Part 5
O inconséquence de la pauvre humanité! ou plutôt, ô besoin éternel du cœur de l’homme que Dieu a fait religieux, et qui ne peut, quoi qu’il en ait, se passer de religion! S’il rejette celle que Dieu lui-même a donnée au monde, il sera forcé de s’en faire une autre à sa guise, bien étrange assurément, mais qui lui plaira, parce qu’elle sera de sa façon. Voilà donc des hommes dont beaucoup se croiraient humiliés, presque déchus de leur dignité d’hommes, si on les surprenait pratiquant les devoirs du Christianisme, et qui, entre eux, dans le secret de leurs mystères, observent gravement un culte et des rites, tels qu’il est difficile d’en imaginer de plus bizarres.
Un souvenir nous revient ici à la mémoire.
Robespierre, lui aussi, voulut un jour faire le Pontife. Il apparut, élégamment, solennellement vêtu, tenant à la main un bouquet de fleurs qu’il offrit à l’Être Suprême, fondateur de la république. «Et pourquoi pas? dit à ce propos le P. Lacordaire. Pourquoi un magistrat, couvert d’habits solennels, n’aurait-il pas offert à Dieu l’une des choses les plus pures et les plus aimables de la création, un bouquet de fleurs? Il tomba cependant sous le coup d’un ridicule accompli.»
C’est qu’en effet la religion est un domaine réservé; et le sacrilége ici ne sauve pas la parodie du ridicule. Non, il ne suffit pas d’un cordon bleu et d’un soleil d’or sur la poitrine pour animer de vains simulacres, et sacrer des Pontifes sans caractère et sans mission. Si le culte, si les sacrements chrétiens sont augustes et vénérables, sachez-le, c’est qu’il y a là ce que Dieu seul y a mis, ce que Dieu seul y pouvait mettre. Mais vous, que pouvez-vous mettre dans vos rites bizarres et dans vos creux symboles? Voilà pourquoi, je le répète, vos pratiques sont ridicules, quand elles ne sont pas impies. La foi s’indigne, et le sens commun vous prend en pitié.
Pauvres hommes, vous rejetez la réalité, et vous vous prenez à des ombres! Et ces ombres vous suffisent, parce que c’est vous qui les avez faites. Païens d’une nouvelle espèce, vous adorez les œuvres de vos mains. Mais votre temple, comme votre âme, est vide: on y cherche en vain la Divinité.
V
LE CHEVALIER KADOSCH
Je voudrais quitter enfin ce triste sujet; je ne le puis pas, sans dire quelques mots des hauts grades maçonniques, ceux qu’on ne confère qu’aux Maçons éprouvés, dont l’éducation maçonnique est complète; et, sans vouloir trop regarder au fond de ces mystères, ni en rechercher le dernier mot; soit que ces mystères ne cachent rien du tout, soit qu’ils cachent quelque chose, je demande s’il y a rien de plus suspect, de plus absurde que toute cette fantasmagorie?
M. Louis Blanc disait-il la vérité quand il écrivait: «Comme les trois grades de la Maçonnerie ordinaire (apprenti, compagnon, maître), comprenaient un grand nombre d’hommes opposés par état et par principes à tout projet de subversion sociale, les novateurs multiplièrent les degrés de l’échelle mystique à gravir; ils créèrent des arrière-loges réservées aux âmes ardentes; ils instituèrent les hauts grades d’_élu_, de _chevalier du Soleil_, de _la stricte observance_, de _Kadosch_ ou homme régénéré: sanctuaire ténébreux, dont les portes ne s’ouvraient à l’adepte qu’après une longue série d’épreuves, calculées de manière à constater les progrès de son éducation révolutionnaire, à éprouver la constance de sa foi, à essayer la trempe de son cœur. Là, au milieu des pratiques tantôt puériles, tantôt sinistres..., etc.[115]»
[115] _Histoire de dix ans_.
Examinons donc un moment de près ces hauts grades de la Maçonnerie, et entre autres le grade de _Chevalier Kadosch_, celui dont les doctrines, dit le frère Ragon, «forment le complément essentiel de la _véritable_ Maçonnerie».
