Part 8
Décidément, il fait chaud dans les rues, plus chaud qu’à Sousse... J’essaye néanmoins, en suivant le côté de l’ombre, d’admirer quelques curieux coins de maison: c’est, vieille déjà, une construction de style étrange, loggia italienne ou _souleïaire_ provençal, aperçue tout à coup dans l’uniformité des bâtisses arabes; c’est une porte, ancienne aussi, où se reconnaît le coup d’outil de l’ouvrier européen qui la fit, captif ou bien aventurier renégat. Nous traversons le faubourg des Slass, vide à moitié dans ses remparts, car les Slass révoltés boudent encore derrière les déserts salins des sebkhas, là-bas, vers la Tripolitaine. Sur le seuil des maisons, des fillettes aux grands yeux noirs nous regardent, l’air souffreteux, le front tatoué d’une croix. La croix et le poisson, symboles chrétiens, sont en Tunisie un tatouage très commun; sous la couche de limon musulman que l’invasion a déposée, on retrouve partout ici à fleur de sol, comme les mosaïques à Lempta, la province affolée de théologie, la terre d’Augustin et des grands hérésiarques.
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Désespérant de voir en détail les innombrables zaouias ou mosquées de Kairouan, je m’étais décidé à n’en plus visiter aucune; mais j’ai le malheur de m’arrêter devant une porte au marteau de laquelle sont attachés des petits chiffons multicolores, des brins de laine et de soie. Aussitôt quelques citadins, qui dormaient là roulés dans leurs manteaux, se dressent, m’entourent, m’expliquent que ces chiffons sont autant d’hommages à un santon des plus illustres et que cette porte est la porte d’un lieu extraordinairement saint. Pendant ce temps le «garçon Marabot», qu’on est allé avertir, arrive souriant... et nous entrons pour faire plaisir au brave homme.
Cette mosquée, célèbre dans les récits des voyageurs sous le nom de _Mosquée des Sabres_, n’est pas précisément une mosquée. C’est peut-être une zaouia, peut-être un marabout, peu importe! D’ailleurs, impossible de déterminer si elle est inachevée ou si elle tombe en ruines. Du dehors, avec ses sept coupoles à côtes, elle fait encore bel effet; mais à l’intérieur, sous les coupoles, on marche dans un détritus de plâtras et de briques cassées.
Au fond d’un renfoncement sombre, où se dresse une sorte de catafalque en bois sculpté, le «garçon Marabot», à la lueur d’un cierge, nous fait les honneurs d’un étrange musée: des sabres, vrais lingots de fer, lourds et courts, dégrossis à peine, mais couverts d’inscriptions en creux ainsi que leurs poignées et leurs informes fourreaux de bois. Tout est ici gravé, brodé de caractères arabes: le tabouret sur lequel je m’assieds, quatre monstrueux lampadaires attendant aux quatre coins qu’on les allume, jusqu’à un fût de marbre antique couvert de versets du Coran, jusqu’à une pipe gigantesque posée sur le tombeau, le fourneau vaste comme une marmite, le tuyau épais comme le bras. Les bons Kairouanais m’insinuent bravement que cette pipe est la pipe de Mahomet; et ceci, après bien d’autres choses, éveille en moi le soupçon d’une mystification.
Renseignements pris, c’en est une. Habitués, nous autres races de chrétiens, à l’idée de saints séculairement légendaires, nous ne nous faisons pas aisément à la conception toute musulmane de saints contemporains, voisins et familiers. Or, le saint vénéré ici n’est pas mort depuis fort longtemps et quelques vieillards à Tunis peuvent se rappeler avoir fait avec lui des affaires. Son héritier, fils ou neveu, bâtit le marabout après sa mort et inventa cette admirable spéculation des sabres «écrits» et des pipes. Un peu prophète, un peu poète, au gré de l’inspiration du jour, il improvisait un tas de légendes biscornues qu’il donnait à graver par des forgerons et des menuisiers à gages. Le tout ne signifie pas grand’chose; mais comme les sabres sont énormes, comme les tabourets, les chandeliers, les tableaux noirs partout suspendus aux murs et les caractères sont énormes, cela suffit pour frapper les imaginations.
