Chapter 3 of 7 · 3959 words · ~20 min read

Part 3

La Maçonnerie est donc une guerre profonde déclarée à toute religion. Mais le but odieux des Francs-Maçons apparaît surtout dans le zèle qu’ils déploient pour prêcher la morale sans Dieu, et, par suite, l’enseignement de la jeunesse séparé de toute croyance religieuse.

La morale, disent-ils, c’est toute la Maçonnerie; mais cette morale, ils la veulent sans aucune religion. C’est dans les Loges que s’est élaborée, c’est des Loges qu’est sortie cette chimère impie qu’ils ont intitulée _la morale indépendante_, et qui n’est qu’une forme de l’athéisme.

Pas si chimère pourtant, puisque la Commune triomphante à Paris se hâta de la réaliser, en faisant disparaître des écoles tout emblème, tout enseignement religieux, et que, tout récemment encore, revenant aux traditions de la Commune, le Conseil général de la Seine votait, dans le même sens et dans le même but, l’enseignement obligatoire et _laïque_.

«La morale est indépendante de toute hypothèse religieuse[57].»

[57] _Le Monde-Maçonnique_, mai 1867, p. 51.

Tel est l’axiome de la Maçonnerie. Et voici les conséquences qu’elle en tire: c’est que l’instruction religieuse _doit être supprimée_. Et la raison qu’elle en donne, c’est que les croyances religieuses sont inutiles pour l’éducation de la jeunesse, et de plus que la FOI EN DIEU ENLÈVE A L’HOMME SA DIGNITÉ, TROUBLE SA RAISON, et PEUT CONDUIRE A L’ABANDON DE TOUTE MORALE.

C’est ce qui a été expressément déclaré dans la R∴ L∴ _La Rose du parfait silence_, à Paris. A cette question en effet: «L’instruction religieuse doit-elle être supprimée? Sans aucun doute, fut-il répondu; et l’orateur de la R∴ L∴ développa en ces termes cette réponse:

«_Le principe d’autorité surnaturelle_, c’est-à-dire la foi en Dieu, _ENLÈVE A L’HOMME SA DIGNITÉ; est inutile pour discipliner les enfants; et il est même susceptible de LES CONDUIRE A L’ABANDON DE TOUTE MORALE_.»

«_Le respect dû spécialement à l’enfant_, ajouta-t-il, _interdit de lui inculquer des doctrines QUI TROUBLENT SA RAISON[58]_.»

[58] _Ibid._, octobre 1866, p. 372, 373.

Veut-on un autre témoignage? Je lis encore ceci dans _le Monde-Maçonnique_[59]:

[59] T. XIII, mai 1870, p. 40.

«La R∴ Loge les _Amis de l’Ordre_, Orient de Paris, a posé dernièrement la question suivante:

«_Quelle éducation un Maçon doit-il donner à ses enfants?_»

«Tous les orateurs se sont montrés partisans d’une éducation libre, _laïque_, indépendante de l’étroitesse de l’enseignement religieux.»

Et _le Monde-Maçonnique_ cite en entier un de ces discours, dont j’extrais le passage suivant:

«Plus de cette instruction _bâtarde, faussée, basée sur des dogmes surannés..._ Cette méthode d’élever nos enfants a trop duré; _il est temps, grand temps qu’elle finisse..._ La base sur laquelle il faut fonder l’instruction de nos enfants, la voici: Apprenons-leur à admirer, à étudier les grands phénomènes de la nature, et l’orateur ajoute: «sans nous trop soucier de quel nom nous devons décorer ces belles choses[60].»

[60] _Ibid._, p. 14, 15.

Mais voici un sentiment plus paternel encore, et qui inspire ces Messieurs dans l’éducation de leurs enfants:

«La Maçonnerie», disait le F∴ Massol, dans une des séances de la session maçonnique _internationale_ tenue en Juillet 1867, «doit être et n’est qu’une école de morale, _indépendante de tous les dogmes religieux_. J’ai élevé des enfants, mais je ne leur ai jamais menti. CHAQUE FOIS QU’ILS M’ONT DEMANDÉ CE QUE C’ÉTAIT QUE DIEU, JE LEUR AI RÉPONDU: «JE N’EN SAIS RIEN.» C’EST AINSI QUE J’EN AI FAIT DES HOMMES[61].»

