Part 4
--«Êtes-vous allé au Ksar? Il faudra voir ça. C’est, tout près d’ici, dans l’autre rue, une sorte de cloître fortifié. On y descend par un escalier de vingt marches auquel succède un grand couloir sombre. Tout cela très ancien et très noir, d’aspect byzantin. Au milieu du cloître il y a un puits mystérieux recouvert par une grosse pierre, et, au-dessus du puits, un gigantesque poivrier. Autour, sous les arcades blanches, de petites logettes fermées d’une porte, mais inhabitées. Les Arabes ont grand’peur du Ksar, et, bien qu’on y ait mis le tombeau d’un santon, ils ne s’y hasardent pas la nuit. Les murs en sont barbouillés de henné. Mahmoud, à qui on demande l’explication de ces barbouillages cabalistiques, détourne la conversation; il finit pourtant par avouer que c’est pour chasser _ceux de dessous terre_. Toutes les nuits des _mounégas_, des religieuses blanches, y reviennent en procession; un chien fantôme rôde autour. Vers le milieu du IVe siècle, cet édifice,--où les savants retrouvent, paraît-il, une tradition du système de fortification phénicien et carthaginois,--fut un couvent de moines-soldats. Sa légende, l’atmosphère de terreur qui flotte autour de ses vieux murs, doivent se rapporter au souvenir de quelque antique massacre.
«Les Arabes sont très superstitieux: les mains peintes en rouge sur leurs portes sont destinées à éloigner les diables. Le poisson, symbole mystique du Christ pour les premiers chrétiens, jouit du même privilége et figure sur tous les bras, en tatouage. Il y a des chevaux, des chameaux qui portent malheur; on les reconnaît à certaine marque: un creux sous le ventre est signe de mort; une touffe de poils disposée de certaine façon sous le cou indique que le propriétaire de la bête sera étranglé par le destin. Superstitieux plus que religieux, et même relativement sceptiques,--disant volontiers avec un fin sourire: Allah est grand, Mahomet un peu moins!--les années de sécheresse, ils font des processions pour obtenir la pluie, et, si la pluie n’arrive pas, alors ils célèbrent une sorte de messe du diable, lisant le Koran au rebours, mettant le burnous à l’envers et tournant le dos à la Mecque...»
* * * * *
Je suis remonté sur mon toit. La nuit était venue, apportant un peu de fraîcheur. De grands nuages noirs, très bas, barraient le ciel et pendaient comme une draperie débordante d’étoiles. Un chat a miaulé là-bas, derrière une maison mauresque dont j’aperçois distinctement dans la nuit claire la terrasse couverte d’herbes folles et la cour à fines arcades. C’est une maison frappée d’un sort; son seuil est mauvais et a procuré malheur, faillite ou mort à tous ceux qui l’ont habitée. Alors on a muré sa porte et on la laisse tomber en ruines. Il y a ainsi dans Sousse beaucoup de ces maisons abandonnées.
LA PLAGE
La première semaine, je me levais trop tard, vers six heures. A six heures, le soleil est haut et les femmes reviennent déjà de la lessive et du bain.
Maintenant, voici comment s’arrangent mes journées.
A la première aube, des chants de coqs, un braiement d’âne, les grognements d’un porc maltais me réveillent; poussant mes volets, j’aperçois en face de moi, si près que je pourrais y toucher de la main, le rempart, son chemin de ronde que soutiennent des arcades pleines, et ses créneaux blancs, dont un rayon colore soudain la tranche en rose.
Au bas, la rue solitaire et poudreuse entre le mur et la maison. C’est d’abord le charbonnier, sorte d’Auvergnat d’Afrique, encapuchonné d’un sac et s’annonçant avec un cri rauque. Puis le marchand de marée, qui promène trois petits poissons blancs au bout d’une ficelle. Puis une carrossa conduite par un cocher nègre,--la carrossa du «Cadi des Juifs», m’a dit Mahmoud,--roulant sans autre bruit que celui des grelots, doucement, dans la poussière molle. Puis trois Juives, les lèvres peintes, les sourcils rejoints d’un trait noir, le bout des doigts rougi jusqu’à la seconde phalange comme si elles avaient écossé des cerneaux. Lentes et grasses, à trois elles tiennent l’en-plein de ma rue.
