partie l
'habitude du commerce, les poches de son fils bourrées en dépit du bon sens, de toupies, de sifflets, et de ficelle. Quand elle entrait dans une maison pour faire des affaires, il l'accompagnait, paraît-il; et à chaque vente, il recevait un sou sur le bénéfice. En réalité ils le gâtaient énormément, ces deux braves gens. Mais malgré cela, ils surveillaient attentivement ses manières, et ils lui adressèrent des remontrances au sujet de quelques légères fautes d'éducation qu'il commit à différentes reprises au cours du souper.
En somme, je ne me sentais pas trop froissé d'être pris pour un marchand. Il m'était permis de penser que je mangeais avec plus de délicatesse ou que mes fautes de français étaient d'une tout autre nature; mais il était évident que l'hôtesse et les deux ouvriers ne pouvaient apprécier ces distinctions. Dans cette cuisine de cabaret, il n'y avait pas la moindre différence, pour toutes les choses essentielles, entre les Gilliard et nous. M. Hector, il est vrai, était plus à l'aise et prenait en parlant un ton plus important; mais cela s'expliquait par ce fait qu'il avait charrette et baudet, alors que nous, pauvres hères, nous allions à pied. Le reste de la société s'imaginait certainement, sans d'ailleurs y mettre la moindre méchanceté, que nous mourions d'envie d'occuper dans la profession un rang aussi élevé que celui des nouveaux arrivants.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'aussitôt que ces braves gens parurent, la glace se rompit; l'on fit connaissance et la conversation devint générale. Je ne dis pas que j'aurais mis un grand empressement à confier à ce marchand ambulant une somme extravagante, mais je suis sûr qu'il avait l'âme foncièrement honnête. En ce monde mélangé, s'il vous est possible de trouver un ou deux points sensibles dans le cœur d'un homme, et par dessus tout, si vous trouvez une famille entière vivant en si bons termes, vous pouvez à coup sûr vous tenir pour satisfait et prendre le reste comme accordé; ou ce qui vaut beaucoup mieux, conclure hardiment que vous saurez parfaitement vous en passer et qu'un seul bon trait ne saurait se trouver amoindri par dix mille mauvais.
Il se faisait tard. M. Hector alluma une lanterne d'écurie et sortit pour faire quelques arrangements à sa charrette et mon jeune monsieur se mit à enlever ses principaux vêtements et à faire de la gymnastique sur les genoux de sa mère, puis de là sur le parquet, avec accompagnement de rires.
«Allez-vous coucher seul?» demanda la servante.
«Il n'y a pas de danger», répondit le jeune Gilliard.
«Mais vous couchez bien seul à l'école,» objecta sa mère. «Allons, allons, il faut être un homme.»
Mais il protesta qu'il ne fallait pas mettre sur le même pied l'école et les vacances, qu'il y avait des dortoirs à l'école, et il étouffa la discussion sous des baisers qui rendaient sa mère souriante et ravie au delà de toute expression.
Il n'y avait certainement pas de danger, selon son expression, qu'il couchât seul, car il n'y avait qu'un seul lit pour les trois Gilliard. Nous avions pour notre part énergiquement refusé de coucher à deux dans un lit et nous eûmes, dans le grenier de la maison, une soupente à deux lits avec, pour tous meubles, outre les lits, trois porte-manteaux et une table. Il ne s'y trouvait même pas un verre d'eau; mais par bonheur la fenêtre pouvait s'ouvrir.
Je n'étais pas encore endormi, que déjà le bruit des ronflements sonores emplissait le grenier, les Gilliard, les ouvriers et les gens de l'auberge paraissant, tous et d'un commun accord, prendre part au concert. Au dehors, la jeune lune resplendissante éclairait Pont-sur-Sambre et baignait de ses rayons le cabaret où étaient couchés tous les marchands.
SUR LA SAMBRE CANALISÉE
EN ROUTE POUR LANDRECIES
Le matin lorsque nous descendîmes, l'aubergiste nous montra deux seaux d'eau derrière la porte de la rue: «Voilà de l'eau pour vous débarbouiller,» dit-elle. Nous nous arrangeâmes donc pour nous débarbouiller, pendant que Madame Gilliard, dehors, sur les marches de l'escalier, brossait les chaussures de la famille et que Mr Hector, tout en sifflant gaiement, arrangeait pour la tournée du jour quelques marchandises dans une boîte à compartiments portative, qui formait une partie de son bagage. Pendant ce temps, l'enfant faisait partir des amorces de Waterloo, dont il avait parsemé le parquet.
Soit dit en passant, je me demande comment on appelle en France les amorces de Waterloo; peut-être des amorces d'Austerlitz? Ceci est un point de vue des plus suggestifs. Vous rappelez-vous ce Français qui, voyageant via Southampton, descendit à la gare de Waterloo et fut forcé de traverser le pont de Waterloo? M'est avis qu'il dut avoir l'envie de retourner dans son pays, sans aller plus loin.
Pont même est sur la rivière; mais tandis que par la terre ferme, il y a dix minutes de marche pour y venir de Quartes, il y a six mortels kilomètres par eau. Nous laissâmes nos sacs à l'auberge, et sans bagage, nous regagnâmes nos canoës à travers les prairies humides. Quelques-uns des enfants étaient là pour nous voir partir; mais nous n'étions plus les êtres mystérieux de la soirée précédente. Un départ est beaucoup moins romanesque qu'une arrivée inexpliquée par un soir doré. Quelque vive qu'ait été l'impression produite par la première apparition d'un fantôme, c'est avec une indifférence comparativement aussi grande que nous le voyons disparaître.
[Illustration: .... lorsque nous longions la forêt de Mormal (page 105.)]
Les braves gens de l'auberge de Pont, lorsque nous allâmes chercher nos sacs, furent frappés d'admiration. A la vue de ces deux gracieux petits bateaux, sur chacun desquels flottait un pavillon anglais, et dont un lavage à l'éponge avait fait reluire le vernis, ils commencèrent à s'apercevoir qu'ils avaient reçu des anges, sans s'en douter. L'aubergiste se tenait sur le pont, désolée probablement de s'être fait si peu payer. Son fils courait çà et là et invitait les voisins à venir jouir du spectacle, et nous partîmes sous les yeux d'une véritable foule de spectateurs émerveillés. Ces messieurs, des marchands! allons donc! A présent, vous voyez un peu trop tard leur qualité.
Toute la journée, il tomba des averses, qui dégénérèrent parfois en pluies torrentielles. Nous fûmes trempés jusqu'aux os; puis en partie séchés par le soleil, puis trempés de nouveau. Mais nous eûmes quelques intervalles de calme et un notamment lorsque nous longions la forêt de Mormal. Ce nom sonne mal à l'oreille, mais quel délicieux endroit pour la vue et l'odorat! Toute la partie qui bordait la rivière avait un air solennel, baignant dans l'eau l'extrémité de ses branches et formant dans le haut un mur de feuillage. Qu'est-ce qu'une forêt, sinon une cité de la nature, pleine de créatures vivantes, robustes et inoffensives, où rien n'est mort, où rien n'est dû à la main de l'homme, mais où les citoyens eux-mêmes sont à la fois les maisons et les monuments publics? Il n'est rien d'aussi vivant, et cependant d'aussi calme qu'un bois, et deux compagnons qui passent dans le balancement de leur canoë se sentent bien petits et bien agités en comparaison.
Et certainement de tous les parfums, celui qu'exhalent un grand nombre d'arbres est le plus délicieux et le plus fortifiant. La mer vous a comme une forte odeur qui éclate et vous prend subitement aux narines ainsi que le tabac à priser, et qui provoque en vous la sensation délicate d'une vaste étendue d'eau et de grands navires; mais l'odeur des bois, qui ressemble le plus à celle de la mer par ses propriétés toniques, la surpasse de beaucoup en douceur. De plus l'odeur de la mer est peu variée, celle des bois l'est à l'infini; elle varie avec chaque heure de la journée, non seulement en force, mais en caractère, et à mesure que vous passez d'une zone de la forêt dans une autre, les différentes sortes d'arbres paraissent vivre au milieu de différentes atmosphères. Ordinairement c'est la résine du sapin qui prédomine. Mais il est des bois qui sont plus coquets dans leurs mœurs; et l'haleine de la forêt de Mormal, en parvenant jusqu'à nous par cette pluvieuse après-midi, ne nous apportait rien moins que le parfum délicat de l'églantier.
J'aurais voulu que notre route se continuât indéfiniment parmi les bois. Les arbres forment la société la plus polie. Un vieux chêne qui, dès avant la Réforme, a grandi à l'endroit même où il se dresse, plus élevé que la flèche de bien des clochers, plus majestueux que la plupart des montagnes, et qui est cependant un être vivant sujet aux maladies et à la mort comme vous et moi, n'est-il pas en lui-même un enseignement frappant de l'histoire? Mais le spectacle de vastes étendues de terrain couvertes de pareils patriarches, avec leurs racines contiguës, leurs cimes verdoyantes ondulant au vent comme des vagues, et leurs robustes rejetons qui leur montent jusqu'aux genoux; le spectacle de toute une forêt saine et belle, donnant de la couleur à la lumière et du parfum à l'air, est-ce autre chose que la pièce la plus imposante du répertoire de la nature? Heine désirait reposer comme Merlin sous les chênes de Brocéliande. Pour moi, un seul arbre ne me suffirait pas; mais si la forêt se développait comme un figuier des Banians[2], je voudrais être enterré sous la racine principale; toutes les parties de mon être circuleraient de chêne en chêne; ma conscience se trouverait répandue dans toute la forêt; elle donnerait un cœur commun à cette masse de flèches vertes, qui pourrait aussi se réjouir de sa beauté et de sa dignité. Il me semble sentir des milliers d'écureuils sautant de branche en branche dans mon vaste mausolée; il me semble sentir les oiseaux et les vents effleurant, rapides et joyeux, les cimes de hauteurs inégales qui forment sa voûte de verdure.
