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Part 3

Mais pourquoi ont-ils renoncé à l’humus? Est-ce parce que dans les pays chauds il est moins abondant, moins accessible que la cellulose proprement dite? Est-ce l’apparition de la fourmi qui rendit le ravitaillement en humus plus difficile et plus dangereux? L. R. Cleveland, de son côté, suppose que pendant qu’ils se nourrissaient d’humus, ils absorbaient en même temps des particules de bois qui contenaient des protozoaires, lesquels multiplièrent et les habituèrent à la xylophagie exclusive.

Ces hypothèses sont plus ou moins discutables. On n’en néglige qu’une: l’intelligence et la volonté des termites. Pourquoi ne pas admettre qu’ils aient trouvé plus commode et préférable d’héberger en eux leurs protozoaires digestifs, ce qui leur permit de renoncer à l’humus et de manger n’importe quoi? C’est assurément ce qu’aurait fait l’homme s’il s’était trouvé à leur place.

Pour les termites fongicoles, c’est-à-dire pour ceux qui cultivent les champignons, la dernière hypothèse est la seule défendable. Il est évident qu’à l’origine des champignons naquirent spontanément sur les débris d’herbes et de bois accumulés dans leurs caves. Ils durent constater que ces champignons fournissaient une nourriture beaucoup plus riche, plus sûre et plus directement assimilable que l’humus ou les déchets ligneux, et qu’ils avaient en outre l’avantage de les débarrasser de protozoaires encombrants qui les alourdissaient. Ils cultivèrent dès lors méthodiquement ces cryptogames. Ils perfectionnèrent cette culture à tel point qu’aujourd’hui, par d’attentifs sarclages, ils éliminent toutes les autres espèces qui naissent dans leurs jardins et n’y laissent prospérer que les deux variétés d’Agaric et de Xylaria reconnues les meilleures. En outre, à côté des jardins en exploitation, ils préparent des jardins supplémentaires, des jardins d’attente, avec réserves de semences destinées à l’édification rapide de couches de secours, afin de remplacer celles qui se sentent brusquement fatiguées ou stérilisées, comme il arrive fréquemment dans le monde fantasque des cryptogames.

Évidemment, ou tout au moins probablement, c’est au hasard que tout cela est dû; comme c’est également du hasard que vint l’idée de la culture en meules qui est la plus pratique, comme l’attestent les champignonnières des environs de Paris.

Remarquons du reste que la plupart de nos inventions sont attribuables au hasard. C’est presque toujours une indication, une insinuation de la nature qui nous met sur la voie. Il importe ensuite de tirer parti de l’indication, d’en exploiter les conséquences, c’est ce que firent les termites aussi ingénieusement, aussi systématiquement que nous l’aurions fait. Quand il s’agit de l’homme, c’est un triomphe de son intelligence, quand il est question du termite, c’est la force des choses ou le génie de la nature.

LES OUVRIERS

L’organisation sociale et économique de la termitière est beaucoup plus étrange, plus compliquée et plus déconcertante que celle de la ruche. On trouve dans la ruche des ouvrières, du couvain, des mâles et une reine qui n’est au fond qu’une ouvrière dont les organes reproducteurs se sont librement développés. Tout ce monde se nourrit du miel et du pollen récoltés par les ouvrières. Dans la termitière, le polymorphisme est plus surprenant. D’après Fritz Müller, Grassi et Sandias, classiques de la termitologie, on compte de onze à quinze formes d’individus issus d’œufs en apparence identiques. Sans entrer dans le détail compliqué et trop technique de certaines de ces formes que faute de mieux on a nommées formes 1, 2 et 3, nous nous bornerons à étudier les trois castes (qui du reste comprennent des subdivisions), et qu’on peut appeler la caste laborieuse, la caste guerrière et la caste reproductrice.