[61] _Le Monde-Maçonnique_, août 1867, p. 196-197.

Voici du reste comment dans une poésie maçonnique du F∴ Lachambaudie, lue dans un banquet maçonnique, est traité le catéchisme chrétien:

«Quel est ce livre élémentaire? «De superstitions, où la raison s’altère, «C’est un tissu. . . . . .»[62]

[62] _Ibid._, avril 1867, p. 722.

Les Loges belges ne se sont pas laissé devancer ici par les Loges françaises. Ainsi, en 1864, le _Grand-Orient_ de Belgique,--je ne cite pas, on le voit, du minces autorités maçonniques,--mit la même question _à l’ordre du jour_ de toutes les Loges de l’Obédience; les Loges lui répondirent, et voici jusqu’où la Loge d’Anvers en particulier ne craignait pas d’aller dans sa réponse:

«L’ENSEIGNEMENT DU CATÉCHISME EST LE PLUS GRAND OBSTACLE AU DÉVELOPPEMENT DES FACULTÉS DE L’ENFANT.

«L’INTERVENTION DU PRÊTRE _dans l’enseignement PRIVE LES ENFANTS DE TOUT ENSEIGNEMENT MORAL, logique et rationnel_[63].»

[63] _Journal de Bruxelles_, 28 novembre 1864.--Cité par M. Neut, t. I, p. 347.

Des diverses réponses envoyées par les Loges de son obédience au Grand-Orient de Belgique sortit donc un projet de loi en vingt-trois articles, dont l’art. 1er disait: SUPPRESSION DE TOUTE INSTRUCTION RELIGIEUSE; et l’art. 2: OBLIGATION POUR LE PÈRE ET POUR LA MÈRE VEUVE, de conduire DE FORCE ses enfants à l’école.

Que l’on remarque bien la connexion redoutable de ces deux articles. Ainsi donc, si les vœux de ces grands libéraux sont exaucés, la loi FORCERA le père, la mère, la mère veuve, à conduire ses enfants à une école où toute instruction religieuse sera supprimée.

Et voilà pourquoi à Paris comme à Bruxelles on réclame si ardemment l’enseignement laïque, gratuit et obligatoire: «C’est sur cette question que doivent se concentrer tous les efforts de la Franc-Maçonnerie[64]», dit le _Monde-Maçonnique_; et pourquoi? Les Loges belges ne l’ont pas dissimulé: Pour que l’enfant soit élevé--DE FORCE--sans Dieu et sans aucune religion.

[64] _Le Monde-Maçonnique_, octobre 66, p. 358.

Et la _Chaîne d’Union_, journal maçonnique de Londres, répondant à la Loge d’Anvers, au Grand-Orient de Belgique, et à _La Rose du parfait silence_ de Paris, en donnait la raison: elle déclarait que l’éducation religieuse est un poison, et demandait, en conséquence «que les parents _S’ENGAGEASSENT à soustraire leurs enfants AU VIRUS de l’éducation religieuse_[65]».

[65] _Ibid._, 1er mai 1866.

Ainsi donc l’enfant N’APPARTIENDRA PLUS A SES PARENTS; et la loi les FORCERA de l’envoyer à des écoles, desquelles Dieu et tout enseignement religieux sera banni.

Certes, s’il y a une odieuse, une exécrable tyrannie, c’est bien celle-là. Aussi, M. Ledru-Rollin lui-même, un jour, a-t-il trouvé, pour la flétrir, les énergiques paroles que voici: «Y a-t-il une souffrance plus grande pour l’individu que la déportation de ses fils dans les écoles qu’il regarde comme des lieux de perdition, que cette conscription de l’enfance traînée violemment dans un camp ennemi, et pour servir l’ennemi?[66]»

[66] Dit au Corps législatif, et cité par M. Neut, t. I, p. 350.

Eh bien, c’est là, on ne saurait trop le redire, c’est sur ce point capital de l’enseignement OBLIGATOIRE ET ATHÉE, que la Maçonnerie en Belgique et en France, déploie aujourd’hui ses plus grands efforts. Le _Monde-Maçonnique_ le déclarait tout à l’heure; et ailleurs encore il s’écriait: «Un champ immense est ouvert à notre activité. L’ignorance et la superstition pèsent sur le monde; créons des _écoles_, des _chaires_, des _bibliothèques_.»

