livre d
'hymnes ou sur un mot hébreu, que peut-être aucun des adversaires ne saurait traduire. Et peut-être, cette conception fausse est-elle le type de beaucoup d'autres, qui peuvent n'être jamais redressées, non seulement entre gens de races différentes, mais entre gens de sexes différents.
Quant au martyre de notre ami, voici ce qu'il en était. Cet homme était un Communiste ou peut-être seulement un Communard, ce qui est chose bien différente. Cela lui avait fait perdre plus d'une situation. Je crois qu'il avait aussi essuyé un refus dans une demande en mariage; mais peut-être avait-il une façon sentimentale de considérer les affaires qui me trompa. C'était quoiqu'il en soit, une créature douce et paisible et j'espère que depuis lors, il a obtenu une meilleure situation et épousé une femme plus digne de lui.
AU FIL DE L'OISE
EN ROUTE POUR MOY
Carnaval commença par nous exploiter d'une façon notoire. Nous trouvant de facile composition, il regretta de nous avoir laissés partir à si bon compte, et me prenant à part, il me débita une histoire à dormir debout avec, pour morale, une autre pièce de cent sous à donner au narrateur. L'absurdité de la chose sautait aux yeux; je payai cependant. Mais abandonnant aussitôt toute cordialité, je le tins à sa place, comme un inférieur, avec une dignité glaciale toute britannique. Il vit en un instant qu'il était allé trop loin et qu'il avait tué la poule aux œufs d'or. Sa figure s'allongea; je suis sûr qu'il m'aurait remboursé, s'il avait seulement pu imaginer un prétexte convenable. Il m'invita à boire avec lui, mais je ne voulus rien accepter. Il devint d'une tendresse pathétique dans ses déclarations, mais je marchai silencieux à côté de lui, ou je lui répondis avec une politesse hautaine, et en arrivant au débarcadère, je donnai le mot à la Cigarette en argot anglais.
Malgré la fausse piste que nous avions indiquée la veille, il pouvait bien y avoir cinquante personnes sur le pont. Nous nous montrâmes aussi aimables que possible avec tous, sauf avec Carnaval. Nous fîmes nos adieux et nous donnâmes une poignée de mains au vieux monsieur qui connaissait la rivière et au jeune homme qui savait un peu d'anglais; mais pour Carnaval, pas un mot. Pauvre Carnaval, voilà qui était une humiliation! Lui qui s'était si bien identifié avec les bateaux, qui avait donné des ordres en notre nom, qui avait exhibé les canoës, et même les canotiers, comme une exposition particulière de choses lui appartenant, se voir à présent ainsi couvert de honte en public par les lions de sa caravane! Je n'ai jamais vu personne l'air plus penaud. Il restait derrière, en suspens, s'avançant timidement de temps à autre, lorsqu'il croyait à quelque symptôme que notre humeur s'adoucissait, et se reculant à la hâte lorsqu'il rencontrait un regard froid. Espérons que cela lui servira de leçon.
Je n'aurais pas mentionné la peccadille de Carnaval si la chose n'avait été si rare en France. Ce fut, par exemple, le seul cas où dans tout notre voyage on n'agit pas avec probité à notre égard, et même où on nous écorcha un peu. Nous parlons beaucoup de notre probité en Angleterre. Eh bien! il est bon de se tenir sur ses gardes partout où l'on entend de grandes déclarations sur un très petit trait de vertu. Si les Anglais pouvaient seulement entendre comment on parle d'eux à l'étranger, ils pourraient rester chez eux, pendant un certain temps, pour remédier à cet état de choses, et peut-être, même après cela, faire moins leurs embarras.
