Part 2
Bon... pas autant que son père, Fort heureusement! mais vous, mon cher, grand pardon, Vous fûtes de tout temps un peu faible, trop bon!... Eh! que diable! la vie est une ardente lutte... Sans doute on suit du cœur un blessé dans sa chute, Mais tant pis pour qui tombe!... on marche un peu dessus. «Place aux forts,»--dit Darwin.
LEBONNARD, souriant avec malice.
Oui... mais que dit Jésus?
LE MARQUIS
Hola! Je vous croyais libre penseur en diable?
LEBONNARD
Libre rêveur! Mais votre thèse est effroyable! Et, vous sachant dévot, j’ai nommé votre Dieu. Moi, si mon voisin tombe, eh bien... je l’aide un peu! Je ne distingue point la Pâque de Vigile, Ma foi non, mais j’admire et j’aime l’Évangile Où souffre un pauvre Dieu... patient sous l’affront. C’est la force du cœur, monsieur.
_Avec intention_:
Les doux vaincront.
LE MARQUIS
Ah! Bravo, l’abbé!... Mais...
SCÈNE X
LEBONNARD, LE MARQUIS, ROBERT, BLANCHE, en amazone, JEANNE, Mme LEBONNARD paraissant au fond.
ROBERT, allant vers Blanche, au fond.
L’un prêche et l’autre raille... Adieu la promenade! Une heure de bataille.
LE MARQUIS à Lebonnard, poursuivant la conversation.
La mécanique est en progrès, mais le cœur, pas!
LEBONNARD
Si! Le cœur change! Il suit le progrès pas à pas... Civilisation, art, science, industrie, Tout ce progrès visible, où va-t-il, je vous prie? Au carrefour où vont finir tous les chemins: A l’élargissement des sentiments humains!
LE MARQUIS, attentif.
Où diable prenez-vous ces choses? Dans quel livre?
LEBONNARD, tenant par la main sa fille qui, depuis un instant, s’est rapprochée de lui.
Ma fille me les lit.--Et puis... je la vois vivre!
ROBERT, s’avançant; avec suffisance.
Je suis du sentiment de monsieur le marquis, Moi!... Deux races: vainqueurs et vaincus; les conquis, Les conquérants; le faible et le fort; c’est faiblesse Que d’être tendre à qui nous attaque et nous blesse: Sois fort,--si tu veux être!
_En gesticulant avec sa cravache, il fait tomber une petite pendule qui se trouvait sur l’établi de Lebonnard._
BLANCHE, moqueuse.
Oui! c’est beau d’être fort!... Et surtout d’être adroit!
LEBONNARD
_Il regarde avec chagrin la pendule qu’il ramasse. Il soupire, la replace sur l’établi et, faisant un effort pour sourire_:
Allons, j’ai toujours tort.
LE MARQUIS, lui tapotant sur l’épaule trop familièrement.
Vous, vous êtes du bois dont on fait les apôtres... ... Mais partons-nous?
_Gaiement._
Voyons, morbleu, soyez des nôtres: A cheval!...
ROBERT, pouffant de rire.
Je voudrais voir mon père à cheval! Très drôle!
LEBONNARD, qui a entendu, blessé.
En vérité?
JEANNE, bas à Robert.
Ah! Robert, c’est bien mal!
LEBONNARD, debout, au milieu.
A votre âge, mon fils,--pauvre, sans espérance De fortune,--je fis à pied mon tour de France, Afin que vous eussiez de beaux chevaux plus tard, Et de l’esprit, du bon,--aux dépens d’un vieillard!
MADAME LEBONNARD
Vous souriez souvent à plus forte malice!
LEBONNARD
Eh!... c’est qu’il faut qu’un jour toute chose finisse! Ce n’est pas sa gaîté qui m’indigne, d’abord; C’est qu’il érige en droit sa raison du plus fort! Et si c’est de ce droit qu’il raille, je l’engage, Tout fort plaisant qu’il est... à changer de langage.
BLANCHE, bas à Robert.
Excusez-vous, Robert; il a vraiment raison.
