Part 3
LEBONNARD, inquiet.
Il y a quelque chose?
MARTHE
Elle parle à Robert... Quelquefois, elle cause Toute seule...
LEBONNARD
Et Robert?
MARTHE
Oh! lui, le cher enfant,
_A Lebonnard._
Il vous aime... il répond très bien.
_A Jeanne._
Il vous défend Toujours. Enfin, voilà; je dis ce qu’il faut dire. On le marie aussi... J’ai donc fini de rire, Monsieur,--et nous serons bien seuls... Enfin, voilà.
_Lebonnard lui presse la main en silence. Marthe s’éloigne._
LEBONNARD, à sa fille qui est tout près de sortir.
On ne m’oubliera pas trop vite?
JEANNE, revenant à lui pour l’embrasser.
Oh! cher papa!
_Elle sort._
SCÈNE IV
LEBONNARD, ANDRÉ.
ANDRÉ, entrant.
Vous m’avez appelé; j’arrive à l’heure dite. Rien de fâcheux pourtant n’appelle ma visite, J’espère?
LEBONNARD, lui faisant signe de s’asseoir près de la table.
Non, monsieur... ma fille va très bien, ... C’est d’elle qu’il s’agit pourtant...
_Mouvement d’André._
Ne craignez rien!
_Il s’assied en face d’André: puis, après une hésitation, il affirme brusquement_:
Vous l’aimez.
ANDRÉ, se levant.
Moi, monsieur!
LEBONNARD
Oui, vous... Elle vous aime.
ANDRÉ
Elle!
LEBONNARD
Oui, je le sais, mon Dieu, par elle-même!
ANDRÉ
Oh!
LEBONNARD, lui faisant signe de se rasseoir.
Ma femme aura pu, faute d’en rien savoir, Se tromper l’autre jour, monsieur, sur son devoir. Ce qu’elle vous a dit--bien que je le suppose-- Je n’en sais rien!... Mettons le passé hors de cause, Et marchons!... On vous aime, et c’est un très bon point. Vous aimez mon enfant... je ne m’y trompe point! Eh bien! moi qui vous sais un homme digne d’elle, Je vous dis: «Aimez-la, mon fils, d’un cœur fidèle; «C’est mon bien, mon seul bien, le meilleur, le plus doux: «Prenez-le moi, je vous l’apporte: il est à vous.»
ANDRÉ, contraint.
Je suis surpris, monsieur...
LEBONNARD, un peu décontenancé.
La surprise... sans doute... Mais j’attendais... la joie... Ai-je fait fausse route? Vraiment, vous recevez mes avances d’un air...
_Un court silence._
Non, morbleu, vous l’aimez!...
ANDRÉ, vivement, avec fermeté.
Oui, votre cœur voit clair, Mais je m’étais juré de souffrir en silence.
LEBONNARD
Et pourquoi donc? Son cœur vers le vôtre s’élance... Je le sais, moi qui sens qu’on me laisse pour vous! Pourquoi donc hésiter? Il vous sera si doux!
ANDRÉ
Je ne peux pas entrer en lutte...
LEBONNARD, pouffant de rire, avec une ironie et un dédain comiques.
Avec ma femme?
_Prenant à deux mains tout son courage._
Allons donc!... je vous crois plus de fermeté d’âme!
ANDRÉ
Elle a, pour votre fille, un fiancé choisi... Et moi...
LEBONNARD
Le Martignac?... C’est vous qu’on aime.--Ainsi!
ANDRÉ
Mais...
LEBONNARD, bondissant; avec éclat, puis avec volubilité.
Mais pardieu! ça n’est pas comme ça qu’on aime! Ce que je dis pour vous, dites-le donc vous-même!... Quand on aime, on se moque un peu des bons parents, De leurs motifs, et des obstacles les plus grands! Et vous m’opposez,--vous,--mes raisons de famille? C’est absurde! et moi seul ici j’aime ma fille!... Oui, moi seul!--et je veux son bonheur assuré! Et malgré femme et fils,... malgré vous... je l’aurai, Je le ferai... Tenez, j’ai peur, si je raisonne, D’avoir peur! Je ne prends plus conseil de personne, Je marche droit, tout droit, sur l’obstacle, sans voir, Sans réfléchir... Voilà l’amour,--et le devoir.