Dans la ruche, nous le savons, la femelle règne seule: c’est le matriarcat absolu. A une époque préhistorique, soit par révolution, soit par évolution, les mâles ont été relégués à l’arrière-plan et quelques centaines d’entre eux sont simplement tolérés durant un certain temps comme un mal onéreux mais inévitable. Sortis d’un œuf semblable à ceux dont naissent les ouvrières, mais non fécondé, ils forment une caste de princes fainéants, goulus, turbulents, jouisseurs, sensuels, encombrants, imbéciles et manifestement méprisés. Ils ont l’œil magnifique mais le cerveau très étroit et sont dépourvus de toute arme, ne possédant pas l’aiguillon de la travailleuse qui au fond n’est que l’oviducte qu’une virginité immémoriale a transformé en stylet empoisonné. Après les vols nuptiaux, leur mission accomplie, ils sont massacrés sans gloire, car les vierges prudentes et impitoyables ne daignent pas tirer contre une telle engeance le poignard précieux et fragile réservé aux grands ennemis. Elles se contentent de leur arracher une aile et les jettent à la porte de la ruche où ils meurent de froid et de faim.

Dans la termitière une castration volontaire remplace le matriarcat. Les ouvriers sont ou mâles ou femelles, mais leur sexe est complètement atrophié et à peine différencié. Ils sont totalement aveugles, n’ont pas d’armes, n’ont pas d’ailes. Seuls ils sont chargés de la récolte, de l’élaboration et de la digestion de la cellulose et nourrissent tous les autres habitants. Hors eux, aucun de ces habitants, que ce soit le roi, la reine, les guerriers ou ces étranges substituts et ces adultes ailés dont nous reparlerons, n’est capable de profiter des vivres qui se trouvent à sa portée. Ils mourraient de faim sur le plus magnifique tas de cellulose, les uns, comme les guerriers, parce que leurs mandibules sont tellement monstrueuses qu’elles rendent la bouche inaccessible, les autres, comme le roi, la reine, les adultes ailés qui quittent le nid et les individus mis en réserve ou en observation pour remplacer au besoin les souverains morts ou insuffisants, parce qu’ils n’ont pas de protozoaires dans l’intestin. Les travailleurs seuls savent manger et digérer. Ils sont en quelque sorte l’estomac et le ventre collectifs de la population. Quand un termite, à quelque classe qu’il appartienne, a faim, il donne un coup d’antenne à l’ouvrier qui passe. Aussitôt celui-ci fournit au solliciteur en bas âge, c’est-à-dire susceptible de devenir roi, reine ou insecte ailé, ce qu’il a dans l’estomac. Si le quémandeur est adulte, le travailleur se tourne tête-bêche et lui cède généreusement ce que contient son intestin.

On le voit, c’est le communisme intégral, le communisme de l’œsophage et des entrailles, poussé jusqu’à la coprophagie collective. Rien ne se perd dans la sinistre et prospère république où se réalise, au point de vue économique, le sordide idéal que la nature semble nous proposer. Si quelqu’un change de peau, sa défroque est immédiatement dévorée; si quelqu’un meurt, ouvrier, roi, reine ou guerrier, le cadavre est à l’instant consommé par les survivants. Nul déchet, le nettoyage est automatique et toujours profitable, tout est bon, rien ne traîne, tout est comestible, tout est cellulose, et les excréments sont réutilisés presque indéfiniment. L’excrément est du reste la matière première, si l’on peut dire, de toutes leurs industries, y compris, nous venons de le voir, celles de l’alimentation. Leurs galeries, par exemple, sont intérieurement polies et vernissées avec le plus grand soin et le vernis employé est exclusivement stercoral. S’agit-il de fabriquer un tuyau, d’étayer un cheminement, de construire des cellules ou des loges, d’édifier des appartements royaux, de réparer une brèche, d’obturer une fissure par où pourrait se glisser un filet d’air frais, un rayon de lumière, choses entre toutes épouvantables, c’est encore aux résidus de leur digestion qu’ils recourent. On dirait qu’ils sont avant tout des chimistes transcendantaux dont la science a surmonté tout préjugé, tout dégoût, qui ont atteint la sereine conviction que dans la nature rien n’est répugnant et que tout se ramène à quelques corps simples, chimiquement indifférents, propres et purs.

En vertu de la surprenante faculté de commander aux corps et de les transformer selon les tâches, les besoins et les circonstances que possède l’espèce, les ouvriers se divisent en deux castes: les grands et les petits. Les premiers, pourvus de mandibules plus puissantes, qui croisent leurs lames comme des ciseaux, vont au loin, par les chemins couverts, dépecer le bois et autres matières dures, en vue du ravitaillement; les seconds, plus nombreux, restent à la maison et se consacrent aux œufs, aux larves, aux nymphes, à l’alimentation des insectes parfaits, à celle du roi et de la reine, aux magasins et à tous les soins du ménage.