ROBERT
Mon père...
LEBONNARD, brusquement attendri et lui prenant la main.
Oh! je t’ai fait du chagrin, mon garçon?... Pardonne-moi!... Vois-tu, lorsque je suis sévère, C’est par amour pour toi... C’est exigeant, un père! On voudrait voir son fils toujours beau, toujours bon...
_Profondément ému._
Et je t’aime bien, moi, mon cher enfant!
ROBERT
Pardon, Mon cher père!...
LEBONNARD, à Blanche.
C’est bien à vous, mademoiselle! Lorsque--belle--on est bonne, on est encor plus belle. Qu’il soit digne de vous,--et vous serez heureux!...
_Surmontant son attendrissement, et d’un ton très alerte._
Allons, allons, sortez, vivez, mes amoureux, Et courez à cheval... sans vous casser la tête! Il est beau, ce cheval?
BLANCHE
Une superbe bête!
LEBONNARD, regardant par la fenêtre.
Superbe!--Allons, je veux te voir sur ton cheval, Mon fils,--faire très bien... ce que je ferais mal.
_A sa femme._
Je garde Jeanne.
ROBERT, qui cause avec les jeunes filles.
Allons.
LE MARQUIS, haut.
Une seconde encore.
_A Madame Lebonnard, bas_:
Parlons-lui du projet Martignac--qu’il ignore. Martignac veut savoir.
MADAME LEBONNARD, à son mari.
Mon ami, j’ai trouvé, Pour Jeanne, le parti que j’ai longtemps rêvé: Un homme à peine mûr, mais bien; parfait!
LEBONNARD, inquiet.
Qu’on nomme?
LE MARQUIS, s’avançant.
Martignac.
MADAME LEBONNARD, se rengorgeant.
Il est comte!
LEBONNARD, bas, avec un accablement comique.
Encore un gentilhomme! J’en étais sûr!
_Haut._
Eh bien, ma femme... je verrai; Mais peut-être... aime-t-elle...
MADAME LEBONNARD, redressant l’oreille.
Hein!
_Elle regarde Lebonnard avec stupéfaction._
LEBONNARD, d’un ton mal assuré.
... le docteur André.
MADAME LEBONNARD, stupéfaite et révoltée.
Vous dites: le docteur!
LEBONNARD, prenant de l’assurance.
Qu’est-ce qui vous étonne? C’est un savant, un vrai; sa clientèle est bonne; Il est habile, il est honnête, et j’ai cru voir Qu’il fait volontiers plus et mieux que son devoir.
MADAME LEBONNARD, suffoquée.
Ah?... Eh bien! je l’attends, celui-là!--qu’il revienne.
LEBONNARD, à part.
Ne heurtons pas trop tôt mon idée à la sienne.
_Haut._
Il faudra voir, ma femme... et surtout bien songer Qu’il fut, lorsque ma fille était en grand danger, D’un dévouement!
MADAME LEBONNARD, méprisante.
Mon Dieu! son métier le commande: On y mettra le prix.
LEBONNARD, s’inclinant.
Vous avez l’âme grande.
LE MARQUIS, poliment, à Lebonnard.
Martignac est un nom illustre et bien porté; S’il vous plaisait,--pour moi, j’en serais enchanté.
SCÈNE XI
Les mêmes, UN DOMESTIQUE.
LE DOMESTIQUE, annonçant.
Le docteur André.
_Le domestique sort._
MADAME LEBONNARD, menaçante.
Ah!...
ROBERT, gentiment, à sa sœur, à gauche.
Le bonheur de la vie, C’est d’aimer!... Et cela ne te fait pas envie? Je t’en prie, aime donc! aime donc: c’est charmant! Regarde-moi: je suis le bonheur même; aimant, Aimé, je suis aimé! C’est la vie et la joie!
BLANCHE
Fat!
ROBERT, à sa mère.
... Eh bien, ce docteur?
LEBONNARD, allant vers la porte de droite.
Le voici.
ROBERT
Qu’on le voie Et qu’il nous laisse en paix!... Si nous filions?
