Chapter 5 of 10 · 3944 words · ~20 min read

Part 5

Pas bien loin de là, car autour des souks les endroits consacrés abondent, une porte s’ouvre dans une haute muraille bleu de ciel, ornée, en violente et barbare peinture, de fleurs fantasques au milieu desquelles on voit un lion rouge portant le drapeau rouge et vert entre ses pattes. C’est la chapelle du protecteur de l’endroit, un «sidi» quelconque qui fait des miracles. Sur le seuil que le soleil brûle, un grand jeune homme en pagne brun, pieds et jambes nus, avec un restant de calotte usée pour seule coiffure, se tient immobile, regardant devant lui d’un regard vague qui ne daigne même pas s’arrêter sur nous. Il aura, me dit-on, fait un mauvais coup, tué ou volé; mais la porte du marabout est lieu de refuge, et les soldats du bey ne se hasarderaient pas à l’arrêter là.

Est-ce vrai? Dans le gâchis de juridictions qui caractérise la Tunisie, le fait n’aurait rien d’étonnant. J’ai bien vu hier un autre Arabe, ancien assassin et pour le quart d’heure accusé de vol, dormir, dans l’attente de temps meilleurs, roulé dans son manteau, sur le paillasson d’un consul européen qui le «protége».

AU HASARD DES RUES

J’essaye un peu chaque jour de prendre l’hygiénique habitude de la sieste.

Mais toute cette après-midi, sous mes fenêtres, des camionneurs indigènes ont chargé de barils d’huile leurs charrettes courtes qu’ils appellent des arabas.

Sans compter l’odeur âcre et rance s’infiltrant à travers les lames des jalousies, c’est un vacarme à rendre fou. Qui donc inventa l’Orient silencieux? Pour un rien, cheval qui s’ébroue, barrique mal équilibrée qui roule, les gens d’ici ont la rage de brailler; le tout d’un accent étrange, guttural et dur comme si un peu de carthaginois leur était resté dans la gorge. A la saison de l’huile, c’est pire encore: Sousse ruisselante, assourdie de cris, encombrée de chameaux, d’ânes et de véhicules chargés d’outres, devient pour deux mois inhabitable.

Avec un pareil voisinage, travailler serait aussi difficile que dormir!

Je descends, j’entre chez le voisin, un riche Juif propriétaire d’oliviers et cause de tout ce beau tapage. Grands magasins voûtés recouvrant les citernes à huile, qui sont d’immenses réservoirs en maçonnerie. Sous l’œil du maître, deux vieillards à turban manœuvrent la pompe, doucement, comme s’il s’agissait de tirer l’eau d’un puits. A chaque coup, par une moitié d’outre dont le col sert de robinet, un épais flot d’or se dégorge et tombe avec un bruit amolli dans des mesures en brillant métal. Deux autres vieillards, à tour de rôle, comptent ces mesures en chantant sur un rythme traînant et plaintif une chanson interminable, et puis les versent dans les tonneaux qu’on va mener au quai et qui demain partiront pour Marseille.

La rue éblouit, toute blanche! Le soleil perpendiculaire laisse le long des maisons, d’un seul côté, à peine un mince trottoir d’ombre. Personne! Un grand silence à l’heure où nos villes européennes ont coutume de voir ruisseler la vie. Pompéï au clair de lune, avec ses rues étroites, ses maisons basses, sans fenêtres comme celles-ci, ne me parut pas, quand je la visitai, plus profondément endormie.

Sauf deux voies assez larges et relativement modernes, allant l’une de la porte Marine à la porte Neuve, et l’autre, qui lui est perpendiculaire, coupant par le milieu la haute ville dans la direction de la kasbah, Sousse, comme toutes les bourgades barbaresques, n’est qu’un enchevêtrement confus de ruelles et d’impasses en zigzag, compliquées d’arcades et de voûtes. Après huit jours, je ne m’y reconnais pas encore et m’y égare régulièrement.

Peu de rencontres, et toujours les mêmes!