D’autres suivent, nombreuses; car cette petite voie étroite et pleine d’ombre est le chemin qu’elles préfèrent pour aller à la mer et en revenir. Les voilà toutes: Kahmouna, Mariem, Daya, Kémisa, Semah, Kaïl, Kouka, Luna, Ziza, Leïla, Messaouda, Marzouka, Sultana, Lala, Schelbia, revêtues de la chemise transparente, serrée; par-dessus, une tunique en soie voyante qui, arrêtée à la hauteur du caleçon et des hanches, laisse l’œil jouir de tout leur épanouissement, et que retient une ceinture souple, rayée d’argent, avec deux glands, qui, légèrement, se brimbalent. Elles ont encore un bonnet phrygien tout doré d’où retombe un long voile, ce qui fait que, multicolores par devant, elles ressemblent par derrière à de gigantesques toupies blanches. C’est le costume des simples jours; les jours de fêtes elles ajoutent: des jambières d’argent ou d’or, des babouches encroûtées d’or, et une cuirasse de brocart ornée de broderies en relief luisantes et griffantes comme un corselet d’insecte. Elles vont ainsi lentement, d’une démarche chinoise, traînant dans des sandales que surélèvent des patins de bois leurs pieds nus frottés de henné, et laissant sur leur passage, avec le bruit des éclats de rire et l’éblouissement des vives étoffes, une odeur de musc, de jasmin et de rose.
Oh! sans penser à mal et sans intentions provocatrices, car ce sont les plus respectables dames de la bourgeoisie israélite. Mais, d’abord, l’Européen s’y trompe et a quelque peine à prendre son parti de leur costume d’une si troublante étrangeté, qui les fait ressembler tout à la fois à des sultanes et à des danseuses de corde.
D’ailleurs, rassurez-vous; les maris suivent: Haïm, Aroun, Nessim et Brahm, très fiers de la permission nouvelle qu’ils ont de porter le turban; et, avec les maris, les gamins et les gamines: Bichi, Moumon, Sisi, Kiki, Mardochi, Sloma, tous en costume national, et tous, malgré leurs noms d’oiseaux, graves comme de petits patriarches.
Cependant, les femmes arabes, hermétiquement voilées de leur m’laffah, grand linceul noir ou blanc dont elles s’enveloppent, et portant sur la tête un paquet de linge, glissent le long des murs, fantômes anonymes.
La plage est très animée; déjà Israël s’y baigne en famille autour des cabines. Plus loin, les femmes arabes, tout à l’heure si bien voilées et maintenant en simple chemisette, procèdent, au bord de la mer, à leurs savonnages quotidiens. Les unes, accroupies, battent la laine dans le sable à l’aide de la raquette d’un cactus, battoir économique et primitif; d’autres, troussées jusqu’au-dessus du genou, montrant sans vaine pudeur des cuisses dorées de statues, piétinent le linge en dansant et font jaillir l’eau sous leurs pieds nus.
Les types sont très variés. Je voudrais, peintre, croquer en passant cette grande femme à profil de matrone et d’impératrice, avec des cheveux massés et drus, d’un blond brûlé, couleur d’or rouge ou d’épi trop mûr; et, à côté, la pure Arabe, sans aucun mélange de romain, très ambrée, très fine, qui porte, deux à l’oreille droite, six à l’oreille gauche, comme pour narguer la symétrie, de lourds pendants d’argent pareils à des bracelets, et, au cou, un collier de vieilles monnaies et de coquillages.
Malgré mes airs discrets et distraits, à la fin pourtant ma présence finit par être remarquée. Comme j’approchais du marabout de Sidi-Giafr, qui dresse son dôme non loin de la mer au milieu des dunes, un vieil Arabe s’est mis à crier. Alors trois femmes qui se baignaient sont vivement sorties de l’eau et se sont accroupies sous un haïck, à l’abri des regards de l’Infidèle. Le haïck remuait, et, par-dessous, je les devinais s’habillant. Puis, ce petit tas de linge blanc s’est ouvert, et, comme d’un œuf cassé, j’en ai vu éclore, éclatantes dans leurs habits de soie, une femme bleue, une femme orange, une femme rouge, presque aussitôt entortillées, hélas! de leur insupportable linceul. Au retour, seulement, lorsque je repassais devant elles, leur voile s’étant soulevé,--oh! très peu, et sans doute par hasard,--j’aperçus six yeux noirs, trois fronts tatoués d’une fleur sous des boucles frisées, et trois bouches jeunes qui riaient.