Les jeunes demoiselles, les grâces d'Origny, n'assistaient pas à notre départ; mais, lorsque après un tournant, nous atteignîmes le second pont, ah! mon Dieu! le pont était noir de curieux. Nous fûmes bruyamment acclamés, et des garçons et des filles nous accompagnèrent pendant un bon moment, en courant le long de la rive sans cesser leurs acclamations. Le courant aidant nos pagaies, nous allions comme des hirondelles. Ce n'était pas une petite affaire que d'aller de conserve avec nous sur la rive boisée. Mais les filles se retroussèrent comme si elles étaient sûres d'avoir la jambe bien faite, et nous suivirent jusqu'au moment où elles furent hors d'haleine. Les dernières à se fatiguer furent les trois grâces et deux de leurs compagnes. Et lorsqu'elles en eurent assez elles aussi, celle des trois qui tenait la tête, sauta sur une souche d'arbre et de la main envoya un baiser aux canotiers. Diane elle-même, bien que notre jeune fille eût plutôt l'air d'une Vénus, n'aurait pu faire une chose gracieuse plus gracieusement. «Revenez encore,» s'écria-t-elle; et les autres lui firent écho, et les collines autour d'Origny répétèrent: «Revenez». Mais la rivière nous fit tourner à un coude en un clin d'œil, et nous fûmes seuls avec les arbres verts et l'eau courante.
Revenir? On ne revient pas, mes jeunes demoiselles, sur l'impétueux courant de la vie.
Le marchand s'incline devant l'étoile du marin, Du soleil le laboureur reçoit sa moisson.
Et tous nous devons régler nos montres sur l'horloge du destin. Il y a un flot impétueux, irrésistible, qui emporte l'homme et ses fantaisies comme un fétu et court rapide au sein du temps et de l'espace. Elle est pleine de détours, comme ce flot, votre sinueuse rivière de l'Oise; elle s'attarde et retourne dans de charmants sites agrestes; et cependant, si on y songe bien, elle ne retourne jamais, jamais. En effet, quand bien même elle revisiterait le même arpent de prairie dans la même heure, elle aura décrit une vaste courbe entre-temps; beaucoup de petits ruisseaux s'y seront jetés; le soleil aura pompé une grande partie de ses eaux; et quand même ce serait le même arpent, ce ne sera plus la même rivière Oise. Et ô grâces d'Origny, quand bien même la fortune vagabonde de ma vie me ramènerait aux lieux où vous attendez l'appel de la mort au bord de la rivière, ce ne sera plus le vieux moi qui parcourra la rue; et ces épouses et ces mères, dites, est-ce que ce sera vous?
Il n'y avait positivement pas à se tromper sur l'Oise. Dans ces parties supérieures de son cours, elle était toujours prodigieusement pressée d'atteindre la mer. Elle courait si vite et si allègre à travers tous les méandres de son lit, que je me foulai le pouce en luttant avec les rapides et qu'il me fallut pagayer tout le reste du parcours une main retournée. Parfois elle devait desservir des moulins et comme elle n'était encore qu'une petite rivière, ses eaux très basses couraient dans l'intervalle, laissant à sec une bonne partie de son lit. Il nous fallait sortir les jambes du bateau, et à l'aide des pieds nous pousser hors des sables du fond. Et cependant elle continuait son chemin, chantant parmi les peupliers et faisant une verte vallée dans le monde. Après une bonne femme, un bon livre et du tabac, il n'est rien sur terre d'aussi agréable qu'une rivière. Je lui ai pardonné d'avoir attenté à ma vie; après tout cela était imputable en partie aux vents déchaînés du ciel qui avaient abattu l'arbre, en partie à la mauvaise direction que j'avais imprimée à mon canoë, et pour une tierce partie seulement, à la rivière elle même; encore n'était-ce pas par méchanceté, mais par suite de sa grande préoccupation à atteindre la mer. Et ce n'était pas peu de chose, car les détours qu'elle avait à faire sont innombrables. Les géographes semblent avoir renoncé à les noter, car je n'ai trouvé aucune carte qui représentât les méandres sans fin de son cours. Un fait en dira plus qu'aucun d'entre eux. Après avoir, pendant quelques heures, trois si je ne me trompe, filé le long des arbres à ce galop de casse-cou toujours le même, quand nous arrivâmes dans un hameau et que nous demandâmes où nous étions, nous n'étions pas à plus de quatre kilomètres d'Origny. Si ce n'avait été pour l'honneur de la chose (selon le dicton écossais), il eût presque autant valu ne pas bouger.
