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Part 2

Serrons de plus près encore la question, et pour mieux montrer l’incompatibilité absolue du principe fondamental de la maçonnerie avec le Christianisme, voyons comment ils l’entendent, et jusqu’où ils sont, en fin de compte, obligés de le pousser: jusqu’à l’athéisme.

Oui, le principe de la liberté de conscience absolue et illimitée que proclame la Maçonnerie, ne lui permet point de professer, sans inconséquence, je ne dis pas seulement le Christianisme, mais même l’existence de Dieu, ce dogme que certains Maçons ont cru primordial en Maçonnerie. En principe, la Franc-Maçonnerie est une société sans foi d’aucune sorte, sans aucune croyance, même en Dieu.

C’est ce que de récents débats dans son sein ont démontré jusqu’à l’évidence, et ce que l’impérieuse logique proclame encore plus haut.

Disons quelque chose de ces débats.

Un historien, franc-maçon, membre aujourd’hui de l’Assemblée nationale, M. Henri Martin, avait eu le malheur d’écrire, en octobre 1866, dans _le Siècle_, les lignes suivantes:

«La Franc-Maçonnerie est une société THÉISTE, recevant dans son sein les hommes de toute religion, à condition qu’ils professent le principe de la liberté religieuse.»

«Son but, ajoutait M. Henri Martin, est le bien des hommes et le progrès du monde; et ses associés sont les ouvriers de Dieu dans cette œuvre. La Franc-Maçonnerie est cela ou n’est rien: effacer du programme maçonnique _le grand architecte de l’univers_, c’est effacer la Franc-Maçonnerie elle-même. Otez l’architecte, il n’y a plus ni temple ni maçons...

«Les orthodoxes de la Maçonnerie sont dans leur droit en refusant le titre de maçons à ceux qui rejettent l’architecte, et abattent le temple.»

Ces paroles soulevèrent une tempête dans la Maçonnerie; de tous côtés des maçons se levèrent, indignés qu’on eût pu présenter la Franc-Maçonnerie comme une société théiste, croyant à Dieu, _à l’architecte de l’univers_, et ils firent entendre les plus énergiques protestations.

Un orateur d’une des Loges parisiennes, le F∴ Henri Brisson, qui est, lui aussi, membre de l’Assemblée nationale, accusa M. Henri Martin d’avoir, en proclamant la Franc-Maçonnerie une société théiste, et croyant en Dieu, parlé «un langage de SECTAIRE INTOLÉRANT». M. H. Martin n’a pas compris le principe fondamental de la Maçonnerie. «Si la reconnaissance de ce grand architecte était, comme M. H. Martin le dit par erreur, primordiale en maçonnerie, il n’y aurait chez les maçons ni liberté de conscience, ni liberté d’opinions[26].»

[26] _Le Temps_, 4 novembre 1866.

Deux autres francs-maçons qui, à cette époque, étaient membres du Conseil de l’ordre, le F∴ Caubet, et le F∴ Massol, élu récemment membre du Conseil municipal de Paris, déclarèrent que si la Franc-Maçonnerie professait la croyance en Dieu, «la Maçonnerie ne serait qu’une secte religieuse, ayant, comme toutes les sectes, ses dogmes, son orthodoxie, sa profession de foi».

Et ils citèrent à l’appui de leur argumentation «un _rapport émanant d’une COMMISSION GÉNÉRALE maçonnique de 1863, dont les CONCLUSIONS furent adoptées_». Ce rapport disait:

«La Maçonnerie est une institution _soustraite à tout joug d’Église et de sacerdoce, à tous les caprices des révélations, et à toutes les hypothèses des mystiques_[27].»

[27] _Le Monde-Maçonnique_, novembre 1866, p. 439-441.

Les _hypothèses des mystiques_, on sait que cela signifie simplement l’existence de Dieu, déclarée maintes fois par le F∴ Massol, par les partisans de la morale indépendante, par les positivistes et les Francs-Maçons, une _hypothèse invérifiable_.

Ainsi donc, le rapport adopté par l’ASSEMBLÉE GÉNÉRALE Maçonnique de 1863 le déclare expressément: la Maçonnerie est une institution affranchie du joug non-seulement des croyances révélées, mais même de la simple croyance en Dieu.

