Part 1
ÉTUDE SUR LA FRANC-MAÇONNERIE
PAR Mgr L’ÉVÊQUE D’ORLÉANS
DEUXIÈME ÉDITION
PARIS CHARLES DOUNIOL ET Cie LIBRAIRES-ÉDITEURS 29, RUE DE TOURNON
1875
PARIS.--IMP. VICTOR GOUPY, 5, RUE GARANCIÈRE.
ÉTUDE
SUR
LA FRANC-MAÇONNERIE
Tout le monde connaît, au moins de nom, la Franc-Maçonnerie. Je la connaissais comme tout le monde: mais depuis longtemps déjà je désirais l’étudier de plus près; et je m’y sentais sollicité par diverses causes, depuis surtout la fameuse circulaire de M. de Persigny. Il est incontestable en effet qu’à dater de cette circulaire, la Franc-Maçonnerie, chez nous, est entrée dans une phase nouvelle. Jusque-là, enveloppée de mystère, elle n’agissait guère que dans l’ombre; mais à la faveur des hauts encouragements qu’elle reçut alors du gouvernement impérial, elle a fait en France, depuis cette époque, acte de vie publique, et son prosélytisme, toujours ardent quoique circonspect, est devenu plus ardent encore; elle a publié des livres et des organes périodiques, fondé de nouvelles Loges en grand nombre, recruté des adhérents, levé son drapeau; et naguère, dans une Loge, un franc-maçon signalait «le rapide envahissement du monde par la doctrine maçonnique[1]».
[1] _Le Monde-Maçonnique_, mai 1870, p. 118.--D’après un document, probablement exagéré, publié par le même organe, «il existe en ce moment en France 400,000 francs-maçons. Dans ce nombre les femmes ne sont pas comprises».--_Ibid._, p. 212. _Le Monde-Maçonnique_, qui publie ce document, ne le rectifie pas; et je lis dans la Constitution maçonnique française, art. 5, que la «Franc-Maçonnerie aspire à embrasser _tous les membres de l’humanité_».
Il serait d’ailleurs superflu de nier ses progrès, ou de dissimuler son influence chaque jour croissante, et la part cachée, mais réelle, qui lui revient dans les révolutions contemporaines.
Quand on voit le rôle prépondérant qu’elle joue au lendemain de ces catastrophes qui changent tout à coup profondément l’état politique et social d’un peuple; quand on considère la part qu’elle prend dans ces soudaines victoires de la violence où elle fournit au parti triomphant des chefs et des soldats, il est difficile de penser qu’elle n’y était pour rien, et l’étude que je viens de faire m’a prouvé, avec la dernière évidence, qu’il se rencontre là pour elle, à tout le moins, des solidarités étranges et de graves responsabilités.
Il est donc impossible qu’une telle institution nous trouve inattentifs, ou que nous hésitions à dire nettement ce que nous croyons ici la vérité.
L’heure est venue, où c’est un devoir pour nous, après nous être éclairés sérieusement nous-mêmes, d’éclairer aussi ceux qui ont besoin de l’être.
Car la Franc-Maçonnerie a des déclarations décevantes, au moyen desquelles elle fait illusion, et qui expliquent jusqu’à un certain point l’entraînement singulier qui porte vers elle tant d’hommes trompés. Toujours en effet on a rencontré dans son sein deux sortes d’adeptes, ceux qui n’en connaissent pas le dernier mot, le but suprême, et les francs-maçons véritables, qui savent très-bien, eux, ce qu’ils font et ce qu’ils veulent.
On m’a souvent posé, à l’occasion de la Franc-Maçonnerie, la question suivante:
La Franc-Maçonnerie est-elle une institution hostile à la Religion? Est-il permis à un chrétien de se faire franc-maçon? Peut-on être à la fois franc-maçon et chrétien?
Il y a quelques années, Mgr de Ketteler, évêque de Mayence, un des plus savants Évêques et des plus larges esprits de l’Allemagne, a été amené aussi à s’occuper de cette question, et il a publié un écrit spécial sous ce titre: _Un catholique peut-il être Franc-Maçon?_
Sa réponse sera la mienne; et après l’étude approfondie que j’ai faite, je dirai comme lui: Non, un catholique, un chrétien, ne peut pas être franc-maçon.