JEANNE, fâchée.
Robert!
ROBERT, gentiment à Jeanne.
Tiens, tiens! vous rougissez, vous?... J’aurai l’œil ouvert.
SCÈNE XII
LEBONNARD, Mme LEBONNARD, JEANNE, BLANCHE, ROBERT, LE MARQUIS, ANDRÉ.
ANDRÉ, entrant et riant, à Lebonnard qui est allé au-devant de lui.
Marthe me consultait...
_S’apercevant qu’ils ne sont pas seuls et saluant._
Oh! pardon!
ROBERT, gaiement, à Jeanne, bas.
Pas un geste: On t’observe!
JEANNE, à Robert, bas.
Tais-toi!
ANDRÉ
Vous sortiez?
LEBONNARD, vivement.
Moi, je reste.
MADAME LEBONNARD, à son mari.
Le docteur ne vient pas pour vous!
ROBERT, à Jeanne.
Oh! ça, c’est clair.
MADAME LEBONNARD, au docteur.
Mais nous emmenons Jeanne en voiture, au grand air. Vous avez ordonné les longues promenades, Et nous vous laisserons à vos autres malades.
_A son mari._
Monsieur Lebonnard?
LEBONNARD
Quoi?
MADAME LEBONNARD
Mon ombrelle, mes gants. Vite!
LEBONNARD, déconcerté.
C’est moi qui dois?... A quoi servent vos gens?... Votre laquais doré, fier comme une Excellence?...
MADAME LEBONNARD
Je vous en prie.
LEBONNARD, bas.
Encore un peu de patience.
_A André._
Attendez-moi, je veux vous parler un moment.
_Il sort._
SCÈNE XIII
LES MÊMES, moins LEBONNARD.
MADAME LEBONNARD, bas au marquis.
Je vais l’exécuter poliment, vivement.
LE MARQUIS, de même.
Sous quel prétexte et qu’a-t-il fait?
MADAME LEBONNARD
Oh! rien encore! Je le devance.
_Elle va parler au docteur qui l’écoute en regardant Jeanne. Jeanne, Blanche, Robert sont à gauche, André et Mme Lebonnard à droite._
BLANCHE, à Jeanne.
Il dit--du regard--qu’il t’adore.
MADAME LEBONNARD, au docteur, qu’elle prend à part.
Un mot.--Elle n’est plus malade, n’est-ce pas?
ANDRÉ
Non, je viens... en voisin.
JEANNE, bas, regardant sa mère et André.
Que disent-ils tout bas?
MADAME LEBONNARD
Eh bien, monsieur... j’aurai tous les regrets du monde... Et ma reconnaissance est--croyez-le--profonde... Nous aurions tous ici du plaisir à vous voir... Mais le monde est méchant, et j’ai, moi, le devoir De surveiller de près l’honneur de la famille... Vous venez... en voisin... chez une jeune fille, Qui sera fiancée avant trois jours au plus.
ANDRÉ, troublé.
Avant trois jours!
MADAME LEBONNARD
Tels sont nos projets, résolus.
ANDRÉ
Puis-je savoir si c’est bien de sa part, madame?...
MADAME LEBONNARD, prétentieuse.
Nos seules volontés guident cette jeune âme...
_Profitant d’un mouvement de Jeanne qui détourne les yeux sous le regard d’André._
Vous voyez ce regard qui se détourne?...
ANDRÉ, avec une surprise douloureuse.
Ah!--Bien.
MADAME LEBONNARD
C’est compris?
ANDRÉ
Certe!
MADAME LEBONNARD
Alors, je n’ajouterai rien!
_Elle lui tourne le dos._
ANDRÉ, saluant Mme Lebonnard qui lui a déjà tourné le dos.
Merci!
SCÈNE XIV
Mme LEBONNARD, JEANNE, BLANCHE, ROBERT, LE MARQUIS, ANDRÉ, LEBONNARD.
LEBONNARD, à sa femme lui présentant l’ombrelle et les gants, avec un salut comique.
Voilà,--baronne!