M. Henri Martin semblait cependant avoir d’autant plus raison de présenter la Franc-Maçonnerie comme une société théiste, que toutes ses _planches_, (c’est-à-dire ses pièces officielles,) devaient porter en tête la formule séculaire: _A la gloire du grand architecte de l’univers_; et que, de plus, la question semblait avoir été jugée en faveur du théisme l’année précédente même, dans le grand _convent_ maçonnique de 1865.

Ce _convent_ avait pour objet une œuvre capitale, l’élaboration d’une nouvelle constitution pour la Maçonnerie française. C’est à cette occasion que s’agitait avec une nouvelle ardeur la question déjà soulevée au sein de la Maçonnerie, à savoir si elle continuerait à maintenir en tête de ses _planches_ ses vieilles formules. Pendant que les Loges élaboraient la nouvelle constitution, sur 151 projets qui arrivèrent au Grand-Orient de Paris, 60 réclamèrent _l’abolition absolue de toutes formules affirmant l’existence de Dieu_.

Néanmoins, après les plus vifs débats au sein du _convent_, la formule fut conservée.

Mais, hélas! si la vieille formule se trouvait maintenue, la logique était contre elle; car, logiquement, cette abstraction de toute croyance, proclamée par la constitution maçonnique comme sa base fondamentale, ne lui permet pas, sans inconséquence, de prescrire comme obligatoire une formule où l’existence de Dieu est proclamée.

Aussi de nombreuses protestations se firent-elles entendre au sein des Loges.

Je lis, en effet, dans le _Monde-Maçonnique_:

«Dans sa séance du 26 octobre, la première section de la grande Loge centrale (rite écossais), _composée des députés élus par chacune des Loges de cette obédience_, a déclaré que, dans sa pensée, la Maçonnerie n’avait pas à affirmer Dieu[28].»

[28] _Le Monde-Maçonnique_, novembre 1866, p. 412.

La question revint donc à l’assemblée générale du Grand-Orient, présidée par le Grand-Maître, général Mellinet, le 13 juin 1867. Le débat fut plus vif encore que la première fois: et en effet: «La question, disait le _Monde-Maçonnique_, tient à l’existence même de la Maçonnerie, à ce qui constitue sa raison d’être, à ce qui est comme la moelle de ses os[29].»

[29] Avril 1867, p. 50.

«Ils disent», s’écriait avec indignation le même journal, «ils disent: «Nous sommes déistes. La Franc-Maçonnerie est la fille aînée du déisme.»

«La Maçonnerie souscrira-t-elle à cette proposition? Nous verrons bien! Nous verrons si elle est capable de SE COUVRIR DE HONTE, elle qui a proclamé si haut la _tolérance UNIVERSELLE_[30].»

[30] _Ibid._, août 1866, p. 220.

Nous avons sous les yeux les curieux débats qui eurent lieu dans cette assemblée générale maçonnique, à laquelle assistaient «deux cent soixante-neuf délégués représentant cent quatre-vingt-trois ateliers». Les adversaires de la formule soutinrent: que «la Maçonnerie devait donner une définition de Dieu, ou ne plus en parler, car admettre tous les dieux, c’est une négation»; que «la morale n’a pas besoin de s’appuyer sur Dieu»; que la Maçonnerie «en affirmant cette idée de Dieu, passerait à l’état d’église[31]».

[31] Le _Monde-Maçonnique_, juillet 1867.

Nonobstant cette logique, la tactique l’emporta. L’enseigne fut maintenue. Mais, au fond, que signifie ce vote? Et, pour qui entend les choses de la franc-maçonnerie, y a-t-il rien de plus vide? Annulée par cette tolérance maçonnique, qui _admettant tous les dieux, n’est qu’une négation_, c’est-à-dire l’athéisme, selon l’expression nette du F∴ Pelletan, l’enseigne peut-elle être prise au sérieux? «Est-ce que», comme l’expliquait au _Convent_ maçonnique un autre F∴, le F∴ Garisson, «est-ce que Proudhon, un des plus grands esprits de ce siècle, n’a pas été reçu maçon? Est-ce que les jeunes gens du Congrès de Liége n’ont pas été reçus maçons? Si, certainement; nous leur avons tendu la main et nous leur avons dit: _Travaillez avec nous!_» (Applaudissement)[32].