Les indigènes admirent; et plus d’un naïf officier, plus d’un journaliste suivant l’armée, a emporté moyennant un louis ou deux, comme une précieuse relique, de cette ferraille et de cette ébénisterie dans sa malle. Le bonhomme a du reste trouvé un moyen fort ingénieux pour exercer son commerce sans sacrilége. Il fait croire aux Kairouanais, ravis de la bonne farce ainsi jouée à ces chiens d’infidèles, que les sabres vendus reviennent la nuit se remettre dans leurs fourreaux. Et en effet, ils y reviennent; car les forgerons, une fois l’un parti, ont bientôt fait d’en forger un autre.
Cet illuminé doublé d’un Gaudissart a tout de même prédit l’entrée des Français dans Kairouan.--«Les Français entreront et vous les aimerez!» dit textuellement une inscription que notre guide nous montre en répétant:--«Franzis!... Franzis!...» L’inscription est authentique; c’est peut-être à cause d’elle que Kairouan ne s’est pas défendue le jour où, toute la population couvrant les remparts, un cavalier gouailleur vint cogner à la porte du pommeau de sa cravache et cria:--«Cordon, s’il vous plaît!» et non pas, comme les journaux le racontèrent alors:--«Ouvrez, au nom de la France!»
Entre nous, le Voyant n’eut pas grand mérite à prédire; car l’inscription remonte précisément aux environs de 1830, époque où les Français ayant abattu après Alger le bey de Constantine, ennemi héréditaire et pillard par destination des bons et paisibles Tunisiens, il y eut pour nous dans le pays une explosion d’enthousiasme telle que l’armée adopta et conserve depuis la tenue traditionnelle des gardes nationaux du temps de Louis-Philippe.
Hors de la mosquée, dans un bordj abandonné, petit clos ceint de murs croulants, hérissé de chardons et qui a un bourriquot pour locataire, on veut encore me faire admirer trois ancres énormes prises sur saint Louis, paraît-il, et apportées de Carthage à dos de chameau. Mais la pipe m’a rendu sceptique; ces ancres démesurées, dont la présence au sein du désert étonne, n’ont sans doute pas plus appartenu aux galères de saint Louis que les sabres à ses chevaliers et que la grosse pipe à Mahomet!
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On a beau lutter, se défendre, le soleil est le plus fort et la sieste s’impose. Résignons-nous donc à la sieste. Mais il faut auparavant que j’aille présenter mes devoirs au colonel commandant le cercle, et lui faire viser mon permis de retour.
Le colonel de Faucanberge habite le Dar-el-Bey. Comme toutes les kasbah, tous les Dar-el-Bey et toutes les entrées de Dar-el-Bey se ressemblent. A droite et à gauche, quelque chose qui peut être indifféremment corps de garde ou prison: prison plutôt, car les verrous, énormes, se poussent de l’extérieur. Une cour au rez-de-chaussée, avec le puits dans un coin et des niches qui servaient d’étagères, la cour, dans la vie fermée arabe, étant considérée comme un appartement. Au premier étage, une seconde cour plus luxueuse et plus élégante: de fines colonnes de marbre à haut chapiteau y supportent une corniche en bois ciselé sur laquelle s’appuie,--découpant le bleu du ciel à grands carrés,--une grille. Les parois tout autour sont revêtues à mi-hauteur, selon la mode du pays, de vieilles et admirables faïences où se jouent, d’un ton plus doux sous l’émail usé, le jaune, le rouge et le vert. Au-dessus court une frise en plâtre, poème de lumière et d’ombre dont la matière est ennoblie et rendue précieuse par la fantaisie du dessin. Dans le mur, en arrière des colonnes, plusieurs portes mystérieuses conduisent à des réduits étroits, délabrés un peu, mais qui devaient en leur beau temps être dignes des _Mille et une Nuits_. Ces réduits servaient au logement des femmes. Poussant la porte d’une des chambrettes, le colonel me montre une cinquantaine de jeunes perdrix achetées vivantes à des Arabes et qu’il élève. Rien n’est charmant et rien n’est français comme cette couvée rustique pépiant dans un alhambra. Le pavage est le même que celui de la cour: en briques alternativement blanches et noires. Des carreaux vernissés et peints, à hauteur d’homme, représentent des châteaux d’Orient flanqués de minarets que surmontent des drapeaux. Au-dessus, toujours la corniche en bois sculpté et peint formant étagère, toujours la large frise en plâtre chargée d’inscriptions et d’arabesques, et, de plus en plus riche, le plafond, thème charmant où se donne carrière l’imagination de l’architecte.
