Chapter 7 of 8 · 3967 words · ~20 min read

Part 7

Et puis, l’intelligence humaine est-elle le seul canal par où puissent passer, le seul lieu où puissent se faire jour les forces spirituelles ou psychiques de l’Univers? Est-ce par l’intelligence que les plus grandes, les plus profondes, les plus inexplicables et les moins matérielles de ces forces se manifestent en nous qui sommes convaincus que cette intelligence est la couronne de cette terre et peut-être de tous les mondes? Tout ce qu’il y a d’essentiel dans notre vie, le fond même de cette vie n’est-il pas étranger et hostile à notre intelligence? Et cette intelligence même est-elle autre chose que le nom que nous donnons à l’une des forces spirituelles que nous comprenons le moins?

Il y a probablement autant d’espèces ou de formes d’intelligence qu’il y a d’êtres vivants ou plutôt existants, car ceux que nous appelons morts vivent autant que nous; et rien, sinon notre outrecuidance ou notre aveuglement, ne prouve que l’une d’elles est supérieure à l’autre. L’homme n’est qu’une bulle du néant qui se croit la mesure de l’univers.

Au surplus, nous rendons-nous compte de ce qu’ont inventé les termites? Sans nous émerveiller une fois de plus à leurs constructions colossales, à leur organisation économique et sociale, à leur division du travail, à leurs castes, à leur politique qui va de la monarchie à l’oligarchie la plus souple, à leurs approvisionnements, à leur chimie, à leurs emménagements, à leur chauffage, à leur reconstitution de l’eau, à leur polymorphisme; comme ils nous précèdent de plusieurs millions d’années, demandons-nous s’ils n’ont point passé par des épreuves que nous aurons probablement à surmonter à notre tour. Savons-nous si le bouleversement des climats, aux époques géologiques, alors qu’ils habitaient le nord de l’Europe, puisqu’on retrouve leurs traces en Angleterre, en Allemagne et en Suisse, ne les a pas obligés de s’adapter à l’existence souterraine qui, graduellement, amena l’atrophie de leurs yeux et la cécité monstrueuse de la plupart d’entre eux? La même épreuve ne nous attend-elle pas dans quelques millénaires, quand nous aurons à nous réfugier aux entrailles de la terre afin d’y rechercher un reste de chaleur; et qui nous dit que nous la surmonterons aussi ingénieusement, aussi victorieusement qu’ils l’ont fait? Savons-nous comment ils s’entendent et communiquent entre eux? Savons-nous comment, à la suite de quelles expériences, de quels tâtonnements, ils sont arrivés à la double digestion de la cellulose? Savons-nous ce que c’est que la sorte de personnalité, d’immortalité collective à laquelle ils font des sacrifices inouïs et dont ils paraissent jouir d’une façon que nous ne pouvons même pas concevoir? Savons-nous enfin comment ils ont acquis le prodigieux polymorphisme qui leur permet de créer, selon les besoins de la communauté, cinq ou six types d’individus si différents qu’ils ne semblent pas appartenir à la même espèce? N’est-ce pas une invention qui va beaucoup plus loin dans les secrets de la nature que l’invention du téléphone ou de la télégraphie sans fil? N’est-ce point un pas décisif dans les mystères de la génération et de la création? Où en sommes-nous sur ce point qui est le point vital par excellence? Non seulement nous ne pouvons pas engendrer à volonté un mâle ou une femelle; mais jusqu’à la naissance de l’enfant, nous ignorons complètement le sexe qu’il aura; au lieu que si nous savions ce que savent ces malheureux insectes, nous produirions à notre gré des athlètes, des héros, des travailleurs, des penseurs qui, spécialisés à outrance, dès avant leur conception et véritablement prédestinés, ne seraient plus comparables à ceux que nous avons. Pourquoi ne réussirions-nous pas un jour à hypertrophier le cerveau, notre organe spécifique, notre seule défense en ce monde, comme ils ont réussi à hypertrophier les mandibules de leurs soldats et les ovaires de leurs reines? Il y a là un problème qui ne doit pas être insoluble. Savons-nous ce que ferait, jusqu’où irait un homme qui ne serait que dix fois plus intelligent que le plus intelligent d’entre nous, un Pascal, un Newton, cérébralement décuplé, par exemple? En quelques heures, il franchirait dans toutes nos sciences, des étapes que nous mettrons sans doute des siècles à parcourir; et ces étapes franchies, il commencerait peut-être à comprendre pourquoi nous vivons, pourquoi nous sommes sur cette terre, pourquoi tant de maux, tant de souffrances sont nécessaires pour arriver à la mort, pourquoi nous croyons à tort que tant d’expériences douloureuses sont inutiles, pourquoi tant d’efforts des éternités antérieures n’ont abouti qu’à ce que nous voyons, c’est-à-dire à une misère sans nom et sans espoir. Pour l’instant, aucun homme en ce monde n’est capable de faire à ces questions une réponse qui ne soit pas dérisoire.

