Chapter 4 of 7 · 3903 words · ~20 min read

Part 4

_La Rose du parfait Silence_; _Saint-Antoine du parfait Contentement_; _La clémente Amitié cosmopolite_; _Le Val d’amour_; _La Jérusalem des Vallées égyptiennes_; _L’heureuse rencontre de l’Union désirée_; _Les Trinosophes_; _Les Théphropotes ou Buveurs de Cendres_; _Julienne aux trois Lions_; _Auguste aux trois Flammes_; _L’Absalon aux trois Orties_; _Caroline aux trois Étoiles_; _Minerve aux trois Palmiers_; _Libanon aux trois Cèdres, etc._;

Les Dignitaires des loges sont plus ou moins nombreux; il y a:

_Le Vénérable_; _Le Très-Respectable_; _Le Frère Sacrificateur_; _Le Frère Terrible_; _Les Frères surveillants_; _Le Grand Expert_; _Le Grand Orateur_; _Le Tuileur_; _Le Maître des Cérémonies, etc._

Tels sont les noms, pompeux ou grotesques, qui se rencontrent sans cesse dans les journaux des francs-maçons, et dans les récits des _tenues_ maçonniques, ainsi qu’ils appellent leurs séances. Car les francs-maçons ont une langue à eux, qui n’est pas celle des _profanes_, pour dire autrement les mêmes choses. Ainsi, l’orateur d’une loge maçonnique ne prononce pas un discours, mais un _morceau d’architecture_;--un franc-maçon ne mange pas, il _mastique_;--son verre n’est pas un verre, mais _un canon_;--et son assiette une _tuile_;--et son couteau _un glaive_;--_charger_, en terme de table, c’est mettre du vin dans son verre;--une loge n’interrompt pas ses séances, elle _se met en sommeil_;--une circulaire maçonnique s’appelle une _planche_;--un compte rendu est un _tracé_;--les applaudissements sont des _batteries_;--et les banquets des _travaux de table_.

Les _cérémonies_, les _signes_, les _marches_, les _contre-marches_, les _honneurs funèbres_, les _travaux de table_, les _batteries_, etc., tout cela est réglé par les rituels maçonniques dans le plus minutieux détail, et demande assurément aux initiés une grande étude. Ils doivent, ces hommes graves, ces pères de famille, ces honorables commerçants, ces avocats, ces magistrats, ces membres des assemblées délibérantes, passer de longues heures à apprendre les cahiers de leurs grades, les prescriptions de leurs rituels, le mysticisme de leurs emblèmes, et tout ce qui compose enfin le culte, la religion des francs-maçons, car c’est ainsi qu’ils l’appellent eux-mêmes; ces hommes qui veulent éclairer le genre humain et le débarrasser de ce qu’ils nomment _superstitions_, ont eux-mêmes leurs _temples_, leurs _autels_, leurs _sacrificateurs_, leur _baptême_, leurs _sacrements_ et leurs _mystères_.

Entrons plus avant dans l’institution.

II

INITIATION MAÇONNIQUE

Comment est-on admis franc-maçon? Comment, pour parler leur langage, reçoit-on la lumière?

J’ai lu, dans leurs rituels, la description de ces initiations maçonniques, et j’ai rencontré là des scènes, des terreurs, des serments, des épouvantails, vraiment bien extraordinaires.

Voici d’abord ce que le compagnon récipiendaire, doit jurer:

«Je jure de ne jamais révéler les secrets, les signes, les attouchements, les paroles, les doctrines ou les usages des francs-maçons... Dans le cas où je manquerais à ma parole, qu’on me brûle les lèvres avec un fer rouge, qu’on m’abatte la main, qu’on m’arrache la langue, qu’on me coupe la gorge, que mon cadavre soit pendu dans la loge pendant l’admission d’un nouveau frère, pour être la flétrissure de mon infidélité et l’effroi des autres, qu’on le brûle ensuite, et qu’on en jette les cendres au vent»[80].