LE MARQUIS, à Lebonnard, lui montrant le groupe des jeunes gens.
Hein? Voyez: ça nous pousse! Leur bonheur, ça nous tue!
LEBONNARD
Oui, mais d’une mort douce.
_Au docteur avec audace, très haut._
Eh bien! docteur, de voir ces enfants rire entre eux, Cela ne vous dit rien? Vous restez ténébreux?... Quand vous mariez-vous?... On y pense,--à votre âge!
MADAME LEBONNARD
Que lui chante-t-il donc?
LEBONNARD
Pensez... au mariage.
ANDRÉ, à voix haute, tous l’écoutant.
Au mariage?... Non! je n’y pense jamais; Et je n’y songeais pas, même au temps où j’aimais. Je suis un travailleur, volontiers solitaire...
MADAME LEBONNARD, à part.
Sa vie (on me l’avait bien dit) cache un mystère!
ANDRÉ
J’ai parfois éprouvé le regret infini D’un foyer nombreux, doux et tiède comme un nid...
_S’adressant à Mme Lebonnard._
Mais mon destin n’est pas de ce côté, madame... Je vivrai vieux savant, pour l’étude,--sans femme! Et j’ai noté, parmi les beaux vers que j’ai lus, Ce vers si simple: «On m’a blessé, je n’aime plus.» Vous sortiez... On m’attend... Je suis pressé moi-même.
_Il salue et sort._
SCÈNE XV
LES MÊMES, moins ANDRÉ.
LEBONNARD, avec éclat, mais le dos tourné au public et frappant de la main sur la console qui est au fond.
Pourquoi le chasse-t-on, cet homme?... Jeanne l’aime!
JEANNE, vivement.
Non, mon père!
MADAME LEBONNARD, violemment.
... Eh bien, oui,--j’ai, peut-être un peu tard, Réglé son petit compte à l’homme du grand art. Je fus une imprudente, ayant vu sa figure, D’introduire chez moi ce monsieur, car j’augure Qu’il n’a pas plus de bien que de renom acquis, Et qu’il ferait un gendre indigne... du marquis!
LEBONNARD, au marquis, avec simplicité et noblesse.
Défendez-vous, monsieur.
LE MARQUIS, avec quelque embarras.
Je suis surpris moi-même... Je le connais peu, lui;... mais s’il est vrai qu’on l’aime...
BLANCHE, entourant de ses bras Jeanne qui est tombée assise et qui cache son visage.
Ne la torturez pas!... Quand même elle aimerait Cet André, ce docteur,--et c’est là son secret,-- Quel mal y verrait-on, si c’est un honnête homme? André vaut Lebonnard.--C’est André qu’il se nomme? Tout nom sans tache est noble: on peut en être fier. Quelqu’un parlait de lui chez les Reynold, hier: On en disait du bien; on citait son courage.
JEANNE, se jetant au cou de Blanche.
Ah! ma sœur!
MADAME LEBONNARD, à part.
Elle l’aime!
JEANNE, à Blanche, bas, avec douleur.
Il a senti l’outrage!
ROBERT, à Jeanne, avec affection.
Il me plaît, ton docteur... il est presque élégant!
BLANCHE
Viens-tu, Jeanne?
LEBONNARD, vivement.
Un moment!
_A Jeanne, avec fermeté._
Reste.
MADAME LEBONNARD, au marquis qui sort avec elle.
Oh!... un intrigant!
LEBONNARD, montrant Jeanne à Robert qui était sorti avec Blanche et qui revient chercher sa sœur.
Elle reste...
_Robert hésite un moment, comme s’il allait parler et insister pour emmener Jeanne._
JEANNE, à Robert doucement.
Je reste.
_Robert sort, en hochant la tête._
_Jeanne va vers son père et lui met les bras autour du cou._
SCÈNE XVI
LEBONNARD, JEANNE.
JEANNE, appuyant sa tête sur la poitrine de Lebonnard.
Ah! que je suis confuse!
LEBONNARD, souriant.
