CHAPITRE III
LES FORMES NOUVELLES DES CROYANCES DÉMOCRATIQUES
§ 1.--Les luttes entre le capital et le travail.
Pendant que nos législateurs réforment et légifèrent au hasard, l’évolution naturelle du monde poursuit lentement son cours. Des intérêts nouveaux surgissent, les concurrences économiques entre peuples grandissent, les classes ouvrières s’agitent et l’on voit naître de toutes parts des problèmes redoutables que les harangues des politiciens ne sauraient résoudre.
Parmi ces nouveaux problèmes, un des plus compliqués sera celui des conflits ouvriers, résultant de la lutte entre le capital et le travail. Même dans les pays traditionnels comme l’Angleterre, elle devient violente. Les ouvriers cessent de respecter les contrats collectifs, qui constituaient autrefois leurs chartes, les grèves sont déclarées pour des motifs insignifiants, le chômage et le paupérisme atteignent des chiffres inquiétants.
En Amérique, ces grèves avaient même fini par entraver toutes les industries, mais l’excès du mal a créé le remède. Depuis dix ans environ, les chefs d’industrie ont organisé de grandes fédérations patronales devenues assez puissantes pour imposer aux ouvriers des procédures d’arbitrage.
Le problème ouvrier se complique en France de l’intervention de nombreux travailleurs étrangers rendue nécessaire par la stagnation de notre population[13]. Une pareille stagnation aura également pour conséquences de rendre difficile la lutte avec des rivaux dont le sol ne pourra bientôt plus nourrir les habitants et qui, suivant une des plus vieilles lois de l’histoire, envahiront nécessairement les pays moins peuplés.
[13] Population des grandes puissances:
1789 1906 Russie 28 millions. 129 millions. Allemagne 28 -- 57 -- Autriche 18 -- 44 -- Angleterre 12 -- 40 -- France 26 -- 39 --
Ces conflits entre ouvriers et patrons d’un même pays seront rendus plus âpres encore par la lutte économique, grandissante entre les Asiatiques à besoins très faibles, pouvant par conséquent produire des objets manufacturés à prix fort bas, et les Européens à besoins très forts. J’en signalai l’importance il y a plus de vingt-cinq ans. Le général Hamilton, ancien attaché militaire à l’armée japonaise, et qui avait fort bien prévu avant le début des hostilités la victoire des Japonais, écrit dans un travail reproduit par le général Langlois, ce qui suit:
«Le Chinois, tel que je l’ai vu en Mandchourie, est capable de détruire le type actuel du travailleur de race blanche. Il le chassera de la surface de la terre. Les socialistes, prêchant l’égalité devant le travail, sont loin de penser à quel résultat pratique les mèneraient leurs théories. La destinée de la race blanche est-elle donc de disparaître à la longue? A mon humble avis, cette destinée dépend d’une seule chose: Aurons-nous, oui ou non, le bon sens de fermer l’oreille aux discours qui présentent la guerre et la préparation à la guerre comme un mal inutile?
J’estime que les ouvriers doivent choisir. Étant donnée la constitution actuelle du monde, il faut qu’ils cultivent chez leurs enfants l’idéal militaire et qu’ils acceptent de bon cœur les épreuves et les charges qu’entraîne le militarisme ou qu’ils entament une lutte cruelle pour la vie contre une main-d’œuvre rivale dont le succès ne fait aucun doute. Pour refuser aux Asiatiques le droit d’émigrer, d’abaisser les salaires par la concurrence et de vivre parmi nous, nous ne disposons que d’un moyen, qui est l’épée. Si les Américains et les Européens oublient que leur situation privilégiée ne tient qu’à la force de leurs armes, l’Asie aura bientôt pris sa revanche.»
On sait qu’en Amérique, les invasions chinoise et japonaise sont devenues, par suite de la concurrence faite aux ouvriers de race blanche, une calamité nationale. En Europe, l’invasion commence, mais n’a pas encore pris une grande extension. Cependant les émigrés chinois forment déjà d’importantes colonies dans certaines villes: Londres, Cardiff, Liverpool, etc. Ils y ont provoqué plusieurs émeutes, parce que travaillant à vil prix, leur apparition fait aussitôt baisser les salaires.
