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CHAPITRE II

LES CONSÉQUENCES DE L’ÉVOLUTION DÉMOCRATIQUE

§ 1.--Influence exercée sur l’Évolution sociale par des théories dépourvues de valeur rationnelle.

Nous venons de voir que les lois naturelles ne s’accordent pas avec les aspirations démocratiques. Nous savons aussi qu’une telle constatation n’eut jamais d’influence sur des doctrines fixées dans les âmes. L’homme conduit par une croyance ne se préoccupe pas de sa valeur réelle.

Le philosophe qui étudie cette croyance doit évidemment en discuter le contenu rationnel, mais se préoccuper surtout de son influence sur les esprits.

Appliquée à l’interprétation de toutes les grandes croyances de l’histoire, l’importance de cette distinction apparaît immédiatement. Jupiter, Moloch, Vichnou, Allah et tant d’autres divinités, furent sans doute au point de vue rationnel de simples illusions, et cependant leur rôle dans la vie des peuples fut considérable.

La même distinction est applicable aux croyances qui dominèrent le Moyen Age et courbèrent des milliers d’hommes au pied des autels. Très illusoires, également, elles exercèrent néanmoins une action tout aussi profonde que si elles avaient correspondu à des réalités.

Pour qui en douterait, il n’y aurait qu’à comparer la domination de l’Empire romain et celle de l’Église. La première très tangible, très réelle, n’impliquait aucune illusion. La seconde, tout en n’ayant que des bases chimériques, fut cependant aussi puissante. Grâce à elle, pendant la longue nuit du Moyen Age, des peuples demi-barbares acquirent ces freins sociaux et cette âme nationale sans lesquels il n’est pas de civilisation.

Le pouvoir possédé par l’Église prouve encore que la puissance de certaines illusions est assez grande pour créer, au moins momentanément, des sentiments aussi contraires à l’intérêt de l’individu qu’à celui des sociétés, tels la vie monastique, le désir du martyr, les croisades, les guerres de religion, etc.

L’application aux idées démocratiques et socialistes des considérations précédentes, montre qu’il importe assez peu que ces idées n’aient aucune base défendable. Elles impressionnent les âmes, cela suffit. Leurs conséquences peuvent devenir très funestes, mais nous n’y pouvons rien.

Les apôtres des nouvelles doctrines ont bien tort en vérité de se donner tant de mal pour trouver un fondement rationnel à leurs aspirations. Ils convaincront toujours beaucoup plus en se bornant à des affirmations et en faisant germer des espérances. Leur vraie force réside dans la mentalité religieuse inhérente au cœur de l’homme et qui, dans la suite des âges, n’a fait que changer d’objet.

Nous examinerons donc au point de vue philosophique seulement diverses conséquences de l’évolution démocratique dont nous voyons s’accélérer le cours. Nous disions à propos de l’Église au Moyen-Age qu’elle eut le pouvoir d’agir profondément sur la mentalité des hommes. En constatant certains résultats des doctrines démocratiques, nous allons voir que la puissance actuelle de ces dernières n’est pas moindre.

§ 2.--L’esprit jacobin et la mentalité créée par les croyances démocratiques.

Les générations modernes n’ont pas hérité seulement des principes révolutionnaires, mais aussi de la mentalité spéciale qui les fit triompher.

Décrivant cette mentalité, lorsque nous avons étudié l’esprit jacobin, nous avons vu qu’elle prétend toujours imposer par la force des illusions considérées comme des vérités. L’esprit jacobin a fini par devenir si général en France et dans les pays latins, qu’il a gagné tous les partis politiques, y compris les plus conservateurs. La bourgeoisie en est très imprégnée et le peuple davantage encore.

Cette extension de l’esprit jacobin a eu pour résultat que les conceptions politiques, les institutions et les lois tendent toujours à s’imposer par la violence. C’est ainsi que le syndicalisme, pacifique et méthodique dans d’autres pays, a aussitôt pris dans le nôtre des allures intransigeantes et anarchiques, se traduisant sous forme d’émeutes, de sabotages et d’incendies.