«Ce grade, dit-il encore, porte avec raison le titre de _nec plus ultra_: les trois degrés au-dessus ne sont qu’administratifs.»
Eh bien, comment se fait l’Initiation à ce grade suprême?
L’Élu traverse quatre appartements, l’initiation s’accomplit dans le quatrième:
«Le _premier appartement_ est tendu en noir, éclairé par une seule lampe triangulaire, suspendue à la voûte. Il communique à un caveau, espèce de _cabinet de réflexion_, où se trouvent confondus _les symboles de la destruction et de la mort_...
«_Deuxième appartement_. Il est tendu en blanc. Deux autels occupent le centre; sur l’un, est une urne pleine d’esprit de vin qui éclaire la salle; sur l’autre autel est un réchaud de feu avec de l’encens à côté...
«_Troisième appartement_. La tenture est bleue, la voûte est étoilée, il n’est éclairé que par les trois bougies jaunes.
«_Quatrième appartement_. Là se tient le conseil souverain des grands élus chevaliers _Kadosch_. Il est tendu en rouge, le local est éclairé de douze bougies jaunes.
«Parvenu dans _ce divin sanctuaire_, le candidat apprend _les engagements qu’il contracte_; puis, on lui fait monter et descendre «une échelle mystérieuse, qui, par sa forme, rappelle le Delta».
«Les emblèmes de ce grade sont «une croix», avec «un serpent à trois têtes».
«Le _serpent_ désigne le mauvais principe. Les _trois têtes_ du serpent sont l’emblème du mal qui s’est introduit dans les _trois hautes classes de la société_. Une tête du serpent porte une _couronne_, et indique _les souverains_; une autre tête porte _une tiare_ ou _clef_, et indique _les papes_; une autre porte _un glaive_ et indique _l’armée_.
«Le Grand-Initié doit veiller _à la répression de ces abus_...
«Comme gage de _ses engagements_, le récipiendaire _abat, avec le poignard, les trois têtes du serpent_[116]»: c’est-à-dire la couronne, la tiare, et l’épée.
[116] Explication du grade de Grand-Élu, Chevalier Kadosch, par le F∴ Ragon. Ouvrage loué par le Grand-Orient.
Le ridicule ici, on le voit, se mêle à l’horreur, et c’est bien le cas peut-être de redire avec le poète:
_Hæ nugæ seria ducunt!_
TROISIÈME PARTIE
Action politique et révolutionnaire de la Maçonnerie
Ces initiations, ces degrés, ces épreuves successives, ont un but! Avant de confier son dernier secret à quelques rares élus, la Maçonnerie éprouve ses adeptes: elle veut savoir s’ils seront capables de descendre dans les mines qu’elle creuse sous les édifices sociaux: ce n’est pas nous qui parlons ainsi, c’est M. Louis Blanc dans son _Histoire de Dix-Ans_: à propos de la Franc-Maçonnerie, «il importe, dit-il, d’introduire le lecteur «dans LA MINE que creusaient alors, _sous les trônes, sous les autels_, DES RÉVOLUTIONNAIRES bien autrement profonds et agissants que les encyclopédistes».
Le côté redoutable de la Franc-Maçonnerie le voici donc: c’est sa profonde et incessante action politique, sociale et révolutionnaire. Là-dessus, M. Henri Martin a dit le vrai mot: «_La Maçonnerie_, écrit l’auteur de l’_Histoire de France_[117], _est le laboratoire de la révolution_.» M. Félix Pyat, de son côté, appelle la Franc-Maçonnerie «_l’Église de la révolution_»[118].
[117] T. XVI, p. 595.
[118] _Le Rappel_, cité par le _Monde maçonnique_, mai 1870.
Qu’on ne nous redise donc plus que la Maçonnerie fait de la bienfaisance: c’est possible, mais cela ne l’empêche pas de faire autre chose, et le _Monde-Maçonnique_ a pris soin de nous avertir que la bienfaisance n’est pas LE BUT, mais un des moyens, et DES MOINS ESSENTIELS, de la Maçonnerie.