Mais ces problèmes appartiennent à l’avenir, et ceux du présent sont assez inquiétants pour qu’il soit inutile maintenant de se préoccuper des autres.
§ 2.--L’évolution de la classe ouvrière et le mouvement syndicaliste.
Le plus important des problèmes démocratiques actuels résultera peut-être de l’évolution récente de la classe ouvrière, engendrée par le mouvement syndicaliste.
L’agrégat d’intérêts similaires constituant le syndicalisme, a pris rapidement un développement tellement immense dans tous les pays, qu’on peut le dire mondial. Certaines corporations possèdent des budgets comparables à ceux de petits États. On a cité des ligues allemandes ayant encaissé 81 millions de cotisations.
L’extension de ce mouvement ouvrier dans tous les pays montre qu’il n’est pas comme le socialisme, un rêve d’utopistes, mais la conséquence de nécessités économiques. Par son but, ses moyens d’action, ses tendances, le syndicalisme ne présente d’ailleurs aucune espèce de parenté avec le socialisme. L’ayant suffisamment expliqué dans ma _Psychologie politique_, il suffira de rappeler en quelques mots la différence des deux doctrines.
Le socialisme veut s’emparer de toutes les industries et les faire gérer par l’État qui en répartirait également les produits entre les citoyens. Le syndicalisme prétend, au contraire, éliminer entièrement l’intervention de l’État et diviser la société en petits groupes professionnels se gouvernant eux-mêmes.
Bien que méprisés des syndicalistes et violemment combattus par eux, les socialistes s’appliquent à dissimuler ce conflit, mais il est vite devenu trop visible pour rester inaperçu. L’influence politique, encore possédée par ces derniers, leur échappera bientôt.
Si le syndicalisme grandit partout aux dépens du socialisme, c’est, je le répète, que ce mouvement corporatif, quoique renouvelé du passé, synthétise certains besoins nés de la spécialisation de l’industrie moderne.
Nous le voyons en effet se manifester dans les milieux les plus divers. Un France, son succès n’a pas encore été aussi grand qu’ailleurs. Ayant pris la forme révolutionnaire rappelée plus haut, il est tombé, au moins provisoirement, dans la main d’anarchistes se souciant aussi peu du syndicalisme que d’une organisation quelconque et utilisant simplement la nouvelle doctrine pour tâcher de détruire la société actuelle. Socialistes, syndicalistes et anarchistes, quoique dirigés par des conceptions entièrement différentes, collaborent ainsi au même but final: la suppression violente des classes dirigeantes et le pillage de leurs richesses.
Les doctrines syndicalistes ne dérivent en aucune façon des principes de la Révolution. Sur plusieurs points ils leur sont même entièrement contraires. Le syndicalisme représente, en effet, un retour à certaines formes d’organisation collective voisines des corporations proscrites par la Révolution. Il constitue aussi une de ces fédérations condamnées par elle. Il repousse enfin entièrement la centralisation étatiste qu’elle avait établie.
Des principes démocratiques: liberté, égalité, fraternité, le syndicalisme n’a nul souci. Les syndicats exigent de leurs membres une discipline absolue, éliminant toute liberté.
N’étant pas encore assez forts pour se tyranniser réciproquement, les syndicats professent les uns à l’égard des autres des sentiments qu’on peut à la rigueur qualifier de fraternité. Mais le jour où ils seront suffisamment puissants, leurs intérêts contraires entreront nécessairement en lutte, comme pendant la période syndicaliste des anciennes républiques italiennes: Florence et Sienne par exemple. La fraternité de l’heure présente sera vite oubliée, et l’égalité remplacée par le despotisme des syndicats devenus prépondérants.
Un tel avenir semble prochain. Le nouveau pouvoir grandit très vite et trouve devant lui des gouvernements désarmés ne se défendant que par la soumission à toutes ses exigences. Moyen détestable, bon tout au plus pour la minute présente, et qui charge lourdement l’avenir.