ANDRÉ
Ah! monsieur, ce n’est pas mon cœur qui vous résiste!...
LEBONNARD, s’installant comme un homme qui n’a plus qu’à écouter.
Enfin!--Allez.
ANDRÉ
Mais, je vous dois un secret triste Qui va mettre entre nous un obstacle absolu: Et si vous en souffrez, vous l’aurez bien voulu!
LEBONNARD
Allez!...
ANDRÉ
Ah! certes, j’aime! et de toute mon âme. Oui, cette douce enfant, grave comme une femme, A pris--et pour toujours,--mon cœur! oui, j’ai rêvé Le bonheur,--oui, j’ai fait ce rêve inachevé! J’ai dit: «Voici l’amour et l’honneur--la famille! «L’amour dans le devoir et l’orgueil.»
LEBONNARD
Oh! ma fille!
ANDRÉ
Que de fois j’ai failli, quand j’ai pressé sa main, Dire: «A toujours,» au lieu de lui dire: «A demain!» Mais je pensais bientôt: «Cette ville est petite; L’Église y fait la loi; le préjugé l’habite...» M’aimait-on?... Que savais-je?... et, faute de savoir, Je gardais mon secret pour garder mon espoir. Si mon cœur s’est trahi, ça n’est pas de ma faute!
LEBONNARD
Bien.
ANDRÉ
Oui, je sais combien vous avez l’âme haute! Mais quand vous apprendrez vous-même...
LEBONNARD, fermement et vivement.
Épousez-la D’abord.--Nous reviendrons après sur tout cela. C’est assez.
_Lui tendant la main._
Vous venez d’agir en honnête homme.
ANDRÉ
Mais... vous ignorez...
LEBONNARD
Moi? rien!--Je sais qu’on vous nomme André, Pierre, François. Ça n’est pas très malin: J’ai tous vos titres, là: ce tiroir en est plein. Médecin, vous avez été d’une bravoure... Tenez, quand on marie une fille, on s’entoure De cent précautions: on espère toujours Un obstacle!--On hésite. On appelle au secours Tous les renseignements, les journaux, mille choses... Et tout est là...
_Il frappe sur le tiroir de la table._
ANDRÉ, secouant la tête.
Non.
LEBONNARD, ouvrant le tiroir.
Si... Les _Annales des Causes Célèbres_;... le procès?...
ANDRÉ, frappé.
Ah!
LEBONNARD
Votre père eut tort, Eût-il cent fois raison,--de le crier si fort. Il avait une fille;--et je dis que, pour elle, Il devait étouffer cette horrible querelle, Ces détails... Mais enfin, vous n’êtes là pour rien.
ANDRÉ, simplement.
Je suis le fils de l’adultère.
LEBONNARD
Oui?--Eh bien, Après?
_Il va donner un coup de sonnette._
ANDRÉ
J’ai cru devoir, la honte étant trop forte, Quitter son nom pour l’un des prénoms que je porte.
_Saisissant le journal._
Et puis, n’est-ce rien, ça? l’outrage triomphant De leurs fausses pitiés sur mes malheurs d’enfant? Regardez. L’avocat, d’abord, verse une larme; Mon enfance touchante un moment le désarme... Mais tout à coup le style injurieux reprend... Voyez:
_Lisant._
«Pauvre écolier qui trop tôt seras grand, «Tu maudiras la vie, un jour!--Va, rêve et joue... «Tu te réveilleras souillé par cette boue!...»
