partie l
'esprit de ce qui se passait. Il serait certes difficile de ne pas comprendre le Miserere, que je considère comme l'œuvre d'un athée. S'il est jamais bon de se mettre au cœur une telle désespérance, le Miserere est la musique convenable, et une cathédrale une scène appropriée. Jusque là, je suis d'accord avec les Catholiques (singulière appellation qu'ils se donnent, après tout). Mais pourquoi, au nom de Dieu, ces choristes de jour de fête? pourquoi ces prêtres qui glissent des regards errants dans l'assistance, tout en feignant d'être en prières? Pourquoi cette grosse dondon de nonne qui met tant de rudesse à diriger sa procession et secoue par le bras les jeunes vierges en défaut? Pourquoi ces crachements, ces reniflements, ces oublis de clefs, et les mille et une petites mésaventures, qui troublent un état d'âme qu'on a laborieusement établi, grâce au plain-chant et à la musique de l'orgue? Les révérends-pères n'ont qu'à aller dans la première salle de spectacle venue pour voir ce qu'on peut faire avec un peu d'art, et comme il est nécessaire, pour susciter les hauts sentiments, d'exercer les figurants et de faire mettre chaque siège à la place convenable.
Il est encore une chose qui m'affligea. Je pouvais supporter un Miserere, moi; car je venais de prendre depuis peu beaucoup d'exercice en plein air. Mais j'aurais voulu voir ailleurs les vieillards. Ce n'était ni le genre de musique, ni le genre de théologie convenable pour des hommes et des femmes qui à cette époque de leur existence ont passé par la plupart des accidents et ont probablement une opinion à eux sur l'élément tragique de la vie. Une personne avancée en âge peut en général se faire à elle-même son propre miserere; et cependant, je remarque qu'elle aime mieux faire du Jubilate Deo son chant ordinaire. En somme, le meilleur exercice religieux pour les gens âgés consiste à se remémorer leur propre expérience; tant d'amis morts, tant d'espérances déçues, tant d'erreurs et de faux pas; mais aussi, tant de jours brillants et de sourires de la providence. Il y a sûrement là matière à un sermon très éloquent.
En somme, tout cela m'avait pénétré d'une solennelle gravité. Dans la petite carte coloriée représentant tout notre «_Voyage à la pagaie sur le continent_», que mon imagination conserve encore, et déroule parfois pour l'amusement de mes moments de loisir, la cathédrale de Noyon figure à une échelle absurde et doit occuper presque autant de place qu'un département. Je vois encore le visage des prêtres, comme s'ils étaient à mes côtés; et j'entends encore _Ave Maria, ora pro nobis_ résonner à travers l'église. Pour moi tout Noyon est effacé par ces souvenirs qui dominent tout, et je n'ai cure d'en dire davantage sur la ville. Elle n'était tout au plus qu'un amoncellement de toits bruns, où les gens, je crois, mènent dans le calme une vie très honorable. Mais l'ombre de l'église tombe sur elle quand le soleil est bas, et la sonnerie des cinq cloches porte dans tous les quartiers l'annonce que l'orgue a commencé à se faire entendre. Si jamais je me rallie à l'église de Rome, ce sera à condition d'obtenir l'évêché de Noyon-sur-Oise.
AU FIL DE L'OISE
EN ROUTE POUR COMPIÈGNE
Les gens les plus patients finissent par se lasser d'être continuellement mouillés par la pluie; sauf bien entendu, dans les «Hautes-terres» d'Ecosse où il n'y a pas assez d'intervalles de beau temps pour qu'on s'aperçoive de la différence. Tel semblait devoir être notre cas le jour où nous quittâmes Noyon. Je ne me rappelle rien du voyage; ce ne fut rien que des berges d'argile, des saules et de la pluie, une pluie incessante, impitoyable, battante, jusqu'au moment où nous nous arrêtâmes pour manger un morceau dans une petite auberge, à Pimprez, où le canal longeait la rivière de très près. Nous avions si triste mine, trempés comme nous l'étions, que l'aubergiste alluma quelques brins de bois dans la cheminée pour nous réconforter. Nous nous assîmes là au milieu d'un nuage de vapeur, nous lamentant sur notre situation. Le mari jeta sa gibecière sur ses épaules et partit à longues enjambées pour la chasse; sa femme s'assit dans un coin éloigné à nous observer. Je crois que nous valions bien la peine d'être regardés. Nous grommelions sur notre infortune de la Fère; nous prévoyions d'autres La Fères dans l'avenir--bien que les choses allassent mieux avec la Cigarette pour truchement; il avait infiniment plus d'aplomb que moi et possédait une façon cavalière et péremptoire d'aborder une aubergiste, qui annihilait la mauvaise impression que faisaient nos sacs de caoutchouc. D'avoir parlé de la Fère cela nous fit causer des réservistes.
«Faire ses vingt-huit jours», dit-il, «semble une assez piètre façon de passer ses vacances d'automne».
«A peu près aussi piètre», répliquai-je avec abattement, «que d'aller en canoë».
«Ces messieurs voyagent pour leur agrément»? demanda l'aubergiste avec une inconsciente ironie.
C'en était trop. Les écailles nous tombèrent des yeux. Une autre journée de pluie et, c'était bien décidé, nous mettions nos bateaux dans le train.
Le temps se le tint pour dit: Nous avions reçu notre dernière «douche». L'après-midi le temps se mit au beau; de grands nuages voyageaient encore dans le ciel, mais seuls maintenant, traçant leur route au milieu de l'immensité azurée; et un coucher de soleil offrant les tons les plus délicats du rose et de l'or inaugura une nuit obscure et étoilée et un mois de beau temps ininterrompu. En même temps la rivière commençait à nous laisser voir un peu mieux dans la campagne. Les berges n'étaient plus si hautes; il n'y avait plus de saules sur les rives, et de riantes collines s'élevaient tout le long de son cours dessinant leur profil sur le ciel.
Peu après le canal arrivant à sa dernière écluse commença à déverser ses maisons d'eau dans l'Oise, en sorte que nous n'eûmes plus à craindre le manque de compagnie. Ici se trouvaient tous nos amis: le Deo Gratias de Condé et les quatre fils Aymon descendaient joyeusement le fil de l'eau avec nous. Nous échangeâmes des plaisanteries de circonstance avec le batelier perché au milieu de ses gaffes, ou avec le conducteur, enroué d'avoir braillé après ses chevaux, et les enfants vinrent à notre passage nous regarder par dessus bord. Nous n'avions jamais remarqué combien les bateaux nous manquaient; mais une impression d'incomparable douceur s'empara de nous, lorsque nous vîmes la fumée s'élever de leurs cheminées.
Un peu en aval de cette jonction, nous fîmes une autre rencontre d'importance plus grande encore, car c'est là que nous fûmes rejoints par l'Aisne, déjà bien loin de sa source, mais toute fraîche sortie de la Champagne. Ici finissait l'adolescence de l'Oise; c'était le jour de son mariage; dès lors elle s'avança majestueuse et pleine jusqu'aux bords, ayant conscience de sa dignité et des diverses digues qu'il avait fallu lui élever. Elle devenait un trait calme dans le tableau. Les arbres et les villes se voyaient dans ses eaux comme dans un miroir. Elle portait allègrement les canoës sur sa large poitrine; il n'était pas besoin de lutter beaucoup contre les tourbillons, mais l'oisiveté passait à l'ordre du jour, et nous n'avions qu'à filer tout droit, plongeant la pagaie tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, sans intelligence ni effort. Il nous venait vraiment un temps calme à tous égards, et nous étions emportés vers la mer comme des «gentlemen».
Le soleil se couchait lorsque nous arrivâmes à Compiègne: beau profil de ville au-dessus de la rivière. Au delà du pont un régiment défilait tambour battant. Des gens flânaient sur le quai, les uns pêchant, les autres contemplant paresseusement la rivière. Et tandis que nous filions rapidement sur l'eau devant eux, nous pûmes les voir montrer du doigt les canoës et se parler entre eux. Nous abordâmes à un lavoir flottant où les lessiveuses battaient encore leur linge.
A COMPIÈGNE
Nous descendîmes à Compiègne dans un grand hôtel plein de mouvement, où personne ne remarqua notre présence.
La réserve et le militarisme (comme disent les Allemands) y dominaient. Un camp de tentes blanches en forme de cône, hors de la ville, avait l'air d'un feuillet détaché d'une bible illustrée. Des ceinturons décoraient les murs des cafés, et les rues ne cessaient de retentir toute la journée d'airs de musique militaires. Impossible d'être anglais, sans éprouver un sentiment d'orgueil, car les hommes qui suivaient les tambours étaient petits et marchaient mal. Chacun s'inclinait à son angle et cahotait à sa guise en marchant. Il n'y avait rien chez eux de la superbe allure avec laquelle un régiment de «_highlanders_» de haute taille s'avance musique en tête, solennel et inévitable comme un phénomène naturel. Quel est l'homme qui, après avoir vu ce spectacle, peut oublier le tambour major marchant devant, les peaux de tigre des tambours, les «plaids» ondoyants des joueurs de flûte, l'étrange et élastique rythme du régiment entier, touchant le sol en cadence, et le coup de la grosse caisse, lorsque les cuivres cessent et que les fifres aigus reprennent l'air martial à leur place?
Une jeune anglaise en pension en France commença à dépeindre à ses compagnes françaises un de nos régiments à la parade, et tout en allant, elle me dit que le souvenir se faisait si vif, elle devint si fière d'être la compatriote de tels soldats et si triste de se trouver dans un autre pays, que la voix lui manqua et qu'elle fondit en larmes. Je n'ai jamais oublié cette jeune fille et, selon moi, il s'en faut de bien peu qu'elle ne mérite une statue. L'appeler une jeune demoiselle, avec toutes les futiles associations d'idées que fait naître ce mot, serait lui faire insulte. En tous cas, elle peut être sûre d'une chose, c'est que quand bien même elle n'épouserait jamais un héroïque général, quand bien même sa vie n'aurait aucun résultat grand et immédiat, elle n'aura pas vécu en vain pour son pays natal.
Mais, bien que les soldats français ne payent pas de mine à la parade, en marche ils sont gais, alertes, pleins de bonne volonté, comme une troupe de chasseurs de renards. Je me rappelle avoir vu un jour une compagnie traverser la forêt de Fontainebleau, sur la route de Chailly, entre le Bas Bréau et la Reine Blanche. L'un des soldats marchait un peu avant les autres et chantait à tue-tête un audacieux chant de marche. Derrière lui ses camarades remuaient leurs pieds et même balançaient leur fusil en cadence. Un jeune officier avait toutes les peines du monde à garder son sérieux en entendant les paroles. Vous n'avez jamais rien vu d'aussi gai et d'aussi spontané que leur allure; les écoliers ne montrent pas plus d'ardeur au jeu de la poursuite, et vous auriez pensé qu'il était impossible de fatiguer des marcheurs si pleins de bonne volonté.
Ce qui me charma le plus à Compiègne fut l'hôtel de ville. Je raffolai de l'hôtel de ville. C'est un monument d'un tourmenté tout gothique, tout garni de tourelles, de gargouilles et de taillades, et décoré d'une demi-douzaine de fantaisies architecturales. Quelques-unes des niches sont dorées et peintes, et dans un grand panneau carré, au centre, en relief noir sur fond d'or, se dresse, monté sur un cheval en marche, Louis XII, la main sur la hanche et la tête rejetée en arrière. On voit percer dans chacun de ses traits une arrogance royale. Le pied dans l'étrier saille insolemment sur le cadre; l'œil est dur, orgueilleux; le cheval même semble prendre plaisir à fouler aux pieds les serfs prosternés, et avoir le souffle de la trompette dans les naseaux. Ainsi chevauche à jamais, sur la façade de l'hôtel de ville, le bon roi Louis XII, père de son peuple.
Par dessus la tête du roi, dans la haute tourelle centrale, apparaît le cadran d'une horloge, et un peu au dessus, trois petits personnages mécaniques, chacun un marteau à la main, dont le rôle est de carillonner les heures, les demies et les quarts, pour les bourgeois de Compiègne. Celui du centre a une cuirasse dorée, les deux autres portent des hauts de chausses dorés, et tous trois ont d'élégants chapeaux à larges bords comme des cavaliers. A mesure que l'aiguille approche du quart, ils tournent la tête et se regardent sciemment les uns les autres; et alors, ding font les trois marteaux s'abattant sur les trois petites cloches placées au-dessous. L'heure suit, profonde et sonore, à l'intérieur de la tour; et les trois personnages dorés se reposent de leur travail.