[80] Extrait de l’écrit intitulé: _Die drei St.-Johannis-Grade der grossen (Berliner) Mutterloge zu den drei Welthügeln_. Leipzig, 1825. Cité par M. Neut, t. I, p. 208.

Je n’examine pas encore ce qu’il y a au fond de ces mystères maçonniques, placés sous une telle garantie; mais je le demande au bon sens, à la bonne foi: comment se fait-il que des hommes raisonnables et sincères consentent à prononcer contre eux-mêmes de telles formules?

Pour l’Apprenti, qui n’est encore qu’au seuil des mystères, on ne lui en demande pas tant: dans son serment tel que le F∴ Ragon le donne, l’Apprenti déclare simplement qu’il préfère «avoir la gorge coupée plutôt que de révéler les secrets de l’Ordre»[81]. La gorge coupée, c’est bien déjà quelque chose!

[81] _Rituel de l’Apprenti_, p. 54.

Les serments toutefois n’empêchent pas que, par les révélations des francs-maçons eux-mêmes, les secrets ne soient aujourd’hui assez connus du monde profane. Quelque précieuse et inestimable que soit la faveur de recevoir «la lumière», et de porter «le tablier», je n’ai pu m’empêcher, je l’avoue, en lisant les «épreuves» que le F∴ Ragon raconte et interprète avec complaisance, de trouver que le _profane_ achète tout cela un peu cher.

Ces épreuves sont longues et compliquées. Il y a d’abord la _chambre des réflexions_: «Lieu obscur, éclairé par une lampe sépulcrale. Les murs, peints en noir, sont chargés d’emblèmes funèbres... Le récipiendaire, devant passer _par les quatre éléments_ des anciens, subit sa première épreuve, celle de «la Terre», au sein de laquelle il est censé se trouver... Un squelette gît près de lui dans un cercueil ouvert. Si l’on manquait de squelette, on poserait sur la table une tête de mort[82].

[82] _Rituel de l’apprenti_, par le F∴ Ragon, p. 24, et seq.

«Les inscriptions placées sur les murs sont celles-ci:

«Si ton âme a senti l’effroi, ne va pas plus loin.

«Si tu persévères, tu seras _purifié par les éléments_, tu sortiras de l’abîme des ténèbres, tu verras la lumière.»

Le patient reste là un certain temps et doit répondre par écrit à trois questions, et puis faire son testament. Pendant que le Vénérable lit ses réponses en loge: «Le F∴ préparateur bande les yeux au récipiendaire, et le met dans l’état où il doit entrer en loge; c’est-à-dire qu’il est tête nue, la moitié du corps en chemise; il a le bras et le sein gauche découverts, le genou droit nu, le soulier gauche en pantoufle[83].»

[83] _Ibid._

Alors le F∴ expert reçoit du Vénérable «l’importante mission de soumettre le profane aux épreuves physiques», c’est-à-dire de lui faire faire «les _trois voyages_, et de le faire passer par les éléments qui lui restent à traverser»[84]; l’air, l’eau et le feu.

[84] _Ibid._

Puis, «le 2e Expert tire bruyamment les verroux et ouvre les deux battants de la porte, etc.[85]»

[85] _Ibid._, p. 32.

Puis, après un long interrogatoire sur les préjugés, l’ignorance, le fanatisme et la superstition, etc., «le Vénérable dit d’une voix forte: _Faites faire le premier voyage!_»

«Ce premier voyage doit être hérissé de difficultés; on lui dit: _Baissez-vous!_ comme pour entrer dans un souterrain. _Enjambez!_ pour franchir un fossé. _Levez le pied droit!_ pour monter sur une butte. _Baissez-vous!_--_Encore!_ Il est conduit de manière à ce qu’il ne puisse pas juger de la nature du sol qu’il parcourt; il monte _l’Échelle sans fin_; passe sur la _Bascule_. Pendant ce trajet, le bruit des assistants, _la grêle_ et _le tonnerre_ produisent leur effet; même la bouteille de Leyde[86].»