Qu’on ne nous oppose pas non plus les constitutions maçonniques qui disent: «La Franc-Maçonnerie ne s’occupe pas des constitutions des États; dans la sphère élevée où elle se place, elle respecte les sympathies politiques de chacun de ses membres; dans ses réunions, toute discussion à ce sujet est formellement interdite[119].» De même le règlement du Grand-Orient de Belgique portait textuellement, article 135: «Les Loges ne peuvent en aucun cas s’occuper de matières politiques.»
[119] Article 2 de la Constitution française.
Je reconnais ici encore les vieilles traditions de tactique et de mystère dont la Maçonnerie, à son origine, avait besoin de se couvrir pour tromper les gouvernements et la foule des dupes: mais dans la réalité, que sont aujourd’hui ces formules surannées? Contradiction ou mensonge.
Qu’on ne vienne pas non plus nous dire: Les questions politiques et sociales, la Maçonnerie, si elle s’en occupe, elle ne le fait que d’une manière générale et inoffensive; jamais elle ne descend de la hauteur sereine des principes dans la région des faits, dans la sphère agitée des applications pratiques.
Cela n’est pas, et ne peut pas être; en fait, et par la force des choses, la Maçonnerie est une société politique et révolutionnaire; elle exerce une influence directe sur les révolutions; elle les prépare, elle les fait, et ceux qui, dans la Maçonnerie, marchent à la tête du mouvement, et entraînent avec eux toute la masse des adeptes, ceux-là, qui sont vraiment le cœur et l’âme de la Maçonnerie, ont pour but suprême d’en faire, selon l’énergique et profonde expression de M. Henri Martin, le LABORATOIRE DE LA RÉVOLUTION, ou selon le F∴ Pyat, L’ÉGLISE DE LA RÉVOLUTION.
En voici des preuves péremptoires:
I
TÉMOIGNAGES MAÇONNIQUES:
M. LOUIS BLANC,--MAÇONS FRANÇAIS ET BELGES.
Il y a, sur l’action politique et révolutionnaire de la Maçonnerie, un texte de M. Louis Blanc, dont nous citions tout à l’heure quelques paroles, et qui donne un premier démenti aux protestations des constitutions maçonniques:
«Il plut à des souverains, au grand Frédéric, dit M. Louis Blanc, de prendre la _truelle_, et de ceindre le _tablier_; pourquoi non? _L’existence des hauts grades leur étant soigneusement dérobée, ils savaient seulement de la franc-maçonnerie ce qu’on en pouvait montrer sans péril._
«Ils n’avaient point à s’en occuper, retenus qu’ils étaient dans les grades inférieurs, où ils ne voyaient qu’une occasion de divertissement, que des banquets joyeux, que des principes laissés et repris au seuil des loges, que des formules sans application à la vie ordinaire; en un mot, qu’une COMÉDIE de l’égalité. Mais en ces matières, _la comédie touche au drame_, et les princes et les nobles furent amenés à couvrir de leur nom, à servir aveuglément de leur influence, _les entreprises latentes dirigées contre eux-mêmes_.»
Impossible de mieux peindre cette étonnante imprévoyance des princes et de l’ancienne noblesse française, qui se jetaient aveuglément dans la Maçonnerie, comme dans le philosophisme impie du XVIIIe siècle, et acceptaient le rôle ridicule de comparses dans cette grande _comédie_ de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, sans prévoir la tragédie qui la devait suivre de si près: impossible aussi de révéler plus clairement le plan profond de la Maçonnerie, qui déguisait, sous des apparences séduisantes, ses _entreprises latentes_, son but secret et subversif, sa conspiration permanente.
