ai pas fait remarquer une seule fois que l'univers de Dieu n'a pas de but, et je n'y donne pas non plus une seule fois à entendre que j'en eusse pu créer un meilleur. Je ne sais réellement pas où j'ai pu avoir la tête. J'avais apparemment oublié tout ce qu'il y a de glorieux à être homme. C'est une omission qui enlève à ce livre toute importance philosophique; mais, j'ai l'espoir que son excentricité pourra plaire dans les sociétés frivoles.

A l'ami qui m'accompagna, je dois déjà beaucoup de remercîments; je voudrais bien, certes, ne lui devoir rien d'autre; mais, en ce moment, je me sens pour lui une tendresse presque exagérée. Lui, au moins, me lira, ne serait-ce que pour refaire en esprit ses propres voyages en suivant les miens.

R. L. S.

DEDICACE

A SIR WALTER GRINDLAY SIMPSON, BARONET

Mon cher Cigarette,

C'est assez pour vous d'avoir participé si généreusement aux pluies et aux portages de notre voyage; d'avoir pagayé si laborieusement, pour rattraper l'Aréthuse, abandonnée sur l'Oise grossie; d'avoir, dès lors, piloté une vraie épave humaine jusqu'à Origny-Sainte-Benoîte et jusqu'à un souper si ardemment désiré. C'est peut-être plus qu'assez, comme vous vous en êtes plaint une fois quelque peu piteusement, que je vous aie prêté tous les torts et que je me sois attribué toutes les réflexions convenables. Je ne pouvais pas, décemment, vous exposer à partager le désagrément d'un autre et plus notoire naufrage. Mais à présent, que notre voyage va paraître en une édition à bon marché, ce péril, espérons-le, n'existe plus, et il m'est loisible de mettre votre nom sur le pavillon.

Mais, je ne puis m'arrêter avant de m'être lamenté sur le sort de nos deux bateaux. Ce ne fut pas, sir, un jour fortuné que celui où nous projetâmes l'achat d'une péniche; il ne fut pas heureux, le jour où nous fîmes part de notre rêve au plus espérant des rêveurs. A vrai dire, tout sembla nous sourire un moment. Nous nous procurâmes la péniche, nous la baptisâmes «_les Onze mille Vierges de Cologne_», et elle demeura pendant quelques mois l'admiration de tous les admirateurs, dans les eaux d'une charmante rivière et sous les murs d'une vieille ville.

M. Mattras, le charpentier émérite de Moret, avait concentré sur elle toute la diligence de ses ouvriers rivalisant d'ardeur; et vous n'aurez pas oublié la quantité de champagne doux consommé à l'auberge, au bout du pont, pour donner du zèle aux ouvriers et activer le travail. Quant à la question pécuniaire, je préfère ne pas m'y arrêter. Notre péniche «_les Onze mille Vierges de Cologne_» pourrit dans la rivière où elle avait été embellie. Elle ne sentit pas l'impulsion de la brise; on n'y attela jamais le patient cheval de trait. Et, lorsqu'enfin le charpentier indigné de Moret la vendit, on vendit en même temps l'Aréthuse et la Cigarette, nos deux «canoës», l'un de cèdre, l'autre, comme nous le sentions si rudement dans les portages, de solide chêne anglais. A présent, ces bateaux historiques portent les trois couleurs et sont connus sous des noms nouveaux et étrangers.

R. L. S.

[Illustration: AN INLAND VOYAGE]

D'ANVERS A BOOM

Nous produisîmes une grande agitation dans les docks d'Anvers. Un arrimeur et un groupe de portefaix des docks enlevèrent nos deux «canoës» et coururent à l'embarcadère. Derrière eux venait une foule d'enfants, poussant des hourras. La Cigarette partit au milieu d'un clapotis de petites vagues qui se brisaient. L'instant d'après, l'Aréthuse la suivait. Un vapeur descendait le fleuve; des hommes, sur le tambour, crièrent de rauques avertissements, l'arrimeur et ses portefaix, sur le quai, nous braillaient de prendre garde. Mais, en quelques coups de pagaie, les canoës étaient hors d'atteinte au milieu de l'Escaut, et nous laissions derrière nous tous les vapeurs, et les arrimeurs et les autres vanités du rivage.