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En haut de la plage, à l’endroit où commencent les dunes et où des sources, restes probables d’une antique aiguade, viennent affleurer le sol, aussitôt recueillies, il y a un puits rond, un puits à margelles. Des négresses aux dents brillantes, simiesques de profil et d’allure, vaguent autour, sous le soleil. Pour toute coiffure, leurs cheveux crépus, nattés, luisants d’huile; pour tout costume, une _fouta_ rayée moulant des splendeurs hottentotes. Elles lavent et savonnent debout devant la margelle, ou bien filent assises dans le sable. Celles qui filent tiennent de la main gauche une courte quenouille chargée d’une boule de laine blanche, et, de la main droite, le fuseau. Au lieu du coup de pouce de nos filandières, elles font, avec la paume de la main droite, rouler rapidement le fuseau sur l’avant-bras gauche; le fuseau s’échappe en tournant, la laine se tord, le fil s’allonge, et rien n’est gracieux comme cette antique façon de filer.
Ces négresses ne sont pas du pays. Esclaves évadées pour la plupart et venues du fin fond des Nigrities, elles exercent à Sousse l’état de blanchisseuses et filent de la laine quand le blanchissage ne donne point. Subissant eux aussi l’attraction de la blancheur, leurs frères et maris se font volontiers gâcheurs de plâtre. Toute l’heureuse et noire colonie habite en commun, dans la ville, une grande maison qui s’appelle Dar-Egmaa.
Mais le soleil pique un peu fort pour un simple voyageur qui n’a pas sur la face la patine de bronze éthiopienne. Je m’assieds un instant dans l’ombre étroite du môle romain. La plage peu à peu devient déserte. Là-bas, dans le ciel bleu, par-dessus les dunes, se dressent des montagnes sœurs, régulières, géométriques, pareilles à deux forts immenses; derrière, violettes et se voilant de chaude brume, les cimes dentelées du Zaghouan. Dans le sable courent de grosses fourmis noires, hautes sur pattes et bossues. De petits échassiers gris, à collier blanc, voltigent le long de l’eau sur les plantes marines rejetées où le va-et-vient du flot creuse de minuscules falaises... Et ce serait charmant, sans l’insupportable odeur de barége que dégagent au soleil l’algue pourrissant, et ces balles d’alfa qu’on a mis rouir dans la mer.
LE MARCHÉ RUSTIQUE
Bab-el-Bahr, la porte de mer, est à cette heure fort encombrée. Sous l’ogive rouge et verte de sa voûte se presse une foule, hommes et bêtes.--_Arri! Arri!..._ ce sont les âniers poussant leurs ânes;--_Dja!_ les chameliers poussant leurs chameaux. Et tous, âniers et chameliers, ne cessent de crier:--_Barra! Barra!_ d’un accent cruellement guttural. _Barra!_ veut dire: place! garez-vous! Seulement personne ne se gare, car les chameaux, comme les ânes, sachant combien les gens du pays ont le coup de bâton facile, mettent une prudente discrétion à ne frôler de trop près ni burnous ni dalmatique brodée.
Il faudrait écrire un poème sur ces bourriquets à museau blanc tatoué d’une fleur, plus petits et plus nerveux que les nôtres, et si naturellement chanteurs qu’on a coutume de leur fendre les naseaux afin que leur voix soit moins sonore.
Voici l’âne d’un marchand d’eau promenant tout le long du jour, des citernes de Sidi-Giafr à la ville, ses quatre amphores de terre blanche bouchées d’un tampon d’alfa. En voici un autre que trique un apprenti boucher: des caillots de sang sur son poil, ployant sous une charge de têtes de moutons qui pendent les yeux grands ouverts, et de viande tremblotante et rose. Mais la plupart arrivent des champs; ils trottent gaiement sans bridon et portent dans leur double sac en sparterie des bananes, des pastèques, des courges et toutes sortes de produits paysans.