[2] Le figuier des Banians est un arbre de l'Inde sur lequel on recueille la gomme laque. Cet arbre a une façon extraordinaire de se propager; les branches qui en forment la cime émettent des pousses grêles qui descendent verticalement et s'allongent de plus en plus, jusqu'à ce qu'elles touchent le sol. Elles y prennent bientôt racine, grossissent et forment comme autant de colonnes qui soutiennent la tête de l'arbre. Le tronc de celui-ci peut périr sans que la cime meure, et de nouvelles colonnes s'ajoutent toujours aux anciennes. Il en résulte comme une petite forêt, provenant d'un seul tronc. On voit à Nerbuddah un figuier des pagodes qui occupe une surface de six à sept cents mètres de circonférence.
(_Note du traducteur_).
Hélas! la forêt de Mormal n'a que fort peu d'étendue et nous n'en longeâmes la lisière que sur un très petit parcours. Le reste du temps, la pluie ne cessa de tomber par ondées et le vent de souffler en rafales, au point qu'on se sentait le cœur fatigué d'un temps aussi changeant et aussi grognon. Chose singulière, les averses commençaient toujours, quand il nous fallait porter nos bateaux de l'autre côté d'une écluse et exposer nos jambes à l'air. Et il en fut ainsi à chaque écluse. Ceci est une sorte de chose qui éveille volontiers en vous un sentiment d'animosité contre la nature. Il ne semblait pas y avoir de raison pour que l'averse ne vînt pas cinq minutes plus tôt ou plus tard, à moins de lui supposer une intention de vous braver. La Cigarette avait un mackintosh, qui le mettait plus ou moins au-dessus de ces contrariétés. Mais il me fallait supporter tout ce mauvais temps, car je n'avais aucun vêtement de ce genre. Je commençai à me rappeler que la nature est femme. Mon compagnon, qui voyait les choses plus en rose, écoutait mes jérémiades avec une grande satisfaction, et y joignait ironiquement les siennes. «C'est comme les marées», disait-il, pour prendre comme exemple une chose analogue, «ça ne sert qu'à embêter les canotiers. Si, ça peut encore avoir un autre but: ça permet à la lune de se glorifier de l'influence qu'on lui attribue sur la production de ce phénomène.» A la dernière écluse, un peu en deçà de Landrecies, je refusai d'aller plus loin; et au beau milieu d'une averse, je m'assis sur la berge pour me ranimer en fumant une pipe. Un alerte vieillard que je pris pour le diable s'approcha de moi, et me questionna sur notre voyage. J'avais le cœur si gros que je lui dévoilai nos projets. Voilà bien, me dit-il, la plus sotte entreprise dont j'aie jamais entendu parler. Comment donc! est-ce que je ne savais pas, me demanda-t-il, qu'il n'y avait que des écluses, des écluses, et toujours des écluses, sur tout le trajet, sans compter qu'à cette saison de l'année, nous allions trouver l'Oise complètement à sec? «Montez en chemin de fer, mon petit jeune homme, et retournez chez vous auprès de vos parents.» Je fus tellement abasourdi par la malice de cet homme que tout ce que je pus faire fut de fixer les yeux sur lui, sans pouvoir dire un mot. Un arbre ne m'aurait jamais tenu pareil langage. Enfin je trouvai quelques paroles pour me tirer d'embarras. Nous avions déjà fait, lui dis-je, un assez long trajet en venant d'Anvers jusqu'ici, et nous ferions le reste en dépit de lui. Oui, ajoutai-je, s'il n'y avait pas d'autre motif, je le ferais à présent, par la seule raison qu'il avait osé dire que nous ne le pourrions pas. L'aimable vieillard me regarda en ricanant, fit une allusion à mon canoë, et s'éloigna tranquillement en hochant la tête.
J'avais encore le cœur tout bouillant d'indignation quand deux jeunes gens m'abordèrent. Ils me prirent pour le domestique de la Cigarette, sans doute parce que je n'avais qu'un simple jersey, tandis que lui portait un mackintosh, et ils me firent beaucoup de questions sur ma place et sur le caractère de mon maître. Je répondis que c'était un assez bon garçon; mais qu'il avait en tête cet absurde voyage. «Oh! non, non,» dit l'un d'eux, «il ne faut pas dire cela; ce n'est pas absurde du tout, c'est très courageux de sa part.» Je crois que ces deux jeunes gens étaient des anges envoyés pour me rendre du courage. Ce fut pour moi une chose vraiment fortifiante de reproduire ainsi toutes les insinuations du vieillard, comme si elles venaient de moi et qu'elles m'eussent été suggérées par mon rôle de domestique mécontent, et de les voir chasser comme autant de mouches par ces admirables jeunes gens.
Quand je racontai cet incident à la Cigarette, «les gens doivent se faire une curieuse idée de la manière d'agir des domestiques anglais,» dit-il sèchement, «car vous m'avez traité en bête brute à l'écluse».
Je fus très mortifié de ces paroles; mais il est de fait que mon caractère avait souffert.
A LANDRECIES
A Landrecies la pluie tombait encore et le vent soufflait toujours; mais nous trouvâmes une chambre à deux lits bien meublée, de véritables pots à eau contenant de l'eau véritable, et un dîner, un dîner véritable avec du vin véritable. Pour moi, après avoir été marchand pendant une nuit, après avoir été le jouet des éléments pendant toute la journée, je sentis ce confort faire sur mon cœur l'effet d'un rayon de soleil. Il y avait au dîner un fruitier anglais qui voyageait avec un fruitier belge. Dans la soirée, au café, nous remarquâmes que notre compatriote perdait beaucoup d'argent au jeu de bouchon; et je ne sais pourquoi, ceci nous fut agréable.
Il advint que nous dûmes faire plus ample connaissance avec Landrecies que nous ne nous y attendions; car le lendemain il faisait un vrai temps de chien. Cette ville n'est pas l'endroit qu'on aurait voulu choisir pour se reposer une journée, car elle ne se compose guère que de fortifications. A l'intérieur des remparts, quelques pâtés de maisons, une longue rangée de casernes et une église représentent la ville du mieux qu'ils peuvent. Il ne paraît pas y avoir de commerce, et un boutiquier chez qui j'achetai un briquet de treize sous éprouva une telle émotion d'avoir un client qu'il m'emplit mes poches de silex de reste par dessus le marché. Les seuls monuments publics qui eurent quelque intérêt pour nous furent l'hôtel de ville et le café. Cependant nous visitâmes l'église; c'est là que repose le maréchal Clarke; mais comme nous n'avions jamais entendu parler ni l'un ni l'autre de ce soldat héroïque, nous supportâmes avec fermeté les souvenirs de l'endroit.
Dans toutes les villes de garnison, les appels à la garde, les réveils et autres choses du même genre font un magnifique et romanesque intermède dans la vie civile. Les clairons, les tambours et les fifres sont par eux-mêmes d'excellentes choses, et quand ils font penser aux armées en marche et aux pittoresques vicissitudes de la guerre, ils suscitent dans le cœur quelque chose de fier. Mais dans une ombre de ville telle que Landrecies, où il n'y a guère d'autre mouvement, ces accents guerriers produisaient une commotion grande à proportion. C'étaient en vérité les seules choses mémorables. C'était bien l'endroit pour entendre la ronde passant la nuit dans les ténèbres avec le pas pesant des hommes en marche et la répercussion frémissante des roulements de tambour. Cela vous rappelait que cette place même était un point dans le grand système militaire de l'Europe, qu'il se pourrait qu'un jour dans l'avenir elle fût entourée de la fumée et du tonnerre du canon et qu'elle se fît un nom parmi les places fortes.
En tous cas, le tambour, grâce à sa voix martiale et au remarquable effet physiologique qu'il produit, je dirai plus, grâce même à sa forme embarrassante et comique, occupe une place à part parmi les instruments de percussion. Et s'il est vrai, comme je l'ai ouï dire, que les tambours sont recouverts de peau d'âne, quelle pittoresque ironie cela ne contient-il pas! Comme si la peau de ce patient animal n'avait pas été suffisamment battue pendant qu'il était en vie, tantôt par les marchands des quatre saisons de Lyon, tantôt par les présomptueux prophètes hébreux, il fallait encore qu'elle fût enlevée aux quartiers de derrière de la pauvre bête, après sa mort, tendue sur un tambour et battue chaque nuit à la ronde dans les rues de toutes les villes de garnison de France. Et sur les hauteurs de l'Alma et de Spicheren, et partout où la mort fait flotter son drapeau rouge et retentir le bruit de sa puissante épée sur les canons, là aussi, il faut que le jeune tambour se précipitant, les joues toutes blanches, par dessus les camarades tombés, batte et maltraite ce morceau de peau, arraché aux reins de paisibles baudets.