Le soleil brillait d'un vif éclat; la marée faisait gaillardement ses quatre milles à l'heure; le vent soufflait régulièrement avec, de temps en temps, des rafales. Pour ma part, je n'avais jamais été de ma vie à la voile dans un canoë, et ma première expérience, au beau milieu de ce large fleuve, ne se faisait pas sans me causer quelque appréhension. Qu'arriverait-il à la première bouffée de vent qui gonflerait ma petite voile? A mon avis, on courait presque autant de risques à tenter ainsi l'inconnu, qu'à publier un premier livre, ou à se marier. Toutefois, ma perplexité ne fut pas de longue durée, et vous ne serez pas surpris d'apprendre qu'au bout de cinq minutes, j'avais fixé ma voile.

Cette circonstance, je le reconnais, ne fut pas sans me frapper quelque peu. Naturellement, comme le reste de mes semblables, j'avais toujours fixé la toile dans un bateau à voiles; mais, dans une embarcation aussi petite et aussi peu stable qu'un canoë, et avec ces rafales qui s'abattaient sur nous, je ne m'attendais guère à pouvoir agir d'après les mêmes principes; et ce fait m'inspira quelques réflexions pleines de mépris sur le cas que nous faisons de la vie. On est à coup sûr, plus à l'aise pour fumer quand la voile est attachée; mais il ne m'était jamais arrivé de mettre une bonne pipe de tabac en balance avec un péril évident, et de courir le risque de propos délibéré en choisissant la bonne pipe de tabac. C'est un lieu commun que nous ne pouvons répondre de nous-mêmes, avant d'avoir été mis à l'épreuve; mais il est moins commun et, à coup sûr, plus consolant, de penser que nous nous trouvons habituellement beaucoup plus braves et beaucoup meilleurs que nous ne croyions. Tout le monde, à mon avis, en a fait l'expérience: mais la crainte de nous démentir plus tard nous empêche de trompeter bien loin ce sentiment réconfortant. Bien sincèrement je voudrais, car cela m'eût épargné beaucoup de peine, je voudrais, qu'il se fût trouvé quelqu'un pour me faire envisager la vie avec courage, quand j'étais jeune, pour me dire combien les dangers sont plus effrayants, quand on les voit de loin; pour me montrer que ce qu'il y a de viril dans le cœur d'un homme ne se laisse pas étouffer et l'abandonne rarement, je dirai même jamais, à l'heure du danger. Mais nous sommes tous très forts pour jouer de la flûte sentimentale en littérature: et il n'y aura pas un homme parmi nous pour aller en tête de la colonne faire retentir les sons grisants du tambour.

Il faisait bon sur le fleuve. Un ou deux chalands passaient, chargés de foin. Des roseaux et des saules bordaient le cours d'eau: des bestiaux et de vénérables chevaux gris montraient leurs têtes placides par dessus le talus du rivage. Çà et là, un coquet village, parmi les arbres, avec un bruyant chantier de construction de bateaux: çà et là, une villa, au milieu d'une pelouse. Le vent nous favorisa pour remonter l'Escaut, puis le Rupel: et nous allions bon train, quand nous commençâmes à voir les briqueteries de Boom, qui s'étendent très loin sur la rive droite du fleuve. La rive gauche était toujours verte et champêtre, avec des allées d'arbres, le long de la digue, et, çà et là, un escalier pour desservir un bac, où l'on pouvait voir, tantôt une femme assise, les coudes sur les genoux, tantôt un vieux monsieur avec des lunettes d'argent et un bâton. Mais Boom et ses briqueteries devenaient à chaque instant, plus enfumées et plus sales; et bientôt, une grande église, avec une horloge, et un pont de bois, jeté sur le fleuve, indiquèrent le quartier central de la ville.

