CHAPITRE II
LE RÉTABLISSEMENT DE L’ORDRE. LA RÉPUBLIQUE CONSULAIRE.
§ 1.--Comment l’œuvre de la Révolution fut consolidée par le Consulat.
L’histoire du Consulat est également riche en matériaux psychologiques. Elle montre tout d’abord combien l’œuvre d’une individualité forte est supérieure à celle des collectivités. A l’anarchie sanglante, dans laquelle se débattait la République depuis dix ans, Bonaparte fit immédiatement succéder l’ordre. Ce qu’aucune des quatre assemblées de la Révolution n’avait pu réaliser, malgré les plus violentes oppressions, un seul homme l’accomplit en un temps très court.
Son autorité mit immédiatement fin à toutes les insurrections parisiennes, aux tentatives de restauration monarchique et refit l’unité morale de la France, profondément divisée par des haines intenses. Bonaparte remplaça le despotisme collectif inorganisé, par un despotisme individuel parfaitement organisé. Tout le monde y gagna, car sa tyrannie fut infiniment moins lourde que celle supportée depuis dix ans. Il faut bien croire d’ailleurs qu’elle gêna peu de monde puisqu’on la vit acceptée avec un immense enthousiasme.
On ne saurait aujourd’hui répéter avec d’anciens historiens que Bonaparte renversa la République. Il conserva d’elle au contraire tout ce qui pouvait être gardé et ne l’eût jamais été sans lui, en fixant dans les institutions et les codes les parties viables de l’œuvre révolutionnaire: abolition des privilèges, égalité devant la loi, etc. Le gouvernement consulaire continua, du reste, à se qualifier de République.
Il est infiniment probable que sans le Consulat, une restauration monarchique terminant le Directoire, aurait effacé la plus grande partie de l’œuvre de la Révolution. Qu’on suppose, en effet, Bonaparte rayé de l’histoire. Personne n’imagine, je pense, que devant la lassitude universelle, le Directoire aurait duré. Il eût été sûrement renversé par une des conspirations royalistes qui se tramaient chaque jour et Louis XVIII fût vraisemblablement monté sur le trône. Sans doute il devait y monter seize ans plus tard, mais pendant cette période Napoléon avait inculqué une telle force aux principes de la Révolution, en les fixant dans les coutumes et les lois, que le souverain restauré n’osa pas y toucher, ni restituer aux émigrés leurs biens.
Tout autres eussent été les choses avec Louis XVIII succédant immédiatement au Directoire. C’est l’absolutisme de l’ancien régime qu’il eût ramené avec lui, et pour l’abolir, de nouvelles révolutions auraient été nécessaires. On sait qu’une simple tentative de retour au passé renversa Charles X.
De la tyrannie de Bonaparte il serait un peu naïf de s’indigner. Sous l’ancien régime les Français avaient supporté toutes les tyrannies et la République en avait imposé de beaucoup plus dures encore. Le despotisme était alors un état normal ne soulevant de protestations, que lorsqu’il s’accompagnait de désordre.
Une loi constante de la psychologie des foules nous les montre créant l’anarchie, puis recherchant le maître qui les en fera sortir. Bonaparte fut ce maître.
§ 2.--La nouvelle organisation de la France par le Consulat.
En arrivant au pouvoir, Bonaparte assumait une colossale tâche. Tout étant en ruines, il fallait tout refaire. Dès le lendemain du coup d’État de Brumaire il rédigea presque seul la Constitution destinée à lui donner le pouvoir absolu nécessaire pour réorganiser le pays et dominer les factions. En un mois, elle fut terminée.
Cette Constitution, dite de l’an VIII, subsista avec de faibles changements, jusqu’à la fin de son règne. Le pouvoir exécutif était attribué à trois consuls, dont deux seulement possédaient voix consultative. Le premier consul, Bonaparte, se trouvait donc le seul maître. Il nommait les ministres, les conseillers d’État, les ambassadeurs, les magistrats, les fonctionnaires et décidait de la guerre ou de la paix. Il possédait également le pouvoir législatif, puisque à lui seul revenait l’initiative des lois soumises ensuite à trois Assemblées: le Conseil d’État, le Tribunat et le Corps législatif. Une quatrième Assemblée, le Sénat, jouait le rôle assez effacé de gardien de la Constitution.
Si despote qu’il fût et surtout le devint, Bonaparte s’entourait toujours de conseils avant de prendre la moindre mesure. Le Corps législatif ne se montra pas très influent sous son règne, mais il ne signait aucun arrêté sans l’avoir discuté avec le Conseil d’État. Ce conseil composé des hommes les plus instruits préparait les lois, présentées ensuite au Corps législatif, lequel pouvait les juger très librement puisque le vote était secret. Présidé par Bonaparte le Conseil d’État constituait une sorte de tribunal souverain jugeant même les actes des ministres[9].