Nous mangeâmes un morceau dans une prairie au milieu d'un parallélogramme de peupliers. Les feuilles dansaient et babillaient dans le vent tout autour de nous. La rivière pendant ce temps continuait à se hâter et semblait gronder contre notre retard. Peu nous importait. La rivière savait où elle allait; nous, pas; d'autant moindre était notre hâte, là où nous trouvions d'agréables séjours et un théâtre riant pour fumer une pipe. A cette heure les agents de change étaient à vociférer à la Bourse de Paris pour le deux ou le trois pour cent. Mais nous ne nous inquiétions pas plus d'eux que du cours d'eau qui glissait à nos pieds et nous sacrifiions une hécatombe de minutes aux dieux du tabac et de la digestion. La hâte est la ressource de ceux qui manquent de foi. Pour un homme qui a confiance en son propre cœur ainsi qu'en celui de ses amis, demain est aussi bon qu'aujourd'hui. Et s'il meurt dans l'intervalle, eh bien! il meurt, voilà tout, et la question est résolue.
Il nous fallut prendre le canal au cours de l'après-midi, parce que, à l'endroit où il traverse la rivière, il y avait non pas un pont, mais un siphon. Sans un énergumène qui se trouvait sur la rive, nous filions droit dans le siphon, et c'en était dès lors fini pour nous de pagayer. Sur le chemin de halage nous rencontrâmes un homme, un monsieur, que notre voyage intéressa beaucoup. Et je fus témoin d'une étrange «attaque de mensonge» qu'eut la Cigarette. Celui-ci, parce que son couteau venait de Norvège, raconta toutes sortes d'aventures de ce pays, où il n'avait jamais mis les pieds. Il avait tout à fait la fièvre à la fin, et il allégua qu'il était possédé du démon.
Moy (prononcez Moÿ) était un charmant petit village, groupé autour d'un château dans un bas-fond. L'air était parfumé du chanvre des champs avoisinants. Au Mouton d'Or nous fûmes parfaitement traités. Des obus allemands venant du siège de la Fère, des figurines de Nuremberg, des poissons rouges dans un bocal et toutes sortes de bibelots embellissaient la salle publique. L'aubergiste était une bonne grosse mère, toute simple et myope; il s'en fallait de fort peu qu'elle ne fût un vrai cordon bleu. Elle se doutait un peu elle-même de ses hautes capacités. Après avoir envoyé chaque plat, elle venait dans la salle inspecter un instant le dîner, de ses yeux ridés et clignotants: «c'est bon, n'est-ce pas?» disait-elle. Et lorsqu'elle avait reçu une réponse convenable, elle disparaissait dans la cuisine. Ce plat tout ordinaire en France, des perdrix aux choux, devint une chose nouvelle à mes yeux, au Mouton d'Or. Cela eut pour conséquence de me procurer d'amers désappointements dans beaucoup de dîners subséquents. Bien doux fut notre repos au Mouton d'Or à Moy.
LA FÈRE DE MAUDITE MÉMOIRE
Nous nous attardâmes à Moy une bonne partie de la journée, car nous aimions à philosopher et par principe, nous détestions de faire de longues étapes et de partir de grand matin. L'endroit en outre invitait au repos. Des gens en costume de chasse soigné sortaient du château avec des fusils et des gibecières; et c'était réellement un plaisir de rester derrière, pendant que ces élégants chercheurs de plaisirs choisissaient la première heure du jour pour s'amuser. De cette façon tout le monde peut être aristocrate et jouer le duc parmi les marquis et le monarque régnant parmi les ducs, s'il ne veut que les surpasser en tranquillité. Un maintien imperturbable vient d'une patience parfaite. Les esprits calmes ne sont sujets ni à la perplexité ni à la crainte; mais ils continuent, dans la fortune comme dans l'infortune, à marcher leur pas, comme une horloge pendant les coups de tonnerre d'un orage.
