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Part 4

L’homme anxieux de vivre avant tout, de lui-même, est supposé faire injure à la majorité de ses contemporains, qui, pour la plupart, ont besoin d’autrui pour se faire utilitairement une moyenne de vie neutre, sans choquer ceux qui, par de trop bonnes raisons, n’offensent qui que ce soit de leur personnalité. De quels tourments Durand-Ruel sauva Monet en lui permettant d’être et de demeurer lui-même à travers toutes entreprises des coalitions de médiocrités! Grâces lui soient rendues. Par lui, Monet ne fut pas seulement aidé d’achats. Au plus fort de la bataille, quand le bon idéaliste sentait à ses côtés l’entrain de ferme confiance qui annonçait la foi en l’avenir, un réconfort des profondeurs enhardissait la brosse merveilleuse qui ne pouvait conduire son œuvre qu’à la condition d’oser toujours davantage, c’est-à-dire de n’atteindre jamais complètement le résultat cherché. Le plus beau succès s’enveloppe souvent d’un tissu de revers. Le soldat qui s’attarde à ses blessures a chance de ne pas connaître la plus belle victoire, celle qu’on remporte sur soi-même en fin de journée.

C’était déjà un très remarquable «succès». Avant que Durand-Ruel, à l’Hôtel des Ventes, jetât sur le tapis ses trois cents francs pour une simple ébauche, la période initiale nous montre, à 50 francs l’un, le marché des tableaux de Monet. La somme infime ne permettant pas qu’on y inscrivît le bénéfice du marchand, il fallait que Monet allât offrir lui-même sa marchandise aux amateurs.

Y avait-il des amateurs? Eh oui, Paris est la ville des miracles. Il n’est pas de mouvements de la pensée qui n’y rencontre, avec de bruyants adversaires, des adeptes prêts à s’assimiler des vues nouvelles, pour se constituer, sous quelque nom d’apparat, en un groupe de «précurseurs». Le nom d’Édouard Manet avait déjà retenti[C]. D’autres noms, qui sont devenus grands, allaient suivre. Il en survivra un beau bataillon d’art qui sera l’honneur de notre pays, Manet, Boudin, Monet, Renoir, Pissaro, Sisley, Degas, Jongkind, Caillebotte, Cézanne, Berthe Morizot, miss Cassatt. A noter que Cézanne eut à lutter contre les résistances de Monet lui-même, qui finit par l’admettre aux honneurs de sa chambre, où figuraient en belle place des œuvres éminentes de ses camarades de combat. Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’enseignement de l’école «impressionniste», dont Claude Monet se trouva le chef, domina l’ensemble des productions artistiques de ce temps.

Personne ne se serait avisé d’un tel jugement quand le peintre allait, de porte en porte, chez l’amateur, promener ses panneaux hasardeux. Pour 50 francs, vous aviez un Monet. Il y avait aussi beaucoup de braves gens qui se refusaient à la gloire de cette aventure. Et, cependant, de ces hâtifs morceaux de jeunesse, quelques-uns ont survécu que les musées se disputent aujourd’hui à des taux imprévus.

Au premier rang des clients bourgeois de la jeune école, se trouvait Faure, le baryton bien connu, qui soignait une réputation de «connaisseur en peinture» laborieusement acquise dans le monde qui va des abonnés aux étoiles de l’Opéra. L’excellent homme en était au point de pouvoir impunément se permettre des fantaisies, et la plus explicable de toutes était naturellement de quelques traits de singularité en dehors des conventions du jour. Il choisit _l’école impressionniste_ pour l’objet de son enthousiasme, et devint le protecteur, et même «l’ami», des principaux «maîtres». Il possédait de beaux Manet qui ne l’avaient pas ruiné, et misait quelquefois sur de simples Monet, pour donner du relief à sa mécénienne bienveillance. A cet effet, le bon Claude Monet venait, de temps à autre, chez son célèbre client lui offrir des toiles, à 50 francs l’une, dont le grand baryton faisait emplette quand il était dans ses bons jours.

Un beau matin, l’artiste se présente sans bruit, son tableau sous le bras, chez le glorieux acheteur. Faure était bienveillant et d’accueil aimable.

--Je suis content de vous voir, cher ami, surtout si vous m’apportez un chef-d’œuvre.

--Je ne sais pas. J’ai fait de mon mieux.

