Chapter 2 of 5 · 9109 words · ~46 min read

livre d

'images, dans lequel ses intérêts ne sont pas en jeu.

Il peut faire sa promenade de l'après-midi en quelque pays étranger, sur les berges du canal, et revenir ensuite chez lui dîner au coin de son feu.

Dans une pareille existence, on ne prend pas assez d'exercice pour jouir d'une santé exubérante; mais les gens maladifs seuls ont besoin d'une santé exubérante. L'individu apathique, qui ne se porte jamais ni bien ni mal, va dans la vie son petit bonhomme de chemin et n'en meurt que plus aisément.

A coup sûr, je préférerais le métier de batelier à n'importe quelle position qui nécessiterait une présence assidue dans un bureau. Il y a peu de situations, devrais-je dire, où l'on abandonne moins de sa liberté en échange de repas réguliers. Le batelier est à bord; il est maître sur son bateau; il peut débarquer quand il veut; rien ne peut le forcer à courir des bordées pour éviter une terre sous le vent, pendant toute une nuit de gelée, où les voiles sont aussi dures que du fer; et, autant que j'en puis juger, le temps s'écoule pour lui aussi tranquillement que le permet le retour de l'heure du coucher ou du dîner. On ne voit pas aisément pourquoi un batelier devrait jamais mourir.

A mi-route, entre Willebroeck et Vilvorde, dans un endroit où le canal, tel que l'avenue d'un châtelain, s'étendait devant nous en une perspective magnifique, nous descendîmes à terre pour goûter. Il y avait deux œufs, un chanteau de pain et une bouteille de vin, à bord de l'Aréthuse; et deux œufs, ainsi qu'un fourneau _Etna_, à bord de la Cigarette. Le maître de ce dernier bateau cassa un des œufs au cours du débarquement; mais, faisant observer plaisamment qu'on pouvait encore le faire cuire «à la papier», il le mit dans le fourneau sans le retirer du journal flamand qui l'enveloppait. Nous avions débarqué pendant un moment de beau temps; mais il n'y avait pas deux minutes que nous étions à terre que le vent fraîchit, au point de devenir une demi-tempête, et que la pluie commença à nous fouetter les épaules. Nous nous assîmes aussi près que possible de l'Etna, dont l'alcool brûlait à grandes flammes. A chaque instant, l'herbe prenait feu et nous devions l'éteindre en la piétinant. Nous ne tardâmes pas à avoir plusieurs brûlures aux doigts. Mais la quantité de nourriture substantielle produite par notre cuisine n'était pas en proportion avec tant d'efforts. Et quand après deux essais de cuisson, nous renonçâmes à la partie, l'œuf qui était intact était un peu plus que tiède, tandis que l'autre «à la papier» ne formait qu'une froide et dégoûtante fricassée d'encre d'imprimerie et de débris de coquille d'œuf. Nous trouvâmes moyen de cuire les deux autres œufs, en les mettant tout contre la flamme de l'alcool; nous obtînmes cette fois un meilleur résultat. Puis, nous débouchâmes la bouteille de vin et nous nous assîmes sur le bord d'un fossé, nos tabliers de canoë sur les genoux. Il pleuvait à verse. Le manque de confort, quand il n'est vraiment pas confortable, et n'a pas la prétention nauséabonde de l'être, est une chose excessivement humoristique; et des gens tout trempés et bien abrutis au grand air sont en d'excellentes dispositions pour rire. En se plaçant à ce point de vue, l'œuf à la papier même offert en guise de nourriture, peut passer comme une sorte d'accessoire à la plaisanterie. Mais ce genre de badinage, bien qu'il puisse se prendre en bonne part, ne demande pas à être répété; et, dorénavant, l'Etna voyagea comme un monsieur dans l'équipet de la Cigarette.

A peine avions-nous fini de goûter, repris place dans nos embarcations et mis à la voile que le vent, il est presque inutile de le dire, ne tarda pas à tomber. Pendant le reste du trajet jusqu'à Vilvorde, nous continuâmes à présenter notre voile au vent peu favorable, et, avec de temps en temps, une bouffée de brise, et de temps en temps, un coup de pagaie, nous dérivâmes lentement d'écluse en écluse entre les rangées d'arbres bien en ordre.

C'était un riche et magnifique paysage vert ou plutôt un simple chemin d'eau tout vert, allant sans interruption de village en village. Tout avait un air stable, comme dans les endroits habités depuis longtemps. Des enfants aux cheveux ras crachaient sur nous du haut des ponts, comme nous passions en dessous, avec un réel sentiment d'impassibilité. Mais, encore plus impassibles étaient les pêcheurs; attentifs à leurs flottes, ils nous laissaient passer sans un regard. Livrés à leur paisible occupation, ils se tenaient perchés sur les éperons et les arcs-boutants des ponts et le long des berges. Ils étaient aussi indifférents que des fragments de nature morte. Ils ne bougeaient pas plus que s'ils avaient été en train de pêcher dans une vieille estampe hollandaise. Les feuilles s'agitaient, l'eau clapotait, mais ils restaient dans la même position comme autant d'églises établies par la loi. On aurait pu trépaner la tête de chacun de ces inoffensifs pêcheurs sans trouver sous leur crâne autre chose que les replis multiples d'une ligne à pêcher. Je me moque bien de vos solides gaillards en guêtres de caoutchouc, qui remontent les torrents de montagne, la ligne à saumon en main; mais j'aime tendrement cette sorte de gens qui exercent, pendant des journées entières, leur art peu fructueux dans des eaux tranquilles et dépeuplées.

A la première écluse après Vilvorde, il y avait une éclusière qui parlait français d'une façon compréhensible. Elle nous apprit que nous étions encore à une couple de lieues de Bruxelles. Au même endroit, la pluie recommença. Elle tombait en lignes droites et parallèles, et la surface du canal était criblée d'une infinité de petites sources de cristal. Impossible de trouver à coucher dans le voisinage. Il ne nous restait donc qu'à enlever la voile et à jouer ferme de la pagaie sous la pluie.

De magnifiques maisons de campagne avec des horloges et de longues rangées de fenêtres à volets, avec de superbes arbres séculaires, formant des bosquets et des avenues, donnaient sous la pluie et dans l'obscurité croissante du crépuscule, un aspect riche et sombre aux rives du canal. Il me semble avoir vu à peu près le même effet dans des gravures: d'opulents paysages abandonnés, au dessus desquels passe un orage. Et, tout le temps, nous fûmes escortés par une charrette couverte, qui trottait misérablement le long du chemin de halage et se maintenait à une distance presque uniforme dans notre sillage.