LES SOLDATS

I

Après les travailleurs viennent les guerriers, mâles ou femelles, au sexe pareillement sacrifié, également aveugles et privés d’ailes. Ici nous prenons vraiment sur le fait ce que nous appellerons l’intelligence, l’instinct, la force créatrice, le génie de l’espèce ou de la nature, à moins que vous ne lui donniez quelque autre nom qui vous paraisse plus juste et préférable.

Normalement, comme je l’ai déjà dit, il n’est pas d’être plus déshérité que le termite. Il n’a pas d’armes offensives ou défensives. Son ventre mou crève sous la pression d’un doigt d’enfant. Il ne possède qu’un outil pour un travail obscur et sans relâche. Attaqué par la plus chétive fourmi, il est vaincu d’avance. Sort-il de son repaire, sans yeux, presque rampant, muni de petites mâchoires habiles à pulvériser le bois, mais inaptes à happer l’adversaire, il n’en a pas franchi le seuil qu’il est perdu. Et ce repaire, sa patrie, sa cité, son seul bien et son tout, son âme véritable qui est l’âme de sa foule, ce saint des saints de tout son être, plus hermétiquement clos qu’une jarre de grès ou un obélisque de granit, une irrésistible loi ancestrale, à certains moments de l’année, lui ordonne de l’ouvrir de toutes parts. Entouré de milliers d’ennemis qui guettent ces minutes tragiquement périodiques où tout ce qu’il possède, son présent et son avenir, est offert au massacre, il a su faire, depuis on ne sait quand, ce que l’homme, son égal dans le déshéritement, fait à son tour après de longs millénaires d’angoisse et de misère. Il a créé de toutes pièces des armes invincibles à ses ennemis normaux, aux ennemis de son ordre. En effet, il n’est pas un seul animal qui puisse entamer la termitière, la réduire à merci et la fourmi ne peut s’y installer que par surprise.

L’homme seul, le dernier venu, né d’hier, qu’il ne connaissait pas, contre lequel il ne s’est pas encore prémuni, peut en venir à bout, à l’aide de la poudre, de la pioche et de la scie.

Ces armes, il ne les a pas empruntées comme nous au monde extérieur; il a fait mieux, qui prouve qu’il est plus près que nous des sources de la vie: il les a forgées dans son propre corps, il les a tirées de soi, en matérialisant en quelque sorte son héroïsme, par un miracle de son imagination, de sa volonté, ou grâce à quelque connivence avec l’âme de ce monde, ou la connaissance de mystérieuses lois biologiques dont nous n’avons encore qu’une très vague idée, car il est certain que sur ce point, et sur quelques autres, le termite en sait plus que nous, et que la volonté qui chez nous ne dépasse pas la conscience et ne commande qu’à la pensée, il l’étend à toute la région ténébreuse où fonctionnent et se façonnent les organes de la vie.

Il a donc, afin d’assurer la défense de ses citadelles, fait sortir d’œufs en tout semblables à ceux dont naissent les travailleurs, car même au microscope on ne découvre aucune différence, une caste de monstres échappés d’un cauchemar et qui rappellent les plus fantastiques diableries de Hiéronymus Bosch, de Breughel-le-Vieux et de Callot. La tête cuirassée de chitine a pris un développement phénoménal, hallucinant, et porte des mandibules plus volumineuses que le reste du corps. Tout l’insecte n’est qu’un bouclier de corne et une paire de tenailles-cisailles, semblables à celles des homards, actionnées par des muscles puissants; et ces tenailles, aussi dures que l’acier, sont si lourdes et tellement encombrantes et disproportionnées que celui qui en est accablé est incapable de manger et doit être nourri à la becquée par les travailleurs.

On trouve parfois dans la même termitière deux sortes de soldats, l’une de grande, l’autre de petite taille, bien que toutes deux également adultes. L’utilité de ces petits soldats n’est pas encore bien expliquée, attendu qu’en cas d’alerte ils prennent la fuite aussi promptement que les ouvriers. Ils paraissent chargés de la police intérieure. Quelques espèces ont même trois types de guerriers.