Toujours, devant la maison qu’on bâtit, le même nègre gâcheur de mortier, en train de patauger dans la chaux vive, les pieds entortillés de chiffons, ce qui lui donne l’apparence monstrueuse d’un homme atteint d’éléphantiasis. Toujours, pour me barrer le passage près du même tas d’écorces de pastèques, à l’endroit où des Maltais habitent, le même porc noir, maigre et haut sur pattes. Comme il ne se dérange pas, je le frappe, il grogne, son maître arrive, et, tout en jurant, le réintègre au domicile déserté.

Les portes des maisons arabes restent closes, et le regard n’y pénètre guère; celles des maisons juives, grandes ouvertes ou entre-bâillées, laissent voir un corridor aux murs reluisants d’émail, et par terre, des femmes, des filles couchées, paquets de chiffons colorés, avec une main ambrée et brune, un pied orné d’un bracelet d’argent qui dépassent.

Les rues sont propres relativement, grâce à la pression énergique exercée sur l’administration beylicale par le consulat français et l’autorité militaire. Le fumier a disparu, sinon la poussière. Çà et là, cependant, une outre vide, souillée de sable et imprégnée d’huile chaude et malodorante, une peau de mouton, de chevreau récemment écorché, recouverte de gros sel et en train de se tanner sous un vol bourdonnant de grosses mouches, rappellent qu’on est en pays musulman.

La promenade ainsi comprise me paraît charmante. C’est la solitude d’une course de nuit avec les agréments du plein jour. On flâne sans être dérangé, et l’on recueille comme en se jouant toutes sortes d’observations délicieusement inutiles.

Voici un moulin d’huile en réparation. Il est construit d’après le même système que dans nos villages provençaux: une meule que fait rouler, dans un bassin où s’écrasent les olives, le chameau ou l’âne attelé; un pressoir à vis de forme primitive sous lequel, tandis qu’en geignant les hommes poussent à la barre, la pulpe broyée rend son huile à travers le treillis des «escourtins» en sparterie.

Voici un four, pareil lui aussi au four banal de quelque village du Var ou des Alpes. L’Arabe, gravement, y apporte sur une planche, pour les cuire, trois ou quatre pains de froment et d’orge que les femmes ont pétris à la maison; il y apporte aussi son grain, car ici le moulin et le four fonctionnent sous la même voûte sombre et noire.

Le hasard des ruelles me conduit jusqu’à «la Sofra», une des curiosités de Sousse. C’est au milieu d’une placette, une citerne antique recouverte d’un massif en maçonnerie rond et surélevé, dont le tour se creuse en abreuvoir. Par l’orifice, fait d’un chapiteau corinthien évidé que les cordes ont marqué de profondes stries, un homme tire de l’eau, et le seau qui s’égoutte en remontant éveille sous terre comme un bruit de voix lointaines et mystérieuses. La Sofra inspire un grand respect aux habitants de Sousse, et aussi un peu de terreur. Il court sur elle des légendes où le souvenir des Romains se mêle à des histoires de génies.

Plus bas est une source jaillissante, venant de loin, du côté des Montagnes-Sœurs. Mais le Musulman, qui ne boit guère que de l’eau, en boit beaucoup, et la source ni la Sofra ne sauraient suffire à soulager l’inextinguible soif de la population soussaine. Aussi, longtemps avant que Richard Wallace eût doté Paris de ses fontaines, avait-on ici dans les souks et au coin des rues nombre de fontaines Wallace d’un caractère économique et original. Figurez-vous des réservoirs pratiqués dans l’épaisseur d’un mur et que, chaque matin, les âniers de Sidi-Giafr remplissent. Le canon de cuivre ne laisse point jaillir l’eau: par une combinaison hydrostatique que je laisserai expliquer à plus savant que moi, il faut téter pour qu’elle monte. Il paraît que c’est fort commode; mais d’abord je ne pouvais comprendre ce que faisaient ces paysans courbés en deux, les mains et la figure collées au mur dans une attitude d’adoration.