Nous mîmes une toute petite journée pour nous rendre à la Fère; mais le crépuscule tombait et une petite pluie avait commencé, que nous n'avions pas encore remisé les bateaux. La Fère est une ville fortifiée dans une plaine; elle possède une double ceinture de remparts. Entre la première et la seconde s'étend une région de terrains incultes et de parcelles cultivées. Çà et là le long de la route, se trouvaient des affiches défendant au nom du génie militaire d'y pénétrer. Enfin une seconde porte nous donna accès dans la ville elle-même. Les fenêtres éclairées respiraient la gaieté, et des bouffées de bonne cuisine s'en échappaient, imprégnant l'air. La ville était pleine de réservistes, en route pour les grandes manœuvres, et les soldats marchaient rapidement, vêtus de leurs formidables capotes. Splendide, cette soirée, pour qui la passerait à l'abri à dîner et à écouter la pluie sur les fenêtres.
Nous ne pouvions la Cigarette et moi assez nous féliciter de cette perspective, car on nous avait dit qu'il y avait un hôtel hors ligne à la Fère. Nous allions faire un si bon dîner! dormir dans de si bons lits! et pendant tout ce temps, la pluie «pleuvrait» sur les gens sans abri par toute cette région couverte de peupliers. Cela nous faisait venir l'eau à la bouche. L'hôtel portait le nom de quelque animal des bois, cerf ou biche, j'ai oublié lequel. Mais je n'oublierai jamais comme il nous parut spacieux et éminemment habitable, lorsque nous en fûmes tout près. La porte cochère était vivement illuminée, non par intention, mais grâce à la simple superfluité des feux et des lumières de la maison. Un bruit de nombreux plats entrechoqués arrivait à nos oreilles. Une nappe vaste comme un champ s'offrait à nos regards; la cuisine avait l'éclat d'une forge et fleurait comme un jardin de choses à manger.
C'est dans cette cuisine, sanctuaire intime et cœur physiologique d'une hôtellerie, avec tous ses fourneaux en action, tous ses dressoirs chargés de viandes, que vous devez à présent nous supposer faisant notre entrée triomphale, tels deux marchands de chiffons et d'os, mouillés, et portant chacun à la main un sac de caoutchouc souple. Je ne crois pas avoir une image bien exacte de cette cuisine; mais elle me parut remplie des nombreuses calottes blanches des cuisiniers, qui tous se retournèrent de dessus leurs casseroles et nous regardèrent avec surprise. Nul doute quant à la patronne, néanmoins; elle était là, commandant son armée, la face empourprée, l'air courroucé, ne sachant où donner de la tête. A elle je demandai poliment,--trop poliment, au dire de la Cigarette--, si nous pouvions avoir des chambres; elle, cependant, nous toisant froidement de la tête aux pieds.
«Vous trouverez des chambres dans le faubourg», fit-elle remarquer. «Nous avons trop à faire pour nous occuper de pareils à vous.»
Si nous pouvions entrer, changer de vêtements et commander une bouteille de vin, j'avais la certitude de pouvoir arranger les choses. Aussi dis-je: «Si nous ne pouvons coucher, rien ne s'oppose du moins à ce que nous dînions,» et j'allais déposer mon sac.
Terrible fut la convulsion de la nature qui se produisit alors dans le visage de la patronne. Elle se précipita vers nous, et frappant du pied: «Sortez! sortez! à la porte!» vociféra-t-elle.
Je ne sais comment cela se fit; mais l'instant d'après, nous étions dehors, sous la pluie et dans les ténèbres, et je maugréais devant la porte cochère comme un mendiant désappointé. Où étaient les canotiers belges? où, le juge et ses bons vins? où, les grâces d'Origny? Noire, noire était la nuit après la cuisine flamboyante; mais qu'est-ce que c'était auprès de la noire tristesse qui régnait dans nos cœurs? Ce n'était pas la première fois qu'on refusait de me loger. Maintes et maintes fois, j'ai projeté ce que je ferais, si pareille mésaventure m'arrivait encore. Et rien n'est plus facile à projeter. Mais quant à mettre cela à exécution, le cœur tout bouillant devant l'outrage, essayez un peu, une fois seulement, et vous me direz ce que vous avez fait.