Une famille de termites, les Eutermes, a des soldats qui sont encore plus fantastiques, on les appelle nasutés, nasicornes ou termites à trompe ou à seringue. Ils ne possèdent pas de mandibules et leur tête est remplacée par un appareil énorme et bizarre qui ressemble exactement aux poires à injections que vendent les pharmaciens ou les marchands d’objets en caoutchouc et qui est aussi volumineuse que le reste de leur corps. A l’aide de cette poire, ou de cette ampoule cervicale, au jugé, étant dépourvus d’yeux, ils projettent sur leurs adversaires, à deux centimètres de distance, un liquide gluant qui les paralyse et que la fourmi, l’ennemi millénaire, redoute beaucoup plus que les mandibules des autres soldats[2]. Cette arme perfectionnée, sorte d’artillerie portative, est si nettement supérieure à l’autre, qu’elle permet à l’un de ces termites, l’_Eutermes Monoceros_, quoique aveugle, d’organiser des expéditions à découvert et de faire en masse des sorties nocturnes pour aller récolter le long du tronc des cocotiers le lichen dont il est friand. Une curieuse photographie au magnésium, prise en l’île de Ceylan par E. Bugnion, nous montre l’armée en marche, coulant comme un ruisseau, durant plusieurs heures, entre deux haies de soldats bien alignés, la seringue tournée en dehors, afin de tenir en respect les fourmis[3].

[2] M. Bathelier, directeur de l’Institut pathologique de Saïgon, ayant enfermé dans une cuvette de Pétri une cinquantaine de soldats d’_Eutermes_ en compagnie de six fourmis rousses de grande taille, au bout de quelques minutes, trouva les six fourmis empêtrées et incapables de se mouvoir. L’une d’elles essayait-elle de remuer, un soldat l’arrêtait aussitôt, le rostre dirigé de son côté et la gratifiait d’une injection. Il n’y avait, d’ailleurs, pas de contact, et la seringue de l’_Eutermes_ ne gardait sa direction en avant que pendant un temps très court. Plus les fourmis se débattaient, plus leurs membres se collaient entre eux et adhéraient au long du corps. Bientôt complètement immobilisées, elles finirent par succomber.

[3] «Le dénombrement de l’armée sortante effectué sur des photographies agrandies (instantanés au magnésium) a donné, pour une longueur de 32 centimètres, des chiffres variant de 232 à 623 soit, pour 1 mètre, de 896 à 1.917 termites. Prenons comme chiffre moyen 1.000 individus par mètre, cela ferait pour l’armée entière défilant pendant cinq heures, à raison de 1 mètre à la minute, un total de 300.000 termites. Le nombre des soldats de garde compté sur l’une des photographies était, pour une longueur de 55 centimètres, de 80 à gauche et 51 à droite, ce qui donne pour 1 mètre 146 et 96, ensemble 238.

»Un jour où l’armée rentrante était harcelée par les fourmis (_Pheidologeton_), j’ai compté le long du soubassement de la cabane, sur une longueur de 3 mètres 1/2, une rangée de 281 soldats qui, faisant face à l’ennemi, couvraient la retraite des ouvriers chargés de lichens. Ceux-ci marchaient du côté du mur à l’abri des agresseurs.» (Dr E. Bugnion). N’oublions pas qu’il s’agit ici d’ouvriers et de soldats aveugles et demandons-nous ce que des hommes feraient à leur place.

Ils sont très rares, les termites qui osent braver la lumière du jour. On ne connaît guère que l’_Hodotermes Havilandi_ et le _Termes Viator_ ou _Viarum_. Il est vrai, qu’exceptionnellement, ils n’ont pas fait comme les autres vœu de cécité. Ils ont des yeux à facettes; et, encadrés de soldats qui les protègent, les surveillent et les dirigent, vont aux provisions dans la jungle et marchent militairement par rangs de douze ou quinze individus. Parfois, l’un des soldats qui les flanquent monte sur une éminence afin de reconnaître les alentours et fait entendre un sifflement auquel répond la troupe qui accélère le pas. C’est ce sifflement qui signala leur présence à Smeathmann, le premier qui les découvrit. Ici aussi, comme dans l’exemple précédent, le défilé des troupes innombrables demanda cinq ou six heures.