[32] _Ibid._

Oui, tout cela était vrai: oui, Proudhon fut reçu franc-maçon, l’homme qui a dit: «Dieu, c’est le mal»; et qui, à cette question: «Que doit-on à Dieu?» répondit: «La guerre!»

Et les jeunes gens du Congrès de Liége, qui poussèrent, on s’en souvient, ces cris sauvages: «Haine à Dieu! Guerre à Dieu! Il faut crever le ciel comme une voûte de papier!» ces jeunes gens furent reconnus d’excellents auxiliaires de la Maçonnerie, qui leur a tendu _la main_.

Au surplus, les Francs-Maçons conséquents n’ont pas cessé de protester contre la formule, et espèrent bien arriver à la faire disparaître des règlements. «Nos contradicteurs», écrivait le _Monde-Maçonnique_, dans le numéro même où il relatait ce vote, «n’ont acquis que le droit d’être intolérants». Et la maçonnerie n’en reste pas moins «le temple universel éternellement ouvert _AUX ATHÉES aussi bien qu’aux PANTHÉISTES, etc._[33]»

[33] _Ibid._

Et si l’on veut savoir d’ailleurs ce qui se cache sous la formule, pour ceux qui l’adoptent, c’est l’anéantissement de tous les cultes: qu’on lise, dans le _Rituel de l’apprenti maçon_ le commentaire qu’en donne le vénérable, à l’Apprenti récipiendaire:

«Le déisme est la croyance en Dieu, _sans révélation ni culte_, c’est la religion de l’avenir, _destinée à remplacer les cultes_; etc.[34]»

[34] _Manuel de l’Apprenti maçon, contenant le cérémonial_, etc., par J. M. Ragon, p. 45.

Qu’on écoute aussi ces professions de foi péremptoires, faites dans de grandes assemblées maçonniques:

«Je dirai que LE NOM DE DIEU EST UN MOT VIDE DE SENS[35].»

[35] Loge de Liége, 1865.--A. Neut, II, p. 287.

«Il ne faut pas seulement nous placer au-dessus des différentes religions, Mais AU-DESSUS DE TOUTE CROYANCE EN UN DIEU QUELCONQUE[36].»

[36] _Ibid._, p. 223.

«Seuls LES IMBÉCILES PARLENT ET RÊVENT ENCORE D’UN DIEU[37].»

[37] _Ibid._

Ainsi donc, une étiquette déiste, qui n’est au fond qu’une déclaration de guerre ouverte contre toute religion positive; cette étiquette elle-même répudiée par la partie la plus active et la plus remuante de l’association, comme par la logique du principe; cette abstraction faite de tout dogme, ce principe de la liberté absolue et illimitée, c’est-à-dire de l’indifférentisme absolu, consacrant toutes les audaces de la négation, et emportant peu à peu les derniers restes d’une formule usée; les doctrines les plus nihilistes envahissant de plus en plus les Loges; et l’athéisme se proclamant, s’installant, si j’ose le dire, avec une suprême audace, sur les débris de toute croyance à Dieu: tel est, à l’heure actuelle, le bilan doctrinal de la Maçonnerie.

Faut-il encore après cela poser la question si un chrétien peut être franc-maçon?

V

LA FRANC-MAÇONNERIE ET L’IMMORTALITÉ DE L’AME

Il en est de la croyance à l’immortalité de l’âme comme de la croyance en Dieu: elle suscita au sein de la Maçonnerie les mêmes débats.

Ainsi, quand mourut le dernier roi de Belgique, Léopold, bien qu’il eût reçu l’assistance du culte protestant, et renié, par conséquent, la Maçonnerie, la Maçonnerie belge voulut s’emparer de sa mémoire, et une grande cérémonie funèbre fut célébrée en son honneur au Grand-Orient de Belgique. Mais la maxime suivante avait été affichée au jubé du temple maçonnique par les ordonnateurs de la fête:

«L’âme, émanée de Dieu, est immortelle.»