[86] _Ibid._, p. 44.

Ce voyage constitue la purification par _l’air_; la purification par _l’eau_ se fait au 2e voyage, pendant lequel «le seul bruit que le récipendiaire entend est causé par quelques _rumeurs sourdes_ et par de légers _cliquetis de glaives_»... Puis, l’Expert lui plonge par trois fois le poignet gauche dans un «vase où il y a de l’eau[87]».

[87] _Ibid._, p. 46.

L’épreuve par _le feu_ a lieu au 3e voyage, qui se fait «en silence et à pas précipités. On suit le récipiendaire en l’enveloppant, avec précaution, trois fois dans les flammes, jusqu’à sa place[88]».

[88] _Ibid._, p. 50.

Puis on présente au profane «le breuvage d’amertume[89]»: et le Vénérable lui dit alors avec gravité:

[89] _Ibid._, p. 51.

«Tout profane qui se fait recevoir maçon CESSE DE S’APPARTENIR. Il n’est plus à lui...»

Les rituels nous apprennent qu’il existe, dans toutes les loges de l’univers, un sceau chargé de caractères hiéroglyphiques connus des seuls vrais maçons.

«Ce sceau, _après avoir été rougi au feu_, étant appliqué sur le corps, y imprime une marque ineffaçable[90].»

[90] _Ibid._, p. 52.

Si le patient consent à recevoir sur la partie de son corps qu’il indiquera lui-même cette glorieuse empreinte,--car le F∴ Ragon avertit que le Vénérable peut le dispenser de cette épreuve,--«le F∴ Expert frotte avec un linge sec la partie indiquée et y pose très-prestement un glaçon ou un corps froid[91]».

[91] _Ibid._, p. 52.

Le moment alors est venu d’exiger du candidat le serment:

«Les FF∴ sont debout, armés de glaives dont la pointe est tournée vers le récipiendaire. Le Vénérable frappe _trois coups lents_. Au troisième, le 2e Surveillant fait tomber le bandeau. Aussitôt l’Expert projette devant lui _une grande flamme_, à une distance inoffensive...

«Après un instant de silence, le Vénérable dit:

«Les glaives qui sont tournés vers vous... vous annoncent que vous ne trouveriez parmi nous que _des vengeurs de la Maçonnerie_... et que nous serions _toujours prêts à punir le parjure_[92].»

[92] _Ibid._, p. 55.

«On le conduit alors à l’_autel_. Là, on lui met à la main gauche un _compas_ ouvert dont une des pointes est tournée vers _le sein gauche_; sa main droite est posée sur le glaive de l’ordre; il pose le genou sur une des marches, la jambe droite en équerre[93].»

[93] _Ibid._, p. 54.

Le serment prêté, le Vénérable donne au profane devenu maçon le _tablier_, les _gants_ «que vous donnerez, dit-il, à la femme que vous estimez le plus[94]». Puis, il lui fait connaître les _mots_, _signe_ et _attouchement_; et lui explique le sens de ces choses.

[94] _Ibid._, p. 57.

«Le _mot de passe_ est T... un des fils de Lameth... Bientôt vous apprendrez sa vraie signification:

«Le mot d’_ordre_... vous apprendra _que nous faisons tout en équerre_...

«L’_ordre_, en loge, est d’être debout, et de porter à plat la main droite sous la gorge, les quatre doigts serrés, et le pouce écarté, en forme d’équerre.

«Le _Signe_ dit _guttural_ est de se mettre à l’ordre, de retirer la main horizontalement, et la laisser tomber perpendiculairement.

«L’_Attouchement_ se fait en se prenant mutuellement les quatre doigts de la main droite; on pose le pouce sur la phalange de l’index, et par un mouvement invisible, on frappe les trois coups de l’apprenti.

«_Batterie_. Trois coups, _oo, o_.

«Pour la _marche_: se mettre à l’ordre, le corps légèrement effacé, porter en avant le pied droit, approcher en travers le pied gauche, talon contre talon, en équerre. Répéter _ce pas_ par trois fois, et faire _le signe_ en guise de salut[95].