Les chameaux, avec un lent roulis, balancent par-dessus les turbans et les chechias leur tête triste et leur long cou orné de pendeloques en bois. Les chameliers, vêtus du sarrau brun qui est l’unique costume des pauvres gens, tiennent leur bête par la queue et se laissent remorquer tout en braillant. Il y a aussi des chamelles à la mamelle maigre et noire, suivies de leurs chamelots déjà compassés, déjà graves, portant déjà dans leur œil rond l’ennui du fardeau et du désert.
Derrière viennent ces moutons de race indigène dont la grosse queue, vraie poche de graisse, étonne d’abord quand on arrive en Tunisie; puis, dans un bruit argentin de sonnailles, des chèvres jaunes au poil soyeux et long, couleur de cocon non filé, qui font songer à la chèvre d’or des légendes arabo-provençales.
Tout cela monte vers le centre de la ville au milieu d’un flot toujours plus serré de burnous, de ghedrouns et de djebbas, où ne détonnent pas trop quelques rares costumes européens, officiers et bourgeois en veston de flanelle blanche.
C’est en pleine rue que se tient le marché rustique et familier comme une foire de village. Les paysans venus pour vendre leurs denrées sont assis par terre, le long des maisons, ayant chacun devant soi un petit tas de poivrons, de fèves, de tomates, de raisins, de figues d’Europe et de figues de Barbarie, qu’on appelle ici des figues d’Inde. Ils les pèsent avec grand soin dans des romaines primitives, faites d’une planche, de trois bouts de ficelle et d’un bâton encoché au couteau qui remplit l’office de levier. D’autres se promènent, un chapelet de gousses d’ail autour du cou ou bien tenant à la main un lièvre, deux poulets liés par la patte, une perdrix dans une cage, des œufs frais, un jeune hérisson. Résignés et doux, le bouquet de jasmin sur l’oreille, ils attendent l’acheteur sans rien dire, tandis qu’à côté la spéculation mène grand bruit autour de la petite table d’un Juif qui fait le change des caroubes, et du chevalet où les agents du fisc mesurent les grains.
Une chose frappe d’abord: l’absence d’un type général; partout, au contraire, des traits travaillés, fatigués, divers, une complication de physionomie indiquant le mélange des races et un héritage séculaire de civilisation. Il y a encore autant de latin que d’arabe chez ces pauvres gens, dont la coutume est faite de débris de droit romain. Sous le rouleau de l’islamisme, si lourd qu’il fût, la colonie antique, évidemment, a gardé quelque chose de son puissant relief.
A travers une porte encombrée de bâts, dans une cour ancienne à fines arcades, pleine d’ânes et de mulets piétinant la grasse litière, j’aperçois,--tableau d’un orientalisme imprévu que colore superbement un oblique coup de soleil,--des poules et des coqs picorant, comme ils feraient d’un tas de fumier, la bosse bourrue d’un chameau agenouillé. C’est la cour d’un fondouk dont les trente chambres sont maintenant accaparées par les Maltais, seuls étrangers qui s’accommodent encore de cette existence en commun; les jours de marché, elle sert aux Arabes paysans pour enfermer leurs bêtes. L’établage coûte une caroube, c’est-à-dire un peu moins d’un sou. C’est encore trop cher, paraît-il; nombres d’ânes appartenant à des maîtres moins riches ou plus avares stationnent attachés gratis à des anneaux de fer le long du mur de la mosquée, le bout du nez à l’ombre et la croupe au brûlant soleil. Çà et là, des chameaux, un jarret lié, restent immobiles sur trois pattes.
Les bêtes, pécaïre! ont besoin de s’approvisionner de patience; car leurs maîtres, une fois le marché fait, ne voudront pas quitter la ville et reprendre, soit par la plage, soit dans les oliviers, le chemin des champs, sans avoir fait au Souk, lieu de délices, paradis de béatitude musulmane, dont toute la semaine ils ont rêvé, une station de quelques heures.