--Voyons. Ah! ah! Mais ce n’est pas ça du tout, mon cher enfant. Si j’achète vos tableaux sans marchander, c’est pour la peinture. Ici, il n’y a pas de peinture. Vous avez oublié, évidemment. Rien que de la toile, ce n’est pas assez. Remportez-moi ça. Mettez-y de la peinture, et je l’achèterai peut-être. Vous voyez que je suis bon garçon, hein? Au fait, maintenant, vous pouvez bien me le dire. Qu’est-ce que vous croyez que ça représente?

--Je ne crois pas. Je sais que ça représente le lever du soleil dans le brouillard de Vétheuil, sur la Seine. J’étais de bonne heure dans mon petit canot, attendant l’effet de lumière. Le soleil a paru, et moi, au risque de vous déplaire, j’ai peint ce que je voyais. C’est peut-être pour cela que vous ne l’aimez pas.

--Ah! ah! je comprends très bien maintenant. Il faut savoir. Ah! oui, la Seine, et puis la brume qui, aux premières fusées de lumière, brouille la vue. On ne voit pas très bien. Mais c’est la faute du brouillard, n’est-ce pas? Tout de même, il n’y a pas assez de peinture. Mettez un peu plus de peinture, et je suis bien capable d’acheter le tableau.

Monet, philosophe, rentre chez lui et met son panneau dans un coin, face au mur.

Six ans après, en 1879, il a un atelier où les «amateurs» lui rendent visite pour d’éventuelles revanches. Voici précisément Faure lui-même, en quête de «quelque

[Illustration: Claude MONET.--Vetheuil.]

chose» à sa convenance. _Le Lever du soleil à Vétheuil_ est sur un chevalet.

--Ah! vous avez là une assez jolie chose, cher ami. Une brume de clarté. L’église, les tourelles, les pavillons, les corniches de blancheurs qui percent la nuée... le village, qu’on ne voit pas, se reflète dans le fleuve... En voulez-vous six cents francs?

Et Monet, redressé, tout vibrant:

--Vous avez donc oublié que vous m’en avez refusé cinquante francs, il y a six ans. Eh bien, aujourd’hui, je vais vous dire une chose. Non seulement vous ne l’aurez pas pour 50 francs, ni pour 600, mais si vous m’en offriez 50 000 francs, vous ne l’auriez pas davantage.

Et le baryton s’en alla, dégonflé.

Ce qui fait le beau de l’histoire, c’est que _le Lever du soleil sur Vétheuil_ est toujours là, l’artiste n’ayant jamais accepté de s’en défaire. Il est au mur de l’atelier du rez-de-chaussée, à Giverny, sous l’œil des visiteurs, pour attester la gloire historique de la toile rebutée. Monet avait trente-trois ans. Nous possédons là l’éclatant témoignage de la voie douloureuse du néant à l’apothéose, marquée d’étapes cruelles, où s’atteste l’incompréhension d’un public aveuglé, qui prétend juger en dernier ressort. Le plus précieux document sur les formations de notre peinture dans ses recherches laborieuses des plus subtiles dispersions de la lumière. _Le Lever du soleil sur Vétheuil_, avec ses reflets de brume et de blancheurs sur la Seine, se trouva le coup de clairon qui annonçait le lever du rideau sur l’étang des _Nymphéas_.

VI

LA LUTTE A OUTRANCE

Aujourd’hui, encore, après la bataille acharnée d’un demi-siècle, dont l’événement fut la révélation des _Nymphéas_, plus d’un œil «exercé» se rencontrera peut-être encore pour une suprême résistance aux fanfares de la victoire gagnée. Cela pourrait étonner quelques-uns. Puisque la fortune m’a permis d’en prendre mon infime part, comme spectateur, en quelques péripéties du combat, j’ai peut-être le droit de rappeler ce que fut cette lutte sans merci où les hommes tels que Monet, Degas, etc., s’engagèrent, pour la vie ou la mort, sous le feu des canonnades sauvages d’une troupe d’aveugles-nés, en guerre contre les rayons du soleil.