Ce fut pourtant à cette pauvre ressource qu’eut recours récemment le gouvernement anglais dans sa lutte contre le syndicat des mineurs qui menaçait de suspendre la vie industrielle de l’Angleterre. Le syndicat exigeait pour ses adhérents un salaire minimum sans qu’ils dussent s’engager à fournir un minimum de travail.
Bien qu’une telle exigence fût inadmissible, le gouvernement accepta de proposer au Parlement une loi pour la sanctionner. On méditera utilement les graves paroles prononcées à ce sujet par M. Balfour devant la Chambre des Communes:
«Le pays n’a jamais eu, dans son histoire si longue et si mouvementée, à faire face à un danger de cette nature et de cette importance.
Le spectacle nous est donné, étrange et sinistre, d’une simple organisation menaçant de paralyser, paralysant dans une large mesure, le commerce et les manufactures d’une communauté qui vit du commerce et des manufactures.
Le pouvoir que possèdent les mineurs est dans l’état actuel de la loi presque sans bornes. Ayons-nous jamais rien connu de pareil? Vit-on jamais baron féodal exerçant semblable tyrannie? Y a-t-il jamais eu trust américain se servant des droits qu’il tient de la loi avec un pareil mépris de l’intérêt général? Le point de perfection même auquel nous avons porté nos lois, notre organisation sociale, les rapports mutuels des différentes industries et professions, nous exposent, plus que nos prédécesseurs des âges plus rudes, au grave péril qui menace en ce moment la société... Nous assistons à l’heure actuelle à la première manifestation de puissance d’éléments qui, si on n’y prend garde, submergeront la société tout entière... L’attitude du gouvernement en cédant aux injonctions des mineurs donne quelque apparence de réalité à la victoire de ceux qui se dressent contre la société.»
§ 3.--Pourquoi certains gouvernements démocratiques modernes se transforment progressivement en gouvernements de castes administratives.
L’anarchie et les luttes sociales issues des idées démocratiques conduisent aujourd’hui certains gouvernements à une évolution imprévue qui finira par ne plus leur laisser qu’un pouvoir nominal. Cette évolution, dont nous allons indiquer sommairement les effets, s’est faite spontanément, sous l’influence de ces nécessités impérieuses qui demeurent les grandes régulatrices des choses.
Les élus du suffrage universel forment aujourd’hui le gouvernement des pays démocratiques. Ils votent les lois, nomment et renversent les ministres choisis dans leur sein et provisoirement chargés du pouvoir exécutif. Ces ministres changent naturellement fort souvent, puisqu’un vote suffit pour les remplacer. Ceux qui leur succèdent, appartenant à un parti différent, gouvernent d’après d’autres principes que leurs prédécesseurs.
Il semblerait au premier abord qu’un pays tiraillé entre des influences si diverses ne puisse avoir ni stabilité, ni continuité. Cependant, malgré toutes ces conditions d’instabilité, un gouvernement démocratique comme le nôtre fonctionne avec assez de régularité. Comment expliquer un tel phénomène?
Son interprétation, très simple, résulte de ce fait que les ministres qui ont l’air de gouverner gouvernent, en réalité, fort peu. Très limité et très circonscrit, leur pouvoir ne s’exerce guère que dans des discours peu écoutés et dans quelques mesures désorganisatrices.
Mais derrière cette autorité superficielle de ministres, sans force et sans durée, jouets de toutes les exigences des politiciens, fonctionne dans l’ombre un pouvoir anonyme dont la puissance ne fait que grandir: celui des administrations. Possédant des traditions, une hiérarchie et de la continuité, elles ont une force contre laquelle les ministres se reconnaissent vite incapables de lutter[14]. La responsabilité est tellement divisée dans la machine administrative, qu’un ministre ne peut jamais trouver devant lui de personnalités importantes. Contre ses volontés momentanées se dresse un réseau de règlements, de coutumes et d’arrêts qu’on lui objecte aussitôt et qu’il connaît trop mal pour oser les enfreindre.