LES SOUKS
Le souk, ou marché couvert, ne rappelle en rien la magnificence tant vantée des bazars d’Orient. C’est un souk modeste, le souk d’une petite ville à demi paysanne. Un ami, que je rencontre vers les trois heures de l’après-midi, ce qui est pour les gens du pays le moment des affaires, me dissuade de diriger là ma promenade. «Que diantre espérez-vous trouver? Quelque ruelle en ogive, très sombre, où, par les mille trous de la voûte, quand les toiles d’araignées ne les obstruent point, tombent des barres de soleil. A droite et à gauche, un double rang de logettes d’un mètre carré pratiquées dans l’épaisseur du mur. En arrière un banc de pierre à hauteur d’appui qui court tout le long de la galerie et sert à la fois de comptoir pour les marchandises et de siége pour l’acheteur. Dans ces logettes, des marchands se tiennent, les jambes croisées. Voilà le souk, tous les souks se ressemblent; seulement, vous avez dû voir beaucoup mieux en ce genre à Tunis.» J’ai envie de répondre que c’est précisément cette simplicité qui me charme. Un Orient éblouissant, brodé, l’Orient des peintres orientalistes et des costumiers d’opéra, me donnerait trop l’impression d’une chose connue d’avance. Ici je me sens vivre en pleine ingénuité musulmane; je fais partie de la foule: marchands d’herbes ou marchands d’huile, pareils à ceux qui grouillent à l’arrière-plan des _Mille et une Nuits_, ne voyant passer que de très loin et au-dessus d’eux, aujourd’hui comme il y a douze cents ans, le train chamarré des kalifes.
Les Arabes de la ville haute et des villages, nos Arabes de ce matin, je les retrouve ici reconnaissables à leur air paysan, l’œil triste et doux, la peau tannée. Ils sont couchés, méditent ou dorment, heureux, avant de retourner à la petite maison blanche et basse où les attend une invincible pauvreté, heureux de s’offrir ainsi un avant-goût des joies par Mahomet promises, dans cet endroit frais, plein de bonnes odeurs, de couleurs voyantes, où circulent des femmes voilées.
Les bourgeois de Sousse, les Maures, comme les appelle une ethnographie fantaisiste, viennent au souk également et y passent de longues heures en causeries avec les marchands. Ils ont de belles djebbas brodées qui ressemblent à des dalmatiques, un double gilet aux tons vifs, une chechia toujours neuve, un turban fait de belle étoffe et des babouches en cuir verni qui, lorsqu’on les quitte, et on les quitte pour un rien, laissent voir des bas fins d’une blancheur immaculée. Plus encore que le costume, un teint mat et reposé, une certaine tendance à l’embonpoint indiquent chez eux l’aisance héréditaire et des habitudes de bien vivre.
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D’un bout à l’autre du marché, sur le pavé inégal, bossu, creusé à son milieu d’un profond caniveau qui coule plein dans la saison des pluies, circule une foule compacte mêlée d’Arabes et de Juifs. Beaucoup d’aveugles qui vont droit et vite, agitant leur bâton et murmurant je ne sais quoi; devant eux, respectueusement, les burnous et les djebbas s’écartent. Un beau vieillard à turban rouge me salue: c’est le crieur-public, homme considéré, qui est allé trois fois à la Mecque; il préside aux encans et proclame dans les carrefours les objets perdus et les bêtes volées. Je reconnais aussi un vieux fou juif pour l’avoir trouvé l’autre soir à minuit tranquillement endormi sur les marches de mon escalier; on le laisse vaguer librement et s’introduire dans les maisons sans que personne l’inquiète; mais les gamins lui font des niches, une de ses oreilles est même beaucoup plus longue que l’autre à force d’avoir été tirée. Plus loin, le chapelet aux doigts et familièrement adossé à l’angle d’une boutique, le khalifa,--c’est-à-dire la première autorité beylicale de la ville en l’absence du caïd gouverneur qui ne réside guère,--s’entretient avec un colonel tunisien dont le pantalon de calicot, la tunique de drap à jupon plissé sont les seuls objets qui fassent tache sur ce fond noblement oriental.
Le souk ou les souks, car il y a plusieurs de ces ruelles voûtées s’enchevêtrant l’une dans l’autre et se coupant sans préoccupation de l’angle droit, ne sont pas longs à visiter.