En général on n'emploie jamais plus mal son temps qu'à donner des coups de bâton sur la peau des ânes. Nous savons l'effet que cela produit sur cet animal, pendant qu'il est en vie, et nous n'ignorons pas que vos coups ne hâteront pas la marche de votre âne stupide. Mais dans cet état de momie et de triste survivance à soi-même, lorsque la peau creuse retentit sous les coups des baguettes, que chaque rataplan va droit au cœur d'un homme, y introduit la folie et cette disposition du pouls, que dans notre façon emphatique de parler nous surnommons Héroïsme, n'y a-t-il pas une espèce de vengeance contre les persécuteurs de l'âne? Autrefois, pourrait-il vous dire, vous me faisiez monter la colline et descendre la vallée à coups de bâton, et j'étais forcé de l'endurer; mais à présent que je suis mort, ces coups sourds qu'on entendait à peine dans les chemins de campagne sont devenus une musique entraînante en tête de la brigade, et pour chaque coup dont vous avez frappé ma peau, vous verrez un camarade chanceler et tomber.
Peu de temps après le passage des tambours devant le café, la Cigarette et l'Aréthuse, se sentant envie de dormir, partirent pour l'hôtel qui n'était qu'à deux pas. Mais bien que Landrecies ne nous eût guère paru intéressant, Landrecies s'était senti de l'intérêt pour nous. Nous apprîmes que tout le long de la journée, des gens avaient couru entre les rafales voir nos deux bateaux. Des centaines de personnes, disait-on, quoique l'assertion ne fût guère d'accord avec l'idée que nous nous faisions de la ville, des centaines de personnes avaient couru les regarder dans le magasin à charbon où ils se trouvaient. Nous devenions des lions à Landrecies, nous qui n'avions été que des marchands la veille au soir, à Pont.
Lorsque nous quittâmes le café, quelqu'un courut après nous et nous rattrapa à la porte de l'hôtel. Ce n'était rien moins que le juge de paix, fonctionnaire qui, autant que j'en puis juger, joue le rôle d'un délégué du shériff en Ecosse. Il nous donna sa carte et nous invita à souper avec lui sur le champ, avec le charme délicat et la grâce exquise que les Français apportent à ces choses. C'était pour le crédit de Landrecies, dit-il, et bien que nous fussions parfaitement fixés sur le peu de crédit que nous pouvions faire à la ville, nous aurions été de grossiers personnages si nous avions refusé une invitation aussi poliment faite.
La maison du juge de paix se trouvait tout près. C'était un intérieur de célibataire bien installé, avec une curieuse collection de vieilles bassinoires en cuivre suspendues aux murs. Quelques-unes étaient artistement ciselées. Il semblait que cela fût une idée pittoresque pour un collectionneur. On ne pouvait s'empêcher de penser au grand nombre de bonnets de nuit qui s'étaient agités sur ces bassinoires dans les générations passées; aux plaisanteries qui avaient pu se faire, aux baisers qui avaient pu se prendre, lorsqu'elles étaient en usage; on songeait forcément aux nombreuses fois qu'elles avaient paradé dans le lit de la mort. Si seulement elles pouvaient parler, à quelles scènes absurdes, inconvenantes et tragiques n'avaient-elles pas assisté?
Le vin était excellent. Quand nous complimentions le juge de paix sur une bouteille: «Je ne vous donne pas cela comme ce que j'ai de plus mauvais», disait-il. Je me demande quand les Anglais apprendront ces gracieuses façons hospitalières. Elles valent la peine qu'on les apprenne; elles ornent l'existence et embellissent les heures ordinaires.
Deux autres habitants de Landrecies étaient présents. L'un était un receveur d'une chose ou d'une autre, j'ai oublié quoi; l'autre, nous apprit-on, était le principal notaire de l'endroit. Il se trouvait donc que nos professions à tous les cinq avaient plus ou moins de rapport avec la loi. Dans ces conditions, il était presque certain que la conversation deviendrait technique. La Cigarette expliqua d'une façon magistrale les lois sur le paupérisme. Et un peu plus tard, je me trouvai moi-même en train d'exposer la loi écossaise sur les enfants naturels, dont, je suis bien aise de le dire, je ne connais pas le moindre mot. Le receveur et le notaire, mariés tous deux, accusèrent le juge de paix, qui était célibataire, d'avoir soulevé la question. Il se défendit de l'accusation de l'air conscient et satisfait que prennent tous les hommes que j'aie jamais vus, qu'ils soient Français ou Anglais. N'est-il pas étrange que tous, dans les moments où nous ne sommes pas sur nos gardes, nous éprouvions une certaine satisfaction à ce qu'on nous juge un tant soit peu coquins avec les femmes?
A mesure que la soirée s'avançait, le vin devenait plus à mon goût; les liqueurs se trouvaient encore meilleures que le vin et la société était très animée. Ce fut le plus haut étiage de la faveur populaire de notre voyage. Après tout, comme nous nous trouvions chez un juge de paix, n'y avait-il pas quelque chose de semi-officiel dans la façon dont il nous traitait? C'est pourquoi, nous souvenant quel grand pays est la France, nous rendîmes pleine justice à la réception qui nous avait été faite. Il y avait longtemps que Landrecies était endormi lorsque nous retournâmes à l'hôtel, et les sentinelles sur les remparts allaient bientôt voir poindre le jour.
LE CANAL DE LA SAMBRE A L'OISE
PÉNICHES
Il était tard et il pleuvait quand nous partîmes le lendemain. Le juge de paix abrité sous un parapluie eut la politesse de nous accompagner jusqu'au bout de l'écluse. Nous en étions arrivés à présent, en matière de temps, à un degré d'humilité qu'on n'atteint guère que dans les Highlands d'Ecosse. Un petit coin de ciel bleu ou un rayon de soleil faisait chanter nos cœurs et quand il ne pleuvait pas très fort, nous considérions la journée comme presque belle.
De longues files de bateaux s'étendaient le long du canal. Beaucoup d'entre eux avaient l'air tout à fait pimpants et ressemblaient à des navires dans leurs justaucorps de goudron d'Archangel, rehaussé de blanc et de vert. Quelques-uns portaient une gaie balustrade en fer et tout un parterre de pots de fleurs. Les enfants jouaient sur le pont des bateaux, sans plus se soucier de la pluie que s'ils avaient été élevés sur les bords du lac Caron; les hommes pêchaient par dessus le plat-bord, quelques-uns sous un parapluie; les femmes faisaient leur lessive; et chaque bateau était fier de son petit roquet qui faisait office de chien de garde. Chacun de ces chiens aboyait furieusement après nos canoës, courant le long du bord jusque l'autre bout de son bateau et passant ainsi le mot au chien qui était sur le suivant. Nous avons dû voir, au cours de cette journée de canotage, quelque chose comme une centaine de ces embarcations, rangées les unes à la suite des autres comme les maisons dans une rue; et il n'y avait pas un seul de ces bateaux dont le chien ne nous accompagnât de ses aboiements. On croirait visiter une ménagerie, fit remarquer la Cigarette.
Ces petites cités le long du bord du canal produisaient sur l'esprit une très bizarre impression. Elles ressemblaient, avec leurs pots de fleurs et leurs cheminées fumantes, leurs lessives et leurs dîners, à un coin de nature enraciné dans le paysage; et cependant, si le canal venait seulement à se dégager en aval, tous les bateaux l'un après l'autre hisseraient leur voile ou se feraient remorquer par des chevaux et s'en iraient dans toutes les parties de la France, et le hameau impromptu se séparerait, maison par maison, pour se disperser aux quatre vents. Quant aux enfants qui jouaient ensemble aujourd'hui sur le canal de la Sambre à l'Oise, chacun au seuil de l'habitation paternelle, où et quand pourrait se faire leur prochaine rencontre?
Depuis quelque temps notre conversation avait roulé sur les bateaux et nous avions formé le projet de passer nos vieux jours sur les canaux de l'Europe. Nous devions faire ces voyages tout à fait à loisir, tantôt sur une rapide rivière, à la remorque d'un vapeur, tantôt attendant des chevaux pendant des journées entières à quelque jonction peu considérable. On devait nous voir nous agiter sur le pont dans toute la dignité des années, notre barbe blanche tombant sur notre poitrine. Nous devions être perpétuellement occupés parmi les pots de couleur, si bien qu'il n'y aurait pas de blanc d'une fraîcheur plus grande, ni de vert d'une plus belle teinte d'émeraude que le nôtre, dans tous les bateaux circulant sur les canaux. Il devait y avoir des livres dans la cabine, des pots à tabac et du vieux Bourgogne aussi rouge qu'un coucher de soleil en Novembre, et aussi parfumé qu'une violette en Avril. Il devait y avoir un flageolet dont la Cigarette, avec un doigté habile, tirerait des sons attendrissants sous les étoiles, et peut-être, mettant de côté son instrument, élèverait-il la voix--sa voix un peu plus grêle qu'autrefois, avec, de temps à autre, un chevrotement que vous appelleriez, si vous vouliez, une roulade naturelle--en une riche et solennelle psalmodie.