[14] L’impuissance des ministres dans leurs ministères a été très bien marquée par l’un d’eux, M. Cruppi, dans un livre récent. Les plus énergiques volontés du ministre étant immédiatement paralysées par ses bureaux, il renonce promptement à lutter contre eux.
Cette diminution de l’autorité des gouvernements démocratiques ne peut que progresser. Une des lois les plus constantes de l’histoire et sur laquelle je suis revenu déjà, est qu’aussitôt qu’une classe quelconque noblesse, clergé, armée ou peuple, devient prépondérante, elle tend rapidement à asservir les autres. Telles les armées romaines qui finirent par nommer et renverser les empereurs, tel le clergé contre lequel les rois eurent jadis tant de peine à lutter, tels les États Généraux qui au moment de la Révolution absorbèrent bientôt tous les pouvoirs et remplacèrent la monarchie.
La caste des fonctionnaires est destinée à fournir une nouvelle preuve de l’exactitude de cette loi. Devenue prépondérante, elle commence déjà à parler très haut, menace et en arrive aux grèves, comme celle des postiers, suivie bientôt de celle des employés des chemins de fer du gouvernement. Le pouvoir administratif forme ainsi un petit État dans le grand État, et si son évolution actuelle continue il constituera bientôt le seul pouvoir réel. En régime socialiste, il n’y en aurait pas d’autres. Toutes nos révolutions auront eu ainsi pour résultat final de faire descendre les pouvoirs, du trône des rois, dans la caste irresponsable, anonyme et despotique des commis.
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Pressentir l’issue de tous les conflits qui menacent d’assombrir nos destinées est impossible. Il faut rester aussi loin du pessimisme que de l’optimisme, et se dire que la nécessité finit toujours par équilibrer les choses. Le monde poursuit sa marche sans s’occuper de nos discours et tôt ou tard nous parvenons à nous adapter aux variations du milieu qui nous entoure. La difficulté est d’y arriver sans trop de frottements, et surtout de résister aux conceptions chimériques des rêveurs. Toujours impuissants à réorganiser le monde, ils le bouleversèrent plusieurs fois.
Athènes, Rome, Florence, et bien d’autres cités, qui rayonnèrent jadis dans l’histoire, furent victimes de ces théoriciens redoutables. Les résultats de leur influence ont toujours été les mêmes: anarchie, dictature et décadence.
Ce n’est pas aux nombreux Catilina modernes que de telles leçons pourraient servir. Ils ne voient pas encore que les mouvements déchaînés par leurs ambitions menacent de les submerger. Tous ces utopistes ont fait surgir d’irréalisables espérances dans l’âme des foules, excité leurs appétits et sapé les digues, lentement édifiées par les siècles, pour les contenir.
La lutte des aveugles multitudes contre les élites est une des continuités de l’histoire, et le triomphe des souverainetés populaires sans contrepoids, a déjà marqué la fin de plus d’une civilisation. L’élite crée, la plèbe détruit. Dès que faiblit la première, la seconde commence sa pernicieuse action.
Les grandes civilisations n’ont pu prospérer qu’en sachant dominer leurs éléments inférieurs. Ce n’est pas en Grèce seulement, que l’anarchie, la dictature, les invasions et finalement la perte de l’indépendance, devinrent les conséquences du despotisme démocratique. La tyrannie individuelle naquit toujours de la tyrannie collective. Elle termina le premier cycle de la grandeur de Rome. Les Barbares achevèrent le dernier.
CONCLUSIONS
Les principales révolutions qui ont remué l’histoire ont été étudiées dans ce volume. Mais nous nous sommes attaché surtout à la plus importante de toutes, à celle qui bouleversa l’Europe pendant vingt ans et dont les échos retentissent encore.
La Révolution française est une mine inépuisable de documents psychologiques. Aucune période de la vie de l’humanité ne présente pareille série d’expériences accumulées en un temps si court.