C'est fort beau de parler de vagabonds et de moralité. Soyez seulement six heures sous la surveillance de la police, comme cela m'est arrivé, ou qu'on vous chasse brutalement d'un hôtel, vous verrez si cela ne change pas vos vues sur le sujet aussi bien qu'une série de conférences. Tant que vous restez dans les régions supérieures, tout le monde s'inclinant devant vous sur votre passage, il semble que tout est pour le mieux dans les arrangements de la société; mais que vous vous trouviez une fois sous les roues, et vous enverrez la société à tous les diables. Je donne quinze jours d'une pareille existence aux gens les plus respectables; après quoi, je n'offrirai pas un rouge liard de ce qui leur restera de moralité.
Pour ma part, lorsque je fus jeté hors de l'hôtel du Cerf, ou de la Biche, ou de quoi que ce fût, j'aurais mis le feu au temple de Diane, s'il eût été à ma portée. Il n'y avait pas de crime assez complet pour exprimer ma désapprobation des institutions humaines. Quant à la Cigarette, je n'ai jamais vu un homme si changé. «On nous a encore pris pour des marchands,» dit-il. «Grand Dieu, qu'est ce que ce doit être, quand on est réellement un marchand?» Chacune des parties du corps de l'hôtesse était pour lui un sujet de plaintes. Timon était un philanthrope comparé à lui. Et quand il était au plus haut point de sa parabole de malédictions, il s'interrompait soudain et se mettait d'une voix larmoyante à prendre les pauvres en commisération. «Plaise à Dieu,» disait-il, et je ne doute pas que sa prière n'ait été exaucée, «que je ne manque jamais de politesse envers un marchand!» Etait-ce là l'imperturbable Cigarette? Etait-ce bien lui? Ô changement qui dépasse tout ce qu'on peut dire, penser ou croire!
Pendant ce temps le ciel pleurait sur nos têtes, et les fenêtres devenaient plus brillantes à mesure que croissait l'obscurité de la nuit. Nous nous traînions péniblement par les rues de la Fère; nous voyions des magasins et des maisons particulières où des gens dînaient copieusement; nous voyions des écuries où des chevaux de trait avaient le foin et la paille fraîche en abondance; nous voyions quantité de réservistes, qui se désolaient beaucoup de leur sort par cette nuit humide, je n'en doute pas, et soupiraient après leurs foyers rustiques. Mais chacun d'eux n'avait-il pas sa place dans les casernes de la Fère? Et nous, qu'avions-nous?
Il semblait qu'il n'y eût pas d'autre hôtel dans la ville entière. On nous donnait des indications que nous suivions de notre mieux avec, pour résultat, en général, de nous ramener sur le théâtre de notre disgrâce. Nous étions tout ce qu'il y avait de plus navrés, pendant que nous parcourions la Fère, et la Cigarette avait déjà résolu de se coucher sous un peuplier et de dîner à même une miche de pain. Mais juste à l'autre extrémité, la maison qui fait suite à la porte de la ville était pleine de lumière et d'agitation: «A la croix de Malte. Bazin, aubergiste, loge à pied». Telle était l'enseigne. Là nous fûmes reçus.
La salle était pleine de bruyants réservistes qui buvaient et fumaient; et nous fûmes au comble de la joie, lorsque les tambours et les clairons se mirent à parcourir les rues et que tous les soldats sans exception durent saisir vivement leurs shakos et partir à la hâte pour leurs casernes.
Bazin était un homme de haute taille, avec une tendance marquée à l'embonpoint, à la voix douce, au visage délicat et paisible. Nous lui demandâmes de prendre un verre de vin avec nous, mais il refusa donnant pour excuse qu'il avait fait raison aux réservistes toute la journée. Il constituait un type d'ouvrier aubergiste, bien différent de l'individu braillard et disputeur d'Origny. Lui aussi aimait Paris, où il avait travaillé comme peintre décorateur dans sa jeunesse. Il y avait là de telles occasions de s'instruire par soi-même, disait-il. Et pour celui qui aurait lu la description par Zola de la noce de l'ouvrier visitant le Louvre, il serait bon d'avoir entendu Bazin en manière d'antidote. Il avait fait ses délices des musées dans sa jeunesse. «On y voit de petits miracles de travail», disait-il; «c'est ce qui forme un bon ouvrier; cela fait jaillir une étincelle.» Nous lui demandâmes comment il vivait à la Fère. «Je suis marié», dit-il, «et j'ai mes jolis enfants. Mais franchement ce n'est pas une vie. Du matin au soir je fais raison à des tas d'assez braves gens qui ne savent rien».