Considérez que Faure, qui refusait de payer 50 francs _le Lever du soleil sur Vétheuil_, était couvert d’injures pour ses achats précédents de toiles honnies. On oublie trop aisément ce que fut cette impitoyable mêlée où longtemps il parut que la fortune ennemie devait l’emporter de haute lutte sur des novateurs injuriés, bafoués, traités avec le dernier mépris par les critiques les plus autorisés du monde officiel, dispensateur des incongruités budgétaires. Il fallut une rencontre de circonstances particulières pour faire entrer _l’Olympia_ au Louvre. On n’a peut-être pas oublié que _l’Enterrement d’Ornans_ demeura longtemps caché dans l’ombre d’un réduit obscur où les visiteurs de notre grand musée se trouvaient hors d’état de le découvrir. Un jour, passant avec Monet devant cet immortel chef-d’œuvre, je lui disais:

--Eh bien, moi, si après tout ce que nous venons de voir, on me permettait d’emporter une toile, c’est celle-ci que je choisirais.

--Et moi, répondit-il tout d’un trait, ce serait _l’Embarquement pour Cythère_.

Ainsi voilà le chef de l’école dénoncée avec tant de virulence par la critique officielle comme le négateur de l’art, qui se classe, avant tout, parmi les fidèles de la lumière éthérée de Watteau, qu’il rejoint en souriant, sous des torrents d’injures. Nous découvrons, aujourd’hui, qu’il avait des raisons fondamentales pour cela.

Voyons donc, en courant, quelques aspects de la bataille. Le récit en a été sommairement fait par Gustave Geffroy, avec pièces à l’appui, dans son livre, fortement documenté, sur Claude Monet. Je ne puis qu’y renvoyer le lecteur. Il me sera permis de risquer simplement quelques brèves citations, afin de caractériser, à ce moment, l’état des esprits. L’extravagance de la polémique rend la documentation nécessaire, car, dans le présent triomphe de la nouvelle école de peinture, on a peut-être un peu trop vite oublié par quels torrents de grossières injures furent accueillis des jeunes hommes dont la seule offense était la recherche d’un surcroît de vérité dans les interprétations de la nature.

A la première exposition des impressionnistes (1874), suivie d’une vente à l’hôtel Drouot, _le Charivari_, sans malveillance systématique, écrivait: «Cette peinture, à la fois vague et brutale, nous paraît être à la fois l’affirmation de l’ignorance et la négation du beau comme du vrai. Nous sommes assez harcelés par les fausses excentricités, et il est trop commode d’appeler l’attention en faisant _plus mauvais que personne n’osa jamais faire_.»

Ce n’était qu’une entrée en matière. Les prix furent dérisoires. Le commentaire du _Figaro_ n’était pas fait pour préparer une revanche: «C’est en couleur ce que sont en musique certaines rêveries de Wagner. L’impression que procurent «les «impressionnistes» est _celle d’un chat qui se promènerait sur le clavier d’un piano, ou d’un singe qui se serait emparé d’une boîte à couleurs_.»

Dernière exposition (1876). Appréciation de M. Albert Wolff dans le même _Figaro_:

«La rue Le Peletier a du malheur. Après l’incendie de l’Opéra, voici un nouveau désastre qui s’abat sur le quartier. On vient d’ouvrir chez Durand-Ruel une exposition qu’on dit être de peinture. Le passant inoffensif, attiré par les drapeaux qui décorent la façade, entre, et à ses yeux épouvantés s’offre un spectacle cruel: cinq ou six aliénés, dont une femme, un groupe de malheureux atteints de la folie de l’ambition, s’y sont donné rendez-vous pour exposer leurs œuvres... Ils prennent des toiles, de la couleur et des brosses, jettent au hasard quelques tons et signent le tout. C’est ainsi qu’à Ville-Évrard, _des esprits égarés ramassent des cailloux sur leur chemin et se figurent qu’ils ont trouvé des diamants_.»

Après avoir expliqué qu’il ne faut parler «_ni de dessin, ni de couleur_» à Degas, le même Albert Wolff continue: «Et c’est cet amas de choses grossières qu’on expose en public, sans songer aux conséquences fatales qu’elles peuvent entraîner. Hier, on a arrêté rue Le Peletier un pauvre homme qui, en sortant de cette exposition, mordait les passants... Les membres de ce cénacle, sachant fort bien que _l’absence complète de toute éducation artistique_ leur défend à jamais de franchir le fossé profond qui sépare une tentative d’une œuvre d’art, etc., etc...»