Pourquoi? Parce que la Franc-Maçonnerie est l’ennemie du Christianisme, et, dans ses profondeurs, une inconciliable ennemie.
J’irai plus loin, et je demanderai: Un homme sérieux, un homme de bon sens peut-il être franc-maçon?
Et je répondrai également: Non.
Puis j’examinerai ce qu’est la Franc-Maçonnerie au point de vue de l’ordre politique et social.
Mais je me hâte de l’ajouter: c’est de la Franc-Maçonnerie véritable que je parlerai, et non pas de ses nombreuses et honnêtes dupes, de ceux dont le Pape Pie IX écrivait, que dans leur erreur, ils pourraient aller jusqu’à croire «que cette société est inoffensive, qu’elle n’a de but que la bienfaisance, et qu’elle ne saurait, par conséquent, être un péril pour l’Église de Dieu». Laissant donc de côté les surfaces, les accessoires de l’institution, ce qui, sans doute, lui a attiré un certain nombre d’hommes abusés, j’irai au fond, au cœur de la Société, au but même, là où gît entre la Franc-Maçonnerie et la Religion l’antagonisme radical, inaperçu d’un certain nombre, mais non pas de tous.
On a écrit des volumes sur cette institution, on peut en écrire encore. Je dois être plus court et plus simple, et n’étudierai que les points principaux, les grandes lignes qui décident de tout.
Je n’ai donc pas à m’occuper ici des premières origines de la Franc-Maçonnerie, ni des phases successives de son histoire, ni de ses diverses attitudes vis-à-vis des gouvernements, ni de la politique des gouvernements vis-à-vis d’elle. Tout cela peut être objet de controverse, et je ne veux dire ici que des choses en dehors et au-dessus de toute contestation.
Je dois avertir encore que c’est, non pas uniquement, mais principalement de la Franc-Maçonnerie française, et parfois aussi de sa voisine, la Franc-Maçonnerie belge, que je parlerai;
Et l’Étude dont j’apporte ici le résultat, je l’ai faite aux vraies sources, dans la Franc-Maçonnerie elle-même;
Dans le texte de sa constitution et de ses statuts;
Dans les pièces authentiques émanées des Loges;
Dans les discours tenus au sein des plus célèbres assemblées maçonniques;
Dans les journaux et revues de la Franc-Maçonnerie;
Et enfin dans son action extérieure et publique constatée.
Une lumière sortira, je le crois, éclatante et simple, de cette claire exposition[2]:
[2] Beaucoup de ces documents, absolument incontestables, et incontestés, se trouvent dans un très-remarquable ouvrage, publié à Gand par un courageux et éloquent publiciste, M. A. Neut, sous ce titre: _La Franc-Maçonnerie soumise au grand jour de la publicité, à l’aide de documents authentiques_. 2 vol. in-8º.--J’ai puisé en outre et principalement dans le _Monde-Maçonnique_, revue mensuelle publiée par les francs-maçons; puis dans le _Rituel de l’Apprenti_, par le F∴ Ragon; dans la _Revue-Maçonnique_, dans _La Franc-Maçonnerie et la Révolution_, par le P. Gautrelet, etc.
PREMIÈRE PARTIE
Antagonisme radical de la Franc-Maçonnerie et de la religion.
I
POSITION DE LA QUESTION
Peut-on être à la fois franc-maçon et chrétien?
Je réponds: Non.
Parce que la Franc-Maçonnerie, dans son esprit véritable, dans son essence même, dans son action dernière, est l’ennemie du Christianisme, et, par son principe fondamental, une inconciliable ennemie.
Je n’ai pas ici à m’étendre sur ce qui peut se dire et se faire de bon ou d’indifférent dans les Loges, et qui suffit à expliquer la présence là, après comme avant 89, d’hommes absolument aveuglés sur le but dernier des véritables initiés. _Philanthropie_, _fraternité_, _humanité_, _progrès_, ces mots que je lis en tête de la première _Revue maçonnique_ imprimée en France sous le gouvernement de Juillet, pris dans leur vrai sens, loin d’être antichrétiens, appartiennent au contraire à la langue chrétienne: c’est de nous que le monde les a appris; mais la question est de savoir comment, dans la réalité, la Maçonnerie les entend et les pratique.