Avec la nuit le temps s'éclaircit et la lune sortit des nuages. Nous étions assis devant la porte, causant doucement avec Bazin. Au corps de garde, en face, la garde devait continuellement présenter les armes, car les trains d'artillerie de campagne ne cessaient de rentrer en ville à grand fracas émergeant de la nuit, ou des patrouilles de cavaliers passaient au trot, enveloppés dans leurs manteaux. Madame Bazin sortit un moment après. Fatiguée d'avoir travaillé toute la journée, je suppose, elle se blottit amoureusement contre son mari, appuyant la tête contre sa poitrine. Lui avait son bras autour du cou de sa femme et ne cessait de lui tapoter gentiment l'épaule. Je pense que Bazin avait raison et qu'il était réellement marié. De combien peu de gens en peut-on dire autant!
Les Bazin ne surent guère jusqu'à quel point ils nous furent précieux. Ils nous comptèrent la chandelle, la nourriture et la boisson, et les chambres où nous dormîmes. Mais la note ne mentionnait pas la conversation agréable du mari, ni le joli spectacle de leur vie conjugale. Et (autre chose encore qu'ils ne nous firent pas payer) leur politesse nous releva réellement dans notre propre estime. Nous avions soif de considération; toute saignante encore était la plaie que l'insulte avait laissée dans nos cœurs et la politesse avec laquelle on nous traitait semblait nous rendre le rang que nous avions dans le monde.
Comme nous payons peu notre passage dans la vie! Bien que nous ayons continuellement la bourse à la main, la meilleure partie du service reste sans rémunération. Mais j'aime à croire qu'une âme reconnaissante donne autant qu'elle reçoit. Peut-être les Bazin surent-ils combien je les aimais? Peut-être furent-ils, eux aussi, guéris de quelques manques d'égards par les remerciements que je leur fis à ma façon?
AU FIL DE L'OISE
A TRAVERS LA VALLÉE DORÉE
En aval de la Fère la rivière court à travers une étendue de libre campagne pastorale, verte, opulente, chère aux éleveurs, nommée la Vallée dorée. Les eaux en larges nappes vont sans cesse d'un galop rapide et régulier visiter les champs et leur donner la verdure. Des vaches, des chevaux et de petits baudets capricieux broutent ensemble dans les prairies et descendent en troupes au bord de la rivière pour s'abreuver. Ils font un effet étrange dans le paysage, surtout lorsqu'on les voit, saisis de peur, galoper çà et là avec leurs formes et leurs faces peu harmonieuses. Cela semble donner la sensation des vastes pampas que rien ne limite et des troupeaux des peuples nomades. Dans le lointain à droite et à gauche s'élevaient des collines; et d'un côté, la rivière bordait parfois les contreforts boisés de Coucy et de Saint-Gobain.
L'artillerie faisait les écoles à feu à la Fère; et bientôt le canon du ciel se joignit à ce jeu bruyant. Deux continents de nuages se rencontrèrent et échangèrent des salves par dessus notre tête; tandis que tout autour de l'horizon nous pouvions voir le soleil briller dans l'air limpide sur les collines. Les coups de canon et les roulements de tonnerre semèrent l'épouvante parmi tous les troupeaux de la vallée dorée. Nous pûmes les voir remuer la tête et courir çà et là craintifs et indécis; puis leur résolution une fois prise, quand le baudet suivit le cheval et la vache le baudet, nous pûmes entendre le tonnerre de leurs sabots résonner bien loin sur les prairies. Cela avait un son martial, comme les charges de cavalerie. Et somme toute, en ce qui concerne l'ouïe, nous eûmes une très émouvante pièce guerrière représentée pour notre amusement.