LE ROYAL SPORT NAUTIQUE A BRUXELLES

La pluie cessa près de Laeken. Mais le soleil était déjà couché; l'air était glacé et nous avions à peine un fil de sec à nous deux. Qui plus est, nous nous trouvions à présent au bout de l'Allée Verte, et au seuil même de Bruxelles nous nous heurtâmes à une sérieuse difficulté. Les rives du canal étaient bordées d'une file ininterrompue de péniches, qui attendaient leur tour à l'écluse. Nulle part on ne pouvait trouver un endroit propice pour débarquer; pas même un hangar où laisser les canoës pour la nuit. Non sans peine, nous réussîmes à débarquer et nous entrâmes dans un estaminet où quelques pauvres hères étaient à boire avec le patron. Celui-ci y alla carrément avec nous. Il n'y avait à sa connaissance aucune remise, aucun hangar, ni rien de ce genre; et voyant que nous étions venus sans intention de boire, il ne cacha pas son impatience d'être débarrassé de nous. L'un des pauvres diables vint à la rescousse. Quelque part dans le coin du bassin il y avait, nous dit-il, un embarcadère et quelque chose d'autre encore qu'il ne définit pas très clairement, mais que ses auditeurs interprétèrent dans un sens favorable à leurs désirs.

Au coin du bassin se trouvait réellement l'embarcadère, au haut duquel nous aperçûmes deux jeunes gens de bonne mine en costume de canotage. L'Aréthuse s'adressa à eux. L'un des deux dit que nous pourrions remiser nos bateaux chez eux pour la nuit, que cela ne souffrait pas la moindre difficulté; et l'autre, ôtant sa cigarette de ses lèvres, demanda si nos embarcations sortaient des chantiers de Searle et fils. Ce nom fut toute une présentation. Une demi-douzaine d'autres jeunes gens sortirent d'un «garage» portant l'inscription «Royal sport nautique» et se mêlèrent à la conversation. Ils étaient tous très polis, pleins d'enthousiasme, parlaient avec volubilité, et entrelardaient leur langage de termes anglais de canotage, de noms de clubs anglais et de constructeurs de bateaux anglais. Je ne connais, je l'avoue à ma honte, aucun endroit dans mon pays natal, où j'aurais été reçu aussi chaleureusement par autant de gens. Nous étions des canotiers anglais, et les canotiers belges se jetaient à notre cou. Je me demande si les Huguenots français reçurent un accueil aussi cordial des protestants anglais, quand l'adversité les força à passer le détroit. Mais, après tout, quelle religion unit si étroitement les gens qu'un sport qui leur est commun?

On transporta les canoës dans le garage. Les domestiques du club nous les lavèrent à fond, suspendirent les voiles au grand air pour les faire sécher et arrangèrent tout aussi soigneusement et aussi délicatement que s'il se fût agi d'un tableau. Pendant ce temps, nos frères «récemment découverts», car tel est le nom que plusieurs d'entre eux donnèrent à cette parenté, nous conduisaient à l'étage et mettaient leur cabinet de toilette à notre entière disposition. Celui-ci nous prêtait du savon, celui-là une serviette, un troisième et un quatrième nous aidaient à défaire nos sacs. Et tout le temps c'étaient des questions et des assurances de respect et de sympathie à n'en plus finir! Je déclare que jamais auparavant je n'avais su ce que c'était que la gloire.

«Oui, oui, le Royal Sport nautique est le club le plus ancien de la Belgique».

«Nous sommes deux cents».

«Nous--ceci n'est pas la substance d'un discours, mais un résumé de nombreux discours, l'impression que mon esprit a gardée après maintes conversations; et elle me paraît tout à fait sentir la jeunesse; elle me paraît être très agréable, très naturelle et très patriotique.--«Nous avons gagné toutes les courses, à part celles où les Français nous ont trichés».

Il faut laisser ici tous vos vêtements mouillés pour les faire sécher. Oh! entre frères! Dans n'importe quel garage d'Angleterre nous trouverions le même accueil. (J'espère de tout mon cœur qu'ils le pourraient trouver).

«En Angleterre, vous employez des sliding-seats, n'est-ce-pas?»

«Nous sommes tous employés dans le commerce pendant le jour, mais le soir, voyez-vous, nous sommes sérieux».

Ce furent leurs paroles mêmes. Ils consacraient le jour aux frivoles intérêts mercantiles de la Belgique; mais le soir, ils trouvaient quelques heures pour les occupations sérieuses de la vie. Peut-être me fais-je une idée fausse de la sagesse; mais il me semble que c'était là une remarque fort sage. Les gens qui s'occupent de littérature et de philosophie passent toute leur existence à s'affranchir des notions de seconde main et des règles fausses. C'est leur profession de recouvrer, à la sueur de leur front, à force de méditation, la fraîche vue qu'ils avaient autrefois de la vie; d'établir une distinction entre ce qu'ils aiment réellement et originellement et ce qu'ils n'ont fait qu'apprendre à tolérer par force. Et les jeunes gens du Royal Sport nautique portaient encore la distinction très visiblement dans le cœur. Ils avaient encore ces perceptions nettes de ce qui est bon et de ce qui est mauvais, de ce qui est intéressant et de ce qui est ennuyeux, qualifiées d'illusions par les vieillards envieux. L'illusion de cauchemar de l'âge mûr, l'étreinte d'ours de l'habitude exprimant graduellement la vie de l'âme d'un homme, n'avaient pas encore eu de prise sur ces jeunes Belges, nés sous une heureuse étoile. Ils savaient encore que l'intérêt qu'ils prenaient à leurs affaires, était bien peu de chose, au prix de leur amour spontané et patient pour les exercices nautiques. Si vous savez ce que vous préférez, au lieu de répondre humblement Amen à ce que, selon le monde, vous devez préférer, c'est que vous avez gardé votre âme en vie. Un pareil homme pourra être généreux; il pourra être honnête, au-delà de ce qu'on entend au sens commercial du mot; il pourra aimer ses amis avec une sympathie élective, personnelle, au lieu de les accepter comme des accidents de la position à laquelle il a été appelé. Il pourra être un homme, en un mot, agissant selon ses propres instincts, demeurant tel que Dieu l'a fait, et non une pure manivelle dans la salle aux machines sociales, soudée à des principes qu'il ne comprend pas et pour des fins dont il n'a cure.

Car, se trouvera-t-il quelqu'un pour oser me dire qu'il est plus intéressant de faire des affaires que de folâtrer au milieu des bateaux? Il faudrait n'avoir jamais vu un canot, n'avoir jamais vu un bureau, pour parler ainsi. Et, pour sûr, l'un est beaucoup meilleur que l'autre pour la santé. Rien ne devrait occuper un homme autant que ses amusements. A l'encontre de ceci, on ne peut rien avancer que la soif de l'or; nul autre que:

Mammon, l'esprit le moins élevé qui tomba Du ciel,

n'oserait hasarder un mot de réponse. Il n'y a qu'un "cant" mensonger pour représenter le négociant et le banquier comme des gens peinant d'une façon désintéressée pour l'humanité, et, par conséquent, fort utiles lorsqu'ils sont bien absorbés dans leurs transactions; car l'homme est plus important que ses services. Et lorsque notre membre du Royal Sport nautique aura vu disparaître si loin sa jeunesse pleine d'espoir, qu'il ne pourra plus exalter son enthousiasme qu'en feuilletant son grand-livre, je doute fort qu'il soit encore un aussi brave garçon et j'hésite à croire qu'il accueillerait d'aussi bonne grâce deux Anglais trempés, arrivant à Bruxelles, en canoë, à la brune.