Aussi, car MM. les Francs-Maçons sont gens qui agissent en même temps qu’ils parlent, la Maçonnerie adopte, comme elle dit, des enfants, et je ne suis pas surpris de lire, dans le _procès-verbal du protectorat international maçonnique_, qui a terminé, le 27 juillet 1867, la session organisée par les loges écossaises, les paroles que voici:

«Soixante-dix-neuf enfants venaient, accompagnés de leurs familles, demander à la Maçonnerie asile et protection; soixante-dix-neuf enfants dont l’intelligence ne sera pas EMPOISONNÉE _par des théories rétrogrades_; soixante-dix-neuf enfants, POUR LA PLUPART DES FILLES, qui sèmeront _nos idées_ dans le champ fécond de l’avenir.»

D’autre part, le convent maçonnique de 1870 prit, à l’unanimité, la décision suivante[67]:

[67] _Le Monde-Maçonnique_, t. X, p. 267.

«La Maçonnerie française s’associe aux efforts faits dans notre pays pour rendre l’instruction gratuite, obligatoire et _laïque_[68].» _Laïque_; non pas seulement donnée par des laïques, mais, séparée de toute religion[69].

[68] _Le Monde-Maçonnique_, mai 1870, p. 202.

[69] C’est ce que ne débrouillait pas très-bien ce brave ouvrier dont on me racontait ces jours-ci l’histoire: «Je veux, disait-il aux frères, en leur amenant son petit garçon, que mon fils reçoive une instruction laïque.» «Mais alors, lui dirent les chers frères, ce n’est pas à nous qu’il faut le confier.» «Oh! si fait, répondit le brave homme, je veux que mon fils reçoive une instruction laïque, comme on dit au Conseil municipal; mais je veux tout de même aussi qu’il soit élevé comme moi par les frères.»

«On sait, ajoute le _Monde-Maçonnique_, que cette décision dut être renvoyée à M. Jules Simon pour qu’il l’appuyât au Corps législatif.»

De même en Belgique, à la grande fête solsticiale-nationale célébrée à Bruxelles, le F. Bourlard s’écriait: «Quand des ministres viendront annoncer au pays comment ils entendent organiser l’éducation du peuple, je m’écrierai: A MOI MAÇON! A MOI LA QUESTION DE L’ENSEIGNEMENT; A MOI L’EXAMEN, A MOI LA SOLUTION!» (Applaudissements)[70].

[70] M. Neut, t. I, p. 306.

Et ce prosélytisme impie a été solennellement pratiqué en Belgique et en France. A Bruxelles, le 10 octobre 1865, lors de l’inauguration d’une statue érigée au Grand-Maître de la Franc-Maçonnerie belge, M. Verhaegen, la Maçonnerie eut l’audace de faire venir là les enfants des écoles communales, et de faire chanter à ces enfants les strophes athées que voici:

LE CHŒUR

Ouvrez, ouvrez toutes les portes; Le monument s’est élargi Pour laisser entrer les cohortes De l’_enseignement affranchi!_

PREMIER GROUPE

Ce temple de l’intelligence Marque au progrès une ère immense QUEL EST SON TEMPLE?

SECOND GROUPE

_La science._

PREMIER GROUPE

QUEL EST SON DIEU?

SECOND GROUPE

_La liberté._

PLUS DE DOGME, _aveugle lien_! PLUS DE JOUGS, TYRANS, NI MESSIES!

CHŒUR GÉNÉRAL

Élève et maître, il faut qu’ensemble nous dotions De mâles générations LES PROCHAINES DÉMOCRATIES[71].

[71] Cité par M. Neut, t. I, p. 362.

Ces doctrines, hélas! ont fait et font chaque jour leur chemin; et à Paris, pendant la Commune, à laquelle, nous l’avons vu, la Maçonnerie témoigna de si étranges sympathies, n’a-t-on pas fait monter dans la chaire de Saint-Sulpice un enfant de douze ans, proclamant, aux applaudissements d’un peuple en délire, qu’il n’y a pas de Dieu?