Contre quoi, la loge _la Constance_, de Louvain, adressa au Grand-Orient la protestation que voici:

«Considérant que la _libre pensée_ a été admise par les loges belges _comme principe fondamental_;

«La loge _la Constance_, Orient de Louvain, proteste énergiquement contre l’atteinte portée par le Grand-Orient aux principes qui sont les bases de la Maçonnerie[38].»

[38] _Protestation de la Loge LA CONSTANCE, de Louvain, en date du 17e jour, 1er mois 5866 (1866)_.--Citée par M. Neut.

La protestation des francs-maçons de Louvain fut vivement applaudie en Angleterre et en France. Un journal maçonnique, _la Chaîne d’Union_, de Londres, écrivit:

«Qui donc pourrait affirmer que l’âme émanée de Dieu est immortelle? Qui en a la preuve? Il y a des siècles que les Conciles et les Papes la cherchent, et ils ne l’ont pas encore trouvée... ils ne la trouveront jamais au ciel! Parce que L’AME HUMAINE SE CRÉE ELLE-MÊME...

«Nous appuyons donc la protestation des frères de Louvain. C’est avec de pareilles phrases, toujours creuses et incohérentes, qui sont du domaine de la fantaisie et de l’imagination, qu’on arrive tôt ou tard à _encapuciner_ un pays.

«Frères de Louvain, vous avez eu raison de protester[39]!»

[39] _La Chaîne d’Union_, Londres, 1er mai 1866.--Citée par le _Monde-Maçonnique_.

Et, de son côté, le _Monde-Maçonnique_ s’écria:

«Comment le Grand-Orient de Belgique ne comprend-il pas qu’en affirmant publiquement par une devise l’immortalité de l’âme, il porte une atteinte sérieuse à la liberté de conscience[40]?»

[40] Le _Monde-Maçonnique_, novembre 1866, p. 421.

Le Grand-Orient repoussa la protestation; mais comment? Fut-ce en maintenant l’affirmation de l’immortalité de l’âme? Non: Il déclara que cette formule n’est pas sérieuse, n’oblige personne, et n’est là, dans la Maçonnerie, que par égard pour de vieilles traditions; que d’ailleurs ces questions de Dieu et de l’âme ne peuvent recevoir _aucune solution_; enfin que l’essence de la Maçonnerie est de ne professer aucune croyance:

«Déjà en 1837, le Grand-Orient de Belgique _dégageait la Maçonnerie nationale de tout dogme religieux ou philosophique_... Le Grand-Orient ne prescrit aucun dogme. Si le principe de l’immortalité de l’âme apparaît dans les rituels ou dans les formulaires, si l’idée de Dieu s’y produit sous la dénomination du Grand-Architecte de l’univers, _c’est que ce sont là les traditions de l’Ordre_. Mais cette _formule_ n’enchaîne aucune conscience. De notre temps, il serait puéril de s’attacher à soulever _des questions qui ne peuvent conduire à aucune solution_[41].»

[41] _Ibid._

Et pour mieux voir ce que cette incroyance permet de dire dans les Loges maçonniques, il suffit de citer encore quelques fragments des discours qui se débitent à l’enterrement des frères qui ont repoussé à leur lit de mort la religion:

«Dans le recueillement suprême de sa conscience, il s’est avancé vers l’infini avec un calme antique.» Voilà ce qui est dit d’un franc-maçon mort comme il avait vécu, sans Christ et sans Dieu.

«Un _vrai Maçon_ doit mourir comme il a vécu, en libre penseur, et loin de considérer une telle mort _comme une honte_, c’est _un titre_ qu’il faut franchement revendiquer...[42]»

[42] Discours du F∴ Ranwet, souv∴ Gr∴ Command., Neut, t. I, p. 155.

Nous avons sous les yeux nombre de discours maçonniques, où fut tenu le même langage.

Pour le F∴ Ragon, le fondateur de la Loge des Trinosophes à Paris, l’auteur du rituel que nous citions tout à l’heure, qu’est-ce que la mort et l’immortalité? La mort n’est autre chose que «la DÉPERSONNIFICATION de l’individu, dont les éléments matériels--poursuit le F∴ Ragon, et ceci est l’immortalité telle qu’il l’entend--se décomposent, s’unissent à des éléments analogues, et concourent aux transformations infinies de la matière toujours animée».