Enfin le bruit des canons et du tonnerre cessa; le soleil brillait sur les prairies humides; l'air était embaumé de l'haleine des arbres et du gazon joyeux; et la rivière continuait infatigablement à nous porter en avant de son pas le plus rapide. Il y avait un district manufacturier aux environs de Chauny, et après cela, les berges s'élevaient si haut qu'elles cachaient le pays adjacent et que nous ne pouvions plus rien voir que l'argile des bords et les saules l'un après l'autre. Seulement, çà et là nous passions auprès d'un village ou d'un bac, et un enfant sur la rive fixait sur nous ses regards émerveillés, jusqu'à notre disparition au premier tournant. Nous avons dû, sans aucun doute, continuer à pagayer dans les rêves de cet enfant pendant plus d'une nuit ensuite.
Le soleil et les averses alternaient comme le jour et la nuit, rendant les heures plus longues par la fréquence de leurs variations. Quand les averses étaient violentes, je sentais chaque goutte pénétrer à travers mon jersey et heurter ma peau tiède; et l'accumulation de ces petits chocs me mettait presque hors de moi. Je décidai d'acheter un mackintosh à Noyon. Ce n'est rien d'être mouillé; mais le tourment que produisait chacune de ces piqûres de froid sur tout mon corps au même instant me faisait flageller l'eau comme un fou avec ma pagaie. Cet état d'exaspération amusait beaucoup la Cigarette et lui fournissait un autre spectacle que les berges d'argile et les saules.
Sans cesse la rivière courait en se glissant comme un voleur aux endroits resserrés ou tourbillonnait aux tournants avec un remous; tout le long du jour, les saules s'inclinaient et étaient minés par le pied; les berges d'argile s'écroulaient. L'Oise qui avait mis tant de siècles à faire la _Vallée dorée_ semblait avoir changé d'idée et s'acharner à détruire son œuvre. Quelle quantité de choses fait une rivière en suivant simplement les lois de la pesanteur dans l'innocence de son cœur!
LA CATHÉDRALE DE NOYON
Noyon s'élève à environ un mille de la rivière, dans une petite plaine entourée de collines boisées, et couvre entièrement une éminence de ses toits de tuiles que domine une longue cathédrale au dos droit, avec deux tours raides. A mesure que nous pénétrions dans la ville, les toits de tuiles semblaient escalader la colline, grimpant les uns sur les autres dans le désordre le plus bizarre; mais malgré tous leurs efforts, ils ne montaient pas au-dessus des genoux de la cathédrale qui se dressait solennelle par dessus tout. Plus les rues se rapprochaient de ce génie tutélaire, à travers la place du marché sous l'hôtel de ville, plus elles se faisaient vides et calmes. Des murs nus et des fenêtres à volets fermés faisaient face au grand édifice, et l'herbe poussait sur la blanche chaussée. «Ote tes souliers de tes pieds, car l'endroit où tu marches est une terre sacrée.» L'hôtel du Nord allume ses flambeaux profanes à quelques pas de l'église dont nous eûmes la magnifique aile orientale devant les yeux toute la matinée, de la fenêtre de notre chambre à coucher. J'ai rarement contemplé l'aile orientale d'une église avec une plus complète sympathie. Avec ses trois larges terrasses qui s'avancent en saillie, et sa base qui s'étend largement sur le sol, elle ressemble à la poupe de quelque grand et vieux bâtiment de guerre. Des arcs-boutants au dos creux portent des vases qui figurent les fanaux d'arrière. Il y a un roulis dans le sol et les tours ne font qu'apparaître par-dessus le faîte, comme si le brave vaisseau s'inclinait paresseusement par dessus la crête d'une énorme vague de l'Atlantique. A tout moment une fenêtre pouvait s'ouvrir, quelque vieil amiral y passer un tricorne et procéder à une observation. Les vieux amiraux ne sillonnent plus la mer, les vieux vaisseaux de guerre sont tous démolis et ne vivent plus que dans les tableaux; mais celui-ci, qui était une église, bien avant qu'on pensât jamais à eux, est toujours une église et a toujours aussi grand air au bord de l'Oise. La cathédrale et la rivière sont probablement les deux choses les plus vieilles à plusieurs kilomètres à la ronde, et certainement, elles ont toutes deux une magnifique vieillesse.