Lorsque nous eûmes changé nos vêtements mouillés et bu un verre de «pale ale» à la prospérité du club, l'un des membres nous conduisit à l'hôtel. Il ne voulut pas dîner avec nous, mais il accepta sans objection de prendre un verre de vin avec nous. L'enthousiasme est chose très ennuyeuse; et je commence à comprendre pourquoi les prophètes furent impopulaires en Judée, où ils étaient le mieux connus. Pendant trois mortelles heures, cet excellent jeune homme resta près de nous à causer longuement de bateaux et de régates; et, avant de nous quitter, il eut l'obligeance de commander nos chandelles pour la nuit.

Nous essayâmes, à plusieurs reprises, de changer de sujet; mais la diversion durait un instant à peine. Le membre du Royal Sport Nautique serrait la bride, faisait un écart, répondait à la question et fonçait de nouveau dans le flot gonflant de son sujet. J'appelle cela son sujet; mais je crois plutôt que c'est lui qui était le sujet. L'Aréthuse, qui considère toutes les courses comme des inventions du diable, se trouvait dans un dilemme pitoyable. Il n'osait avouer son ignorance par amour pour l'honneur de la vieille Angleterre, et il parlait hardiment de clubs et de rameurs anglais, dont la réputation n'était jamais venue jusqu'à lui. A plusieurs reprises et surtout une fois à propos de «sièges à glissières», il fut à deux doigts de se trahir. Quant à la Cigarette, qui avait ramé dans des régates lorsqu'il avait le sang bouillant, mais qui désavoue à présent ces erreurs de sa folle jeunesse, il se trouvait dans un cas encore plus désespéré; car le jeune homme du Royal Sport Nautique lui proposa de prendre une rame dans un de leurs «huit» le lendemain, pour comparer le coup d'aviron anglais au coup d'aviron belge. Je voyais mon ami suer sang et eau sur sa chaise, chaque fois que ce sujet particulier revenait sur le tapis. Et il y eut encore une autre proposition, qui produisit le même effet sur chacun de nous. Il se trouvait que le champion du canoë en Europe (comme la plupart des autres champions) était un membre du Royal Sport Nautique. Et, si nous voulions seulement attendre le dimanche, cet infernal pagayeur condescendrait à nous accompagner dans notre prochaine étape. Mais nous n'avions, ni l'un ni l'autre, le moindre désir de rivaliser avec Apollon, à conduire les coursiers du soleil.

Une fois le jeune homme parti, nous contremandâmes nos chandelles et nous commandâmes un grog à l'eau-de-vie. Les grandes vagues avaient passé par dessus notre tête. Les membres du Royal Sport Nautique étaient des jeunes gens aussi gentils qu'on puisse souhaiter d'en voir; mais ils étaient un peu trop jeunes et un tantinet trop amoureux de sports nautiques, pour nous. Nous commencions à nous apercevoir que nous étions vieux et cyniques; nous aimions le bien-être; nous aimions le vagabondage agréable de l'esprit sur tel ou tel sujet. Nous ne tenions pas à jeter du discrédit sur notre patrie en gâchant un «huit» ou en peinant piteusement dans le sillage du champion du canoë. Bref, nous eûmes recours à la fuite. Il semblait que ce fût ingrat d'agir ainsi; mais, pour tâcher de rendre ce départ acceptable, nous laissâmes une carte chargée de sincères compliments. Et en vérité, ce n'était pas le moment d'avoir des scrupules; car nous croyions nous sentir sur le cou le souffle brûlant du champion.

A MAUBEUGE

Par crainte de nos bons amis les membres du Royal Sport Nautique d'une part, et, de l'autre, parce qu'il n'y avait pas moins de cinquante-cinq écluses entre Bruxelles et Charleroi, nous décidâmes de traverser la frontière en chemin de fer, bateaux et tout. Franchir cinquante-cinq écluses en un jour, cela revenait presque à faire péniblement tout le trajet à pied, les canoës sur nos épaules, objet d'étonnement pour les arbres qui bordent le canal et de franche dérision pour tous les enfants sensés.

Passer la frontière, même en chemin de fer, est chose malaisée pour l'Aréthuse. D'une manière ou d'une autre, c'est un homme qui éveille les soupçons de la douane. Partout où il voyage il est sûr de trouver les douaniers assemblés. Des traités sont solennellement signés, des ministres des affaires étrangères, des ambassadeurs et des consuls règnent en grande pompe de la Chine au Pérou, et le pavillon anglais flotte à tous les vents du ciel. Sous ces sauvegardes, les gras bénéficiers de l'Eglise, les maîtresses d'école, les messieurs en complet gris, la foule tumultueuse et la cohue des touristes anglais, le Murray à la main, se répandent librement sur tous les chemins de fer du continent. Et cependant, la fluette personne de l'Aréthuse est prise dans les mailles du filet, tandis que ces gros poissons continuent joyeusement leur route. S'il voyage sans passe-port, il est jeté, sans autre forme de procès, dans d'infects cachots. Si ses papiers sont en règle, certes, on lui permet de continuer son chemin: mais il n'obtient cette permission qu'après avoir subi l'humiliation d'une incrédulité générale. Il est né sujet anglais; il n'a cependant jamais réussi à persuader de sa nationalité un seul fonctionnaire. Il se flatte d'être assez honnête; il est rare, néanmoins, qu'on le prenne pour autre chose qu'un espion, et il n'est pas d'absurdes et de malhonnêtes moyens de subsistance que ne lui ait attribués la grande méfiance des fonctionnaires ou du peuple.

Sur ma vie, je ne puis comprendre cela. Moi aussi, j'ai été appelé à l'église par le son des cloches, je me suis assis à la table des grands; mais rien en moi ne l'indique. Pour les lunettes des fonctionnaires, j'ai l'air aussi extraordinaire qu'un gueux d'Indien. Je pourrais venir de n'importe quelle partie du globe, semble-t-il, à part de celle d'où je viens. Mes ancêtres ont travaillé en vain et la glorieuse constitution anglaise ne peut me protéger dans mes promenades à l'étranger. C'est une chose très importante, croyez-moi, que d'offrir dans sa personne un bon type normal de la nation à laquelle on appartient.

Je fus le seul des voyageurs à qui l'on demanda ses papiers, sur la ligne de Maubeuge. Malgré l'énergie avec laquelle je me cramponnais à mes droits, il me fallut finalement choisir entre ces deux alternatives: ou accepter l'humiliation, ou voir le train partir sans moi. J'étais désolé de céder; mais je désirais arriver à Maubeuge.