[Illustration: Ce qui me charma le plus à Compiègne, fut l'Hôtel-de-Ville (p. 225).]
Je pris à leurs manœuvres un plaisir vif et sain, et j'eus grand soin de manquer aussi peu de leurs représentations que possible. Et je remarquai que même la Cigarette, tout en faisant mine de dédaigner mon enthousiasme, était de son côté un spectateur plus ou moins assidu. Il y a quelque chose d'extrêmement absurde à exposer de pareils joujoux aux outrages de l'hiver au haut d'un édifice. Ils seraient mieux à leur place sous globe, en face d'une horloge de Nuremberg. La nuit surtout, lorsque les enfants sont couchés et que les grandes personnes même ronflent dans leurs draps, ne semble-t-il pas impertinent de laisser ces personnages couleur pain d'épices à se regarder et à tinter pour les étoiles et pour la lune qui monte au firmament. Il paraît assez naturel que les gargouilles contorsionnent là haut leur face simiesque, assez naturel que le potentat chevauche son destrier, semblable à un centurion dans une vieille estampe allemande représentant la _Via Dolorosa_; mais les joujoux devraient être serrés dans une boîte, enveloppés dans de l'ouate, jusqu'au lever du soleil et jusqu'au moment où les enfants sont de nouveau dehors à s'amuser.
Au bureau de poste de Compiègne un gros paquet de lettres nous attendait, et, chose qui n'arriva qu'en cette occasion, les employés nous les remirent assez poliment sur notre simple demande.
On peut en quelque sorte dire que notre voyage se termine avec ce sac de lettres à Compiègne. Le charme était rompu. Dès ce moment nous étions en partie de retour chez nous.
On ne devrait avoir aucune correspondance quand on voyage. C'est bien assez déjà d'avoir à écrire mais il n'y a rien qui tue toute sensation de vacances comme de recevoir des lettres.
«C'est hors de mon pays et de moi-même que je vais». Je veux faire un plongeon pendant un certain temps dans de nouvelles conditions de vie, comme je plongerais dans un autre élément. Je n'ai rien à faire avec mes amis ou mes affections pendant ce temps. Quand je suis parti, j'ai laissé mon cœur chez moi dans un bureau ou je l'ai envoyé en avant avec mon porte-manteau m'attendre à ma destination. Mon voyage terminé, je ne manquerai pas de lire vos lettres avec l'attention qu'elles méritent. Mais j'ai dépensé tout cet argent, remarquez bien, et j'ai donné tous ces coups de pagaie, à seule fin d'être au loin; et cependant, vous me retenez chez moi avec vos perpétuelles communications. Vous tirez sur la corde, et je sens que je suis un oiseau attaché. Vous me poursuivez par toute l'Europe de ces petites vexations que je voulais éviter par mon départ. Il n'y a pas de libération dans la guerre de la vie, je le sais bien; mais n'y aura-t-il pas seulement une semaine de congé?
Nous étions debout à six heures, le jour où nous devions partir. On avait si peu fait attention à nous que c'est à peine si je pensais qu'on daignerait nous présenter une note. Mais on n'y manqua pas; il y eut même quelques articles salés. Nous payâmes poliment à un commis désintéressé et nous quittâmes l'hôtel avec les sacs de caoutchouc sans être remarqués. Personne ne se soucia de savoir quoi que ce fût de nous. Impossible de se lever avant un village; mais Compiègne était devenue une si grande ville qu'elle prenait ses aises le matin, et nous étions levés et bien loin, qu'elle était encore en robe de chambre et en pantoufles. Les rues étaient abandonnées aux gens qui lavaient les escaliers des portes; personne n'était en grande toilette, sauf les cavaliers sur l'hôtel de ville. Ils étaient bien lavés par la rosée, tout pimpants sous leur dorure; leurs visages respiraient l'intelligence et le sentiment de la responsabilité professionnelle. Kling firent-ils sur les cloches pour la demie de six heures, comme nous passions. Je trouvai bien gentil de leur part de me faire ce compliment d'adieu; jamais ils ne furent mieux en forme, pas même le dimanche à midi.
Il n'y avait personne à nous voir partir que les laveuses matinales--matinales et pourtant en retard--qui déjà portaient leur linge dans leur lavoir flottant sur la rivière. Très gaies avec quelque chose de matinal dans leurs manières, elles plongeaient hardiment leurs bras dans l'eau, sans paraître saisies du froid. Ce serait un travail décourageant pour moi que ce début matinal et cette première immersion froide, un travail tout ce qu'il y a de plus décourageant. Mais je crois qu'elles auraient aussi peu volontiers changé de condition avec nous que nous avec elles. Elles se pressèrent à la porte pour nous regarder partir dans les minces brouillards ensoleillés étendus sur la rivière, et nous accompagnèrent de leurs cordiales acclamations jusqu'au moment où nous eûmes dépassé le pont.
AUTRES TEMPS
A un certain point de vue, on peut dire que ces brouillards ne se levèrent jamais de dessus notre voyage; et depuis ce moment jusqu'à la fin, ils flottent très denses dans mon carnet de notes. Aussi longtemps que l'Oise avait été une petite rivière campagnarde, elle nous avait fait passer tout contre les portes des maisons et nous pouvions causer avec les habitants des champs riverains; mais à présent qu'elle était devenue si large, nous n'apercevions plus qu'à distance ce qui se passait le long des bords. Il y avait la même différence qu'entre une grand'route et un petit sentier de campagne qui se promène à travers des jardins. Nous nous trouvions maintenant dans des villes où personne ne nous importunait par ses questions; l'onde nous avait portés au milieu de la vie civilisée où les gens passent sans se saluer. Dans les endroits où les habitants sont clairsemés, nous tirons de chaque rencontre tout le parti possible; est-ce une ville, nous ne sortons plus de nous-mêmes et ne disons plus un mot, hors que nous ne marchions sur les pieds de quelqu'un. Dans ces eaux-là nous n'étions plus désormais des bêtes curieuses et personne ne supposait que nous fussions venus d'au delà de la ville voisine. Je me rappelle qu'à notre entrée dans l'Isle-Adam par exemple, nous rencontrâmes des bateaux de plaisance par douzaines, sortant pour l'après-midi, et il n'y avait rien pour distinguer le véritable voyageur du promeneur, sauf, peut-être, la malpropreté de ma voile. Est-ce que la compagnie à bord de l'un des bateaux ne pensa pas reconnaître en moi un voisin? Fut-il jamais rien de plus blessant? Voilà où tout le roman en était tombé. Naguère, sur la haute Oise où, en général, rien ne naviguait que le poisson, la présence de deux canotiers ne pouvait s'expliquer d'aussi vulgaire façon; nous étions des intrus étranges et pittoresques; et de l'étonnement des gens surgissait une sorte d'intimité légère et fugitive tout le long de notre route. Il n'y a en ce monde que prêtés rendus, bien qu'on ne les démêle pas toujours sans quelque difficulté; car nous n'étions pas nés quand on marqua les coches, et depuis que le monde existe, il n'y a pas encore eu de jour de règlement de comptes. On obtient à peu près autant de plaisir qu'on en donne. Tant que nous fûmes une sorte de vagabonds bizarres, de ceux qu'on regarde et qu'on suit comme un charlatan ou une troupe de bohémiens, nous ne manquâmes pas d'amusement en retour; mais sitôt que nous tombâmes nous-mêmes au lieu commun, tous ceux que nous rencontrâmes perdirent leur aspect merveilleux. Et c'est une raison entre mille qui fait que le monde est triste aux personnes tristes.
Dans nos précédentes aventures il y avait généralement à faire, et cela nous réveillait. Les averses mêmes avaient un effet revivifiant et secouaient l'esprit de sa torpeur. Mais à présent que la rivière ne courait plus à proprement parler, qu'elle ne faisait que glisser à la mer d'une hâte égale, directe, mais imperceptible, et que le ciel nous souriait tous les jours invariablement, nous commençâmes à glisser dans cet assoupissement doré de l'esprit qui succède à beaucoup d'exercice en plein air. Je me suis plus d'une fois plongé dans cette torpeur. En vérité, je goûte extrêmement cette sensation, mais je ne l'eus jamais au même degré qu'en pagayant au fil de l'Oise. Ce fut l'apothéose de cette sorte d'engourdissement.
Nous cessâmes de lire entièrement. Parfois, quand je tombais sur un nouveau journal, je prenais un plaisir particulier à en lire le feuilleton; mais c'était assez d'un numéro, et je n'en pouvais supporter plus de trois; même le second m'était un désappointement. Sitôt que, de quelque façon, l'histoire se laissait deviner, elle perdait tout mérite à mes yeux; une simple scène ou, selon l'usage de ces feuilletons, la moitié d'une scène, sans rien avant ni après, comme un fragment de rêve, avait le don de fixer mon intérêt. Moins je voyais du roman, mieux je l'aimais: réflexion profonde. Mais le plus souvent, comme j'ai dit, nous ne lisions ni l'un ni l'autre rien au monde et nous employions nos courts instants de veille, entre le dîner et le coucher, à examiner des cartes. J'ai toujours aimé les cartes et je voyage dans un atlas avec le plus grand plaisir. Les noms de lieux possèdent un attrait singulier; le contour des côtes et des rivières captive l'œil; et la rencontre dans une carte de quelque endroit dont vous avez entendu parler auparavant fait de l'histoire une nouvelle possession. Mais ces soirs-là, nous parcourions nos cartes avec la plus morne indifférence. Nous ne sentions pas plus d'intérêt pour un endroit que pour un autre. Nous regardions la feuille comme les enfants écoutent le bruit de leur hochet, et ne lisions des noms de villes et de villages que pour les oublier aussitôt. Le sujet n'avait pour nous rien de romanesque; il n'y a pas d'indifférence plus grande que n'était la nôtre en ce moment. Si quelqu'un nous avait enlevé les cartes, au moment où nous étions le plus attentifs à les étudier, il y a gros à parier que nous aurions continué à étudier la table avec le même ravissement.
Une seule chose nous préoccupait fort: c'était de manger. Je me rappelle que mon imagination me représentait tel ou tel plat que je couvais des yeux, tant que l'eau m'en venait à la bouche; et longtemps avant que nous ne fussions rentrés pour la nuit, mon estomac criait la faim et me tiraillait avec instance. Parfois nous pagayions bord à bord pour un moment, et chemin faisant, nous nous excitions l'un l'autre par des imaginations gastronomiques. Une collation toute simple, gâteaux et Xérès, mais hors de portée sur l'Oise, me trotta par la tête pendant plus d'une demi-lieue; et il fut un moment, aux approches de Verberie, où la Cigarette chatouilla délicieusement ma sensualité en me parlant de pâtés d'huîtres et de Sauterne.
Il me semble que personne parmi nous n'a bien connu le grand rôle que jouent dans l'existence le boire et le manger. La faim est chose si impérieuse qu'elle fait que nous digérons les nourritures les moins appétissantes et que nous sommes encore bien contents avec du pain et de l'eau pour notre dîner; comme il y a des gens qui ne peuvent se passer de lire, ne fût-ce que l'indicateur des chemins de fer. Mais c'est qu'il y a du roman là-dedans, après tout. Il n'est pas sûr que la table n'ait pas plus d'adorateurs que l'amour, et je n'hésite pas à dire que la nourriture offre pour la plupart beaucoup plus d'attraits que le paysage. Croyez-vous, comme disait Walt Whitman, que vous en êtes moins immortels? Le vrai matérialisme est d'avoir honte de ce que nous sommes. Ce n'est pas un moindre trait de la perfection humaine de découvrir la saveur d'une olive que de trouver de la beauté aux couleurs du soleil couchant.