[95] _Ibid._, p. 58.

Voilà comment les francs-maçons reçoivent _la lumière_.

«La cordialité, prétend quelque part M. About[96], rachète les côtés enfantins du rite»; pour moi, quand je songe que ce sont parfois des hommes partout ailleurs sérieux qui pratiquent ces choses, et avec l’exaltation que je rencontre dans la plupart des discours maçonniques; et que c’est pour de tels rites, vides assurément du sens de Dieu, et de tout sens, qu’un si grand nombre de ces hommes s’éloignent de la religion véritable, du Dieu qui les a créés, de Jésus-Christ qui les a rachetés, je ne puis me défendre, je l’avoue, d’une compassion profonde.

[96] _Opinion nationale_, novembre 1865.

Mais qu’êtes-vous donc, dirai-je à la Maçonnerie? Êtes-vous une Société à prétentions philosophiques? Pourquoi donc alors toute cette fantasmagorie. Une religion, un culte? Mais vous dites dans vos loges: «Débarrassons l’imposante majesté de Dieu de toutes les frivolités du culte extérieur, au moyen desquelles on enchaîne les ignorants et les faibles[97]!» Ou bien êtes-vous une Société secrète qui cache à dessein son secret sous des momeries? Faut-il le penser?

[97] Discours du Grand-Maître de la Maçonnerie belge, à l’installation d’une loge, M. Neut., t. I, p. 143.

J’ai regardé de près ces prétendus symboles, et les explications mystiques que vos écrivains en ont données: en fait de science et de lumière, qu’y a-t-il là? Rien, absolument rien; tout cela est creux et vide; ou si l’on peut dégager de là quelque chose, quelque pensée philanthropique, je le déclare, rien de cet enseignement si étrangement donné qui appartienne à la Maçonnerie; rien qui ne soit connu, vulgaire, passé même chez nous, on le peut dire, à l’état de lieu-commun, grâce au catéchisme.

Puérilité donc, que cette prétendue initiation à la lumière! Puérilité que toutes ces cérémonies ridicules! _Puérilité_ et _sénilité_, comme le disait Félix Pyat! Je me trompe, ce qu’au fond cela signifie, c’est qu’on veut se passer de la religion, de la foi et du catéchisme chrétien; voilà pourquoi on se livre gravement à ces rites bizarres,... qui rappellent trop vraiment les vieux temps de la décadence païenne, et les initiations symboliques qui avaient lieu dans la caverne de Mithra, sous le Capitole[98]?

[98] Aussi est-ce sans étonnement que j’ai vu _le Monde-Maçonnique_ signaler la curieuse analogie de certains symboles mithriaques avec les emblèmes de la maçonnerie.--Avril 1876, p. 592.

Peut-être y a-t-il ici un autre motif: comme le disait un révolutionnaire italien, célèbre dans les Sociétés secrètes: «en apprenant tout cela au franc-maçon, on s’empare de la volonté, de l’intelligence, et de la liberté d’un homme. On en dispose, on le tourne, on l’étudie... Quand il est mur pour nous, on le dirige vers la Société secrète, dont la Franc-Maçonnerie n’est que l’antichambre[99]».

[99] Lettre du _Petit-Tigre_ à la _Vente piémontaise_, cité par l’auteur de l’_Église romaine en face de la Révolution_, t. II, p. 424.

Mais n’anticipons pas sur ce grave sujet; et donnons encore quelques détails.

III

LES TRAVAUX DE TABLE, OU BANQUETS

Les initiations ont quelque chose en apparence de terrible; mais pour reposer nos lecteurs, voici des détails moins sombres: je veux parler des _travaux de table_, c’est ainsi que se nomment les banquets maçonniques.--Ici encore je copie textuellement les rituels:

Voici, selon le F∴ Ragon, et selon un autre écrivain franc-maçon, fort accrédité aussi dans l’ordre, le F∴ Clavel, comment se passent ces banquets:

«La salle où se fait _la mastication_ doit être, comme la Loge, à l’abri des regards profanes. On la décore habituellement de guirlandes de fleurs[100].»