La chambre à côté de celle aux perdrix possède une alcôve demeurée telle quelle, avec sa couchette en estrade que recouvrent quelques tapis. Un employé du Trésor, à qui la pièce sert de bureau, me dit avec un fort accent méridional révélant un compatriote:--«Puisque vous êtes fatigué, on va vous laisser seul ici, et vous vous endormirez en contrôlant une découverte esthétique que j’ai faite.--Et quelle est cette découverte?--Que les constructions arabes, à l’intérieur bien entendu, sont combinées pour être vues de couché...» En effet, une fois sur le dos, regardant à travers le clair tissu qui me défend des moustiques, je comprends le pourquoi de ces appartements étroits et hauts, de ces murs de plus en plus travaillés et riches à mesure qu’ils se rapprochent du plafond, de ce plafond gaufré, doré, aux tons harmonieux et pâlis de cuir de Cordoue et de vieille reliure, s’épanouissant dans la joie de ses arabesques et de ses couleurs ainsi qu’une fleur géométrique renversée.
Je rêve les yeux ouverts... Mon attention se fixe obstinément sur les faïences. Celles-ci du moins ne proviennent pas de l’importation italienne. Que sont-elles? hispano-arabes peut-être? peut-être aussi cypriotes. Il faudrait s’informer. Mais ici tout est vague et les gens ont tout désappris. Il n’y a plus qu’un homme à Kairouan qui sache découper, grossièrement d’ailleurs, dans le plâtre, les meneaux contournés de ces fenêtres à jour dont les vitraux de couleur me versent une si douce et si paresseuse lumière... Oui! il a raison, l’employé du Trésor: c’est de cette façon qu’il faut comprendre l’art arabe, c’est dans cette posture qu’il faut le regarder aux heures endormantes d’après-midi faites pour les voluptés du demi-jour et du demi-sommeil, la sieste, la rêverie!...
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... Lorsqu’on me réveille, il est nuit. Allah, qui, certainement, veille sur moi m’a préservé d’un grand danger. Le capitaine Longuet, homme charmant mais fort épris d’art dramatique, voulait pendant mon sommeil organiser une représentation en mon honneur. Car il y a un théâtre à Kairouan, bâti et dirigé par le capitaine, un théâtre en plein air auquel la logique des besoins a donné la disposition des théâtres antiques. Les gradins y sont creusés comme à celui d’Arles dans le terrain rapporté d’une colline artificielle. Par exemple, le rideau se lève au lieu de descendre dans les dessous. Mais les officiers et les soldats, indifférents à l’archéologie, se préoccupent peu du détail. Et les graves bédouins, sans rien comprendre, ne dédaignent pas de venir rire aux joyeuses farces de quelques loustics parisiens qui se font acteurs et actrices entre deux corvées, deux factions, deux marches en colonne. Il paraîtrait que l’ingénue est de garde, ce qui, au fond, me comble de joie; voir jouer à Kairouan: _Une Corneille qui abat des noix_, m’eût trop cruellement rappelé mes tristes devoirs de critique.
Je me résigne donc à passer la soirée chez Ernesto, un Italien qui tient le cercle militaire. Et quel remords ce souvenir éveille en moi! En voyant les quelques pauvres volumes dépareillés qui constituent la bibliothèque des officiers, j’avais promis et je m’étais promis d’envoyer là-bas un ballot de ces livres dont on a de reste à Paris. J’ai oublié cela, sottement, comme on oublie! Sur le mur il y a un plan curieux de Kairouan dressé par un capitaine du génie. Ce même capitaine a relevé la mosquée du barbier, travail à la fois artistique et très exact, avec chiffres, dessins, estampages, qui sans doute ira s’enfouir inutile et jamais connu dans un carton vert de ministère.
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Après dîner, nous sommes montés sur la terrasse. La grande distraction est de s’attarder là en regardant les incendies. Il n’y a pas d’incendie ce soir; mais dans le ciel, criblé de points d’or et presque tout entier blanc de la blancheur laiteuse des nébuleuses descendent ou plutôt coulent doucement des milliers d’étoiles filantes.