Toutes ces choses mijotant dans mon esprit me firent désirer aller à bord d'une de ces habitations idéales de la flânerie. Je n'avais que l'embarras du choix, tandis que je les côtoyais les unes après les autres et que les chiens aboyaient après moi, me prenant pour un vagabond. A la fin j'aperçus un brave vieillard et son épouse qui me regardaient tous deux avec intérêt. Je leur souhaitai donc le bonjour et m'arrêtai près de leur bateau. Je débutai par une remarque sur leur chien qui avait quelque chose du chien d'arrêt. Changeant alors de sujet, j'adressai à Madame un compliment sur ses fleurs, puis un mot d'éloge sur leur genre de vie.
Si vous tentiez pareille expérience en Angleterre, vous recevriez immédiatement un camouflet. On vous représenterait cette existence comme méprisable, non sans faire une allusion mordante à votre meilleur sort. Or ce que j'aime tant en France, c'est la franchise et l'intrépidité avec laquelle chacun reconnaît sa situation de fortune. Ils savent tous dans ce pays de quel côté leur pain est beurré, et ils prennent plaisir à le montrer aux autres, ce qui est à coup sûr ce que la religion comporte de meilleur; et ils dédaignent de faire la petite bouche sur leur pauvreté, ce que je considère comme ce qu'il y a de supérieur dans le courage. J'ai entendu une femme dans une position tout à fait belle et possédant une fortune assez ronde, parler de son propre enfant avec une plainte navrante, comme de l'enfant d'un pauvre homme. Moi, je ne dirais pas pareille chose au duc de Westminster. Et les Français sont pleins de cet esprit d'indépendance. Peut-être est-ce le résultat des institutions républicaines, comme ils les appellent. C'est beaucoup plus vraisemblablement parce qu'il y a si peu de gens réellement pauvres que ceux qui se plaignent ne sont pas en nombre suffisant pour se soutenir les uns les autres.
Les gens du bateau étaient charmés de m'entendre admirer leur situation. Ils comprenaient parfaitement bien, me dirent-ils, comment Monsieur enviait le sort. Sans doute Monsieur était riche, et dans ce cas il lui était loisible de faire une péniche jolie comme un château. Et ce disant, ils m'invitèrent à monter à bord de leur château d'eau. Ils s'excusèrent de la pauvreté de leur cabine; ils n'avaient pas été assez riches pour l'arranger comme elle aurait dû l'être.
«Le feu aurait dû être ici, de ce côté-ci,» expliquait le mari. «Ensuite on pourrait avoir un secrétaire au milieu--des livres--et» (d'une manière générale) «tout. Ça serait tout à fait coquet». Et il regardait autour de lui, comme si les améliorations étaient déjà faites. Ce n'était évidemment pas la première fois qu'il avait ainsi embelli sa cabine en imagination; et à la première bonne affaire qu'il fera, il faut m'attendre à voir le secrétaire au milieu de la cabine.
Madame avait trois oiseaux dans une cage. Ce n'était pas grand chose, expliquait-elle. Les beaux oiseaux étaient si chers! Ils avaient cherché à se procurer un hollandais l'hiver dernier, à Rouen (Rouen, pensai-je; est-ce que toute cette demeure, avec ses chiens, ses oiseaux et ses cheminées fumantes, voyage jusque-là? et a-t-elle la même simplicité parmi les falaises et les vergers de la Seine qu'au milieu des vertes plaines de la Sambre?) ils avaient cherché à se procurer un hollandais l'hiver dernier à Rouen; mais ces oiseaux coûtent quinze francs pièce,--pensez un peu--quinze francs!
«Pour un tout petit oiseau», ajouta le mari.
Comme je continuais à admirer, ces braves gens cessèrent de s'excuser et se mirent à vanter leur bateau et leur heureuse condition, comme s'ils avaient été l'Empereur et l'Impératrice des Indes. Ce fut, selon l'expression usitée en Ecosse, une bonne audition, et cela me fit voir le monde sous un jour favorable. Si l'on savait combien il est encourageant d'entendre une personne se vanter, aussi longtemps qu'elle se vante de ce qu'elle a réellement, je crois qu'on le ferait plus librement et de meilleure grâce.
Ils commencèrent à faire des questions sur notre voyage. Il vous aurait fallu voir comme ils sympathisaient avec nous. Ils semblaient à moitié disposés à abandonner leur bateau et à nous suivre.
Mais ces mariniers ne sont que des bohémiens à demi-domestiqués. Cette demi-domestication se manifesta sous une forme assez jolie. Soudain le front de Madame s'assombrit. «Cependant», commença-t-elle, et elle s'arrêta; puis reprenant, elle me demanda si j'étais célibataire.
--«Oui,» répondis-je.
--«Et votre ami qui vient de passer il n'y a qu'un instant?»
Lui non plus n'était pas marié.
Oh! alors, tout était pour le mieux. Elle ne pouvait pas admettre qu'on laissât les femmes seules au logis; mais, puisqu'il n'y avait aucune épouse en jeu, nous faisions ce que nous pouvions faire de mieux.
--«Veiller aux intérêts de quelqu'un dans le monde», reprit le mari, «il n'y a que ça. D'autre part, notez bien, si un homme reste fixé dans son village comme un ours, continua-t-il, il ne voit rien; et ensuite la mort est la fin de tout et il n'a rien vu.»
Madame rappela à son mari un Anglais, qui avait remonté ce canal en bateau à vapeur.
--«Peut-être M. Moens dans l'Ytene», suggérai-je.
--«Tout juste», approuva le mari. «Il avait avec lui sa femme et sa famille avec des domestiques. Il débarquait à toutes les écluses et demandait les noms des villages aux bateliers ou aux éclusiers, et alors il les écrivait, il les écrivait. Oh! il écrivait énormément. Je suppose que c'était un pari.»
Il y avait là une explication assez plausible pour nos exploits; mais il semblait assez original de croire qu'un pari fût une raison de prendre des notes.
LA CRUE DE L'OISE
Le lendemain matin il n'était pas neuf heures que les deux canoës étaient installés sur une légère charrette de campagne à Etreux. Nous ne tardâmes pas à les suivre sur la route qui longe une riante vallée couverte de houblonnières et de peupliers. D'agréables villages étaient disséminés sur la pente de la colline: notamment Tupigny avec ses perches à houblon laissant pendre leurs guirlandes jusque dans la rue et ses maisons tapissées de vignes avec leurs raisins. Il y eut un faible enthousiasme sur notre passage; les tisserands passaient leurs têtes aux fenêtres; les enfants criaient, émerveillés à la vue des deux barquettes, et des piétons en blouse, de connaissance avec notre charretier, plaisantaient avec lui sur la nature de son chargement.
Nous essuyâmes une ou deux averses, mais légères et fuyantes. L'air était pur et doux parmi tous ces champs verts et toutes ces choses vertes qui poussaient. Rien qui indiquât l'automne, dans le temps. Et quand à Vadencourt, nous nous embarquâmes au bord d'une petite prairie, en face d'un moulin, le soleil perça les nuages et fit resplendir toutes les feuilles dans la vallée de l'Oise.
Les pluies qui tombaient depuis longtemps avaient gonflé la rivière. Sur tout le parcours de Vadencourt à Origny, elle courait avec une rapidité toujours croissante, puisant de nouvelles forces à chaque mille et se précipitant comme si elle sentait déjà la mer. Jaune et tumultueuse, l'eau tournoyait en tourbillons irrités parmi les saules à demi-submergés et battait les bords pierreux d'un clapotis furieux. Son cours suivait en serpentant sans cesse une vallée étroite et bien boisée. Tantôt la rivière s'approchait du pied de la colline, courait en glissant le long de sa base crayeuse, et nous laissait voir entre les arbres quelques champs de colza s'étendant à perte de vue. Tantôt elle longeait les murs des jardins derrière les maisons, où d'un rapide coup d'œil, nous pouvions, par la baie d'une porte, saisir la silhouette d'un prêtre qui se promenait, dans la lumière diaprée du soleil. Puis le feuillage formait un mur si épais devant nous qu'il semblait n'y avoir aucune issue; ce n'était qu'un bouquet de saules dominés par des ormes et des peupliers, sous lesquels la rivière courait impétueuse et rapide, traversée par un martin-pêcheur qui passait comme un morceau de ciel bleu. Sur ces différentes manifestations de la nature le soleil répandait ses rayons clairs et catholiques. Sur la surface rapide de la rivière, les ombres se dessinaient aussi fermes que sur les prairies immobiles. La lumière scintillait en filets d'or entre les feuilles dansantes des peupliers et nous permettait de jouir de la vue des collines. Et pendant tout ce temps, la rivière ne s'arrêtait jamais dans sa course et ne reprenait jamais haleine; et sur toute la longueur de la vallée les roseaux se dressaient, frissonnant de la tête aux pieds.
Il doit y avoir quelque mythe (mais s'il en existe un, je ne le connais pas) fondé sur le frissonnement des roseaux. Il n'y a guère de choses dans la nature qui frappent davantage l'œil de l'homme. C'est une pantomime si éloquente de la terreur; et la vue d'un si grand nombre de créatures se réfugiant dans tous les creux du rivage comme dans un sanctuaire inviolable est suffisante pour répandre l'infection de la crainte dans un esprit faible. Peut-être n'est-ce qu'une question de froid? et cela n'aurait rien d'étonnant, puisque les roseaux sont plongés dans l'eau jusqu'à la taille. Ou peut-être ne se sont-ils jamais accoutumés à la hâte et à la fureur du flux de la rivière ou au miracle de son corps sans fin? Pan jouait autrefois du chalumeau sur leurs ancêtres; et ainsi par les mains de sa rivière, il continue à jouer sur ces récentes générations dans toute la vallée de l'Oise; et il joue le même air, tout à la fois doux et perçant, pour nous dire ce qu'il y a de beau et de terrifiant dans le monde.