Non réprimé par des gouvernements craintifs, l’esprit jacobin produit de funestes ravages dans les cerveaux de capacité médiocre. Au récent congrès des cheminots, le tiers des délégués vota pour l’approbation du sabotage et un des secrétaires du congrès commença son discours en disant: «Je me permets d’envoyer à tous les saboteurs mon salut fraternel et toute mon admiration».

Cette mentalité générale engendre une anarchie croissante. Si la France ne se trouve pas en état de révolution permanente, c’est, je l’ai déjà fait remarquer plus haut, que tous les partis la divisant se font à peu près équilibre. Ils sont animés d’une haine mortelle les uns à l’égard des autres, mais aucun d’eux n’est assez fort pour asservir ses rivaux.

L’intolérance jacobine se répand tellement que les gouvernants eux-mêmes emploient sans scrupules les procédés les plus révolutionnaires à l’égard de leurs ennemis, persécutant avec violence, jusqu’à les dépouiller de leurs biens, les partis leur faisant la moindre opposition. Nos gouvernants se conduisent aujourd’hui comme les anciens conquérants. Le vaincu n’a rien à espérer du vainqueur.

Loin d’être spéciale aux classes populaires, l’intolérance s’observe donc également dans les classes dirigeantes. Michelet avait remarqué depuis longtemps que les violences des lettrés sont parfois plus intenses que celles du peuple. Sans doute ils ne brisent pas les réverbères, mais sont facilement disposés à faire casser les têtes. Les pires violences de la Révolution furent commises par des bourgeois lettrés, professeurs, avocats, etc., possesseurs de cette instruction classique que l’on suppose adoucir les mœurs.

Elle ne les a pas plus adoucies aujourd’hui qu’à cette époque. On s’en rend compte en parcourant ces journaux avancés dont les rédacteurs se recrutent surtout parmi des professeurs de l’Université.

Leurs livres sont aussi violents que leurs articles et l’on se demande vraiment comment peuvent se former, chez ces favorisés du sort, de telles provisions de haine.

On les croirait difficilement s’ils assuraient qu’un intense besoin d’altruisme les dévore. On admettra plus aisément, qu’à côté d’une mentalité religieuse étroite, l’espoir d’être remarqués par les puissants du jour, ou de se créer une popularité productive, sont les seules explications possibles des violences affichées dans leurs écrits de propagande.

J’ai déjà cité, dans un de mes précédents ouvrages, les passages du livre d’un professeur au Collège de France, où l’auteur excite le peuple à s’emparer des richesses de la bourgeoisie qu’il invective furieusement et suis arrivé à la conclusion, qu’une révolution nouvelle recruterait facilement chez les auteurs de ces élucubrations, les Marat, les Robespierre et les Carrier dont elle aurait besoin.

La religion jacobine--surtout sous sa forme socialiste--a sur les esprits de faible envergure toute la puissance des anciens dieux. Aveuglés par leur foi ils croient avoir la raison pour guide et sont dirigés uniquement par leurs passions et leurs rêves.

L’évolution des idées démocratiques a donc entraîné, en dehors des actions politiques déjà marquées, des conséquences considérables sur la mentalité des hommes modernes.

Si les anciens dogmes religieux ont épuisé depuis longtemps leur contenu, les théories démocratiques sont loin d’avoir épuisé le leur et nous en voyons chaque jour s’étendre la floraison. Une des principales a été la haine générale des supériorités.

Cette haine de ce qui dépasse le niveau moyen, par la situation sociale, la fortune ou l’intelligence est générale aujourd’hui dans toutes les classes, de l’ouvrier aux couches les plus élevées de la bourgeoisie. Elle a pour résultats: l’envie, le dénigrement, le besoin d’attaquer, de railler, de persécuter, de prêter à toute action des bas motifs, de se refuser à croire à la probité, au désintéressement, à l’intelligence.

Les conversations, aussi bien dans le peuple que chez les hommes instruits, sont empreintes de ce besoin d’avilir et d’abaisser. Les plus grands morts eux-mêmes n’échappent pas à ce sentiment. Jamais on n’écrivit autant de livres pour déprécier le mérite d’hommes célèbres, considérés jadis comme le plus précieux patrimoine d’un pays.