[100] _Ibid._, p. 76.

«Le V∴ dit: «F∴, surv∴, prévenez vos FF∴ que les travaux sont suspendus et que nous allons nous livrer à la mastication[101].»

[101] _Histoire pittoresque de la Franc-Maçonnerie_, par le F∴ Clavel, Introd., p. 30.

«Fr∴ 1er et 2e surv∴, invitez les FF∴ qui sont sous votre commandement à se disposer à _charger_ et à aligner pour la première santé d’obligation[102].»

[102] _Rituel de l’Apprenti_, p. 76, 77.

«Pendant le repas, on tire _sept santés d’obligation_. Lorsqu’on tire les santés, _la mastication_ cesse»;--c’est-à-dire qu’on cesse de manger pour boire; et voici comment cela se fait. «Les frères se lèvent, se mettent _à l’ordre_, et jettent leur _drapeau_ (leur serviette) sur l’épaule gauche. Sur l’invitation du Vénérable les frères _chargent leurs canons_ (les verres) et quand tout cela est fait, le Vénérable dit: Mes frères, nous allons porter une santé... Nous y ferons feu, bon feu, le feu le plus vif et le plus pétillant de tous les feux.

«Mes frères! La main droite au glaive (c’est le couteau)!

«Haut le glaive!

«Salut du glaive!

«Le glaive dans la main gauche!»

Tous les couteaux se lèvent et se saluent.

Après ce mouvement brillant, on met la main _aux armes_, c’est-à-dire aux verres:

«Haut les armes!

«En joue!--Ici, les frères approchent le verre de leur bouche.

«Feu!--On boit une partie de ce qu’il y a dans le verre.

«Bon feu!--On boit encore une partie.

«Le plus vif et le plus pétillant de tous les feux!--On vide le verre.»

Pour annoncer la première santé, «Le Vénérable commande l’exercice ainsi:

«Attention, mes FF∴! la main droite aux armes!

«Haut les armes! En joue!

«1er feu! A la santé de S. M. l’Empereur!

«2e feu! A la santé du Prince Impérial, de l’Impératrice et de la Famille Impériale.

«3e feu! A la gloire de la France[103]»!

[103] _Rituel de l’Apprenti_, p. 77.

Et l’exercice se poursuit ainsi:

«F∴ armes au repos!--On approche le verre de l’épaule droite.

«En avant les armes! Signalons nos armes!

«Un!--A ce commandement, on approche le verre de l’épaule gauche.

«Deux!--On le ramène à l’épaule droite.

«Trois!--On le reporte en avant.

«Un! Deux! Trois!--A chacun de ces temps les frères font un mouvement par lequel ils descendent graduellement _le canon_ vers la table. Au troisième, ils le posent avec bruit et ensemble, de manière qu’on n’entende qu’un seul coup[104].»

[104] _Ibid._, p. 82.

On en fait autant du _glaive_, c’est-à-dire du couteau.

Vraiment, il est assez difficile ici, quelque gravité qu’on veuille apporter à cette étude, de ne pas sourire un peu. Et quand involontairement, en lisant ces choses, certains noms propres se présentent à la mémoire, et que, par la pensée, on voit là certains hommes qu’on croyait graves, on éprouve un triste étonnement.

Et comment ne pas se rappeler aussi ces banquets de joyeux bons vivants, comme le siècle dernier en a tant vus dans les temples maçonniques, cette philanthropie _inter pocula_, et comme disait en 1852 le _Constitutionnel_, «ces bons drilles des loges maçonniques, célébrant l’amour et le vin aux soupers du caveau. Depuis lors, ajoutait le _Constitutionnel_, les choses ont bien changé; les drilles philosophiques et anacréontiques, endormis dans le vin versé par l’athéisme, se sont réveillés dans le sang versé par les révolutions...[105]»

[105] M. Neut, t. I, p. 285.