L’article 1er de la constitution Maçonnique française, votée en 1865, déclare la Maçonnerie une institution «essentiellement philanthropique».--Il est notable cependant, et c’est le _Monde-Maçonnique_ lui-même qui le déclare, que «la bienfaisance n’est pas _le but_, mais seulement un des caractères, et DES MOINS ESSENTIELS, de la Maçonnerie». _Des moins essentiels_; puisque ces Messieurs l’avouent, il ne le faut pas oublier; mais le but, les caractères essentiels, je le demande encore, quels sont-ils donc?
Les Maçons disent: le progrès de l’humanité. Mais quel progrès? Je réponds: un prétendu progrès, sans la Religion, et contre la Religion.
Mais ici tout d’abord, la Maçonnerie m’arrête, et me dit: La Religion, le Christianisme, mais lisez-donc mes constitutions! je ne m’en occupe pas. Je suis à côté, je ne suis pas contre. Je respecte la foi religieuse de chacun de mes disciples, et n’exclus personne pour ses croyances. Je suis autre chose que la religion, mais je ne suis pas l’irréligion.
«Respecter toutes les religions, n’en attaquer aucune, ce seront là toujours les règles inviolables de la Maçonnerie»: voilà en effet ce que je trouve sans cesse dans les déclarations officielles; et l’art. 125 d’un règlement maçonnique porte expressément: «On s’engage à ne jamais traiter dans les loges d’aucune question de controverse religieuse.»
Mais aux déclarations, aux affiches de la Franc-Maçonnerie, j’oppose les déclarations faites, les discours tenus dans les Loges par les chefs des francs-maçons, et qui ont été enfin publiés, d’abord en Belgique, où depuis plus longtemps les Loges jouissent d’une liberté qui leur permet de tout dire; liberté dont elles n’ont commencé à jouir en France, que depuis la circulaire de M. de Persigny, en 1864[3]. J’écoute donc; et qu’est-ce que j’entends-là? Des explosions de haine, des cris de guerre incessants contre le Christianisme, qu’on doit, dit-on, _respecter_.
[3] La Franc-Maçonnerie, dit le F∴ Félix Pyat, a été longtemps société secrète; mais le temps est venu où elle doit marcher tête levée, et faire hautement son œuvre: «La société secrète, comme la vestale antique, a gardé constamment le feu sacré à l’abri des coups de vent du despotisme. Mais pour éclairer le monde, le soleil doit sortir du nuage, la vérité du voile, _et l’œuvre de la Loge_.»--_Le Rappel_ cité par _le Monde-Maçonnique_, mai 1870, p. 162.
II
DÉCLARATIONS DES LOGES MAÇONNIQUES
Le Christianisme, est-il dit sans cesse dans les Loges, c’est une religion _menteuse_, _bâtarde_, _répudiée par le bon sens_, _abrutissante_, et qu’il faut anéantir. C’est _un fatras de fables_, _un édifice vermoulu_, et qui doit tomber pour faire place au temple maçonnique. Voici quelques textes formels, choisis entre mille:
«_Le Catholicisme est une formule usée, répudiée_ par tout homme qui pense sainement... _un édifice vermoulu!_... Au bout de dix-huit siècles, la conscience humaine se retrouve en présence de _cette religion bâtarde_, formulée par les successeurs des apôtres!»
«Ce n’est point _la religion menteuse des faux prêtres du Christ_ qui guidera nos pas[4].»
[4] M. Neut, t. I, p. 142.
Ainsi parlait, à l’installation de la loge _l’Espérance_, le _Grand-Orateur_ de la loge, le F∴ Lacomblé.
Selon cet _orateur_, les ministres de l’Évangile sont «un parti qui a entrepris d’_enchaîner tout progrès_, d’_étouffer toute lumière_, de _détruire toute liberté_, pour régner avec quiétude sur _une population abrutie_ d’ignorants et d’esclaves».