L’envie et la haine semblent avoir été de tout temps inséparables des théories démocratiques, mais l’extension de ces sentiments n’avait jamais été aussi grande qu’aujourd’hui. Elle frappe tous les observateurs.

«Il y a un bas instinct démagogique, écrit M. Bourdeau, sans aucune aspiration morale, qui rêve de rabaisser l’humanité au plus bas niveau et pour lequel toute supériorité, même de culture, est une offense à la société... c’est ce sentiment d’ignoble égalité qui animait les bourreaux jacobins lorsqu’ils faisaient tomber les têtes d’un Lavoisier et d’un Chénier.»

Cette haine des supériorités, élément le plus sûr des progrès actuels du socialisme, n’est pas la seule caractéristique de l’esprit nouveau créé par les idées démocratiques.

D’autres conséquences, quoique indirectes, ne sont pas moins profondes. Tels par exemple les progrès de l’étatisme, la diminution de l’influence et du pouvoir de la bourgeoisie, l’action grandissante des financiers, la lutte des classes, l’évanouissement des vieilles contraintes sociales et l’abaissement de la moralité.

Tous ces effets se manifestent par une insubordination et une anarchie générales. Le fils se révolte contre son père, l’employé contre son patron, le soldat contre ses officiers. Le mécontentement, la haine et l’envie règnent aujourd’hui partout.

Un mouvement social qui continue, est forcément comme en mécanique un mouvement qui s’accélère. Nous verrons donc grandir encore les résultats de cette mentalité. Ils se traduisent de temps en temps par des incidents dont la gravité augmente tous les jours: grève des cheminots, grève des postiers, explosions de cuirassés et bien d’autres encore. A propos de la destruction de la _Liberté_ qui coûta plus de cinquante millions et fit périr en une minute deux cents personnes, un ancien ministre de la Marine, M. de Lanessan, s’exprimait de la façon suivante:

«Le mal qui ronge notre flotte est le même qui dévore notre armée, nos administrations publiques, nos services publics, notre parlementarisme et notre régime gouvernemental, notre société tout entière. Ce mal, c’est l’anarchie, c’est-à-dire un tel désordre des esprits et des choses que rien ne se fait comme la raison voudrait que ce fût fait et que nul homme ne se comporte comme son devoir professionnel ou moral exigerait qu’il se comportât.»

Et au sujet de la même catastrophe de la _Liberté_, survenue après celle de l’_Iéna_, M. Félix Roussel, dans un discours prononcé comme président du Conseil municipal de Paris, disait:

«Les causes du mal ne sont pas spéciales à notre marine. Ce mal est plus général et porte un triple nom: l’irresponsabilité, l’indiscipline et l’anarchie.»

Ces citations, constatant des faits que personne n’ignore, montrent les plus solides défenseurs du régime républicain reconnaissant eux-mêmes les progrès de notre désorganisation sociale[12]. Chacun la voit, tout en ayant conscience de son impuissance à rien y changer. Ils résultent en effet d’influences mentales dont le pouvoir est supérieur à celui de nos volontés.

[12] Ce désordre est le même dans toutes les administrations. On en trouvera des exemples intéressants dans un rapport de M. Dausset au Conseil municipal:

«Le service de la voie publique, dit-il, qui devrait être avant tout un service d’exécution rapide, est au contraire le prototype de l’administration routinière, paperassière et bureaucratique, possédant les hommes et l’argent et gaspillant les hommes et l’argent dans des besognes souvent inutiles, faute d’ordre, d’initiative et de méthode, et, pour tout dire d’un mot, d’organisation.»

Parlant ensuite des directeurs de service qui opèrent chacun à sa guise et suivent leur fantaisie, il ajoute:

«Ces grands chefs s’ignorent complètement; ils préparent leurs projets et les exécutent sans connaître ceux du voisin; il n’y a personne au-dessus d’eux pour grouper les travaux et les coordonner.» Et c’est pourquoi une même rue est éventrée, réparée, puis éventrée de nouveau à quelques jours d’intervalle parce que les services des eaux, du gaz, des égouts, de l’électricité, qui se jalousent, ne cherchent jamais à se mettre d’accord. Cette anarchie et cette indiscipline coûtent naturellement des sommes énormes, et une industrie privée qui opérerait de la même façon arriverait vite à la faillite.