Les soldats des autres espèces ne quittent jamais la forteresse qu’ils sont chargés de défendre. Ils y sont retenus par une cécité totale. Le génie de l’espèce a trouvé ce moyen pratique et radical de les fixer à leur poste. Au surplus, ils n’ont d’efficace qu’à leurs créneaux et lorsqu’ils peuvent faire front. Qu’on les tourne, les voilà perdus, le buste seul est armé et cuirassé et l’arrière-train, mou comme un ver, est offert à toutes les morsures.

II

L’ennemie-née c’est la fourmi, ennemie héréditaire, ennemie depuis deux ou trois millions d’années, car elle est géologiquement postérieure au termite[4]. On peut dire que, n’était la fourmi, l’insecte dévastateur dont nous nous occupons serait peut-être, à l’heure qu’il est, maître de la partie méridionale de ce globe; à moins qu’on ne soutienne, d’autre part, que c’est à la nécessité de se défendre contre elle que le termite doit le meilleur de lui-même, le développement de son intelligence, les admirables progrès qu’il a réalisés et la prodigieuse organisation de ses républiques, problème qu’il est difficile de résoudre.

[4] L’homme a tiré parti de cette inimitié mortelle: c’est ainsi que les indigènes de Madras utilisent certaines espèces de fourmis, notamment le _Pheidologeton_, pour détruire les termites dans les entrepôts de marchandises.

En remontant aux espèces inférieures, nous rencontrons, entre autres, l’_Archotermopsis_ et le _Calotermes_. Ils ne sont pas encore constructeurs et creusent leurs galeries dans des troncs d’arbres. Tous accomplissent à peu près la même besogne et les castes sont à peine différenciées. Pour empêcher la fourmi de pénétrer dans le nid, ils se contentent d’en boucher l’orifice avec des crottes mêlées de sciure de bois. Néanmoins, un _Calotermes_, le _Dilatus_, a déjà créé un type de soldat tout à fait spécial dont la tête n’est qu’une sorte d’énorme tampon taillé en pointe, qui, pour boucher un trou, remplace avantageusement la sciure de bois.

Nous arrivons ainsi aux espèces les plus civilisées, les grands termites à champignons et les _Eutermes_ à seringue, en retrouvant, échelon par échelon,--il y en a des centaines,--toutes les étapes d’une évolution, tous les progrès d’une civilisation qui, probablement, n’a pas encore atteint son apogée. Ce travail à peine esquissé par E. Bugnion[5] est, du reste, pour l’instant, impossible, car, sur les douze ou quinze cents espèces qu’on présume qui existent, Nils Holmgren, en 1912, n’en avait classé que 575, dont 206 pour l’Afrique et l’on ne connaît, approximativement, les mœurs que d’une centaine d’entre elles. Mais ce que nous savons permet déjà d’affirmer qu’entre les espèces étudiées existe la même échelle de valeurs qu’entre les anthropophages de la Polynésie et les races européennes qui tiennent les sommets de notre civilisation.

[5] Voici, d’après E. Bugnion, quelques degrés de cette évolution: 1er degré: tassement de la sciure de bois dans la partie externe des galeries. Boudins plus ou moins compacts, formés de sciure et de crottes, destinés à boucher les issues (_Calotermes_, _Termopsis_).

2e degré: Agglutination de débris de bois au moyen de la salive ou du liquide contenu dans le rectum, de manière à former des tunnels, des cloisons protectrices et des nids entièrement clos. Industrie du carton de bois en général (_Coptotermes_, _Arrhinotermes_, _Eutermes_).

3e degré: Art de maçonner au moyen d’un mortier formé de grains de terre et de salive. Perfectionnement graduel à partir de simples encroûtements de terre jusqu’aux termitières les plus parfaites.

4e degré: Culture des champignons. Art de plus en plus parfait des termites champignonnistes (_Termes_).

La fourmi rôde donc jour et nuit sur la meule, à la recherche d’une ouverture. C’est surtout contre elle que toutes les précautions sont prises et que les moindres fissures sont sévèrement gardées, notamment celles que nécessitent les cheminées d’aérage, car la ventilation de la termitière est assurée par une circulation d’air à laquelle nos meilleurs hygiénistes ne trouveraient rien à reprocher.