Il découvrirait peut-être, d’une façon aussi certaine qu’on a découvert l’Amérique, une vie sur un autre plan, cette vie dont nous avons le mirage dans le sang et que toutes les religions ont promise, sans pouvoir apporter un commencement de preuve. Tout débile qu’est à présent notre cerveau, nous nous sentons parfois au bord des grands gouffres de la connaissance. Une petite poussée pourrait nous y plonger. Qui sait si aux siècles glacés et sombres qui la menacent, l’humanité ne devra pas à cette hypertrophie son salut ou du moins un sursis à sa condamnation?

Mais qui nous assure qu’un tel homme n’ait jamais existé en quelque monde de l’éternité antérieure? Et peut-être un homme non pas dix, mais cent mille fois plus intelligent? Il n’y a pas de limites à l’étendue des corps, pourquoi y en aurait-il à celles de l’esprit? Pourquoi ne serait-ce pas possible, et étant possible, n’y a-t-il pas à parier que ç’a été, et si ç’a été, est-il concevable qu’il n’en soit pas resté trace; et s’il n’en est pas resté trace pourquoi espérer quelque chose, ou pourquoi ce qui n’a pas été ou n’aurait pu être aurait-il quelque chance d’être jamais?

Il est du reste probable que cent mille fois plus intelligent, cet homme apercevrait le but de la terre qui, pour nous, n’est autre que la mort; mais celui de l’univers qui ne peut être la mort, le verrait-il, et ce but, peut-il exister puisqu’il n’est pas atteint?

Mais quoi? un tel homme eût été bien près d’être Dieu et si Dieu même n’a pu faire le bonheur de ses créatures, il y a lieu de croire que c’était impossible; à moins que le seul bonheur qui se puisse supporter durant une éternité ne soit le néant ou ce que nous appelons ainsi et qui n’est autre chose que l’ignorance, l’inconscience absolue.

Voilà, sans doute, sous le nom d’absorption en Dieu, le dernier secret, le grand secret des grandes religions, celui qu’aucune n’a avoué, de peur de jeter au désespoir l’homme qui ne comprendrait pas que garder telle quelle sa conscience actuelle jusqu’à la fin des fins de tous les mondes, serait le plus impitoyable de tous les châtiments.

VI

N’oublions point nos termites. Qu’on ne nous dise pas que la faculté dont nous parlions, ils ne l’ont pas trouvée en eux-mêmes, qu’elle leur a été donnée ou du moins indiquée par la nature. D’abord, nous n’en savons rien, et puis, n’est-ce pas à peu près la même chose et n’est-ce pas notre cas? Si le génie de la nature a pu les pousser à cette découverte, c’est qu’apparemment ils lui ont ouvert des passages que nous lui avons fermés jusqu’ici. Tout ce que nous avons inventé ne l’a été que sur des indications fournies par la nature; et il est impossible de démêler quelle y est la part de l’homme et celle de l’intelligence éparse dans l’univers[9].