Maubeuge est une ville fortifiée avec un excellent hôtel, le Grand Cerf. Elle semblait être habitée surtout par des soldats et des commis voyageurs. Du moins, ce furent les seules personnes que nous vîmes, outre les domestiques de l'hôtel. Nous dûmes y rester quelque temps, car les canoës ne se pressaient pas de nous suivre et se trouvèrent en fin de compte désespérément retenus à la douane, jusqu'au moment où nous retournâmes les délivrer. Il n'y avait rien à faire, rien à voir. Nous eûmes de bons repas, ce qui est très important, mais ce fut tout.

La Cigarette faillit être arrêté. On l'accusait d'avoir pris des plans des fortifications, chose dont il était matériellement incapable. Et en outre, comme chaque nation belligérante a déjà un plan des places fortifiées des autres puissances, de telles précautions reviennent à fermer la porte de l'écurie quand le coursier est parti. Mais je ne doute pas qu'elles ne contribuent à maintenir la confiance dans le pays. C'est beaucoup de pouvoir persuader aux gens qu'ils partagent un mystère. Cela les rehausse à leurs yeux. Les Francs-maçons même, qu'on a exhibés à satiété, conservent une sorte d'orgueil; et il n'est pas un épicier parmi eux, si honnête, inoffensif et inintelligent qu'il puisse au fond se sentir, qui à son retour d'une de leurs tenues, n'ait à ses propres yeux une importance sinistre.

On ne s'imagine pas quel bonheur peuvent éprouver deux personnes, pourvu toutefois qu'elles soient deux, à vivre dans un endroit où elles ne connaissent pas une âme. Je pense que le spectacle de toute une existence, à laquelle vous ne prenez aucune part, paralyse les désirs personnels. Vous êtes heureux de devenir simple spectateur. Le boulanger est debout à sa porte; le colonel, avec ses trois médailles, passe le soir, allant au café. Les soldats battent du tambour, sonnent de la trompette, et tous, aussi audacieux que des lions, garnissent les remparts. Le langage ne saurait exprimer avec quelle sérénité vous contemplez tout ceci. Dans un endroit où vous avez tant soit peu pris racine, le spectacle vous provoque à sortir de votre indifférence: vous êtes pour quelque chose dans la partie; vos amis combattent avec l'armée. Mais dans une ville étrangère, ni assez petite pour devenir trop tôt familière, ni assez grande pour offrir aux voyageurs toutes les commodités de la vie, vous êtes à l'écart des affaires, au point d'oublier absolument que vous pouvez en approcher davantage. Vous ressentez si peu d'intérêt pour le monde qui vous entoure, que vous ne vous souvenez plus que vous êtes un homme. Les Gymnosophistes vivent dans les bois avec toute la nature qui fermente autour d'eux, avec de tous côtés le mystère du roman; ils atteindraient plus facilement leur but en fixant leur séjour dans une morne ville de province, où ils verraient juste assez de l'humanité pour les garder d'en désirer davantage, et ne seraient témoins que des pratiques extérieures rebattues de la vie de l'homme. Ces pratiques extérieures sont aussi mortes pour nous que tant d'autres formalités et parlent une langue morte à nos yeux et à nos oreilles. Elles n'ont pas plus de signification que des jurons ou des salutations. Nous sommes tellement accoutumés à voir les couples mariés aller à l'église le dimanche, que nous avons complètement oublié ce qu'ils représentent; si bien que les romanciers sont conduits à réhabiliter l'adultère, quand ils veulent nous montrer combien il est beau pour un homme et pour une femme de vivre l'un pour l'autre.

Une personne à Maubeuge me permit pourtant de sonder un peu son cœur. Ce fut le cocher de l'omnibus de l'hôtel. C'était un petit homme, l'air assez vulgaire, aussi bien que je puis me le rappeler, mais avec une étincelle de quelque chose d'humain dans l'âme. Il avait entendu parler de notre petit voyage et il vint immédiatement à moi plein d'envie et de sympathie. Oh! comme il aspirait à voyager et à faire le tour du monde avant de descendre au tombeau! «Vous me voyez ici, n'est-ce-pas? Je conduis l'omnibus à la station. Bon! Et ensuite, je le reconduis à l'hôtel. Et c'est la même chose chaque jour et pendant toute la semaine. Mon Dieu! est-ce là la vie?» Je ne pouvais pas dire qu'à mon sens telle était la vie pour lui. Il me pressa de lui raconter où j'avais été et où j'espérais aller. Et tout en m'écoutant, le gaillard, je vous le déclare, soupirait. Est-ce que cet homme n'aurait pas pu être un vaillant explorateur en Afrique? N'aurait-il pas pu aller aux Indes à la suite de Drake? Mais ce siècle est peu propice aux hommes que la vie de bohème attire. Il n'y a que le parfait rond-de-cuir pour faire fortune et acquérir de la gloire.

Je me demande si mon ami conduit toujours l'omnibus pour le Grand Cerf! Il est très probable que non, je crois. Car je pense qu'il était à la veille de se mutiner quand nous passâmes; et peut-être notre passage le détermina-t-il pour tout de bon. Il eut mille fois mieux valu pour lui être un chemineau, raccommoder des pots et des casseroles sur le bord du chemin, dormir sous les arbres et voir chaque jour le soleil se lever et se coucher au-dessus d'un nouvel horizon. Il me semble vous entendre dire que c'est une position respectable que d'être conducteur d'omnibus. Parfait! Quel droit celui qui n'aime pas cette position respectable a-t-il d'empêcher de l'occuper celui qui en est fort amateur? Mais supposez qu'un plat ne soit pas à mon goût et que vous me disiez que pour le reste de la société c'est un mets favori; que devrais-je conclure de cela? Qu'il ne me faudrait pas, je suppose, achever de le manger malgré la répugnance de mon estomac.

La respectabilité est une excellente chose en elle-même; mais elle ne prime pas sur toutes les considérations. Je ne voudrais pas un instant me risquer à laisser entendre que ce soit affaire de goût; mais j'oserai aller jusqu'à affirmer ceci: si on admet que pour quelqu'un une position est pénible, désagréable, qu'elle n'est pas nécessaire, que de plus elle est inutile, quand bien même elle serait aussi respectable que l'Eglise d'Angleterre, plus tôt un homme l'aura quittée, mieux cela vaudra pour lui-même et pour tous les intéressés[1].

[1] Tout ce dernier paragraphe est une allusion directe à la répugnance de l'auteur pour la profession d'ingénieur que ses parents lui avaient fait embrasser. Il prit finalement la décision de la quitter, malgré l'opposition de toute sa famille, désolée de le voir abandonner une profession si respectable pour une carrière aussi aléatoire que celle des lettres. Heureusement l'évènement lui donna raison et ses parents n'eurent plus tard qu'à se réjouir de ses succès littéraires.

SUR LA SAMBRE CANALISÉE EN ROUTE POUR QUARTES

Vers trois heures de l'après-midi, tout le personnel du Grand Cerf nous accompagna au bord de l'eau. Le conducteur de l'omnibus y était, les yeux hagards. Pauvre oiseau de cage! Est-ce que je ne me rappelle pas, moi aussi, le temps où je fréquentais la station pour voir les trains s'élancer en grand nombre dans la nuit, bondés d'hommes libres, et où, avec d'indescriptibles envies, je lisais sur les horaires les noms d'endroits éloignés.