_Il froisse le journal._
En effet,--tout est là, dans le moindre détail! Que pouvais-je donc faire? Il restait le travail: Je n’ai connu que lui. Pas d’amour. Rien. Ma tâche. Pas d’amitié; non, rien; le travail sans relâche; Et dans ma soif d’oubli,--fort d’un grand désespoir,-- De ma honte, j’ai fait l’aiguillon du devoir! Mais là, tout est gravé... Cette histoire est écrite!... Jusqu’au déguisement de la coupable en fuite!... Ah! je rachèterais ces lignes de mon sang!... Mais il ne voit donc pas qu’il damne l’innocent, Celui qui le dénonce à la pitié publique?...
_Il rejette le journal sur la table._
Monsieur, voilà ma plaie, et ma pensée unique; Et je n’offrirai pas--l’amour me le défend-- La dot de mon malheur à votre chère enfant.
LEBONNARD, appelant à pleine voix.
Jeanne!
ANDRÉ, troublé.
De grâce!
LEBONNARD
Allons, mon cher, laissez-vous faire.
ANDRÉ
Mais...
LEBONNARD
Soyez donc heureux, puisque je vous préfère! Le reste, à dire vrai, ne vous concerne pas... Plus un homme--arrivé haut--est parti de bas, Et plus j’admire en lui le mérite qui monte. Je vous estime plus qu’un autre, en fin de compte, Et c’est justice... Allons, attendez-moi...
_Il va vers la porte, puis se retourne et s’apercevant qu’André cherche à se dérober_:
Morbleu, Bougeons pas!
_Même jeu._
Bougeons pas!
_Appelant._
Jeanne!
_Se retournant encore et allant à lui_:
Attendez un peu: Votre bras...
_Il met le bras du docteur sous le sien._
Sans ça, vous m’échapperiez peut-être.
_Appelant plus haut._
Jeanne!--Tenez-vous bien... l’ennemi va paraître.
SCÈNE V
LEBONNARD, ANDRÉ, JEANNE.
LEBONNARD, à Jeanne; tenant toujours le docteur à son bras.
C’est gentil, n’est-ce pas, deux hommes, dont un vieux, Qui s’estiment et qui s’aimeront toujours mieux?
JEANNE
Mon père...
LEBONNARD
Tout est prêt: le voile et la couronne, Ma fille...
_Il va la prendre par la main._
Es-tu contente?
JEANNE, très doucement.
Oh, oui!
LEBONNARD, ému.
Je vous la donne.
ANDRÉ
Elle!... à moi!... Ah! monsieur, personne jusqu’ici, Homme ou femme, ne m’a jamais aimé; merci.
LEBONNARD
Embrassez-la, mon fils... c’est votre fiancée.
ANDRÉ, avec ravissement, debout devant Jeanne, dont il n’approche pas.
Ma fiancée?... à moi?... Ah! la nuit est passée! Un enchanteur joyeux transforme mon destin, Et je vois dans mon cœur le rayon du matin.
JEANNE
M’aviez-vous reproché, l’autre jour, quelque chose, A moi? Rien ne fut dit en mon nom, je suppose?
ANDRÉ
On m’avait dit,--et j’y croyais, en vérité!-- Qu’un amour plus heureux allait être accepté, Et moi--qui voulais vivre et mourir solitaire!-- J’ai souffert en jaloux, sans pouvoir vous le taire, Comme si, dès longtemps, tout en baissant les yeux, Vous m’eussiez accordé des droits mystérieux!
JEANNE
Ils étaient accordés; mon cœur était au vôtre: Je les avais sentis se vouer l’un à l’autre.
ANDRÉ
Votre cœur, malgré tout, trouvera dans le mien L’âpre ressouvenir de mon malheur ancien.
JEANNE
Quel qu’il soit, j’ai compris qu’il élève votre âme, Et c’est pour aider l’homme à souffrir--qu’on est femme.
LEBONNARD, rapprochant leurs mains.
Mêlez vos mains--puisque vos cœurs s’étaient unis. Ah! mes pauvres enfants! comme je vous bénis!
SCÈNE VI
LEBONNARD, ANDRÉ, JEANNE, Mme LEBONNARD.