Canoter était chose facile. De plonger la pagaie dans la rivière selon l'inclinaison convenable, tantôt à droite, tantôt à gauche, de maintenir l'avant au fil de l'eau, de vider la petite flaque d'eau qui se formait au creux du tablier, de protéger par un clignement des paupières les yeux contre l'étincellement du soleil sur l'eau, ou de passer de temps en temps sous la remorque qui se relève en sifflant du _Deo gratias de Condé_, ou _des quatre fils Aymon_, tout cela n'exigeait pas beaucoup d'art. De certains muscles bêtes suffisaient à l'accomplir dans un état moyen entre la veille et le somme, tandis que le cerveau en vacances s'endormait. Nous embrassions d'un regard les grands traits du paysage; d'un œil distrait nous regardions des pêcheurs en blouse et des lessiveuses qui barbotaient sur la rive. De temps en temps, il arrivait que la flèche de quelque clocher nous réveillait, ou le saut d'un poisson hors de l'eau, ou une traînée d'herbes aquatiques qui s'attachaient autour de la pagaie et qu'il fallait arracher et rejeter. Mais ces intervalles lucides n'étaient lucides qu'en partie. Un peu plus de nous était remis en action, mais jamais le tout. Le bureau central des nerfs, ce que, à nos heures, nous appelons Nous-mêmes, jouissait de ses vacances sans trouble, comme un ministère. Les grandes roues de l'intelligence tournaient à vide dans la tête, comme des volants, sans nul grain à moudre. J'ai passé des demi-heures entières à compter mes coups de pagaie et à oublier les centaines. Je me flatte qu'il ne saurait y avoir dans les bêtes périssables une forme de conscience plus basse. Et quel plaisir c'était! Quelle cordiale et accommodante humeur cela produisait! Il n'y a nulle astuce dans un homme parvenu à ce point, la seule apothéose possible dans la vie, l'apothéose de la stupidité; et il commence à se sentir la dignité imposante et la longévité d'un arbre.
Un bizarre travail de métaphysique pratique accompagnait ce qu'on me permettra d'appeler la profondeur, si je ne dois pas l'appeler l'intensité, de ma distraction. Ce que les philosophes appellent le moi et le non moi, _ego et non ego_, me préoccupait, bon gré mal gré. Il y avait moins de moi et plus de non moi que je n'étais accoutumé d'en trouver. Un autre manœuvrait ma pagaie à mes yeux; je sentais les pieds d'un autre contre le cale-pieds: il me semblait que mon corps n'avait pas plus de relation à moi que le canoë, la rivière ou le rivage. Ce n'est pas tout: quelque chose en moi-même, une partie de mon cerveau, une province de mon être propre, avait secoué l'obéissance et s'était établi pour son compte ou peut-être pour le compte de ce quelqu'un d'autre qui pagayait. Je m'étais ratatiné jusqu'à n'être plus qu'une toute petite chose en un coin de moi-même; j'étais isolé dans mon propre crâne. Des pensées se présentaient sans que je les en priasse. Ce n'étaient pas mes pensées: c'étaient évidemment celles de quelqu'un d'autre, et je les considérais comme une partie du paysage. Je crois, en un mot, que j'étais aussi près du Nirvana que cela est compatible avec la vie pratique; et s'il en est ainsi, je fais aux Bouddhistes mes sincères compliments; c'est un état agréable, peu compatible avec le brillant de l'esprit, non pas précisément profitable au point de vue de l'argent, un état d'or, de calme, d'insouciance, un état qui met l'homme au-dessus des alarmes. Vous l'imaginerez parfaitement en supposant que vous êtes ivre-mort et cependant que vous demeurez à jeun pour jouir de cet état. J'ai idée que ceux qui travaillent au grand air, passent une grande partie de leurs journées dans cette stupeur d'extase qui explique l'extrême quiétude et endurance de ces gens-là. Quelle pitié que de dépenser de l'argent à acheter du laudanum, quand on a ici pour rien un paradis bien supérieur!
Cette disposition d'esprit fut à tout prendre le grand exploit de notre navigation. C'est le pays le plus lointain où ce voyage m'ait introduit. Aussi bien, il est situé si loin des sentiers battus du langage que je désespère de faire goûter au lecteur la souriante, complaisante stupidité de ma condition, lorsque les idées allaient et venaient comme les poussières dans un rayon de soleil, que les arbres et les clochers le long de la rive se dressaient parfois, attirant mon attention comme des objets solides, au milieu d'un monde roulant de nuages; lorsque le frôlement rythmique du bateau et de la pagaie dans l'eau devenait une berceuse pour endormir mes pensées; lorsqu'une éclaboussure de vase sur le pont du bateau était, tantôt une souffrance intolérable pour l'œil, tantôt une compagnie pour moi, et l'objet d'une contemplation béate; et tout le temps, avec la rivière qui courait et les rives qui changeaient à droite et à gauche, je continuais à compter mes coups de pagaie, dont j'oubliais les centaines, j'étais la bête la plus heureuse de France.
AU FIL DE L'OISE
INTÉRIEURS D'ÉGLISES
Notre première étape après Compiègne nous conduisit jusqu'à Pont-Sainte-Maxence. J'étais dehors, le lendemain matin, un peu après six heures. L'air était piquant et sentait la gelée. Sur une place publique une vingtaine de femmes se disputaient pendant le marché du jour et le bruit de leurs négociations résonnait grêle et plaintif, tel le pépiement des moineaux par une matinée d'hiver. Les rares passants soufflaient dans leurs doigts et marchaient vivement, frappant le sol de leurs sabots, pour faire circuler le sang. Les rues étaient pleines d'une ombre glacée, bien que les cheminées fumassent au dessus des têtes dans l'or du ciel ensoleillé. Si vous vous éveillez assez tôt à cette saison de l'année, vous pouvez vous lever en Décembre pour déjeuner en Juin.
Je pris le chemin de l'église, car il y a toujours quelque chose à voir dans une église, ou des adorateurs vivants, ou des tombes de morts. Vous y trouvez un recueillement aussi complet que la mort et le spectacle des illusions les plus creuses; et même, si ce n'est point un morceau d'histoire, vous y attraperez toujours quelques bavardages contemporains. Il ne faisait pas aussi froid dans l'église qu'au dehors, mais il paraissait y faire plus froid. La blancheur de la nef donnait à l'œil l'illusion du pôle, et le clinquant d'un autel du continent avait l'air plus abandonné que de coutume dans la solitude et l'air glacial. Assis dans le sanctuaire, deux prêtres lisaient en attendant les pénitents; et plus loin, dans la nef, une très vieille femme faisait ses dévotions. C'était à se demander comment elle pouvait égrener son chapelet, alors que les jeunes gens pleins de santé soufflaient dans leurs doigts et se battaient les épaules pour se réchauffer. Mais si ceci m'affecta, la nature de ses exercices me découragea absolument. Elle allait de chaise en chaise et d'autel en autel, naviguant autour de l'église. A chaque autel elle dédiait un nombre égal de grains et un égal laps de temps. Comme un prudent capitaliste qui agit d'une façon quelque peu cynique dans les affaires commerciales, elle désirait placer ses supplications en valeurs célestes et variées. Elle ne voulait rien risquer sur le crédit d'un seul intercesseur. Dans toute la foule des saints et des anges, il n'en était pas un qui pût se supposer son champion de prédilection pour la défendre aux grandes assises. Je ne pouvais considérer cela que comme une grossière et transparente jonglerie, basée sur une incrédulité inconsciente.
De vieille femme aussi morte je n'en ai jamais vu: rien que des os et du parchemin curieusement assemblés. Ses yeux qui interrogeaient les miens, étaient sans expression. Je ne sais si vous ne pourriez pas dire qu'elle était aveugle; cela dépend de ce que vous entendez par voir. Peut-être avait-elle connu l'amour? peut-être mis au monde et allaité des enfants? peut-être leur avait-t-elle donné de petits noms d'amitié? Mais à présent, tout cela était disparu et ne l'avait laissée ni plus heureuse ni plus sage, et le meilleur emploi qu'elle pouvait faire de ses matinées était de venir dans cette froide église et de gagner par ses jongleries une tranche de ciel. Ce ne fut pas sans sentir ma poitrine se dilater que je m'échappai dans les rues et dans l'air vif du matin. Le matin! Grand Dieu! comme elle en serait lasse avant le soir! et si elle ne dormait pas, qu'est-ce que ce serait alors? Il est heureux qu'il y en ait peu parmi nous qui soient appelés à justifier publiquement leur vie à la barre du tribunal de la soixante-dixième année; heureux, que tant de gens soient fauchés à propos dans ce qu'ils appellent la fleur de l'âge et s'en aillent expier leurs fautes secrètement en quelque autre lieu; sans quoi, entre l'enfance maladive et la vieillesse morose, un profond dégoût de la vie pourrait s'emparer de nous.
J'eus besoin de toute mon hygiène cérébrale, pendant cette journée de canotage. Je ne pouvais digérer ma vieille dévote. Mais je fus bientôt au septième ciel de la stupidité, et je n'eus plus conscience de rien, si ce n'est que quelqu'un dans un canoë filait à force de pagaie, pendant que je comptais ses coups et oubliais les centaines. J'avais parfois peur de me rappeler les centaines, ce qui d'un plaisir aurait fait une fatigue; mais cette crainte était chimérique, car elles disparaissaient de mon esprit comme par enchantement, et je n'en savais pas plus que le roi de Prusse sur ce qui faisait mon occupation.
A Creil, où nous nous arrêtâmes pour goûter, nous laissâmes nos canoës dans un autre lavoir flottant. Comme nous étions en plein midi, ce lavoir était encombré d'une foule de bruyantes laveuses aux mains rouges. Ces laveuses avec leurs grosses plaisanteries sont à peu près tout ce que je me rappelle de l'endroit. Je pourrais compulser mes livres d'histoire, si vous y teniez beaucoup, et vous citer une ou deux dates; car cette ville a joué un assez grand rôle dans les guerres avec les Anglais. Mais je préfère mentionner un pensionnat de jeunes filles qui nous intéressa, parce que c'était un pensionnat de jeunes filles et parce que nous nous imaginâmes que nous l'intéressions aussi. Du moins il y avait les jeunes filles dans le jardin, et nous sur la rivière; et il y eut plus d'un mouchoir qui s'agita à notre passage. Cela jeta tout un trouble dans mon cœur; et pourtant, comme nous nous serions fatigués et dédaignés, ces jeunes filles et moi, si nous avions été présentés les uns aux autres à une partie de croquet. Mais c'est une mode qui m'est chère, que d'agiter un mouchoir ou d'envoyer des baisers avec la main à des gens que je ne reverrai jamais, de jouer avec la possibilité et d'enfoncer une cheville où l'imagination puisse se suspendre. Cela donne une secousse au voyageur, lui rappelle qu'il n'est pas partout un voyageur et que son excursion n'est qu'une sieste au bord du chemin dans la marche réelle de la vie.
L'église à Creil était un endroit indescriptible, éclaboussé à l'intérieur de la lumière crue tombant des fenêtres, et décoré de médaillons représentant le Chemin de la Croix. Mais il y avait comme ex-voto, un objet singulier, qui me plut énormément: une reproduction fidèle d'une péniche qui se balançait à la voûte, portant inscrite cette aspiration: Dieu conduise à bon port le Saint Nicolas de Creil! L'objet était nettement exécuté et aurait fait les délices d'une bande de gamins au bord de l'eau. Mais une chose qui me chatouillait, c'était la gravité du péril à conjurer. Qu'on suspende comme ex-voto le modèle d'un navire! très bien! Le vaisseau qui doit tracer un sillon autour du monde et visiter le tropique ou les glaces des pôles court des dangers qui valent bien un cierge et une messe. Mais le Saint Nicolas de Creil qui devait être halé pendant une dizaine d'années par de patients chevaux de trait, dans un canal rempli de mauvaises herbes, avec des peupliers bavardant au-dessus de lui et le batelier sifflant au gouvernail; qui devait faire tous ses voyages parmi la verdure du continent, sans jamais perdre de vue un beffroi de village pendant tout son temps de navigation; ma foi, j'aurais pensé que si une chose pouvait se faire sans l'intervention de la Providence, c'était bien celle-là. Mais peut-être le patron était-il un humoriste? Ou peut-être un prophète, nous rappelant le sérieux de la vie par ce signe absurde.