[9] Napoléon faisait naturellement souvent triompher sa volonté au Conseil d’État, mais pas toujours. En une circonstance rapportée dans le _Mémorial de Sainte-Hélène_, il fut seul de son avis et accepta celui de la majorité dans les termes suivants: «Messieurs, on prononce ici par la majorité, demeuré seul, je dois céder; mais je déclare que, dans ma conscience, je ne cède qu’aux formes. Vous m’avez réduit au silence, mais nullement convaincu.»
Un autre jour, l’Empereur, interrompu trois fois dans l’expression de son opinion, s’adressant à celui qui venait de lui couper la parole, lui dit avec vivacité: «Monsieur, je n’ai point encore fini, je vous prie de me laisser continuer. Après tout, il me semble qu’ici chacun a bien le droit de dire son opinion.»
... «L’Empereur, contre l’opinion commune, était si peu absolu et tellement facile avec son Conseil d’État, qu’il lui arriva plus d’une fois de remettre en discussion ou même d’annuler une décision prise, parce qu’un des membres lui avait donné depuis, en particulier, des raisons nouvelles, ou s’était appuyé sur ce que son opinion personnelle à lui, l’Empereur, avait influé sur la majorité.»
Le nouveau maître avait grande confiance dans son Conseil parce qu’il se composait surtout de légistes éminents parlant chacun suivant sa spécialité. Il était trop psychologue pour ne pas se méfier extrêmement des grandes assemblées incompétentes d’origine populaire, dont le funeste rôle lui était apparu pendant toute la durée de la Révolution.
Voulant gouverner pour le peuple, mais jamais avec son concours, Bonaparte ne lui accorda aucune part dans le gouvernement, lui réservant seulement le droit de voter, une fois pour toutes, pour ou contre l’adoption de la nouvelle constitution. Il n’eut recours au suffrage universel que dans de rares circonstances. Les membres du Corps législatif se recrutaient eux-mêmes et n’étaient pas élus par le peuple.
En créant une Constitution destinée uniquement à fortifier son pouvoir, le Premier Consul n’avait pas l’illusion qu’elle servirait à refaire le pays. Aussi, en même temps que sa rédaction entreprenait-il la tâche énorme de la réorganisation administrative, judiciaire et financière de la France. Les différents pouvoirs furent centralisés à Paris. Chaque département était dirigé par un préfet assisté d’un conseil général; l’arrondissement par un sous-préfet assisté d’un conseil d’arrondissement; la commune, par un maire assisté d’un conseil municipal. Tous étaient nommés par les ministres, et non par l’élection comme sous la République.
Ce système, qui créait l’omnipotence de l’État et une centralisation puissante, fut conservé par tous les régimes et subsiste encore aujourd’hui. La centralisation étant, malgré ses inconvénients évidents, le seul moyen d’éviter les tyrannies locales dans un pays profondément divisé s’est toujours maintenue.
Cette organisation, basée sur une connaissance approfondie de l’âme des Français, créa immédiatement la tranquillité et l’ordre inconnus depuis si longtemps.
Pour achever la pacification des esprits, les proscrits furent rappelés, les églises rendues aux fidèles.
Continuant à reconstruire l’édifice, Bonaparte s’occupa également de la rédaction d’un code. Sa plus grande partie se composa de coutumes empruntées à l’ancien régime. C’était, comme on l’a dit, une sorte de «transaction entre le droit nouveau et le droit ancien».
Devant l’œuvre énorme accomplie en si peu de temps par le Premier Consul, on comprend que pour la réaliser, il ait d’abord eu besoin d’une Constitution lui accordant un absolu pouvoir. Si toutes les mesures avec lesquelles il refit la France avaient dû être soumises à des assemblées d’avocats, jamais il ne l’eût sortie du désordre.
La Constitution de l’an VIII transformait évidemment la République en une monarchie, au moins aussi absolue que celle de droit divin de Louis XIV. Étant la seule adaptée aux besoins du moment, elle représentait une nécessité psychologique.
§ 3.--Éléments psychologiques qui déterminèrent le succès de l’œuvre du Consulat.
Toutes les forces extérieures qui agissent sur les hommes: forces économiques, historiques, géographiques, etc., se transforment finalement en forces psychologiques. Ce sont ces dernières qu’il faut connaître pour bien gouverner. Les assemblées révolutionnaires les ignorèrent complètement. Bonaparte sut les manier.
Les diverses assemblées, la Convention notamment, se composaient de partis en lutte. Napoléon comprit, que pour les dominer, il ne devait être l’homme d’aucun d’eux. Sachant très bien que la valeur d’un pays est disséminée entre les intelligences supérieures des divers partis, il tâcha de les utiliser tous. Ses agents de gouvernement: ministres, préfets, magistrats, etc., étaient pris indifféremment parmi les libéraux, les royalistes, les jacobins, etc., en tenant compte seulement de leurs capacités.