MADAME LEBONNARD, entrant, ironique et assez calme. Elle tient un réticule dont elle paraît fort occupée.
C’est fort touchant... On fait, sans moi, les accordailles!
LEBONNARD, clignant de l’œil.
Voilà les grands chevaux... pour les grandes batailles!
MADAME LEBONNARD
Non! je n’ai jamais vu de procédé pareil! Quoi! sans consentement de ma part, ni conseil Même, vous disposez, en maître, à votre idée, --Sans que, par politesse, il me l’ait demandée,-- En faveur de monsieur, de notre fille,--vous? Cela ne peut aller ainsi, mon cher époux! Doucement!... Nous allons causer tous quatre ensemble.
LEBONNARD
Vous saviez mes projets arrêtés, il me semble? Je vous les ai laissé deviner clairement.
MADAME LEBONNARD
Et vous ai-je donné, moi, mon consentement? Non! et, sur mon enfant, mon dessein est tout autre: J’ai mon futur à moi, si vous avez le vôtre!
LEBONNARD
Moi, j’ai celui de la future! c’est le bon!
ANDRÉ
Cher monsieur Lebonnard, permettez-moi (pardon, Madame!) de ne pas demeurer davantage. C’est sur l’accord commun qu’on scelle un mariage, Et votre fille--j’en suis sûr--ne voudrait pas Que le nôtre se fît sur de pareils débats. J’avais mes raisons, moi, pour n’oser pas prétendre A l’honneur, au bonheur d’être un jour votre gendre, Mais comme j’aime bien, vraiment, profondément, J’acceptais, malgré moi, cet avenir charmant. J’ignorais,--bien qu’hier je l’eusse pressentie, Madame,--la rigueur de votre antipathie: J’espère que le temps pourra la vaincre un jour: J’attendrai.--Mais le temps ne peut rien sur l’amour.
JEANNE, à André, lui tendant la main.
Merci.
_A sa mère._
Nous attendrons.
LEBONNARD, fermement, à André.
Vous avez ma parole.
_André sort._
SCÈNE VII
LEBONNARD, Mme LEBONNARD, JEANNE.
MADAME LEBONNARD
Bien vous en prend, vieux fou, que je ne sois pas folle!
_Elle se dispose à ouvrir son réticule._
Écoutez...
LEBONNARD
Rien!... Sachez que nous nous marierons Comme il nous plaît. Vos ducs, vos comtes, vos barons, Nous n’en voulons pas.
MADAME LEBONNARD
Mais...
LEBONNARD
Cette dispute est sotte. Ma fille épousera, malgré votre marotte, Celui qu’elle aime. C’est, quoique jeune, un savant... Savez-vous ce que c’est? non? Lisez plus souvent!
_Il s’exalte._
Grâce aux savants partout, la douleur diminue! L’avenir vient!... Ma foi sociale est connue Dans cette ville,--et j’en veux faire un député-- Un bon,--qui parle!
MADAME LEBONNARD, entr’ouvrant son réticule.
Et dont on parle, en vérité!
_Voyant que Lebonnard va répliquer_:
Écoutez donc!... Lorsqu’on a raison, on écoute.
LEBONNARD
Voyons.
MADAME LEBONNARD, avec assurance.
En tout ceci, vous faisiez fausse route. Je me suis renseignée en bon lieu;--croyez-moi: Ce gendre ne fait pas notre affaire!
LEBONNARD, gouailleur.
Ah!--pourquoi?
MADAME LEBONNARD
J’ai cherché, trouvé... Bref, j’ai percé le mystère Dont s’entoure avec soin ce «_savant solitaire_.» J’aurais pu l’écraser d’un mot,--pauvre garçon!-- Mais, sûre qu’après tout vous entendrez raison, Et ne voulant, chez moi, de scène avec personne...
LEBONNARD
Bonne âme!
MADAME LEBONNARD, achevant sa pensée.
(Convenez que je suis vraiment bonne) ... Je n’ai rien dit dont il pût même être froissé.
LEBONNARD
Presque rien!