Certes, il est impossible de professer plus crûment un plus grossier matérialisme, et un athéisme plus éhonté.

Et que dire de ce singulier éloge funèbre prononcé sur la tombe du F∴ Bourdet, de la R. L. _La Persévérance_, de l’O∴ d’Arles, par le F∴ Coindre: «Frère Bourdet, chacune des parties de ton corps va disparaître pour nous, et retourner _au creuset universel_ d’où elles étaient sorties, pour concourir à la formation _d’une myriade_ d’autres corps[43].»

[43] _Le Monde-Maçonnique_, juillet 1867, p. 173.

Voilà le F∴ Bourdet bien avancé. Et son âme! où va-t-elle?--De son âme, bien entendu, pas un mot.

L’immortalité maçonnique, dans les théories que nous venons de voir, ce n’est donc pas l’immortalité de l’âme ni de la personne, puisque tout au contraire l’individu est DÉPERSONNIFIÉ par la mort; mais celle des éléments matériels non anéantis. C’est aussi celle de l’idée! _L’idée que le mort servait ne meurt pas avec lui; elle passe dans l’esprit de ceux qui demeurent_; et ils ajoutent gravement: EN SORTE QUE RIEN NE SE PERD...

N’est-ce pas cacher sous de risibles et menteuses formules les plus misérables espérances?

Ailleurs, sur la tombe du chef du Grand-Orient de Belgique, le F∴ Verhagen:

«Il ne fit pas précéder ses derniers instants par de _superstitieuses expiations_.»

Voilà comment les francs-maçons traitent les consolations que la religion donne, et peut seule donner aux mourants, à ce moment redoutable où le monde s’évanouit à leurs regards pour les laisser seuls en face de l’avenir éternel. L’orateur continue:

«Nos regrets ne sont pas troublés par de _vaines terreurs_; nos espérances ne reposent pas sur les _idées d’une vaine crédulité_...

«Des _purifications emblématiques_ nous avertissent que le _feu créateur_ est _l’unique purificateur_ dans la nature[44].»

[44] M. Neut, t. I, p. 149.

L’orateur, en effet, exposait cette belle théorie sur _le feu créateur et unique purificateur_, devant un monument «au pied duquel s’élevait un cyprès; en avant de l’estrade, sur un autel de forme cubique, se trouvaient des vases d’argent et de cristal, renfermant _le feu, les parfums, et l’eau lustrale_, etc.»

Le feu, les parfums, l’eau lustrale, on le voit, c’est un culte complet: rien n’y manque. Et dans tous les récits de ces cérémonies funèbres, que les francs-maçons célèbrent entre eux, dans leurs temples, quel bizarre appareil! et au fond toujours quelle inanité! Des mots sonores recouvrant des idées creuses; de la pompe dans le vide.

Je transcris textuellement ici un _tracé_ maçonnique, c’est-à-dire un récit officiel; il s’agit des honneurs rendus au F∴ Fontainas, bourgmestre de Bruxelles:

«Lorsque le Suprême Conseil a pris la place qui lui est réservée, le Vénérable-Maître, en chaire, se recueille et dit:

«Frère premier Surveillant, quelle heure est-il?

«LE F∴ PREMIER SURVEILLANT: L’heure où la fin est devenue le commencement.

«LE VÉNÉRABLE-MAITRE, en chaire: C’est la loi de la nature.» Grande vérité, en effet! «Mes frères, faisons notre devoir.

«Il se dirige, suivi du Suprême Conseil, des députés des loges, et des frères qui décorent les colonnes à la suite du tombeau.

«LE VÉNÉRABLE-MAITRE, en chaire: Frère André Fontainas, réponds-nous!

«Vainement, les frères premier et deuxième Surveillants répètent-ils ce lugubre appel. La tombe reste muette. Le Vénérable dit alors: Le Maître reste sourd à la voix de ses frères.»

Je le crois bien; depuis plusieurs jours déjà il était enterré.

«A ces paroles, succèdent les sons lugubres du tam-tam, dont la vibration expire lentement sous la voûte du temple.

«Le frère orateur prononce alors un morceau d’architecture.» (Un discours.) Nous en avons cité plus haut quelques paroles: «Un vrai Maçon doit mourir comme il a vécu, etc.»

