CHAPITRE III
CONSÉQUENCES POLITIQUES DU CONFLIT ENTRE LES TRADITIONS ET LES PRINCIPES RÉVOLUTIONNAIRES PENDANT UN SIÈCLE
§ 1.--Les causes psychologiques des mouvements révolutionnaires qui se sont continués en France.
En étudiant dans un prochain chapitre l’évolution des idées révolutionnaires depuis un siècle, nous verrons qu’elles se propagèrent assez lentement à travers les diverses couches de la nation pendant plus de cinquante ans.
Durant toute cette période, la grande majorité du peuple et de la bourgeoisie les repoussa et leur diffusion s’opéra seulement par un nombre fort restreint d’apôtres. L’influence en fut cependant suffisante pour provoquer, grâce surtout aux fautes des gouvernements, plusieurs révolutions. Nous les résumerons après avoir étudié les influences psychologiques, qui leur donnèrent naissance.
L’histoire de nos bouleversements politiques depuis un siècle suffirait à prouver, si nous l’ignorions encore, que les hommes sont gouvernés par leur mentalité beaucoup plus que par les institutions qu’on prétend leur imposer.
Nos révolutions successives furent les conséquences des luttes entre deux parties de la nation de mentalité différente. L’une religieuse et monarchique dominée par de longues influences ancestrales, l’autre subissant les mêmes influences, mais leur donnant une forme révolutionnaire.
Dès les débuts de la Révolution, la lutte entre mentalités contraires se manifesta nettement. Nous avons vu que malgré une répression effroyable, les insurrections et les conspirations durèrent jusqu’à la fin du Directoire. Elles montrent combien les traditions du passé avaient laissé de profondes racines dans l’âme populaire. A un certain moment 60 départements se révoltèrent contre le régime nouveau et ne furent contenus que par des massacres répétés sur une vaste échelle.
Établir une sorte de transaction, entre l’ancien régime et les idées nouvelles, représente le plus difficile des problèmes qu’eut à résoudre Bonaparte. Il lui fallut trouver des institutions pouvant convenir aux deux mentalités qui divisaient la France. Il y réussit, nous l’avons vu, par des mesures conciliantes et aussi en habillant de noms nouveaux des choses très anciennes.
Son règne est une des rares périodes de notre histoire où l’unité mentale de la France fut complète.
Cette unité ne put lui survivre. Dès le lendemain de sa chute, tous les anciens partis reparurent et subsistèrent jusqu’à nos jours. Les uns se rattachant aux influences traditionnelles, les autres les repoussant avec force.
Si ce long conflit s’était exercé entre croyants et indifférents, il n’aurait pas duré, car l’indifférence est toujours tolérante, mais la lutte eut lieu, en réalité, entre des croyances contraires. L’Église laïque prit vite une allure religieuse et son prétendu rationalisme devint, surtout aujourd’hui, une forme, à peine atténuée, de l’esprit clérical le plus étroit. Or, nous avons constaté qu’aucune conciliation n’est possible entre croyances religieuses dissemblables. Les cléricaux au pouvoir ne pouvaient donc pas se montrer plus tolérants pour les libres penseurs que ne le sont à leur tour, aujourd’hui, ces derniers envers eux.
A ces divisions, déterminées par les différences de croyances, se superposèrent celles résultant des conceptions politiques dérivées de ces croyances.
Beaucoup d’âmes simples crurent pendant longtemps que la véritable histoire de France commençait avec l’an I de la République. Ce concept rudimentaire disparaît un peu cependant aujourd’hui. Les plus rigides révolutionnaires eux-mêmes y renoncent[10] et veulent bien reconnaître maintenant que le passé fut autre chose qu’une époque de barbarie noire dominée par de basses superstitions.
[10] On jugera de l’évolution récente des idées sur ce point par le passage suivant d’un discours de M. Jaurès prononcé à la Chambre des Députés: «Les grandeurs d’aujourd’hui sont faites des efforts des siècles passés. La France n’est pas résumée dans un jour ni dans une époque, mais dans la succession de tous ses jours, de toutes ses époques, de tous ses crépuscules, de ses aurores.»
L’origine religieuse de la plupart des croyances politiques en France anime leurs adeptes d’une haine inextinguible qui frappe toujours d’étonnement les étrangers.
«Rien n’est plus clair, rien n’est plus certain, écrit M. Barret-Wendell, dans son livre sur la France, que ce fait: non seulement les royalistes, les révolutionnaires et les bonapartistes se sont toujours fait une opposition mortelle, mais même, étant donnée l’ardeur passionnée du caractère français, ils ont toujours eu les uns pour les autres une profonde horreur intellectuelle. Les hommes qui croient posséder la vérité ne peuvent s’empêcher d’affirmer que ceux qui ne pensent pas comme eux sont les suppôts de l’erreur.