MADAME LEBONNARD, ouvrant enfin son réticule.
Vous allez connaître son passé!
_Elle tire de son réticule un journal qu’elle développe, et le tend à Lebonnard d’un air de triomphe._
Voici.
_Lebonnard prend le journal qu’André a tantôt rejeté sur la table et le présente à sa femme, ouvert, en lui désignant du doigt le passage qu’elle doit lire._
LEBONNARD
Voilà!
MADAME LEBONNARD, stupéfaite.
Eh bien?
LEBONNARD
Eh bien?
MADAME LEBONNARD, après avoir lu le journal que lui tend Lebonnard.
La même date!... Vous saviez cette histoire?
LEBONNARD
Avant vous, je m’en flatte.
MADAME LEBONNARD
Non! Je n’en reviens pas!... Et,--connaissant ceci,-- Vous l’acceptez encor pour gendre?...
LEBONNARD
Dieu merci!
MADAME LEBONNARD, tendant son journal à sa fille.
Alors, lis, Jeanne, toi!
_Hésitation de Jeanne qui regarde son père._
Je t’ordonne de lire!
LEBONNARD, à Jeanne, doucement.
Ne lis pas.
_A sa femme, avec force._
Vous n’avez pas le droit de lui dire...
MADAME LEBONNARD
... Ce qu’est son fiancé? que son nom est taré? Qu’un procès scandaleux?... Si,--je le lui dirai!
JEANNE
Que dit-on là-dedans contre André?
LEBONNARD
Rien, ma fille, Contre lui.
MADAME LEBONNARD
Mais il est d’une étrange famille!
LEBONNARD
Il n’est que malheureux... mais jusqu’au désespoir!
JEANNE
Au désespoir?... Je vois autrement mon devoir, Ma mère.--J’avais dit: «J’attendrai,» tout à l’heure... A présent,--je l’épouse...
MADAME LEBONNARD, furieuse.
Et moi...
LEBONNARD, se plaçant devant sa fille.
Jeanne est majeure, Ma femme!--Et je suis là, moi, pour la protéger.
MADAME LEBONNARD
Vous êtes un vieux sot!
LEBONNARD, avec sérénité.
Vous pouvez m’outrager; Ce sont là vos façons--et j’en ai l’habitude.
JEANNE, avec une dignité pleine d’énergie, se plaçant à son tour devant son père.
Et moi j’ai toujours vu payer d’ingratitude Mon père patient, martyr de sa bonté. C’est pour moi maintenant qu’il vient d’être insulté! Eh bien! je n’aurai pas la même bonté douce, Faible,--et je me révolte enfin, puisqu’on m’y pousse. Je vous aime,--et pourtant, à dater de ce jour, Ma justice saura mesurer mon amour!
MADAME LEBONNARD, étonnée, émue.
Jeanne!
JEANNE, attendrie, fait un mouvement vers sa mère.
Ma mère!...
LEBONNARD, arrêtant le mouvement de sa fille.
Non, Jeanne; ta cause est bonne.
_A sa femme._
L’un sur l’autre appuyés, nous ne craignons personne... C’est nouveau? C’est ainsi.
MADAME LEBONNARD, à Jeanne.
Tu veux donc, mon enfant, Qu’un inconnu?...
LEBONNARD, s’interposant de nouveau.
Pardon. C’est moi qu’elle défend.
MADAME LEBONNARD, hors d’elle-même.
On se repentira d’engager cette lutte!
JEANNE, faiblissant tout à coup, et suppliante.
Oh! ma mère!...
_Mme Lebonnard sort violemment._
[Illustration: Mme ET M. SILVAIN, DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE.
--«_Vous saviez cette histoire?_»
Acte II, scène VII.]
SCÈNE VIII
LEBONNARD, JEANNE.
LEBONNARD
Comment! tu faiblis?... Je me butte, Moi.