Puis, après les cérémonies, que j’abrége, on se rend au _temple de l’immortalité_, tout rempli de flambeaux allumés. C’est là qu’un autre frère orateur explique quelles sont les espérances maçonniques, délivrées, bien entendu, «des prisons du dogme catholique et de toutes les sectes particulières».

Le _Monde-Maçonnique_ a donc parfaitement raison de caractériser ainsi les deux pompeuses formules de la Franc-Maçonnerie:

«DIEU, le GRAND-ARCHITECTE DE L’UNIVERS, dénomination générique que tout le monde peut accepter, MÊME CEUX QUI NE CROIENT PAS A UN DIEU;

«_L’immortalité de l’âme_, ou la perpétuité de _l’être_, SINON INDIVIDUEL, DU MOINS COLLECTIF[45]»: c’est-à-dire non pas l’immortalité de l’âme et de l’individu, mais la perpétuité de l’espèce.

[45] _Le Monde-Maçonnique_, t. IV, 657.

Aussi le F∴ docteur Guépin a-t-il pu dire sans être démenti:

«La majorité, qui a inscrit sur notre sanctuaire Dieu et l’immortalité de l’âme, a été intolérante.»

Et le pasteur Zille, que nous citions tout à l’heure, ajoutait: «Seuls LES IMBÉCILES, ignorants et faibles d’esprit, rêvent encore d’un Dieu, ET DE L’IMMORTALITÉ.»

VI

INCOMPATIBILITÉ DU PRINCIPE FONDAMENTAL DE LA FRANC-MAÇONNERIE AVEC TOUTE RELIGION

Il est évident du reste, pour peu qu’on veuille y réfléchir, que le principe fondamental de la Franc-Maçonnerie implique non-seulement la négation formelle du christianisme, mais encore une flagrante erreur philosophique. C’est la formule même du scepticisme et de l’indifférentisme le plus complet.

Ce principe, en effet, quel est-il? C’est la libre pensée: «La libre pensée est LE PRINCIPE FONDAMENTAL de la Maçonnerie[46]»; non pas la liberté RESTREINTE, mais COMPLÈTE[47], universelle; la liberté ABSOLUE, illimitée, _dans toute son étendue_[48]: «La liberté ABSOLUE de la conscience est l’UNIQUE BASE de la Maçonnerie[49].» La Maçonnerie, en effet, «est SUPÉRIEURE à TOUS les dogmes[50]»; elle est «AU-DESSUS des religions[51]»; «la liberté de la conscience est SUPÉRIEURE à TOUTES les croyances religieuses[52]»; quelles qu’elles soient, même à la croyance en Dieu: «La Maçonnerie est une institution soustraite à TOUTES LES HYPOTHÈSES DES MYSTIQUES[53]»; Les Francs-Maçons doivent en conséquence se placer non-seulement au-dessus des différentes religions, mais bien au-dessus de toute croyance EN UN DIEU QUELCONQUE[54].» Enfin ils vont jusqu’à dire: «Nous serons _nos propres prêtres_ et NOS PROPRES DIEUX[55]»; et cette liberté, non pas restreinte, mais complète, universelle, illimitée est un DROIT[56].

[46] A. Neut, t. I, p. 408.

[47] _Le Monde-Maçonnique_, novembre 1866, p. 441.

[48] _Ibid._, mai 1866, p. 22.

[49] _Ibid._

[50] _Ibid._

[51] M. Neut, t. I, p. 285.

[52] _Ibid._, t. II, p. 192.

[53] _Le Monde-Maçonnique_, novembre 1866, p. 441.

[54] Neut, t. II, p. 233.

[55] _Ibid._, p. 202.

[56] Const. maçonnique, art. 1er.

Ainsi, la liberté, le droit, au point de vue non de la loi civile, mais du for intérieur de la conscience; la liberté, le droit universel, absolu, illimité, de croire ce qu’on voudra, comme on voudra, ou de ne rien croire du tout, ce droit, proclamé antérieur et supérieur à toute croyance religieuse: Voilà, d’après les Maçons que nous venons d’entendre, le principe fondamental, l’unique base de la Maçonnerie.