Nous n'étions pas hors des fortifications qu'il commençait à pleuvoir. Le vent était contraire et soufflait par furieuses rafales; et le spectacle que présentait le pays n'était pas plus clément que ce qui se passait dans le ciel; car nous traversions un pays flétri, que des broussailles couvraient çà et là, mais auquel des cheminées d'usine donnaient quelque variété et quelque beauté. Nous débarquâmes dans une prairie souillée au milieu de quelques arbres étêtés, et nous y fumâmes une pipe dans une échappée de beau temps. Mais le vent soufflait si fort que nous ne pûmes allumer une autre pipe. A part quelques sordides ateliers, il n'y avait dans le voisinage aucun objet naturel. Un groupe d'enfants conduit par une grande fille, demeura à nous observer à peu de distance tout le temps que nous restâmes. Je me demande ce qu'ils pouvaient bien penser de nous.

A Hautmont, l'écluse était presque infranchissable, le débarcadère étant escarpé et élevé, et l'embarcadère très éloigné. Une dizaine d'ouvriers, noirs de fumée, nous donnèrent un coup de main. Ils refusèrent toute récompense et ce qui est bien mieux, refusèrent noblement, sans que cela comportât la moindre idée d'insulte. «C'est notre façon d'agir dans notre pays», dirent-ils, et je trouve cette façon d'agir tout à fait admirable. En Ecosse, où l'on vous rendra également des services gratis, les braves gens repoussent votre argent comme si vous aviez essayé de corrompre un électeur. Quand des gens se donnent la peine d'accomplir un acte plein de dignité, cela mérite bien qu'on généralise un peu cet acte et qu'on admette que tous ceux qui se seraient trouvés dans le même cas auraient agi d'une façon aussi digne. Mais dans nos braves pays saxons, où nous pataugeons dans la boue pendant soixante-dix ans, et où le vent chante sans cesse à nos oreilles depuis notre naissance jusqu'à notre mort, nous faisons le bien et le mal, la main haute et d'une façon presque offensante, et nous donnons, même à nos aumônes, la portée d'un témoignage et d'un fait de guerre contre le mal.

Après Hautmont, le soleil reparut et le vent tomba. Quelques coups de pagaie nous portèrent au-delà des établissements métallurgiques et nous traversâmes un pays ravissant. La rivière serpentait parmi de basses collines, de sorte que nous avions le soleil parfois devant, parfois derrière, et la rivière qui se déroulait sous nos yeux formait une nappe d'eau d'un éclat intolérable. Des prairies et des vergers occupaient les deux rives qui étaient bordées de joncs et de fleurs aquatiques. Les haies très élevées, s'entrelaçaient avec des troncs d'ormeaux et la plupart des champs, par suite de leur peu d'étendue, avaient l'air de berceaux qui s'étageaient le long du cours d'eau. Il n'y avait jamais de perspective. Parfois, le sommet d'une colline apparaissait au-dessus de la haie la plus proche et formait une étape à mi-route du ciel; mais c'était tout. Le ciel était sans nuages. L'atmosphère, après la pluie, était d'une pureté ravissante. La rivière comme un miroir qui s'allongerait en une longue coulée de verre, décrivait de nombreux détours parmi les hauteurs; et les pagaies, en plongeant dans l'eau, faisaient trembler les fleurs le long des bords.

[Illustration: La rivière comme un miroir qui s'allongerait... (page 66).]

Dans les prairies vaguaient des bestiaux blancs et noirs, fantastiquement tachetés. Une bête avec la tête blanche et le reste du corps d'un noir luisant, vint au bord pour boire et resta gravement immobile, pointant ses oreilles vers moi à mon passage, semblable à quelque absurde ecclésiastique, dans une pièce de théâtre. Un instant après, j'entendis un bruyant plongeon, et, tournant la tête, j'aperçus l'ecclésiastique qui luttait pour remonter sur la rive. La bordure avait cédé sous ses pieds.

A part les bestiaux, nous ne vîmes aucun être vivant, si ce n'est quelques rares oiseaux et un grand nombre de pêcheurs. Ceux-ci étaient assis sur les bords des prairies qui longent la rivière, les uns avec une seule ligne, les autres avec une demi-douzaine au moins. Ils avaient l'air stupéfiés de béatitude; et quand nous les amenions à échanger quelques rares paroles avec nous sur le temps qu'il faisait, leurs voix résonnaient tranquilles et lointaines. Il y avait parmi eux une étrange diversité d'opinions sur le genre de poissons auxquels ils destinaient leurs amorces, mais ils s'accordaient tous à dire que la rivière était très poissonneuse. Là où évidemment il n'y avait pas deux d'entre eux qui eussent attrapé le même genre de poissons, nous ne pouvions nous empêcher de soupçonner qu'il n'en était pas un peut-être qui eût jamais pris la moindre friture. J'espère que grâce à la beauté de cette après-midi, ils furent récompensés, tous sans exception, et qu'ils retournèrent chez eux, emportant dans leurs paniers un butin argenté pour la poêle à frire. Quelques-uns de mes amis diront peut-être qu'un tel vœu est une honte, mais je préfère un homme, ne fut-il qu'un pêcheur, à la plus superbe paire d'ouïes de toutes les eaux de Dieu. Je n'aime le poisson que quand il est cuit dans la sauce; tandis qu'un pêcheur à la ligne est une partie très importante d'un paysage de rivière et par conséquent mérite bien que les canotiers daignent le reconnaître. Il peut toujours vous dire, d'un air doux, où vous vous trouvez et sa présence tranquille sert à accentuer la solitude et le calme et à vous rappeler les citoyens étincelants qui vivent sous votre bateau.

La Sambre serpentait si laborieusement çà et là parmi ses petites collines, qu'il était six heures passées quand nous approchâmes de l'écluse de Quartes. Sur le chemin de halage se trouvaient quelques enfants, avec lesquels la Cigarette se mit à plaisanter pendant qu'ils nous accompagnaient à la course. Ce fut en vain que je l'avertis. En vain lui dis-je en anglais que les gamins sont tout ce qu'il y a de plus dangereux au monde. Une fois que vous avez commencé à plaisanter avec eux, vous êtes bien sûr que cela se terminera par une grêle de pierres. Pour ma part, toutes les fois qu'une observation s'adressait à moi, je souriais doucement et hochais la tête, comme si j'étais quelqu'un d'inoffensif, n'ayant de la langue française qu'une connaissance insuffisante. Car, en vérité, j'ai acquis dans mon pays une telle expérience des enfants que j'aimerais mieux faire la rencontre d'une troupe d'animaux sauvages que d'une bande de vigoureux moutards.