A chaque page de ce grand drame, nous avons trouvé de nombreuses applications des principes exposés dans nos divers ouvrages, sur l’âme transitoire des foules et sur l’âme permanente des peuples, sur l’action des croyances, sur le rôle des influences mystiques, affectives et collectives, sur le conflit des diverses formes de logique.
Les assemblées révolutionnaires justifient toutes les lois connues de la psychologie des foules. Impulsives et craintives, elles sont dominées par un petit nombre de meneurs et agissent le plus souvent en sens contraire des volontés individuelles de leurs membres.
Royaliste la Constituante détruit l’ancienne monarchie, humanitaire la Législative laisse s’accomplir les massacres de Septembre, pacifiste elle jette la France dans des guerres redoutables.
Contradictions semblables pendant la Convention. L’immense majorité de ses membres repoussait les violences. Philosophes sentimentaux ils exaltaient l’égalité, la fraternité, la liberté et aboutirent cependant au plus effroyable despotisme.
Mêmes contradictions enfin pendant le Directoire. Très modérées d’abord dans leurs intentions, les assemblées ne vécurent pourtant que de coups d’État sanguinaires sous ce régime. Elles désiraient rétablir la paix religieuse et finirent par envoyer dans les bagnes des milliers de prêtres. Elles voulaient réparer les ruines dont la France était couverte et ne réussirent qu’à en accumuler d’autres.
Il y eut donc toujours opposition complète entre les volontés individuelles des hommes de la période révolutionnaire et les actes des Assemblées dont ils faisaient partie.
C’est qu’en réalité, ils obéissaient à des forces invisibles dont ils n’étaient pas maîtres. Croyant agir au nom de la raison pure, ils subissaient des influences mystiques, affectives et collectives incompréhensibles pour eux et que nous commençons seulement à discerner aujourd’hui.
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L’intelligence a progressé dans le cours des âges et ouvert à l’homme des horizons merveilleux, alors que le caractère, véritable fondement de son âme et sûr moteur de ses activités, n’a guère changé. Bouleversé un instant, il reparaît toujours. La nature humaine doit donc être acceptée telle qu’elle est.
Les fondateurs de la Révolution ne s’y résignèrent pas. Pour la première fois depuis les débuts de l’humanité ils tentèrent de transformer les hommes et les sociétés au nom de la raison.
Jamais entreprise ne fut abordée avec de pareils éléments de succès. Les théoriciens prétendant la réaliser eurent entre les mains une autorité supérieure à celle de tous les despotes.
Et pourtant, malgré ce pouvoir, malgré les succès des armées, malgré des lois draconiennes, malgré des coups d’État répétés, la Révolution ne fit qu’accumuler des ruines et aboutir à une dictature.
Un tel essai n’était pas inutile, puisque les expériences sont nécessaires pour instruire les peuples. Sans la Révolution il eût été difficile de prouver que la raison pure ne permet pas de changer les hommes et par conséquent qu’une société ne se rebâtit jamais à la volonté des législateurs, si absolue soit leur puissance.
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Commencée par la bourgeoisie à son profit, la Révolution devint vite un mouvement populaire et du même coup une lutte de l’instinctif contre le rationnel, une révolte contre toutes les contraintes qui font un civilisé du barbare. C’est en s’appuyant sur le principe de la souveraineté populaire que les réformateurs tentèrent d’imposer leurs doctrines. Guidé par des meneurs, le peuple intervient sans cesse dans les délibérations des Assemblées et commet les plus sanguinaires violences.
L’histoire des multitudes pendant cette période est éminemment instructive. Elle montre l’erreur des politiciens qui attribuent toutes les vertus à l’âme populaire.
Les faits de la Révolution enseignent au contraire qu’un peuple dégagé des contraintes sociales, fondements des civilisations, et abandonné à ses impulsions instinctives, retombe vite dans la sauvagerie ancestrale. Toute révolution populaire qui triomphe est un retour momentané à la barbarie. Si la Commune de 1871 avait duré, elle aurait répété la Terreur. N’ayant pas eu le pouvoir de faire périr beaucoup d’hommes elle dut se borner à incendier les principaux monuments de la capitale.