Chaque parti vous dira gravement que les avocats de la cause adverse sont affligés d’une épaisse stupidité ou consciemment malhonnêtes. Et cependant, lorsque vous rencontrez ces derniers, qui vous disent exactement les mêmes choses de leurs détracteurs, vous ne pouvez pas faire autrement que de reconnaître, en toute bonne foi, qu’ils ne sont ni stupides ni malhonnêtes...»
Cette exécration réciproque des croyants de chaque parti, a toujours facilité chez nous le renversement des gouvernements et des ministères. Les partis en minorité ne refusent jamais de s’allier contre celui triomphant. On sait qu’un grand nombre de socialistes révolutionnaires n’ont été élus à la Chambre actuelle, que grâce au concours de monarchistes, toujours aussi peu intelligents qu’à l’époque de la Révolution.
Nos divergences religieuses et politiques ne constituent pas les seules causes de dissensions en France. Elles sont entretenues par des hommes possédant cette mentalité particulière, précédemment décrite sons le nom de mentalité révolutionnaire. Nous avons vu chaque époque présenter toujours un certain nombre d’individus prêts à se révolter contre l’ordre de choses établi, quel que soit cet ordre, alors même qu’il réaliserait tous leurs souhaits.
L’intolérance des partis en France et leur désir de s’emparer du pouvoir, sont encore favorisés par cette conviction, si répandue depuis la Révolution, que les sociétés peuvent être refaites avec des lois. L’État moderne, quel que soit son chef, a hérité, aux yeux des multitudes et de leurs meneurs, de la puissance mystique attribuée aux anciens rois, alors qu’ils constituaient une incarnation de la volonté divine. Le peuple n’est pas seul animé de cette confiance dans la puissance du gouvernement. Tous nos législateurs le sont également[11].
[11] A la suite d’un article que j’avais publié sur les illusions législatives, j’ai reçu d’un de nos éminents hommes politiques actuels, M. le sénateur Boudenoot, une lettre dont j’extrais le passage suivant: «Vingt ans passés à la Chambre et au Sénat m’ont montré combien vous êtes dans le vrai; que de fois j’ai entendu des collègues me dire: «Le gouvernement devrait empêcher ceci, ordonner cela. C’est la faute du gouvernement, etc.» Que voulez-vous, nous avons quatorze siècles d’atavisme monarchique dans le sang.»
Légiférant sans trêve, les politiciens n’arrivent pas à comprendre que les institutions étant des effets et non des causes, ne renferment en elles-mêmes aucune vertu. Héritiers de la grande illusion révolutionnaire, ils ne voient pas que l’homme est créé par un passé dont nous sommes impuissants à refaire les bases.
La lutte entre les principes divisant la France, maintenue depuis plus d’un siècle, se continuera sans doute longtemps encore et nul ne saurait prévoir les nouveaux bouleversements qu’elle pourra engendrer. Sans doute, si les Athéniens d’avant notre ère avaient deviné que leurs dissensions sociales amèneraient l’asservissement de la Grèce, ils y auraient renoncé, mais comment l’eussent-ils prévu? M. Guiraud l’écrit justement: «Une génération d’hommes se rend compte très rarement de la besogne qu’elle accomplit. Elle prépare l’avenir; mais cet avenir est souvent le contraire de ce qu’elle voulait».
§ 2.--Résumé des mouvements révolutionnaires en France pendant un siècle.
Les causes psychologiques des mouvements révolutionnaires en France depuis un siècle venant d’être expliquées, il suffira maintenant de présenter un tableau sommaire de nos révolutions successives.
Les souverains coalisés ayant vaincu Napoléon, ramenèrent la France à ses anciennes limites et mirent sur le trône Louis XVIII, seul souverain alors possible.
Par une charte spéciale, le nouveau roi accepta d’être un monarque constitutionnel avec régime représentatif. Il reconnaissait toutes les conquêtes de la Révolution: le Code civil, l’égalité devant la loi, la liberté des cultes, l’irrévocabilité de la vente des biens nationaux, etc. Le droit de suffrage était cependant limité aux contribuables payant un certain chiffre d’impôt.
Cette Constitution libérale fut combattue par les ultra-royalistes. Anciens émigrés, ils voulaient la restitution des biens nationaux et le rétablissement de leurs anciens privilèges.
Craignant qu’une pareille réaction n’entraînât une nouvelle révolution, Louis XVIII en fut réduit à dissoudre la Chambre. Les élections ayant nommé des députés modérés, il put continuer à gouverner avec les mêmes principes, comprenant fort bien que vouloir ramener les Français à l’ancien régime, serait les faire s’insurger.