VIII

PROPAGANDE DE L’ENSEIGNEMENT SANS RELIGION PAR LES ÉCOLES D’ADULTES.--LES ÉCOLES PROFESSIONNELLES DE FILLES.--LA LIGUE DE L’ENSEIGNEMENT

La Maçonnerie déploie une égale ardeur de prosélytisme pour s’emparer des adultes par l’enseignement athée: C’est ainsi que l’orateur maçonnique, qui, dans la loge _la Rose du parfait silence_, à Paris, déclarait l’enseignement religieux _inutile pour discipliner les enfants, et susceptible de les conduire à l’abandon de toute morale_, terminait son discours par ces paroles:

«J’émets le vœu que des Maçons éloquents fassent aux ouvriers, dans toutes les villes de France, s’il est possible, des «cours de droit élémentaire et de morale universelle» sans qu’il y soit jamais question _d’un enseignement religieux susceptible de les conduire à l’abandon de toute morale_[72].»

[72] _Le Monde-Maçonnique_, octobre 1866, p. 374.

Certes, il est temps que nous ayons autant de zèle, nous, catholiques, pour éclairer les ouvriers, que les Francs-Maçons pour les corrompre!

Mais c’est surtout à conquérir, à pervertir les femmes chrétiennes que travaillent les Maçons: oui, cette conspiration effroyable, tentée de nos jours pour arracher la foi du cœur des femmes, quels en sont les promoteurs infatigables? Les francs-maçons.

Écoutons ce que disait à ce sujet le F∴ Massol, dans la loge _Bienfaisance et Progrès_, à Boulogne, le 19 juillet 1867:

«Par l’instruction, _les femmes_ parviendront à secouer _le joug clérical_, et à se débarrasser _des superstitions_ qui les empêchent de s’occuper d’_une éducation en rapport avec l’esprit moderne_. Pour n’en donner qu’une preuve, quelle est la femme anglaise, allemande ou américaine qui, aux deux questions religieuses que peuvent leur adresser leurs enfants: «Qui est-ce qui a créé le monde? Existe-t-on après la mort?» oserait répondre qu’elle n’en sait rien, et que personne n’en sait rien? Eh bien, cette audace, la femme française instruite l’aurait[73].»

[73] _Ibid._, Août 1867, p. 205.

Est-ce clair?

Et la raison de cette propagande, le F∴ Albert Leroy, naguère professeur de rhétorique, si je ne me trompe, au lycée de Versailles, sous le ministère de M. Jules Simon, l’exposait en ces termes dans une séance de la session maçonnique internationale d’août 1867, à Paris: «Sans la femme, tous les hommes réunis ne pourront jamais rien[74].»

[74] _Ibid._, août 1867.

Deux faits, du reste, contemporains et éclatants, témoignent de cette activité de la Maçonnerie à propager l’enseignement athée et en dehors de toute religion, je veux parler de la création des _Écoles professionnelles de filles_ et de la _Ligue de l’Enseignement_.

Les écoles professionnelles de filles--Sous l’Empire, dans un écrit que j’ai intitulé les _Alarmes de l’Épiscopat_, et auquel presque tous les évêques de France ont bien voulu adhérer par des lettres publiques, j’ai été amené à dénoncer cette institution comme une entreprise des plus dangereuses: j’ai démontré que la pensée d’où sont nées ces écoles était une pensée antireligieuse, antichrétienne; que, sous prétexte d’enseignement, c’était l’irréligion pratique que l’on s’efforçait d’inculquer aux jeunes filles; que l’on se proposait, positivement, d’en faire des libres-penseuses, vivant et mourant en dehors de tout christianisme et de toute religion. Rien de tout cela n’a été et ne pouvait être l’objet d’un démenti quelconque; je citais en effet les déclarations des fondatrices, et l’exemple trop décisif de leur vie et de leur mort; les discours impies prononcés sur leurs tombes en présence de leurs élèves; les termes formels des prospectus officiels; en un mot, je prouvais, péremptoirement, que l’institution avait deux faces: «l’une, sur laquelle était écrit, pour les dupes: _Enseignement professionnel_; c’était l’enseigne: l’autre sur laquelle on aurait pu écrire: _Plus de Christianisme, ni pendant la vie, ni à la mort_»; c’était le vrai but.