Quelquefois ces fontaines ont des proportions monumentales. Près de la mosquée, j’en ai remarqué une assez belle, revêtue de faïences anciennes dans un encadrement de pierre ciselé à la mauresque et portant une inscription destinée sans doute à perpétuer le nom d’un généreux fondateur. Sous la voûte de la porte Bab-el-Garbi, qui s’ouvre du côté de Kairouan, on en rencontre une plus curieuse encore: c’est un sarcophage de marbre où quelques mots latins se déchiffrent. Quand je suis passé, un petit Arabe en manteau bleu, en chechia rouge, crispant ses orteils nus sur deux cailloux superposés, se haussait pour y boire. Le peu d’eau qui reste en ces pays est dû à des travaux d’origine romaine; un poète verrait un symbole dans cet enfant qui se désaltère à un tombeau.

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D’ailleurs, on trouve ici du romain partout; et, si j’étais archéologue, je choisirais Sousse pour mon paradis. Aux angles des rues et des maisons, des colonnes antiques debout! Au seuil des portes, des colonnes antiques couchées! M’étant assis sur un banc de pierre, à un carrefour, un voisin s’est approché de moi et m’a parlé, par gestes, d’un homme très grand, très fort, qui avait des cornes. Je ne comprenais pas; alors il m’a montré le banc, et je me suis aperçu que ce banc était tout simplement le torse en marbre, à cuirasse magnifiquement ouvragée, d’un guerrier. Au bas de l’escalier d’une école arabe, la dernière marche est formée d’un fragment de corniche du plus précieux travail; les babouches et les pieds nus des petits épeleurs de Coran ont fini par en user les ornementations délicates.

Quelques résidents qui s’amusent à collectionner m’ont montré maints objets curieux: des pierres gravées, des intailles, une brique carthaginoise portant un rhinocéros en relief, des médailles frappées d’un seul côté représentant des groupes érotiques et satyriques, des monnaies romaines, grecques, du Bas-Empire, puniques, coufiques, marocaines, espagnoles, françaises, génoises,--bref, l’histoire monnayée et l’étonnante fricassée de guerres, d’invasions et de races de cet admirable pays. Le tout découvert autour de la ville ou dans la ville au hasard d’un canal creusé, des fondations d’une maison neuve: car, sauf un commencement de fouilles savantes exécutées, sous le patronage de Napoléon III, alors féru de sa vie de César, du côté de l’ancien port, une si riche mine est encore vierge.

Et moi-même, sans penser à mal, j’ai fait ma trouvaille. Oui! derrière la kasbah, sous le rempart, à l’endroit où apparaissent quelques restes de constructions antiques, près d’un trou que des Arabes avaient creusé pour y prendre de la pierre à bâtir, j’ai ramassé, au milieu des cailloux et des débris de poterie, un petit cône à pointe arrondie portant encore des traces de peinture rouge. Est-ce un dieu carthaginois ou simplement un bouchon d’amphore? Je penche pour le dieu et me rappelle cette phrase de Salammbô: «Il y avait à l’entrée, entre une stèle d’or et une stèle d’émeraude, un cône de pierre. Mâtho, en passant à côté, se baisa la main droite.» Dans la joie naïve de ma découverte, j’ai failli me baiser la main droite comme Mâtho.

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Maintenant on me soupçonne de donner dans l’archéologie. Mon ami Marteroy, qui voyage dans le Sud, explorant les plateaux d’alfa, m’écrit qu’il m’attend à Maharès, où il y a une voie romaine, des citernes antiques peuplées d’hirondelles, une forteresse bâtie par les chevaliers de Malte, et une admirable porte de mosquée encadrée de carreaux émaillés, vrai chef-d’œuvre de céramique. Des officiers me signalent des aqueducs, des colonnades, des tombeaux et même des alignements de pierres druidiques. Il y a surtout l’amphithéâtre d’El-Djem, comparable, paraît-il, au Colisée, et que je ne saurais me dispenser de visiter. Je dis «oui!» mais sans conviction. Voyager par ces chaleurs d’août? Je franchirai peut-être un de ces matins la ceinture de remparts blancs où le Baal dévorateur m’assiége; seulement ce sera, pèlerinage obligé, pour voir Kairouan la ville sainte, ou, plus près, la côte rocheuse de Monastir, riche en oursins et en clovisses roses, et, puisque Djerba et Gabès sont trop loin, la minuscule oasis d’El-Kantara, où mûrissent la figue et le raisin sous une forêt de dattiers frissonnant au vent de la mer.