Eh bien, il est manifeste d’abord que ce principe, ainsi entendu, est une flagrante erreur philosophique, et j’en demande bien pardon à ceux de MM. les Francs-Maçons qui croient en Dieu, c’est la négation implicite, même de la religion naturelle.

En effet, si la religion naturelle existe, elle _oblige_, par elle-même, en principe et en droit; c’est cette _obligation_ qui est antérieure et supérieure à l’homme, et elle _limite_ sa liberté, elle lie sa conscience. En fait, l’homme, devant cette obligation, peut bien trouver, dans son ignorance ou sa bonne foi, pour son incroyance, une _excuse_, mais non pas un _droit_, _antérieur_ et _supérieur_ à la loi. Là est l’équivoque et l’erreur capitale du principe maçonnique. Certes, il ne suffit pas de nommer sa conscience pour avoir _le droit_ de tout faire et de tout nier.

Et pour mettre ceci sous les yeux par un exemple frappant, il ne suffit pas, comme le disait très-bien à la tribune l’honorable M. Laboulaye au sujet des Mormons, il ne suffit pas, pour se dégager, qu’on puisse dire: «ma conscience exige que j’aie plusieurs femmes»; non cela ne suffit pas, ni vis-à-vis de la morale, ni vis-à-vis de la loi civile.

Un raisonnement identique s’applique au Christianisme. S’il est une institution divine, il _oblige_, par lui-même, tous les hommes; et cette _obligation_, supérieure à l’individu, à moins qu’on ne proclame l’individu supérieur à Dieu, _limite_ sa liberté: là encore l’ignorance ou la bonne foi peuvent fournir une _excuse_, mais non pas créer _un droit_, _absolu_, _illimité_, _antérieur_ et _supérieur_ au Christianisme.

Cette liberté, _absolue_ et _illimitée_, de la conscience, que les francs-maçons posent à la base de la Maçonnerie, n’existe donc pas; c’est là une des chimères de ce faux libéralisme, condamné par l’Église, et qui n’est autre chose que le scepticisme ou l’indifférentisme en matière de croyances; le proclamer, comme fait la Maçonnerie, c’est nier implicitement, mais réellement, toute religion, naturelle ou révélée.

Donc le principe maçonnique est exclusif du Christianisme, et dès lors un chrétien ne peut pas être franc-maçon.

Du reste, quand une institution se propose, comme la Maçonnerie, le progrès, non-seulement matériel, mais intellectuel et moral, de l’humanité, en dehors de la Religion, en dehors du Christianisme, que fait-elle encore autre chose que se substituer à la Religion, au Christianisme; le nier par conséquent? Car s’il est inutile et superflu pour une telle œuvre, les hommes n’en ont que faire: il est pour cela, ou il n’est rien.

Quand donc _le Monde-Maçonnique_ vient nous dire que le propre de la Maçonnerie est de réunir tous les hommes, à quelque Religion qu’ils appartiennent, je lui demande encore bien pardon, mais _le Monde-Maçonnique_ ne s’entend pas lui-même: et pour peu qu’on ne se paye pas de mots, et qu’on aille au fond des choses, on verra que placer à la base des constitutions maçonniques un tel principe, et prétendre ensuite qu’on ne touche pas à la religion, c’est une contradiction et une duperie.

C’est ce que reconnaissait, avec une franchise qui ne laisse rien à désirer, un haut dignitaire d’une loge allemande:

«Maçonnerie et catholicisme, écrivait-il, s’excluent réciproquement: CE SONT LES ANTIPODES... Je demande comment un catholique peut rester fidèle à sa religion tout en professant les doctrines maçonniques... Un homme qui croit au symbole des apôtres, comment peut-il entendre dire qu’il est _libre_ et _qu’il n’est tenu à aucune croyance_?» Ce sont deux choses contradictoires.--Extrait de la brochure: Die gegenwart und Zukunft der Freimaurerei in Deutschland. (Leipzig, 1854, p. 116 et suiv.)»

VII

NOUVEAUX DÉTAILS SUR LA GUERRE FAITE AU CHRISTIANISME: LA MORALE SANS DIEU, L’ENSEIGNEMENT SANS RELIGION