Ce que j’ajoute ici, c’est que la Franc-Maçonnerie avait la main dans cette œuvre; c’est que les plus ardents propagateurs de ces écoles, c’étaient les Francs-Maçons et les journaux Francs-Maçons. Tout en effet ici était maçonnique: et le but, à savoir, l’éducation en dehors de toute religion, l’irréligion pratique; et le moyen, le grand moyen de propagande maçonnique, l’école, l’enseignement, la perversion des jeunes filles et de la femme par l’enseignement.

Mais, plus formidable encore que les écoles professionnelles, parce que la diffusion, grâce à la légèreté publique, en a été rapide et universelle dans notre pays, c’est cette _Ligue_ dite _de l’enseignement_, fondée en Belgique par les Francs-Maçons solidaires, et importée de Belgique en France, par un Franc-Maçon célèbre, que j’ai déjà nommé, le F∴ Jean Macé.

C’est en effet, ainsi qu’on peut le lire dans le 2e _bulletin de la Ligue_, «après avoir assisté à Liége à une séance de la ligue de l’enseignement belge», que le F∴ Jean Macé prit «la résolution de provoquer en France la formation d’une Ligue analogue».

Cette origine, maçonnique et solidaire, de la _Ligue de l’enseignement_, en révèle assez clairement le but; et quant au F∴ Jean Macé lui-même, pour connaître quel esprit l’anime, il suffirait de son toast, porté lors de l’inauguration, à Strasbourg, d’un nouveau temple maçonnique: «A la mémoire du F∴ Voltaire[75]...»

[75] _Le Monde-Maçonnique_, mai 1867, p. 25.

De même que les écoles professionnelles, la _Ligue de l’enseignement_ a deux buts, l’un proclamé, l’autre caché; le but avoué, c’est la diffusion de l’instruction: Mais quelle instruction? C’est ce qu’on dit beaucoup moins; l’instruction sans Dieu, en dehors de toute religion, et dont le résultat est d’amener l’homme à vivre comme si le Christianisme n’existait pas. Voilà la vraie pensée de l’œuvre.

Que si une foule d’hommes inattentifs et trompés, en entrant dans cette Ligue, n’ont pas regardé jusque-là, et se sont arrêtés à l’enseigne; qu’ils écoutent ce que les journaux Francs-Maçons, qui savent bien ce qu’ils font et ce qu’ils disent, ont écrit à ce sujet:

«Nous sommes heureux de constater», écrivait dans son numéro d’avril 1867 le _Monde-Maçonnique_, «que LA LIGUE DE L’ENSEIGNEMENT ET LA STATUE DU F∴ VOLTAIRE rencontrent DANS TOUTES NOS LOGES, les plus vives sympathies. On ne pouvait avoir deux souscriptions plus en harmonie: Voltaire, c’est-à-dire la destruction des préjugés et des superstitions (traduisez des religions); la Ligue de l’enseignement, c’est-à-dire l’édification _d’une société nouvelle, UNIQUEMENT basée sur la science et l’instruction_, (c’est-à-dire affranchie de toute religion). TOUS NOS F∴ LE COMPRENNENT AINSI».

Et ailleurs encore: «_Les principes_ que nous professons, sont _en parfait accord_ avec CEUX QUI ONT INSPIRÉ LE PROJET DU F∴ JEAN MACÉ.»

Qu’on le remarque bien, c’est le _Monde-Maçonnique_ qui dit cela, un journal qui, à toutes ses pages, déclare que les religions sont les ténèbres, que la Maçonnerie c’est la lumière, que Dieu, l’âme et la vie future, ne sont que des hypothèses, des fantômes; qu’en conséquence l’homme doit être élevé et le progrès réalisé, en dehors de tout Christianisme et de toute religion: c’est ce journal qui déclare _ses principes en parfait accord avec ceux qui ont inspiré LE PROJET du F∴ Jean-Macé_, et qui ajoute: «Les Maçons doivent adhérer EN MASSE à la ligue de l’enseignement, et les Loges doivent étudier, dans la paix de leurs temples, les meilleurs moyens de la rendre EFFICACE.»