[9] Rappelons ici, comme je l’ai dit dans «Le Grand Secret» qu’Ernest Kapp, dans sa _Philosophie de la Technique_, a parfaitement démontré que toutes nos inventions, toutes nos machines, ne sont que des projections organiques, c’est-à-dire des imitations inconscientes de modèles fournis par la nature. Nos pompes sont la pompe de notre cœur, nos bielles sont la reproduction de nos articulations, notre appareil photographique est la chambre noire de notre œil, nos appareils télégraphiques représentent notre système nerveux; dans les rayons X, nous reconnaissons la propriété organique de la lucidité somnambulique qui voit à travers les objets, qui lit par exemple le contenu d’une lettre cachetée et enfermée dans une triple boîte de métal. Dans la télégraphie sans fil, nous suivons les indications que nous avait données la télépathie, c’est-à-dire la communication directe d’une pensée, par ondes spirituelles analogues aux ondes hertziennes, et dans les phénomènes de la lévitation et des déplacements d’objets sans contact (du reste contestables) se trouve une autre indication dont nous n’avons pas su tirer parti. Elle nous mettrait sur la voie du procédé qui nous permettrait peut-être un jour de vaincre les terribles lois de la gravitation qui nous enchaînent à cette terre, car il semble bien que ces lois, au lieu d’être, comme on le croyait, à jamais incompréhensibles et impénétrables, sont surtout magnétiques, c’est-à-dire maniables et utilisables.

L’INSTINCT ET L’INTELLIGENCE

I

Ceci nous ramène à l’insoluble problème de l’instinct et de l’intelligence. J.-H. Fabre, qui passa sa vie à étudier la question, n’admet pas l’intelligence de l’insecte. Il nous a démontré par des expériences qui semblent péremptoires que l’insecte le plus ingénieux, le plus industrieux, le plus admirablement prévoyant, quand il est troublé dans sa routine, continue d’agir mécaniquement et de travailler inutilement et stupidement dans le vide. «L’instinct, conclut-il, sait tout dans les voies invariables qui lui ont été tracées; il ignore tout en dehors de ces voies. Inspirations sublimes de science, inconséquences étonnantes de stupidité sont à la fois son partage, suivant que l’animal agit dans des conditions normales ou des conditions accidentelles.»

Le Sphex languedocien, par exemple, est un chirurgien extraordinaire et possède une science anatomique infaillible. A coups de stylet dans les ganglions thoraciques et par la compression des ganglions cervicaux, il paralyse complètement, sans que jamais mort s’ensuive, l’Éphippigère des vignes. Il pond ensuite un œuf sur la poitrine de sa proie et emprisonne celle-ci au fond d’un terrier qu’il clôt soigneusement. La larve qui sortira de cet œuf trouvera ainsi, dès sa naissance, un gibier abondant, immobile, inoffensif, vivant et toujours frais. Or si au moment où l’insecte commence à murer son terrier, on enlève l’Éphippigère, le Sphex qui pendant cette violation de son domicile est resté aux aguets, rentre dans sa demeure dès que le danger est passé, l’inspecte soigneusement comme à son habitude, constate évidemment que l’Éphippigère et l’œuf n’y sont plus; mais n’en reprend pas moins son travail au point où il l’avait laissé et mure méticuleusement un terrier qui ne contient plus rien.

L’Ammophile hérissé, les Chalicodomes fournissent d’analogues exemples. Le cas du Chalicodome ou abeille maçonne, notamment, est topique et frappant. Il emmagasine du miel dans une cellule, y pond un œuf et la ferme. Faites une brèche à la cellule en l’absence de l’insecte mais durant la période consacrée aux travaux de maçonnerie, il la répare à l’instant. La maçonnerie terminée et l’emmagasinage commencé, faites un trou dans la même cellule; l’abeille n’en a cure et continue de dégorger son miel dans le vase percé d’où il s’écoule à mesure; puis, quand elle estime qu’elle y a déversé la quantité de miel qui normalement aurait suffi à la remplir, elle pond son œuf qui fuit avec le reste par la même ouverture et satisfaite, gravement, scrupuleusement, ferme la cellule vide.

De ces expériences et de bien d’autres qu’il serait trop long de rappeler ici, Fabre conclut très judicieusement «que l’insecte sait faire face à l’accidentel, pourvu que le nouvel acte ne sorte pas de l’ordre de choses qui l’occupe en ce moment». S’il s’agit d’un accident d’un autre ordre, il n’en tient nul compte, semble perdre la tête et, comme une mécanique bien remontée, continue d’agir fatalement, aveuglément et stupidement dans l’absurde jusqu’à ce qu’il arrive au bout de la série des mouvements prescrits dont il ne peut rebrousser le cours.

Admettons ces faits qui du reste ne paraissent pas contestables, et faisons observer qu’ils reproduisent assez curieusement ce qui se passe dans notre propre corps, dans notre vie inconsciente ou organique. Nous retrouvons en nous les mêmes exemples alternés d’intelligence et de stupidité. La médecine moderne avec ses études sur les sécrétions internes, les toxines, les anticorps, l’anaphylaxie, etc., nous en fournirait une longue liste; mais ce que nos pères, qui n’en savaient pas tant, appelaient plus simplement la fièvre, résume en un seul la plupart de ces exemples. La fièvre, comme les enfants mêmes ne l’ignorent plus, n’est qu’une réaction, une défense de notre organisme faite de mille concours ingénieux et compliqués. Avant que nous eussions trouvé le moyen d’enrayer ou régler ses excès, d’habitude elle emportait le patient, plus sûrement que le mal qu’elle venait combattre. Il est au surplus assez probable que la plus cruelle, la plus incurable de nos maladies, le cancer, avec sa prolifération de cellules désordonnées, n’est qu’une autre manifestation du zèle aveugle et intempestif d’éléments chargés de la défense de notre vie.

Mais revenons à notre Sphex et à nos Chalicodomes et remarquons d’abord qu’il s’agit ici d’insectes solitaires, dont l’existence, somme toute, est assez simple et suit une ligne droite que rien, normalement, ne vient couper ou ne fait bifurquer. Il n’en va pas de même quand il est question d’insectes sociaux dont la carrière s’enchevêtre à celle de milliers d’autres. L’imprévu surgit à chaque pas et la routine inflexible ferait naître sans cesse d’insolubles et désastreux conflits. Une souplesse, une perpétuelle adaptation aux circonstances qui changent à chaque instant y sont donc indispensables; et ici, comme en nous-mêmes, il devient tout de suite fort difficile de retrouver la démarcation hésitante qui sépare l’instinct de l’intelligence. C’est d’autant plus difficile que les deux facultés ont vraisemblablement la même origine, descendent de la même source et sont de même nature. La seule différence est que l’une peut parfois s’arrêter, se reployer sur elle-même, prendre conscience, se rendre compte du point où elle se trouve, au lieu que l’autre va tout droit et aveuglément devant soi.

II

Ces questions sont encore bien obscures et les observations les plus rigoureuses se contredisent fréquemment. Ainsi nous voyons les abeilles merveilleusement s’affranchir de routines séculaires. Elles ont par exemple compris tout de suite le parti qu’elles peuvent tirer des rayons de cire mécaniquement gaufrée que l’homme leur fournit. Ces rayons où les cellules sont simplement esquissées bouleversent de fond en comble leurs méthodes de travail et leur permettent d’édifier en quelques jours ce qui normalement exige plusieurs semaines de sueurs, d’angoisse et de prodigieuses dépenses de miel. Nous remarquons encore que transportées en Australie ou en Californie, dès la seconde ou la troisième année, ayant constaté que l’été y est perpétuel, que les fleurs n’y font jamais défaut, elles vivent au jour le jour, se contentent de récolter le miel et le pollen nécessaires à la consommation quotidienne, et leurs observations récentes et raisonnées l’emportant sur l’expérience héréditaire, elles ne font plus de provisions pour l’hiver; de même qu’à la Barbade, au milieu de raffineries où durant toute l’année elles trouvent le sucre en abondance, elles cessent complètement de visiter les fleurs.

D’autre part, qui de nous observant les fourmis au travail, n’a été frappé de l’imbécile incohérence des efforts qu’elles font en commun? Elles se mettent douze tirant à hue et à dia pour déplacer une proie que deux d’entre elles, si elles s’entendaient, porteraient facilement au nid. La fourmi Moissonneuse (_Messor barbarus_), d’après les observations des myrmécologues V. Cornetz et Ducellier, offre des exemples d’incohérence et de stupidité encore plus nets et plus topiques. Alors que certaines ouvrières sont occupées sur un épi à couper à la base les glumes enveloppant les grains de blé, on peut voir une grande ouvrière cisailler la tige même un peu au-dessous de l’épi, ignorant qu’elle accomplit un long et pénible travail tout à fait superflu. Ces mêmes moissonneuses engrangent dans leur nid bien plus de grains qu’il n’est nécessaire, ces grains germent à la saison des pluies et les touffes de blé qui surgissent révèlent l’emplacement de la fourmilière aux cultivateurs qui s’empressent de la détruire. Voilà des siècles que se répète le même phénomène fatal et l’expérience n’a pas modifié les habitudes du _Messor barbarus_ et ne lui a rien appris.

Le _Mirmécocystus cataglyphis bicolor_, autre fourmi de l’Afrique du Nord, est très haut sur pattes, ce qui lui permet de sortir au soleil et de braver les brûlures d’un sol dont la température dépasse quarante degrés, alors que d’autres insectes moins bien enjambés y succombent. Il s’élance à une vitesse folle qui atteint douze mètres à la minute (tout est relatif), si bien que ses yeux qui ne portent pas au delà de cinq ou six centimètres, ne voient rien dans le tourbillon de la course. Il passe sur des morceaux de sucre, dont il est très friand, sans les apercevoir, et rentre au logis n’y rapportant rien de ses longues et folles randonnées. Depuis des millions d’années, des millions de fourmis de cette espèce recommencent chaque été les mêmes explorations héroïques et dérisoires et ne se sont pas encore rendu compte qu’elles sont inutiles.

La fourmi serait-elle moins intelligente que l’abeille? Ce que nous en savons d’autre part ne permet guère de l’affirmer. Est-ce nous qui attribuons à la raison de simples réflexes de nos mouches à miel ou qui comprenons mal les fourmis; et toutes nos interprétations ne sont-elles que des phantasmes de notre imagination? Est-ce l’_Anima Mundi_ qui se trompe plus souvent que nous n’osons le supposer? Les bévues de ces insectes lui sont-elles imputables? Et les nôtres? Je sais bien que l’une des plus irritantes énigmes de la nature, ce sont les erreurs souvent manifestes, les actes irrationnels qu’on y rencontre. On en arrive à croire qu’elle a du génie mais pas de bon sens et qu’elle n’est pas toujours intelligente. Mais de quel droit, du haut de notre petit cerveau qui n’est qu’une moisissure de cette même nature, estimons-nous que ses actes sont irrationnels? Le rationnel de la nature, si jamais nous le découvrons, ce qui est possible, écrasera peut-être notre minuscule raison. Nous jugeons tout du sommet de notre logique dressée sur ses ergots, comme s’il était indubitable qu’il n’en puisse exister d’autre ni rien qui soit au rebours de celle qui est notre seul guide. Cela n’est pas du tout certain. Dans les champs immenses de l’infini, ce n’est peut-être qu’une erreur d’optique. Il se peut que la nature ait tort plus d’une fois, mais avant de le proclamer trop haut, n’oublions point que nous vivons encore dans une ignorance, dans des ténèbres dont nous ne nous ferons une idée que dans un autre monde.

III

Pour revenir à nos insectes, ayons soin d’ajouter que l’observation de la fourmilière est un peu moins aisée que celle de la ruche et que celle de la termitière, où tout est voué aux ténèbres, est encore plus difficile. La question qui nous occupe est néanmoins plus importante qu’elle n’en a l’air; car si nous connaissions mieux l’instinct des insectes, ses limites et ses rapports avec l’intelligence et l’_Anima mundi_, nous apprendrions peut-être à connaître, les données étant identiques, l’instinct de nos organes où se cachent vraisemblablement presque tous les secrets de la vie et de la mort.

Nous n’examinerons pas ici les diverses hypothèses émises au sujet de l’instinct. Les plus savants s’en tirent par des mots techniques qui, regardés de près, ne disent rien du tout. Ce ne sont qu’«impulsions inconscientes, automatismes instinctifs», «dispositions psychiques innées, résultant d’une longue période d’adaptation, attachées aux cellules du cerveau, gravées dans la substance nerveuse comme une sorte de mémoire, ces dispositions désignées sous le nom d’instinct seraient transmises d’une génération à l’autre selon les lois de l’hérédité à la manière des dynamismes vitaux en général», «habitudes héréditaires, raisonnement automatisé», affirment les plus clairs et les plus raisonnables; car j’en pourrais citer d’autres qui comme Richard Semon, un Allemand, expliquent tout par «des engrammes de la mnème individuelle, comprenant aussi leurs ecphories».

Ils admettent presque tous, ne pouvant guère faire autrement, que la plupart des instincts ont à l’origine un acte raisonné et conscient, mais pourquoi s’obstinent-ils à transformer en actes automatiques tout ce qui suit ce premier acte raisonné? S’il y en a eu un, il est tout naturel qu’il y en ait plusieurs, et c’est tout ou rien.

Je ne m’arrêterai pas davantage à l’hypothèse de Bergson pour qui l’instinct ne fait que continuer le travail par lequel la vie organise la nature, ce qui est une vérité évidente ou une tautologie, car la vie et la nature sont au fond les deux noms de la même inconnue; mais cette vérité trop évidente, dans les développements que lui donne l’auteur de «Matière et Mémoire» et de l’«Évolution Créatrice», est souvent agréable.

IV

Mais, en attendant mieux, ne pourrait-on provisoirement rattacher l’instinct des insectes et particulièrement des fourmis, des abeilles et des termites à l’âme collective, et, par suite, à la sorte d’immortalité ou plutôt d’indéfinie durée collective dont ils jouissent? La population de la ruche, de la fourmilière ou de la termitière, comme je l’ai dit plus haut, paraît être un individu unique, un seul être vivant, dont les organes, formés d’innombrables cellules, ne sont disséminés qu’en apparence, mais restent toujours soumis à la même énergie ou personnalité vitale, à la même loi centrale. En vertu de cette immortalité collective, le décès de centaines, voire de milliers de termites auxquels d’autres succèdent immédiatement, n’atteint pas, n’altère pas l’être unique, de même que, dans notre corps, la fin de milliers de cellules que d’autres remplacent à l’instant, n’atteint pas, n’altère pas la vie de notre moi. Depuis des millions d’années, comme un homme qui ne mourrait jamais, c’est toujours le même termite qui continue de vivre; par conséquent, aucune des expériences de ce termite ne peut se perdre, puisqu’il n’y a pas d’interruption dans son existence, puisqu’il n’y a jamais morcellement ou disparition de souvenirs; mais que subsiste une mémoire unique qui n’a cessé de fonctionner et de centraliser toutes les acquisitions de l’âme collective. Ainsi s’expliquerait, entre autres mystères, que les reines des abeilles, qui depuis des milliers d’années n’ont fait que pondre, n’ont jamais visité une fleur, récolté le pollen, ou pompé le nectar, puissent donner naissance à des ouvrières qui, à leur sortie de l’alvéole, sauront tout ce que leurs mères, depuis des temps préhistoriques, ont ignoré; et dès leur premier vol, connaîtront tous les secrets de l’orientation, du butinage, de l’élevage des nymphes et de la chimie compliquée de la ruche. Elles savent tout parce que l’organisme dont elles font partie, dont elles ne sont qu’une cellule, sait tout ce qu’il doit savoir pour se maintenir. Elles semblent se disperser librement dans l’espace, mais si loin qu’elles aillent, elles demeurent liées à l’unité centrale, à laquelle elles ne cessent de participer. Elles baignent à la façon des cellules de notre être, dans le même fluide vital qui est pour elles beaucoup plus étendu, plus élastique, plus subtil, plus psychique ou plus éthérique que celui de notre corps. Et cette unité centrale est sans doute reliée à l’âme universelle de l’abeille et probablement à l’âme universelle proprement dite.

Il est à peu près certain qu’autrefois nous étions bien plus étroitement qu’aujourd’hui reliés à cette âme universelle avec laquelle notre subconscient communique encore. Notre intelligence nous en a séparés, nous en sépare chaque jour davantage. Notre progrès serait donc l’isolement? Ne serait-ce pas là notre erreur spécifique? Voilà qui contredit naturellement ce que nous avancions à propos de la souhaitable hypertrophie de notre cerveau; mais, en ces matières, rien n’étant assuré, les hypothèses nécessairement se combattent; et puis, parfois, il arrive qu’en poussant à l’extrême une regrettable erreur, elle se transforme en profitable vérité; de même qu’une vérité qu’on regarde longtemps, se trouble, ôte son masque et n’est plus qu’une erreur ou un mensonge.

V