Part 5
Odieux? vraiment! qui? quoi donc? A qui la faute? Et pourquoi venez-vous, coupable et tête haute, Invoquer à grands cris,--vous!--cette loi de sang, La loi de déshonneur qui frappe l’innocent!
_Il la repousse brutalement de lui. Elle tombe sur un fauteuil au moment où Robert entre._
MADAME LEBONNARD
Il me battra! J’ai peur!
[Illustration: M. ET Mme SILVAIN, DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE.
--«_Mais je suis, moi, le maître, et j’exige._»
Acte III, scène XI.]
SCÈNE XII
LEBONNARD, Mme LEBONNARD, ROBERT.
ROBERT, entrant avec violence.
Ma mère!... que dit-elle? J’ai des droits aussi, moi!... D’où vient cette querelle?
LEBONNARD, s’éloignant.
Demandez-le lui!
_Il s’assied, tremblant d’émotion._
ROBERT, tenant sa mère dans ses bras.
Quoi! vous la menaciez, vous! Vous!... Elle a peur de vous! Voilà bien ces cœurs doux, Qui savent au besoin torturer une femme! Mais je la défendrai contre vous,--que je blâme! Car, bien sûr, vous parliez encor de cet André! Mais je sais mon devoir, et mon droit est sacré!
_Lebonnard, assis, écoute Robert en frémissant, et peu à peu prend l’attitude d’un homme prêt à s’élancer sur l’adversaire._
MADAME LEBONNARD, effarée et suppliante.
Tais-toi, Robert, tais-toi!
ROBERT, à Lebonnard.
Je ne dois pas me taire!... Ah! tenez, j’ai toujours craint votre caractère: Votre bonté n’est que faiblesse, c’est certain! Et quand vous vous mêlez d’agir, un beau matin, De vouloir,--c’est encor faiblesse!
MADAME LEBONNARD
Oh! je t’en prie! Oh! par grâce, tais-toi!
ROBERT
Si Jeanne se marie Au gré de son premier caprice, vous aurez, Voyez-vous,--fait, d’un coup, quatre désespérés: Jeanne, qui ne sera pas heureuse,--moi, Blanche, Ma mère!... Et voulez-vous la vérité bien franche? Tout cela, c’est faiblesse encor de votre part, Faiblesse...
_Entre ses dents._
... et lâcheté!
LEBONNARD, bondissant sur lui et le prenant à la gorge.
Assez! tais-toi! bâtard!
ROBERT
Mon père!...
_Il porte sa main à sa bouche comme pour arrêter le mot qu’il vient de prononcer par habitude._
_Madame Lebonnard se renverse, évanouie, sur le canapé.--Robert s’affaisse à demi sur la table, au milieu du théâtre._
LEBONNARD, d’une voix sourde qui s’élève peu à peu.
Je ne veux plus te voir! plus t’entendre! Assez!... J’étais un cœur trop faible, oui, trop tendre! Et j’eus tort,--te sachant bâtard,--de te nommer Mon fils! je le vois bien, j’avais tort de t’aimer, Toi! toi qui m’abreuvais, qui m’abreuves encore D’amertume,--entends-tu? toi!... que mon nom honore, Qui me dois de n’avoir pas l’air d’être un «bâtard!» Un de ces pauvres fils de honte, de hasard Et de scandale, à qui les pères de famille, Et les nobles surtout! ne donnent pas leur fille!
MADAME LEBONNARD
Oh! Dieu! mon Dieu!
LEBONNARD
Ce fut faiblesse et lâcheté, Je le vois, j’en conviens, de t’avoir adopté! Faiblesse et lâcheté, de subir, sans rien dire, Ta raillerie à tout propos, ton mauvais rire, Quand je pouvais si bien t’écraser d’un regard, Fils du comte d’Aubly, dit «Robert Lebonnard» Par la grâce du vieil idiot, faible et lâche!
_Il se frappe la poitrine._
ROBERT, d’une voix étouffée.
Oh! que m’arrive-t-il! Je n’y vois plus!
