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Part 5

Autant que peuvent s’en rendre compte les regards de l’homme, il n’y a pas de différence appréciable entre une termitière qui possède une reine authentique et celle qui n’a que des pondeuses plébéiennes. Certains termitologues prétendent que ces pondeuses néotéiniques ne peuvent pas produire de rois ni de reines et que leurs descendants sont privés d’ailes et d’yeux, c’est-à-dire ne deviennent jamais des insectes parfaits. C’est possible, mais insuffisamment démontré, au demeurant sans importance pour la colonie, attendu que ce qui lui est indispensable, c’est une mère d’ouvriers et de soldats, au lieu qu’elle peut aisément se passer d’une fécondation croisée, qui, nous l’avons vu, est extrêmement aléatoire. Au surplus, tout ce qui a trait à ces formes substitutives est encore controversé et l’un des points les plus mystérieux de la termitière.

IV

Ce qui est également controversé, ou du moins insuffisamment approfondi, c’est l’importante question des parasites (je ne parle pas des parasites intestinaux), car outre ses habitants légitimes, la termitière héberge un nombre considérable d’écornifleurs qui n’ont pas encore été recensés et examinés comme ceux de la fourmilière. On sait que chez les fourmis ces parasites jouent un rôle intéressant et pullulent de façon fantastique. Wasmann, le grand myrmécologue, en compte, dans la fourmilière, douze cent quarante-six espèces. Les uns viennent simplement chercher, dans la tiède moiteur des galeries souterraines, le vivre et le couvert et y sont charitablement tolérés, car la fourmi est beaucoup moins bourgeoise et avare que ne le croyait le bon La Fontaine; mais un grand nombre d’autres sont utiles, voire indispensables. Il s’en trouve aussi dont les fonctions sont tout à fait inexplicables, notamment ces _Antennophorus_ que portent la plupart des _Lasius Mixtus_, si bien observés par Charles Janet. Ce sont des sortes de poux, proportionnellement énormes, puisqu’ils sont aussi gros que la tête de la fourmi, qui, toujours proportionnellement, est près de deux fois plus volumineuse que la nôtre. Généralement, sur une de ces fourmis, on compte trois de ces poux qui s’installent soigneusement et méthodiquement, l’un sous le menton, les deux autres, de chaque côté de l’abdomen de leur hôte, de manière à ne pas déséquilibrer sa marche. Le _Lasius Mixtus_ qui d’abord répugne à les accueillir, une fois qu’ils ont pris place, les adopte et ne cherche plus à s’en débarrasser. Quel est le martyr de nos saintes légendes qui porterait sans se plaindre, durant toute son existence, une triple charge aussi lourde et aussi encombrante? L’âpre fourmi de la fable, non seulement s’y résigne, mais soigne et nourrit ses fardeaux, comme s’ils étaient ses enfants. Quand un de ces Lasius orné de ses monstrueux parasites a trouvé, par exemple, une cuillerée de miel, il s’en gorge et rentre au nid. Attirées par la bonne odeur, d’autres fourmis s’approchent et sollicitent leur part de l’aubaine. Généreusement, le Lasius régurgite le miel dans la bouche des quémandeuses et ses parasites interceptent au passage quelques gouttelettes du précieux liquide. Loin de s’y opposer, il leur facilite le prélèvement de la dîme et, avec ses compagnes, attend que les écornifleurs repus donnent le signal du départ. Il faut croire qu’il éprouve à promener ses gigantesques poux de luxe, qui nous accableraient sous leur poids, d’étranges jouissances que nous ne sommes pas à même de comprendre. Nous comprenons au demeurant fort peu de chose au monde des insectes qui sont guidés par un esprit et par des sens qui n’ont presque rien de commun avec ceux qui nous mènent.

Mais quittons nos fourmis et revenons à notre xylophage. D’après le professeur E. Warren, les hôtes de la termitière connus en 1919 s’élèvent à 496 dont 348 coléoptères. On en découvre chaque jour de nouveaux. On les classe en hôtes vrais (_Symphiles_) amicalement traités, en hôtes tolérés ou indifférents (_Synoeketes_), en intrus (_Synechtres_), pourchassés et en parasites proprement dits (_Ectoparasites_). Malgré les noms scientifiques qu’on leur donne, la question n’est pas au point et nous attendons une étude plus complète.