Le canoë était comme une feuille dans le courant qui le soulevait, le secouait et l'emportait en maître; tel un centaure emportant une nymphe. Pour conserver quelque pouvoir sur la direction des canoës, il nous fallait beaucoup d'habileté et d'activité dans le maniement de la pagaie. La rivière avait une telle hâte d'atteindre la mer! Toutes les gouttes d'eau couraient, prises d'une terreur panique, comme autant de gens dans une foule épouvantée. Mais y eut-il jamais une foule si nombreuse et si possédée d'une seule idée? Tous les objets visibles passaient avec le rythme d'une danse; la vue courait de la même course que la rivière. Les exigences de chaque moment tendaient tellement les cordes que notre être vibrait comme un instrument bien accordé et que le sang, secouant sa léthargie, trottait par tous les grands chemins et par tous les sentiers des veines et des artères, entrait dans le cœur et en sortait précipitamment, comme si la circulation n'était qu'un voyage de vacances et non le labeur quotidien de soixante-dix années. Les roseaux pouvaient incliner leur tête en guise d'avertissement, et par leurs gestes tremblants, nous dire que la rivière était aussi cruelle qu'elle était impétueuse et froide, et que la mort était aux aguets dans les tourbillons sous les saules. Mais les roseaux devaient rester où ils étaient et ceux qui restent immobiles sont toujours de timides conseillers. Pour nous, nous aurions pu crier à tue-tête. A vrai dire, si cette charmante et magnifique rivière était une invention de la mort, la vieille coquine grise s'était fameusement trompée à notre égard. En ce moment l'intensité de ma vie était décuplée. Je marquais des points contre la mort à chacun de mes coups de pagaie, à chaque tournant du cours d'eau. J'ai rarement tiré meilleur profit de ma vie.
Car à mon avis, nous pouvons considérer notre petite guerre particulière avec la mort tant soit peu sous ce jour. Si un homme sait que tôt ou tard il sera dévalisé dans un voyage, il prendra une bouteille de ce qu'il y a de meilleur dans chaque auberge et considèrera toutes ses extravagances comme autant de gagné sur les voleurs: Et ce sera surtout autant de gagné, si au lieu de dépenser simplement, il fait un placement avantageux d'une partie de son argent, lorsqu'il n'y aura plus aucun risque de le perdre. De même chaque moment de vie intense, surtout quand cette vie est pleine de santé, est autant de gagné sur la mort, la voleuse en gros. Nous aurons d'autant moins dans nos poches, d'autant plus dans notre estomac, le jour où elle s'écriera: «Halte là. Votre bourse!» Un rapide cours d'eau est un de ses artifices favoris, un de ces artifices qui est pour elle chaque année une source de grands revenus. Mais lorsque viendra pour elle et pour moi le moment de régler nos comptes, je lui sifflerai au nez, quand il sera question de ces heures passées sur l'Oise supérieure.
Au début de l'après-midi, le soleil resplendissant et la gaîté de la marche nous avaient plongés dans une sorte de douce ivresse. Nous ne pouvions plus nous contenir; nous ne pouvions plus contenir notre contentement. Les canoës étaient trop petits pour nous; nous éprouvions le besoin d'en sortir pour nous dégourdir les jambes sur le rivage. Et nous nous étendîmes de tout notre long sur le gazon dans une verte prairie, nous fumâmes un tabac déifiant et proclamâmes le monde excellent. Ce fut la dernière bonne heure de la journée et je m'y arrête avec une extrême complaisance.
D'un côté de la vallée, tout en haut du sommet crayeux de la colline, un laboureur avec son attelage paraissait et disparaissait à intervalles réguliers. Chaque fois qu'il se montrait, sa silhouette se détachait immobile pendant quelques secondes sur le fond du ciel, tout à fait semblable, au dire de la Cigarette, à un Burns de fantaisie qui viendrait retourner avec sa charrue la marguerite de la montagne.[3] C'était le seul être vivant que nous eussions en vue, à moins que nous ne dussions compter la rivière.
[3] Allusion à une poésie de Burns intitulée: «_A une Marguerite de montagne_,» dans laquelle il plaint le sort d'une marguerite qu'il a retournée et déracinée avec sa charrue. La pièce, très jolie, comprend 9 strophes de 6 vers chacune.
De l'autre côté de la vallée, un groupe de toits rouges et un beffroi se montraient parmi le feuillage. De là quelque sonneur de cloches inspiré emplissait l'après-midi de la musique d'un carillon. Il y avait quelque chose de très doux, de très captivant dans l'air qu'il jouait, et nous pensâmes que nous n'avions jamais entendu de cloches parler d'une manière si intelligente ou chanter d'une façon aussi mélodieuse. Ce fut sans doute sur quelque rythme semblable que les fileuses et les jeunes filles chantaient «Eloigne-toi, ô mort,» dans l'Illyrie[4] de Shakespeare. Il y a si souvent une note menaçante, quelque chose de beuglant et de métallique dans la voix des cloches, que nous avons, je crois, une impression bien plus pénible qu'agréable à les entendre. Mais tandis que ces cloches sonnaient dans le lointain, tantôt sur un ton haut, tantôt sur un ton grave, tantôt avec une cadence plaintive qui captivait l'oreille comme le refrain d'un chant populaire, elles étaient toujours modérées et mélodieuses, et semblaient être en harmonie avec l'esprit des endroits tranquilles et rustiques, comme le bruit d'une chute d'eau ou le babillage d'une colonie de corneilles au printemps. J'aurais bien demandé la bénédiction du sonneur de cloches, bon et grave vieillard qui tirait si doucement la corde, au rythme de ses méditations. J'aurais volontiers béni le prêtre, ou les héritiers, ou qui que ce soit en France qui s'occupe de ces sortes d'affaires, qui avaient légué ces harmonieuses vieilles cloches pour égayer l'après-midi, au lieu de tenir des réunions, de faire des quêtes, et d'avoir leurs noms imprimés à diverses reprises dans la feuille locale, pour monter un carillon de substituts d'airain tout flambant neufs fondus à Birmingham, qui bombarderaient leurs flancs à la provocation d'un sonneur de cloches tout flambant neuf et rempliraient les échos de la vallée de terreur et de vacarme.
[4] Shakespeare. La nuit des rois. Scène IV. Acte II.
_N. d. T._
A la fin les cloches se turent, et avec leur note le soleil se retira. Le spectacle était fini; la vallée de l'Oise était retombée dans l'ombre et le silence. Nous nous mîmes à pagayer, le cœur joyeux, comme des gens qui, après avoir assisté jusqu'au bout à une noble représentation, retournent au travail. La rivière était plus dangereuse ici; elle courait plus vite; les tourbillons étaient plus soudains et plus violents. Pendant toute la descente nous avions eu des difficultés tout notre soûl. Tantôt c'était un barrage que notre habileté nous permettait de franchir avec la rapidité d'une flèche; tantôt c'en était un autre si peu profond et hérissé de tant de pieux qu'il nous fallait tirer les bateaux de l'eau et les porter au delà. Mais le principal genre d'obstacles avait pour cause les derniers grands vents. Tous les deux ou trois cents mètres, un arbre était tombé en travers de la rivière et en avait ordinairement entraîné plus d'un autre dans sa chute. Souvent il y avait un passage libre à l'extrémité, et nous pouvions doubler ce promontoire de feuillage et entendre la succion et le bouillonnement de l'eau parmi les branches. Souvent aussi, quand l'arbre s'étendait d'une rive à l'autre, il y avait place pour, en se rasant, passer en dessous, canoë et tout. Quelquefois il était nécessaire de monter sur le tronc même et de faire passer les bateaux en les tirant; et parfois aussi, aux endroits où le courant était trop impétueux pour agir ainsi, il n'y avait rien à faire que d'atterrir et de transporter nos bateaux. Ceci fit une belle série d'accidents dans le trajet du jour et nous tint constamment en éveil.
Peu de temps après notre rembarquement comme j'étais en tête avec une longue avance toujours plein d'un noble et joyeux enthousiasme pour le soleil, la rapidité de notre allure et les cloches d'église, la rivière fit un de ses sauts de lion à un brusque tournant, et j'aperçus un autre arbre tombé à une portée de pierre. En un clin d'œil j'eus baissé mon dossier et je visai un endroit où le tronc semblait assez élevé au dessus de l'eau et où les branches ne paraissaient pas trop touffues pour me laisser glisser par dessous. Quand un homme vient de vouer une éternelle confraternité à l'univers, il n'est pas en état de prendre de sang-froid de grandes déterminations, et je n'avais pas été heureusement inspiré en prenant celle-ci, qui aurait pu être pour moi très importante. L'arbre m'accrocha par la poitrine, et pendant que je m'efforçais encore de me faire plus mince et de me frayer passage, la rivière coupa court à tout en m'enlevant mon bateau. L'Aréthuse pivota, dériva bâbord avant, s'inclina sur le flanc, rejeta tout ce qui restait encore de moi à bord, et ainsi désencombrée, fila vivement sous l'arbre, se redressa et s'en alla gaiement au fil de l'eau.