LEBONNARD
Je tâche De comprendre pourquoi tu me hais!... je vois bien: Ton sang a deviné qu’il n’est pas fait du mien! C’est cela! L’ouvrier, en moi, te déshonore! Tu t’en moques!... Eh bien, j’aurais souffert encore, Et toujours, tes gaîtés d’enfant un peu méchant, Par pitié pour toi! mais de quel droit, fier, tranchant, Viens-tu, toi! t’opposer au bonheur de ma fille? Dis, de quel droit, gardien d’honneur de la famille, Repousses-tu celui qu’elle aime, et, dis, pourquoi? Parce qu’il est un fils de hasard?... comme toi! Et de quel droit viens-tu faire à l’expérience, Au dévouement, à mon âge, à ma patience, Une leçon de fils insoumis?... c’est assez! Je n’ai qu’un seul enfant: ma fille!--Obéissez Tous deux, le frère ingrat, et l’épouse infidèle! Ma fille est mienne, et, seul, je disposerai d’elle, En père, qui,--sachant vouloir--veut ce qu’il doit! Par quinze ans de douleur j’ai bien gagné ce droit.
_Il va pour sortir et s’arrête en entendant un sanglot de Robert.--Alors il se retourne dans un accès de rage aveugle._
Tu ris maintenant, beau cavalier de parade! Tu ris, hein? Ça te fait plaisir, mon camarade, De te voir tout à coup noble, avec des aïeux?
_Il pleure._
Sois content!... Tu n’es plus le fils du pauvre vieux Lebonnard!
_Repris de fureur_:
... Allons donc! ouvre-moi les fenêtres! Crie aux passants: «Je suis noble! j’ai des ancêtres!» Appelle à ton secours, sans pitié, d’un ton fier, La sainteté des lois, ton sophisme d’hier! Les lois, les préjugés, les vertus de famille, Se tournent contre toi,--pour protéger ma fille!... La famille! avec ses vertus!--regarde-la!... La voilà, la famille honnête! la voilà!
_Il sort, au comble de l’exaspération.--Robert essaye de se soulever, chancelle comme pris de vertige, puis tombe à terre, de tout son long.--Mme Lebonnard est toujours évanouie._
_Le rideau baisse rapidement._
[Illustration: M. ET Mme SILVAIN, DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE.
--«_... La voilà, la famille honnête!... la voilà!_»
Acte III, scène XII.]
ACTE IV
Même décor.
SCÈNE PREMIÈRE
LEBONNARD, MARTHE, au seuil de la chambre de Robert.
LEBONNARD, d’un ton d’humble prière.
Va, laisse moi le voir!--Depuis une semaine, Marthe, je vais, je viens, je suis une âme en peine... Je sais bien qu’il a peur de moi?...
MARTHE
Oui.
LEBONNARD, suppliant.
Mais... s’il dort?
MARTHE, le repoussant avec douceur.
Le docteur dit qu’on a passé tout le plus fort: Parlez-lui, puisqu’il va sortir dans l’instant même... Mais Robert est encor d’une faiblesse extrême.
LEBONNARD, se frappant la poitrine.
Ah! comment le plus doux devient-il si méchant?
MARTHE
Répare-t-on le mal en se le reprochant? Non monsieur, non, mais tout peut s’arranger encore.
LEBONNARD
Le secret, je ne peux plus faire qu’il l’ignore!
MARTHE
Mais Jeanne n’en sait rien et Blanche n’en sait rien... Alors, je dis que tout peut s’arranger très bien.
LEBONNARD
Tu crois?... Je voudrais tant, si c’est encor possible, N’avoir pas fait pour rien cette chose terrible!
MARTHE
Oui, monsieur... c’est possible!... Il a changé beaucoup; Depuis son grand malheur il n’est plus fier du tout!... Bon Dieu! je le revois toujours, mourant,--par terre, Là... ses sanglots d’enfant ne pouvaient plus se taire. Madame murmurait: «Oh! Marthe, un médecin!» Mais lui me retenait, caché contre mon sein... --«Oh! Marthe! quel malheur horrible que le nôtre! «J’ai des hontes sur moi que je hais dans un autre!...» Madame, alors, dans un sanglot désespéré: --«Un docteur!» Et Robert: «Oui... le docteur André!» Ensuite, il l’appela cent fois, dans son délire... Vous comprenez, Monsieur, ce que ça voulait dire? Il le donne à sa sœur!... Le malheur l’a fait bon... Toujours un grand malheur amène un grand pardon.
LEBONNARD, gémissant.
Ah!