«Aujourd’hui», disait-il encore, «que la lumière luit, il faut avoir la force de faire bon marché de _tout ce fatras de fables_; dût le flambeau de la raison _réduire en cendre_ tout ce qui reste encore debout de ces _vestiges de l’ignorance et de l’obscurantisme_[5]».
[5] _Ibid._
Voilà comment parle la Franc-Maçonnerie; voilà comment elle ne s’occupe pas du Christianisme, et comment elle le respecte, quand elle s’en occupe.
Son thème est précisément celui que répète partout l’impiété; c’est ce qui est dit à satiété, par exemple, dans ces petits livres dont la Révolution et la Maçonnerie inondent Rome en ce moment, et que j’ai eus sous les yeux.
Son thème, son mot d’ordre est précisément celui de Voltaire: _Écrasons l’infâme._
C’est en effet ce que, à l’occasion de son installation, le Vénérable de la loge _la Fidélité_, à Gand, disait:
«En vain, avec le XVIIIe siècle, nous flattions-nous d’avoir ÉCRASÉ L’INFAME; l’infâme renaît plus vigoureuse...[6]»
[6] M. Neut, t. I, p. 281.
Tout le monde sait d’ailleurs que la Maçonnerie a reçu Voltaire dans ses loges, et s’est associée à son œuvre; et la preuve encore que, fidèle aux plus néfastes traditions, elle n’a jamais cessé de combattre avec Voltaire, tantôt sourdement, tantôt à ciel ouvert, mais avec une persévérance infatigable, les institutions catholiques et toute influence chrétienne, c’est ce que proclamait le F∴ Jean Macé, un des francs-maçons les plus considérés dans l’ordre, lorsque, dans un grand dîner maçonnique, à Strasbourg, il portait à Voltaire le toast que voici:
«A la mémoire du F∴ Voltaire!... du F∴ Voltaire, infatigable soldat: toutes les batailles qu’il a livrées, il les a gagnées, M. F., à notre profit[7].»
[7] _Le Monde-Maçonnique_, mai 1867, p. 25.--On sait aussi que tous les ateliers maçonniques de Paris, sauf un seul, ont souscrit à la statue de Voltaire.
Selon le F∴ Jean-Macé, _les religions révélées_ sont _un boulet_ que l’humanité traîne au pied; mais, heureusement, dit-il, la Maçonnerie est là _pour remplacer les croyances qui s’en vont_[8].
[8] _Le Monde-Maçonnique_, mai 1870, p. 118.
Écoutons maintenant le dernier grand-maître de la Maçonnerie française, le F∴ Babaud-Laribière, nommé il y a trois ans préfet des Pyrénées-Orientales, et mort dans cette charge: _La Maçonnerie_, dit-il, _est supérieure à tous les dogmes_.--_Antérieure et supérieure aux religions_, c’est elle, suivant un autre frère, qui _doit donner l’impulsion au monde_[9].
[9] _Ibid._, 139.--_Ibid._ Novembre 1866, p. 132.
Et en effet, disait, dans un autre discours, le même Babaud-Laribière: «Les dogmes périssent fatalement.» Il déclarait donc le dogme catholique mort, Rome, sa capitale, une ville morte, et il posait nettement la Maçonnerie en _adversaire_ irréconciliable du catholicisme: «Quelle est la doctrine fondamentale de _nos adversaires_? Un dogme immuable. Quelle est leur capitale? Une ville morte.» Et après cette insolence à l’endroit du Catholicisme, il proclamait Paris la capitale de la Maçonnerie et le Vatican du genre humain: «La Maçonnerie, _au contraire_, a établi _son Vatican_ ici même, dans ce Paris, où les idées bouillonnent et se purifient comme dans la fournaise[10].» Cela était dit et applaudi dans une assemblée générale du Grand-Orient.
[10] _Ibid._ Juillet 1869, p. 171.
C’est donc la Maçonnerie qui doit _remplacer_ le Christianisme:
Et elle le peut, si elle le veut. «ORGANISÉE COMME ELLE L’EST, disait le F∴ Félix Pyat, la Maçonnerie PEUT, SI ELLE VEUT, REMPLACER L’ÉGLISE CHRÉTIENNE[11].»