Mais quel que soit l’agresseur, dès que le nid est attaqué et que brèche y est faite, on voit surgir l’énorme tête d’un défenseur qui donne l’alarme en frappant le sol de ses mandibules. Aussitôt accourt le corps de garde, puis toute la garnison qui de ses crânes obture la percée, en agitant au hasard, aveuglément, un buisson de redoutables, d’effroyables et bruyantes mâchoires ou, toujours à tâtons, se précipitant comme une meute de bouledogues sur l’adversaire qu’ils mordent rageusement, emportant le morceau et ne lâchant jamais prise[6].

[6] E. Bugnion, dans son opuscule, nous donne, pris sur le fait, un bien curieux exemple de cette défense intelligente et vigilante. Il avait mis, dans une caissette couverte d’un verre, une colonie d’_Eutermes Lacustris_. Le lendemain, il trouve la table sur laquelle il l’avait déposée couverte de fourmis terribles, les _Pheidologeton diversus_. La vitre joignant mal, il crut sa colonie perdue. Il n’en était rien. Avertis du danger, les soldats s’étaient rangés sur la table tout autour de la caissette; une garde bien alignée se tenait en outre le long de la rainure qui tenait la vitre en place. Faisant face à l’ennemi avec leurs seringues, les vaillants petits soldats avaient veillé toute la nuit et n’avaient pas laissé passer une seule fourmi.

III

Si l’attaque se prolonge, les soldats entrent en fureur et émettent un son clair, vibrant et plus rapide que le tic-tac d’une montre, qu’on entend à plusieurs mètres de distance. Un sifflement y répond de l’intérieur du nid. Cette sorte de chant de guerre ou d’hymne de la colère, produit par les heurts de la tête contre le ciment et la friction de la base de l’occiput contre le corselet, est rythmé très nettement et reprend de minute en minute.

Parfois, malgré l’héroïque défense, il arrive qu’un certain nombre de fourmis parviennent à s’introduire dans la citadelle. On fait alors la part du feu. Les soldats contiennent de leur mieux l’envahisseur, cependant qu’à l’arrière les ouvriers murent en hâte les débouchés de tous les couloirs. Les guerriers sont sacrifiés mais l’ennemi est forclos. C’est ainsi qu’on trouve certains monticules où termites et fourmis paraissent cohabiter et vivre en bonne intelligence. En réalité, les fourmis n’en occupent qu’une partie qu’on leur a définitivement abandonnée, sans qu’elles puissent pénétrer au cœur de la place.

Généralement l’attaque, qui n’aboutit que fort rarement à la prise totale de la citadelle, se termine par la razzia des parties conquises. Chaque fourmi, dit H. Prell qui a observé ces combats dans l’Usambara (Afrique orientale allemande), fait une demi-douzaine de prisonniers qui, mutilés, se débattent faiblement sur le sol; après quoi, chacun des maraudeurs ramasse trois ou quatre termites qu’il emporte; les colonnes se reforment et rentrent dans leur repaire.

L’armée des fourmis observées avait dix centimètres de large sur un mètre cinquante de long. Elle émettait en marche une stridulation continuelle.

L’agression repoussée, les soldats demeurent quelque temps sur la brèche, puis regagnent leur poste ou rentrent dans leurs casernes. Après quoi reparaissent les ouvriers qui avaient fui au premier signal du danger, conformément à une stricte et judicieuse distribution ou division du travail qui place d’un côté l’héroïsme et de l’autre la main-d’œuvre. Ils se mettent incontinent à réparer les dégâts avec une rapidité fantastique, chacun apportant sa boulette d’excrément. Au bout d’une heure, constate le Dr Tragardh, une ouverture de la grandeur de la paume d’une main est fermée; et T. J. Savage nous apprend qu’ayant un soir saccagé une termitière, il vit le lendemain matin tout remis en état et recouvert d’une nouvelle couche de ciment. Cette rapidité est pour eux une question de vie ou de mort, car la moindre brèche est un appel à des ennemis sans nombre et, fatalement, la fin de la colonie.

IV