Je regrette d’être obligé de mentionner le nom de M. Huysmans (1880) dans cette fâcheuse série. Il renvoie Monet et ses amis au docteur Charcot, «auteur d’expériences sur la perception des couleurs chez les hystériques de la Salpétrière et les malades du système nerveux.» Monet avait déjà, à cette époque, peint quelques-unes de ses fortes toiles. M. Huysmans s’est suffisamment répondu à lui-même, en prenant part à la souscription pour donner _l’Olympia_ au Louvre.

Enfin, voici le jugement de M. Roger Ballu, _inspecteur des Beaux-Arts_ (1877). «MM. Claude Monet et Cézanne, heureux de se produire, ont exposé, le premier trente toiles, le second quatorze. Il faut les avoir vues pour s’imaginer ce qu’elles sont. Elles provoquent le rire et sont lamentables. _Elles dénotent la plus profonde ignorance du dessin, de la composition, du coloris._ Quand les enfants s’amusent avec du papier et des couleurs, ils font mieux.»

Après ces débordements d’extravagances, quelques défenseurs, toutefois, se mirent en ligne. Mais il fallut du temps pour en faire une troupe avec laquelle les «Philistins» de l’imagerie courante fussent tenus de compter. Dès 1876, avec des précautions de langage, Castagnary prenait nettement position. «J’ai vu poindre l’aube de ce retour à la simplicité franche, écrit-il dans _le Siècle_, mais je ne croyais pas que ces progrès fussent si rapides. Ils sont flagrants. Ils éclatent, cette année. La jeunesse y est lancée tout entière, et _sans s’en rendre compte_, la foule donne raison aux novateurs. Ce sont les tableaux exécutés sur nature, avec l’unique préoccupation de rendre justice, qui attirent... Eh bien, les impressionnistes ont eu une part dans ce mouvement... Pour ces peintres, le plein air est une délectation, la recherche de tons clairs et l’éloignement du bitume un véritable acte de foi.»

Burty, non moins bien qualifié, rédigeait en excellents termes le catalogue de l’exposition de 1875, non sans faire «des réserves sur les rudesses de la touche, le sommaire des dessins, le précieux de certaines indications». Car on ne pouvait pas, ou plutôt on n’osait pas défendre «les impressionnistes» sans des rectrictions destinées à ménager le public.

Tout cela pour conduire cette belle jeunesse à des assauts de difficultés financières trop lamentablement constatées par la lettre suivante (1875) d’Édouard Manet à Théodore Duret:

«Mon cher Duret,

«Je suis allé voir Monet hier. Je l’ai trouvé navré et tout à fait à la côte. Il m’a demandé de lui trouver quelqu’un qui lui prendrait au choix dix à vingt tableaux, à raison de cent francs. Voulez-vous que nous fassions l’affaire à nous deux, soit cinq cents francs pour chacun?

«Bien entendu, chacun, et lui le premier, ignoreront que c’est nous qui faisons l’affaire. J’avais pensé à un marchand ou à un amateur quelconque, mais j’entrevois la possibilité d’un refus.

«Il faut malheureusement s’y connaître, comme nous, pour faire, malgré la répugnance qu’on pourrait avoir, une excellente affaire, et en même temps rendre service à un homme de talent. Répondez-moi le plus tôt possible, ou assignez-moi un rendez-vous.

«Amitiés.

«E. MANET.»

Cette lettre, si honorable pour tout le monde, n’a pas besoin de commentaires. Il ne manqua pas, d’ailleurs, d’autres témoignages d’amitié qui, aux heures de doute, dans le succès même, ne lui furent pas moins précieux. Témoin la lettre suivante d’Octave Mirbeau qu’il faudrait dater probablement de 1885 à 1890:

«Voyons, voyons, raisonnez-vous un peu. Vous êtes perdu parce que la neige a fondu au lieu de rester sur la terre, comme vous l’eussiez désiré. C’est de l’enfantillage. Il n’y a qu’une chose qui doit vous préoccuper. C’est votre art. Êtes-vous en progrès, ou bien êtes-vous en décadence? Voilà les deux seules questions qui doivent se poser à vous. Eh bien, mon ami, je vous le dis et croyez-moi. Depuis trois ans, vous avez fait des pas de géant. Vous avez découvert des choses nouvelles. Votre art s’est élargi; il a embrassé ce qui est possible. Vous êtes, de ce temps, le seul artiste qui ayez doté la peinture de quelque chose qu’elle n’avait pas. Et votre vision s’élargit encore. Vous êtes en pleine puissance de vous-même. Le plus fort, et le plus subtil aussi; celui qui laissera après soi le plus d’influence. Et vous dites que vous êtes f...? Quand vous-même vous me disiez l’autre jour, à propos de votre figure au soleil: «C’était quelque chose que je n’avais pas fait encore; un frisson que ma peinture n’avait pas encore donné.» Et maintenant, vous êtes f.... Vous bafouillez, mon bon Monet, et c’est triste qu’un homme de votre temps, rare, de votre talent, unique, en soit à radoter sur ces stupidités. Et ce n’est pas mon avis seul. C’est l’opinion de tous ceux qui vous suivent, et qui vous aiment. A chaque campagne, dit-on, ce diable de Monet nous donne encore autre chose. Il y a encore plus de profondeur, plus de pénétration, plus d’exécution. Et c’est la vérité pure. La vérité aussi, c’est que vous éprouvez, sans vous en douter, peut-être, un malaise purement physique et purement critique. Cela a des répercussions sur le moral, comme la plupart des affections. Il s’agit de faire disparaître ce malaise et le reste s’évanouira. Tous les hommes de votre âge ont passé et passeront par là.»

Édouard Manet, pour avoir succombé trop tôt, est mort pauvre, et Monet, vieillissant, s’enrichit. Quand il offrait 500 francs pour venir en aide à son ami, Manet apportait probablement tout ce qu’il avait de disponible. Plus tard, quand Monet vendit enfin ses tableaux, il prodigua l’aide de toutes parts autour de lui. Les deux cœurs étaient dignes l’un de l’autre.

--Et la revanche? demandait-on plus tard à Durand-Ruel.

Et celui-ci de répondre:

--Elle est complète. Un tableau que je me souviens d’avoir retiré à 110 francs, fit plus tard 70 000 francs en vente publique. Un autre, acheté 50 francs, revendu je ne sais combien de fois--tous les amateurs successifs y perdaient leur esprit--est monté à plus de 100 000 francs, ces derniers temps.

La revanche, en effet, me paraît notable, mais j’avoue qu’elle ne me suffirait pas plus qu’à Monet lui-même, si cette hausse de valeur monétaire ne correspondait pas à une appréciation sincèrement enthousiaste de l’œuvre accomplie. Je n’oublie pas que le public peut se tromper, même le public dit «éclairé», qui nous impose, dans la grande salle du Louvre, l’_Apothéose d’Homère_, la _Jeanne d’Arc_ et _la Sultane_, à côté du _Portrait de Monet_ par lui-même, de _l’Olympia_, de _l’Enterrement d’Ornans_, et de tant d’autres chefs-d’œuvre. Mais on peut attendre de ce même public qu’il accomplisse l’évolution inévitable, quand le naturel développement de sa vision l’entraînera vers des états de sensibilité qui lui permettront de s’assimiler d’une façon de plus en plus approchée les spectacles du monde changeant. Le monde est gouverné par des lois, non, comme on l’a cru trop longtemps, par des fantaisies, et la loi suprême étant d’une évolution continue vers des harmonies successives, tout ce qui concorde avec cet état de choses peut être provisoirement tenu pour acquis.

VII

RÉVOLUTION DE CATHÉDRALES

Je ne vais pas suivre Monet d’exposition en exposition, ni faire l’histoire des admirables peintures dont j’ai retrouvé plusieurs en Amérique, notamment dans la belle collection Potter Palmer. Il me suffit, pour mon sujet, de noter les grandes étapes de Vétheuil aux Meules, aux peupliers, aux cathédrales, à la Tamise, au portrait du Louvre, aux _Nymphéas_.

J’aurais voulu dire Monet tout au long des activités impétueuses de son ambitieux pinceau. J’aurais aimé à grouper les toiles principales, selon leur mérite intrinsèque dans l’ordre des interprétations de la lumière qui s’y trouvent progressivement développées. Mais je n’ignore pas qu’un tel travail dépasserait mes forces. Ma pensée, d’ailleurs, n’est pas même d’une monographie de Monet. Dans les derniers sursauts des heures alourdies, c’est un besoin pour moi de parler de Monet. Je cède à ce désir très explicable, non pas en vue de doctriner ou de prouver quoi que ce soit, mais simplement parce que nos vies, si différentes, se sont trouvées très proches l’une de l’autre aux deux extrémités de la carrière, et que la course fournie par mon camarade d’idéalisme s’étant triomphalement achevée, j’éprouve un grand plaisir à l’acclamer dans l’âpre combat pour la vérité, que je me refuse à séparer de la beauté.