Kairouan luit à nos pieds, au milieu de la plaine noire, avec ses minarets et ses koubas. Pourquoi faut-il que tous ces minarets, toutes ces koubas indiquent des lieux de sépulture! Et pourquoi la brise m’apporte-t-elle cette odeur de mort et de choux pourris qui, d’après Stendhal, alors qu’à Rome on enterrait encore dans les églises, remplissait, certains soirs d’été, les rues de la Ville Éternelle!
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A la porte d’Ernesto, entre les lanternes d’un café qui pousse ses bancs de bois en pleine rue, un conteur récite ses histoires, d’une belle voix grave, avec des gestes pleins d’onction, des inflexions étudiées, frappant de temps en temps dans ses mains pour réveiller l’attention de l’auditoire. J’apprends, non sans tristesse, que ce conteur est surveillé, la corporation, paraît-il, mettant volontiers son éloquence au service du fanatisme musulman; il a près de lui un surveillant, espion à nous dévoué, qui représente la censure. Çà et là, au fond d’une rue, sous une voûte sombre, s’encadrent, en tableaux très clairs, d’autres cafés peuplés de burnous.
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On m’a conduit sur un bastion où, dans une baraque improvisée, de jeunes soldats télégraphistes manœuvrant leur petite lampe essayent de se mettre en communication avec le poste du Zaghouan, deux vers luisants qui se comprennent dans la nuit à travers un espace de trente et quarante lieues.
Puis on s’en retourne en suivant les remparts, l’ombre énorme de la mosquée, et le dédale des ruelles désertes. Des grillons chantent, un chien enfermé aboie furieusement, des chouettes nombreuses comme dans les cimetières nous frôlent de leur vol silencieux. Aucun bruit humain, aucune lumière. Seulement, de loin en loin, quelques portes basses de moulins à blé d’où sort un rayon, où tinte un grelot. Un âne étique tourne la meule; un homme veille, ensommeillé, la trique à la main, prêt à taper sur l’âne si la meule s’arrête et si le grelot cesse un instant de bercer la ville de son tintement mélancolique.
Il y a un moulin derrière le mur de ma chambre; jusqu’à l’heure où s’ouvre la porte des rêves j’ai entendu le bruit du grelot.
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... Dès l’aube, tous les clairons sonnant la diane, nous repartons pour Sousse...
Le ciel est gris, la plaine est grise. Un courrier passe à cheval, les pieds dans de grands étriers, et coiffé du large chapeau de paille bédouin. On côtoie le campement d’une tribu nomade: un berger regarde passer les wagonnets, son bâton sur le cou, les mains sur le bâton; autour des tentes en poil de chameau, les femmes rôdent curieuses et craintives; deux enfants s’enfuient à notre approche parmi les herbes, tout nus, tout noirs et ventrus comme de jeunes moineaux. Plus loin, des chameaux vont au pâturage, en file tranquille. Le soleil se montre un instant, rond et rouge, sans un rayon, gros bloc d’or au ras de la plaine, puis il disparaît dans les nuages.
Il va reparaître tout à l’heure, dorant les tamaris de sa lumière frisante et colorant la masse lointaine des montagnes. En attendant, le train galope, et Kairouan, hier blanche comme argent sous le flamboiement de midi, se montre à nous, pour le coup d’œil d’adieu, pâle et sans couleur sous un voile de brume.
Aspect fugitif, paradoxal, mais dont la tristesse ne messied pas à cette Rome musulmane faite de temples et de tombeaux!
UNE OASIS
L’APRÈS-MIDI AU VILLAGE
Depuis mon arrivée à Sousse, chaque jour, du haut de la terrasse barbouillée de chaux qui, dans le pays, sert de toit et de promenoir, je regardais d’un œil d’envie là-bas, vers le Sud, à plusieurs lieues, une longue ligne de palmiers droits entre le ciel et la mer, sur une langue de terre si basse qu’ils semblaient par moments, à l’heure où le soleil poudroie, avoir leurs racines dans l’eau bleue.
On m’avait dit: «C’est une oasis.» Et cette idée d’oasis hantait mes rêves. Je ne pouvais décemment quitter la terre d’Afrique avant d’avoir visité au moins une oasis.