Malheureusement, sa mort, en 1824, porta au trône Charles X, ancien comte d’Artois. Très borné, incapable de comprendre le monde nouveau qui l’entourait, et se vantant de n’avoir pas modifié ses idées depuis 1789, il prépara une série de lois réactionnaires: indemnité d’un milliard aux émigrés, loi du sacrilège, rétablissement du droit d’aînesse, prépondérance du clergé, etc.
La majorité des députés se montrant chaque jour plus contraire à ses projets, il édicta, en 1830, des Ordonnances dissolvant la Chambre, supprimant la liberté de la presse et préparant la restauration de l’ancien régime.
L’effet fut immédiat. Cet acte autocratique détermina une coalition des chefs de tous les partis. Républicains, bonapartistes, royalistes libéraux s’unirent pour soulever la population parisienne. Quatre jours après la publication des Ordonnances, les insurgés étaient maîtres de la capitale et Charles X fuyait vers l’Angleterre.
Les meneurs du mouvement: Thiers, Casimir-Perier, Lafayette, etc., appelèrent à Paris Louis-Philippe, dont le peuple ignorait l’existence, et le firent nommer roi des Français.
Placé entre l’indifférence du peuple et l’hostilité de la noblesse, restée fidèle à la dynastie légitime, le nouveau roi s’appuya principalement sur la bourgeoisie. Une loi électorale ayant réduit les électeurs à moins de deux cent mille, cette classe prit une part exclusive au gouvernement.
La situation du souverain n’était pas facile. Il avait à lutter simultanément contre les légitimistes partisans d’Henri V, petit-fils de Charles X; contre les bonapartistes reconnaissant comme chef Louis-Napoléon, neveu de l’Empereur, et enfin contre les républicains.
Par leurs sociétés secrètes, analogues aux clubs de la Révolution, ceux-ci provoquèrent, de 1830 à 1840, de nombreuses émeutes, d’ailleurs facilement réprimées.
De leur côté, les légitimistes et les cléricaux ne cessaient pas leurs intrigues. La duchesse de Berry, mère d’Henri V, essaya vainement de soulever la Vendée. Quant au clergé, ses exigences finirent par le rendre si intolérable qu’une insurrection éclata, au cours de laquelle l’archevêché de Paris fut dévasté.
Les républicains ne constituaient pas un parti bien dangereux, parce que la Chambre était avec le roi dans sa lutte contre eux. Le ministre Guizot, partisan d’un pouvoir énergique, déclarait deux choses indispensables pour gouverner: «La raison et le canon.» Le célèbre homme d’État s’illusionnait sûrement un peu sur le rôle de la raison.
Malgré ce «gouvernement fort» qui, en réalité, ne l’était guère, les républicains, les socialistes surtout, continuaient à s’agiter. Un des plus influents, Louis Blanc, prétendait imposer au gouvernement le devoir de procurer du travail à tous les citoyens. Le parti catholique, dirigé par Lacordaire et Montalembert, s’unissait aux socialistes--comme aujourd’hui en Belgique--pour combattre le gouvernement.
Une campagne en faveur de la réforme électorale aboutit, en 1848, à une nouvelle émeute, qui renversa par surprise Louis-Philippe.
Sa chute était beaucoup moins justifiable que celle de Charles X. On avait bien peu de chose à lui reprocher. Il se méfiait sans doute du suffrage universel, mais la Révolution française s’en était plus d’une fois autant méfiée. Louis-Philippe n’étant pas comme le Directoire un gouvernement absolu, n’aurait pu, ainsi que ce dernier, casser à volonté à les élections gênantes.
Un gouvernement provisoire s’installa à l’Hôtel de Ville pour remplacer le monarque renversé. Il proclama la République, établit le suffrage universel et décréta que le peuple allait procéder à l’élection d’une Assemblée nationale, composée de neuf cents membres.
Dès le début de son existence, le gouvernement se trouva, lui aussi, en butte à des manœuvres socialistes et à des émeutes.
On vit alors se manifester de nouveau les phénomènes psychologiques observés pendant la première Révolution. Il se forma des clubs dont les meneurs lançaient de temps en temps le peuple sur l’Assemblée, pour des motifs quelconques généralement dénués du moindre bon sens: obliger, par exemple, le gouvernement à soutenir une insurrection en Pologne, etc.
Dans l’espoir de satisfaire les socialistes, chaque jour plus exigeants et bruyants, l’Assemblée organisa des ateliers nationaux où les ouvriers étaient occupés à divers travaux. On y compta 100.000 hommes coûtant plus d’un million par semaine à l’État. Leur prétention d’être payés sans travailler obligea l’Assemblée à la fermeture des ateliers.
