Chapter 3 of 10 · 3960 words · ~20 min read

Part 3

On se reconnaît, on déjeune en causant des choses de France et de jadis, sous un de ces jolis plafonds arabes travaillés en gâteau de miel que les ouvriers d’ici ne savent plus faire; puis on va fumer sur la terrasse, assis à l’ombre, regardant la mer bleue jusqu’à l’horizon et les ricochets du soleil dans l’eau. Tout à coup, notre béatitude est troublée: des gémissements plaintifs, grinçants, monotones, déchirent l’air. Encore l’envers du progrès! C’est la noria perfectionnée installée depuis peu chez un seigneur du voisinage qui moud cruellement, dans l’ennui des après-midi, cette insupportable musique. Combien me semble préférable le vieux système carthaginois dont j’ai pu admirer quelques spécimens sur la route: l’outre énorme, noire, pareille à un redoutable dieu phallique, qui, silencieuse, puise l’eau et la dégorge au lent va-et-vient d’un chameau.

Il paraît que j’ai passé auprès du Cothon sans le remarquer. Ce petit port intérieur est, d’après M. Cambon qui l’a un peu découvert, le seul vestige appréciable à l’œil nu de la Carthage primitive. Je promets et me promets de lui rendre visite au retour.

C’est maintenant une lagune ronde, reluisante et blanche de sel, dans une ceinture de cactus. Tout autour, à l’endroit où sont les cactus, se rangeaient jadis les galères de la République. Au milieu, on voit encore la petite île où étaient les bureaux du capitaine de port Hamilcar. Je me rappelle avec stupeur la description démesurée que Flaubert en donne dans _Salammbô_. Mais les rêves de l’art ne sont pas la réalité; et tant mieux que Flaubert ait vu Carthage avec ses yeux grossissants de taureau de Normandie.

ARRIVÉE A SOUSSE

On frappe: «Qui va là?» La porte s’ouvre; et, par l’entrebâillement, m’apparaît un Maure souriant, noblement enturbané, qui porte la main à son cœur, à sa bouche, et me fait signe qu’il est temps de me lever.

La porte se referme et je suis de nouveau dans l’ombre. Mais cette vision a suffi, et, subitement, me reviennent,--vagues dans leurs contours et colorés pourtant des plus vives couleurs comme certains souvenirs de rêve,--tous les détails de ces vingt dernières heures: notre départ de la Goulette à la nuit; l’avant du paquebot se peuplant d’une pittoresque cohue d’Arabes étendus en travers du pont, la tête sous le burnous, les pieds nus tournés vers les étoiles, et de tribus juives installées par groupes, pour manger et dormir, sur des nattes et des tapis; Sousse, vue du large au soleil levant, dans ses remparts carrés que dentellent de fins créneaux, élégante, farouche et blanche, d’aspect curieusement barbaresque, et se montrant tout à la fois, avec le dessin de son enceinte, de ses maisons et de ses murs, comme les Antioche et les Jérusalem d’une miniature moyen âge, ou comme une boîte à joujoux dont on aurait enlevé le couvercle; mon débarquement sur l’estacade fourmillante de soldats français et d’indigènes, mais où personne ne m’attend; ma flânerie le long du môle; le marché en plein air où l’on vend des poissons blancs, des poissons aiguilles, des castagnores bariolées, des chiens de mer noirs et chagrinés, des thons qu’on débite au couteau par larges tranches rouges, et aussi d’énormes tortues à bec d’aigle pleurant le sang de leurs yeux crevés, sentant la mer qu’elles ne voient pas et ramant dans le sable désespérément avec des mouvements maladroits de phoque; et ces hommes demi-nus dans l’eau qui taquinent le poulpe tapi entre les pierres, pêchent la crevette et récoltent, pour en amorcer leurs nasses, de fraîches algues transparentes, tandis que, près de là, quelques paysans en burnous, gros bonnets de la haute ville ou des villages, tâtent, retournent, grattent de l’ongle et font sonner, à l’aide d’un bâton promené sur la paroi intérieure, de grandes jarres à l’huile, de forme antique, provenant de l’île de Djerba. Puis l’entrée en ville par la porte Marine, dans une épaisse poussière qui sent le musc et parsemée de queues de poissons et d’arêtes; mon arrivée au consulat, où les deux janissaires Mahmoud et Younès m’ont reconnu à l’air de famille et m’ont serré la main avec de graves saluts; les embrassades fraternelles; le déjeuner succinct et la sieste imposée, car, ici, paraît-il, le soleil, pire qu’à Tunis, n’admettrait guère qu’un nouveau débarqué se promenât par les rues entre dix et cinq heures.