Et en effet, comme le disait encore M. Louis Blanc:
«L’ombre, le mystère, un serment terrible à prononcer, un secret à apprendre pour mainte épreuve courageusement subie, un secret à garder sous peine d’être voué à l’exécration et à la mort, des signes particuliers auxquels les Frères se reconnaissaient aux deux bouts de la terre, des cérémonies qui se rapportaient à une histoire de meurtre, et semblaient couvrir des idées de vengeance: quoi de plus propre à former des conspirateurs!»
Du reste, les maçons français et belges sont ici en parfait accord avec M. Louis Blanc.
Ainsi, à la fête centenaire célébrée à l’Orient de Marseille, par la Loge _la Parfaite Sincérité_, un franc-maçon, influent dans l’ordre, le F∴ Brémond, esquissant l’histoire de la maçonnerie, disait:
«Comment ne pas admirer la persévérance de ceux qui, au XVIIIe siècle, bravaient les préjugés religieux et SE PRÉPARAIENT _dans l’ombre et le silence_? ILS CONSPIRAIENT, a-t-on dit. C’est possible.» Et en effet, «lorsque du fond des loges sortirent ces trois mots: Liberté, Égalité, Fraternité, LA RÉVOLUTION ÉTAIT FAITE[120]».
[120] _Le Monde-Maçonnique_, février 1867, p. 613.
Et le F∴ Brémond ajoutait: «Depuis quelque temps; un nouvel élan a été imprimé à la Maçonnerie... De toutes parts les maçons élèvent des temples, fondent des écoles, _s’affirment devant le monde profane_... Ils font plus encore: ils prennent UNE PART ACTIVE au mouvement du siècle[121].»
[121] _Ibid._
Deux ans après, en juillet 1869, avait lieu à Paris une Assemblée générale du Grand-Orient, et là, le dernier grand-maître de la Maçonnerie française, le F∴ Babaud-Laribière, s’exprimait, dans un discours solennel, plus catégoriquement encore:
«La Maçonnerie, disait-il, était _intimement mêlée à tous les actes civiques dans_ LES PREMIERS BEAUX JOURS DE LA RÉVOLUTION.
«Philosophique avant la révolution, civique sous la Constituante, militaire sous l’empire, pendant la restauration, la Maçonnerie se trouve _mêlée directement à la politique_, ET LE CARBONARISME ENVAHIT LE PLUS SOUVENT LES LOGES.
Allant plus loin encore, le F∴ Babaud-Laribière déclare que c’est à la Maçonnerie qu’on doit l’agitation POUR LA RÉFORME, qui amena la chute du Roi Louis-Philippe, et le SUFFRAGE UNIVERSEL:
«Le SUFFRAGE UNIVERSEL ayant été mis en vigueur dans les ateliers, ce furent des Maçons qui demandèrent les premiers _son application dans le monde profane_: et l’on retrouverait encore leurs noms sur les _pétitions_ pour la _Réforme électorale_ dans les dernières années du règne de Louis-Philippe[122].»
[122] _Ibid._, juillet 1869, p. 169.
Et enfin, il proclame «le besoin impérieux pour la Maçonnerie de prendre part au mouvement libéral et social», et déclare que «le véritable rôle de la Maçonnerie consiste à _devancer la société politique_».
Et n’est-ce pas hier encore que, dans une des loges les plus influentes de Paris, les mêmes prétentions furent affichées? Là, on rendait les honneurs funèbres à la mémoire du docteur Montanier, vénérable de la Loge _le Progrès_, et préfet de M. Gambetta au 4 septembre; et on exaltait ses convictions maçonniques. Et quelles étaient ces convictions? C’était, avec _la guerre_ à la religion, _au surnaturel_, comme il le disait, _l’étude immédiate et constante_ DE LA QUESTION SOCIALE[123].
[123] _Ibid._, avril 1872, p. 724.
C’est là ce que proclamait en son nom le F∴ Albert Joly, qui, lui-même, s’exaltant pour son compte, s’écriait, aux applaudissements de la loge tout entière:
«Que la Maçonnerie se mette donc à l’œuvre: qu’elle CONTINUE de faire _la guerre au surnaturel_... et mette à l’étude, _mais sans aucun retard_, LA GRANDE QUESTION SOCIALE[124].»