Nous partons un matin, l’aumônier toujours prêt, le consul et moi, trottant en carrossa le long d’une superbe route à la mode barbaresque, c’est-à-dire large, capricieuse, se ramifiant comme un fleuve, tracée qu’elle est un peu au hasard par le pied des chameaux, des ânes et des hommes, à travers la forêt d’oliviers centenaires qui, cent kilomètres durant, jusqu’au delà de Medhia, borde d’un ourlet vert la côte du Sahel tunisien. Puis nous quittons les oliviers, nous traversons un «oued», où rôtissent des joncs desséchés au bord d’un restant d’eau croupissante, et des terrains sablonneux, inondés l’hiver, mais couverts maintenant d’herbes salines. En face, la plaine qui flambe et la ligne violette des montagnes; à gauche, des dunes stériles qui cachent la vue de la mer; à droite, les oliviers profonds et noirs dont, malgré casques et parasols, on commence à regretter l’ombre.
Heureusement, voici l’oasis!
Mon enthousiasme à l’aspect des premiers dattiers fait sourire l’abbé qui, en sa qualité de militaire, a, du côté de Gabès ou de Gafsa, connu des oasis véritables. Celle-ci, n’ayant guère que deux lieues de tour, est une oasis pour rire, un à peu près, un diminutif d’oasis.
Je voudrais descendre: pas encore! Au loin, entre les troncs enchevêtrés, la mer luit par mille trous bleus. La carrossa tourne l’oasis, enfonçant dans le sable jusqu’au moyeu des roues, et nous dépose en pleine plage. Bain délicieux, mais sommaire; car le roi des astres, autour de nos dos nus et sans défense, éclabousse les flots d’innombrables rayons aigus et vibrants comme des flèches. Patience! l’abri n’est pas loin, et, tandis qu’on se rhabille en hâte, notre jeune cocher maltais a déjà transporté les provisions sous les arbres.
Le système des murs en terre et des haies règne ici comme partout.
Il nous faut donc, l’abbé retroussant sa soutane, emporter l’oasis d’assaut par une brèche où les cactus manquent. Et maintenant, cherchons un endroit propice au déjeuner.
Nous ne sommes pas seuls: à quelques pas, dans un autre jardinet entouré aussi de sa haie, des bourgeois maures, venus de la ville sur leurs bourriquots à nez blanc tatoué d’une fleur, fument silencieusement, un bouquet de jasmin derrière l’oreille. Les bourriquots, laissés au soleil, cherchent leur vie parmi des choses épineuses; les bourgeois, avec leurs turbans neufs, leurs chechias de fête et leurs dalmatiques brodées, font dans l’ombre un groupe oriental, de couleur brillante et reposée. Plus loin, un Arabe laboure en courant, penché sur son araire primitif que traînent deux bœufs maigres.
La question de l’eau m’inquiète un peu; en route, le soleil dardait au point de liquéfier l’antique vernis de la voiture, et le champagne ecclésiastique du brave abbé a dû tiédir. Je sais bien, ayant lu ce renseignement dans les livres, que qui dit oasis dit puits: le dattier, pour fructifier, ayant besoin de vivre les pieds dans l’eau et la tête dans la flamme. Ceux-ci, j’en suis certain, ont bien la tête dans la flamme, mais c’est l’eau que je voudrais voir.
Un gamin paraît, tout noir, à moitié nu, portant à deux bras, sans doute en signe d’amitié, une amphore plus haute que lui; une de ces amphores à fond pointu dont la forme ultra-classique étonne d’abord ceux qui n’ont pas éprouvé combien la disposition en est commode et appropriée pour la planter droit dans le sable tant qu’elle est pleine, ou pour la faire basculer et pencher, en équilibre sur son gros ventre, alors qu’elle commence à se vider.
Nous suivons l’enfant. Un vieux, probablement le père, qui par timidité regardait de loin, vient cette fois à notre rencontre. Il a le sayon brun des pauvres, court, sans manches, ceint d’une corde, qui laisse les bras et les jambes cuire et se durcir au soleil. Avec un bon sourire édenté dans sa barbe grise, il nous montre son petit clos: la cabane en pisé où il serre ses outils, ses légumes; tout autour, verdissant à l’ombre protectrice des grands dattiers, les grenadiers, les figuiers d’Europe, les vignes, les melons, les tomates; et, dans un coin, le puits sans margelle, cratère ouvert au ras du sol d’où monte, à travers l’air torride, une éruption de fraîcheur.