A Creil, comme à Noyon, Saint Joseph semblait être un saint favori, à cause de sa ponctualité. On peut spécifier le jour et l'heure; et les personnes reconnaissantes ne manquent pas de le faire sur une plaque votive, lorsque les prières ont été ponctuellement et nettement exaucées. Toutes les fois que la question de temps entre en considération, Saint Joseph est l'intermédiaire tout désigné. Je pris une sorte de plaisir à observer la vogue qu'il avait en France, car ce juste joue un très petit rôle dans la religion de mon pays. Et cependant je ne puis m'empêcher de craindre que l'on ne s'attende, dans les endroits où l'on recommande tant le Saint pour son exactitude, à ce qu'il soit reconnaissant de sa plaque votive.
Pour nous protestants, c'est de la folie et de toutes façons cela n'a pas grande importance. Que l'on conçoive sagement ou que l'on exprime comme il faut sa reconnaissance pour les faveurs que l'on reçoit, c'est une chose secondaire après tout, dès lors que l'on ressent de la reconnaissance. La véritable ignorance consiste à ne pas savoir qu'on a reçu un bienfait ou à s'imaginer qu'on l'a obtenu grâce à son propre mérite. L'homme fils de ses œuvres est après tout le plus plaisant sac à vent. Il y a une différence marquée entre décréter la lumière dans le chaos et allumer le gaz dans un salon de ville avec une boîte d'allumettes de la régie et nous avons beau faire, notre main a toujours quelque chose de tout fait, quand ce ne seraient que nos doigts.
Mais quelque chose de pire que de la folie était placardé dans l'église de Creil. L'association du Saint Rosaire (dont je n'avais jamais entendu parler auparavant) est responsable de cela. Selon l'avis imprimé, cette association fut fondée par un bref du pape Grégoire XVI en date du 17 Janvier 1832. D'après un bas-relief peint, il semble qu'elle ait été fondée à une époque indéterminée par la Vierge, qui donne un rosaire à Saint Dominique, et par l'enfant Jésus, qui en donne un autre à Sainte Catherine de Sienne. Le pape Grégoire n'est pas aussi imposant, mais il est plus à notre portée. Je ne pus savoir exactement si l'association ne s'occupait que de dévotion, ou si elle avait aussi en vue les bonnes œuvres. En tout cas, elle est magistralement organisée. Quatorze matrones ou jeunes filles sont inscrites comme associées pour chaque semaine du mois. En tête de la liste se trouve un autre nom, celui de la Zélatrice, généralement une femme mariée, le chorège de la bande. L'accomplissement des devoirs de l'Association procure des indulgences plénières ou partielles. «Les indulgences partielles sont attachées à la récitation du rosaire.» La récitation de la dizaine exigée confère promptement une indulgence partielle. Quand l'homme sert le royaume des cieux un livre de comptes à la main, je ne puis m'empêcher de craindre qu'il ne porte le même esprit mercantile dans ses relations avec ses semblables ce qui ferait de la vie une triste et sordide affaire.
Il y a pourtant un autre article d'importation plus heureuse. «Toutes ces indulgences, semblait-il, sont applicables aux âmes du Purgatoire.» Pour l'amour de Dieu, ô dames de Creil, appliquez-les toutes sans délai aux âmes du purgatoire. Burns ne voulut recevoir aucune rémunération pour ses derniers chants, préférant servir son pays par pur amour. A supposer que vous imitiez l'employé de la régie[6], mesdames, et quand bien même les âmes du Purgatoire n'éprouveraient pas grand soulagement, quelques âmes de Creil-sur-Oise ne s'en trouveraient pas plus mal en ce monde ni dans l'autre.
[6] Burns a été employé de l'accise ou régie en Ecosse.
Je ne puis m'empêcher de me demander, tout en transcrivant ces notes, si un homme né et élevé dans le protestantisme est bien en état de comprendre ces symboles et de leur rendre justice comme ils le méritent; et je ne puis faire autrement que de répondre que non. Ils ne peuvent avoir pour les fidèles cet air mesquin et laid que je leur trouve. Cela est à mes yeux aussi clair qu'un théorème de géométrie; car ces croyants n'ont ni faiblesse ni perversité d'esprit. Ils peuvent apposer leurs plaques, recommandant la promptitude de Saint Joseph, comme s'il était encore charpentier dans un village. Ils peuvent réciter la dizaine exigée et empocher métaphoriquement les indulgences, comme s'ils avaient accompli une tâche pour le ciel; et ils peuvent ensuite sortir et regarder sans honte à leurs pieds cette merveilleuse rivière qui coule près d'eux, et lever les yeux sans confusion vers les étoiles qui, semblables à des pointes d'aiguille, sont en réalité de grands mondes pleins de rivières qui coulent, plus grandes que l'Oise. Il me paraît aussi clair, dis-je, qu'un théorème de géométrie qu'avec mes idées de protestant j'ai manqué le but, et qu'avec ces abus marche de front quelque esprit plus élevé et plus religieux que je ne l'imagine.
Je me demande si d'autres me feraient les mêmes concessions. Comme les dames de Creil, après avoir récité mon rosaire de tolérance, j'attends mon indulgence sur le champ.
PRÉCY ET LES MARIONNETTES
Nous arrivâmes à Précy vers le coucher du soleil. La plaine est semée de nombreux bouquets de peupliers. En une large, lumineuse courbe, l'Oise s'étendait sous le flanc de la colline. Un léger brouillard commençait à s'élever et à confondre les différentes distances. On n'entendait pas un son, sauf celui des clochettes à moutons, dans quelques prairies sur les bords de la rivière, et le grincement d'un chariot, au bas de la longue route, qui descend la colline. Les villas dans leurs jardins, les boutiques le long de la rue, tout semblait avoir été abandonné la veille, et je me sentais porté à marcher discrètement, comme on s'y sent porté dans une forêt silencieuse. Tout à coup, nous tournâmes un coin de rue et nous aperçûmes devant nous, dans une petite prairie autour de l'Eglise, un essaim de jeunes filles vêtues à la mode de Paris, jouant au croquet. Leurs éclats de rire et le son sourd de la balle contre le maillet faisaient un joyeux tapage dans le village, et l'aspect des sveltes formes de ces jeunes filles, toutes corsetées et enrubannées, produisit dans nos cœurs un trouble proportionné aux charmes du tableau. Nous sentions l'approche de Paris, semblait-il. Et voici que nous trouvions en ce lieu des femmes de notre rang jouant au croquet, comme si Précy avait été un endroit du monde réel, au lieu d'être une étape dans l'empire féerique des voyages. Car, pour être franc, on peut à peine considérer la paysanne comme une femme et cette troupe de coquettes sous les armes, succédant à toutes ces créatures en jupons que nous avions vues sur notre route bêcher, houer et faire à dîner, faisait un trait caractéristique tout à fait surprenant dans le paysage et nous convainquit immédiatement que nous étions des hommes sujets à des défaillances.
L'auberge à Précy est la pire qui soit en France. Nulle part, pas même en Ecosse, je n'ai trouvé si mauvaise nourriture. Cette auberge était tenue par deux jeunes gens, le frère et la sœur, qui n'avaient pas encore vingt ans. La sœur nous prépara un repas, si l'on peut s'exprimer ainsi; et le frère, qui avait passé la journée à boire, rentra ramenant avec lui un boucher en ribote pour converser avec nous pendant notre repas. Nous trouvâmes des morceaux de porc tièdes dans la salade et des morceaux d'une substance molle inconnue dans le ragoût. Le boucher nous amusa en nous dépeignant la vie parisienne, qu'il se piquait de connaître parfaitement, pendant que le frère, assis sur le bord du billard, penchait en avant d'une façon inquiétante, tout en suçant un bout de cigare. Au milieu de ces distractions, éclata soudain le bruit d'un tambour, qui passait près de la maison et une voix enrouée se mit à débiter une proclamation. C'était un montreur de marionnettes annonçant une représentation pour la soirée.
Il avait installé sa baraque et allumé ses chandelles sur une autre partie du gazon où les jeunes filles jouaient au croquet, sous l'une de ces halles, si communes en France, qui servent à abriter les marchés; et, lorsque nous arrivâmes à cet endroit, le bateleur et sa femme essayaient de maintenir l'ordre parmi les spectateurs.
Ce fut la plus absurde des disputes. Les saltimbanques avaient disposé un certain nombre de bancs, et tous ceux qui s'y asseyaient devaient payer deux sous pour la place. Ces bancs étaient toujours garnis de monde--une salle comble--tant qu'il ne se passait rien; mais que la directrice parût avec l'air de vouloir faire une quête et, aux premiers sons du tambour, les auditeurs évacuaient prestement les sièges et se tenaient debout tout autour, à l'extérieur, les mains dans les poches. Cela aurait à coup sûr poussé à bout la patience d'un ange. Le directeur rugissait de l'avant-scène: il avait parcouru toute la France, et nulle part, nulle part, pas même sur les frontières de l'Allemagne, il n'avait rencontré une manière d'agir aussi indigne. Tas de coquins, tas de fripons, tas de voleurs, leur criait-il. Et de temps en temps, son épouse sortait pour faire un autre tour et d'une voix perçante, ajoutait sa quote-part à la tirade. Je remarquai, ici comme ailleurs, jusqu'à quel point les femmes ont l'esprit plus riche en matière d'insultes. Les assistants riaient et poussaient des cris bruyants aux boutades mordantes de la femme. Elle savait trouver les endroits sensibles. Elle tenait l'honneur du village à sa merci. Des voix lui répondaient avec colère dans la foule et recevaient une riposte caustique pour leur peine. Près de moi, deux vieilles dames, qui avait dûment payé leurs places, toutes rouges d'indignation, s'entretenaient, assez haut pour être entendues, de l'impudence de ces saltimbanques; mais la directrice n'avait pas sitôt surpris quelques-unes de ces paroles, que sur le champ elle les prenait à partie: Si ces dames pouvaient persuader à leurs voisins d'agir comme des honnêtes gens, les saltimbanques seraient assez polis. Ces dames avaient probablement eu leur assiette de soupe et peut-être un verre de vin, ce soir-là; les saltimbanques eux aussi aimaient bien la soupe et il ne leur plaisait pas de se voir frustrer de leurs maigres recettes, à leur nez et à leur barbe. A un certain moment, les choses en vinrent à tel point que quelques jeunes gens et le bateleur engagèrent un court pugilat, au cours duquel ce dernier roula à terre, aussi facilement qu'une de ses marionnettes, aux éclats de rire moqueurs des spectateurs.
Cette scène m'étonna beaucoup, car je suis assez au courant des mœurs des comédiens ambulants français, qui sont tous plus ou moins artistes et je les ai toujours trouvés singulièrement aimables. Tout comédien ambulant doit être cher à toute âme droite, ne serait-ce qu'en tant que protestation vivante contre les bureaux et l'esprit mercantile, et parce qu'il nous remet en mémoire, que la vie n'est pas nécessairement ce que nous la faisons en général. Même une société de musiciens allemands, lorsqu'on la voit quitter la ville, pour faire une tournée dans les villages de la campagne, parmi les arbres et les prairies, a quelque chose de romanesque, qui séduit l'imagination. Il n'est pas une personne de moins de trente ans si insensible que son cœur n'éprouve quelque émotion à la vue d'un campement de bohémiens. Nous ne sommes pas tous des filateurs, ou, du moins, ceux qui le sont, ne le sont pas toujours. Il est encore des hommes qui veulent vivre et la jeunesse saura trouver parfois un mot courageux pour blâmer la richesse et renoncer à une position, pour courir les routes sac au dos.
Un Anglais a toujours des facilités spéciales pour se mettre en relations avec les gymnastes français; car l'Angleterre est la patrie naturelle des gymnastes. Celui-ci ou celui-là, dans son maillot pailleté, sans aucun doute sait un ou deux mots d'Anglais, a bu quelques verres d'«aff-n-aff»[7], ou peut-être a travaillé dans un _music hall_ anglais. C'est un de mes compatriotes de par sa profession. Cela entraîne pour lui, comme pour les canotiers belges, l'idée que je suis, moi aussi, un athlète.
[7] Mélange de bière anglaise; moitié stout, moitié pale-ale.