[124] _Ibid._
Que devant de pareilles déclarations les dupes de la Franc-Maçonnerie viennent donc encore nous citer les textes des constitutions maçonniques, qui défendent de s’occuper de religion et de politique! Je leur répondrai, moi, qu’ils ne peuvent continuer d’être dupes à ce point, sans devenir complices.
Et, en effet, à quoi lui servirait sa vaste et puissante organisation, si ce n’était précisément à faire descendre de la hauteur des spéculations, pour les introduire dans le domaine des applications et des faits, les idées élaborées au sein des loges? C’est ce qui fut expressément et nombre de fois déclaré par des orateurs maçonniques.
Écoutons la Maçonnerie belge: voici comment, par l’organe de ses représentants les plus autorisés, elle s’exprimait dans la grande fêle solsticiale du 24 juin 1854, où toutes les loges étaient représentées, et où, selon l’aveu de l’un des orateurs, on a dit tout haut ce que tout le monde dans la Maçonnerie pense tout bas:
«Si la Maçonnerie devait se confiner dans ce cercle étroit (qui exclut la politique), à quoi servirait _la vaste organisation, l’immense développement_ qui lui sont donnés?... Je ne suis ici qu’un écho; je dis tout haut ce que tout le monde pense tout bas.»
Et le même orateur poursuivait de la sorte:
«Quand j’interroge le passé de notre institution, n’y vois-je pas que la Maçonnerie a été LA VIGIE ATTENTIVE QUI VEILLE A LA MARCHE DU VAISSEAU POLITIQUE?
Parlant ensuite de la lutte de la Maçonnerie contre le gouvernement, l’orateur va jusqu’à avouer que, «dans les crises politiques, _chaque fois qu’il le fallait_, LE CENTRE, LE POINT D’APPUI DE LA RÉSISTANCE était là, dans la Maçonnerie».
Aussi le même orateur ne craignit-il pas d’attribuer hautement à l’organisation et à l’activité de la Maçonnerie le triomphe de ses opinions dans le pays:
«_Si notre opinion a triomphé, je dis que c’est à la Maçonnerie qu’elle le doit!_»
«LA MAÇONNERIE, s’écriait-il encore, S’EST MÊLÉE ACTIVEMENT AUX LUTTES POLITIQUES[125].»
[125] M. Neut, t. I, p. 301.
Certes, voilà, en dépit de tous les articles de constitution, des aveux, qu’on nous passe cette expression, aussi crus que possible.
Mais voici qui va plus loin encore: dans une autre fête maçonnique, la fête de l’Ordre, célébrée le 15 juin 1845, l’orateur de la Loge, le F∴ Émile Grisar, révélait, dans des termes et avec des images auxquels il est impossible de rien ajouter ce qu’est au vrai la Maçonnerie, ce qui en fait une Association si redoutable, aux étreintes de laquelle il est si difficile qu’un pays échappe, quand une fois elle l’a enlacé:
«La Maçonnerie, disait-il, possède, _par ses affiliations, des ressources immenses_.» Et, pour enflammer le zèle des frères, il représentait la Maçonnerie comme «un CORPS ROBUSTE, un COLOSSE A MILLE TÊTES, A CENT MILLE BRAS, UN GRAND INSTRUMENT DE RÉFORMES SOCIALES, UN LABORATOIRE D’IDÉES NOUVELLES, et enfin _le précurseur de cet esprit démocratique qui s’avance_.»
«Les cadres de _notre sainte milice_ S’ÉTENDENT DE JOUR EN JOUR, ajoutait-il, NOS BRAS SE MULTIPLIENT, et bientôt nous pourrons ÉTREINDRE TOUT LE PAYS[126].»
[126] _Ibid._, p. 290.
Telle est donc la Maçonnerie; tel est son but, et sa vaste organisation: _colosse à mille têtes, à cent mille bras_, qui jette autour de lui, comme un réseau immense, _ses affiliations_, afin de préparer les _réformes sociales_, d’élaborer les _idées nouvelles_, et d’_étreindre_ tout un pays.
