Chapter 7 of 10 · 3848 words · ~19 min read

Part 7

Au retour, la mer scintillante et blonde, toute en phosphore, brisée par la proue, fouettée par l’hélice, éclabousse de lueurs la chaloupe et nous donne l’illusion de naviguer sous les étoiles dans une tempête de rayons de lune. Nous nous taisons. En effet, à quoi bon parler? Il me semble que je viens d’assister à une féerie, et qu’entre les enchantements d’aujourd’hui et les réalités de demain, la nuit retombe comme un grand rideau en claire étoffe orientale, lamée d’argent, semée de points d’or.

NOCES MAUGRABINES

La tête encore pleine de nos impressions d’hier, on cause en déjeunant mariages tunisiens,--pittoresque des cérémonies, singularité des coutumes--et, comme le comique se mêle à toutes choses, on s’égaie de l’aventure arrivée naguère au vieil Hamouda qui eut deux torts, paraît-il: d’abord de se mettre en colère contre sa jeune femme Aïché, puis de vouloir la répudier, et la répudiant, d’employer la deuxième formule.

Avec la première, où le nom de Mahomet n’est prononcé qu’une fois, il y a moyen de s’arranger: l’époux, si les regrets viennent, peut dès le lendemain, reprendre l’épouse que, la veille, il a renvoyée. Avec la deuxième formule, c’est plus grave: Mahomet y est attesté trois fois, ce qui fait de la chose un serment aussi inviolable que celui des Dieux grecs, alors qu’ils avaient juré par le Styx.

A moins cependant--et c’est là l’originalité de la coutume tunisienne--à moins que la femme se soit remariée dans l’intervalle et qu’un nouveau mari l’ait à son tour répudiée, auquel cas l’ancien a parfaitement le droit de l’épouser encore, sans remords aucun, et comme si elle était veuve.

* * * * *

Hélas! Hamouda avait employé la deuxième formule, à voix claire, devant témoins, et personne, pas même le marabout de la Zaouia de Sidi-Giafr, personnage des plus vénérés, pas même celui quasi-centenaire, qui garde à Kairouan les portes de la Mosquée peinte où dort le barbier du prophète, dans un tombeau revêtu de brocart, sous la lueur de grands cierges roses, non, personne ne pouvait désormais empêcher que les fatales paroles n’eussent été prononcées, ni faire que ce qui était ne fût pas.

Et pourtant Aïché n’était pas bien coupable. Est-ce un si grand crime, pour qui se sait belle, de laisser la brise écarter les plis de son voile, montrant aux insolents chrétiens, dans cette vision d’une seconde, rapide comme un éclair d’été, qu’on a de grands et beaux yeux noirs en territoire maugrabin, et que les perles de vos dents ne redoutent pas le sourire.

D’ailleurs, un repentir sincère! Aïché n’osait plus aller au Hammam, gazouillant à l’heure des femmes et bariolé comme une volière, ni monter le soir sur les terrasses, ni se montrer au cimetière où l’on babille en grignotant des gâteaux au sucre et des nougats, dans l’air frais qui vient de la mer, tandis que le soleil couchant colore en rose tendre les murs blanc de chaux des remparts.

Et comme elle pleurait, la pauvre petite Aïché, cheveux épars, roulée dans des tapis, en songeant que bientôt ses parents viendraient la reprendre et qu’il lui faudrait retourner au village, laissant pour celle qu’Hamouda appellerait à lui succéder ses bracelets d’argent, son beau collier d’ambre, sa djebba en soie mi-partie de rouge et de bleu, sa kmedja aux manches transparentes, sa farmla richement brodée, son casque d’or, ses babouches d’or; sans compter la chambrette à plafond sculpté toute revêtue de faïences aux couleurs vives, la petite cour entourée d’un portique avec un jasmin près du puits, où viennent percher les hirondelles.