MARTHE
Jamais je n’ai vu patience pareille. Tenez, la nuit, des fois, je l’entends qui s’éveille... Sa mère est là, mais il m’appelle, moi; j’accours... «Marthe!» Ah! comme on sent bien qu’il demande secours! J’arrive, et je le vois, sous la veilleuse,--blême, Accoudé,--l’œil trop vif, grand ouvert sur lui-même,-- Et, quand je tends vers lui ma pauvre main qu’il prend: --«... On a bien du chagrin, Marthe, lorsqu’on est grand; Je veux me croire encor petit:--chante, nourrice.» Ah! comme il me regarde! il faut que j’obéisse; Et je chante mes airs d’autrefois,--et je vois Que j’endors sa souffrance avec ma vieille voix.
LEBONNARD
Mais que faire? que faire! As-tu quelque pensée?
MARTHE
Mais oui: faites venir, monsieur, sa fiancée; Elle acceptera tout quand il lui parlera. Et pour lui,--la revoir, ce sera toujours ça.
LEBONNARD
Qu’elle vienne, à quoi bon, si son orgueil persiste?
MARTHE
Elle voudra tout ce qu’il veut,--puisqu’il est triste. Tôt ou tard, dans l’amour, allez, l’orgueil se fond. Et puis son père est là: c’est un brave homme au fond.
LEBONNARD, il prend sa canne et son chapeau.
Oui, oui... je vais le voir:
_Il va prendre la main de Marthe._
C’est toi la bonne mère!
SCÈNE II
MARTHE, JEANNE, LEBONNARD.
JEANNE, entrant.
Le docteur est parti?
LEBONNARD
Non...
JEANNE
Comment va mon frère?
LEBONNARD
Mieux.
MARTHE
Voici le docteur.
SCÈNE III
LEBONNARD, MARTHE, JEANNE, LE DOCTEUR.
JEANNE, au docteur vivement.
Eh bien?
LE DOCTEUR, gaiement.
Hors de péril! Il se lève.
LEBONNARD, joyeux.
Ah! très bien.
JEANNE
Quel bonheur!
LEBONNARD
Que dit-il?
LE DOCTEUR
Il veut sortir!
LEBONNARD, réfléchissant.
Ah! bon!
_Il sort avec Marthe._
SCÈNE IV
ANDRÉ, JEANNE.
ANDRÉ
Quelle est la cause grave Qui trouble ainsi l’esprit d’un homme jeune et brave? Si vous le savez, vous, vous pouvez plus que moi.
JEANNE, regardant dans le vague avec des yeux tristes et fixes.
Oui, ç’a été terrible, et j’ignore pourquoi.
ANDRÉ
Dans tout ce qu’il me dit, dans la façon câline Dont il retient ma main quand je pars, je devine. Je ne sais quoi de bon qui m’inspire un espoir... Et l’on dirait que votre mère aime à me voir.
JEANNE secouant la tête tristement.
Il faudrait refuser, malgré Robert lui-même, Notre bonheur, puisqu’il y perd celle qu’il aime! Ne risquons pas deux fois sa vie et sa raison!
ANDRÉ, dans un mouvement d’impatience douloureuse.
Ah!--j’avais fièrement quitté cette maison!... Il faut que chaque jour mon devoir m’y rappelle!
JEANNE, d’un ton de doux reproche.
Monsieur André!
ANDRÉ
Tenez, vous devenez cruelle! Il m’a voulu: je suis venu;... je reviendrai, Mais pour l’instant, laissez--laissez, je pars...
JEANNE, tendrement.
André!
ANDRÉ, avec amertume.
Tout pour lui: fiancée et sœur et père, et mère! A moi, rien!--Je suis las, et j’ai la lèvre amère.
JEANNE
A vous--rien?
ANDRÉ
Rien.
JEANNE, très simplement.
Ingrat! Pour quoi comptez-vous donc Mon amour?
ANDRÉ
Ah! c’est vrai!
JEANNE
Je vous aime.
ANDRÉ
Ah! pardon!
JEANNE, souriante.
Il faut que ce soit moi qui dise: «Je vous aime»? Ne pouviez-vous un peu me le dire vous-même?
ANDRÉ
Ingrat? oui!... je devrais être heureux: je vous vois... Et j’entends votre cœur chanter dans votre voix!
JEANNE
Je sais bien ce qu’il faut à votre âme meurtrie: C’est une voix qui parle avec câlinerie, Quelque chose de doux comme un vague baiser Qui, glissant sur les doigts, vole sans se poser, Ou comme une chanson du dormir, calme et bonne, Qu’on murmure, au roulis d’un berceau monotone!
ANDRÉ
Jeanne!