Mais je faisais injure à ces paisibles jeunes Hennuyers. Quand la Cigarette partit aux informations, je débarquai sur la digue, pour fumer une pipe, tout en veillant sur les bateaux, et je devins immédiatement l'objet de la plus aimable curiosité. A cette heure une jeune femme et un paisible adolescent qui avait perdu un bras s'étaient joints aux enfants. Cela me rassura un peu. Quand je prononçai mes deux ou trois premiers mots de français, une petite fille hocha la tête comme une grande personne avec une comique gravité: «Ah! vous voyez, dit-elle; il comprend suffisamment bien, à présent, c'était tout simplement pour nous en faire accroire.» Et les enfants de partir tous à la fois d'un franc éclat de rire.

La nouvelle que nous venions d'Angleterre fit sur eux une vive impression et la petite fille leur apprit que l'Angleterre était une île, «et bien loin d'ici.»

«Oui, vous pouvez le dire, bien loin d'ici,» ajouta le manchot.

Je n'ai jamais senti le mal du pays me serrer le cœur aussi douloureusement qu'à ce moment. Ils semblaient considérer comme si incalculable la distance qui me séparait de l'endroit où j'ai vu le jour!

Ils admirèrent beaucoup les canoës et j'observai chez ces enfants un trait de délicatesse qui mérite d'être mentionné. Désireux de monter en canoë, ils nous avaient assourdis de leurs demandes pendant les derniers cent mètres; et ils nous assourdirent de la même chanson le lendemain, quand nous arrivâmes pour partir. Mais, au moment où les canoës se trouvaient vides, pas un n'ouvrit la bouche pour faire pareille demande. Délicatesse? ou légère appréhension de l'eau peut-être, dans un si frêle esquif? Je hais le cynisme beaucoup plus que le diable; à moins peut-être que les deux ne fassent qu'un. Et cependant le cynisme est un bon tonique; c'est le «tub» froid et la serviette de bain des sentiments, et il est assurément nécessaire à la vie dans les cas de sensibilité trop avancée.

Des bateaux, leurs yeux se portèrent sur mon costume. Ils n'avaient pas assez d'yeux pour regarder ma ceinture rouge, et mon couteau les remplissait de crainte.

«C'est ainsi qu'on fait les couteaux en Angleterre», dit le manchot.

J'étais bien aise qu'il ne sût pas comme on les fait mal de nos jours en Angleterre.

«Ces couteaux sont destinés aux gens qui vont en mer, ajouta-t-il, pour défendre leur vie contre les gros poissons.»

A mesure qu'il parlait, je me sentais devenir aux yeux du petit groupe un personnage de plus en plus romanesque. Et je suppose qu'il en était réellement ainsi. Ma pipe même, bien que ce fut une pipe française en terre et toute ordinaire, assez bien «culottée», comme ils appellent cela en France, était une rareté à leurs yeux, comme une chose venant de si loin. Et si mes plumes n'étaient pas très belles en elles-mêmes, au moins venaient-elles toutes d'outre-mer. Cependant, un détail de mon accoutrement piqua leur curiosité jusqu'à leur faire oublier toute politesse: c'était la malpropreté de mes souliers de toile. Je suppose, quoi qu'il en soit, qu'ils s'imaginaient que la boue était un produit de mon pays. La petite fille (qui était le génie de la bande) étala ses sabots pour les comparer à mes souliers; et j'aurais voulu que vous pussiez voir avec quelle grâce et quelle satisfaction elle le fit.

La «canne» à lait de la jeune femme, une grande amphore de cuivre battu, reposait à quelque distance sur le gazon. Bien aise de me dérober à l'attention publique, et de rendre une partie des compliments que j'avais reçus, je l'admirais de tout cœur, autant pour sa forme que pour sa couleur et je leur dis, ce qui était très vrai, que c'était aussi beau que de l'or. Ils ne furent pas surpris. Ces objets était évidemment l'orgueil du pays. Et les enfants s'étendirent sur la cherté de ces amphores, dont le prix s'élève parfois jusqu'à trente francs pièce. Ils m'expliquèrent comment les ânes les portaient une de chaque côté d'un bât, ce qui faisait un harnais assez coquet en soi-même. On pouvait voir ces amphores, ajoutèrent-ils, dans tout l'arrondissement; et dans les grosses fermes, elles étaient nombreuses et de grande taille.

PONT-SUR-SAMBRE

NOUS SOMMES DES MARCHANDS

La Cigarette revint avec de bonnes nouvelles. On pouvait avoir à loger à quelque dix minutes de l'endroit où nous étions, dans un village appelé Pont. Nous remisâmes les canoës dans un grenier et nous demandâmes aux enfants si l'un d'entre eux voulait bien nous servir de guide. Le cercle s'élargit instantanément autour de nous et nos offres de récompense furent reçues dans un silence décourageant. Nous étions évidemment une paire de Barbe bleues pour les enfants; ils nous parlaient bien dans les endroits publics et là où ils avaient l'avantage du nombre; mais c'était une autre paire de manches de se risquer à s'en aller seul avec deux personnages, ayant à leurs yeux quelque chose des monstres de légende tombés du ciel sur leur hameau par cette tranquille après-midi, un couteau à la ceinture et sentant les grands voyages. Le propriétaire du grenier vint à notre aide. Il prit à part un petit garçon et le menaça de lui donner des coups; sans cela, nous aurions dû, je suppose, trouver notre chemin nous-mêmes. Quoi qu'il en soit, comme il avait déjà sans doute tâté des taloches de cet homme, l'enfant parut en avoir plus de crainte que des étrangers. Mais j'imagine que son petit cœur devait battre de la belle façon; car il ne cessa de trotter devant nous à une distance respectueuse, et de se retourner pour jeter sur nous des regards effrayés. Les enfants dans l'antiquité n'ont pas dû guider autrement Jupiter ou l'un de ses compères Olympiens, courant les aventures.

Par un chemin fangeux nous remontâmes de Quartes, où se dressaient l'Eglise et le moulin tremblotant. Les paysans revenant des champs regagnaient péniblement leurs demeures. Une petite vieille à l'air vif passa près de nous. Elle était assise en travers d'un baudet, entre deux «cannes» à lait étincelantes. Chemin faisant, elle donnait de petits coups de talon dans le flanc du baudet et, d'une voix perçante, lançait des observations parmi les passants. Chose remarquable, aucun de ces hommes fatigués ne prenait la peine de répliquer. Notre guide nous fit bientôt quitter le petit chemin, pour prendre à travers la campagne. Le soleil était couché, mais l'occident en face de nous n'était qu'un lac d'or plain. Le sentier erra un instant à ciel ouvert. Puis il passa sous un treillis de branches, semblable à un berceau indéfiniment prolongé. De chaque côté se trouvaient des vergers ombragés; des chaumières s'étendaient bas au milieu des feuilles, envoyant leur fumée vers le ciel; çà et là, dans une trouée, apparaissait la grande face d'or de l'Occident.

Je n'ai jamais vu la Cigarette dans un état d'esprit aussi idyllique. Il devenait positivement lyrique dans son admiration des paysages de la campagne. Je n'étais guère moi-même moins enthousiasmé; l'air doux du soir, les ombres, les riches lumières et le silence faisaient à notre marche un harmonieux accompagnement. Et nous prîmes tous deux la résolution d'éviter les villes à l'avenir et de loger dans les hameaux.