Sois tranquille... Il aura le bonheur qu’il refuse. Tu l’as choisi... c’est moi qui vais te le donner.
JEANNE, avec un cri de joie, qu’elle regrette aussitôt.
Ah!... Mais pardonnez-moi... d’aimer.
LEBONNARD, étonné d’abord.
Te pardonner? Comment?--Ah! je comprends!...
JEANNE
Oui, si je me marie, N’allez-vous pas rester seul ici!
LEBONNARD, la serrant sur son cœur.
Ma chérie!
JEANNE, toujours suspendue au cou de son père.
Mais,--papa,--votre cœur peut être rassuré: Ma mère ne veut pas... et je vous resterai.
_Lebonnard la tient dans ses bras. Ils sont debout; il semble la bercer._
LEBONNARD
Oh! les doux bras d’enfant qui bercent ma vieillesse! ... Je ne te perdrai pas. Laisse-moi faire, laisse. Moi, si faible jadis, tu me rends très fort... Tiens,
_D’un ton d’assurance mystérieuse._
Je ferai ton bonheur,--et j’en ai les moyens!...
JEANNE, étonnée.
Ah?
LEBONNARD
... Oui, va... je _veux_, moi, ce que ma fille espère!
JEANNE
Mon cœur est dans vos mains: je suis tranquille,--père.
_Il l’accompagne jusqu’à la porte. Elle sort, il se met à siffloter l’air de Malborough, en se frottant les mains._
SCÈNE XVII
LEBONNARD, LE LAQUAIS.
_Le laquais entre à droite au moment où Lebonnard vient de s’asseoir à sa table. Le laquais traverse la scène et sort à gauche. Lebonnard lui fait, par derrière, un grand salut ironique, puis il se rassied à son établi et, la loupe à l’œil, se remet à travailler en sifflotant._
SCÈNE XVIII
LEBONNARD, MARTHE.
MARTHE, entrant, toute agitée.
Monsieur?--Madame...
LEBONNARD
Quoi?
MARTHE, poursuivant.
... vient de me dire en bas: --«Si le docteur André revient,--tu lui diras Qu’on est sorti!»--«Jamais, madame!»
LEBONNARD
Elle a dû rire. C’est très bien!
MARTHE
--«Ça, madame, il faut le faire dire A ce brave docteur... par votre grand laquais!»
LEBONNARD, réjoui, se frottant les mains.
Bien!
MARTHE, pleurant.
Alors elle a dit:--«Va faire tes paquets!» Pour me traiter ainsi, faut-il me savoir bonne! Incapable de haine et de trahir personne!
LEBONNARD, la regardant fixement.
Elle sait bien que tu te tairas--malgré tout!
MARTHE, tressaillant, stupéfaite.
Qu’entendez-vous par là?
LEBONNARD, avec une certaine solennité impérieuse.
Va, tais-toi jusqu’au bout, Et ne pars pas!
MARTHE
Comment?
LEBONNARD
Oui, reste, souffre, expie! Je n’accepte pas, moi, que l’on te congédie. Qui sait? ton départ seul, ton chagrin,--tes remords Eux-mêmes,--pourraient bien nous trahir au dehors!
_Ils se regardent un moment en silence._
MARTHE, stupéfaite.
Vous saviez?...
LEBONNARD, avec force.
... ce qu’il est!... comment tu fus complice: Tout!... Et quand j’eus appris le secret,--oui, nourrice,-- J’ai laissé respecter la mère... plus que moi.
_Avec bonhomie._
... Robert n’est pas coupable.
MARTHE, confondue.
Il est ingrat!
LEBONNARD, très simple.
Pourquoi? Il ne sait rien.
MARTHE, joignant les mains d’un air de vénération.
Grand Dieu! Vous êtes un saint,--maître!
LEBONNARD, portant une montre à son oreille.
Peuh!... je suis un bon vieux... qui radote, peut-être!... Mais, Marthe, il ne faut pas partir. Tout le défend...
_Elle veut lui baiser les mains et se mettre à genoux. Il l’en empêche._
Oui, je l’aime. Et je sais qu’il n’est pas mon enfant.