DINER AU CAMP

--«Montez-vous au camp?» m’a dit le capitaine Huart.

--«Pourquoi pas?» ai-je répondu, bien que l’offre, après déjeuner, n’ait rien de tentant. Lui, fait deux fois le jour ce voyage du camp à l’hôtel et de l’hôtel au camp, par le plateau poudreux, brûlé du soleil et par les ruelles chauffées à blanc qui avoisinent la kasbah.

Le capitaine, dont le regard bleu-clair énergique et doux et les moustaches en vieil or où se mêlent des fils d’argent dénoncent l’origine gauloise, est resté blanc comme le lait, malgré son mépris du soleil. Moi, en ma qualité d’homme brun, je suis devenu noir, mais noir pour tout de bon. Il y a là une question d’atavisme: sous notre peau d’hommes du Midi, se cacherait-il un nègre oublié que les rayons africains réveillent?

Antoine est venu à notre rencontre: c’est un sanglier apprivoisé qui s’entend mieux que personne à faire les honneurs du camp. Nous n’avons qu’à le suivre. Informé sans doute de mon goût nouveau pour l’archéologie, il me conduit tout droit aux «Grosses Pierres», débris d’un cirque que les Romains avaient élevé là, en vue de la mer dont nous regardons l’azur et dont nous respirons avec plaisir la fraîche brise.

Les soldats reposent sous la tente ou bien à l’ombre maigre et trouée des oliviers; quelques-uns, plus heureux, ont pour abri un grand caroubier au dru feuillage, d’où pendent les caroubes mûres en cette saison et pareilles à de longues lames de bronze. Pour tout bruit, les cigales qui chantent, innombrables. On se croirait seul dans ce campement endormi qui, tout à l’heure, retentira de vibrantes sonneries militaires.

Au milieu des soldats couchés, un vieillard à barbe d’Abraham, superbe sous sa belle djebba bleue, fait couper à coups de hache, par son domestique nègre, le bois mort d’un arbre qui lui appartient. Le camp est établi sur des propriétés particulières, et, pour la première fois, je puis contrôler de près et par mes yeux ce qu’on m’a raconté sur la culture arabe dans la région.

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Chez les bons Tunisiens, race agricole où persiste, avec un peu de sang romain, le goût de la propriété morcelée, chaque carré en culture, si petit soit-il, s’entoure,--ce qui fait du pays un vaste échiquier, comme le Bocage ou certains coins de la Normandie,--de hauts relèvements de terre couronnés par une haie vive. Seulement, ici, le relèvement sans gazon ni mousse est triste et sec, et l’aloès aux hampes rigides, les grands figuiers de Barbarie y remplacent plus ou moins agréablement les aubépines et les viornes.

A la saison des pluies, les cases de l’échiquier deviennent par surcroît autant de réservoirs recueillant au pied des arbres, groupés en nombre qui varie suivant la disposition du terrain ou les convenances des partages, cette précieuse eau du ciel dont pas une goutte ne doit être perdue.

Quelquefois même, un tronc centenaire est seul dans son enclos comme au fond d’une coupe.

Partout des travaux d’irrigation, partout des canaux tracés dans la terre rougeâtre et qu’obstruent maintenant les herbes desséchées. Il y a aussi des puits avec le chemin de halage en pente, battu et durci au lent va-et-vient des chameaux. Mais tout cela est, pour le quart d’heure, bouleversé par l’occupation militaire. Le capitaine me dit:--«Avec leurs sacrés petits murs, le pays cultivé n’est qu’une série de redoutes, et notre campagne par ici n’eût pas été commode si on avait voulu s’y défendre pied à pied comme autrefois en Vendée.»

L’après-midi se passe à boire des citronnades, tièdes, hélas! Antoine ayant eu l’ingénieuse idée de renverser sur le sol de la tente, pour s’y vautrer dans un à peu près de bauge, la gargoulette où l’eau fraîchissait.