Et comment ne pas sourire encore lorsqu’on entend ces grands réformateurs exposer la théorie maçonnique du plaisir, et présenter la Maçonnerie comme une espèce d’île de Calypso où règne un printemps éternel, que ne troublent jamais les orages?

«La science a _ses moments d’intervalle_; l’homme est par nature _ami des plaisirs_; ceux que la Maçonnerie vous offrira satisferont et votre cœur et _vos sens_; là se trouve un asile _où règne un printemps éternel, où les fleurs s’épanouissent sans cesse, où la tempête ne mugit jamais_[106].»

[106] Discours prononcé par le F∴ Frantz Faider, à l’occasion de son installation comme _Vénérable_ de la Loge de _la Fidélité_, de Gand, 2 juillet 1846. M. Neut, t. I, p. 286.

Mais c’est assez sur tout ceci: le moins qu’on puisse dire, assurément, c’est qu’il est permis de ne pas trop compter, pour le progrès réel de la vertu dans l’humanité, sur ce côté de la Maçonnerie.

«Cela, disait le révolutionnaire italien que nous citions tout à l’heure, est trop pastoral et trop gastronomique; mais cela a UN BUT qu’il faut encourager sans cesse... C’est sur les loges que nous comptons pour doubler nos rangs.»

Nous reviendrons sur ce BUT.

IV

LES RITES ET LES MYSTÈRES MAÇONNIQUES

Nous entendions tout à l’heure les francs-maçons nous dire: «Débarrassons l’imposante majesté de Dieu _de toutes les frivolités du culte extérieur, de toutes les erreurs au moyen desquelles on enchaîne les ignorants et les faibles_. Il n’y a, en fait, _aucune religion que puisse embrasser l’être intelligent_[107].»

[107] Installation de la Loge _l’Espérance_, à Bruxelles, 26 novembre 1848, discours du sérénissime Grand-Maître national de Facqz, cité par M. Neut.

Ils disent cela, et immédiatement ils se donnent le plus complet démenti; car ils ajoutent:

«Cependant l’homme est essentiellement religieux. Il éprouve le besoin d’un culte qui soit digne de lui et de l’être supérieur auquel il le consacre.»

«Eh bien! M∴ F∴, QUE LA MAÇONNERIE SOIT POUR NOUS CETTE RELIGION!... Soyons ses apôtres fervents; initions à SES MYSTÈRES[108]!»

[108] M. Neut, t. I, p. 142.

Ses mystères: voyons-en donc quelque chose.

Dans le _tracé_ officiel de la fête maçonnique célébrée en l’honneur de Léopold Ier, entre autres cérémonies, on vit le Grand-Maître se rendre _à l’autel_ où brûlait _le feu sacré_ (le feu, _cet unique purificateur_, comme ils disent), et offrir _à l’ombre vénérée_ des _libations_:

«Ombre vénérée de notre auguste frère, entends ma voix! Au nom de tous les maçons réunis dans ce temple, je t’offre _l’eau_, je t’offre _le vin_, je offre _le lait_...[109]»

[109] M. Neut, t. I, p. 165.

_L’eau_, _le vin_, _le lait_, voilà donc les hommages et les secours, aussi vides que solennels, que l’_ombre_ du roi des Belges reçut de ses confrères en maçonnerie.

Ce goût des rites, des cérémonies, ils le poussent si loin qu’à ma grande surprise, j’ai trouvé dans les livres maçonniques jusqu’à la parodie de nos Sacrements, un _Baptême_, une _Confirmation_, une _Cène_!

Oui, il y a un baptême _maçonnique_, car ils veulent prendre aussi, et comme ils disent, adopter les enfants. Et voici comment ils procèdent: je ne cite qu’un de ces rites: «... Le parrain tient de la main droite le fil d’un aplomb, de manière que l’extrémité inférieure de l’aplomb soit en face du cœur du Louveton (l’enfant); le premier surveillant touche de la main droite le côté du cœur du Louveton et dit: «Que la ligne verticale de l’aplomb t’enseigne à marcher droit[110].»