_Marthe s’éloigne en levant les bras au ciel et en se retournant plusieurs fois vers lui d’un air d’admiration. Lebonnard met un doigt sur ses lèvres pour lui recommander le silence. Elle sort._
SCÈNE XIX
LEBONNARD, seul.
_Il se remet à travailler en sifflotant._
LEBONNARD, levant son petit marteau d’horloger.
Socrate a souffert plus que Jésus, dans son âme: Jésus avait sa mère... et Socrate sa femme!
_Deux pendules se mettent à sonner avec des timbres différents. Lebonnard règle ses montres._
_Le rideau tombe lentement._
ACTE II
Même décor.
SCÈNE PREMIÈRE
LEBONNARD à gauche, debout sur un fauteuil, occupé à remonter une horloge, au fond à droite; JEANNE, brodant, à droite, près d’une table; ROBERT, en face d’elle, un livre à la main.
ROBERT
Mais qu’a donc notre mère à vouloir d’un futur Comme ce Martignac, son jeune homme un peu mûr? Quant au docteur,--il faut voir comme elle résiste! Je l’ai vu plusieurs fois, lui, de loin, triste, oh! triste!... Un médecin, c’est gai comme un enterrement!...
JEANNE, d’un ton de reproche affectueux.
Voyons!
ROBERT
Il est très bien... pas gai, non, mais charmant!
JEANNE
Malin! Je t’ai donné le reste de ma bourse, C’est même mal: voilà mes pauvres sans ressource! Tu me dis... des douceurs, par intérêt,--vilain.
ROBERT
Eh bien! non, ça n’est pas par intérêt. Malin, Soit; vilain, non; je dois une assez ronde somme, C’est vrai,--mais cependant je suis un honnête homme Et je ne flatte pas ma sœur pour de l’argent! ... Parole!
JEANNE
J’ai voulu rire.
ROBERT
C’est outrageant! Mais ça n’empêche pas que ton André me plaise...
JEANNE
Il me plaît, ça suffit.
ROBERT
Vous en parlez à l’aise, Mademoiselle!--Il faut qu’un beau-frère, pourtant, Plaise au beau-frère!--Eh bien! je suis assez content!
JEANNE
Et moi, j’adore Blanche.
ROBERT
Oh! ça, c’est aisé!--Peste, Un ange!... comme toi!
JEANNE, lui donnant sa bourse.
Malin!--Voilà mon reste.
ROBERT, soupesant la bourse.
Que ça?
_Il l’empoche._
LEBONNARD, à sa pendule, au fond, à droite.
Toi, c’est ton jour.
_Il la remonte._
Mouvement genevois; Excellent mouvement.
_La pendule sonne. Il l’écoute en souriant._
Que j’aime cette voix! C’est ma jeunesse!
JEANNE, à Robert qui lui a parlé bas.
Chut!
ROBERT
Allons, c’est ridicule! Que veux-tu? Quand il va dorloter sa pendule, Ça m’agace!
JEANNE
Va-t-en!
ROBERT
Dans toute la maison, Pendules à revendre, horloges à foison, Montres, réveils;--c’est tout l’ancien fonds de boutique!
JEANNE
Fais grâce,--à lui, du moins,--de ta verve caustique! Ris,--avec moi,--du tic innocent d’un bon vieux.
ROBERT, gentiment.
Bien meilleure que moi, toi!
JEANNE
Non!
ROBERT, avec sérieux.
Si; tu vaux mieux.
LEBONNARD, toujours à sa pendule.
Un peu d’huile aux ressorts.
JEANNE, à son frère.
Puisque te voilà sage, Va l’embrasser!
ROBERT
Pourquoi?... Non!--Quel enfantillage!
JEANNE
Tu lui fais si souvent du chagrin!
ROBERT
C’est nerveux. Tu sais, les tics, ça fait mal aux nerfs. Je m’en veux. Puis, quelque mot mordant m’échappe. Lui, se fâche; Moi, je réplique...