J'ignore combien de temps je mis à me hisser à force d'efforts sur l'arbre, auquel j'étais resté cramponné; mais ce fut plus long que je ne l'aurais désiré. Mes pensées étaient d'un caractère grave et presque sombre; mais je me cramponnais toujours à ma pagaie. Le courant m'entraînait par les talons aussi vite que je parvenais à soulever mes épaules hors de l'eau, et au poids, il me semblait avoir toute l'eau de l'Oise dans les poches de mon pantalon. Vous ne pourrez jamais savoir, tant que vous n'en aurez pas fait l'essai, avec quelle sourde violence une rivière tire sur un homme. La mort elle-même m'avait par les talons; car c'était ici sa dernière embuscade, et il fallait à présent qu'elle prît part en personne à la lutte. Et toujours je tenais ma pagaie. A la fin, je me hissai péniblement jusqu'au ventre sur le tronc et je restai là, loque mouillée, sans haleine, l'esprit partagé entre la mauvaise humeur et le sentiment de l'injustice du sort. Quelle triste figure j'ai dû faire aux yeux de Burns avec son attelage au sommet de la colline! Mais la pagaie se trouvait toujours dans ma main. Sur ma tombe, si jamais j'en ai une, je veux que ces mots soient inscrits: «Il se cramponna à sa pagaie.»
La Cigarette venait de passer un instant auparavant; il y avait en effet, comme j'aurais pu l'observer, si j'avais été un peu moins enthousiasmé de l'univers à ce moment, un passage libre autour du sommet de l'arbre, du côté le plus éloigné. Il m'avait offert ses services pour me tirer de là; mais comme j'étais déjà sur les coudes, j'avais refusé et l'avais envoyé en aval, à la poursuite de la vagabonde Aréthuse. Le courant était trop rapide pour qu'un homme le remontât avec un seul canoë, à plus forte raison avec deux sur les bras. Je rampai donc le long du tronc jusqu'à la rive et je descendis à pied par les prairies qui bordent la rivière. J'avais tellement froid que mon cœur était endolori. Je me rendais bien compte par moi-même à présent de la raison pour laquelle les roseaux frissonnaient si tristement. J'aurais pu donner une leçon à n'importe lequel d'entre eux. A mon approche, la Cigarette fit facétieusement remarquer qu'il pensait que j'étais «en train de prendre de l'exercice»; mais il acquit bientôt la certitude que c'était le froid qui me faisait claquer des dents. Je me frictionnai énergiquement avec une serviette et je mis des vêtements secs, que je tirai du sac en caoutchouc; mais je ne fus plus le même homme pendant le reste du voyage. Cela me donnait des nausées de penser que je portais sur moi mes derniers vêtements secs. La lutte m'avait fatigué; et peut-être, que je le susse ou non, étais-je quelque peu démoralisé? L'élément dévorant de l'univers avait bondi sur moi dans cette verte vallée qu'animait un rapide cours d'eau. Les cloches étaient toutes très jolies à leur façon; mais j'avais entendu quelques-unes des notes perfides de la musique de Pan. Est-ce que la traîtresse rivière voulait m'entraîner sous ses eaux par les talons, vraiment? et paraître si belle tout le temps? En somme, la bonne humeur de la nature n'était qu'à fleur de peau.
Il y avait encore un long trajet à faire en suivant les sinuosités du cours d'eau; la nuit était tombée, et une cloche sonnait tardivement dans Origny-Sainte-Benoîte, quand nous arrivâmes.
ORIGNY-SAINTE-BENOITE
UN JOUR DE REPOS
Le lendemain était un Dimanche, et les cloches de l'église n'eurent guère de repos. En vérité je ne me rappelle aucun autre endroit où l'on offre aux dévots un choix d'offices aussi varié. Et tandis que les cloches sonnaient joyeuses dans l'air ensoleillé, tous les chasseurs avec leurs chiens battaient les betteraves et le colza.
Dans la matinée un colporteur et sa femme descendirent la rue au pas, chantant sur un air très lent et très lamentable: «O France, mes amours.» Cela fit venir tout le monde à sa porte; et lorsque notre hôtesse appela l'homme chez elle pour lui acheter les paroles, il n'en restait plus aucun exemplaire. Elle n'était ni la première, ni la seconde personne à avoir été empoignée par la chanson. Il y a quelque chose de fort pathétique dans l'amour que professent les Français depuis la guerre pour les chants patriotiques lugubres. J'ai observé un garde forestier natif d'Alsace, pendant que quelqu'un chantait «_Les malheurs de la France_» à un repas de baptême aux environs de Fontainebleau. Il se leva de table et prenant son fils à part, tout près de l'endroit où je me tenais: «Ecoute, écoute, dit-il, en posant la main sur l'épaule du petit garçon, et souviens-toi de ceci, mon fils.» L'instant d'après il était dehors dans le jardin et je pus l'entendre sangloter dans l'obscurité.
L'humiliation de ses armes et la perte de l'Alsace-Lorraine ont cruellement mis à l'épreuve l'endurance de ce peuple sensible; et les Français ont encore le cœur bouillant de colère, non pas tant contre l'Allemagne que contre l'Empire. En quel autre pays verrez-vous un chant patriotique amener tout le monde dans la rue? Mais l'affliction exalte l'amour; et nous ne sentirons jamais que nous sommes anglais, que le jour où nous aurons perdu les Indes. L'Amérique indépendante est encore le tourment de mon existence. Je ne puis songer sans horreur au fermier Georges[5] et l'ardeur de mes sentiments pour ma patrie n'est jamais plus vive que lorsque je vois la bannière étoilée et que je me rappelle ce qu'aurait pu être notre empire.
[5] Georges Washington, qui força l'Angleterre à reconnaître l'indépendance des Etats-Unis.
N. d. T.
Le petit livre du colporteur, que j'achetai, était un curieux mélange. Côte à côte avec les lestes et tapageuses inepties des cafés-concerts de Paris se trouvaient beaucoup de pièces pastorales qui, à mon avis, ne manquaient pas d'une certaine teinte de poésie et respiraient cette brave indépendance qui caractérise la classe pauvre en France. Vous pouviez y voir combien le bûcheron est fier de sa cognée, et combien le jardinier dédaigne d'avoir honte de sa bêche. Elle n'était pas très bien écrite, cette poésie du travail, mais le courage du sentiment rachetait ce qu'il y avait de faible et de verbeux dans l'expression. Les pièces guerrières et les patriotiques d'autre part, étaient, toutes sans exception, des productions larmoyantes et pusillanimes. Le poète avait passé par les Fourches Caudines; il chantait pour une armée, visitant, les armes renversées, le tombeau de son antique renommée; il ne chantait pas la victoire, mais la mort. Dans la collection du colporteur, il y avait un numéro intitulé «_Conscrits Français_», qui peut se ranger parmi les poésies lyriques les plus propres à dissuader de la guerre que l'on ait conservées. Tout homme dans un pareil état d'esprit serait dans l'impossibilité de se battre. Le conscrit le plus brave pâlirait si l'on entonnait un tel chant à ses côtés le matin de la bataille, et des régiments entiers jetteraient leurs armes, rien que d'en entendre l'air.
Si ce que dit Fletcher de Saltoun de l'influence des chants nationaux est vrai, il faut en conclure que la France était tombée bien bas. Mais du mal sortira le remède, et un peuple d'âme saine et courageuse se fatigue à la longue de geindre sur ses désastres. Déjà P.......... a écrit quelques viriles poésies militaires. Elles ne contiennent pas beaucoup peut-être de ces notes vibrantes qui nous font palpiter le cœur; elles manquent d'élévation lyrique, et leur mouvement est lent; mais elles sont écrites dans un esprit grave et stoïque, qui mènerait les soldats bien loin dans une bonne cause. On sent qu'on confierait volontiers quelque chose à P......... Ce sera un bonheur, s'il parvient à inoculer ses compatriotes au point qu'on puisse leur confier le soin de leur avenir. Et en attendant, ceci est un antidote à «_Conscrits Français_» et à beaucoup d'autres poésies lugubres.
Nous avions laissé nos bateaux pendant la nuit sous la garde d'un individu que nous appellerons _Carnaval_. Je n'ai pas bien saisi son nom, et peut-être ne fut-ce pas malheureux pour lui, vu que je ne suis pas à même de le faire passer avec honneur à la postérité? Au cours de la journée, nous nous rendîmes en nous promenant à la remise de cet homme et nous y trouvâmes tout un petit rassemblement inspectant les canoës. Il y avait un gros monsieur très au courant des particularités de la rivière et brûlant de nous en faire part. Il s'y trouvait aussi un jeune homme fort élégant, vêtu de noir, sachant un peu d'Anglais, qui mit aussitôt la conversation sur les régates d'Oxford et de Cambridge. Il y avait encore trois belles jeunes filles de quinze à vingt ans, et un vieillard en blouse, que le manque de dents gênait pour parler et qui avait un fort accent de terroir. Tout à fait l'élite d'Origny, je suppose.