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Décidément, je ne redescendrai pas à la ville. Antoine, désormais revêtu d’une carapace terreuse et jaune, mais tout frétillant depuis qu’il s’imagine s’être baigné, veut à toute force me conduire chez ses amis les artilleurs. Il passe entre les jambes des chevaux et les roues des canons alignés. Antoine a eu là une idée heureuse! Les artilleurs m’apprennent que je suis invité à dîner précisément pour ce jour-là, et que ces messieurs doivent attendre à l’appontement avec deux chevaux pour mon frère et moi. Ces messieurs sont le capitaine Courtès, qui est des bords du Rhône et presque mon compatriote; le lieutenant Courbebaisse, à qui m’a recommandé son cousin Paul Armand, le bon géographe marseillais; enfin M. Massenet, commandant de la canonnière _l’Étendard_, que j’aperçois au loin, imperceptible point noir sur le bleu du golfe, à travers la fumée des cuisines de soldats qui s’allument en plein air.

Nos amis arrivent, amenant mon frère; Sousse est petit et quelqu’un les a avertis. Tandis que le dîner se prépare, on me présente les hôtes de la batterie: deux caméléons mélancoliques et ridés, deux canards sauvages pour qui un seau d’eau bourbeuse remplace médiocrement le marécage natal; et un jeune chacal aux yeux gonflés comme s’il avait versé des larmes. Le chacal est triste, en effet; il a des peines de cœur, la solitude lui pèse. Et c’est pour cela qu’on le tient à l’attache: libre, il affolait de ses sauvages avances toutes les chiennes du camp.

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A table maintenant, sous les oliviers, devant la tente, au milieu d’une enceinte improvisée de troncs de cactus énormes comme des troncs de chênes et qui, renversés, sans racines, végètent cependant, égayant leur bois mort de belles feuilles fraîches et jeunes. Le soleil descend dans le ciel rouge. A mesure qu’il disparaît, en face de nous, les remparts de Sousse se colorent des plus délicates teintes violettes. C’est l’heure mélancolique. Tout en faisant honneur à un repas de volaille et de gibier qu’arrosent les vins amers de Sicile, on parle de Paris, de la France, de ce qu’on aime et qui est loin. Puis la nuit tombe, subitement. Les grands lévriers d’Afrique allongés à nos pieds se dressent dans leur haute taille et commencent à rôder inquiets. Le café arrive. Un soldat suspend sur nos têtes à la branche d’un olivier une lanterne arabe dont les mille trous coloriés éclairent d’étincelles un dôme argenté de feuillage...

La même lanterne, portée par le même soldat, va nous conduire hors du camp et jusqu’à la ville, par de vagues chemins, le long du cimetière qui, avec ses talus et ses tombes, prend sous la clarté des étoiles la douceur blanche et poétique d’un grand paysage neigeux.

KARAGOUZ

Que faire de notre soirée? Le samedi est jour de repos: il n’y a pas de musique militaire au Bordj; d’un autre côté, les belles Juives, ornement féminin des cafés en plein air de la Marine, ayant allumé leurs lampes dès ce matin, gardent la maison.

Mais les souks sont illuminés, et la ruelle qui y conduit nous attire par de vagues musiques, le bourdonnement doux d’un orchestre arabe. Trois instruments; la clarinette, la tarabouka de poterie où court la caresse des doigts, et le tambourin nonchalamment secoué, dont les crotales frémissent à peine avec un bruit de feuilles mortes. Tout cela léger comme un souffle, énervant et délicieux comme un chœur lointain de cigales. Sur un air triste, rendu plus triste encore par l’étrangeté paysanne de sa voix de tête, un nègre détaille en strophes très courtes le blason des beautés de la femme; puis il fait silence, et l’orchestre, qui s’était tu pour l’écouter, scande d’une brève ritournelle chaque repos de sa litanie amoureuse.

Si nous allions voir Karagouz?

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Une première fois, il y a deux jours, l’impresario qui dormait en travers de sa porte a refusé de se déranger pour moi. Mais ce soir, nous sommes avec un officier qui parle un peu d’arabe, de sorte qu’il devient facile de s’entendre.