Voici le souk aux «herbages» où les ménagères soussaines s’approvisionnent également de poivre rouge, de henné, de garance, de cassonade et d’un mélange de pois grillés et de raisins secs, régal favori des gamins arabes. Il exhale une bonne odeur de légumes, de fruits mûrs et d’épiceries.
Au souk des Arabes, on vend les babouches jaunes et les tapis de Kairouan, des couvertures de Gafsa, des tromblons damasquinés, des miroirs à dos incrustés de nacre, et aussi pas mal de ces menus objets à paillettes qui viennent de Constantinople et de Paris. Des tailleurs sont en train de tailler, de coudre des costumes, ou bien dévident un écheveau de soie qu’ils retiennent avec l’orteil de leur pied droit.
Le souk des Juifs, noir et tout petit, est habité par deux ou trois brodeurs de ceintures d’or et quatre ou cinq orfèvres à figure d’alchimiste qui, presque sans outils, avec un simple fourneau de terre glaise qu’active une outre servant de soufflet, fabriquent en argent très allié les bouclés d’oreilles, les colliers, les bracelets et les anneaux de pied des élégantes du pays. Ils font aussi commerce de curiosités; un d’eux me tire précieusement de son coffre-fort, de provenance européenne et décoré d’amours en fonte dorée, tout un rare et précieux bric-à-brac d’un art bizarrement mélangé de raffinement et de barbarie: babouches d’argent relevées en pointe, colliers féminins très anciens, paraît-il, et composés d’un assemblage joyeux à l’œil de perles multicolores, de fragments de verre enfilés, de pièces de monnaie, de coquillages percés d’un trou, de losanges, d’ornements en filigrane où s’incrustent des cabochons rouges, le tout se terminant par une énorme plaque ronde et lourde qui doit pendre entre les seins nus. Ces parures authentiques et longtemps portées conservent une odeur de musc.
Il y a encore, mais à ciel ouvert, dans des ruelles, le marché des vanniers, encombré de tamis, de cages à perdreaux, de corbeilles, et celui des revendeurs: poteries ébréchées, outils hors d’usage, haillons pendants, étoffes déteintes, tout un Orient lamentable dont nos chiffonniers ne voudraient pas.
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Autour des souks se concentrent quelques petites industries. Sur un métier primitif, d’habiles ouvriers composent le dessin d’un tapis aux riches nuances et fabriquent ces tissus légers, transparents, en coton ou en soie lamée, dont s’enveloppent les beautés soussaines. Le dernier représentant d’une industrie qui s’en va découpe et colorie les étagères à jours ornées d’arabesques et de fleurs qui, dans les intérieurs devenus peu à peu européens, restent encore comme un souvenir de l’ancienne fantaisie orientale. A côté, la boutique d’un médecin: ici, le médecin ne fait qu’un avec le pharmacien et se tient en boutique; cette boutique a pour unique ornement une carte de géographie arabe. Celle du barbier, plus luxueuse, est fermée d’un rideau en filet qui laisse voir l’intérieur. Au fond, une glace à cadre sculpté, du plus pur style Louis XV et que je marchanderai un de ces jours. Le long des murs, des rasoirs en panoplie, des miroirs nacrés, des plats à barbe en cuivre, et,--détail qui renverse mes idées à l’endroit de l’horreur que tout bon musulman est censé avoir pour l’imitation de la figure humaine,--quelques gravures d’un Épinal évidemment asiatique ou africain, représentant des soldats turcs et des sultanes à cheval. Tout autour, des bancs où les clients attendent, tandis que dans le grand fauteuil du milieu un gamin de huit ans est en train de se faire raser la tête.
Un café! mais nous n’y boirons point; il faut respecter le Ramadan.
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J’aurais plutôt envie d’entrer, tant l’aspect est engageant, dans cette mosquée minuscule qui se compose d’un dôme blanc posé sur un cube comme la moitié d’une orange sur un pavé. Une terrasse triangulaire s’en détache et porte à sa pointe un minaret léger en forme de campanile. Ce doit être un tableau bien oriental à la tombée du jour, quand le muezzin apparaît entre ces huit colonnettes blanches.