_Criant du côté par où est sortie sa femme._
Nous sommes majeurs!... et nous épouserons, Sachez-le bien, qui nous voudrons... quand nous voudrons! Un docteur est le bien venu dans mon ménage: Les docteurs d’aujourd’hui savent soigner la rage... Attrape!
_Il revient._
Ah! vertubleu! Soit! nous aurons du bruit!... Un bon commencement d’action, et tout suit: On s’impose... Voyons, ne pleure pas, petite.
JEANNE
Dieu! quel chagrin!
LEBONNARD, se mettant à broder fiévreusement.
Oh! moi, la lutte, ça m’excite! C’est ta mère, il est vrai... c’est ma femme, vois-tu! Pour la première fois, je me suis bien battu; Et je deviens méchant, avec entrain, ma fille!... C’est mon Quatre-vingt-neuf, et j’ai pris ma Bastille!... Demain, Quatre-vingt-treize!... Ah! tiens, je suis surpris: Je comprends les excès!... Souris donc...
JEANNE, sortant.
Je souris...
LEBONNARD, accompagnant sa fille.
Ça ira, ça ira... Sois un homme, que diable!
SCÈNE IX
LEBONNARD, seul.
LEBONNARD
Comme les femmes sont faibles, c’est incroyable!
_Il chantonne entre ses dents._
Ah! ça ira, ça ira, ça ira! ..... à la lanterne ..... on les pendra!
_Apercevant Robert, il a un mouvement de frayeur qu’il réprime aussitôt._
Robert!... Bast! on verra si j’ai peur de Robert!
SCÈNE X
LEBONNARD, ROBERT.
LEBONNARD, agressif.
Je ne souffrirai plus ce que j’ai trop souffert; Et votre mère et vous...
_Changeant de ton brusquement, comme un homme qui se dérobe à toute explication._
Bref! laissez-moi tranquille! Tout ce que vous pourrez me dire est inutile!
_Il lui tourne le dos._
ROBERT, étonné.
Qu’avez-vous donc?
LEBONNARD, se retournant.
J’ai cru que vous saviez?...
ROBERT
Quoi? rien... Je cherchais Jeanne.
LEBONNARD, à part, s’encourageant lui-même.
Allons, tantôt il m’aimait bien: Je ne trouverai pas d’occasion meilleure.
_Haut._
Que diriez-vous, si vous appreniez tout à l’heure Qu’un homme, aimé par moi, galant homme parfait, Est le fils d’un amour coupable,--et qu’en effet Ont deux fois condamné les lois et la morale?
ROBERT, attentif.
Oh! c’est grave!... Quel est le héros du scandale?
LEBONNARD
Le scandale n’est rien qu’un vain bruit. C’est un mot.
_Il lui tend le journal._
Voici ce qu’après tout l’on vous dirait bientôt.
ROBERT, après avoir lu en silence, avec une expression de tristesse croissante et de dégoût.
Je plains ma sœur!
_Il rejette le journal sur la table._
LEBONNARD
Pourquoi?--Cet homme aura ma fille...
ROBERT, révolté; violemment.
Vous mettrez ce bâtard douteux dans ma famille?... C’est de la folie!...
LEBONNARD, réprimant une colère près d’éclater.
Ah!...
_Avec une douceur subite._
Tais-toi, mon pauvre enfant! Mon cœur a médité la cause qu’il défend. Et je dis que ce père eût dû quitter sa femme, Sans jeter, sur un brave enfant, ce doute infâme. Je dis que cet enfant vit avec dignité, Et que jamais malheur ne fut moins mérité.
ROBERT, haussant les épaules.
Je lui reprends ma sœur... et non pas mon estime!
LEBONNARD
Fort bien! mais l’innocent restera ta victime? Tu ne lui reprends rien... que son bonheur!... pourquoi? ... Cette estime cruelle est indigne de toi...
ROBERT
Cependant...
LEBONNARD
Va, crois-moi, condamne à voix moins haute,-- Mon fils,--non seulement l’enfant né d’une faute, Mais les coupables même... Ils ont souffert, vois-tu. Le bonheur n’est jamais qu’un effort de vertu.