[110] _Histoire de la Franc-Maçonnerie_, par Dubreuil, t. 2, p, 139.

Je reproduis ici textuellement le récit d’un baptême, tel qu’il est donné dans le _Monde-Maçonnique_:

«La loge de _la Parfaite-Union_, à l’Orient de Rennes, célébrait le lundi, 13 septembre 1858, ce que les anciens Maçons appelaient un _baptême maçonnique_. Le F∴ Guillet, _Vénérable_, présidait cette cérémonie avec l’expérience que lui donnent trente-cinq ans de Maçonnerie... _Les portes du temple_ s’ouvrent... le Vénérable fait approcher l’enfant de _l’autel_. Sur une table placée au milieu du temple brillent, dans l’argent et le cristal, le pain, les fruits, l’eau et le vin, le miel et le lait, qui doivent servir _aux cérémonies de l’initiation_... Le Vénérable, en partageant _aux parrains_ ce repas, qui rappelle les agapes des premiers chrétiens, leur adresse quelques mots heureux, empreints d’une douce morale; il termine _en bénissant l’enfant_[111]. Etc.»

[111] _Le Monde-Maçonnique_, juillet 1872, p. 202.

Le 16 juillet 1870, la Loge les _Amis-Réunis_, de Bordeaux, _adoptait_ huit enfants: deux filles et huit garçons; et le F∴ Delboy leur disait: «Puissent vos esprits s’ouvrir à la lumière maçonnique! Que les rayons de la vérité illuminent vos esprits, comme font les rayons du soleil dans les cieux, quand se lève le matin.» Mais quelle est cette _lumière maçonnique_? Le prédicateur maçonnique l’expliquait: c’est, disait-il, _la liberté de penser_, qu’il faut mettre, ajoutait-il, _au-dessus de toutes choses_[112].

[112] _Le Monde-Maçonnique_, t. 1, p. 403.

Voici maintenant une Confirmation. Après les épreuves préliminaires, on entend le bruit du tonnerre précédé d’éclairs, et on semble aussi entendre des murs s’écrouler avec fracas: «Le bruit et le fracas que vous avez entendus, dit le Vénérable, accompagnent ordinairement les premiers pas de ceux qui commencent à marcher dans la carrière maçonnique...»

«Alors un cliquetis d’armes et des détonations d’armes à feu se font entendre de loin...

«Le préparateur fait ensuite marcher l’initié à reculons, pour qu’il apprenne par là qu’on n’a rien sans peine.»

On lui fait boire aussi le calice d’amertume, symbole de la peine qu’il y a à confesser ses défauts; car on a commencé par lui demander cette confession[113].

[113] _Histoire de la Franc-Maçonnerie_, par Dubreuil, t. II, p. 139 et suiv.

Quelques détails maintenant sur la Cène maçonnique:

«Au fond de la loge, vers l’Orient, est un triangle en forme de gloire, avec le nom de Jéhova, en caractères hébraïques; du côté du midi, dans un transparent, un soleil qui s’élève au-dessus d’un tombeau. Près de ce transparent, on place une table, sur laquelle il y a _un agneau_ en pâtisserie, un couteau, une coupe et un vase de vin... Un chandelier à trois branches est _sur l’autel_.

«Le Vénérable, _encense_ différentes fois le chandelier à trois branches... Alors _le maître des cérémonies_ découpe _l’agneau_... Le Vénérable prend le plat sur lequel se trouve l’agneau découpé, et présente le plat au Frère qui est à sa droite en disant: «Prenez et mangez!...» Ensuite il prend la coupe, il boit, et la présente au Frère qui est à sa droite en disant: «Prenez et buvez!» Et il donne le baiser de paix[114].»

[114] _Ibid._

Ainsi donc, ils sont Prêtres, ils sont Pontifes: ils baptisent, ils confirment, ils communient.