Le sentier s'engagea enfin entre deux maisons, et nous débouchâmes sur une grand'route large et boueuse, qu'un village d'aspect peu agréable bordait de chaque côté, à perte de vue. Les maisons s'élevaient à quelque distance de la route, dont elles étaient séparées, à droite et à gauche, par une large bande de terrain vague, où l'on voyait des tas de bois à brûler, des chariots, des brouettes, des monceaux de décombres et un peu de gazon douteux. Dans le lointain, sur la gauche, s'élevait au centre du village une grande tour maigre. Ce qu'elle avait été dans les siècles passés, je l'ignore: probablement, une forteresse en temps de guerre; mais pour le moment, elle portait, dans le haut, un illisible cadran solaire et, dans le bas, une boîte aux lettres en fer.

[Illustration: ..... s'élevait au centre du village une grande tour maigre (page 80).]

De Quartes on nous avait envoyés à une auberge, mais elle était pleine, ou bien c'est que notre mine ne revint pas à la maîtresse. Il faut avouer qu'avec nos grandes valises de caoutchouc tout humides, nous n'avions guère l'air de gens civilisés. Nous ressemblions plutôt à des marchands de chiffons et d'os, imagina la Cigarette. «Ces messieurs sont des marchands?» demanda l'aubergiste. Et sans attendre une réponse, qu'elle jugeait, je suppose, superflue, dans un cas si évident, elle nous envoya chez un boucher qui habitait près de la tour et prenait des voyageurs à loger.

Nous nous rendîmes chez le boucher. Mais, il était en déménagement et tous les lits étaient démontés; ou bien notre mine ne lui revint pas. En guise d'adieu il nous décocha: «Ces messieurs sont des marchands?»

Il commençait à faire noir pour tout de bon. Nous ne pouvions plus distinguer le visage des gens qui passaient auprès de nous, avec un bonsoir inarticulé. Les ménagères de Pont semblaient très économes de leur huile, car nous ne vîmes pas une seule fenêtre éclairée, dans tout ce long village. Je crois que c'est le plus long village du monde; mais j'ose dire que dans notre situation, chacun de nos pas comptait triple. Nous étions fort découragés quand nous arrivâmes à la dernière auberge. Regardant dans la maison par la porte qui n'était pas éclairée, nous demandâmes timidement si nous pouvions y loger pour la nuit. Une voix de femme consentit sur un ton peu amical. Nous jetâmes nos valises à terre et nous nous mîmes à chercher des chaises.

La salle était dans une complète obscurité, sauf une lueur rougeâtre qu'on voyait aux fentes et au ventilateur du poêle. Mais à présent, l'aubergiste allumait une lampe pour voir ses nouveaux hôtes. Ce fut, je suppose, l'obscurité qui nous épargna une autre expulsion; car je ne puis dire qu'elle eut l'air satisfaite à notre aspect. Nous nous trouvions dans une grande salle nue, ornée de deux estampes allégoriques représentant la Musique et la Peinture, et d'une copie de la loi contre l'ivresse publique. D'un côté, il y avait un petit comptoir, avec une demi-douzaine de bouteilles environ. Deux ouvriers, dans une attitude de fatigue extrême, étaient assis attendant le souper. Une jeune fille de beauté médiocre circulait activement dans la salle avec un enfant de deux ans qui avait sommeil; et l'aubergiste se mit à déranger les pots et les casseroles qui étaient sur le poêle, pour faire cuire quelques biftecks.

«Ces messieurs sont des marchands?» demanda-t-elle d'une voix aigre; et la conversation n'alla pas plus loin. Nous commencions à nous figurer qu'après tout nous pouvions bien être des marchands. Je n'ai jamais connu de gens dont la faculté de faire des conjectures s'étendît dans un espace si restreint que les aubergistes de Pont-sur-Sambre. Mais la politesse et la façon de se comporter n'ont pas un cours plus étendu que les billets de banque. Eloignez-vous seulement assez de votre quartier, et toute la perfection de vos manières ne vous servira de rien. Ces Hennuyers ne pouvaient voir aucune différence entre un marchand ordinaire et nous. Et ce fut pour nous matière à réflexion, pendant qu'on préparait les biftecks, de voir comme ils nous prenaient à leur propre évaluation et comme notre politesse la plus raffinée et nos plus grands efforts pour charmer semblaient absolument convenir à la qualité de marchand. Cela paraît être du moins une excellente preuve en faveur de la profession en France que, même devant de tels juges, nous ne réussîmes point à battre les marchands avec nos propres armes.

Enfin on nous pria de nous mettre à table. Les deux villageois (et l'un d'entre eux avait le visage pâle et un air de complet épuisement avec une apparence maladive, provenant sans doute de l'excès de travail et de l'insuffisance de nourriture) soupèrent d'une seule assiette de soupe au lait, de quelques pommes de terre en robe de chambre, d'une chope de petite bière et d'une tasse de café sucré avec du sucre candi. L'aubergiste, son fils et la jeune fille, dont nous avons parlé plus haut, mangèrent la même chose. Notre repas fut un vrai banquet, en comparaison. Nous eûmes du bifteck, moins tendre qu'il aurait pu l'être, quelques-unes des pommes de terre, un peu de fromage, un second verre de bière et du sucre blanc dans notre café.

Vous voyez ce que c'est que d'être un monsieur,--pardon, ce que c'est que d'être un marchand. Je ne m'étais jamais avisé jusqu'alors, qu'un marchand fut un homme d'importance, dans un cabaret d'ouvriers; mais à présent que je devais en jouer le rôle pendant la soirée, je vis qu'il en était bien ainsi. Il a dans les auberges où il loge à la campagne, à peu près la même prééminence que celui qui prend un salon particulier dans un hôtel. Plus vous y regardez, plus les distinctions de classes sont infinies parmi les hommes; et peut-être par une heureuse dispensation, n'y en a-t-il pas un seul au bas de l'échelle, pas un seul, qui ne puisse se trouver sur quelque autre une certaine supériorité, pour sauvegarder son orgueil.

Nous fûmes assez mécontents de notre nourriture, la Cigarette en particulier; car pour moi, j'essayai de faire croire que l'aventure, le bifteck coriace, tout m'amusait. D'après la maxime de Lucrèce, la vue de la soupe au lait des autres aurait dû donner de la saveur à notre bifteck. Mais nous ne trouvâmes pas qu'il en était ainsi dans la pratique. Théoriquement, vous pouvez savoir que d'autres gens vivent plus pauvrement que vous; mais il n'est pas agréable--j'allais dire, il est contre l'étiquette de l'univers--de s'asseoir à la même table qu'eux, pour prendre sa nourriture supérieure au milieu de leurs croûtes. Je n'avais pas vu pareille chose se passer, depuis le jour où j'avais remarqué à l'école un glouton d'élève mangeant son gâteau d'anniversaire. C'était assez odieux à voir, pouvais-je me rappeler, et je n'avais jamais pensé jouer ce rôle moi-même. Mais une fois de plus, vous voyez ce que c'est que d'être un marchand.