La salle, noire et sans autre ornement que les toiles d’araignée tombant du plafond en draperies, est une simple boutique de tisserand dont on a appliqué le long des murs le métier démonté. La porte une fois refermée, il y règne une chaleur étouffante. Quelques indigènes ont suivi en se glissant sur nos talons. Du reste, pas de siéges; nous devrons assister au spectacle debout.

Au fond, dans une cloison en planches, s’ouvre un cadre de mousseline derrière lequel on voit danser la flamme d’une lampe à huile. Par une porte pratiquée sur un des côtés de la cloison, l’homme de Karagouz, à la fois directeur et unique artiste, pénètre mystérieusement dans les coulisses. Il débute, invisible, par un long discours préliminaire, destiné sans doute à expliquer la pièce, et que pour mon malheur je ne comprends point.

Bientôt une silhouette apparaît, noire et se démenant des jambes et des bras sur le fond du cadre éclairé. Mais ce n’est pas encore Karagouz, c’est un habitant de la ville, bourgeois enturbané qui a envie d’un beau poisson et qui en fait la commande à un nègre. Sur ce, Karagouz entre, monstrueux, armé d’impudeur et tout de suite reconnaissable, tant il est pareil à ce Dieu rustique, taillé dans un tronc de figuier, dont les anciens voilaient de verdure aux endroits déserts de leur jardin l’image obscène et consacrée! Karagouz a surpris la conversation du bourgeois et du nègre. Il déclare que c’est lui, Karagouz, qui mangera le poisson. Et voilà le premier acte.

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Au deuxième, Karagouz ne paraît pas. Nous sommes sur mer dans une barque à plusieurs rameurs très ingénieusement ajustée. Le nègre tient la barre. A l’avant, le patron pêcheur jette sa ligne dans ce qui est censé les profondeurs salées. Un thon énorme, l’œil blanc et rond, la gueule ouverte, rôde sous l’eau et flaire l’hameçon. Mais le nègre parle toujours et empêche le poisson de mordre. Interminable discours du patron au nègre, à la suite de quoi le nègre promet de ne plus parler. En effet, il ne parle plus; mais, autrement que par la bouche, il fait entendre,--à la grande joie de l’auditoire, très sympathique aux grasses facéties de ce Pierrot couleur de suie,--un bruit incongru, retentissant, formidable comme un coup de tonnerre. Le thon, effaré, se sauve aux abîmes. Nouveau discours du patron, accompagné de gesticulations furieuses. Nouveaux serments du nègre, qui jure de rester silencieux de toute façon. Enfin le thon est pris, on le hisse à bord, les rameurs rament, la barque disparaît dans la coulisse, et le deuxième acte finit.

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Au troisième acte, le bourgeois arrive, portant sous le bras son poisson qu’il dépose par terre. Il se couche auprès, du côté de la tête; Karagouz survenant se couche du côté de la queue. Inquiet, le bourgeois surveille Karagouz. Mais Karagouz dort, Karagouz ronfle; le bourgeois rassuré croit pouvoir s’absenter un instant, et sort, laissant le poisson à la garde des étoiles. Quand il revient, accompagné d’amis qui veulent admirer son achat, Karagouz a enlevé le poisson; il s’est mis à la place, étendu sur le dos, et vous devinez ce que les bourgeois flairent dans la nuit sombre, en croyant flairer un thon nouvellement pêché. Première bataille, à la suite de laquelle Karagouz reste maître du terrain, non sans avoir, selon ses habitudes, passé l’ennemi vaincu au fil de son étrange épée.

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Quatrième acte et deuxième bataille, cette fois-ci avec le nègre, qui veut que Karagouz rende le poisson. Le nègre est tué. Karagouz le traîne devant la porte du bourgeois. Le bourgeois, qui ne tient pas au compromettant voisinage d’un cadavre, traîne à son tour le nègre devant la porte de Karagouz. On trimballe un bon moment ce malheureux nègre. Enfin, on s’arrête à une transaction: le nègre sera placé au milieu de la rue, à égale distance des deux maisons. Karagouz mesure le terrain, avec quelle aune étrange, ô Mahomet! Mais comme il ne se pique pas de grande suite dans les idées, ou plutôt comme il médite d’autres farces, une fois le bourgeois parti il se substitue au nègre qu’il fait disparaître.

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