--Sortons-nous?

--Un peu de patience, nous avons le temps d’ici à ce soir.

D’ailleurs nos voisins, gens fort aimables qui ont bien voulu m’improviser une installation, viennent, pendant que je m’habillais, de m’envoyer une tasse d’exquis café maure; je leur dois ma première visite.

* * * * *

Ce sont de vieux Français établis à Sousse depuis quatre générations. Me voilà tout de suite leur ami. En rien de temps, je connais l’histoire de la famille. Ils s’appellent d’un nom très provençal, étant venus de la Pène, petit village aux environs de Marseille, pour faire le commerce de l’huile. D’abord, on logeait au _fondouk_, sorte de caravansérail, de vaste auberge sans cuisine où les étrangers se cantonnaient, et c’est là que les enfants et les arrière-petits-enfants naquirent. Plus tard, on put bâtir une maison, s’acheter une campagne. La maison est belle, plutôt française que mauresque, un peu mauresque cependant,--il y a là une délicate nuance,--avec ses murs, blancs de chaux à l’extérieur, à l’intérieur revêtus de faïences, sa citerne au coin de la petite cour dallée, et les arceaux de sa galerie où se dessine un peu, mais si peu! le caractéristique fer à cheval des architectures orientales. «Nous irons un matin jusqu’à notre campagne, du côté de l’oued Laya, sur la route de Kairouan. C’était charmant avant l’insurrection; il y avait un moulin d’huile, des centaines de pieds d’oliviers, des champs qu’on faisait cultiver par les Arabes des villages qui venaient s’installer là, pour la durée du travail, avec leurs tentes. Et le verger! Oh! le verger! des pêchers, des poiriers, du raisin, des grenadiers, des roses,--ici un verger ne va pas sans roses,--et puis des herbages (traduisez légumes), des herbages tant qu’on en voulait, grâce à un puits intarissable qu’une source souterraine alimente. Mais l’insurrection a brûlé, coupé, saccagé tout cela...» A travers les descriptions et les regrets, je devine un idéal de cabanon, un rêve marseillais réalisé en terre d’exil par l’aïeul.

Le fils de la maison, grand garçon souriant et doux, d’un flegme déjà levantin, me raconte à ce propos ses belles peurs d’il y a deux ans, quand les dissidents, par groupes de huit ou de dix, venaient galoper jusque sous les remparts où se promenaient pour toute défense une centaine de soldats tunisiens aussi peu belliqueux que des juifs. Un jour, dans la haute ville, un Marocain fanatique avait poignardé un Maltais en criant la guerre sainte. Ce jour-là on redouta un massacre, on poussa les grands verrous de la porte donnant sur la rue, et les enfants ne sortirent point.

C’est le grand souvenir!

A part cela, ils avaient toujours vécu d’une vie monotone comme celle des vieilles provinces, dans leur cercle de famille patriarcalement resserré.

Le père, qui a pour coiffure, lorsqu’il sort, la chechia rouge, et qui garde chez lui la petite calotte blanche tricotée à jour qu’on porte sous la chechia, me parle des choses antérieures à l’arrivée des Français comme d’un temps vague et lointain. Vous diriez des gens subitement réveillés et un peu endormis encore.

Je me laisserais aisément conquérir aux douceurs de la vie soussaine dans ce grand salon meublé d’un sopha et de fauteuils Empire, dont la majesté surannée contraste assez bizarrement avec les tapis aux vives couleurs, les encoignures en bois découpé et les briques bariolées des murs reluisant sous le demi-jour des étroites fenêtres grillées qui s’ouvrent là-haut près du plafond.

Il y a dans l’air un parfum qui m’est inconnu; et ce parfum d’un pays nouveau me pénètre délicieusement, comme l’âme même des choses.

Quand j’ai fait mine de partir, la petite Hersilie, _la Papouna_, comme l’appelle sa vieille nourrice italienne et sourde, Hersilie qui, seule en un coin, sans rien dire, couvait l’étranger de ses grands yeux noirs, a voulu tout à coup, malgré sa mère, grimper sur mes genoux et mettre un brin de henné à ma boutonnière. Je vois une fleur frêle et grise et je reconnais l’odeur qui, depuis un instant, m’enivrait. C’est avec le henné que les femmes arabes et juives se rougissent les ongles; l’eau, en effet, est toute rouge dans le verre où trempe la fleur.

L’HEURE DES TERRASSES

SOIRÉE A LA MARINE

Cinq heures! Quelques Européens, quelques officiers, commencent à se répandre dans les rues. Ces derniers descendent du camp où la sieste a dû être tiède sous la tente; mais le bain de mer accoutumé en paraîtra d’autant plus délicieux, là-bas, derrière le vieux môle. A côté des bains, il y a un café dressé sur pilotis. Si le bateau de Malte est arrivé avec sa provision de neige, ou si la machine à glace établie par un israélite industrieux ne s’est pas une fois de plus détraquée, on pourra boire frais en regardant les flots qu’un dernier rayon éclabousse d’or et que fouette une brise légère.

C’est le plaisir de tous les soirs, lorsqu’on attend l’heure d’avant-dîner, l’heure charmante des terrasses.

Ce matin,--car les jours ressemblent aux jours, et bien qu’ayant l’air de continuer uniment le récit de mon arrivée, je suis ici depuis quarante-huit heures,--ce matin, vue des toits, Sousse était comme un champ de neige. Des dômes ronds, deux minarets, et dans les cours quelques dattiers dont on n’aperçoit que la cime. Puis, le soleil s’étant levé, tout soudain s’est teinté en rose, et des colombes qui paraissaient roses voletaient autour des petits poteaux portant le fil télégraphique qui court vers Kairouan, par-dessus la ville.

Maintenant, Sousse est redevenue blanche; seulement, derrière ses créneaux en dentelle, le fond d’or uni des couchants d’Afrique a remplacé le vibrant azur matinal. Un vague crépuscule descend. Dans les rues étroites, passent et repassent avec mille cris des bandes pressées d’hirondelles.

Cependant, peu à peu, les terrasses se sont peuplées. Sur leurs parapets bas que des tapis recouvrent, à leurs angles où parfois un maigre figuier pousse, couchées, accoudées, assises les jambes pendantes, se tiennent des groupes de femmes qui causent, respirant la mer. D’aucunes voisinent, font des visites, passent d’une terrasse à l’autre. Le commandant, qui a apporté sa lorgnette, détaille leurs yeux noirs, leur teint brun et pâle, la forme originale de leurs bijoux d’argent et l’amusant bariolage de leurs costumes. «Voulez-vous les voir?--Non, merci! je préfère les rêver un peu.» Mon sacrifice n’est pas grand: depuis l’arrivée des Français, depuis que nous avons transformé le haut de l’hôtel en galant observatoire, les femmes arabes se méfient et ne se montrent guère. On en est généralement réduit à lorgner des juives, belles sans doute, mais visibles le jour à l’œil nu.

Cet hôtel est tenu par deux sœurs, deux énigmatiques Bas-Alpins qu’il me semble avoir déjà rencontrés quelque part, au pays peut-être, du côté de Manosque, ou plutôt en 1870 dans une buvette autour d’un camp.

On dîne à sept heures, habitude apportée de France par nos officiers. Je préférerais, si je m’installais ici pour longtemps, adopter l’usage local du souper fait très tard en rentrant, vers dix ou onze heures du soir, de façon à ne pas perdre sottement entre quatre murs l’agréable fraîcheur des premières heures de nuit.

Le dessert dépêché, le moka aspiré brûlant, on allume un cigare,--très sec et très fort comme tous ceux de la régie tunisienne,--et nous voilà recommençant notre éternelle promenade, nous voilà revenant à l’éternelle Marine par l’éternelle porte Bab-el-Bahr éternellement encombrée. Plusieurs fois la journée, le matin et le soir, avec une régularité de marée, Sousse passe et repasse par cette porte. Sans places ni jardins, Sousse étouffe, et sort de ses remparts quand elle veut respirer.

* * * * *

Il y a musique militaire au Bordj, décidément devenu depuis l’occupation française le centre de tous les plaisirs. L’endroit n’est pas trop mal choisi, et je ne sais rien de charmant comme cette placette ronde qui fut un fort, tout au bout de la jetée, en pleine eau bleue, avec sa petite tourelle d’angle, guérite où un fusil ne tiendrait pas debout, mais assez haute, paraît-il, pour une sentinelle accroupie à l’orientale. Tout autour, un rempart bas, coupé de larges créneaux, où sont assis des Arabes, des femmes juives; de sorte que, entre un turban et une chechia, entre deux casques d’or voilés légèrement de mousseline blanche, on voit les flots luisants et le ciel profond criblé d’étoiles. Quatre ou cinq canons de fer, aussi innocents que rébarbatifs, s’allongent sans ordre, leurs vieux affûts chargés d’une grappe de gamins et le dos tourné à l’embrasure. Tout cela dans l’ombre, l’ombre claire des nuits d’Afrique, mais que fait par comparaison paraître noire la lampe d’un café d’officiers et le petit cercle éblouissant projeté sur les pupitres des musiciens. Un programme illustré, signé A. de Neuville, m’apprend que la musique est celle du 27e bataillon de chasseurs à pied.

La Marine est déjà tout en joie, bruyante et grouillante au bas des remparts qu’argente le reflet des lumières, et par-dessus lesquels palpite doucement, dans les étoiles, l’illumination des minarets. Chaque soir, vers sept heures un quart, au moment précis, disent les vieilles femmes, où il devient impossible de distinguer un fil blanc d’un fil noir, le canon du Ramadan, bourré à éclater, annonce aux croyants la fin du jeûne. Alors on boit, on mange, on fume, et c’est fête jusqu’à l’aurore.

Dans l’ombre, près du bastion, des Maugrabins de toutes couleurs entourent les fourneaux des débitants de viandes grillées. Un petit Maltais parcourt les groupes et vend des graines de melon et des pois chiches passés au four. Sous un toit carré que soutiennent quatre piliers, résonne un orchestre si discret que, même écouté de près, il ne couvre pas l’imperceptible soupir de la mer. Jasmin sur l’oreille, fumant la pipe ou la cigarette et savourant leur épais café, les bons Tunisiens se régalent de cette musique endormie, mais qui se réveille parfois, car voici un rythme rapide et vif, pareil à nos airs de bourrée.

Ici même, hélas! dans ce coin tout oriental et musulman, on sent l’invasion européenne. Au café grec, généralement à ciel ouvert, mais caché sous une tente pour la circonstance, une chanteuse d’aventure, qu’un virtuose à longs cheveux accompagne sur le piano, détaille, avec des gestes d’Alcazar et d’Eldorado, la chanson nouvelle de l’an dernier. Du dehors, des enfants en burnous, des fillettes en casaquins roses, soulèvent la toile, essayant de voir. Plus loin, retentit le vacarme enragé d’un cirque. Un clown italien, funèbre avec son sarrau blanc constellé de rats en drap noir, un montreur de chiens dressés, une écuyère étique qui, entre chaque exercice de cheval, exécute comme supplément un pas de ballet dans le sable, s’y offrent pour quelques caroubes à l’admiration silencieuse des indigènes et à celle plus expansive de la colonie. Les Arabes sont en nombre, regardant de tous leurs yeux, pendant l’entr’acte, les premières où minaudent plusieurs dames et la loge du général toute reluisante d’officiers... Décidément, la couleur s’en va! Ainsi, j’imagine, devaient dire les lettrés romains quand, pour récréer les soldats des légions, dans Sousse,--qui s’appelait alors Hadrumetum,--arrivèrent les premiers mimes.

A la sortie, je salue nos voisins qui rentrent un peu inquiets de s’être ainsi attardés. Quand je suis rentré à mon tour, après une assez longue flânerie, la maison ne dormait pas encore, et les fenêtres grandes ouvertes illuminaient la petite cour. Une lampe de cuivre à quatre becs éclairait les murs blancs, les marches émaillées, le plafond en rondins de l’escalier. Le domestique attendait, couché sur un tapis en travers de la porte.

Des amis sont venus, après la musique et le cirque. On a prolongé la soirée, causant, sujet intarissable, de tant de changement dans Sousse: les chercheurs de fortune débarquant par chaque paquebot; les femmes légères qu’attire l’armée; les cafés qui s’ouvrent à tous les carrefours, café Républicain, café Parisien, café de la Lune; les magasins nouveaux; une maison qui se bâtit; une photographie qui s’installe.

On a rappelé aussi, avec une nuance de regrets, le temps si rapproché et si lointain où l’on sortait par les rues en robe de chambre et en pantoufles, où ces braves gens ne connaissaient de l’Europe que quelques boulets, souvenirs d’antiques bombardements, et, de temps en temps, un bateau marseillais s’arrêtant au large, vers lequel se dirigeait, semblable à un grand serpent noir, le long chapelet des barriques d’huile.

LE SCHILLI

UN BRIN DE POLITIQUE

Il fait étouffant; le jour se glisse blafard entre les lames des persiennes. J’ouvre ma fenêtre: une chaleur lourde m’arrive, comme si j’avais ouvert la gueule d’un four. En face,--car nous logeons sur l’extrême bord de la ville,--le rempart est rouge, d’un rouge sombre, couleur d’incendie qui s’éteint. De la terrasse, l’horizon apparaît tout proche, la mer métallique, la plaine triste, grise, effacée. Sur un ciel bas, chargé de nuages sans forme et d’une transparence de veilleuse à l’endroit où est caché le soleil, les créneaux des tours se détachent en silhouette dure. C’est le Schilli, m’a dit Mahmoud, le vent du Sud venu du désert. Vent mort, continu, enveloppant, sans rafale ni bruit de feuillage. Sous sa longue et énervante caresse, les palmiers des cours et les oliviers de la plaine se courbent et ne se balancent pas. Le long des mâts consulaires, plus nombreux dans Sousse que les palmiers, les cordes flottent détendues avec un claquement lent et mou. D’une terrasse à l’autre, paresseusement, courent des lignes de poussière d’ocre.

Le hasard, pour ma bienvenue, me réservait cette surprise d’une journée particulièrement africaine.

Il y aurait folie à sortir; mais une fois les fenêtres closes à l’air et au sable dont il est chargé, la chaleur, pour peu que vous évitiez tout mouvement, est, à l’intérieur, fort supportable.

Mes voisins m’ont rendu ma visite; on a repris la conversation de l’autre jour, causé politique locale. Tout ce qui se dit, je l’avais déjà lu plus ou moins, ou entendu en France. Mais dans ce cadre oriental les moindres détails prennent une saveur nouvelle. Assimilons-nous au milieu et tâchons d’être, avec ses naïves impressions, quelques heures durant, un bourgeois de Sousse.

* * * * *

Décidément, il faudra faire son deuil de l’Orient héroïque! La Tunisie, dans ces conversations dont la familiarité m’étonne, tant l’accoutumance en bannit tout charlatanisme de couleur locale et ce romanesque préalable que le plus sincère voyageur apporte toujours bouclé dans un coin de sa valise, la Tunisie se révèle d’abord sous un aspect bonhomme, agricole et provincial. C’est un pays tout petit, très-fertile, et, dans l’endroit où je me trouve, sérieusement et immémorialement cultivé. L’humanité, partout, reste identique à elle-même; et je serai tout étonné demain de trouver, coiffés de turbans, ces paysans d’Afrique qui, à travers les phrases, m’apparaissent avec la figure tannée et résignée de nos paysans français.

D’ailleurs tous ces Arabes,--et non-seulement les petits propriétaires installés sur la parcelle du sol qu’ils cultivent, mais ceux aussi qui, à travers la plaine, et dans un cercle relativement restreint, mènent l’existence pastorale,--sont timides et doux, accoutumés à se laisser tondre.

Un Bey, dont on m’a conté l’histoire, disait:

«Il est bon que le paysan reste pauvre; quand il a trop d’argent, il réfléchit et se révolte.»

A la suite d’un fort impôt, ce Bey envoya un espion dans les villages.

«Que font-ils là-bas?

--Ils pensent, ils ont l’air de calculer en se promenant dans les rues.

--C’est qu’on ne leur a pas assez pris, c’est qu’il leur reste de l’argent; l’argent seul donne le souci.»

Nouvel impôt.

«Que font-ils?

--Quelques-uns chantent, d’autres ne chantent pas encore.»

Troisième impôt.

«Et maintenant?

--Maintenant tout le monde est gai, plus de mines préoccupées.