La Cigarette avait quelques arrangements secrets à faire à ses agrès dans la remise; je restai donc seul à faire la parade. Je trouvai que bon gré mal gré, j'avais aux yeux de ces gens beaucoup d'un héros. Les dangers de notre voyage faisaient éprouver aux jeunes filles de petits frissons, et j'aurais eu mauvaise grâce, je pense, à ne pas continuer la conversation sur le terrain que les dames avaient choisi. Ma mésaventure de la veille racontée d'un ton dégagé produisit une profonde impression.
C'était un nouvel Othello avec pas moins de trois Desdémones et quelques sénateurs sympathiques à l'arrière-plan. Jamais les canoës ne reçurent plus de flatteries, ni surtout de flatteries plus délicates.
«On dirait un violon,» s'écria l'une des jeunes filles extasiée.
«Je vous remercie de l'expression, mademoiselle, répliquai-je, d'autant plus qu'il est des gens qui prétendent que cela ressemble à un cercueil.»
«Oh! mais c'est réellement comme un violon. Cela a le fini d'un violon,» continua-t-elle.
«Et le poli d'un violon,» ajouta un sénateur.
«On n'a qu'à tendre les cordes», conclut un autre, «et alors teum-teumté-teum,» fit-il, imitant le résultat avec entrain.
N'était-ce pas là une gracieuse petite ovation? Où ce peuple trouve-t-il le secret de ses gentils propos? Je ne puis me l'imaginer, à moins que le secret ne soit tout bonnement qu'un sincère désir de plaire. Mais aussi en France il n'y a pas de honte à dire les choses nettement; tandis qu'en Angleterre, parler comme un livre, c'est refuser de se résigner aux exigences de la société.
Le vieillard en blouse entra furtivement dans la remise et informa la Cigarette, assez mal à propos, qu'il était le père des trois jeunes filles et de quatre autres encore, un véritable exploit pour un Français.
«Vous êtes bien heureux», répondit poliment la Cigarette.
Et le vieux monsieur, qui était apparemment arrivé à ses fins, s'esquiva.
Nous fûmes bientôt dans les meilleurs termes. Les jeunes filles ne parlaient de rien moins que de partir avec nous le lendemain matin, s'il vous plaît. Et plaisanterie à part, tout le monde désirait vivement savoir l'heure de notre départ. Or, quand on va péniblement se glisser d'un mauvais embarcadère dans son canoë, une foule, pour amie qu'elle soit, n'est guère à désirer. Aussi leur dîmes-nous que nous ne partirions pas avant midi; bien que nous fussions intérieurement décidés à nous en aller à dix heures au plus tard.
Vers le soir nous sortîmes de nouveau pour mettre quelques lettres à la poste. Il faisait frais et bon. A part un ou deux marmots qui nous suivaient comme ils auraient pu suivre une ménagerie, ce long village était absolument désert. Les collines et les cimes des arbres s'élevaient de tous côtés dans l'air clair, et les cloches carillonnaient de nouveau pour un autre office.
Soudain nous aperçûmes les trois jeunes filles, debout avec une quatrième sœur, en face d'un magasin, sur le large trottoir de la grand'route. Nous avions bien ri avec elles peu auparavant, à coup sûr. Mais que voulait l'étiquette à Origny? Si elles s'étaient trouvées dans un chemin de campagne, nous n'aurions naturellement pas hésité à leur parler; mais ici, sous les yeux de toutes les commères, devions-nous même seulement les saluer? Je consultai la Cigarette.
«Regardez», dit-il.
Je regardai. Il y avait bien encore les quatre jeunes filles à la même place; mais à présent, quatre dos étaient tournés vers nous, bien cambrés et conscients de ce qu'ils faisaient. Le caporal Modestie avait donné le mot d'ordre, et le piquet bien discipliné avait fait demi-tour comme un seul homme. Elles gardèrent cette formation tout le temps que nous fûmes en vue; mais nous entendîmes leurs rires étouffés, tandis que celle des jeunes filles que nous n'avions pas rencontrée riait à gorge déployée et même regardait l'ennemi par dessus l'épaule. Je me demande s'il n'y avait là que de la modestie, après tout, ou s'il ne fallait pas y voir une sorte de provocation campagnarde.
Comme nous retournions à l'auberge, nous vîmes flotter quelque chose dans le vaste champ du ciel, que dorait le soleil couchant, par dessus les falaises crayeuses et les arbres qui les couronnent. C'était trop haut, trop grand et trop immobile, pour que ce fût un cerf-volant; et comme c'était noir, ce ne pouvait pas être une étoile. En effet, quand bien même une étoile serait noire comme de l'encre et rugueuse comme une noix, le soleil baigne si abondamment le ciel de ses rayons qu'elle serait pour nous aussi étincelante qu'une source de lumière. Le village était parsemé de gens qui regardaient en l'air. Les enfants étaient en révolution tout le long de la rue et bien loin sur la route droite qui gravit la colline, où nous pouvions encore les voir courir en groupes détachés. C'était un ballon, apprîmes-nous, qui avait quitté Saint-Quentin ce soir-là, à cinq heures et demie. C'est avec le plus grand calme que la majorité des grandes personnes prenaient la chose. Mais nous étions anglais et nous fûmes bientôt à courir au haut de la colline avec les plus rapides. Voyageurs nous aussi, quoique en petit, nous aurions voulu voir descendre ces autres voyageurs. Le spectacle était fini, lorsque nous atteignîmes le sommet de la colline. Le ciel avait perdu tout l'éclat de ses teintes dorées, et le ballon avait disparu. Où? je me le demande; enlevé dans le septième ciel? ou descendu à terre sans accident, quelque part dans cette étendue bleue irrégulière, où la grand'route allait se plonger et se fondre à nos yeux? Les aéronautes étaient probablement déjà à se chauffer devant une cheminée de ferme; car on dit qu'il fait froid dans ces régions inhospitalières de l'air. La nuit tombait rapidement. Les arbres du bord de la route et les curieux désappointés, revenant à travers les prairies, se détachaient en noir sur la petite bande rouge du soleil couchant. L'autre côté présentait un spectacle plus gai. Nous descendîmes donc la colline, avec la pleine lune, de la couleur d'un melon, suspendue bien haut au dessus de la vallée boisée, et derrière nous, les blanches falaises que teintait légèrement de rouge le feu des fours à chaux.
Les lampes étaient allumées et, tout le long de la rivière, dans Origny-Sainte-Benoîte, les ménagères préparaient la salade du souper.
ORIGNY-SAINTE-BENOITE
NOS COMPAGNONS DE TABLE
Malgré notre arrivée tardive au dîner, nos compagnons de table nous offrirent du vin mousseux. «Voilà comme nous sommes en France», dit l'un d'entre eux. «Ceux qui s'asseyent à notre table sont nos amis.» Et les autres d'applaudir.
Ils étaient trois en tout; trio bizarre que ces gens avec qui nous devions passer le dimanche.
Deux d'entre eux étaient des hôtes comme nous. Tous deux étaient du Nord. L'un vermeil et replet, la barbe et la chevelure épaisses et noires, l'intrépide chasseur de France, qui revendiquait comme une prouesse la prise d'une alouette ou de tout autre menu gibier si petit qu'il fût. Pour un homme si grand, si bien portant, dont la chevelure n'avait rien à envier à celle de Samson, aux artères charriant des seaux de sang rouge, se vanter de ces exploits infinitésimaux produisait aux yeux de tous un sentiment de disproportion semblable à celui que produirait un marteau-pilon employé à casser des noisettes. L'autre était un homme tranquille et résigné, blond, lymphatique et triste, quelque peu l'air d'un Danois: «Tristes têtes de Danois!» comme avait coutume de dire Gaston Lafenestre.
Je ne dois pas laisser passer ce nom sans un mot pour le meilleur de tous les bons garçons, maintenant descendu dans la tombe. Nous ne verrons plus jamais Gaston dans son costume de forêt--tout le monde l'appelait Gaston, non par manque de respect, mais par affection,--nous ne l'entendrons plus jamais réveiller les échos de Fontainebleau des sons du cor de chasse, jamais plus son bon sourire ne fera la paix parmi les artistes de toutes races et ne mettra l'Anglais à l'aise en France comme en son pays. Jamais plus les moutons, qui n'étaient pas plus doux que lui, ne poseront inconsciemment pour son laborieux crayon. Il mourut trop prématurément, au moment où, tel un jeune arbre qui pousse de frais bourgeons et donne ses premières fleurs, il commençait à produire des choses dignes de lui. Et cependant aucun de ceux qui l'ont connu ne pensera qu'il a vécu en vain. Je n'ai jamais connu un homme si petit, pour qui cependant j'ai éprouvé une si vive affection. J'ai la preuve que les autres éprouvaient le même sentiment, quand je vois jusqu'à quel point ils avaient appris à le comprendre et à l'estimer. Elle fut grande, certes, l'influence qu'il exerça, tant qu'il se trouva parmi nous; il avait un rire frais; cela vous faisait du bien de le voir: et quelque tristesse qu'il ait pu avoir au cœur, il montrait toujours une physionomie pleine d'audace et d'entrain et prenait les pires coups de la fortune comme les averses du printemps. Mais à présent, sa mère est assise seule à la lisière de la forêt de Fontainebleau, où il cueillait des champignons au temps de sa jeunesse difficile et pauvre.