C’est, du reste, ce que reconnaissait le F∴ Jean-Macé lui-même dans cet autre toast: _A l’alliance de la Ligue et de la Maçonnerie_, où il déclarait que tous les Maçons devaient être ligueurs, et tous les ligueurs, Maçons; que _le but_, _le principe_, et _le mot d’ordre de la Ligue et de la Maçonnerie_, sont identiques:

«A l’entrée de tous les Maçons dans la Ligue;

«A l’entrée dans la Maçonnerie de tous les ligueurs;

«Au triomphe de la lumière, le mot d’ordre commun de la Ligue et de la Maçonnerie[76]!»

[76] _Ibid._, juillet 1869.

Et cet appel était si bien entendu que dans un _Rapport sur la première année de propagande de la Ligue en France_, le F∴ Jean-Macé pouvait se glorifier que déjà tous les départements français, excepté douze, était enrôlés dans la Ligue; «et c’est ainsi, concluait-il, que la _Ligue française finira par devenir_ UNE GRANDE ARMÉE».

Armée d’enseignement, certes, qu’aucun ministre de l’instruction publique ne gouvernera facilement.

* * * * *

Devant de tels faits et de tels principes, devant un tel but, et une telle propagande, quels que soient les sentiments contraires de tels ou tels francs-maçons trompés, de telle ou telle loge moins avancée, y a-t-il lieu encore de discuter la question de savoir si un chrétien, si un catholique peut entrer dans une telle institution, et s’associer à une telle œuvre? Non, une telle solidarité est impossible. Et l’auteur franc-maçon d’une _Histoire de la Franc-Maçonnerie_, le F∴ Goffin, l’a proclamé avec sincérité: «Lorsque la Maçonnerie accorde l’entrée de ses temples à un juif, à un mahométan, à un catholique, à un protestant, c’est à la condition que celui-ci deviendra un homme nouveau, qu’il abjurera ses erreurs passées, qu’il déposera les superstitions dont on a bercé sa jeunesse. Sans cela, que vient-il faire dans nos assemblées maçonniques[77]?»

[77] _Histoire populaire de la Franc-Maçonnerie_, p. 517.

Que pourrions-nous dire nous-même de plus fort? Et en vérité, ne faudrait-il pas avoir perdu complètement toute notion du Christianisme et tout sens commun, pour s’imaginer encore que la Maçonnerie et la foi chrétienne sont choses compatibles?

DEUXIÈME PARTIE

Un homme sérieux, et de bon sens, peut-il être Franc-Maçon?

Je réponds sans hésiter: Non. Et voici mes raisons.

Je dois donc maintenant regarder, par un autre côté, la Franc-Maçonnerie; et certes, elle nous en donne bien le droit: quand une secte affecte des prétentions aussi hautaines et ne se proclame rien moins que l’illuminatrice et la réformatrice du genre humain, il est bien permis d’examiner si elle est réellement ce qu’elle se vante d’être, si ce luxe d’éloges, cette emphase admirative, et tout cet étalage de vertus, qui décorent d’ordinaire les _morceaux d’architecture_ (les discours maçonniques), sont suffisamment justifiés; et si, par hasard, les profanes, regardés de si haut par MM. les Maçons, n’auraient pas le droit, à leur tour, de sourire au lieu d’admirer, et de leur renvoyer quelque chose de leurs dédains et de leur pitié.

Rien, en effet, ne peut se comparer à l’exaltation et à la pompe de langage qui se rencontre à chaque page des journaux et des documents maçonniques que j’ai sous les yeux. La Franc-Maçonnerie, «c’est la divine Maçonnerie»; c’est «le phare de l’humanité»; c’est «le soleil du monde».

«Gloire à toi, divine Maçonnerie!» s’écrient-ils. Puis ils chantent de concert:

Juste, humain, bienfaisant, voilà ce que nous sommes; Et le parfait Maçon est le premier des hommes.

Le premier des hommes pour les vertus, le premier pour les lumières, voilà ce qui se répète dans les banquets maçonniques. En dehors de la Maçonnerie, le genre humain est plongé dans les ténèbres. La Maçonnerie a toutes les lumières; la Maçonnerie a toutes les vertus: «Toute sagesse, toute perfection, toute vertu, toute philosophie s’enseignent dans les temples maçonniques[78].»