JEANNE
Je sais les mots dont vous avez besoin, Et vous les entendrez toujours... même de loin!
ANDRÉ, revenant à lui.
De loin!... Ah! oui, c’est juste! au plus doux de l’extase, Mon destin ressaisit ma chimère et l’écrase! Je n’avais droit qu’au rêve, et vous me reprenez Tous ces bonheurs nouveaux qui me semblaient donnés!
_Il s’assied, la tête dans ses mains._
JEANNE
Je n’ai rien repris: vous avez toute mon âme. Puis... qui sait?
ANDRÉ, secouant la tête d’un air désespéré.
Non, jamais vous ne serez ma femme!
JEANNE
Pourquoi «jamais»? L’espoir est à nous. Quelque jour, Instruits par la douleur, éclairés par l’amour, Blanche et Robert, tous deux, voudront, j’en suis certaine, Ce mariage;--et l’heure est peut-être prochaine...
ANDRÉ, heureux.
Ah! j’étais un vaincu tombé sur le chemin, Mais vous me relevez d’une si douce main, Que je sens, à l’endroit de ma blessure, un charme!
_Il la prend par la main._
Quel baume avez-vous mis sur mon cœur?
_S’apercevant qu’elle pleure._
Une larme!
JEANNE, laissant s’incliner sa tête sur l’épaule d’André.
Prenez-la, mon ami, d’un baiser sur mes yeux... Croyez-moi, ce n’est pas le baiser des adieux... Bon espoir!
_Le marquis entre et les regarde en souriant._
SCÈNE V
JEANNE, ANDRÉ, LE MARQUIS.
LE MARQUIS
Comment va Robert, chère petite?
LE DOCTEUR
Mais... mieux; décidément.
LE MARQUIS
Sa mère, que je quitte, Me l’a dit; j’avais craint qu’elle espérât trop tôt.
LE DOCTEUR
Non, je réponds de lui.
_Il salue et sort._
LE MARQUIS, à Jeanne.
Je viens lui dire un mot. Votre mère, qui va rentrer, est avec Blanche, Chez moi... Quand le cœur souffre, il est bon qu’il s’épanche. Robert doit désirer me voir.
JEANNE
Puis-je savoir, Monsieur, le vrai motif d’un pareil désespoir? Mon père et lui m’ont l’air de cacher quelque chose?...
LE MARQUIS
Rien... ils se sont heurtés... vous en savez la cause.
JEANNE
Je vais chercher Robert.
_Elle sort._
SCÈNE VI
LE MARQUIS, seul.
LE MARQUIS
Pauvre mère, vraiment! Ah!... elle sait souffrir!--Mais quel étonnement Quand elle a vu que je savais son passé triste! ... Elle a bien expié, si la justice existe!
SCÈNE VII
LE MARQUIS, ROBERT.
LE MARQUIS, joyeusement, voyant entrer Robert.
Ah! ah!
ROBERT
... Ma mère vient de rentrer à l’instant... Vous voulez me parler?
LE MARQUIS
Parbleu! je suis content: Vous voilà bien debout!
ROBERT
Oui, je vais mieux, sans doute... Je voulais vous parler, de mon côté.
LE MARQUIS
J’écoute. ... Mais d’abord--pour vous mettre à votre aise, Robert,-- Je sais comment, pourquoi votre cœur a souffert... Votre mal ne sera pas long... j’en vois le terme. Parlez donc... je suis votre ami, sincère et ferme.
ROBERT
Je veux être soldat.
LE MARQUIS
J’approuve; mais c’est dur.
ROBERT
Un soldat, c’est quelqu’un de qui l’honneur est sûr: Je veux être soldat, monsieur. Je vous demande, Monsieur le Marquis, vous dont l’influence est grande Sur ma mère, de lui faire entendre raison. Voyons, je ne peux plus rester dans la maison; Je n’y puis demeurer un jour de plus sans honte. Pour m’aider à partir, c’est sur vous que je compte, Car depuis trop longtemps j’ai vécu, sous ce toit, D’un pain--auquel ma sœur, elle seule, avait droit. Il faut que, grâce à vous, ma mère se résigne... Que... «son mari» consente--et dès demain je signe. Je pars pour le Soudan... On peut mourir là-bas.
LE MARQUIS
Mais...
ROBERT
Oh! je n’admets point que vous n’approuviez pas!