[11] _Le Rappel_, cité par _le Monde-Maçonnique_.
Telles sont les déclarations de ces Messieurs.
Mais continuons: la haine du Christianisme s’accentue de plus en plus et arrive, si je le puis dire, à son paroxysme:
«Il faut de l’énergie pour porter ainsi le scalpel dans le sanctuaire de cette foi aveugle _que nous avons puisée au sein de_ NOS MÈRES... NON, LE DIEU RÉVÉLATEUR N’EST PAS[12]!»
[12] M. Neut, t. I, p. 144.
Et à Gand, le vénérable de _la Fidélité_, disait:
«Il faut élever AUTEL CONTRE AUTEL, enseignement contre enseignement...
«Nous devons combattre; mais combattre avec la certitude de la victoire.»
Puis il ajoutait:
«A eux (aux prêtres du Christ) _la morale facile et_ PERVERSE! à eux _le fanatisme_! A nous la morale pure, le désintéressement, le dévoûment!»
«La Maçonnerie rejette _les fantasmagories idolâtres_... La Maçonnerie est _au-dessus des religions_[13].»
[13] Discours prononcé par le F∴ Frantz Faider, à l’occasion de son installation comme vénérable de la loge _la Fidélité_, de Gand.--A. Neut, t. I, pag. 280 _et seq._
Enfin: «Nous sommes NOS PROPRES DIEUX[14]!»
[14] _Ibid._
Et la Vente suprême du carbonarisme, qui a eu de si intimes affinités avec la Maçonnerie, disait nettement:
«Notre but final est celui de Voltaire et de la Révolution française: L’ANÉANTISSEMENT A TOUT JAMAIS DU CATHOLICISME, ET MÊME DE L’IDÉE CHRÉTIENNE[15].»
[15] Instruction secrète adressée à toutes les _Ventes_ par la _Vente suprême_.--_L’Église en face de la Révolution_, t. II, p. 82.
Ceux qui croient qu’on peut être à la fois chrétien et franc-maçon, doivent commencer à voir que cela est difficile.
Mais la Maçonnerie ne s’en tient pas aux paroles qui retentissent dans ses Loges, et la guerre qu’elle fait au dehors à la Religion est aussi acharnée que sa haine.
III
QUELQUES TRAITS DE LA GUERRE FAITE A LA RELIGION PAR LA FRANC-MAÇONNERIE
De cette guerre, qui est le fond, la pensée dernière de la Maçonnerie, je ne veux citer ici que trois faits, mais qui ne peuvent laisser subsister aucun doute sur le véritable esprit maçonnique.
Je le demande d’abord: n’est-ce pas une profonde pensée de guerre qui, naguère, en 1869, faisait à la fois surgir, à Bruxelles, à Naples, à Paris ces _Convents_ (c’est le style des francs-maçons), ces Convents ou conciles maçonniques, EN FACE _du Concile œcuménique_? et tout récemment encore ce _convent_ qui essayait de se réunir à Rome même?
On se souvient que le _Convent_ de Paris, était annoncé par une circulaire du Grand-Maître de l’Ordre, le général Mellinet, qui avait été en même temps, sous l’Empire, commandant en chef la garde nationale de Paris.
Voici cette circulaire:
«TT∴ CC∴ FF∴ (cela veut dire: Très-chers frères).
«L’_Assemblée générale du Grand-Orient de France_, dans sa dernière session, a été saisie de la proposition suivante:
«Les soussignés, considérant que, dans les circonstances présentes, EN FACE _du Concile Œcuménique_ qui va s’ouvrir, _il importe_ à la Franc-Maçonnerie d’AFFIRMER _solennellement ses grands principes_, etc.
«Invitent le T∴ H∴ (très-haut) grand-maître et le conseil de l’Ordre à convoquer, le 8 décembre prochain, un _Convent_ extraordinaire des délégués des Ateliers de l’Obédience, de ceux des autres rites et des Orients étrangers, pour élaborer et voter _un manifeste qui soit l’expression de cette affirmation_.»
(_Suivent les signatures._)
Le Grand-Maître de l’Ordre,
_Signé_: MELLINET.
Je ne veux remarquer ici qu’une chose, c’est dans quelle pensée ce _Convent_ était projeté: il s’agissait d’y _élaborer_ et d’y _voter_ UN MANIFESTE SOLENNEL, qui fut, quoi? Une _affirmation de principes_, qu’il _importait_, disait-on, de poser EN FACE _du Concile œcuménique_. Pouvait-on déclarer d’une manière plus expresse l’antagonisme flagrant entre la Franc-Maçonnerie et l’Église catholique?
Et s’il était possible de conserver ici un doute quelconque ne suffirait-il pas, pour lever ce doute, de rappeler une lettre publiée alors par M. Michelet, et dans laquelle, selon M. Michelet, «les manifestations,--qu’il importait à la Franc-Maçonnerie de faire, «EN FACE du Concile œcuménique»,--seraient «LE VRAI CONCILE QUI JUGERAIT LE FAUX[16]».
[16] Lettre du 24 octobre 1869, publiée par tous les journaux.
* * * * *
Le second fait où se révèle la guerre que la Maçonnerie a déclarée au Christianisme, ce sont les attaques sorties des Loges maçonniques contre les institutions religieuses du Christianisme, institutions qu’il faut écraser et EXTIRPER MÊME PAR LA FORCE: «L’HYDRE MONACALE», c’est ainsi que le Vénérable de la _Loge des Trois Amis_ les désignait; et un autre Vénérable reprenant, dans son discours d’installation à son _vénéralat_, cette _heureuse expression_: «L’HYDRE MONACALE, s’écriait-il, _si souvent écrasée_, nous menace de nouveau de ses têtes hideuses[17].»
[17] M. Neut, t. I, p. 280.
Et un autre, au milieu d’applaudissement frénétiques, ajoutait:
«Nous avons le droit et le devoir de nous en occuper et il faudra bien que le pays entier finisse par en faire justice, DÛT-IL MÊME EMPLOYER LA FORCE POUR SE GUÉRIR DE CETTE LÈPRE! (Bravos)[18].»
[18] _Discours du frère Bourlard au Grand-Orient de Belgique_, le 26 juin 1864.--Neut, t. I, p. 307.
* * * * *
Et que dire, maintenant, de ces confréries maçonniques, où l’on s’engage formellement à ne vouloir ni baptême, ni mariage religieux; ni prêtre au lit des malades; où l’on va jusqu’à donner mandat aux confrères d’intervenir, par l’ingérence la plus odieuse, à la dernière heure, entre le mourant et sa famille; où l’adepte de la Franc-Maçonnerie s’enlève ainsi à lui-même, par ces engagements sacriléges, tout retour possible de la conscience!
Où donc est née cette horrible secte des solidaires, qui semble s’être donné mission d’immoler l’espérance entre ce qu’elle appelle l’inconnu éternel qui précède la naissance, et le néant éternel qui suit la mort? Dans les Loges maçonniques de Belgique, d’où elle passa promptement dans les Loges maçonniques de France. Bientôt, en effet, une Loge de Paris, _l’Avenir_, à l’imitation des francs-maçons belges, créait également dans son sein un comité, une confrérie de ce genre. Voici le dixième article de ses statuts:
«Art. 10.--Le libre penseur pouvant être empêché, au moment de la mort, par des influences _étrangères_ (les influences de la famille!), de remplir SES OBLIGATIONS VIS-A-VIS DU COMITÉ, remettra à trois de ses frères, pour faciliter _leur mission en ce cas_, UN MANDAT, fait au moins _en triple ampliation_, donnant _plein droit_ aux frères de _protester hautement_, dans le cas où, _pour quelque raison que ce soit_, on ne tiendrait pas compte de sa volonté formelle d’être _enterré en dehors de toute espèce de rite religieux_[19].»
[19] Cité dans le _Monde-Maçonnique_, t. IX.
Et ils appellent cela le _libre-mourir_! Ils enchaînent ainsi d’avance la volonté de leur adepte! Ils instituent, sur eux-mêmes, et au sein de leur famille, cette révoltante intrusion, telle, que des francs-maçons, munis d’un _mandat en triple ampliation_, viendront là, dire à un père, à une mère, à une femme, à des enfants: «Ce mourant, ce mort nous appartient! Retirez-vous!»
C’est donc le comité franc-maçon, lui seul, qui veillera au chevet des mourants; et il n’y aura plus, à sa dernière heure, pour le franc-maçon, ni père, ni mère, ni femme, ni enfant, ni frère, ni sœur, ni lien quelconque de la famille et de la religion; plus rien que ce comité et sa tyrannie!
La Franc-Maçonnerie officielle, il est vrai, s’est émue en France de cette publique monstruosité, tolérée pendant trop longtemps. Pour des raisons d’ordre et de prudence, le Grand-Maître a voulu voir là une atteinte aux principes maçonniques, et il a suspendu pendant six mois la loge l’_Avenir_. Mais combien de fois, dans combien de loges et de journaux maçonniques, les principes de la loge l’_Avenir_ et des solidaires n’ont-ils pas été proclamés?
Ce que les journaux francs-maçons, tel que le _Monde-Maçonnique_, exaltent le plus, c’est l’athéisme au lit des mourants; ce sont ces morts sans Dieu, ces départs pour l’éternité sans aucunes consolations religieuses, ces funérailles sans aucunes prières: voilà ce que ce journal appelle «mourir sans faiblesse[20]». Dans une seule de ses chroniques, je vois relatés et préconisés jusqu’à cinq morts et cinq enterrements solidaires, dont deux de femmes![21]. Et voici en quels termes: «Il est mort sans l’assistance des prêtres d’aucune religion... Il est mort fidèle à ses principes, et a été enterré sans prêtres... Inutile d’ajouter que les funérailles de Mme F... ont été purement civiles...» Et une autre fois: «Deux mille maçons suivaient le convoi de Mme S. C...»
[20] _Le Monde-Maçonnique_, novembre 1866.
[21] _Ibid._, décembre 1867, p. 496, et septembre 1868, p. 296.
Ailleurs, dans la même _Revue_, je lis: «Dès 1868, le frère Bremond, trésorier de la Loge l’_Écho du Grand-Orient_, avait remis au vénérable de la Loge une lettre où il déclarait: «Je désire être enterré _civilement ET maçonniquement_[22].»
[22] _Ibid._, juillet 1873, p. 158.
Aussi, ne suis-je pas surpris de lire dans le même _Monde-Maçonnique_, que la R∴ L∴ l’_École Mutuelle_, loge infatigable, dit cette _Revue_, et qui a pour premier Sur∴ (surveillant) le F∴ Tirard, que cette Loge, dis-je, a mis à l’ordre du jour des questions à étudier par elle, celle-ci:
«De l’organisation des enterrements _civils ET maçonniques_[23].»
[23] _Ibid._, mai 1866, p. 30.
Naturellement aussi le _Monde-Maçonnique_ ne pouvait qu’applaudir à ces vers de M. Laurent-Pichat:
Que j’aie été fourmi, que j’aie été géant, S’il faut que je descende à la nuit du néant, J’y descendrai sans peur... Pas de cierges rangés au chœur en promenoir! Pas de prêtres autour d’un catafalque noir! Sur les murs de l’Église en deuil, pas de croix blanches[24]!
[24] _Ibid._, tom. XI, p. 197.
Et quelles impiétés, hélas! et, je dois l’ajouter, quelles pauvretés, ne débitent pas d’ordinaire en ces occasions les orateurs des loges!
Ainsi, aux funérailles du F∴ Bremond, dont nous parlions tout à l’heure, le F∴ Pinchenat s’écriait: «L’homme meurt, mais les idées ne meurent pas... Pauvre cher frère, tu revivras en nous!...»[25]
[25] _Ibid._, juillet 1873, p. 162.
Grande consolation, pour ce pauvre frère Bremond, de revivre ainsi dans le cher frère Pinchenat!
Qu’on ne parle donc plus de cette tolérance et de ce respect pour la Religion, inscrits, faut-il dire si hypocritement, au frontispice de la constitution maçonnique!
IV
LA FRANC-MAÇONNERIE ET L’EXISTENCE DE DIEU