Mais le gymnaste n'est pas mon favori. Sa nature n'a rien ou n'a que fort peu de chose de l'artiste: son âme est petite et terre à terre, la plupart du temps, puisque sa profession ne lui fait jamais appel et ne l'accoutume pas aux idées élevées. Mais, si un homme a en lui assez des qualités d'un acteur pour ânonner un rôle dans une farce, cela lui rend familier tout un nouvel ordre de pensées. Il faut qu'il songe à autre chose qu'à la caisse. Il a un orgueil à lui et ce qui est beaucoup plus important, il a un but devant lui, qu'il ne pourra jamais atteindre tout à fait. Il est parti pour un pèlerinage, qui durera toute sa vie parce qu'il n'y a pas de fin à ce pèlerinage tant que la perfection n'est pas atteinte. Il se perfectionnera un peu tous les jours, ou même, s'il a renoncé à le faire, il se souviendra toujours qu'il fut un temps où il avait conçu ce haut idéal, qu'il fut un temps où il s'était épris d'amour pour une étoile. «Il vaut mieux avoir aimé et perdu.» Quand bien même la lune n'aurait rien à dire à Endymion, quand bien même ce dernier s'établirait avec Audrey et ferait paître les porcs, ne pensez-vous pas qu'il aurait plus de grâce dans sa démarche et qu'il chérirait de plus hautes pensées jusqu'à la fin? Les lourdauds qu'il rencontre à l'église n'ont jamais rien imaginé au delà du bandeau d'Audrey; mais, il y a au cœur d'Endymion une réminiscence qui, comme une épice, lui conserve l'âme fraîche et haute.
D'être seulement un de ces individus, dont la profession confine à l'art, cela imprime à la physionomie un cachet de beauté indélébile. Je me rappelle avoir dîné une fois avec une société, dans une auberge, à Château-Landon. La plupart des convives étaient évidemment des commis-voyageurs; d'autres, des paysans riches; mais, il y avait un jeune homme en blouse, dont la physionomie tranchait d'une façon surprenante avec celle des autres. Elle paraissait plus affinée, elle laissait percer un peu plus d'intelligence; elle avait un air vivant et expressif et l'on pouvait voir que les yeux du jeune homme percevaient les choses. Mon compagnon et moi nous étions fort curieux de savoir qui il était et ce qu'il pouvait être. C'était l'époque de la foire de Château-Landon et, quand nous allâmes voir les baraques, nous eûmes la réponse à notre question; car, notre ami se trouvait là, fort occupé à jouer du violon, pour faire danser les paysans. C'était un violoniste ambulant.
Une troupe de comédiens ambulants vint un jour à l'auberge, où j'étais descendu, dans le département de Seine-et-Marne. Elle comprenait le père, la mère, leurs deux filles, gaillardes au teint hâlé, à l'air décidé, qui chantaient et jouaient sans la moindre notion de leur art: puis, un jeune homme brun, l'air d'un maître d'école, peintre en bâtiments récalcitrant, qui chantait et jouait assez bien. La mère était le génie de la bande, autant qu'on peut parler de génie, quand il s'agit d'un tas de «m'as-tu vu» incompétents et le mari ne savait comment exprimer l'admiration qu'il éprouvait pour le paysan comique de sa femme. «Vous devriez voir ma vieille femme,» disait-il en inclinant sa face de buveur de bière. Un soir, ils donnèrent une représentation dans la cour de l'auberge à la lueur vacillante des lampes: misérable spectacle, que regardait froidement un auditoire de village. Le lendemain soir, sitôt les lampes allumées, il survint une pluie torrentielle et ils durent sauver tout leur bataclan, au plus vite, et se réfugier dans la grange, où ils se mirent à l'abri, glacés, trempés et sans souper. Dans la matinée, un de mes bons amis, qui partage ma vive affection pour les comédiens ambulants, fit une petite quête et me chargea de leur en remettre le produit, pour les consoler de leur déception. Je donnai la somme au père; il me remercia cordialement, et nous prîmes une tasse de café ensemble dans la salle, en causant de routes, d'auditoires et de temps durs.
Comme je m'en allais, voilà mon vieux comédien qui se lève et chapeau bas: «Je crains bien, dit-il, que Monsieur ne me regarde tout à fait comme un mendiant; mais j'ai une autre demande à lui faire.» Je me mis à le haïr sur le champ. «Nous jouons encore ce soir,» poursuivit-il. «Bien entendu je refuserai d'accepter d'autre argent de Monsieur et de ses amis, qui ont déjà été si généreux. Mais notre programme de ce soir est quelque chose de vraiment remarquable et je compte que Monsieur voudra bien nous honorer de sa présence.» Et alors, avec un haussement d'épaules et un sourire: «Monsieur comprend,--la vanité d'un artiste! Dieu me pardonne!» La vanité d'un artiste! Voilà le genre de choses qui me réconcilie avec la vie: un vieux coquin déguenillé, ivrogne, incompétent, avec des manières de gentlemen et une vanité d'artiste, garder le respect de lui-même!
Mais, l'homme selon mon cœur, c'est M. de Vauversin. Voilà près de deux ans que je l'ai vu pour la première fois et j'espère bien avoir souvent l'occasion de le revoir. Voici son premier programme, tel que je l'ai trouvé sur la table du déjeuner; je l'ai conservé depuis, comme une relique des jours glorieux:
«Mesdames et Messieurs»,
Mademoiselle Ferrario et M. de Vauversin auront l'honneur de chanter ce soir les morceaux suivants.
«Mademoiselle Ferrario chantera: _Mignon--Oiseaux légers--France--Des Français dorment là--Le château bleu--Où voulez-vous aller?_»
«Monsieur de Vauversin: _Mme Fontaine et M. Robinet--Les plongeurs à cheval--Le mari mécontent--Tais-toi, gamin--Mon voisin l'original--Heureux comme ça--Comme on est trompé._»
On éleva une estrade à une extrémité de la salle à manger. Et quel spectacle c'était de voir M. de Vauversin, la cigarette à la bouche, pinçant de la guitare et suivant les yeux de Mademoiselle Ferrario avec le regard obéissant et bon d'un chien! La séance se termina par une tombola, ou vente aux enchères de billets de loterie: admirable amusement avec toute l'excitation que produit la passion du jeu, et sans aucun espoir de gain, qui vous fasse honte de votre ardeur; car là, tout est perte; vous vous dépêchez de vider votre poche; c'est une lutte à qui perdra le plus d'argent, au bénéfice de M. de Vauversin et de Mademoiselle Ferrario.
Monsieur de Vauversin est un petit homme, avec une forêt de cheveux noirs, un air alerte et engageant, et un sourire, qui serait délicieux s'il avait de meilleures dents. Il était autrefois acteur au Châtelet; mais, il contracta à la grande chaleur et à la lumière éblouissante de la rampe une affection nerveuse, qui le mit hors d'état de paraître sur la scène. Dans cette crise, Mademoiselle Ferrario, ou si vous voulez, Mademoiselle Rita de l'Alcazar, consentit à partager sa fortune vagabonde: «Je ne saurais oublier la générosité de cette dame,» disait-il. Il porte des pantalons si étroits que ça été longtemps un problème, pour tous ceux qui l'ont connu, de savoir comment il s'y prend pour entrer dedans et pour en sortir. Il a quelque talent à l'aquarelle; il écrit des vers; c'est le plus patient des pêcheurs; et il a passé de longues journées, au fond du jardin de l'auberge, à taquiner le goujon dans la limpide rivière.
Il faut l'entendre raconter ses aventures, tout en buvant une bouteille de vin. Sa causerie a un tour si agréable et le sourire lui vient si naturellement aux lèvres, quand il s'agit de ses propres malheurs, avec parfois, une gravité soudaine, tel un homme, qui entendrait mugir les vagues, pendant qu'il dirait les périls de l'abîme. Car, sans aller plus loin qu'hier soir, je crois, la recette ne s'éleva qu'à un franc cinquante pour couvrir les frais, qui comprenaient trois francs de chemin de fer et deux de nourriture et de logement. Le maire, un millionnaire, était assis au premier rang en face, applaudissant à tout instant Mlle Ferrario et cependant, de toute la soirée, il ne donna pas plus de trois sous. Les autorités locales voient de si mauvais œil l'artiste ambulant. Hélas! je ne le sais que trop bien, moi qui ai été pris pour l'un d'entre eux, et impitoyablement incarcéré, par suite de cette méprise. Une fois M. de Vauversin alla trouver un commissaire de police, pour demander la permission de chanter. Le Commissaire, qui fumait à son aise, tira poliment son chapeau à l'arrivée du chanteur. «Monsieur le Commissaire,» commença-t-il, «je suis artiste.» Et le Commissaire de se recoiffer aussitôt. Aucune courtoisie pour les compagnons d'Apollon! «Voilà jusqu'à quel degré d'avilissement ils sont tombés,» dit M. de Vauversin, en décrivant une courbe avec sa cigarette.
Mais ce qui me charma le plus, ce fut la sortie qu'il fit, une fois que nous avions passé toute la soirée à causer des embarras, des outrages et des moments de gêne de sa vie errante. Quel qu'un disait qu'il vaudrait mieux avoir un million d'argent comptant, et Mlle Ferrario admettait qu'elle préférerait infiniment cela. «Eh bien, moi non», s'écria M. de Vauversin, en frappant la table de sa main. «Si quelqu'un a manqué sa vie dans le monde, n'est-ce pas moi? J'avais un art, dans lequel j'ai fait des choses bien, aussi bien que quelques-uns, mieux, peut-être, que d'autres; et maintenant cet art m'est interdit. Il faut que j'aille dans la campagne recueillir des gros sous et chanter des inepties. Pensez-vous que je regrette ma vie? Pensez-vous que je préfèrerais être un bourgeois gros et gras comme un veau? Non, certes. J'ai eu des moments, où j'ai été applaudi sur les planches. De cela, je ne fais aucun cas. Mais, j'ai parfois eu la sensation intime, en mon for intérieur, alors que je n'obtenais pas un seul applaudissement de la salle entière, que j'avais trouvé une intonation juste ou un geste exact et frappant; et alors, messieurs, j'ai su ce que c'était que d'être artiste. Et savoir ce que c'est que l'art, c'est avoir pour toujours un intérêt, tel qu'aucun bourgeois n'en peut trouver dans ses mesquines affaires. Tenez, messieurs, je vais vous le dire--c'est comme une religion.»
Telle fut, en tenant compte des manques de mémoire et des inexactitudes de traduction, la profession de foi de M. de Vauversin. Je lui ai donné son propre nom, de peur que quelque comédien ambulant ne vînt se mettre entre lui avec sa guitare et sa cigarette et Mlle Ferrario. Car tout le monde ne devrait-il pas faire ses délices d'honorer ce disciple malheureux et loyal des Muses? Puisse Apollon lui inspirer des rimes qu'on n'a jamais rêvées! Puisse la rivière être moins avare et faire mordre les poissons argentés à son appât! Puisse le froid ne pas le faire pâtir, au cours des longues tournées d'hiver! Puisse le petit greffier de village ne point le blesser par ses façons offensantes! Puisse-t-il enfin avoir toujours à ses côtés Mlle Ferrario, pour la suivre de ses yeux soumis et l'accompagner sur la guitare!
Les marionnettes faisaient un amusement bien lugubre. Elles jouaient une pièce appelée Pyrame et Thisbé en cinq mortels actes, écrits en alexandrins tout aussi longs que les acteurs. Une marionnette était le roi, une autre le mauvais conseiller, une troisième, à laquelle on prêtait une beauté exceptionnelle, représentait Thisbé; puis il y avait des gardes et des pères inexorables et des messieurs qui se promenaient. Il ne se passa rien de particulier pendant les deux ou trois actes auxquels j'assistai; mais vous serez enchantés d'apprendre que les trois unités étaient dûment observées et que toute la pièce, sauf une seule exception, se développait conformément aux règles classiques. Cette exception, c'était le paysan comique, maigre marionnette en sabots, qui parlait en prose et dans un gros patois, qu'appréciait beaucoup l'auditoire. Il prenait des libertés inconstitutionnelles avec la personne de son souverain, donnait avec ses sabots des coups de pied dans la figure aux autres marionnettes, et toutes les fois que les soupirants qui parlaient en vers avaient le dos tourné, il faisait la cour à Thisbé pour son propre compte en prose comique.