Hamouda non plus ne s’amusait guère. Depuis son acte d’énergie inconsidérée, quelque chose positivement lui manquait. Il n’avait goût à rien de bon, Hamouda, ni aux longues stations silencieuses sous les fraîches voûtes du marché couvert quand le soleil flambe par les rues, ni aux grêles et douces musiques qu’on écoute le soir autour des cafés en plein air, ni aux hebdomadaires parties d’échecs en compagnie de quelque autre paisible bourgeois maure, à sa bastide, sous les dattiers, près de l’antique noria qui mélancoliquement, du matin au soir glougloute et grince.

* * * * *

Aussi quand arriva le jour du marché, et que les parents, ayant vendu leur charge de pastèques, se présentèrent avec le petit bourriquet qui devait ramener Aïché, le bon Hamouda eut beau affecter l’impassibilité musulmane, et Aïché se voiler, pour cacher des larmes à fleur de paupières, dans les plis de sa m’laffah de laine blanche, on vit bien que ni l’un ni l’autre n’était joyeux.

Hamouda parla le premier; l’homme est lâche!

«--Aïché!...

--Seigneur!...

--Tu t’en vas, Aïché?

--Je m’en vais puisque tu l’as voulu.

--Sans un baiser d’adieu?

--De quel droit un baiser, tu n’es plus mon mari.»

Néanmoins Aïché--la femme est bonne!--daigna entr’ouvrir la draperie qui l’enveloppait et tendre aux lèvres de Hamouda une délicieuse petite main rougie de henné autour des ongles; après quoi elle partit, sans un mot de plus, au pas de son âne.

«--Gentille, se disait Hamouda, très gentille quoique un brin coquette! mais le moule n’est pas perdu. Au premier jour je me chercherai une autre femme; voici justement que les figues vont mûrir. Mes invités de cette façon trouveront leur dîner servi le long des haies.»

* * * * *

Et, quand les figues furent mûres, quand, autour de chaque champ, aux raquettes de tous les buissons, apparurent les fruits innombrables pareils à des pelotes de soie jaune où resteraient quelques aiguilles, plein de désirs, presque consolé, alors Hamouda se mit en quête.

Il était riche, vert encore, les fiancées ne lui manquèrent point. Mais quoique une longue expérience, indispensable dans ces pays, lui permît d’induire au simple examen d’un coin de cil ou d’un bout de poignet les beautés cachées d’une femme; et malgré les renseignements de rusées commères dont c’est le métier, renseignements enthousiastes comparant toujours à un élégant palmier la taille de la personne proposée, et ses seins à un couple de ramiers palpitants et blancs avec des becs roses, rien, ni renseignements poétiquement colorés, ni constatations personnelles, ne peut faire oublier Aïché au bon Hamouda.

Si bien qu’un jour, après une interminable et mystérieuse conversation avec le voisin Mourad, riche marchand d’huiles, Hamouda enfourcha sa mule, et, trottant sous les oliviers, son bouquet de jasmin à l’oreille, gagna le village où Aïché vivait retirée.

--«Aïché!...

--Seigneur!...

--M’aimes-tu encore?

--Je m’ennuie ici, au village.

--Ne voudrais-tu pas, Aïché, revoir notre petite maison? Depuis ton départ le vieux jasmin ne fleurit plus et les hirondelles sont tristes.

--Je voudrais revoir la maison, le jasmin et les hirondelles.

--Aïché, les figues vont mûrir, voici la saison des mariages, j’ai trouvé quelqu’un qui t’épousera pour un jour, et puis après te répudiera, afin que nous puissions nous marier encore.

--Et ce quelqu’un est?...

--Un homme honorable, mon voisin Mourad.

--Mourad le neveu?

--Non pas, l’oncle.»

Ici Aïché éclata de rire sous son voile.

--«Mais, il est très laid, le voisin Mourad, tout le monde se moquerait de moi. Quant au neveu, je ne dis pas non; il est jeune, beau cavalier, en somme un mari convenable.»

Vainement Hamouda voulut protester, vainement la famille s’interposa, Aïché s’obstinait de plus en plus, répétant de sa voix câline:

--«Mais qu’est-ce que la chose peut donc vous faire, puisque ce n’est que pour un jour!»

Il fallut en passer par son caprice et proposer l’affaire à Mourad, le neveu, lequel accepta galamment, promettant au surplus d’être époux d’Aïché le moins longtemps possible et de la répudier au petit jour.

* * * * *

Heureux gredin! la nuit du mariage, quand ses parents et ses amis le conduisaient à la maison nuptiale, entre deux rangs de torches, avec des musiques, il se laissait faire, impassible, cheminant les yeux fermés, suivant la coutume; mais un sourire de joyeuse espérance retroussait parfois sa lèvre, que déjà un brin de moustache ombrageait.

* * * * *

Et le matin--pas très matin pourtant, car malgré ses belles promesses, Mourad le neveu ne se pressait guère!--le matin, sous le moucharabi de la maison d’Aïché, à jour et fleuri d’œillets rouges, devant la porte ornée de clous dessinant des fers à cheval et des croissants, on put voir le bon Hamouda tranquillement assis en habits de noces et qui attendait avec ses témoins.

* * * * *

Voilà certes, avec ce décor lumineux, ces costumes originaux et le dénouement tout trouvé, un superbe sujet d’opérette!

VOYAGE A KAIROUAN

Sousse respire au bord de la mer, Kairouan se rôtit en plaine à 50 ou 60 kilomètres de là. Mais, entre l’Hadrumète des vieux Romains et la capitale des Aglabites bâtie par Okbah-ben-Nafi l’an 55 de l’hégire, entre le port barbaresque et la Mecque maugrabine, se dresse un vaste plateau relevé sur les bords, légèrement creux à son milieu, et dont l’étendue mouvementée représente assez bien le fond d’une immense coupe argileuse gondolée au feu par endroits. D’où, sans compter la grande montée en partant de Sousse et la grande descente aux approches de Kairouan, une série non interrompue de montées et descentes supplémentaires qui ne contribuent pas peu, comme on va le voir, au pittoresque du voyage.

Ce voyage, naguère encore difficile et coûteux, n’a plus aujourd’hui, grâce au gentil joujou qui s’appelle le chemin de fer Decauville, rien de particulièrement héroïque.

Muni de mon autorisation galamment accordée par le colonel Corréard, représentant l’autorité militaire, je me transporte de grand matin tout près des chantiers d’alfa, à la gare, où déjà sont rendus un certain nombre d’officiers et de soldats.

Je prends place, moi cinquième et dos à dos avec un capitaine et un intendant, dans un petit wagonnet ouvert, à roues très basses, qui roule au bas du sol sur de petits rails très rapprochés: quelque chose comme le tramway miniature qui mène de la Porte Maillot au Jardin d’Acclimatation. Seulement, ici la course sera plus longue; parti à l’aube, nous n’arriverons qu’après midi. Il est vrai qu’on ne fait pas mal de stations en route: au camp de l’oued Laya, à la redoute du col d’El-Onk, à Sidi el-Hani, à l’oued Zeroud... et je ne parle pas des stations accidentelles causées par les déraillements et les rencontres.

Le train réglementaire se compose de trois véhicules qui doivent toujours garder entre eux une distance de 50 mètres, soit un wagonnet pour les officiers, un autre pour les simples soldats et une plate-forme réservée aux bagages, au milieu desquels, jambes croisées, s’installe un Arabe, le chef de la police de Kairouan, venu pour témoigner devant le conseil de guerre dans une affaire d’assassinat. Wagonnets et plate-forme sont traînés chacun par deux chevaux galopant sur le côté de la voie, avec un artilleur en manière de postillon. A l’avant de chaque voiture, se tient un soldat de la ligne, la main sur un frein qu’il est toujours prêt à serrer. La précaution n’a rien d’inutile; car, aux descentes, on décroche la chaîne d’attelage, et les chevaux continuent à galoper libres, laissant traîner derrière eux, dans un nuage couleur chocolat, la chaîne avec son palonnier, bientôt dépassés d’ailleurs par le wagonnet qui, obéissant à son propre poids, dégringole les pentes d’une vitesse de plus en plus vertigineuse. C’est un peu effrayant d’abord, d’autant qu’en cette saison les rails dilatés se soulèvent bout à bout et font redouter au voyageur novice un déraillement qui semble inévitable. Mais ces «flèches» ne sont pas dangereuses, car elles s’abaissent sous le wagon emporté qui passe, doucement, sans secousse, comme le plus souple des ressorts.

* * * * *

Pour atteindre au plateau qui se trouve de plain-pied avec la kasbah et les remparts du haut de la ville, le chemin de fer contourne Sousse entre le cimetière arabe qu’il écorne légèrement et les dunes blanches où s’adosse la zaouia de Sidi Giafr.

D’abord des oliviers,--de quelque côté que l’on sorte, c’est toujours les oliviers qu’on rencontre,--superbes encore, mais trapus et sentant déjà la montagne. Puis, à mesure que le train file et que les tours de la kasbah s’effacent à l’horizon, les oliviers deviennent plus rares; leur forêt s’émiette en bouquets, taches d’un vert sombre sur le fond rougeâtre du sol soulevé çà et là par des blocs calcaires; vers l’oued Laya, les oliviers finissent, et nos soldats campent sous le ciel.

A partir de l’oued Laya, jusqu’à la descente sur Kairouan, ce sera toujours le même plateau nu laissant voir l’argile du sol à travers un feutrage d’herbes sèches. Les buissons du jujubier épineux, les touffes blondes de l’alfa, de grands fenouils et un arbuste bas qui, rôti par le soleil, sert ici de bois de chauffage, y dominent mais pas de très haut, l’humble peuple des graminées. Çà et là, des traces de culture, le carré jaune d’un chaume resté sur pied, ou bien de larges espaces incendiés après moisson à la mode arabe et couverts de cendres d’un noir bleu, du milieu desquelles se dresse, à peine recroquevillée par la course rapide des flammes, la tige d’un artichaut sauvage tout praliné et comme fleuri d’escargots blancs. Ces grappes d’escargots sont les seules fleurs qui réjouissent la tristesse du paysage, et, de même, la graine duveteuse du chardon flottant dans l’air sans brise donne par moments l’illusion d’un papillon qui passerait. Nul parfum. Le soleil, haut déjà, cerne l’horizon de chaudes vapeurs. Au loin chemine lentement la fumée d’un champ qui brûle.

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Pourtant toute vie n’est pas absente. A une halte faite, en attendant que les chevaux dételés nous rattrapent, au bas d’une raide et très longue côte, je remarque des fourmis qui processionnent, d’innombrables petits lézards surexcités par le coup de fouet du soleil; et, mes instincts de collectionneur se réveillant, je capture une mante religieuse d’un vert tendre zébré de brun, portant deux aigrettes au front, mais n’ayant pas les grandes griffes acérées des mantes de nos pays; de plus, un magnifique saurien mat et rugueux, à large gueule, que nous prenons d’abord pour un caméléon, mais qui n’est pas, hélas! un caméléon, vu qu’il lui manque une crête au dos et ces yeux mobiles, roulant sur pivot, pareils aux deux moitiés d’une grosse perle percées en leur milieu d’un trou d’aiguille où s’incrusterait un fin diamant noir. Le long de la route, le galop des chevaux et le bruit des roues font lever des tourterelles, des huppes, des vols d’alouettes casquées et des compagnies de perdrix que, du haut de l’air, un faucon guette. Vienne mars, la saison des pluies, et en quelques jours la plaine va se couvrir de fourrages drus et fleuris où le Petit Poucet et ses frères plus grands que lui se perdraient dans des forêts de marguerites.

Le sol est fertile évidemment et peut redevenir riche par la culture. Il l’était bien pour les Romains! Car, dans ma description, j’allais oublier un trait caractéristique du paysage: partout des débris antiques, ruines de tours, arches d’aqueducs, entrées de citernes. A chaque pas, dans ce pays aujourd’hui désert, on marche sur des cadavres de villes.