LES RAVAGES

I

La termitière, telle qu’elle s’étend et se multiplie dans son paysage tropical, avec ses lois d’airain incroyablement ingénieuses, sa vitalité, sa fécondité formidable, serait un danger pour le genre humain et couvrirait bientôt notre planète, si le hasard ou je ne sais quel caprice de la nature, généralement à notre égard moins clémente, n’avait voulu que l’insecte soit très vulnérable et extrêmement sensible au froid. Il ne peut vivre sous un climat simplement tempéré. Il lui faut, comme je l’ai déjà dit, les régions les plus chaudes du globe. Il a besoin d’une température qui va de 20 à 36°. Au-dessous de 20, sa vie s’arrête, au-dessus de 36, ses protozoaires périssent et il meurt d’inanition. Mais là où il peut s’installer, il exerce de terribles ravages: _Termes Indiæ calamitas summa_, disait déjà Linné. «Il n’y a pas, sur les parties chaudes et tropicales de la surface de la terre, une famille d’insectes dont les membres mènent une guerre aussi incessante contre l’œuvre de l’homme», ajoute W. W. Froggatt, qui les connaît mieux que personne. Les maisons croulent, intérieurement rongées de la base au sommet. Les meubles, le linge, les papiers, les vêtements, les chaussures, les provisions, les bois, les herbes disparaissent. Rien n’est à l’abri de leurs déprédations qui ont quelque chose d’effarant et de surnaturel, parce qu’elles sont toujours secrètes et ne se révèlent qu’à l’instant du désastre. De grands arbres qui semblent vivants et dont l’écorce est scrupuleusement respectée, tombent d’une pièce lorsqu’on y touche. A Sainte-Hélène, deux agents de police causent sous un énorme Mélia couvert de feuilles, l’un d’eux s’adosse au tronc et le gigantesque fébrifuge, complètement pulvérisé à l’intérieur, s’abat sur eux et les couvre de ses débris. Parfois le travail destructeur s’accomplit avec une foudroyante rapidité. Un fermier du Queensland laisse un soir sa charrette dans un pré; le lendemain, il n’en retrouve que les ferrures. Un colon rentre dans sa maison après cinq ou six jours d’absence; tout y est intact, rien n’y paraît changé et ne révèle l’occupation de l’ennemi. Il s’asseoit sur une chaise, elle s’effondre. Il se rattrape à la table, elle s’aplatit sur le sol. Il s’appuie à la poutre centrale, elle croule en entraînant le toit dans un nuage de poussière. Tout a l’air machiné par un génie facétieux, comme dans une féerie du Châtelet. En une nuit, ils dévorent, sur son corps et pendant son sommeil, la chemise de Smeathmann qui campe à proximité d’un de leurs nids afin de l’étudier. En deux jours, malgré toutes les précautions prises, ils anéantissent les lits et les tapis d’un autre termitologue, le Dr Henrich Barth. Dans les épiceries de Cambridge, en Australie, tous les articles en magasin deviennent leur proie: jambons, lard, pâtes, figues, noix, savons s’évanouissent. La cire ou les capsules d’étain qui coiffent les bouteilles sont percées afin d’atteindre les bouchons et les liquides s’écoulent. Le fer-blanc des boîtes de conserves est scientifiquement attaqué: ils râpent d’abord la couche d’étain qui le couvre, étendent ensuite sur le fer mis à nu un suc qui le rouille, après quoi ils le percent sans difficulté. Ils perforent le plomb quelle qu’en soit l’épaisseur. On croit mettre en sûreté les malles, les caisses, les objets de literie, en les posant sur des bouteilles renversées dont le goulot est fiché dans le sol, parce que leurs petites pattes n’y trouvent pas de prise. Au bout de quelques jours, sans qu’on y prenne garde, le verre est érodé comme par une meule d’émeri et ils vont et viennent tranquillement le long du col et de la panse de la bouteille, car ils secrètent un liquide qui, dissolvant les silices contenues dans les tiges herbacées dont ils font leur nourriture, attaque également le verre. Ainsi s’explique du reste l’extraordinaire solidité de leur ciment qui est en partie vitrifié. Parfois, ils ont des fantaisies dignes d’un humoriste. Un voyageur anglais, Forbes, raconte dans les _Oriental Memoirs_ que, rentrant chez lui après quelques jours passés chez un ami, il trouve toutes les gravures qui ornaient ses appartements complètement rongées ainsi que les cadres, dont il ne reste plus trace; mais les glaces qui les recouvraient sont demeurées en place, soigneusement fixées au mur par du ciment, afin, apparemment, d’éviter une chute dangereuse ou trop retentissante. Il leur arrive d’ailleurs de consolider à l’aide de ce ciment, en ingénieurs prévoyants, une poutre qu’ils ont rongée trop profondément et qui menace de se rompre avant la fin de leur expédition.