--Bon! les voilà tranquilles jusqu’à la prochaine récolte; c’est ainsi qu’il faut gouverner.»

Admirable façon d’encourager l’agriculture! Vous en devinez les résultats. Ils cultivent pourtant, ils cultivent encore malgré tout, tant la propriété, même peu sûre, tient son homme. Leur travail, à vrai dire, se réduit à peu de chose: deux labours à l’araire pour les oliviers comme pour le blé, et les réparations indispensables aux relèvements de terre surmontés d’une haie qui séparent les propriétés.

Mon voisin, qui a des idées générales, résume la question en ces termes: «Le paysan tunisien aime trois choses plus qu’Allah: l’argent, l’eau et la justice. L’argent, nos colons, nos soldats surtout en dépensent, ce qui ne contribue pas peu à l’effectueux respect dont les Franzis sont entourés. Le plus pressant et le plus sûr pour s’attacher à jamais les indigènes serait de les désaltérer une fois pour toutes de leur soif dix fois séculaire d’eau et de justice. L’eau reviendra quand il plaira à nos ingénieurs. Pour la justice, c’est plus difficile. Les khalifas, qui remplissent l’office de préfets du bey, ont de mauvaises et fâcheuses habitudes qu’ils ne changeront pas de sitôt. La juridiction consulaire des capitulations n’a plus de raison d’être dans un pays où notre présence constitue une garantie suffisante. Quant aux bureaux arabes, qui s’infiltrent sous le nom de bureaux de renseignements, ils sont peut-être utiles aux frontières, mais on y garde trop la tradition d’Algérie, on y est trop porté à traiter en loup de l’Atlas ces doux moutons bêlants du Sahel tunisien. En attendant mieux, le rachat de la dette nous permettrait, chose énorme, de lever et contrôler l’impôt. Le fisc beylical, très compliqué et très oriental au fond, malgré l’apparence d’organisation européenne dont le pare la commission financière, augmente volontiers les tailles chaque fois qu’il peut, et ses agents subalternes, complices des regrets des khalifas et des rancunes italiennes, ne se gênent guère pour dire que, s’il faut payer toujours davantage, c’est par notre faute et pour subvenir aux frais de notre occupation.

Pourtant à en juger par des détails humbles, le jour se fait peu à peu. Une vieille Arabe qui, deux fois la semaine, lave notre maison à grande eau, n’a plus peur des Français et dit qu’ils ne sont pas méchants. Une femme des tentes, venue l’autre jour pour le marché, racontait que les Français ont beaucoup d’argent, qu’ils ne volent pas, et que, grâce à eux, un homme qu’elle connaît et qui, au début de la campagne, n’avait qu’un chameau pour tout bien, est maintenant riche, très riche.

Par exemple, nos amis particuliers, ce sont les Juifs. Quoique le Tunisien, fort tolérant de sa nature, ne les ait jamais beaucoup maltraités, ils ont considéré l’occupation française comme une délivrance. Très actifs sous leur apparence de fumeurs d’opium et très riches, ils sont presque tous nos protégés. Ils se disent Français fièrement, et volontiers renieraient Abraham pour M. Grévy. Il y a deux petits drapeaux tricolores sur l’enseigne de leurs boucheries, et leurs gamins, en mangeant une tranche de pastèque, dans le chemin de l’école, s’essayent à chanter la _Marseillaise_. Si nous avions ici un instituteur, officiel ou non, tout ce monde parlerait français avant un an. Notre arrivée semble avoir fortement relevé les Juifs aux yeux des Arabes. Hier, on a invité un Juif dans une maison maure; on l’a appelé «Sidi-Mouchi» et les femmes se sont montrées. C’est le bruit du jour. Toute la ville ne parle que de cette réception et de Sidi-Mouchi. Chacun s’en étonne, lui plus que les autres.

Les pauvres Arabes d’ailleurs auraient toute raison de respecter les Juifs: à force d’emprunter pour payer l’impôt, ils leur doivent tout. Si les Juifs continuent, d’ici à peu les champs seront dépeuplés et les prisons pleines. Nous voici au mois de la récolte; toute la cavalerie beylicale, vingt spahis s’il vous plaît, est en campagne pour faire rentrer les créances et emprisonner les gens endettés...

Ceci nous ramène aux Arabes.