Les évolutions de cet individu et le petit prologue, dans lequel le montreur faisait un éloge humoristique de ses artistes, louant leur indifférence aux applaudissements et aux sifflets et leur pur dévouement à leur art étaient les seules circonstances de toute la pièce, capables de faire naître un sourire. Mais les villageois de Précy semblaient ravis. En vérité, tant qu'une chose est un spectacle et que vous payez pour la voir, il est presque certain qu'elle amusera. Si on nous faisait payer tant par personne pour les couchers de soleil, ou si Dieu faisait battre le tambour à la ronde avant la fleuraison des aubépines, quel train ne ferions-nous pas à propos de leur beauté? Mais de telles choses, de même que les bons compagnons, les sottes gens cessent bientôt de les observer. Et le commis voyageur distrait passe, secoué dans son cabriolet à ressorts, et ne remarque positivement pas les fleurs le long du chemin, ni le paysage du ciel par dessus sa tête.
DE RETOUR AU MONDE
Des deux jours de navigation qui suivirent il reste peu de chose dans mes souvenirs et rien du tout dans mon carnet de notes. La rivière continuait à couler régulièrement à travers les charmants paysages de rivière. Des laveuses en robe bleue, des pêcheurs en blouse bleue diversifiaient les rives vertes et le rapport des deux couleurs était analogue à celui de la fleur et de la feuille dans le myosotis. Une symphonie en myosotis: c'est ainsi, je pense, que Théophile Gautier aurait pu caractériser le panorama de ces deux jours. Le ciel était bleu et sans nuages; et la surface glissante de la rivière présentait, aux endroits unis, un miroir au ciel et aux rives. Les blanchisseuses nous saluaient par des rires, et le bruit des arbres et de l'eau faisait un accompagnement à nos pensées assoupies, dans notre rapide marche au fil de l'eau.
Le volume considérable de la rivière, le but vers lequel elle tendait infatigablement tenaient l'esprit enchaîné. Elle semblait à présent si sûre de sa fin, si forte et si aisée dans son allure, tel un homme fait bien résolu. Les flots l'appelaient de leurs mugissements sur les sables du Hâvre.
Pour ma part, glissant le long de cette voie mouvante dans mon violon de canoë, je commençais aussi à soupirer après mon océan. Tôt ou tard, un désir de la vie civilisée s'empare nécessairement de l'homme civilisé. J'étais las de manier la pagaie; j'étais las de vivre à la lisière de la vie; je désirais me retrouver au beau milieu; je désirais me remettre au travail; je désirais me retrouver avec des gens qui comprissent ma langue et qui pussent voir en moi un de leurs égaux, un homme et non plus une curiosité.
Aussi, à Pontoise, une lettre nous décida; et pour la dernière fois, nous tirâmes nos embarcations de cette rivière de l'Oise, qui les avait fidèlement portées, pendant de si longs jours, par la pluie comme par le soleil. Cette bête de somme rapide et sans pieds avait charrié nos fortunes pendant tant de milles que nous lui tournions le dos, émus de nous en séparer.
Longtemps, nous nous étions détournés du monde; mais à présent, nous étions de retour aux lieux familiers, où la vie elle-même est le courant qui nous emporte à la rencontre des aventures, sans qu'il soit besoin d'un coup de pagaie.
Maintenant, nous allions, comme tous les voyageurs, retourner voir quels changements la fortune avait apportés dans notre entourage, quelles surprises nous attendaient chez nous et quel chemin le monde avait parcouru en notre absence. Vous pourrez pagayer tout le long du jour, mais c'est quand vous rentrerez à la nuit tombante, et quand vous parcourrez du regard la chambre familiale, que vous trouverez l'Amour ou la Mort, vous attendant près du foyer; et les plus belles aventures ne sont pas celles que nous allons chercher.
PRIS POUR ESPION
Le pays où ils voyageaient, cette verte et fraîche vallée du Loing, est plein d'attrait pour ceux qui aiment la gaieté et se plaisent à la solitude. Le temps était superbe; toute la nuit il avait tonné et éclairé, et la pluie était tombée à torrents; mais pendant la journée, le ciel fut sans nuages, le soleil brûlant, l'air vif et pur. Ils allaient séparés: la Cigarette traînant derrière assez philosophiquement, le maigre Aréthuse marchant devant de son pas rapide. De cette façon chacun jouissait de ses propres réflexions le long du chemin; chacun avait sans doute le temps d'en être fatigué, avant de rencontrer son camarade à l'auberge désignée; et les plaisirs de la société et de la solitude se combinaient pour remplir la journée. L'Aréthuse portait dans son havresac les œuvres de Charles d'Orléans et employait quelques-unes des heures du voyage à l'élaboration de rondeaux anglais. Il a dû ainsi précéder dans cette voie Mr. Lang, Mr. Dobson, Mr. Henley, et tous les faiseurs de rondeaux contemporains; mais pour de bonnes raisons, il sera le dernier à publier ce qu'il a écrit. La Cigarette marchait chargé d'un volume de Michelet et ces deux livres, on le verra, jouèrent un rôle dans l'aventure suivante.
L'Aréthuse était vêtu d'une façon peu sage. Il n'apporte aucune recherche à sa toilette; mais en tous cas, il ne fut jamais si mal inspiré que dans cette excursion. Il était en effet parti, sans avoir eu le temps de se retourner, de Barbizon, l'endroit le moins à la mode d'Europe. Sur la tête il portait une calotte de fumeur, faite aux Indes, et dont le galon d'or était piteusement éraillé et terni. Une chemise de flanelle d'une agréable teinte sombre, que les esprits satiriques qualifiaient de noire; un veston de cheviotte claire, fait par un bon tailleur anglais, un pantalon de toile de confection à bon marché et des guêtres de cuir complétaient son accoutrement. Sa personne est exceptionnellement maigre et son visage n'est pas, comme celui de mortels plus heureux, un certificat. Pendant des années il n'a pu passer une frontière, ni entrer dans une banque, sans être l'objet de soupçons. Partout sauf dans sa ville natale, la police le regardait de travers, et (bien que je sois sûr que ceci ne sera pas cru) on vient de lui refuser l'accès du Casino de Monte-Carlo. Si vous voulez bien vous le figurer vêtu comme on vient de le dépeindre, courbé sous son havresac, marchant à près de huit kilomètres à l'heure, avec les plis du pantalon de confection flottant autour de ses jambes héronnières, et si vous y ajoutez les regards qu'il ne cessait de jeter vivement autour de lui, comme s'il avait peur d'être poursuivi, le personnage ainsi réalisé est loin d'être rassurant. Lorsque Villon cheminait, (suivant peut-être la même riante vallée), pour se rendre en exil dans le Roussillon, je me demande s'il n'avait pas quelque ressemblance avec lui. Il avait sans aucun doute quelques préoccupations du même genre, car il a dû, lui aussi, chemin faisant, tourner des vers dans son cerveau, mais avec plus de bonheur que son successeur. Et s'il a eu quelque chose comme le même temps inspirateur, les mêmes nuits de vacarme, des hommes en armure dégringolant avec fracas l'escalier du ciel, la pluie sifflant sur les rues du village, l'œil farouche du taureau de la tempête lançant ses éclairs toute la nuit dans la chambre nue de l'auberge, le même doux retour de la lumière, le même insondable bleu du midi, les mêmes soirs alcyoniens[8] et fortement colorés et surtout, s'il a eu quelque chose comme un aussi bon camarade, quelque chose comme un goût aussi vif pour ce qu'il voyait et ce qu'il mangeait, et pour les cours d'eau où il se baignait et le fatras qu'il écrivait, j'échangerais volontiers de grands domaines aujourd'hui avec le pauvre exilé, et je croirais encore gagner au change.
[8] Alcyoniens: apaisés, calmes. Mythologie. Jours alcyoniens. Chez les Grecs, les sept jours qui précédaient et les sept jours qui suivaient le solstice d'hiver, pendant lesquels l'alcyon était supposé faire son nid et couver ses œufs sur la mer, qui alors était calme. L'alcyon était le symbole de la paix et de la tranquillité.
Mais il y avait entre les deux voyages un autre point de similitude qui devait coûter cher à l'Aréthuse: ils se firent tous deux en des jours de sécurité incomplète. C'était peu après la guerre franco-allemande. Si rapide que soit l'oubli chez l'homme, ce coin de pays fourmillait encore d'histoires de uhlans et de sentinelles avancées, et de gens qui avaient été à deux doigts de la corde d'ignominie, et de charmantes amitiés momentanées entre l'envahisseur et l'envahi. Un an, deux ans après au plus, vous auriez pu parcourir ce pays en tous sens sans entendre une seule anecdote; et un an ou deux plus tard, vous auriez (à supposer que vous fussiez un jeune homme de mauvaise mine, affublé d'une façon indéfinissable) circulé dans la région en toute sûreté. Car, de même que d'autres choses intéressantes, le spectre de l'espion prussien aurait quelque peu pâli dans l'imagination des gens.
Malgré tout cela, notre voyageur avait dépassé Château-Renard, avant d'avoir conscience de l'attention qu'il soulevait. Sur la route, entre cet endroit et Châtillon-sur-Loing, cependant, il rencontra un facteur rural. Ils lièrent conversation et causèrent de choses et d'autres. Mais tous les sujets qu'ils abordèrent laissaient le facteur visiblement préoccupé, et ses yeux restaient invariablement braqués sur le havresac de l'Aréthuse. Enfin, d'un air de mystère et de malice, il s'enquit de ce que contenait le sac, et sur la réponse de l'Aréthuse, il hocha la tête avec une bienveillante incrédulité: «Non, dit-il, non, vous avez des portraits.» Puis d'une voix insinuante, «Voyons, montrez-moi les portraits!» Il se passa quelques instants avant que l'Aréthuse, partant d'un éclat de rire, devinât ce que voulait le facteur. Par portraits il entendait des photographies obscènes; et dans l'Aréthuse, auteur austère et encore à ses débuts, il avait cru reconnaître un colporteur de choses pornographiques. Quand les paysans en France se sont mis dans la tête qu'une personne exerce telle profession, toute argumentation est inutile. Pendant tout le reste de la route le facteur déploya toutes les ressources de son éloquence, pour que le voyageur le laissât jeter un coup d'œil sur la collection. Il employait tantôt les reproches tantôt les raisonnements: «Voyons, je ne le dirai à personne.» Puis il essaya de la corruption et insista pour me payer un verre de vin; et enfin, lorsque leurs routes se séparèrent: «Non, dit-il, ce n'est pas bien de votre part. Oh! non, ce n'est pas bien!» Et hochant la tête de l'air sentimental d'un homme qu'on a lésé, il partit pas trop satisfait.
Sur certaines petites difficultés que rencontra l'Aréthuse à Châtillon-sur-Loing, je n'ai pas le loisir de m'étendre; un autre Châtillon, de plus triste mémoire, sollicite trop mon attention. Mais le lendemain, dans un certain hameau appelé la Jussière, il s'arrêta pour boire un verre de sirop dans un cabaret très pauvre et très nu. La cabaretière, une femme avenante qui donnait le sein à un enfant, examina le voyageur d'un air bienveillant et pitoyable. «Vous n'êtes pas de ce département?» demanda-t-elle. L'Aréthuse lui dit qu'il était Anglais. «Ah! fit-elle surprise. Nous n'avons pas d'Anglais; nous avons beaucoup d'Italiens pourtant, et ils font très bien; ils ne se plaignent pas des gens du pays. Il se peut qu'un Anglais y fasse très bien aussi; ce sera quelque chose de nouveau.» Et ici une remarque, obscure pour l'Aréthuse, et qu'il chercha à éclaircir tout en buvant sa grenadine. Mais quand il se leva et demanda ce qu'il devait, la lumière se fit en lui, soudaine comme l'éclair. «Oh! pour vous, répondit la cabaretière, un sou!» Pour vous! Par le ciel! elle le prenait pour un mendiant. Il donna son sou, sentant qu'il aurait eu mauvaise grâce à la tirer de son erreur. Mais quand il se retrouva dehors, sur la route, il se sentit intérieurement vexé. La conscience n'est pas un habile monsieur, c'est un être brut et rabbinique[9]; et sa conscience lui disait qu'il avait volé le sirop.
[9] Rabbinique: veut dire primitif, intransigeant, dont les principes sont restés intacts, n'ont subi aucune altération, aucun adoucissement par le fait de raisonnements subtils.