JEANNE
Il est si faible! Tiens, c’est lâche. Voyons, avec son père, on n’a pas tant d’orgueil! Va l’embrasser.
ROBERT
Et s’il me fait méchant accueil?
JEANNE
Lui? Tu sais bien que c’est impossible!
LEBONNARD, revenant et se parlant à lui-même.
A merveille! On ne refera pas une horloge pareille! C’est du bon temps.
ROBERT, allant à lui avec gentillesse.
Mon père, embrassez-moi!
LEBONNARD, étonné, ne comprenant pas.
Comment?
ROBERT
Voulez-vous m’embrasser?
LEBONNARD, avec élan.
Mon fils!... certainement! J’étais surpris, vois-tu. J’ai perdu l’habitude...
_Par réflexion._
Peut-être, quelquefois, je te parle un peu rude... Mais toi!
ROBERT, avec légèreté.
N’y pensez plus, mon père!
LEBONNARD
De grand cœur! ... Je sais bien que l’esprit est aisément moqueur; Que je suis une bête, et que je prête à rire! Ça n’est rien!--C’est égal,--je peux bien te le dire, Je regrette le temps où, tout petit garçon, Tu m’aimais...
_Mouvement de Robert._
Tu m’aimais de bien autre façon!
_Jeanne se rapproche. Lebonnard se trouve placé entre ses deux enfants._
Ta mère, de plaisirs en plaisirs entraînée, Me confiait son fils, et, (Jeanne étant l’aînée) A nous deux, cher petit, nous t’amusions beaucoup!... Puis... je vous suspendais tous les deux à mon cou!
_Ses deux enfants se suspendent à son cou._
Oui, oui!--mais c’est un peu différent: tu raisonnes! Les esprits forts, c’est bien, mon fils;... les âmes bonnes, C’est mieux.
_Robert, blessé, veut, à ce mot de reproche, se dégager de Lebonnard. Jeanne appuie sa main sur la tête de Robert, et le contraint à rester, contre la poitrine du père._
La grande force est encor la douceur... Et je te sens plié par la main de ta sœur...
_Il détache de lui les deux enfants._
Allons, tu m’as touché le cœur, mon grand jeune homme! Cours donc à tes plaisirs...
_Prenant son portefeuille._
J’ai là certaine somme... Que Jeanne me demande...
_Il la regarde._
Une dette de jeu?
JEANNE, d’un air confus, baissant la tête pour le compte de son frère.
Oui!
LEBONNARD, se tournant vers Robert.
Soit; mais, enfin, songe à travailler un peu! Pourquoi veux-tu rester un avocat sans cause? Tu vas te marier?... Il faut faire autre chose Que des dettes!... Écris... Défends les malheureux! Les plus à plaindre sont muets. Parle pour eux. ... Si j’étais à ta place... ah!...
_Gaîment._
Allons, oui, démarre. Malgré toi ta malice est là qui se prépare!... Sauve-toi!
ROBERT
Mon bon père!... Et toi, merci, ma sœur!
_Il sort vivement._
_Lebonnard et Jeanne se regardent un instant en silence._
[Illustration: (RÉPÉTITIONS D’ASNIÈRES; M. JOUBÉ, RÔLE DE ROBERT.)
--«_Et je te sens plié par la main de ta sœur._»
Acte II, scène I.]
SCÈNE II
LEBONNARD, JEANNE.
JEANNE, répondant au regard de son père.
Vous voyez qu’il est bon.
LEBONNARD
Tant mieux, s’il a du cœur!
JEANNE
Il est un peu léger;--c’est son âge.
LEBONNARD
Oh! la vieille!
JEANNE
Vous vous moquez!
LEBONNARD
Va, va, juge, blâme, conseille; Moi, je souris: ton air maternel est charmant. ... Quant à Robert,--s’il m’aime et s’il t’aime vraiment Je le saurai bientôt... Peut-être aujourd’hui même.
JEANNE
Comment?
LEBONNARD
C’est mon secret... Et s’il est bon, s’il t’aime, S’il a du cœur...
JEANNE
Eh bien?