Cette mesure fut l’origine d’une formidable insurrection. 50.000 ouvriers se révoltèrent. L’Assemblée, terrifiée, confia tous les pouvoirs exécutifs au général Cavaignac. Pendant la bataille livrée aux émeutiers durant quatre jours, trois généraux et l’archevêque de Paris périrent. 3.000 prisonniers furent déportés, par décret de l’Assemblée, en Algérie. Le socialisme révolutionnaire se trouva, du même coup, anéanti pour cinquante ans.
Ces événements firent tomber la rente de 116 à 50 francs. Les affaires étaient suspendues. Les paysans, qui se croyaient menacés par les socialistes, et les bourgeois, dont l’Assemblée avait augmenté de moitié les impôts, se tournèrent contre la République, et quand Louis-Napoléon promit de rétablir l’ordre, il se vit accueillir avec enthousiasme. Candidat au titre de président de la République qui, d’après la nouvelle Constitution, devait être élu par l’universalité des citoyens, il fut nommé par cinq millions et demi de suffrages.
Bientôt en conflit avec la Chambre, le prince se décida à un coup d’État. L’Assemblée fut dissoute, 30.000 personnes arrêtées 10.000 déportées, une centaine de députés exilés.
Ce coup d’État, bien que sommaire, fut cependant très favorablement accepté puisque, soumis à un plébiscite, il obtint sept millions et demi de suffrages sur huit millions de votants.
Le 2 décembre 1852, Napoléon se faisait nommer empereur par une majorité plus élevée encore. L’horreur qu’inspirait à la généralité des Français les démagogues et les socialistes avait restauré l’Empire.
Dans la première partie de son existence, il constitua un régime absolu et, pendant la dernière, un régime libéral. Après dix-huit ans de règne, l’empereur se vit renversé par la révolution du 4 septembre 1870, à la suite de sa capitulation à Sedan.
Depuis cette époque, les mouvements révolutionnaires ont été rares; le seul important fut la révolution de mars 1871, qui provoqua l’incendie d’une partie des monuments de Paris et l’exécution d’environ 20.000 insurgés.
A la suite de la guerre de 1870, les électeurs qui, au milieu de tant de désastres, ne voyaient plus vers qui se retourner, envoyèrent à l’Assemblée Constituante des députés en grande partie légitimistes et orléanistes. Ne pouvant s’entendre pour rétablir une monarchie, ils nommèrent M. Thiers président de la République, puis le remplacèrent par le maréchal de Mac-Mahon. En 1876, de nouvelles élections envoyèrent à la Chambre, ainsi qu’à toutes les suivantes, une majorité républicaine.
Les diverses assemblées qui se succédèrent depuis cette époque se fractionnèrent toujours en partis nombreux provoquant d’innombrables changements ministériels.
Ce fut cependant grâce à l’équilibre résultant de cette division des partis que depuis quarante ans nous avons joui d’une tranquillité relative. Quatre présidents de la République ont pu être renversés sans révolution et des émeutes, telles que celles du Midi et de la Champagne, n’entraînèrent pas de graves conséquences.
Un grand mouvement populaire, en 1888, faillit cependant renverser la République, au profit du général Boulanger, mais elle s’est maintenue, et a triomphé des attaques de tous les partis.
Diverses raisons contribuent au maintien de la République actuelle. D’abord les factions qui se combattent ne sont pas assez fortes pour qu’une seule puisse écraser les autres. En second lieu, le chef de l’État étant purement décoratif et ne possédant aucune puissance, il est impossible de lui attribuer les maux dont on souffre et d’assurer que les choses changeraient en le renversant. Enfin, le pouvoir se trouvant éparpillé entre des milliers de mains, les responsabilités se trouvent si disséminées qu’il serait bien difficile de savoir à qui s’en prendre. On renverse un tyran, mais que faire contre une foule de petites tyrannies anonymes?
S’il fallait résumer d’un mot la grande transformation opérée en France par un siècle d’émeutes et de révolutions, on pourrait dire qu’elle fut de remplacer des tyrannies individuelles facilement renversables et, conséquemment assez faibles, par des tyrannies collectives très fortes, difficiles à détruire. Chez les peuples avides d’égalité et habitués à rendre leurs gouvernements responsables de tous les événements, la tyrannie individuelle paraît insupportable alors qu’une tyrannie collective se supporte aisément, bien que généralement beaucoup plus dure.
L’extension de la tyrannie Étatiste a donc été le résultat final de nos diverses révolutions, la caractéristique commune à tous les régimes qui se sont succédé en France. Cette forme de tyrannie peut être considérée comme un idéal de race, puisque nos bouleversements successifs n’ont fait que la fortifier. L’Étatisme est le véritable régime politique des peuples latins, le seul ralliant tous les suffrages. Les autres formes de gouvernement République, Monarchie, Empire, représentent de vaines étiquettes, d’impuissantes ombres.
TROISIÈME PARTIE
L’ÉVOLUTION MODERNE DES PRINCIPES RÉVOLUTIONNAIRES