ROBERT
J’approuve la loi. Dure aux fils illégitimes, Pour garder la famille elle les veut victimes. C’est ce qu’il faut; et rien n’est plus juste.
LEBONNARD, le regardant fixement.
Ah!... tu crois?
ROBERT
J’aime les préjugés: ils défendent les lois...
LEBONNARD
Je m’incline devant les lois, mais je réclame, Quand je les vois frapper l’innocent jusqu’à l’âme!... Jamais aucune loi n’empêchera les cœurs D’accorder aux vaincus la pitié des vainqueurs.
ROBERT
Mais...
LEBONNARD, l’interrompant avec une énergie irréductible et froide.
Je n’accepte pas l’arrêt que tu prononces. ... Tâche de me donner de plus justes réponses, Plus tard... et suis alors les conseils de ta sœur: Apporte à me parler un peu plus de douceur; Tu te plains de me voir quelquefois en colère? Ah! si tu t’efforçais toujours de me complaire, Si je sentais sur moi ton respect filial, Si tout ce que je dis ne te semblait pas mal, Si tu ne me jetais jamais le mot qui blesse, Si tu semblais parfois excuser ma faiblesse, Ma gaucherie,--et mon ignorance, après tout,-- Je t’aimerais bien plus...
_Avec une infinie tendresse et comme près de pleurer._
... Car je t’aime beaucoup!
ROBERT, ému, se rapprochant de lui.
Mon père...
LEBONNARD, l’attirant sur ses genoux et posant la main sur ses cheveux.
Ah!... Tiens, dis-moi ce que tu me reproches? D’être avare? Je mets mon argent dans tes poches! Brutal? Oui, quand c’est pour répondre à tes défis!
_A ce mot, Robert se lève, impatienté._
Trop faible?...
ROBERT
Oui, pour Jeanne!...
LEBONNARD, se levant, blessé, le main sur son cœur.
Ah! c’est assez!...
_Avec intention._
... mon fils!
_Lebonnard sort. Robert demeure et paraît réfléchir profondément._
[Illustration:
M. JOUBÉ (ROBERT). RÉPÉTITIONS D’ASNIÈRES, M. SILVAIN.
--«_Mon cœur a médité la cause qu’il défend!_»
Acte II, scène X.]
SCÈNE XI
ROBERT, ANDRÉ.
ANDRÉ, entrant et tendant la main à Robert, qui fait semblant de ne pas s’en apercevoir.
Ah! vous voilà!... Je viens pour dire un mot qui presse, Et qui, mon cher monsieur Robert, vous intéresse... Mais... ne voyez-vous pas que je vous tends la main?...
ROBERT
Je serais allé, moi, vous porter, dès demain, Un mot que j’aime mieux prononcer tout de suite, Qui rendra sûrement, si la chose est bien dite, Vos entretiens avec mon père superflus, Car je crois qu’après nous on n’y reviendra plus!
ANDRÉ
C’est donc moi qui vous prie, alors, ou qui vous somme, Au besoin,--de parler.
ROBERT
Volontiers... d’homme à homme. Vous rêvez d’épouser, avec consentement De mon père, ma sœur?... Seulement...
ANDRÉ, hautain et froid.
Seulement?
ROBERT
Ma mère, dont l’avis m’importe davantage, N’approuve pas du tout, monsieur, ce mariage. Nous ne le voulons pas, vous ne le voudrez pas.
ANDRÉ, calme.
Quand on parle si haut,--je vous le dis tout bas,-- On agit à coup sûr contre ce qu’on annonce, Et la prière a tort... qui dicte la réponse.
ROBERT
Nous empêcherons tout; j’empêcherai tout,--moi.
ANDRÉ
A quel titre, et comment?
ROBERT
A quel titre et pourquoi? Je ne l’aurais pas dit, mais, puisqu’on m’interroge, Soit... Au titre de chef de maison, que s’arroge (Lorsque le père est faible et sans commandement) Un fils qui connaît bien tout son devoir... Comment Ou pourquoi? Sachez donc, monsieur, que, par mon père, J’ai tout appris... Cela vous suffira, j’espère. Épargnez à tous deux plus d’explications. Sans doute il vous plaira que nous nous en passions.