Boom n'a rien d'agréable et n'est remarquable qu'en un seul point: la plupart des habitants ont la ferme conviction qu'ils savent parler anglais: ce que d'ailleurs, l'expérience ne justifie pas. Ceci jeta une sorte de brume sur notre conversation. Quant à l'hôtel de la navigation, c'est, je crois, ce qu'il y a de pire dans l'endroit. Il possède deux salles, dont il est très fier, toutes deux parsemées de sable; la première donnant sur la rue, avec un comptoir à une extrémité; la seconde, plus froide et plus sombre, avec, pour tout ornement, une cage sans oiseau et un tronc tricolore où recevoir des souscriptions. Nous trouvâmes moyen de dîner dans cette seconde pièce, en compagnie de trois ingénieurs stagiaires peu expansifs et d'un commis-voyageur silencieux. La nourriture, comme il arrive d'ordinaire en Belgique, était en cette occasion d'un caractère indéfinissable. En vérité, je n'ai jamais été capable de découvrir quoi que ce fût qui ressemblât à un repas chez cet aimable peuple. Les Belges semblent becqueter leurs aliments, ils ont l'air de jouer avec les mets tout le long du jour en amateurs; ils essayent d'imiter les Français; ils font, en réalité, comme les Allemands; et à la rigueur, l'on peut dire qu'ils ont un genre intermédiaire.

Nettoyée et garnie de ses accessoires, la cage vide ne portait d'autre trace du favori qui y sifflait jadis, que l'écartement de deux barreaux, entre lesquels on mettait un morceau de sucre. Cette cage évoquait ainsi une sorte de gaieté de cimetière. Pas plus à nous qu'au commis-voyageur les ingénieurs ne daignaient adresser la parole: mais ils échangeaient entre eux quelques mots à voix basse et nous dévisageaient à la lumière du gaz avec leurs lunettes. Car, bien qu'ils fussent de beaux garçons, ils portaient tous des besicles.

Il y avait dans l'hôtel une servante anglaise; elle avait quitté l'Angleterre depuis assez longtemps pour avoir recueilli à l'étranger toutes sortes d'expressions bizarres et de manières curieuses, qu'il n'est pas besoin de spécifier ici. Elle nous parla abondamment dans son jargon, nous demanda des détails sur les mœurs actuelles en Angleterre et rectifia obligeamment nos explications, quand nous essayâmes de lui répondre. Mais nous avions affaire à une femme, et, au fond, peut-être ne dédaignait-elle pas tant nos renseignements, qu'elle en avait l'air. Le beau sexe aime à recueillir des connaissances et tient néanmoins à conserver sa supériorité. C'est une politique habile et presque toujours une nécessité dans les circonstances de la vie. Car, si un homme s'aperçoit qu'une femme l'admire, ne serait-ce que pour ses connaissances en géographie, il se mettra immédiatement à bâtir sur cette admiration. Ce n'est qu'à force d'incessantes rebuffades que les jolies femmes peuvent nous tenir à notre place. Les hommes comme aurait dit Miss Howe ou Miss Harlowe, sont de tels «empiéteurs». Pour ma part, je suis corps et âme avec les femmes: et, après un couple bien marié, il n'est rien au monde d'aussi beau que le mythe de Diane, la divine chasseresse. Il est inutile à un homme de se retirer dans les bois: nous le connaissons trop: Saint Antoine en fit l'expérience, il y a bien longtemps; et l'aventure eut, à tous égards, une fâcheuse issue pour lui. Mais il y a ceci de particulier chez certaines femmes et qui déconcerte les meilleurs gymnosophistes parmi les hommes: c'est qu'elles se suffisent à elles-mêmes et qu'elles peuvent marcher dans une zone élevée et froide, sans la protection d'aucun de ceux qui portent culottes. Je l'affirme, bien que je sois le contraire d'un ascète déclaré, je sais aux femmes plus de gré de cet idéal que je n'en saurais à la plupart d'entre elles, ou même à toutes, à l'exception d'une seule, d'un baiser spontanément donné. Il n'est rien d'aussi encourageant que le spectacle d'une personne qui se suffit. Et quand je songe aux sveltes et charmantes vierges, créatures de la forêt et du clair de lune, courant les bois toute la nuit, au son du cor de Diane, errant parmi les vieux chênes, le cœur aussi libre qu'eux, insensibles à l'agitation de la vie ardente et troublée de l'homme,--bien qu'en fait d'idéals, il en soit beaucoup d'autres que je préfère,--je sens battre mon cœur en pensant à celui qu'elles ont choisi. C'est faire faillite à la vie, mais faire faillite avec tant de grâce! Une chose n'est pas perdue, si on ne la regrette pas. En somme, et ici l'homme se décèle, où serait une grande partie de la gloire d'inspirer l'amour, s'il n'y avait aucun dédain à surmonter?