Beaucoup de ses tableaux trouvèrent acquéreurs de l'autre côté de la Manche, outre ceux qui lui furent volés, lorsqu'un lâche Yankee l'abandonna seul à Londres avec, pour toute ressource, quatre sous anglais dans sa poche et peut-être deux fois autant de mots d'anglais. Si parmi ceux qui liront ces lignes, il est quelqu'un qui ait une étude de moutons, à la manière de Jacques, signée de ce brave garçon, qu'il se dise que l'un des plus bienveillants et des plus honnêtes des hommes a contribué à décorer sa demeure. Il se peut qu'il y ait de meilleurs tableaux à l'académie de peinture; mais parmi les générations de peintres, pas un n'eut meilleur cœur. Précieuse aux yeux du maître de l'humanité, nous disent les psaumes, est la mort de ses saints. Elle devait être bien précieuse, car elle coûte très cher, la mort, quand par un coup du sort, elle laisse une mère dans la désolation et fait descendre au tombeau avec César et les douze apôtres celui qui mettait la paix dans une société et veillait à l'y maintenir.
Il y a quelque chose qui manque parmi les chênes de Fontainebleau; et quand on apporte le dessert à table, à Barbizon, tous les regards convergent vers la porte dans l'attente d'une figure disparue.
Le troisième de nos compagnons à Origny n'était rien moins que le mari de l'hôtesse; pas l'hôte à proprement parler, puisqu'il travaillait lui-même dans une fabrique pendant le jour et qu'il ne venait dans sa maison à lui que le soir, en qualité de pensionnaire; un homme usé par une excitation perpétuelle, au point de n'avoir plus que la peau et les os, presque chauve, les traits anguleux, les yeux vifs et brillants. Samedi, en décrivant une aventure insignifiante advenue dans une chasse au canard, il cassa une assiette en mille pièces. Chaque fois qu'il faisait une remarque, il regardait tout autour de la table, le menton levé, une étincelle de lumière verte dans les yeux, en quête d'approbation. Son épouse paraissait de temps en temps à la porte de la salle, où elle surveillait le dîner, avec un «Henri, vous vous oubliez», ou un «Henri, vous pouvez assurément causer sans faire tant de bruit.» En vérité c'était là une chose que le brave garçon ne pouvait faire. A la chose la plus insignifiante ses yeux s'enflammaient, son poing massacrait la table et sa voix grondait, retentissante comme les roulements du tonnerre. Je n'ai jamais vu un homme pareil: un vrai feu d'artifice. Je crois qu'il avait le diable au corps. Il avait deux expressions favorites: «C'est logique» ou «c'est illogique», suivant les cas; et cette autre, qu'il lança avec un certain air de bravade, comme on pourrait déployer une bannière, au commencement de plus d'une longue et ronflante histoire: «Je suis un prolétaire, vous voyez». En vérité nous le voyions très bien. Dieu me garde de le rencontrer un fusil à la main dans les rues de Paris! Ce sera un mauvais quart d'heure pour tout le monde.
Ses deux phrases représentaient très bien, pensai-je, ce qu'il y a de bon et de mauvais dans sa classe et jusqu'à un certain point dans son pays. C'est une excellente chose de dire ce que l'on est sans en rougir, bien qu'il soit d'un goût douteux de le répéter trop souvent dans une soirée. Je n'admirerais pas cela chez un duc, naturellement; mais par le temps qui court, le trait est honorable chez un ouvrier. D'autre part, ce n'est pas du tout une excellente chose de s'appuyer sur la logique et sur notre logique en particulier; car elle est généralement erronée. Nous ne savons jamais où nous devons finir, une fois que nous commençons à suivre les mots et les docteurs. Il existe au cœur même de l'homme un fond de loyauté plus digne de confiance que tout syllogisme, et les yeux, comme les sympathies et les appétits, savent une ou deux choses qui n'ont pas encore été controversées. Des raisons, il y en a autant que de grains de sable dans le désert, et comme les coups de poing, elles servent impartialement tous les partis. Ce n'est pas à leurs preuves que les doctrines doivent leur maintien ou leur chute, et elles ne sont logiques qu'autant qu'elles sont intelligemment appliquées. Un habile controversiste, pas plus qu'un habile général, ne démontre la justice de sa cause. Mais la France est partie tout entière à la remorque de deux ou trois grands mots et il se passera quelque temps avant qu'elle ne reconnaisse que ce ne sont que des mots, quelque grands qu'ils soient; et une fois cela fait, peut-être trouvera-t-elle la logique moins divertissante.
Les détails de la journée de chasse firent les premiers frais de la conversation. Quand tous les chasseurs d'un village chassent _pro indiviso_ sur le territoire du village, il est évident qu'il doit surgir bien des questions d'étiquette et de priorité.
«Supposez», s'écriait l'hôte brandissant une assiette, «que voici un champ de betteraves. Bon! Moi, je suis ici. J'avance, n'est-ce pas? Eh bien! sacristi!» et le récit, devenant plus bruyant, de se précipiter en un feu roulant de jurons retentissants, pendant que l'orateur promène autour de la table ses regards fiévreux, en quête de sympathie, et que chacun, pour avoir la paix, incline la tête en signe d'assentiment.
L'homme du nord au teint vermeil nous raconta quelques-unes de ses prouesses dans le maintien de l'ordre; notamment son aventure avec un marquis.
«Marquis» dis-je, «un pas de plus et je vous brûle la cervelle. Vous avez commis une vilenie, marquis.»
Là-dessus, paraît-il, le marquis porta la main à sa casquette et se retira.
L'hôte applaudit bruyamment. «A la bonne heure,» dit-il. «Il a fait tout ce qu'il pouvait faire. Il a admis qu'il avait tort.» Puis une avalanche de jurons. Lui non plus n'aimait pas les marquis, mais il avait en lui le sentiment de la justice, ce prolétaire qu'était notre hôte.
Des sujets de chasse la conversation passa insensiblement à une comparaison entre Paris et la province. Et le prolétaire de faire retentir la table comme un tambour sous une volée de coups de poing à la louange de Paris. «Qu'est-ce que c'est que Paris? Paris, c'est la crème de la France. Il n'y a pas de Parisiens; c'est tout le monde, c'est vous, c'est moi qui sommes les Parisiens. On a quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent de faire son chemin à Paris.» Et il traça un tableau animé de l'ouvrier, dans un réduit pas plus grand qu'une niche à chien, fabriquant des articles qui devaient se répandre dans le monde entier. «Eh bien! quoi, c'est magnifique ça!» s'écria-t-il.
L'homme du nord à l'air triste intervint pour faire l'éloge de la vie du paysan; il pensait Paris mauvais pour les hommes et les femmes. «La centralisation,» disait-il...
Mais l'hôte lui coupa brutalement la parole. C'était tout ce qu'il y avait de plus logique, lui montra-t-il, tout ce qu'il y avait de plus magnifique. «Quel spectacle! quel coup d'œil!» Et les plats de danser sur la table sous une canonnade de coups.
Dans le dessein de faire la paix, je hasardai quelques mots à la louange de la liberté d'opinion en France. Je n'aurais guère pu tomber plus mal. Il y eut un silence soudain, et tous hochèrent la tête d'une façon significative. Ils ne goûtaient évidemment pas le sujet, et ils me donnèrent à entendre que le triste homme du nord était un martyr de ses opinions. «Demandez-lui un peu,» dirent-ils. «Oui, demandez-lui un peu.»
«Oui, monsieur,» fit-il de son air calme, me répondant, bien que je n'eusse pas parlé. «J'ai bien peur qu'il n'y ait moins de liberté d'opinion en France que vous vous l'imaginez.» Là-dessus, il baissa les yeux et sembla considérer le sujet comme épuisé.
Ceci excita vivement notre curiosité. Comment ou pourquoi, ou quand ce commis-voyageur lymphatique avait-il été martyrisé? Nous conclûmes immédiatement que c'était à cause de quelque question religieuse et nous évoquâmes nos souvenirs de l'Inquisition, tirés principalement de l'horrible histoire de Poë et du sermon qu'on trouve dans Tristram Shandy, je crois.
Le lendemain nous eûmes l'occasion d'approfondir la question; car, levés de très bonne heure pour éviter toute démonstration de sympathie à notre départ, nous trouvâmes notre héros debout avant nous. Il déjeunait de vin blanc et d'oignons crus, afin sans doute de rester dans son rôle de martyr. Nous eûmes avec lui une longue conversation et, en dépit de sa réserve, nous découvrîmes ce que nous voulions. Mais voici quelque chose de vraiment curieux. Il semble possible que deux Ecossais et un Français discutent pendant une longue demi-heure et qu'ils aient, chacun selon sa nationalité, une idée différente en vue pendant tout ce temps. Ce ne fut que tout à fait à la fin, que nous découvrîmes que son hérésie avait été une hérésie politique, ou qu'il soupçonna notre méprise. Les termes et l'esprit dans lesquels il parlait de ses croyances politiques étaient, à nos yeux, appropriés aux croyances religieuses. Et vice versa.
Rien ne saurait mieux caractériser les deux pays. La politique est la religion de la France; «satanée religion», comme aurait dit Nanty Ewart; tandis que nous, dans notre pays, nous réservons la majeure partie de notre acharnement pour toutes les divergences d'opinion sur un