ANDRÉ, avec une fierté triste.
Vous êtes, mon enfant, un peu bien jeune, en somme, Pour condamner aussi hardiment un cœur d’homme, Et pour juger ceci: «L’amour dans la douleur...» Deux mots profonds, monsieur, qui vous rendront meilleur. En attendant, je veux me rappeler votre âge. A voir l’étourderie, on ne sent plus l’outrage.
ROBERT
Nous n’avons pas souscrit à votre engagement: Vous rendrez sa parole à mon père...
ANDRÉ, impatienté.
Ah! vraiment? Mais la demande est folle en ce qu’elle me blesse, Et que je n’y peux plus obéir... sans bassesse!
_Il s’éloigne._
ROBERT
Ne dites pas le mot «bassesse!»
ANDRÉ, se retournant avec violence.
Parce que?
ROBERT
Parce que vous avez capté, sans notre aveu, Sachant bien ce qu’un jour en dirait la famille, L’esprit d’un vieillard faible et d’une jeune fille, Vous, docteur,--introduit chez nous par le devoir... Vous...
ANDRÉ, tranquille, avec autorité.
Silence, monsieur!--Je vous fais, moi, savoir Que de vous tout m’afflige et que rien ne me fâche, Et qu’ainsi m’insulter plus longtemps serait lâche, Puisque--entendez-vous bien?--je ne me battrai pas Avec vous... Je n’entends me battre, en aucun cas, Avec le frère aimé de la femme que j’aime, Qui m’aime, et que j’épouse!... Il me convient quand même D’ajouter que j’allais, pour vous, spontanément, Remettre en question un cher engagement... Mais maintenant, c’est moi, seul, que cela regarde. La parole que j’ai,--maintenant, je la garde...
ROBERT, avec un mouvement de menace.
Ah!...
ANDRÉ, avec un léger haussement d’épaules.
Enfant!... qui voudrait changer ma volonté! Je ne me battrai pas, c’est dit et répété. Donc, geste qui provoque ou parole qui blesse, Toute attaque est dès lors--songez-y--sans noblesse Et sans utilité, comme elle est sans péril. Aussi, tout bien jugé, le projet tiendra-t-il, A moins que des raisons--que vous n’aurez point faites Changent trois volontés, aussi fermes qu’honnêtes. Pesez tout. Faites tout. Mais rien n’y pourra rien. ... Au revoir, mon ami!
_Il sort en lui faisant un petit salut de la main._
ROBERT, menaçant.
Pardieu! nous verrons bien!
_Le rideau tombe rapidement._
[Illustration:
M. JOUBÉ (ROBERT). REPRÉSENTATIONS D’ASNIÈRES, M. SILVAIN.
--«_Ah! c’est assez!... mon fils!..._»
Acte II, scène X.]
ACTE III
Même décor.
SCÈNE PREMIÈRE
LEBONNARD, MARTHE.
LEBONNARD, son chapeau sur la tête, sa canne à la main, veut sortir. Marthe, debout devant la porte, l’empêche de passer.
Où voulez-vous courir? dans un état semblable! Vous ne sortirez pas, monsieur.
LEBONNARD, frappant du pied.
Va-t-en au diable!
MARTHE.
Quelque chose qui me fait peur est dans vos yeux.
LEBONNARD, subitement apaisé.
Tu me crois fou?... Je suis seulement malheureux.
_Il s’assied tristement et réfléchit._
Ce silence, depuis dix jours, est un présage Qui me trouble. Un tel calme annonce un grand orage. Le docteur ne vient plus chez moi...
_Il se lève brusquement._
Je vais chez lui! Je veux à toute force en finir aujourd’hui.
MARTHE
Ne sortez pas, mon cher Monsieur, je vous en prie.
LEBONNARD