Tout en acceptant la collaboration d’hommes de l’ancien régime, Bonaparte eut soin de bien marquer qu’il entendait maintenir les principes fondamentaux de la Révolution. Beaucoup de royalistes se rallièrent néanmoins au nouveau régime.
Une des œuvres les plus remarquables du Consulat, au point de vue psychologique, fut le rétablissement de la paix religieuse. La France était beaucoup plus divisée encore par les dissentiments religieux que par les dissentiments politiques. La destruction systématique d’une partie de la Vendée avait presque complètement terminé la lutte à main armée, mais sans pacifier les esprits. Un seul homme, le chef de la chrétienté, pouvant favoriser cette pacification Bonaparte n’hésita pas à traiter avec lui. Son Concordat fut l’œuvre d’un véritable psychologue, sachant que les forces morales ne se combattent pas avec la violence et combien il est dangereux de les persécuter. Tout en ménageant le clergé, il sut cependant le placer sous sa domination. Faisant nommer et rétribuer les évêques par l’État, il en restait le maître.
La transaction religieuse de Napoléon avait une portée qui échappe encore à nos Jacobins modernes. Aveuglés par leur étroit fanatisme, ils n’ont pas compris que détacher l’Église du gouvernement c’est créer un État dans l’État et qu’ils se trouveront un jour en présence d’une caste redoutable, dirigée par un maître hors de France, et nécessairement hostile à la France. Donner à des ennemis la liberté qu’ils ne possédaient pas est fort dangereux. Jamais Napoléon, ni même aucun des souverains catholiques l’ayant précédé, n’eussent consenti à rendre le clergé indépendant de l’État comme il l’est devenu aujourd’hui.
Les difficultés de Bonaparte premier consul dépassèrent beaucoup celles qu’il eut à surmonter après son couronnement. Seule sa connaissance approfondie des hommes lui permit d’en triompher. Le futur maître était loin de l’être encore. Plusieurs départements restaient soulevés. Le brigandage persistait, le Midi était ravagé par les luttes de partisans. Bonaparte consul avait à manier Talleyrand, Fouché et plusieurs généraux se croyant ses égaux. Ses frères eux-mêmes conspiraient contre son pouvoir. Napoléon empereur ne rencontra plus aucun parti devant lui, alors que comme consul il les avait tous et devait tenir une balance égale entre eux. Cette tâche devait être fort difficile, puisque depuis un siècle bien peu de gouvernements l’ont réalisée.
La réussite d’une telle entreprise exigeait un très subtil mélange de finesse, de fermeté et de diplomatie. Ne se sentant pas encore assez puissant, Bonaparte consul prit pour règle, suivant son expression, «de gouverner les hommes comme le plus grand nombre veut l’être». Devenu empereur, il lui arriva souvent de les gouverner selon son propre idéal.
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Nous sommes loin aujourd’hui de l’époque où des historiens, singulièrement aveugles, et de grands poètes possédant plus de talent que de psychologie, s’élevèrent en accents indignés contre le coup d’État de Brumaire. Il fallait de profondes illusions pour assurer: «que la France était belle au grand soleil de Messidor», et d’autres illusions, non moins vives, pour parler de cette période comme le fit Victor Hugo. Nous avons vu que le «Crime de Brumaire» eut pour complices enthousiastes non seulement le gouvernement lui-même, mais la France entière qu’il libérait de l’anarchie.
On peut se demander comment des hommes intelligents jugèrent si mal une période de l’histoire pourtant si claire. C’est sans doute parce qu’ils voyaient les événements à travers leurs convictions et nous savons quelles transformations subit la vérité, pour l’homme confiné dans le champ de la croyance. Les faits les plus lumineux s’obscurcissent, et l’histoire des événements devient celle de ses rêves.
Le psychologue désireux de comprendre l’époque dont nous venons de tracer brièvement l’esquisse ne peut le faire que si, n’étant attaché à aucun parti, il se trouve dégagé des passions qui sont l’âme des partis. Il n’aura jamais la pensée de récriminer contre un passé créé par tant d’impérieuses nécessités. Napoléon, sans doute, nous a coûté fort cher; son épopée se termina par deux invasions et nous devions en subir une troisième, dont aujourd’hui encore nous supportons les conséquences, lorsque le prestige qu’il exerçait du fond du tombeau conduisit sur le trône l’héritier de son nom.
Tous ces événements ont un enchaînement contenu dans leurs origines. Ils représentent la rançon de ce phénomène capital dans l’évolution d’un peuple: un changement d’idéal. L’homme ne put jamais essayer de rompre brusquement avec ses aïeux sans bouleverser profondément le cours de son histoire.