Nos victuailles déballées, le vieux puise pour nous de l’eau glacée; l’enfant apporte une pastèque, des figues, des raisins dans un plat de bois. Et l’on est bien ainsi, assis en rond sur le sable fin, au pied de ces admirables arbres: les uns minces, le tronc gris régulièrement guilloché par les losanges des feuilles coupées, s’élançant droit de terre au milieu d’un bouquet de jeunes palmes; les autres, trapus, noirs, rugueux, s’enveloppant jusqu’à mi-corps d’un feutrage de radicelles mortes; mais tous entremêlant à la broderie transparente de leur feuillage de longs et lourds régimes pareils à des grappes d’olives d’or.
Ah! sans vous, abbé Trihidèz, quelle complète après-midi, quel déjeuner charmant et quelle sieste incomparable! Mais l’abbé s’accuse, l’abbé est coupable, l’abbé a oublié le café dans la précipitation du départ. Un déjeuner non suivi de café? en Afrique? C’est impossible! Plutôt que de s’y résigner, on renoncera à la sieste, on bravera l’insolation. Au loin, sur la hauteur, le village de Saalin reluit comme une lessive étendue. En voiture! C’était écrit: on prendra le café à Saalin.
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Pur village arabe, Saalin! Traçant l’unique rue assez large, deux longues murailles blanches qui ressembleraient à la clôture d’un cimetière sans les petites portes basses, en fer à cheval, par où, de loin en loin, une femme se glisse, voilée de la tête aux pieds, mais laissant apercevoir, lorsqu’elle tire le loquet, un bras d’ambre.
Une de ces portes est le café.
Quelques habitués sont là: nous les saluons, ils nous saluent.
Le jour ne vient que par la porte. Entrant tout d’une pièce, il éblouit d’abord plus qu’il n’éclaire; pourtant l’œil s’habitue assez vite à l’obscurité fraîche du réduit. Le sol troué, bosselé, rugueux, est en terre battue. Les murs, d’un crépi grossier, mais soigneusement blanchi au lait de chaux, font paraître plus noir le plafond en branches d’oliviers mêlées de torchis que, par goût des contrastes pittoresques ou par paresse, on laisse brunir et se culotter.
Dès notre arrivée, un grand sec à barbe blanche s’est mis à gratter des boîtes, à remuer de petites casseroles, à taquiner le charbon et les cendres d’un fourneau d’alchimiste qui luit tout au fond, dans un angle.
Assis sur la maigre estrade commune, dont une natte usée, des fragments de tapis, recouvrent mal les planches vermoulues, nous offrons, non sans échanger des compliments, des salamalecs la main sur le cœur, une tournée générale à l’assistance. Ces messieurs ne refusent point. Seulement il faut à notre tour accepter d’une pastèque qu’on est allé chercher en grande hâte au jardin. De la pastèque sur le café! Mais, à vrai dire, leur pastèque est parfaite; et sa pulpe où les dents se glacent, sa pulpe rouge, fondante, incrustée de graines noires, ne paraît pas autrement indigeste qu’un sorbet.
Tout à coup, un grand brouhaha. Très poliment, mon voisin de face me fait signe d’avoir à m’écarter un peu. J’obéis et je m’aperçois que le poteau contre lequel je m’appuyais,--un de ces poteaux qui calent le plafond,--est garni à son pied de carcans et d’entraves. Il y a foule au dehors. Dans le cadre obscurci de la porte se dessine la silhouette d’un fort gaillard lié de cordes. On le pousse, il s’assied à la place que j’abandonne et, tranquillement, se laisse ferrer par le cou.
Un de nos récents amis, un chamelier, messager entre Kairouan et Sousse, et qui, à fréquenter les soldats français, a retenu quelques mots d’un vague sabir, explique avec abondance que l’homme ainsi enchaîné est un voleur, et que, vu la pauvreté du village, le café y sert de prison.
O mœurs férocement patriarcales!