§ 3.--Le suffrage universel et ses élus.

Parmi les dogmes de la démocratie, le plus fondamental peut-être, celui qui séduit particulièrement, est le suffrage universel. Il donne aux masses la notion d’égalité, puisqu’au moins pendant un instant, riches et pauvres, savants et ignorants sont égaux devant l’urne électorale. Le ministre y coudoie le dernier de ses serviteurs, et durant cette brève minute, la puissance de l’un est identique à celle de l’autre.

Tous les gouvernements, y compris ceux de la Révolution, ont redouté le suffrage universel. De prime abord, en effet, il soulève bien des objections. L’idée que la multitude puisse choisir utilement les hommes capables de gouverner, que des individus de moralité médiocre, de connaissances faibles, d’esprit borné, possèdent, par le fait seul de leur nombre, une aptitude sûre à juger les candidats proposés à leur choix, semble assez choquante.

Au point de vue rationnel, le suffrage du nombre sera un peu justifié en disant avec Pascal: «La pluralité est la meilleure voie, parce qu’elle est visible et qu’elle a la force pour se faire obéir; cependant c’est l’avis des moins habiles...»

Le suffrage universel ne pouvant être remplacé, dans les temps modernes, par aucune autre institution, il faut bien l’accepter et tacher de s’y adapter. Inutile par conséquent de protester contre lui et répéter, après la reine Marie-Caroline à l’époque de sa lutte contre Napoléon: «Rien de plus affreux que de gouverner les hommes dans ce siècle éclairé où chaque cordonnier raisonne et déraisonne sur le gouvernement!»

A vrai dire, les objections ne sont pas toujours aussi fortes qu’elles le paraissent. Les lois de la psychologie des foules étant admises, il reste fort douteux que le suffrage restreint donnerait un choix d’hommes bien supérieur à celui obtenu par le suffrage universel.

Ces mêmes lois psychologiques montrent aussi que le suffrage dit universel est en réalité une pure fiction. La foule, sauf dans des cas bien rares, n’a d’autre opinion que celle de ses meneurs. Le suffrage universel représente donc en réalité le plus restreint des suffrages.

Là justement réside sois vrai danger. Le suffrage universel se montre dangereux surtout par les meneurs qui en sont maîtres, créatures de petits comités locaux, analogues aux clubs de la Révolution. Le meneur briguant un mandat est choisi par eux.

Une fois nommé, il exerce un pouvoir local absolu, à la condition de satisfaire les intérêts de ses comités. Devant cette nécessité, l’intérêt général du pays disparaît à peu près totalement aux yeux de l’élu.

Naturellement, les comités ayant besoin de serviteurs dociles, ne choisissent pas pour cette besogne des individus doués d’une intelligence élevée, ni surtout d’une moralité très haute. Il leur faut des hommes sans caractère, sans situation sociale, et toujours dociles.

Par suite de ces nécessités, la servilité de l’élu à l’égard des petits groupes qui le patronnent et sans lesquels il ne serait rien, est complète. Il dira et votera tout ce qu’exigeront ses comités. Son idéal politique peut se condenser dans cette brève formule: obéir pour durer.

Exceptionnellement et seulement lorsqu’elles possèdent par leur nom, leur situation ou leur fortune un grand prestige, des personnalités supérieures arrivent à s’imposer aux votes populaires en surmontant la tyrannie des minorités audacieuses constituant les petits comités locaux.

Les pays démocratiques comme le nôtre ne sont donc gouvernés qu’en apparence par le suffrage universel. Pour cette raison se votent tant de lois n’intéressant le peuple en aucune façon, et que jamais il n’a réclamées. Tels le rachat des lignes de l’Ouest, les lois sur les congrégations, etc. Ces absurdes manifestations traduisirent simplement les exigences de petits comités locaux fanatiques, imposées aux députés choisis par eux.