LE MARQUIS
Mais, voyons, c’est peut-être aller un peu bien vite! Réfléchissez... pesez.
ROBERT
J’ai pesé ma conduite Dans mes nuits d’insomnie, à loisir, trop longtemps! De grâce, épargnez-moi des retards irritants... S’il me fallait attendre un an! un an encore! Que ferais-je?--Un soldat, voyez-vous, on l’honore; On dit: «C’est un garçon de cœur; ce qu’il fait là «Est bien!...» Si ma conduite est bonne, approuvez-la, Monsieur.--Réfléchissez; je n’ai plus de famille. Voyons,--je ne peux plus épouser votre fille, Monsieur... Consolez-moi, parlez.--Il a besoin, L’enfant perdu, d’un bon conseil et d’un témoin!
LE MARQUIS
Ah! brave enfant, ta main! et viens que je t’embrasse. C’est bien, ce que tu fais... Je reconnais la race!
_Il fait signe à Robert de s’asseoir._
Et puisque tu n’es pas de ces gens sans ressort Qui perdent pied devant la douleur ou la mort, Puisque ta volonté protège ton cœur tendre, Je te dirai tout droit ce que tu dois entendre. Écoute-donc... C’est une histoire de soldats: Nous étions sous Paris. Je me battais là-bas, A côté d’un ami d’enfance,--un frère d’armes, Un vaillant, dont la mort fit couler bien des larmes: Le comte Saint-Aubly, charmant, brave et loyal. Il reçut un éclat d’obus, à Buzenval. J’accourus. Il pansait lui-même sa blessure... Là, près du cœur...--«Allons, dit-il, la mort est sûre, Mais nous avons le temps d’échanger un adieu...» --«J’ai, reprit-il, un fils!»
_Mouvement de Robert._
Oui, Robert.
ROBERT
Oh! mon Dieu!
LE MARQUIS
Il te nomma.--«Je veux que ce fils soit un homme. «Il est mon fils, malgré le nom dont il se nomme. «Sache-le! Tu feras mon devoir en l’aimant...»
_Robert veut se lever. Le marquis l’arrête du geste._
Attends. Il dit encor:--«J’ai fait un testament «Où je te lègue,--et sans condition aucune,-- «Ma terre et tout ce qui me reste de fortune. «Cela peut revenir, s’il en est digne, un jour, «A Robert...»
_Prenant la main de Robert._
Comprends-tu? «... s’il mérite l’amour «De ta fille!»--Il sourit, pressa de sa main douce La mienne, dit: «Je meurs» et mourut sans secousse.
ROBERT
Ah! monsieur!
LE MARQUIS
Quand on a du cœur, rien n’est perdu!
ROBERT
J’en aurai toujours plus, monsieur.
LE MARQUIS
Bien répondu. Je suis content de toi, fier même... Tiens, espère! Ma fille, maintenant, écoutera son père... Tout ça doit s’arranger... je vais m’en mêler, moi! Mais ne dis rien--jamais--à ma fille...
ROBERT
Ah!--pourquoi?
LE MARQUIS
Que t’importe!
ROBERT
C’est la tromper!
LE MARQUIS
Ça me regarde. Un ami me confie un secret: je le garde... ... Ce secret là n’est pas à toi seul; n’en dis rien; C’est inutile.
ROBERT, énergiquement.
Soit, mais, je partirai.
LE MARQUIS
Bien. Pars pour un temps. Conquiers ta liberté complète. Pars fièrement; j’en suis heureux, je le répète; Sois soldat sans regrets... tu feras ton chemin. Quant au docteur,... ma fille aura cédé demain...
ROBERT
Elle vous a dit?...
LE MARQUIS
Non... je l’ai su par ta mère.
ROBERT, avec découragement.
Croire encor mon bonheur possible, c’est chimère, Monsieur!
LE MARQUIS
Quel entêté!... Mais puisque je te dis...
ROBERT
Non... non... allez, j’ai bien perdu mon paradis! Car Jeanne épousera bientôt celui qu’elle aime, L’honnête homme que j’aime et respecte moi-même... Dès lors...
LE MARQUIS
Blanche y consent, si j’y consens,--là!
ROBERT, étonné.
Quoi! Est-ce vrai?
LE MARQUIS, gaîment.
J’aimais mieux Martignac, mais, ma foi, Ton docteur a du bon. Il me plaît. Je l’estime. Il se tient bien. C’est une «honorable victime,» Comme dit Lebonnard.