II
LA QUESTION DU DROIT DES MAÇONS A S’OCCUPER DE POLITIQUE DISCUTÉE ET AFFIRMATIVEMENT RÉSOLUE DANS LES LOGES
Mais ce qu’il faut bien remarquer ici, et les aveux si catégoriques que nous venons d’entendre ne permettent pas d’en douter, c’est que ce ne sont pas là des excès isolés ou démentis, dans la Maçonnerie; il y a plus: la question a été officiellement agitée et résolue par les autorités maçonniques; et des solutions données il résulte que la Maçonnerie n’entend pas être confinée dans ses loges, que son but est de s’emparer politiquement de la Société tout entière, et que ses loges ne lui servent qu’à former des hommes pour lutter dans l’arène politique.
C’est ce que notamment le grand Orient de Belgique, «les colonnes consultées et le F∴ orateur entendu dans ses conclusions», a répondu:
«La Maçonnerie n’a point pour but d’établir des principes à respecter, _seulement dans l’étroite enceinte de ses assemblées_: C’EST LA SOCIÉTÉ TOUT ENTIÈRE QU’ELLE A POUR OBJET; les loges sont DES ÉCOLES, où l’on doit _former des hommes_ aux convictions raisonnées, _afin qu’ils luttent ensuite avec vigueur dans le monde profane_, ET SURTOUT DANS L’ARÈNE POLITIQUE[127].»
[127] M. Neut, t. I, p. 267.
Je trouve dans la Maçonnerie italienne les mêmes déclarations; j’ai en effet sous les yeux les procès-verbaux de l’Assemblée maçonnique constituante, réunie à Rome du 28 avril au 2 mai 1872; là aussi dans la séance du 2 mai, la même question a été posée, et il a été décidé, «à une grande majorité», que «les Loges ont la faculté de discuter les questions d’ordre religieux et politique, et que la Maçonnerie étudie les questions sociales, SANS RESTRICTION D’ESPÈCE OU DE DEGRÉ[128]...»
[128] _Le Monde Maçonnique_, t. XIV, p. 250.
Mais d’ailleurs, est-ce que Garibaldi--complice, et agent peut-être en ce moment à Rome du grand persécuteur de l’Église en Allemagne--n’a pas été grand-maître de la Maçonnerie italienne? Et quand mourut le grand conspirateur Joseph Mazzini, que se passa-t-il? Les Loges italiennes prirent le deuil; quelques-unes envoyèrent des députations à ses funérailles; et le Grand-Orient d’Italie invita tous les Franc-Maçons, à quelque nation qu’ils appartinssent, qui se trouvaient alors dans la vallée du Tibre, à se rassembler sur la place du Peuple: «A l’heure indiquée, une foule de Frères entouraient la bannière maçonnique qui, pour la première fois, se montrait dans Rome, la suivirent, et accompagnèrent jusqu’au Capitole le buste de Mazzini[129].»
[129] _Ibid._, p. 30.
Telle est donc, sans contestation possible, la Maçonnerie: et M. Félix Pyat avait raison de le dire, c’est l’ÉGLISE DE LA RÉVOLUTION, et le vestibule, ou comme disait ce révolutionnaire italien cité plus haut, l’_antichambre_ des sociétés secrètes.