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Quelques hirondelles annoncent l’approche de l’eau. A notre gauche, en contre-bas, miroite et danse une immense étendue bleue. C’est,--entre le plateau que nous parcourons et les montagnes des Souassi, violettes, transparentes, comme vaporisées,--la grande sebkha de Sidi-el-Hani, desséchée en cette saison. Mais tout près, sur la droite, voici un marabout au bord d’une autre nappe d’un azur moins vague et moins flottant. C’est la chapelle musulmane de Fekira-Fathma et la sebkha Kelibia, lac minuscule. Les poteaux du télégraphe traversent le lac; tout autour, des troupeaux font au soleil des ombres noires; au milieu luisent immobiles des milliers de points blancs qui sont des flamants endormis.

Déjeuner de conserves chez un mercanti. Puis nous visitons le camp, les potagers improvisés où déjà des légumes poussent et les maisonnettes dont il faut admirer d’abord le plafond fait de débris de boîtes à biscuits. La boîte à biscuits, dans ce pays privé de bois, joue en architecture militaire un rôle énorme. Quant à la pierre, le camp se trouvant situé sur l’emplacement de ruines romaines, on n’a qu’à égratigner le sol pour la trouver toute taillée; et deux colonnes de marbre dignes d’un palais forment les angles de façade de la baraque toute neuve où un jeune sous-officier est en train de dresser les comptes de sa compagnie.

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Nouveau départ: encore la poussière, encore les montées, encore les descentes, encore les horizons violets, les herbes grises, le sol rouge. Du reste, peu d’incidents. A la redoute d’El-Onck, sous un ricin faisant corbeille devant le corps de garde, se promène une tortue mélancolique. Désœuvrés, les soldats de ce petit poste perdu, en pantalon et blouse de toile, vont à la rage du soleil cueillant des artichauts sauvages.

Nous arrivons sur le bord extrême du plateau, à la lèvre même de la coupe. La grande plaine se découvre, bornée au lointain par les lignes nettes et noblement classiques des monts Zaghouan. Kairouan brille au milieu comme une tache blanche. On dételle les chevaux encore une fois, on lance les wagonnets sur la pente, et, après une dernière et plus vertigineuse dégringolade, le pays soudain tourne au marécage. Mais c’est pour le quart d’heure un marécage brûlé où mille crevasses crient la soif, avec un enchevêtrement d’oued sans eau que les rails franchissent sur des ponts de bois. Il reste pourtant là comme un souvenir de fraîcheur: on ne voit partout que buissons de tamaris et touffes de sauges, parmi lesquels sautillent et vivotent des myriades de maigres petits crapauds.

Kairouan est encore loin, et nous passons une bonne heure, tandis que les chevaux du relais final, sentant l’écurie, galopent furieusement, à suivre d’un regard impatienté le minaret de la grande mosquée seul visible maintenant et qui, selon les dépressions du terrain, semble jouer à cache-cache derrière une ligne de collines basses. Enfin Kairouan tout entier nous apparaît, avec les tours carrées et les dômes, non pas unis comme à Tunis, Monastir et Sousse, mais taillés à côtes de melon, de ses soixante et quinze zaouias ou mosquées.

J’ai la bonne fortune de rencontrer dans la gare même le capitaine Longuet, auquel me recommande par lettre le capitaine Gibault; et je franchis non sans émotion les murs remarquablement décrépis de la cité sainte, après avoir traversé d’un pied montagnard la chaîne de petites collines qui, si longtemps, nous les cachèrent et dont je m’explique enfin l’étrange formation géologique. Ce sont simplement de séculaires dépôts d’immondices; les Kairouanais en sont très fiers et n’aimeraient pas qu’on y touchât, les considérant, vu leur importance, comme preuve de noblesse et d’antiquité pour leur ville.

Après quatorze lieues en plaine, la chaleur des rues n’effraye point. Sans vouloir entendre parler de sieste, et pour me libérer au plus tôt de mes devoirs de touriste, je visiterai d’abord cette grande mosquée tant vantée qui est comme une ville dans la ville avec son enceinte de remparts accotés d’épais et lourds contreforts pareils à ceux de nos églises du XIe siècle.

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A l’entrée, deux colonnes dont l’énormité m’étonnerait ainsi que le contraste de leurs proportions classiques et de l’originalité tourmentée de l’arc en fer à cheval qu’elles portent, si je n’étais édifié déjà sur la façon dont les farouches conquérants du Maugreb ont compris en architecture l’art d’accommoder les restes.