ROBERT, avec effusion.
Tenez, j’avais besoin De ce mot-là!
LE MARQUIS, lui prenant les mains.
Tu peux compter sur ton témoin.
_Voyant paraître Lebonnard._
C’est Lebonnard... Va-t-en.
SCÈNE VIII
LE MARQUIS, LEBONNARD, MARTHE.
LEBONNARD, à Marthe qui ne fait que traverser le théâtre, de droite à gauche.
Veille à ce qu’on nous laisse.
_Les yeux de Robert et de Lebonnard se rencontrent; Robert se détourne; il sort vivement. Lebonnard secoue la tête d’un air de profonde affliction._
LE MARQUIS, examinant Lebonnard.
Voici l’homme:--mélange étrange de faiblesse Et d’énergie!
SCÈNE IX
LE MARQUIS, LEBONNARD.
LEBONNARD
Eh bien?... j’arrive de chez vous.
LE MARQUIS, avec sévérité et brusquerie.
Le malheur de Robert nous désespère tous.
LEBONNARD, désolé.
On vous a dit?
LE MARQUIS
Oui.
LEBONNARD
Ah!... Ma surprise est profonde, Cruelle!... Il eût fallu cacher à tout le monde Ce secret!... Mais on peut encore le murer?... J’ai bien voulu punir, mais pas déshonorer.
LE MARQUIS
C’est entendu, mon cher monsieur; je dois vous croire... Mais...
LEBONNARD, vivement.
Votre fille, au moins, de toute cette histoire Ne sait rien, elle?
LE MARQUIS
Rien.
LEBONNARD
Elle épouse Robert?
LE MARQUIS
C’est dans sa dignité qu’il a, par vous, souffert: Il veut être soldat!...
LEBONNARD
Quitter sa mère!... et Marthe!... Et votre fille!... Oh! non, je n’entends pas qu’il parte! Être simple soldat, d’ailleurs, c’est un métier Un peu bien rude... Encor s’il était officier! Il serait malheureux, sans nous, comme les pierres! Moi, je ne peux plus lui parler, mais vos prières, A vous,--vos bons conseils, monsieur, le retiendront!
LE MARQUIS, froidement.
Ce jeune homme a subi chez vous un dur affront, Cher monsieur;--je n’ai pas à juger cette affaire... Mais son départ devient, en tout cas, nécessaire. Il a du cœur; il est sans fortune aujourd’hui; Et peut-être avez-vous été cruel pour lui. Pour quelle faute avoir, d’une telle souffrance, Frappé ce jeune cœur, juste en pleine espérance, Et repris à l’enfant--si tard--l’honneur du nom? Vous en êtes seul juge, et je ne dis pas non. Robert, lui, doit partir. Il a le vrai courage: Qu’il soit soldat! Je suis d’avis, moi, qu’il s’engage
LEBONNARD, avec douleur.
Mais...
LE MARQUIS
Et je viens chercher votre consentement.
LEBONNARD, brusquement joyeux.
Ah! C’est juste! Parfait: je refuse!
LE MARQUIS, étonné.
Comment? Son devoir, songez-y! son droit, dit-il lui-même, C’est de vous délivrer...
_Marthe traverse le théâtre de gauche à droite et entre, à pas muets, dans la chambre de Robert._
LEBONNARD, éclatant.
De lui? moi!... mais je l’aime, Monsieur! et j’ai prouvé, je pense, assez d’amour,-- Et sans me démentir,--en quinze ans,--un seul jour! Ça n’a pas empêché ce moment de colère... J’étais fou... Je venais de parler à sa mère... La fureur emportait mon cœur désespéré... Robert entre et, voyant que sa mère a pleuré, Il m’insulte!...
_Baissant la voix._
... Croyant qu’il insultait son père!
_Un silence._
Peut-être aurais-je pu souffrir encor, me taire... Mais quinze ans de silence éclatant dans un cri, Mon œuvre de quinze ans dans une heure a péri!
_Il tombe accablé sur son siège et s’essuie le front avec angoisse._
LE MARQUIS, le considérant, à part.
C’est vrai, qu’il l’aime!