Cette nuit-là nos voyageurs couchèrent à Gien. Le lendemain ils passèrent le fleuve et s'avancèrent (séparément selon leur habitude) pour couvrir la courte étape qui devait les conduire, à travers la plaine verte, du côté du Berri, à Châtillon-sur-Loire. C'était l'ouverture de la chasse, et l'air retentissait des détonations des armes à feu et des cris d'admiration des chasseurs. Par dessus notre tête les oiseaux étaient dans la consternation, tourbillonnant en nuages, se posant et reprenant leur vol. Et cependant, avec toute cette agitation de chaque côté, la route elle-même était solitaire. L'Aréthuse fuma une pipe près d'une borne kilométrique, et je me rappelle qu'il passa une revue très exacte de tout ce qu'il devait faire à Châtillon: il devait s'offrir le plaisir d'un bain froid, changer de linge et attendre l'arrivée de la Cigarette, dans une sublime inaction, au bord de la Loire. Enflammé par ces idées, il n'en poussa que plus rapidement en avant et arriva de bonne heure dans l'après-midi, tout fumant de sueur, à l'entrée de cette ville de malheur. Le chevalier Roland à la sombre tour vint.
Un gendarme poli projeta son ombre sur le chemin.
«Monsieur est voyageur?» demanda-t-il.
Et l'Aréthuse, fort de son innocence et oubliant son méchant accoutrement, répliqua,--je dirai presque avec gaieté: «il paraîtrait que oui.»
Ses papiers sont en ordre? dit le gendarme. Et lorsque l'Aréthuse, avec une légère altération dans la voix, convint qu'il n'avait pas de papiers, on l'informa (assez poliment) qu'il devait comparaître devant le commissaire.
Le Commissaire était assis à une table, dans sa chambre à coucher, sans autre vêtement que sa chemise et son pantalon, et malgré cela transpirant abondamment; et lorsqu'il tourna vers le prisonnier une grosse face inintelligente qui, comme celle de Bardolph, n'était que boutons et pustules, les gens les plus bouchés auraient pu se préparer à souffrir. Je me trouvais devant un homme stupide, à qui la chaleur donnait envie de dormir, furieux d'être dérangé, insensible aux prières comme aux arguments.
_Le Commissaire._--Vous n'avez pas de papiers?
_L'Aréthuse._--Pas ici.
_Le Commissaire._--Pourquoi?
_L'Aréthuse._--Je les ai laissés derrière dans ma valise.
_Le Commissaire._--Vous savez cependant, qu'il est défendu de circuler sans papiers?
_L'Aréthuse._--Pardon. Je suis convaincu du contraire. Je suis ici dans mes droits, comme sujet anglais, en vertu d'un traité international.
_Le Commissaire (avec mépris)._ Vous vous prétendez Anglais?
_L'Aréthuse._--Oui.
_Le Commissaire._--Hum! Quelle est votre profession?
_L'Aréthuse._--Je suis avocat en Ecosse.
_Le Commissaire (singulièrement gêné)._--Avocat en Ecosse! Avez-vous la prétention de gagner votre vie avec cela dans ce département?
L'Aréthuse se défendit modestement de cette prétention. Le Commissaire avait gagné une manche.
_Le Commissaire._--Pourquoi donc voyagez-vous?
_L'Aréthuse._--Je voyage pour mon agrément.
_Le Commissaire (montrant le havresac et avec une sublime incrédulité)._ Voyez-vous, je suis un homme intelligent.
Le coupable demeurant muet à ce coup droit, le Commissaire savoura un moment son triomphe; puis il demanda (comme le facteur, mais il s'attendait à y trouver des choses bien différentes) à voir le contenu du havresac. Et ici l'Aréthuse, qui n'avait pas encore un sentiment bien net de sa position, commit une grave méprise. Il y avait peu ou pas de meubles dans la pièce, à part la chaise et la table du Commissaire; et pour faciliter les choses, l'Aréthuse (le plus innocemment du monde) appuya le havresac sur un coin du lit. Le Commissaire bondit positivement de sa chaise; son visage et son cou devinrent rouge-pourpre, presque bleus; et il cria de mettre sur le parquet l'objet profanateur.
Le havresac se trouva contenir des chemises, des souliers, des chaussettes et des pantalons de toile de rechange, un petit nécessaire de toilette, un morceau de savon dans l'un des souliers, deux volumes de la Collection Jannet intitulés Poésies de Charles d'Orléans, une carte géographique et un cahier de traductions contenant diverses notes en prose et les remarquables rondeaux anglais qui jusqu'ici n'ont pas encore été publiés. Le Commissaire de Châtillon est la seule personne vivante qui ait jeté un regard sur ces bagatelles artistiques. Il retourna de façon blessante l'assortiment du bout du doigt; à voir la manière dont il touchait ces choses, il était évident qu'il considérait l'Aréthuse et tout ce qui lui appartenait, comme le temple même de l'infection. Il n'y avait cependant rien de suspect dans la carte, rien de réellement criminel que les rondeaux; quant à Charles d'Orléans, pour l'esprit ignorant du prisonnier, il semblait valoir un certificat, et il était à croire que la farce allait finir.
L'inquisiteur reprit son siège.
_Le Commissaire (après une pause)._--Eh bien! Je vais vous dire ce que vous êtes. Vous êtes Allemand et vous venez chanter à la foire.
_L'Aréthuse._--Vous plairait-il de m'entendre chanter? Je pense que je pourrai vous convaincre du contraire.
_Le Commissaire._--Pas de plaisanterie, monsieur.
_L'Aréthuse._--Eh bien! Monsieur, faites-moi au moins le plaisir de regarder ce livre. Ici; je l'ouvre les yeux fermés. Lisez l'un de ces chants; celui-ci, par exemple; et dites-moi, vous qui êtes un homme intelligent, s'il serait possible de chanter cela dans une foire.
_Le Commissaire (d'un air entendu)._--Mais oui; très bien.
_L'Aréthuse._--Comment! Monsieur, vous ne remarquez pas que c'est en vieux langage? C'est difficile à comprendre, même pour vous et pour moi; mais pour un auditoire de foire, ce serait incompréhensible.
_Le Commissaire (prenant une plume)._--Enfin, il faut en finir. Votre nom?
_L'Aréthuse (parlant rapidement et mangeant ses mots à la façon des Anglais)._--Robert Louis Stev'ns'n.
_Le Commissaire (ayant bataillé à plusieurs reprises avec sa plume)._--Eh bien! il faut se passer du nom. Ça ne s'écrit pas.
Ce qui précède est un résumé sommaire de cette importante conversation, dans lequel je me suis surtout préoccupé de conserver la fleur des paroles du Commissaire. Mais du reste de la scène, l'Aréthuse, par suite peut-être de sa colère croissante, n'a gardé dans sa mémoire qu'un souvenir assez vague. Le Commissaire n'avait pas, je pense, la pratique des lettres; à peine du moins, eut-il pris la plume en main et se fut-il embarqué dans la composition du procès-verbal, qu'il devint manifestement plus impoli et commença à montrer de la prédilection pour la plus simple de toutes les formes de répartie: «Vous mentez.» Plusieurs fois l'Aréthuse passa là-dessus; puis soudain, il s'enflamma, refusa d'accepter plus d'insultes ou de répondre à d'autres questions, défia le Commissaire de lui faire tout le mal qu'il pourrait, et lui promit que, s'il le faisait, il s'en repentirait amèrement. Peut-être, s'il avait eu cet air hautain dès le début, au lieu de prendre les choses d'abord sur un ton badin et de continuer par des arguments, l'affaire aurait-elle pu tourner autrement? Car si loin que les choses fussent allées[10], en ce moment, le Commissaire était visiblement hésitant. Mais il était trop tard; il avait été mis au défi; le procès-verbal était commencé; et carrant les coudes sur la table, il se reprit à écrire, et l'Aréthuse fut conduit en prison.
[10] Le texte dit: _car même à cette onzième heure, le Commissaire_: allusion biblique à la parabole du bon pasteur dans laquelle les ouvriers engagés à la onzième heure reçurent la même rémunération que ceux engagés dès le commencement de la journée.
A quelques pas en descendant la route brûlante se trouvait la gendarmerie. C'est là que notre infortuné fut conduit et qu'il reçut l'ordre de vider ses poches. Un mouchoir, une plume, un crayon, une pipe et du tabac, des allumettes et une dizaine de francs de monnaie, voilà tout. Pas une lettre, pas un chiffre, pas le moindre écrit, soit pour établir son identité, soit pour le condamner. Le gendarme lui-même était épouvanté devant un tel dénûment.
«Je regrette, dit-il, de vous avoir arrêté, car je vois que vous n'êtes pas un voyou.» Et il lui promit d'être aussi indulgent que possible.
L'Aréthuse ainsi encouragé demanda sa pipe. Cela, lui dit-on, était impossible; mais s'il chiquait, il pourrait avoir du tabac. Il ne chiqua pas cependant, et demanda à avoir son mouchoir à la place.
«Non, dit le gendarme. Nous avons eu des histoires de gens qui se sont pendus.»
Quoi! s'écria l'Aréthuse. C'est pour cela que vous me refusez mon mouchoir. Mais voyez donc combien il me serait plus facile de me pendre avec mon pantalon.
L'homme fut frappé par la nouveauté de l'idée; mais il ne voulut pas démordre de ses prétextes et se borna à réitérer de vagues offres de service.
Au moins, dit l'Aréthuse, ne manquez pas d'arrêter mon camarade; il me suivra sans tarder sur la même route, et vous pourrez le reconnaître au sac qu'il portera sur les épaules.
Ceci promis, le prisonnier fut emmené dans l'arrière-cour du bâtiment; une porte de cave fut ouverte, on lui fit signe de descendre l'escalier; puis les verrous grincèrent et les chaînes retentirent derrière lui pendant sa descente.
L'esprit philosophique et plus encore l'esprit d'imagination est apte à se supposer en état de faire face à tout terrible accident. La prison, entre autres maux, était un de ceux qu'avait souvent affrontés l'intrépide Aréthuse. Au moment même où il descendait l'escalier, il se disait que c'était là une fameuse occasion de composer un rondeau et que, comme les linottes emprisonnées du mélodieux cavalier, il rendrait lui aussi sa prison harmonieuse. Je vais dire la vérité tout de suite: le rondeau ne fut jamais écrit; sans quoi, il serait imprimé ici, pour faire naître un sourire. Deux raisons intervinrent: la première morale, la seconde physique.
Une des curiosités de la nature humaine c'est que, bien que tous les hommes soient menteurs, aucun d'eux ne souffre qu'on lui applique cette qualification. La recevoir et l'accepter d'une âme égale est un effort plus que stoïque, et l'Aréthuse qui n'avait pu avaler cette insulte sentait bouillonner dans son cœur la lave incandescente de sa colère étouffée. Mais la raison physique eut aussi son rôle. La cave dans laquelle il était enfermé se trouvait à quelques pieds sous terre; elle n'était éclairée que par une étroite ouverture sans vitre, pratiquée au haut du mur et masquée par les feuilles d'une vigne verte. Les murs étaient de maçonnerie nue; pour plancher, rien que le sol; en fait de meubles, un bassin en terre cuite, une cruche à eau et une couchette en bois avec, pour couverture, un manteau gris-bleu. D'être arraché à l'air chaud d'une après-midi d'été, à la réverbération de la route, et au mouvement d'une marche rapide, pour être plongé dans l'obscurité et l'humidité de ce réceptacle à vagabonds, cela glaça instantanément le sang de l'Aréthuse. Et vous allez voir comme il faut peu de chose pour constituer une souffrance: le sol était excessivement raboteux sous les pieds; il gardait encore jusqu'aux marques laissées, je suppose, par les coups de bêche des ouvriers qui creusèrent les fondations de la caserne; et tant à cause du peu de clarté que de la surface inégale, il était impossible de marcher.
L'auteur coffré résista un bon moment, mais le froid glacial de la place le pénétrait de plus en plus; et à la longue, avec toute la répugnance que vous pouvez imaginer, il en fut réduit à grimper sur le lit et à s'envelopper dans la couverture publique. Le voilà donc couché, presque grelottant, plongé dans une demi-obscurité, enroulé dans un vêtement dont il redoutait le contact comme la peste, et (dans un état d'esprit fort éloigné de la résignation) passant en revue la kyrielle d'insultes qu'il venait de recevoir. Ce ne sont point là circonstances favorables à la muse.