[78] _Le Monde maçonnique_, t. IX, p. 358.

A la bonne heure. Mais cependant, lorsque, à la faveur des révélations qu’elle nous a faites d’elle-même, j’entre dans ses Ateliers et dans ses Loges, et que je contemple les Frères à l’œuvre, lorsque chez ces hommes, qui ne veulent plus de culte ni de religion, ou, comme ils disent, «de superstitions»; lorsque je vois toutes ces cérémonies, toute cette hiérarchie compliquée et bizarre, tous ces signes et ces insignes, toutes ces marches et contre-marches, ces rites singuliers; lorsque j’entends ce langage inconnu des _profanes_, lorsque j’assiste à ces initiations et à ces mystères, à ces travaux de table, comme ils les appellent, etc., etc., la divine Maçonnerie m’apparaît sous un aspect qui m’étonne, c’est le moins que je puisse dire; et, malgré mon désir de n’offenser personne, je ne puis m’empêcher de croire que tout cela, si ce n’est pas le voile suranné d’un but qu’on a eu longtemps intérêt de cacher, est bien peu digne d’hommes sérieux. Et le F∴ Félix Pyat, révolutionnaire en Maçonnerie comme en politique, me paraît avoir eu raison de trouver ces pratiques ridicules, et de les appeler «puériles», ou «séniles»[79]. Pour moi, je me bornerai encore à faire ici une pure et simple exposition. Je m’adresse aux hommes de bons sens; le bon sens jugera.

[79] _Le Rappel_, cité plus haut.

I

HIÉRARCHIE, GRADES ET LANGAGE MAÇONNIQUES

On sait qu’il y a plusieurs grands rites maçonniques, le rite Égyptien de Misraïm, le rite Écossais, celui du Grand-Orient de France; et peut être d’autres encore.

Chacun des trois rites a trois degrés fondamentaux: les _apprentis_, les _compagnons_, les _maîtres_.

Ceux qui ne sont Francs-Maçons à aucun degré, ils les nomment des _profanes_.

En outre, chaque rite a ses _hauts grades_, et ses _mystères_. En Belgique et en France, le rite Écossais et le Grand-Orient ont chacun une échelle hiérarchique de trente-trois degrés. Je remarque parmi ces degrés:

_L’illustre élu des Quinze_; _Le Sublime Chevalier élu_; _Le Royal-Arche_; _Le Prince du Tabernacle_; _Le Maître des loges Symboliques_; _Le Chevalier du Serpent d’Airain_; _Le Rose-Croix_; _Le Grand-Pontife_; _Le Nouchite_; _Le Chevalier Kadosch_; _Le Grand-Inspecteur Inquisiteur_; _Le Sublime Prince du Royal Secret_; _Le Souverain Grand-Inspecteur Général_;

Le rite Égyptien de Misraïm est plus riche encore, et ne compte pas moins de quatre-vingt-dix degrés; je n’en citerai non plus que quelques-uns:

_Le Chaos, premier discret_; _Le Chaos, deuxième sage_; _Le Chevalier du Soleil_; _Le Suprême Commandeur des astres, etc._; _Le Souverain des Souverains_; _Le Prince Talmudin_; _Le Souverain Prince Zakdim_; _Le Souverain Grand-Prince Hasidim, etc._;

Tels sont les grades et les noms bizarres, c’est le moins qu’on puisse dire, qui sont proposés à l’ambition suprême des adeptes de la Franc-Maçonnerie.

Chaque grade a ses _insignes_ et ses _bijoux_ distinctifs. Il y a le _tablier_, la _truelle_, le _maillet_, le _compas_, l’_équerre_, les _cordons en sautoir_, avec _soleil d’or_, et autres emblèmes, etc.

Mais, en vérité, pour des hommes qui professent si haut les théories égalitaires, toute cette hiérarchie de _grades_, _d’insignes_ et de _bijoux_, tous ces hochets de la vanité, sont une étrange contradiction. Plusieurs francs-maçons eux-mêmes en ont fait la remarque; mais les hochets n’en subsistent pas moins, avec toute leur puissance sur ces grands esprits.

Les différentes sociétés maçonniques, dont se compose chacun des trois rites, se nomment _Loges_. Voici quelques-unes de ces loges; il y a: