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Part 6

Attribuons ensuite, si nous le croyons préférable, les phénomènes qui s’y succèdent aussi bien que ceux qui se déroulent dans notre corps à une intelligence éparse dans le Cosmos, à la pensée impersonnelle de l’univers, au génie de la nature, à l’_Anima Mundi_ de certains philosophes, à l’harmonie préétablie de Leibnitz, avec ses confuses explications des causes finales auxquelles obéit l’âme et des causes efficientes auxquelles obéit le corps, rêveries géniales mais qui, somme toute, ne reposent sur rien; faisons appel à la force vitale, à la force des choses, à la «Volonté» de Schopenhauer, au «Plan morphologique», à l’«Idée directrice» de Claude Bernard, à la Providence, à Dieu, au premier moteur, à la Cause-sans-Cause-de-toutes-les-Causes, ou même au simple hasard: ces réponses se valent, car toutes avouent plus ou moins franchement que nous ne savons rien, que nous ne comprenons rien et que l’origine, le sens et le but de toutes les manifestations de la vie nous échapperont longtemps encore et peut-être à jamais.

LA MORALE DE LA TERMITIÈRE

I

Si l’organisation sociale de la ruche semble déjà très dure, celle de la termitière est incomparablement plus âpre, plus implacable. Dans la ruche nous avons un sacrifice presque complet aux dieux de la cité, mais il reste à l’abeille quelque lueur d’indépendance. La majeure partie de sa vie se déroule au dehors, à l’éclat du soleil, s’épanouit librement aux belles heures des printemps, des étés et des automnes. Loin de toute surveillance elle peut flâner sur les fleurs. Dans la sombre république stercoraire, le sacrifice est absolu, l’emmurement total, le contrôle incessant. Tout est noir, opprimé, oppressé. Les années s’y succèdent en d’étroites ténèbres. Tous y sont esclaves et presque tous aveugles. Nul, hormis les victimes de la grande folie génitale, ne monte jamais à la surface du sol, ne respire l’horizon, n’entrevoit la lumière du jour. Tout s’accomplit, de bout en bout, dans une ombre éternelle. S’il faut aller, nous l’avons vu, chercher des vivres aux lieux où ils abondent, on s’y rend par de longs chemins souterrains ou tubulaires, on ne travaille jamais à découvert. S’il s’agit de ronger une solive, une poutre ou un arbre, on l’attaque par dedans, en respectant la peinture ou l’écorce. L’homme ne se doute de rien, n’aperçoit jamais un seul des milliers de fantômes qui hantent sa maison, qui grouillent secrètement dans les murs et ne se révèlent qu’au moment de la rupture et du désastre. Les dieux du communisme y deviennent d’insatiables Molochs. Plus on leur donne, plus ils demandent; et ne cessent d’exiger que lorsque l’individu est anéanti et que son malheur n’a plus de fond. L’épouvantable tyrannie, dont on n’a pas encore d’exemple chez les hommes où toujours elle sévit à l’avantage de quelques-uns, ici ne profite à personne. Elle est anonyme, immanente, diffuse, collective, insaisissable. Le plus curieux et le plus inquiétant, c’est qu’elle n’est pas sortie telle quelle, et toute faite d’un caprice de la nature; ses étapes, que nous retrouvons toutes, nous prouvent qu’elle s’est graduellement installée et que les espèces qui nous paraissent le plus civilisées nous semblent aussi le plus asservies et le plus pitoyables.

Tous s’épuisent donc, jour et nuit, sans relâche, à des tâches précises, diverses et compliquées. Seuls, vigilants, résignés et à peu près inutiles dans le trantran de la vie quotidienne, les soldats monstrueux attendent dans leurs noires casernes l’heure du danger et du sacrifice de leur vie. La discipline semble plus féroce que celle des carmélites ou des trappistes, et la soumission volontaire à des lois ou à des règlements qui viennent on ne sait d’où, est telle qu’aucune association humaine ne peut nous en donner d’exemple. Une forme nouvelle de la fatalité, et peut-être la plus cruelle, la fatalité sociale vers laquelle nous nous acheminons, s’est ajoutée à celles que nous connaissons et qui nous suffisaient. Nul repos que dans le sommeil final, la maladie même n’est pas permise et toute défaillance est un arrêt de mort. Le communisme est poussé jusqu’au cannibalisme, à la coprophagie, car on ne se nourrit pour ainsi dire que d’excréments. C’est l’enfer tel que pourraient l’imaginer les hôtes ailés d’un rucher. Il est en effet permis de supposer que l’abeille ne sent pas le malheur de sa courte et harassante destinée, qu’elle éprouve quelque joie à visiter les fleurs dans la rosée de l’aube, à rentrer, ivre de son butin, dans l’atmosphère accueillante, active et odorante de son palais de miel et de pollen. Mais le termite, pourquoi rampe-t-il dans son hypogée? Quels sont les détentes, les salaires, les plaisirs, les sourires de sa basse et lugubre carrière? Depuis des millions d’années, vit-il uniquement pour vivre ou plutôt pour ne pas mourir, pour multiplier indéfiniment son espèce sans joie, pour perpétuer sans espoir une forme d’existence entre toutes déshéritée, sinistre et misérable?

Il est vrai que ce sont là des considérations assez naïvement anthropocentriques. Nous ne voyons que les faits extérieurs et grossièrement matériels et ignorons tout ce qui se passe réellement dans la ruche comme dans la termitière. Il est fort probable qu’elles cachent des mystères vitaux, éthériques, électriques ou psychiques dont nous n’avons aucune idée, car l’homme, chaque jour, s’aperçoit davantage qu’il est un des êtres les plus incomplets et les plus bornés de la création.

II

En tout cas, si plus d’une chose, dans la vie sociale des termites, nous inspire du dégoût et de l’horreur, il est certain qu’une grande idée, un grand instinct, une grande impulsion automatique ou mécanique, une suite de grands hasards, si vous le préférez, peu importe la cause à nous qui ne pouvons voir que les effets, les élève au-dessus de nous: à savoir leur dévouement absolu au bien public, leur renoncement incroyable à toute existence, à tout avantage personnel, à tout ce qui ressemble à l’égoïsme, leur abnégation totale, leur sacrifice ininterrompu au salut de la cité, qui en feraient parmi nous des héros ou des saints. Nous retrouvons chez eux les trois vœux les plus redoutables de nos ordres les plus rigoureux: pauvreté, obéissance, chasteté, poussée ici jusqu’à la castration volontaire; mais quel est l’ascète ou le mystique qui, par surcroît, ait jamais songé à imposer à ses disciples d’éternelles ténèbres et le vœu de cécité perpétuelle en leur crevant les yeux?

«L’insecte, proclame quelque part J.-H. Fabre, le grand entomologiste, n’a pas de morale.» C’est bien vite dit. Qu’est-ce que la morale? A prendre la définition de Littré, «c’est l’ensemble des règles qui doivent diriger l’activité libre de l’homme». Cette définition, mot pour mot, ne s’applique-t-elle pas à la termitière? Et l’ensemble des règles qui la dirigent n’est-il pas plus haut et surtout plus sévèrement observé que dans la plus parfaite des sociétés humaines? On ne pourrait ergoter que sur les mots: «activité libre», et dire que l’activité des termites ne l’est point, qu’ils ne peuvent se soustraire à l’aveugle accomplissement de leur tâche; car que deviendrait l’ouvrier qui refuserait de travailler ou le soldat qui fuirait le combat? On l’expulserait et il périrait misérablement au dehors; ou plus probablement il serait immédiatement exécuté et dévoré par ses concitoyens. N’est-ce pas une liberté tout à fait comparable à la nôtre?

Si tout ce que nous avons observé dans la termitière ne constitue pas une morale, qu’est-ce donc? Rappelez-vous l’héroïque sacrifice des soldats qui tiennent tête aux fourmis pendant que derrière eux les ouvriers murent les portes par lesquelles ils pourraient échapper à la mort et les livrent ainsi, à leur su, à l’ennemi implacable. N’est-ce pas plus grand que les Thermopyles où il y avait encore un espoir? Et que dites-vous de la fourmi qui, enfermée dans une boîte et laissée à jeun durant plusieurs mois, consomme sa propre substance,--corps graisseux, muscles thoraciques,--pour nourrir ses jeunes larves? Pourquoi tout cela ne serait-il pas méritoire et admirable? Parce que nous le supposons mécanique, fatal, aveugle et inconscient? De quel droit et qu’en savons-nous? Si quelqu’un nous observait aussi obscurément que nous les observons, que penserait-il de la morale qui nous mène? Comment expliquerait-il les contradictions, les illogismes de notre conduite, les folies de nos querelles, de nos divertissements, de nos guerres? Et quelles erreurs dans ses interprétations? C’est le moment de répéter ce que disait, il y a trente-cinq ans, le vieil Arkël: «Nous ne voyons jamais que l’envers des destinées, l’envers même de la nôtre.»

III

Le bonheur des termites, c’est d’avoir eu à lutter contre un ennemi implacable, aussi intelligent, plus fort, mieux armé qu’eux: la fourmi. La fourmi appartenant au miocène (tertiaire moyen), voilà deux ou trois millions d’années que les termites rencontrèrent l’adversaire qui ne devait plus leur laisser de répit. Il est à présumer que s’ils ne s’y étaient pas heurtés, ils auraient obscurément végété, au jour le jour, en petites colonies, insouciantes, précaires et molles. Le premier contact fut naturellement désastreux pour le misérable insecte larviforme et toute sa destinée se transforma. Il fallut renoncer au soleil, s’évertuer, se serrer, se terrer, se murer, organiser l’existence dans les ténèbres, bâtir des forteresses et des magasins, cultiver des jardins souterrains, assurer l’alimentation par une sorte d’alchimie vivante, forger des armes de choc et de jet, entretenir des garnisons, assurer le chauffage, la ventilation et l’humidité indispensables, multiplier à l’infini afin d’opposer à l’envahisseur des masses compactes et invincibles; il fallut surtout accepter la contrainte, apprendre la discipline et le sacrifice, mères de toutes les vertus, en un mot, faire sortir d’une misère sans égale les merveilles que nous avons vues.

Où en serait l’homme, s’il avait, comme le termite, rencontré un adversaire à sa taille, ingénieux, méthodique, féroce, digne de lui? Nous n’avons jamais eu que des adversaires inconscients, isolés; et depuis des milliers d’années nous ne trouvons contre nous d’autre ennemi sérieux que nous-mêmes. Il nous a appris bien des choses, les trois quarts de ce que nous savons; mais il n’était pas étranger, il ne venait pas du dehors et ne pouvait rien apporter que nous n’eussions déjà. Il est possible que, pour notre bien, il descende quelque jour d’une planète voisine ou surgisse du côté où nous ne l’attendons plus, à moins que, d’ici-là, ce qui est infiniment plus probable, nous ne nous soyons détruits les uns les autres.

LES DESTINÉES

I

Il est assez inquiétant de constater que chaque fois que la nature donne à un être, qui semble intelligent, l’instinct social, en amplifiant, en organisant la vie en commun qui a pour point de départ la famille, les relations de mère à enfant, c’est pour le mener, à mesure que l’association se perfectionne, à un régime de plus en plus sévère, à une discipline, à des contraintes, à une tyrannie de plus en plus intolérantes et intolérables, à une existence d’usine, de caserne ou de bagne, sans loisirs, sans relâche, utilisant impitoyablement, jusqu’à l’épuisement, jusqu’à la mort, toutes les forces de ses esclaves, exigeant le sacrifice et le malheur de tous sans profit, sans bonheur pour personne, afin de n’aboutir qu’à prolonger, à renouveler et à multiplier à l’horizon des siècles une sorte de désespoir commun. On dirait que ces cités d’insectes qui nous précèdent dans le temps ont voulu nous offrir une caricature, une parodie anticipée des paradis terrestres vers lesquels s’acheminent la plupart des peuples civilisés; et l’on dirait surtout que la nature ne veut pas le bonheur.

Mais voilà des millions d’années que les termites s’élèvent vers un idéal qu’ils semblent à peu près atteindre. Que se passera-t-il quand ils l’auront entièrement réalisé? Seront-ils plus heureux, sortiront-ils enfin de leur prison? C’est peu vraisemblable, car leur civilisation, loin de s’épanouir au grand jour, se rétrécit sous terre à mesure qu’elle se perfectionne. Ils avaient des ailes, ils n’en ont plus. Ils avaient des yeux, ils y ont renoncé. Ils avaient un sexe, et les plus arriéré l’ont encore (les _Calotermes_, par exemple); ils l’ont sacrifié. En tout cas, lorsqu’ils auront gagné le point culminant de leur destinée, il adviendra ce qui toujours advient, quand la nature a tiré d’une forme de vie tout ce qu’elle en pouvait obtenir. Un léger abaissement de la température des régions équatoriales, qui sera également un acte de la nature, détruira d’un seul coup, ou en fort peu de temps, toute l’espèce dont il ne restera que des vestiges fossilisés. Et tout sera à recommencer, et tout aura été, une fois de plus, inutile, à moins que quelque part ne se passent des choses, ne s’accumulent des résultats dont nous n’avons pas la moindre notion, ce qui est peu probable, mais après tout possible.

Si c’est possible, nous n’en ressentons guère les effets. A considérer les éternités antérieures et les chances innombrables qu’elles ont offertes à la nature, il semble évident que des civilisations analogues, ou facilement supérieures à la nôtre, ont existé en d’autres mondes et peut-être même sur cette terre. Notre ancêtre, l’homme des cavernes, en a-t-il profité et nous-mêmes en tirons-nous quelque avantage? Il se peut, mais si minime et enseveli à de telles profondeurs en notre subconscient, qu’il est bien malaisé de nous en rendre compte. Mais même s’il en était ainsi, il n’y aurait pas eu progrès mais régression, efforts vains et pertes sèches.

Et d’autre part, il est permis de penser que si l’un de ces mondes qui pullulent dans les cieux avait atteint dans les millénaires écoulés ou atteignait, en ce moment, ce que nous visons, on le saurait. Les vivants qui l’habitent, à moins d’être des monstres d’égoïsme, ce qui n’est guère plausible quand on est aussi intelligent qu’il faudrait qu’ils fussent pour arriver où nous supposons qu’ils se trouvent, eussent essayé de nous faire profiter de ce qu’ils auraient appris et, ayant une éternité derrière eux, seraient sans doute parvenus à nous aider, à nous tirer de notre sordide misère. C’est d’autant plus vraisemblable qu’ayant probablement surmonté la matière, ils se meuvent dans des régions spirituelles où durée et distance ne comptent pas et n’offrent plus d’obstacle. N’est-il pas raisonnable de croire que s’il y avait jamais eu quelque chose de souverainement intelligent, de souverainement bon et heureux dans l’univers, les conséquences finiraient par s’en faire sentir de monde en monde? Et si cela ne s’est jamais fait, pourquoi pourrions-nous espérer que cela se fasse?

Les plus belles morales humaines sont toutes fondées sur l’idée qu’il faut lutter et souffrir pour s’épurer, s’élever, se perfectionner; mais aucune ne tente d’expliquer pourquoi il est nécessaire de recommencer sans cesse. Où va donc, dans quels abîmes infinis se perd, depuis des éternités sans limites, ce qui s’est élevé en nous et n’a pas laissé de vestiges? Pourquoi, si l’_Anima Mundi_ est souverainement sage, avoir voulu ces luttes et ces souffrances qui jamais n’ont abouti et qui, par conséquent, n’aboutiront jamais? Pourquoi n’avoir pas mis d’emblée toutes choses au point de perfection où nous croyons qu’elles tendent? Parce qu’il faut mériter son bonheur? Mais quels mérites peuvent avoir ceux qui luttent ou souffrent mieux que leurs frères, puisque la force ou la vertu qui les anime, ils ne l’ont que parce qu’une puissance du dehors l’a mise en eux plus propicement que dans d’autres?

Évidemment, ce n’est pas dans la termitière que nous trouverons réponse à ces questions; mais c’est déjà beaucoup qu’elle nous aide à les poser.

II

Le destin des fourmis, des abeilles, des termites, si petit dans l’espace, mais presque sans bornes dans le temps, c’est un beau raccourci, c’est, en somme, tout le nôtre que nous tenons un instant, ramassé par les siècles, dans le creux de la main. C’est pourquoi il est bon de le scruter. Leur sort préfigure le nôtre, et ce sort, malgré des millions d’années, malgré des vertus, un héroïsme, des sacrifices qui chez nous seraient qualifiés d’admirables, s’est-il amélioré? Il s’est quelque peu stabilisé et assuré contre certains dangers, mais est-il plus heureux et le pauvre salaire paie-t-il l’immense peine? En tout cas, il reste sans cesse à la merci du moindre caprice des climats.

A quoi tendent ces expériences de la nature? Nous l’ignorons et elle-même n’a pas l’air de le savoir, car enfin, si elle avait un but, elle aurait appris à l’atteindre dans l’éternité qui précède notre moment, vu que celle qui suivra aura même valeur ou même étendue que celle qui s’est écoulée, ou plutôt que les deux n’en font qu’une qui est un éternel présent où tout ce qui n’a pas été atteint ne le sera jamais. Quelles que soient la durée et l’amplitude de nos mouvements, immobiles entre deux infinis, nous restons toujours au même point dans l’espace et le temps.

Il est puéril de se demander où vont les choses et les mondes. Ils ne vont nulle part et ils sont arrivés. Dans cent milliards de siècles, la situation sera la même qu’aujourd’hui, la même qu’elle était il y a cent milliards de siècles, la même qu’elle était depuis un commencement qui, d’ailleurs, n’existe pas et qu’elle sera jusqu’à une fin qui n’existe pas davantage. Il n’y aura rien de plus, rien de moins dans l’univers matériel ou spirituel. Tout ce que nous pourrons acquérir dans tous les domaines scientifiques, intellectuels ou moraux, a été inévitablement acquis dans l’éternité antérieure, et toutes nos acquisitions nouvelles n’amélioreront pas plus l’avenir que celles qui les ont précédées n’ont amélioré le présent. Seules de petites parties du tout, dans les cieux, sur la terre ou dans nos pensées, ne seront plus pareilles, mais se trouveront remplacées par d’autres qui seront devenues semblables à celles qui ont changé, et le total sera toujours identique à ce qu’il est et à ce qu’il était.

Pourquoi tout n’est-il pas parfait, puisque tout tend à l’être et a eu l’éternité pour le devenir? Il y a donc une loi plus forte que tout, qui jamais ne l’a permis et par conséquent jamais ne le permettra en n’importe lequel des myriades de mondes qui nous environnent? Car si en un seul de ces mondes, le but auquel ils tendent avait été atteint, il paraît impossible que les autres n’en eussent pas ressenti l’effet.

On peut admettre l’expérience ou l’épreuve qui sert à quelque chose; mais notre monde, après l’éternité, n’étant arrivé qu’où il est, n’est-il pas démontré que l’expérience ne sert de rien?

Si toutes les expériences recommencent sans cesse, sans que rien n’aboutisse, dans tous les astres qui se comptent par milliards de milliards, est-ce plus raisonnable parce que c’est infini et incommensurable dans l’espace et le temps? Un acte est-il moins vain parce qu’il est sans bornes?

Que dire là contre? Presque rien, sinon que nous ne savons point ce qui se passe dans la réalité, en dehors, au-dessus, au-dessous et même au dedans de nous. A la rigueur, il se peut que sur un plan, dans des régions dont nous n’avons aucune idée, depuis des temps sans commencement, tout s’améliore, rien ne se perde. Nous ne nous en apercevons jamais en cette vie. Mais dès que notre corps, qui trouble les valeurs, n’est plus mêlé à la question; tout devient possible, tout devient aussi illimité que l’éternité même, tous les infinis se compensent, par conséquent toutes les chances renaissent.

III

Pour nous consoler, disons-nous que l’intelligence est la faculté à l’aide de laquelle nous comprenons finalement que tout est incompréhensible, et regardons les choses du fond de l’illusion humaine. Cette illusion est peut-être, après tout, elle aussi une sorte de vérité. En tout cas, c’est la seule que nous puissions atteindre. Car il y a toujours au moins deux vérités, l’une qui est trop haute, trop inhumaine, trop désespérée et ne conseille que l’immobilité et la mort, et l’autre que nous savons moins vraie, mais qui en nous mettant des œillères, nous permet de marcher droit devant nous, de nous intéresser à l’existence et de vivre comme si la vie que nous devons suivre jusqu’au bout pouvait nous mener autre part qu’au tombeau.

De ce point de vue, il est difficile de nier que les essais de la nature dont nous parlons en ce moment semblent se rapprocher d’un certain idéal. Cet idéal qu’il n’est pas mauvais de connaître afin de dépouiller quelques espoirs dangereux ou superflus, en nulle autre occurrence sur cette terre, ne se manifeste aussi clairement que dans les républiques des hyménoptères et des orthoptères. Laissant de côté les castors dont la race a presque disparu et que nous ne pouvons plus guère étudier; de tous les êtres vivants qu’il nous est permis d’observer, les abeilles, les fourmis et les termites sont les seuls qui nous offrent le spectacle d’une vie intelligente, d’une organisation politique et économique qui, partie de la rudimentaire association d’une mère avec ses enfants, est, graduellement, au cours d’une évolution dont nous retrouvons encore, comme je l’ai déjà dit, dans les diverses espèces, toutes les étapes, arrivée à un sommet terrible, à une perfection qu’au point de vue pratique et strictement utilitaire,--car nous ne pouvons juger les autres,--au point de vue de l’exploitation des forces, de la division du travail et du rendement matériel, nous n’avons pas encore atteinte. Ils nous dévoilent aussi, à côté de celle que nous rencontrons en nous-mêmes, mais qui sans doute est trop subjective, une face assez inquiétante de l’_Anima Mundi;_ et c’est en dernière analyse que l’intérêt véritable de ces observations entomologiques qui, privées de ce fond, pourraient paraître assez petites, oiseuses et presque enfantines. Qu’elles nous apprennent à nous méfier des intentions de l’univers à notre égard. Méfions-nous d’autant plus que tout ce que la science nous enseigne nous pousse sournoisement à nous rapprocher de ces intentions qu’elle se flatte de découvrir. Ce que dit la science, c’est la nature ou l’univers qui le lui dicte; ce ne peut être une autre voix, ce ne peut être autre chose et ce n’est pas rassurant. Nous ne sommes aujourd’hui que trop portés à n’écouter qu’elle sur des points qui ne sont pas de son domaine.

IV

Il faut tout subordonner à la nature et notamment la société, disent les axiomes fondamentaux de la science d’aujourd’hui. Il est très naturel de penser et de parler ainsi. Dans l’immense isolement, dans l’immense ignorance où nous nous débattons, nous n’avons d’autre modèle, d’autre repère, d’autre guide, d’autre maître que la nature; et ce qui parfois nous conseille de nous écarter d’elle, de nous révolter contre elle, c’est encore elle qui nous le souffle. Que ferions-nous, où irions-nous, si nous ne l’écoutions point?

Les termites se trouvèrent dans le même cas. N’oublions pas qu’ils nous précèdent de plusieurs millions d’années. Ils ont un passé incomparablement plus ancien, une expérience incomparablement plus vieille que la nôtre. De leur point de vue, dans le temps, nous sommes les derniers venus, presque des enfants en bas âge. Objecterons-nous qu’ils sont moins intelligents que nous? Ce n’est pas parce qu’ils n’ont pas de locomotives, de transatlantiques, de cuirassés, de canons, d’automobiles, d’aéroplanes, de bibliothèques et d’éclairage électrique que nous avons le droit de le supposer. Leurs efforts intellectuels, de même que ceux des grands sages de l’Orient, ont pris une autre direction, voilà tout. S’ils ne sont pas allés, comme nous, du côté des progrès mécaniques et de l’exploitation des forces de la nature, c’est qu’ils n’en avaient pas besoin, c’est que, doués d’une puissance musculaire formidable, deux ou trois cents fois supérieure à la nôtre, ils n’entrevoyaient même pas l’utilité d’expédients pour lui venir en aide ou la multiplier. Il est de même à peu près certain que des sens dont nous soupçonnons à peine l’existence et l’étendue, les dispensent d’une foule d’auxiliaires dont nous ne pouvons plus nous passer. Au fond, toutes nos inventions ne naissent que de la nécessité de seconder notre faiblesse et de secourir nos infirmités. Dans un monde où tous se porteraient bien, où il n’y aurait jamais eu de malades, on ne trouverait aucune trace d’une science qui, chez nous, a pris le pas sur la plupart des autres, je veux dire la médecine et la chirurgie.

V