On se rend compte de l’influence de ces comités en voyant des députés modérés obligés de patronner des anarchistes saboteurs d’arsenaux, de s’allier avec des antimilitaristes, en un mot d’obéir aux pires exigences pour assurer leur réélection. Les volontés des plus bas éléments de la démocratie ont ainsi créé chez les élus, une moralité et des mœurs qu’il serait difficile de ne pas juger très basses. Le politicien est l’homme des places publiques, et comme le dit Nietzsche:

«Où commence la place publique, commence aussi le bruit des grands comédiens, et le bourdonnement des mouches venimeuses... Le comédien croit toujours à ce qui lui fait obtenir ses meilleurs effets, ce qui pousse les gens à croire à lui-même. Demain il aura une foi nouvelle, et après demain une foi plus nouvelle encore... Tout ce qui est grand, se passe loin de la place publique et de la gloire.»

§ 4.--Le besoin de réformes.

Le besoin de réformes imposées brusquement à coups de décrets, est une des conceptions les plus funestes de l’esprit jacobin, un des redoutables legs de la Révolution. Il figure parmi les facteurs principaux de tous nos bouleversements depuis un siècle.

Une des raisons psychologiques de cette soif incessante de réformes tient à la difficulté de déterminer les motifs réels des maux dont on se plaint. Le besoin d’explication crée des causes fictives fort simples. Simples aussi alors apparaissent les remèdes.

Depuis quarante ans nous n’avons pas cessé de faire des réformes, dont chacune est une petite révolution. Malgré elles, ou plutôt à cause d’elles, nous sommes un des peuples de l’Europe ayant le moins évolué.

On juge de la lenteur réelle de notre évolution, en comparant l’un à l’autre chez diverses nations, les principaux éléments de la vie sociale commerce, industrie, etc. Les progrès de divers peuples, les Allemands notamment, apparaissent alors immenses, tandis que les nôtres sont restés fort lents.

Notre organisation administrative, industrielle et commerciale, a considérablement vieilli et ne se montre plus à la hauteur des besoins nouveaux. Notre industrie est peu prospère, notre marine marchande périclite. Même dans nos propres colonies nous ne pouvons soutenir la concurrence avec l’étranger, malgré des subventions pécuniaires énormes accordées par l’État. M. Cruppi, ancien ministre du Commerce, a insisté sur ce triste effondrement dans un livre récent. Suivant l’erreur générale, il croit facile de remédier à ces infériorités avec de nouveaux règlements.

Tous les politiciens partagent la même opinion et c’est pourquoi nous progressons si peu. Chaque parti est persuadé qu’avec des réformes, on peut remédier à tous les maux. Cette conviction les conduit à des luttes qui font de la France un des pays les plus divisés de l’univers et les plus en proie à l’anarchie.

Personne n’y comprend encore que les individus et leurs méthodes, et non les règlements, déterminent la valeur d’un peuple. Les réformes efficaces ne sont pas les réformes révolutionnaires mais les petites améliorations de chaque jour accumulées par le temps. Les grands changements sociaux se font, comme les transformations géologiques, grâce à l’addition journalière de minimes causes. L’histoire économique de l’Allemagne depuis quarante ans, prouve d’une façon frappante la justesse de cette loi.

Bien des événements importants paraissant dépendre un peu du hasard, les batailles par exemple, sont eux-mêmes soumis à cette loi de l’accumulation des petites causes. Sans doute la lutte décisive est quelquefois terminée en moins d’un jour, mais il fallut de minutieux efforts lentement accumulés pour préparer le succès. Nous en avons fait la dure expérience en 1870 et les Russes la firent de leur côté plus tard. Une demi-heure à peine fut nécessaire à l’amiral Togo pour anéantir la flotte russe à la bataille de Tsoushima, qui décida définitivement du sort du Japon, mais des milliers de petites influences lointaines déterminèrent ce succès. Des causes non moins nombreuses engendrèrent la défaite des Russes: une bureaucratie aussi compliquée que la nôtre et aussi irresponsable, un matériel lamentable, bien que payé au poids de l’or, un régime de pots-de-vin à tous les degrés de la hiérarchie et l’indifférence générale pour l’intérêt du pays.

Malheureusement les progrès de détail, qui font par leur total la grandeur d’une nation, étant peu visibles, ne produisent aucune impression sur le public, et ne peuvent servir les intérêts électoraux des politiciens. Ces derniers s’en désintéressent donc complètement et laissent s’accumuler, dans les pays soumis à leurs influences, les petites désorganisations successives dont se composent les grandes décadences.