SUR LE CANAL DE WILLEBROECK

Le lendemain matin, à notre départ sur le canal de Willebroeck, la pluie commença lourde et glacée. L'eau du canal était à peu près à la température où le thé peut se boire, et, sous cette froide aspersion, la surface était couverte de vapeur. La gaieté du départ et le mouvement aisé des bateaux sous chaque coup de pagaie nous aidèrent à faire contre fortune bon cœur, pendant toute la durée de l'averse; et, une fois le nuage passé et le soleil reparu, notre entrain reprit le dessus sur nos velléités de rester chez nous. Une bonne brise bruissait et frissonnait dans les rangées d'arbres qui bordaient le canal. Les feuilles s'agitaient en masses tumultueuses, tantôt en pleine lumière et tantôt dans l'ombre. Pour l'œil et l'oreille, le temps semblait propice à l'emploi de la voile; mais, sur l'eau, entre les hautes berges, le vent ne nous parvenait que par bouffées faibles et irrégulières. A peine y en avait-il assez pour gouverner. Nous avancions d'une façon intermittente et peu satisfaisante. Du chemin de halage, un loustic, qui jadis avait été marin, nous salua par ces mots: «_Ça va vite, mais c'est long_».

Il y avait assez d'activité sur le canal. A tout instant, nous rencontrions ou nous dépassions une longue file de bateaux, avec de grandes barres de gouvernail peintes en vert; des poupes élevées avec, de chaque côté du gouvernail, une fenêtre, et, parfois, à l'une des fenêtres, une cruche ou un pot à fleurs; une barque attachée à l'arrière; une femme occupée à préparer le dîner du jour et à soigner une poignée d'enfants. Ces péniches, au nombre de vingt-cinq ou trente, étaient toutes attachées les unes derrière les autres avec deux câbles. En tête de cette file de bateaux se trouvait un vapeur d'étrange construction qui la remorquait. Il n'avait ni roues à palettes, ni hélice; mais, au moyen de quelque engrenage, dont un esprit peu initié à la mécanique ne pouvait se faire une idée exacte, il amenait par dessus l'avant une petite chaîne brillante, qui s'étendait au fond du canal et, la faisant repasser par dessus l'arrière, il se halait en avant, anneau par anneau, avec toute sa suite de bateaux chargés. Tant qu'on n'avait pas trouvé la clef de l'énigme, il y avait quelque chose de solennel et d'inquiétant dans la progression d'un de ces trains, pendant qu'il s'avançait doucement dans le canal, sans autre marque de sa marche en avant qu'un petit remous, courant le long des flancs des bateaux et s'en allant mourir dans leur sillage.

De toutes les créations dues aux entreprises commerciales, une péniche est de beaucoup ce qu'il y a de plus agréable à considérer. Il lui est loisible de déployer ses voiles, et vous la voyez alors voguer bien haut, au dessus de la cime des arbres et du faîte du moulin à vent, voguer sur le cours d'eau, voguer à travers les champs de blé vert, la plus pittoresque des créatures amphibies. Ou bien le cheval s'avance d'un pas paisible et lent, comme si les affaires n'existaient pas pour lui dans le monde; et l'homme qui rêve au gouvernail voit le même clocher à l'horizon tout le long du jour. On se demande comment les choses parviennent jamais à leur destination, au train dont elles vont, et le spectacle des bateaux qui attendent leur tour à une écluse offre un bel exemple de la facilité avec laquelle on prend la vie. Il devrait y avoir beaucoup d'esprits satisfaits à bord des bateaux; car mener une telle vie, c'est voyager tout en restant chez soi.

La cheminée fume pour le dîner à votre passage; les berges du canal déroulent lentement leur paysage aux yeux contemplatifs; le bateau flotte à travers de grandes forêts, à travers de grandes cités, avec leurs monuments publics et leurs lampes, le soir, et pour le batelier qui, dans sa demeure flottante, voyage sans bouger de son lit, c'est absolument comme s'il écoutait l'histoire d'un autre homme, ou comme s'il tournait les pages d'un