[Illustration: Ils ne montaient pas au-dessus des genoux de la cathédrale (p. 204).]
Le sacristain nous conduisit au sommet de l'une des tours et nous montra les cinq cloches suspendues dans leur campanile. Vue de là-haut la ville était un pavé de mosaïque de toits et de jardins; la vieille ligne des remparts se distinguait sans peine; et le sacristain nous montra au loin, à travers la plaine, entre deux nuages, les tours de Château-Coucy.
Je ne me fatigue jamais des grandes églises. C'est le genre de paysages de montagne que je préfère. L'homme ne fut jamais si bien inspiré que lorsqu'il fit une cathédrale, cette chose aussi une et aussi belle qu'une statue au premier regard, et cependant, aussi vivante et aussi intéressante à l'examen qu'une forêt vue en détail. Il ne faut pas mesurer les clochers d'après les règles de la trigonométrie; ils sont d'une petitesse absurde; et cependant, comme ils sont élevés pour l'œil admirateur! Et là où nous avons tant d'élégantes proportions dont l'une donne naissance à l'autre pour se fondre en un seul tout, il semble que la proportion se soit surpassée elle-même et soit devenue quelque chose de différent et de plus imposant. Ce fut toujours pour moi une chose insondable qu'un homme osât élever la voix pour prêcher dans une cathédrale. Que peut-il dire qui ne soit quelque chose de bien au-dessous? Car malgré les sermons nombreux et variés que j'ai entendus, je n'en ai jamais entendu un seul qui fût aussi expressif qu'une cathédrale. C'est le meilleur des prédicateurs, et elle prêche nuit et jour, vous disant non seulement l'art et les aspirations de l'homme dans le passé, mais éveillant dans votre âme d'ardentes sympathies; ou plutôt, comme tous ceux qui prêchent bien, elle fait de vous votre propre prédicateur, et chacun est en dernier ressort son propre directeur spirituel.
Comme j'étais assis devant l'hôtel au cours de l'après-midi, le tonnerre harmonieux et gémissant de l'orgue s'échappant de l'église flottait dans l'air comme un appel. Il ne me déplaisait pas, étant donné ma passion pour le théâtre, d'assister à un ou deux actes de la pièce; mais je ne pus jamais bien me rendre compte de la nature du service que j'avais sous les yeux. Quatre ou cinq prêtres et autant de choristes chantaient le Miserere devant le grand autel, lorsque j'entrai. Il n'y avait d'autre assistance que quelques vieilles sur des chaises, et quelques vieux agenouillés à même le pavé. Un moment après, un long cortège de jeunes filles, marchant deux à deux, chacune portant à la main un cierge allumé, et toutes vêtues de noir avec un voile blanc, sortit de derrière l'autel et se mit à descendre la nef, les quatre premières portant une Vierge à l'enfant sur une civière. Les prêtres et les choristes agenouillés se relevèrent et s'avancèrent à la suite des jeunes filles en chantant «_Ave Maria_». Dans cet ordre ils firent le tour de la cathédrale, passant deux fois devant l'endroit où j'étais appuyé contre un pilier. Le prêtre qui semblait occuper le plus haut rang était un étrange vieillard aux yeux baissés. Ses lèvres ne cessaient de marmotter des prières, mais comme il me regardait dans les ténèbres, il ne me fit pas l'effet de les dire du fond du cœur. Deux autres qui avaient la charge de tout le chant étaient de solides gaillards de quarante ans, l'air soldatesque et brutal, l'œil hardi de gens trop nourris. Ils chantaient à tue-tête et lançaient l'_Ave Maria_ comme un refrain de garnison. Les petites filles étaient timides et graves. En remontant lentement la nef latérale chacune jeta un rapide regard sur l'anglais, et la grosse nonne qui remplissait le rôle de maîtresse de cérémonies lui fit absolument perdre contenance en le fixant. Quant aux choristes, du premier au dernier ils se comportèrent mal, comme seuls des jeunes garçons peuvent le faire, et ils gâtèrent cruellement la cérémonie par leurs singeries.
Je saisis en grande