§ 5.--Les distinctions sociales dans les démocraties et les idées démocratiques dans divers pays.

A l’époque où les hommes étaient divisés en castes, et différenciés surtout par la naissance, les distinctions sociales se trouvaient généralement acceptées comme conséquences d’une loi naturelle inéluctable.

Dès que les anciennes divisions sociales furent détruites, les distinctions de classes apparurent artificielles et cessèrent pour cette raison d’être tolérées.

Le besoin d’égalité étant théorique, on a vu se développer très vite chez les peuples démocratiques, la création d’inégalités artificielles permettant à leurs possesseurs de se constituer une suprématie bien visible. A aucune époque, la soif de titres et de décorations ne fut aussi répandue qu’aujourd’hui.

Dans les pays réellement démocratiques, comme les États-Unis, titres et décorations n’exercent pas grand prestige et la fortune seule y crée les distinctions. C’est assez exceptionnellement qu’on y voit des jeunes filles millionnaires s’allier aux anciens noms de l’aristocratie européenne. Elles emploient instinctivement alors, le seul moyen permettant à une race trop jeune d’acquérir le passé nécessaire pour stabiliser son armature morale.

Mais d’une façon générale, l’aristocratie que nous voyons naître en Amérique ne s’est pas du tout fondée sur les titres et les décorations. Purement financière, elle ne provoque pas beaucoup de jalousie parce que chacun espère réussir à en faire partie un jour.

Lorsque dans son livre sur la démocratie en Amérique, Tocqueville signalait l’aspiration générale vers l’égalité, il ignorait que l’égalité prévue aboutirait à une classification des hommes, fondée exclusivement sur le nombre de dollars possédé par eux. Nulle autre n’existe aux États-Unis, et il en sera sans doute un jour de même en Europe.

Actuellement, rien ne permet de considérer la France comme un pays démocratique, autrement que dans les mots et ici apparaît la nécessité de rechercher, ainsi que nous le disions plus haut, les idées diverses qu’abrite, suivant les pays, le mot démocratie.

De nations vraiment démocratiques on ne peut guère citer que l’Angleterre et l’Amérique. La démocratie s’y présente sous des formes différentes mais on y observe les mêmes principes, notamment une parfaite tolérance pour toutes les opinions. Les persécutions religieuses y sont inconnues. Les supériorités réelles se manifestent facilement dans les diverses professions, chacun pouvant y accéder à tout âge, dès qu’il possède les capacités nécessaires. Aucune barrière ne vient limiter l’essor individuel.

Dans de tels pays les hommes se croient égaux parce que tous ont la notion qu’ils sont libres d’atteindre les mêmes sommets. L’ouvrier sait pouvoir devenir contre-maître, puis ingénieur. Obligé de commencer par les échelons inférieurs, au lieu de débuter comme en France par les échelons supérieurs, l’ingénieur ne se suppose pas d’une autre essence que le reste des hommes. Il en est de même dans toutes les professions. C’est pourquoi les haines de classes, si intenses chez nous, sont peu développées en Angleterre et en Amérique.

En France, la démocratie ne se pratique guère que dans les discours. Un système de concours et d’examens qu’il faut subir pendant la jeunesse, ferme rigoureusement l’entrée des carrières et crée des classes ennemies séparées.

Les démocraties latines sont donc restées purement théoriques. L’absolutisme étatiste y a remplacé l’absolutisme monarchique mais ne se montre pas moins dur. L’aristocratie de la fortune s’est substituée à celle de la naissance et ses privilèges ne sont pas moindres.

Monarchie et démocratie diffèrent beaucoup plus d’ailleurs dans la forme que dans le fond. C’est seulement la variable mentalité des hommes qui différencie leurs effets. Toutes les discussions sur les divers régimes sont sans intérêt car ils ne détiennent en eux-mêmes aucune vertu spéciale. Leur valeur dépendra toujours de celle des hommes gouvernés. Un peuple réalise un grand progrès quand il découvre que la somme des efforts personnels de chacun, et non les gouvernements, détermine le rang d’une nation dans le monde.