La Révolution représente le conflit des forces psychologiques, libérées des freins chargés de les contenir. Instincts populaires, croyances jacobines, actions ancestrales, appétits et passions déchaînés, toutes ces influences diverses se livrèrent pendant dix ans de furieuses batailles, qui ensanglantèrent la France et la couvrirent de ruines.
Vu de loin, cet ensemble constitue le bloc de la Révolution. Il n’a rien d’homogène. Sa dissociation est nécessaire pour comprendre ce grand drame et mettre en évidence les impulsions qui ne cessèrent d’agiter l’âme de ses héros. En temps normal, les diverses formes de logiques qui nous mènent: rationnelle, affective, mystique et collective s’équilibrent à peu près. Aux époques de bouleversement, elles entrent en conflit et l’homme cesse d’être lui-même.
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Nous n’avons nullement méconnu dans cet ouvrage l’importance de certaines acquisitions de la Révolution à l’égard du droit des peuples. Mais, avec beaucoup d’historiens, nous avons dû admettre que le gain récolté au prix de tant de ruines eût été obtenu plus tard, sans effort, par la simple marche de la civilisation. Pour un peu de temps gagné, que de désastres matériels accumulés, quelle désagrégation morale dont nous souffrons toujours! Ces brutales sections dans la chaîne de l’histoire ne se réparent que très lentement. Elles ne le sont pas encore.
La jeunesse actuelle semble préférer l’action à la pensée. Dédaignant les stériles dissertations des philosophes, elle trouve dépourvues d’intérêt les spéculations vaines sur des choses dont l’essence reste inconnue.
L’action est certainement recommandable et tous les grands progrès en dérivent, mais elle ne devient utile qu’après avoir été convenablement orientée. Les personnages de la Révolution étaient assurément des hommes d’action, et cependant les illusions qu’ils acceptèrent pour guides les conduisirent aux désastres.
L’action est toujours nuisible quand, dédaignant les réalités, elle prétend changer violemment le cours des choses. On n’expérimente pas sur une société comme sur les machines d’un laboratoire. Nos bouleversements montrent ce que les erreurs sociales peuvent coûter.
Quoique l’expérience de la Révolution ait été catégorique, beaucoup d’esprits, hallucinés par leurs rêves, souhaitent de la recommencer. Le socialisme, synthèse actuelle de cette aspiration, serait une régression vers des formes d’évolution inférieures, parce qu’il paralyserait les plus grands ressorts de notre activité. En substituant à l’initiative et à la responsabilité individuelles l’initiative et la responsabilité collectives, on fait descendre l’homme très bas sur l’échelle des valeurs humaines.
L’heure présente est peu favorable à de telles expériences. Pendant que les rêveurs poursuivent leurs chimères, excitent les appétits et les passions des multitudes, les peuples s’arment tous les jours davantage. Chacun pressent que, dans la concurrence universelle, il n’y aura plus de place pour les nations faibles.
Au centre de l’Europe grandit une puissance militaire formidable, aspirant à dominer le monde afin d’y trouver des débouchés pour ses marchandises et pour une population croissante qu’elle sera bientôt incapable de nourrir.
Si nous continuons à briser notre cohésion par des luttes intestines, des rivalités de partis, de basses persécutions religieuses, des lois entravant le développement industriel, notre rôle dans le monde sera vite terminé. Il faudra céder la place à des peuples solidement agrégés, ayant su s’adapter aux nécessités naturelles au lieu de prétendre remonter leur cours. Sans doute, le présent ne répète pas le passé et les détails de l’histoire sont pleins d’imprévisibles enchaînements, mais dans leurs grandes lignes, les événements semblent conduits par des lois éternelles.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
Pages INTRODUCTION.--LES RÉVISIONS DE L’HISTOIRE 1
PREMIÈRE PARTIE LES ÉLÉMENTS PSYCHOLOGIQUES DES MOUVEMENTS RÉVOLUTIONNAIRES
LIVRE I CARACTÈRES GÉNÉRAUX DES RÉVOLUTIONS