Il n'y a pas de doute que les classes pauvres de notre pays ont beaucoup plus de dispositions à la charité que les classes riches. J'imagine que cela doit venir en grande partie du peu de comparaisons et de distinctions que font ces classes entre les gens aisés et ceux qui ne le sont pas autant. Un ouvrier ou un marchand ne peut s'isoler de ses voisins moins aisés. S'il s'offre une nourriture plus recherchée, il doit le faire en présence d'une douzaine de personnes qui ne le peuvent pas. Est-il quelque chose qui puisse conduire plus directement aux pensées de charité? Ainsi l'homme pauvre, campant à l'écart dans la vie, la voit telle qu'elle est, et il sait que chaque bouchée qu'il met dans son ventre a été arrachée aux mains des affamés.

Mais à un certain degré de prospérité, comme dans une ascension de ballon, l'homme heureux passe à travers une zone de nuages, et les choses sublunaires sont dès lors cachées à sa vue. Il n'aperçoit rien que les corps célestes, tous dans un ordre admirable et positivement aussi beaux que neufs. Il se trouve entouré de la façon la plus touchante des attentions de la Providence et se compare involontairement aux lys et aux alouettes. Il ne chante pas précisément, bien entendu, mais il a dès lors l'air si modeste dans son landau ouvert! Si tout le monde dînait à une seule table, cette philosophie recevrait de rudes chocs.

PONT-SUR-SAMBRE

LE MARCHAND AMBULANT

Comme les laquais dans la comédie de Molière, lorsque les vrais gentilshommes faisaient irruption au milieu de leurs élégantes façons singées à l'office, nous étions destinés à être confrontés avec un véritable marchand. Pour rendre la leçon plus mordante encore pour des gentilshommes tombés comme nous, c'était un marchand infiniment plus considéré que le genre de pauvres diables pour lesquels on nous prenait: comme un lion au milieu de souris, ou un vaisseau de guerre arrivant sur deux chaloupes. En vérité, le nom de colporteur ne pouvait s'appliquer à lui; c'était un marchand ambulant.

Il était environ huit heures et demie, je suppose, quand ce digne Monsieur Hector Gilliard de Maubeuge fit halte à la porte du cabaret avec sa charrette couverte traînée par un baudet et d'une voix joviale appela les gens de la maison. C'était un maigre et nerveux diable d'homme, la langue bien pendue, tenant à la fois de l'acteur et du jockey. Ses affaires avaient évidemment prospéré, sans qu'il eût reçu aucun des bienfaits de l'éducation; car, avec une gravité naïve il mettait tous les mots au masculin et, au cours de la soirée, il nous servit quelques futurs de fantaisie dans sa conversation fleurie et ampoulée. Il avait avec lui son épouse, avenante jeune femme dont les cheveux étaient maintenus dans un foulard jaune et son fils, bambin de quatre ans, qui portait une blouse et un képi. Chose remarquable, l'enfant était beaucoup mieux habillé que son père et sa mère. On nous apprit qu'il était déjà dans un pensionnat; mais on se trouvait au commencement des vacances, et il était venu les passer avec ses parents et faire une tournée avec eux. Délicieuse occupation de vacances, n'est-ce pas? que de voyager toute la journée avec ses parents, dans la charrette couverte pleine de trésors innombrables, avec la verte campagne bruissant de chaque côté et les enfants, dans tous les villages, le contemplant avec envie et admiration. Il est plus amusant, pendant les vacances, d'être le fils d'un marchand ambulant que d'être le fils et l'héritier du plus grand filateur du monde. Et pour ce qui est d'être un prince régnant, le jeune Gilliard en était un, ou je ne m'y connais pas.

Tandis que Monsieur Hector et le fils de la maison conduisaient le baudet à l'écurie et mettaient sous clef toutes les choses de valeur, l'aubergiste faisait réchauffer les restes de notre bifteck et frire les pommes de terre froides coupées en tranches, et Madame Gilliard s'occupait à réveiller le bambin qui, après la longue étape de ce jour, était chagrin et ébloui par la lumière. Il ne fut pas plus tôt éveillé qu'il commença à se préparer à souper, en mangeant de la galette, des poires vertes et des pommes de terre froides, toutes choses qui ne firent, autant que j'en pus juger, qu'exciter son appétit.

Piquée dans son amour propre de mère, l'aubergiste éveilla sa petite fille et les deux enfants furent mis en présence. Le jeune Gilliard la regarda un instant, absolument comme un chien regarde sa propre image réfléchie dans un miroir, avant de tourner la tête. En ce moment, il était tout à sa galette. Sa mère parut dépitée qu'il montrât si peu d'inclination pour l'autre sexe. Elle exprima son désappointement avec une certaine candeur et une allusion fort juste à l'influence des années.

Il est certain qu'un temps viendra, où il fera plus d'attention aux jeunes filles et pensera beaucoup moins à sa mère. Espérons qu'elle aimera cela autant qu'elle semblait se l'imaginer. Mais il est assez singulier que, parmi les femmes, celles-là précisément qui professent le plus de mépris pour le sexe masculin, trouvent un certain charme et une certaine noblesse à ses plus vilains détails mêmes, lorsqu'elles les rencontrent chez leurs propres fils.

La petite fille le regarda plus longtemps et avec plus d'intérêt; probablement parce qu'elle était chez elle; tandis que le bambin était un voyageur et qu'il était accoutumé à des spectacles étrangers. Et en outre, il n'y avait point de galette pour absorber son attention.

Pendant toute la durée du souper, on ne parla que de mon jeune seigneur. Le père et la mère aimaient follement leur enfant. Monsieur ne cessa d'insister sur la sagacité de son fils; il connaissait de nom, disait-il, tous les élèves de l'école; si la mémoire lui faisait défaut, quand on le mettait à l'épreuve, il poussait la prudence et l'exactitude à un degré extraordinaire. Lui posait-on une question, il s'asseyait et réfléchissait, et s'il ne pouvait y répondre: «Ma foi, il ne vous le dira pas,» ajoutait le père. C'est certainement là un haut degré de prudence. De temps en temps, M. Hector, la bouche pleine de bifteck, prenait sa femme à témoin de l'âge du bambin à certaines époques où il avait dit ou fait quelque chose de mémorable; et je remarquai que Madame traduisait habituellement son approbation par des exclamations. Quant à elle, son cœur ne la portait point à vanter son fils; mais elle ne se rassasiait pas de le caresser et elle semblait prendre un doux plaisir à rappeler ce qu'il y avait d'heureux dans la courte existence de son enfant. Il est impossible à n'importe quel écolier de causer davantage des vacances qui venaient de commencer, et de parler moins de la sombre période scolaire qui devait inévitablement les suivre. Elle montrait avec un orgueil qu'inspirait peut-être en