LEBONNARD
Eh bien!... j’en conviendrai.
JEANNE
Vraiment!... c’est bien heureux!...
_Avec câlinerie._
Père dénaturé!
LEBONNARD, rêvant.
Bah!... tes enfants seront le progrès de mon âme! Mon Dieu, oui!... tu seras tout à l’heure une femme, Une mère; et ton fils sera bon, sera beau! Sa petite âme en fleurs croîtra sur mon tombeau; Ce fier jeune homme aura tes vertus et ta grâce... Et je suis un pauvre homme... et ce sera ma race!
JEANNE, tristement.
Mais d’abord savez-vous si je me marierai?
LEBONNARD
Toi?
_Il soupire._
JEANNE
Qu’avez-vous donc?
LEBONNARD
J’ai... que j’attends ton André!
JEANNE, avec volubilité.
Lui! Quand? Pourquoi? Comment? Ah! je crains et j’espère... Revient-il de lui-même? ou si c’est vous, mon père?... Oui, c’est vous!... Moi, depuis l’éclat de l’autre jour, Sans oser l’espérer, j’attendais son retour... Ce que ma mère a pu lui dire, je l’ignore. Qu’il m’aime, j’en suis sûre... et n’en sais rien encore! J’ai peur surtout,--s’il a cru, lui, que je l’aimais,-- Qu’à présent il soit plus malheureux que jamais!
LEBONNARD, enchanté.
Ta, ra, ta, ta!... C’est bien. Ton choix est bon, petite, Très bon,--et je l’avais deviné tout de suite. J’ai mes renseignements à présent--les meilleurs! Ses maîtres l’estimaient beaucoup. Pauvre d’ailleurs, Timide, honnête et fier. J’ai tout pesé, tu penses! Son âge et son mérite... Il a des récompenses D’honneur, pour ses travaux et son courage,--tout!
JEANNE
Je savais bien!
LEBONNARD
Tu peux l’aimer, l’aimer beaucoup!
_Avec gravité._
Et même il est utile, il est juste qu’on l’aime. Je sais ce que je dis: c’est l’honnêteté même... C’est un cœur solitaire... un peu comme le mien... A sauver.--Sauve-le, Jeanne... tu sais si bien! ... Donc, il ne t’a rien dit?
JEANNE, finement.
Quand on aime, on devine.
LEBONNARD, secouant la tête.
La malice du diable est quelquefois divine.
JEANNE, poursuivant.
J’ai su lire en son cœur, qu’il ne m’a pas ouvert; J’ai deviné, sans lui, qu’il a toujours souffert! J’avais bien vu qu’il m’aime et n’ose pas le dire. C’est comme moi...
LEBONNARD
Vraiment?--Eh bien, je viens d’écrire A ce brave garçon: «Venez». Il va venir. A cause de ta mère, il faut vite en finir. J’entends vous fiancer... vous donner l’un à l’autre... ... Je suis pourtant jaloux!... Quel supplice est le nôtre, Les pères,--quand il faut donner, comme cela, Nos enfants!... Ah! je veux que Marthe (préviens-la) Dès que je sonnerai, t’appelle tout de suite...
_Souriant._
Je peux avoir besoin de ton secours, petite... C’est l’heure. Laisse-moi.
SCÈNE III
LEBONNARD, JEANNE, MARTHE.
MARTHE, avec un peu d’embarras.
Le médecin est là. Il attend.
LEBONNARD
Fais entrer.
MARTHE
Monsieur... il attendra!
_Elle se rapproche d’eux avec un peu d’embarras._
Alors, nous avions eu tous deux la même idée? J’ai donc vu clair?... Et vous, vous êtes décidée, Mademoiselle?... Eh bien, vous avez eu bon goût. Le premier jour qu’il vint, il vous plut tout d’un coup, Et j’ai compris... Des fois, l’amitié, ça vient vite! A preuve qu’à moi-même il m’a plu tout de suite Pour vous!--Je vous dis ça pour vous encourager, Car madame, bien sûr, va nous faire enrager: Elle ne l’aime pas!