LEBONNARD
Eh bien! non, ce n’est pas possible! Robert ne peut pas être à ce point insensible Qu’il ne comprenne pas mon chagrin... mon remords! Tenez, je ne sais plus... Dites-lui que j’ai tort... Que je le sens... que j’ai souffert un long martyre Pour lui!... Je ne sais pas, moi, ce qu’on peut lui dire! Que j’ai longtemps caché, pour ma fille... et pour lui!-- Pour tous deux,--le secret dont il souffre aujourd’hui! ... Et je perdrais le fruit d’un si long sacrifice, Par ma faute?--Non, non, s’il a de la justice, Il me pardonnera... Le voilà, son devoir!... S’il savait!... mais jamais il ne pourra savoir!
_Il demeure en silence, méditant._
_On voit Robert paraître au fond, amené et comme entraîné malgré lui par sa vieille nourrice, à laquelle il résiste faiblement._
SCÈNE X
LES MÊMES, MARTHE, ROBERT.
MARTHE, bas, d’un ton d’insistance.
Écoute-le.
ROBERT
Non.
MARTHE
Si.
_Le marquis fait signe à Robert d’approcher. Robert obéit. Tous deux se tiennent derrière le fauteuil de Lebonnard. Marthe se retire._
SCÈNE XI
LEBONNARD, LE MARQUIS, ROBERT.
_Lebonnard se croit seul avec le marquis._
LEBONNARD, au marquis, sans voir Robert.
Comprendrait-il lui-même, Sachant ce que je sais, pourquoi, comment je l’aime? C’est si simple!... Le jour où je l’appris, d’abord, J’appris en même temps que «le père» était mort! Où la mort passe, tout, pour un moment, s’apaise Et le plus irrité sent qu’il faut qu’on se taise!
_Mouvement de Robert qui veut s’éloigner. Le marquis le retient._
... Robert avait cinq ans; Jeanne, dix;--deux démons! Nos enfants, rien ne dit comme nous les aimons! On ne s’explique pas, mais ça tient aux entrailles! Ah! mon cœur fut mordu comme avec des tenailles, Quand, jaloux, stupéfait, furieux, incertain, J’appris,--par une lettre égarée,--un matin,-- Que ce fils... n’était pas mon fils! Oh! quel vertige! Comment je ne devins pas fou, c’est un prodige! Je savais pourtant bien qu’elle ne m’aimait pas... Mais qu’un autre...--Et je pris cet enfant dans mes bras!
ROBERT
_Il se tient avec le marquis, à demi-caché, derrière le haut dossier du fauteuil de Lebonnard._
Oh!
LEBONNARD
--«De quel droit viens-tu, toi, toi! prendre à ma fille Une part de son bien? fils de rien, sans famille, Sans nom!... bâtard!»--J’avais de ces cris plein le cœur! --Mais l’enfant me riait... il appelait sa sœur... Que m’avait-il fait, lui? L’aimais-je pas, la veille? Il tendait vers ma bouche une bouche vermeille, Et quand il attachait son bras faible à mon cou, Comment le dénouer rudement, tout à coup? Comment le rendre, lui, l’innocent,--responsable? --Et cet amour de père était inguérissable!
LE MARQUIS
Pauvre homme!
LEBONNARD
J’ai voulu guérir, j’ai bien tâché! Mais c’est par ma douleur que j’étais attaché! En l’arrachant de moi, je saignais trop... Je l’aime, Ayant trouvé plus doux de le chérir quand même: Je les aime tous deux ensemble, simplement, Monsieur! On est un père--un vrai,--rien qu’en aimant!
_Il bégaie, par instants, et semble souffrir de la peine qu’il éprouve à trouver des mots pour exprimer la profondeur de son sentiment._
Tenez,--il faut la chair pour être un fils de femme? L’âme, c’est plus grand?... moi, je suis père... par l’âme! ... Eh! mon Dieu! ce qui rend à la femme si cher Son enfant, c’est qu’il la fit souffrir dans sa chair?... Eh bien! cet enfant-là... vous comprenez, j’espère?... Par de grandes douleurs, je suis resté son père!
_A ce cri, Robert, n’y tenant plus, s’élance sans être vu de Lebonnard et lui saisit la main.--Lebonnard se retourne vivement et, mettant ses mains sur les épaules de Robert, il pousse un grand cri de joie._
Mon enfant! Mon enfant!... Tu restes, n’est-ce-pas? Il faut oublier... Dis que tu nous resteras?...
_Lebonnard est assis dans son fauteuil.--Robert s’agenouille à sa droite._
ROBERT
C’est impossible.--Non.--Mais mon âme est tout autre, Et je «renais»--depuis que j’ai vu dans la vôtre.