Cet opuscule est simplement de ceux où nos anciens aimaient à se risquer sous le titre vague de _Considérations_. C’est pourquoi je n’ai vraiment besoin que du point de départ et du point d’arrivée, avec les étapes des «_séries_»--meules, peupliers, cathédrales--qui nous offrent, dans leurs magnificences, tous degrés de liaisons nécessaires. Avec de tels relais sur la route de l’étang merveilleux d’où jaillit l’apothéose des _Nymphéas_, nous n’avons pas besoin d’un «accessoire» de chefs-d’œuvre détachés, qui ne pourraient que s’aligner, comme bornes miliaires, jusqu’au moment fatal où s’achève la flambée supérieure de la plus noble vie.

Qu’aurais-je à dire de tant de toiles toutes vivantes dans les musées de l’étranger. Ne suffit-il, d’abord, de relever les traits les plus notables d’une si éclatante carrière pour en évoquer la grandeur. Discuterais-je, par exemple, la question de savoir pourquoi Monet a délaissé la figure pour le paysage? D’admirables toiles montrent que le visage humain ne lui faisait pas peur. Son portrait du Louvre, non moins éblouissant que les _Nymphéas_, fut peint à la veille des panneaux des Tuileries. Il n’y a pas eu, jusqu’à ce jour, de peintre dont Monet n’ait dépassé le cadre. La célébration du foudroyant triomphe, qui donc ne serait heureux d’apporter son concours où s’inclut un titre d’honneur?

Si nos sensations d’art s’en trouvent irrésistiblement affinées, si nos émotivités artistiques s’élèvent à la hauteur d’une assimilation des choses qui achève et couronne la connaissance positive, et si des rencontres de l’art et de la science modernes surgit un nouveau progrès dans notre intelligence du monde, c’est simplement que la vérité conquise sur des parties de méconnaissances entraîne, par la loi de l’interdépendance universelle, des évolutions correspondantes dans l’organisme grandissant. Il n’y a rien là qui ne soit pour ajouter à notre gratitude envers l’artiste de totale probité qui, par une géniale culture de son émotivité, et, par là, de la nôtre, enrichit, embellit le champ de nos sensations du monde et de nous-mêmes. Enfin, quel plus fécond spectacle que celui de l’homme tout droit, qui, par la seule puissance de son émotion personnelle, et la seule vertu de son caractère, suffit à réprimer tous les aboiements des meutes d’ignorance, pour s’installer, après une vie d’épreuves, dans le triomphe d’une volonté désintéressée qui n’a pas connu de compromis?

J’ai souvent raconté comment, un jour, j’avais trouvé Monet devant un champ de coquelicots, avec quatre chevalets sur lesquels, tour à tour, il donnait vivement de la brosse à mesure que changeait l’éclairage avec la marche du soleil. Dès la jeunesse, nous avions eu les murailles blanches de Vétheuil, se réfléchissant, à travers le brouillard, dans les brumes du fleuve, et mêlant l’air, la terre et l’eau en des gammes de reflets que nous retrouverons quarante ans plus tard, plus savantes, sinon plus géniales, dans le spectacle des _Nymphéas_. C’est l’entrée en scène des développements, des achèvements d’éclairage que vont manifester tour à tour les _meules_, les _peupliers_, les _cathédrales_, la _Tamise_, aux heures changeantes où se joue la diversité des drames de la lumière sous l’embrasement du soleil. Regardez l’homme à la poursuite des distillations de la lumière qui change à tout moment l’aspect des choses pour devenir d’incessantes transformations, où se révèlent à nous la vie de la Nature en perpétuel.

C’est sous l’empire de cette vue que furent commencées les _Meules_. On chargeait des brouettes, à l’occasion même un petit véhicule campagnard, d’un amas d’ustensiles, pour l’installation d’une suite d’ateliers en plein air, et les chevalets s’alignaient sur l’herbe pour s’offrir aux combats de Monet et du soleil. C’était une idée bien simple qui n’avait encore tenté aucun des plus grands peintres. Monet peut en revendiquer l’honneur. Sur ces séries de toiles se sont répandues, vivantes, les plus hautes ambitions de l’artiste à la conquête de l’atmosphère lumineuse qui fait l’éblouissement de notre pauvre vie.