Pendant ce temps (pour en revenir au dehors, où le soleil brillait toujours et où les coups de feu des chasseurs retentissaient encore par toute la plaine semée de bouquets d'arbres,) la Cigarette s'approchait marchant de son pas plus philosophique. En ces jours de liberté et de santé, il fut le compagnon fidèle de l'Aréthuse et il eut de fréquentes occasions de partager la défaveur de celui-ci auprès de la police. Que de coupes amères il a vidées avec ce désastreux camarade! Il était, lui, né pour flotter aisément à travers la vie, la noblesse de ses traits et l'élégance de ses manières prévenant tout le monde en sa faveur. Il n'y avait qu'une seule chose suspecte qu'il ne pouvait éloigner: la présence de son compagnon. Il n'oubliera pas de sitôt le Commissaire de ce qu'on appelle ironiquement la ville libre de Francfort-sur-le-Mein, ni la frontière franco-belge, ni l'hôtel à la Fère; enfin (et ce n'aura pas été sa moindre mésaventure) il est à peu près certain qu'il se souviendra de Châtillon-sur-Loire.
A l'entrée de la ville, le gendarme le cueillit comme une fleur des chemins; et un moment après, deux personnes, au comble de la surprise, étaient confrontées dans le bureau du Commissaire. Car si la Cigarette fut surpris d'être arrêté, le Commissaire ne fut pas moins renversé par l'aspect et la mise de son prisonnier. Celui-ci était un homme au sujet duquel il ne pouvait y avoir aucune méprise, un homme d'une distinction incontestable et inattaquable, tiré à quatre épingles, vêtu non seulement avec propreté mais avec élégance, prêt à exhiber son passe-port au premier mot et bien pourvu d'argent; un homme que le Commissaire aurait salué d'un grand coup de chapeau, si par hasard il l'avait rencontré sur la grand'route; et ce beau cavalier réclamait sans vergogne l'Aréthuse comme étant son camarade. La conclusion de l'entrevue était décidée d'avance. Parmi les choses humoristiques qui s'y dirent, il n'en est qu'une dont je me souvienne: «Baronnet?» demanda le magistrat, relevant les yeux de dessus le passe-port. «Alors, monsieur, vous êtes le fils d'un baron?» Et quand la Cigarette eut nié (sa seule faute pendant toute l'entrevue) cette douce accusation, «Alors», reprit le Commissaire, «ce n'est pas votre passe-port?» Mais c'étaient là des coups de foudre sans effet; il n'avait jamais songé à mettre la main sur la Cigarette; bientôt, il tomba dans un état d'admiration sans bornes, dévorant des yeux le contenu du havresac, faisant l'éloge du tailleur de notre ami. Ah! quel hôte honorable le Commissaire recevait en ce moment! Comme ses vêtements étaient bien appropriés à la chaleur de la saison! Quelles superbes cartes, quel attrayant ouvrage d'histoire, il portait dans son havresac! Il n'y avait plus à présent, vous le comprenez, qu'un seul point, sur lequel ils ne fussent pas d'accord: Qu'allait-on faire de l'Aréthuse? la Cigarette demandant sa mise en liberté, le Commissaire le réclamant toujours comme la propriété du cachot. Or, il se trouvait que la Cigarette avait passé quelques années de sa vie en Egypte, où il avait fait connaissance avec deux choses très mauvaises: le choléra morbus et les pachas; et dans l'œil du Commissaire en train de feuilleter le volume de Michelet, il semblait à notre voyageur qu'il y avait quelque chose de Turc. Je passe légèrement sur ceci; il est très possible qu'il y eût quelque malentendu; très possible, que le Commissaire (charmé de son visiteur) supposât l'attraction réciproque, et prît pour un acte d'amitié croissante ce que la Cigarette de son côté regardait comme un moyen de corruption. Quoiqu'il en soit, y eut-il jamais moyen de corruption plus singulier qu'un volume dépareillé de l'histoire de Michelet? L'ouvrage lui fut promis pour le lendemain, avant notre départ; et bientôt après, soit que son désir fût satisfait, soit qu'il ne voulût pas demeurer en reste de procédés amicaux: «Eh bien! dit-il, je suppose qu'il faut lâcher votre camarade». Et il mit en pièces ce régal d'humour, le procès-verbal inachevé. Ah! s'il avait seulement déchiré à la place les rondeaux de l'Aréthuse! Beaucoup d'ouvrages furent brûlés à Alexandrie, beaucoup sont conservés précieusement au British Museum que, certes, je donnerais volontiers pour le procès-verbal de Châtillon. Pauvre Commissaire au visage couvert de pustules! Je commence à regretter qu'il n'ait jamais eu son Michelet; car j'aperçois en lui de beaux traits d'humanité, une forte dose de stupidité, du zèle dans ses fonctions de magistrat, un certain goût pour les lettres, une prompte admiration pour ce qui est admirable. Et s'il n'admira pas l'Aréthuse, il ne fut pas le seul.
Soudain un bruit de verrous et de chaînes arriva aux oreilles du prisonnier, grelottant sous la couverture publique. Il sauta vivement à terre, prêt à accueillir avec joie un compagnon d'infortune; mais au lieu de cela, la porte vivement s'ouvrit toute grande, le gendarme ami apparut au haut de l'escalier, dans l'éblouissante clarté du jour, et avec un geste magnifique, (c'était sans doute un amateur de drame)--«Vous êtes libre!» dit-il. Ce n'était pas trop tôt pour l'Aréthuse. Je ne sais si son emprisonnement avait duré une demi-heure; mais à la montre de l'esprit, (et l'Aréthuse n'en portait pas d'autre) le temps lui avait paru huit fois plus long. Et escaladant les marches de l'escalier, il passa avec ravissement de la fraîcheur de la cave à la chaleur réconfortante du soleil de l'après-midi; et l'haleine de la terre lui arriva aussi douce que celle d'une vache; et de nouveau, il entendit, suave volupté, l'accord des bruits délicats que nous appelons le bourdonnement de la vie.
On pourrait croire que mon histoire finit ici; mais pas du tout. Ceci n'était qu'un arrêt de la pièce et non pas le baisser du rideau. Sur la scène qui suivit, en face de la gendarmerie, je me fais scrupule de m'étendre, puisqu'il y a une dame en cause. La femme du maréchal-des-logis était une belle personne; et cependant, l'Aréthuse ne fut pas fâché de quitter sa société. En sa mémoire traîne encore un vague souvenir des traits de cette femme, fraîche comme une pêche, par cette après-midi torride; mais il se rappelle mieux sa conversation: «Vous avez là un très beau salon», dit l'infortuné.--«Ah!» dit madame la maréchale (des logis), «vous êtes bien familiarisé avec de pareils salons!» Et il vous aurait fallu voir de quel œil dur et méprisant elle toisait le vagabond debout devant elle! Je ne pense pas qu'il ait jamais haï le Commissaire; mais avant que cette entrevue touchât à sa fin, il haïssait Madame la Maréchale. Sa colère, si j'en crois quelqu'un qui était présent, se trahissait par le feu de ses regards, la pâleur de son visage, le tremblement de sa voix. Madame, pendant ce temps, goûtait les joies du matador, le piquant de mots acérés, et lui faisant baisser les yeux sous son regard froid.
Grande, certes, fut sa joie de ne plus être avec cette dame; plus grande encore celle qu'il éprouva à s'attabler devant un excellent dîner, à l'auberge. Ici aussi, les voyageurs méprisés réussirent à lier connaissance avec leur plus proche voisin, un monsieur de l'endroit de retour de la chasse et qui eut le bon goût de prendre plaisir à leur société. Le dîner terminé, le monsieur proposa de faire plus ample connaissance au café.
Le café était bondé de chasseurs qui expliquaient bruyamment à tout le monde le peu de volume de leurs carniers. Vers le centre de la salle la Cigarette et l'Aréthuse étaient assis avec leur nouvelle connaissance; trio très satisfait; car les voyageurs, après leur récente expérience, étaient avides de considération et leur chasseur fier d'avoir une paire de patients auditeurs. Soudain la porte vitrée s'ouvrit avec fracas; dans l'encadrement, le maréchal des logis apparut, magnifique sous son ceinturon et ses aiguillettes, traversa la salle à grands pas, avec un bruit d'éperons et d'armes, et disparut par une porte à l'autre bout. Sur ses talons venait le gendarme à qui l'Aréthuse avait eu affaire dans l'après-midi, imitant avec une nuance marquée le port impérial de son supérieur. Seulement en passant, il frappa légèrement du plat de la main sur l'épaule de son ex-prisonnier, et de ce ton retentissant, dramatique, dont il avait le secret: «Suivez», dit-il.
L'arrestation des membres du Parlement, le serment du jeu de paume, la signature de la déclaration d'indépendance, le discours de Marc Antoine, toutes les nobles scènes de l'histoire, je les conçois comme assez semblables à cette soirée du café de Châtillon. La terreur planait sur l'assemblée. Un moment après, quand l'Aréthuse eut suivi à l'autre bout de la maison ceux qui de nouveau le faisaient prisonnier, la Cigarette se trouva seul devant son café au milieu d'un cercle de chaises et de tables vides; tous les exubérants chasseurs se pressaient dans les coins; leurs voix tumultueuses à présent réduites à des chuchotements, et leurs yeux lui lançant des regards furtifs comme à un lépreux.
Et l'Aréthuse? Il avait, lui, une entrevue longue et parfois pénible dans l'arrière-cuisine. Le maréchal des logis, un très bel homme, intelligent et honnête tout à la fois, à mon avis n'avait pas d'opinion claire sur l'affaire. Il pensait que le commissaire avait eu tort; mais il ne voulait pas attirer des désagréments à ses subordonnés; et il fit une proposition, puis une autre, puis une autre encore; et à toutes l'Aréthuse (qui sentait sa position devenir meilleure) faisait des objections.
«Bref, suggéra l'Aréthuse, vous désirez vous laver les mains de toute autre responsabilité? Eh bien! Alors laissez-moi aller à Paris.»
Le maréchal des logis tira sa montre.
«Vous pouvez, dit-il, prendre le train pour Paris à dix heures».
Et le lendemain, à midi, les voyageurs racontaient leur mésaventure dans la salle à manger chez Siron.
ROBERT LOUIS STEVENSON.
_Traduit de l'Anglais par Lucien LEMAIRE._
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
Préface à la traduction. 5
Préface de l'auteur. 11
Dédicace. 15
D'Anvers à Boom. 21
Sur le canal de Willebroeck. 30
A Bruxelles: Le Royal sport nautique. 41
A Maubeuge. 53
Sur la Sambre canalisée. En route pour Quartes. 63
Pont-sur-Sambre. Nous sommes des marchands. 77
Pont-sur-Sambre. Le marchand ambulant. 91
Sur la Sambre canalisée. En route pour Landrecies. 101
A Landrecies. 114
Le canal de la Sambre à l'Oise: Péniches. 124
La crue de l'Oise. 134
Origny Sainte-Benoîte: Un jour de repos. 151
Origny Sainte-Benoîte: Nos compagnons de table. 164
Au fil de l'Oise: En route pour Moy. 178
La Fère de maudite mémoire. 188
Au fil de l'Oise: à travers la vallée dorée. 200
La cathédrale de Noyon. 204
Au fil de l'Oise: En route pour Compiègne. 216
A Compiègne. 222
Autres temps. 234
Au fil de l'Oise: Intérieurs d'églises. 246
Précy et les Marionnettes. 259
De retour au monde. 279
Epilogue--Pris pour espion. 283
TABLE DES GRAVURES
Pages.
Portrait de Robert Louis Stevenson. 2
Frontispice à l'eau-forte de Walter Crane. 19
La rivière comme un miroir qui s'allongerait. 67
S'élevait au centre du village une grande tour maigre. 81
Lorsque nous longions la forêt de Mormal. 103
Ils ne montaient pas plus haut que les genoux de la cathédrale. 205
Ce qui me charma le plus à Compiègne fut l'hôtel de Ville. 227
* * * * *
Liste des modifications:
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