Je le veux bien, elle n’est pas précisément un de ces clubs où l’on discute chaque soir avec violence les questions politiques et sociales à l’ordre du jour. Elle n’est pas une de ces sociétés secrètes directement organisées pour préparer le triomphe de telle ou telle conspiration, à l’aide du poignard ou de la bombe. Elle se soumet même, quand il le faut, à voir nommer ses Grands-Maîtres par les gouvernements, ou à accepter dans son sein des personnages officiels. Elle l’a fait sous le premier et le second empires, elle l’a fait sous le roi Louis-Philippe[130]. Mais elle n’en est pas moins une conspiration permanente contre le fondement même, non pas tant de tel ou tel état, de tel ou tel culte, que de toute religion et de la société tout entière: selon la déclaration expresse des francs-maçons belges, C’EST LA SOCIÉTÉ TOUT ENTIÈRE QU’ELLE A POUR OBJET. Elle pose les principes dont les révolutions sont les conséquences; elle élabore les idées qui ensuite arment les bras. C’est ainsi que _les Loges sont DES ÉCOLES où l’on doit FORMER DES HOMMES qui luttent ensuite avec vigueur dans le monde profane, ET SURTOUT DANS L’ARÈNE POLITIQUE_; ou, comme le dit _le Monde Maçonnique_, «c’est ainsi que la Maçonnerie _façonne les hommes_; elle les élève et les rend propres AUX LUTTES DU DEHORS. C’est aux Maçons qu’il appartient ensuite de réaliser à l’extérieur ses conceptions[131]».
[130] Néanmoins le roi Louis-Philippe eut la sagesse de refuser pour son fils aîné la grande maîtrise de l’Ordre, qui lui avait été offerte.--_La Franc-Maçonnerie_ et la Révolution, par le P. Gautrelet, p. 444.
[131] _Ibid._, t. X, p. 49.
Ainsi donc, la Maçonnerie _forme et façonne_ ses adeptes, et les éprouve, avant de leur confier son dernier secret, afin de voir s’ils sont capables de la servir, et de descendre dans les _mines_ que, selon l’expression de M. Louis Blanc, «elle creuse», sous l’édifice social pour le faire sauter.
III
JUSQUE DANS QUELS DÉTAILS LA MAÇONNERIE S’OCCUPE DE POLITIQUE
«Toutes les grandes questions de principes politiques, tout ce qui a trait à l’organisation, à l’existence et à la vie d’un État, oh! cela, oui CELA NOUS APPARTIENT EN PREMIÈRE LIGNE; tout cela est de notre domaine, pour le disséquer et le faire passer par le creuset de la raison et de l’intelligence.»
Ainsi parlait le F∴ Bourlard, Grand Orateur du Grand-Orient, dans une occasion des plus solennelles, à la grande fête célébrée par le Grand-Orient de Belgique, le 24 juin 1854[132].
[132] M. Neut, t. I, p. 305.
En effet, les questions d’élections, de réforme électorale et de suffrage universel, les pétitionnements et les agitations révolutionnaires, l’envahissement des fonctions publiques, les grands problèmes économiques, les plus redoutables questions sociales, telle que l’organisation du travail, les questions d’enseignement et de charité publique, les questions même de paix et de guerre, tout le détail en un mot de la plus ardente politique, voilà de quoi se mêle la Maçonnerie, et à quelles profondeurs sociales elle travaille.
Donc, quand des élections se présentent, élections nationales, provinciales ou municipales, les Loges, en Belgique, choisissent des candidats, leur donnent un mandat impératif, leur font jurer de le remplir; cela fait, elles mettent au service du candidat élu et assermenté ces _ressources immenses_, ces _mille têtes_, ces _cent mille bras_, dont parlait tout à l’heure le F∴ Grisar. C’est ce qui est prescrit textuellement dans l’important document maçonnique que voici:
«Un candidat Maçon sera d’abord proposé par la Loge, dans le ressort de laquelle se fera l’élection, à l’adoption du Grand-Orient, pour être ensuite IMPOSÉ _aux frères de l’obédience_.»
«Dans l’élection, qu’elle soit _nationale_, _provinciale_ ou _municipale_, il n’importe, l’élection du Grand-Orient sera également réservée:
«_Chaque Maçon_ JURERA d’employer _toute son influence pour faire réussir la candidature adoptée_;
«L’élu de la Maçonnerie SERA ASTREINT à faire en loge _une profession de foi_ dont acte sera dressé.
«Il sera invité à recourir aux lumières de cette Loge ou du Grand-Orient dans les occurrences graves qui peuvent se présenter pendant la durée de son mandat.
«L’inexécution _de ses engagements_ l’exposera à _des peines sévères; même à l’exclusion de l’Ordre_.