Le «garçon Marabot», comme l’appelle le spahi du bureau de renseignements que l’on m’a donné pour guide, nous précède, sérieux et la clef au cou, dans l’intérieur de l’édifice. Un enchevêtrement de colonnes que relient des poutres en bois, transversales; un plafond bas ou plutôt une collection de petits plafonds bizarrement variés et de coupoles, le demi-jour, des nattes qui éteignent le bruit des pas, çà et là quelques formes blanches prosternées. Vue ainsi, la mosquée paraît féerique. Il faut la réflexion pour secouer l’enchantement et s’apercevoir que ces fûts en marbres précieux portent parfois quand ils se trouvent trop courts deux chapiteaux superposés, et que ces chapiteaux dont chacun mériterait une étude à part et dans les ornements desquels l’art grec et romain semble parfois rejoindre le mystérieux art punique, n’ont d’arabe que le badigeon blanc qui en empâte les détails. Ces colonnes furent volées à des ruines, aux ruines de Sabra où il en reste deux encore qui saignèrent quand on voulut les renverser, dit la légende apportant soudainement, comme sur une bouffée d’air de France, le souvenir de Musset, de Versailles, et de trois marches de marbre rose au milieu de ces sauvageries maugrabines. L’ensemble pourtant ne manque pas d’une certaine grandeur barbare, et sent la prodigalité fastueuse du pillard armé, l’improvisation de la conquête. Mais l’Orient pur s’y révèle surtout dans la chaire ciselée curieusement avec une enfantine richesse d’imagination; et aussi, pour ne rien oublier, dans les grands lustres de bois violemment coloriés, dont les degrés en pyramide portent une infinité de vulgaires lampions en verre débordant d’huile épaisse et mal odorante.

La cour, grand cloître où l’herbe pousse, car la ruine se met dans ce monument fait de ruines! s’entoure, elle aussi, des mêmes colonnes. Le pavé est tout en débris antiques: frises, rosaces, caissons de plafond. Sur le mur, à côté de la porte étroite qui conduit à l’escalier du minaret, je remarque deux inscriptions latines, l’une scellée la tête en bas et que je n’essaye pas de lire, l’autre parfaitement conservée et portant une dédicace à Nerva.

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Située hors des remparts, par delà les vastes citernes à ciel ouvert pleines d’eau croupie où Kairouan s’abreuve, et non loin des tombeaux ruinés des rois Aglabites, la zaouia de Sidi Sahab, barbier du prophète, nous débarbouille fort à propos de cette poussière d’antiquités.

Dans l’avant-cour,--est-ce une relique, un ex-voto?--le spahi m’indique en passant l’armature en bois d’une de ces logettes drapées où s’enferment les femmes pour voyager à dos de chameau. Puis une porte s’ouvre, et nous voilà dans un vrai palais des Génies, plâtre fouillé, faïence peinte, verni et brodé comme un coffret. C’est bien là la fantaisie fine et l’élégance nerveuse de l’art arabe. Un peu ébloui, je traverse de petites salles entourées de bancs, sans doute des salles d’école, où, par les mille ouvertures de dômes repercés à jour comme une pièce d’orfévrerie, tombe une lumière discrète et fraîche; et j’arrive dans une cour blanche, reluisante, entourée de sveltes colonnettes, au pavé recouvert de tapis anciens sur lesquels, agenouillés et les mains à plat, des fidèles prient. Le «garçon Marabot» du lieu nous accueille assez maussadement: il est tout jeune, de seize à dix-huit ans, et fanatique. Il réclame la _carta_, la permission de visiter signée par l’autorité militaire. Nous n’avons pas la _carta_, mais nous insistons, étant dans la place, pour pénétrer jusqu’à l’endroit où repose le corps du saint. Nous montrons un papier quelconque, on pousse une porte, on soulève les nattes; nous pouvons faire quelques pas dans l’intérieur de la chapelle et contempler derrière ses grilles le tombeau, voilé d’étoffes de soie brodées d’or, au-dessus duquel sont de gros cierges suspendus et des drapeaux en trophée.

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