Tous ces ravages s’accomplissent sans qu’on aperçoive âme qui vive. Seul, en y regardant de près, un petit tube d’argile, dissimulé dans l’angle de deux murs ou courant le long d’une corniche ou d’une plinthe et qui communique avec la termitière, révèle la présence et l’identité de l’ennemi; car ces insectes, qui n’y voient pas, ont le génie de faire ce qu’il faut pour qu’on ne les voie point. Le travail s’exécute en silence et il n’est qu’une oreille avertie qui reconnaisse dans la nuit le bruit de millions de mâchoires qui dévorent la charpente d’une maison et présagent sa ruine.

Au Congo, à Elisabethville par exemple, leurs inévitables ravages sont prévus par les architectes et les entrepreneurs qui augmentent de 40 % les devis à cause des précautions à prendre. Dans la même région, les traverses de chemin de fer, complètement rongées, doivent être remplacées chaque année, ainsi que les poteaux télégraphiques et la charpente des ponts. De tout vêtement laissé dehors durant une nuit il ne reste que les boutons de métal, et une hutte d’indigène dans laquelle on ne fait pas de feu ne résiste pas plus de trois ans à leurs attaques.

II

Voilà leurs méfaits domestiques et habituels; mais parfois ils travaillent en grand et étendent leurs ravages à une ville, à une contrée entière. En 1840, un négrier capturé et démâté introduit à Jamestown, capitale de l’île de Sainte-Hélène, l’_Eutermes Tenuis_, petit termite du Brésil, à soldat nasicorne ou à seringue, qui détruit une partie de la ville qu’on est obligé de rebâtir. Elle ressemblait, dit son historiographe attitré, J. C. Mellis, à une cité ravagée par un tremblement de terre.

En 1879, un navire de guerre espagnol est anéanti par le _Termes Dives_ dans le port du Ferrol. Les _Annales de la Société entomologique française_ (Sér. 2, 1851, t. IX) citent une notice du général Leclerc où il est dit qu’en 1809 les Antilles françaises ne purent se défendre contre les Anglais parce que les termites avaient dévasté les magasins et rendu inutilisables les batteries et les munitions. On pourrait indéfiniment allonger la liste de leurs crimes. J’ai déjà dit qu’ils rendaient incultivables certaines parties de l’Australie et de l’île de Ceylan, où l’on a renoncé à la lutte. En l’île de Formose, le _Coptotermes Formosus Shikari_ ronge jusqu’au mortier et fait crouler les murs qui ne sont pas cimentés.

Il semble pourtant, à première vue, que, vulnérables et fragiles comme ils sont et ne pouvant vivre que dans l’ombre de leur termitière, il suffirait de détruire leurs coupoles pour s’en débarrasser. Mais on dirait qu’ils sont déjà prêts à parer l’attaque inattendue, car on constate que dans les pays où l’on fait sauter à la poudre leurs superstructions, qui, ensuite, sont constamment nivelées par la charrue, ils n’édifient plus de monticules, se résignent, comme les fourmis, à une vie tout à fait souterraine et deviennent insaisissables.

La barrière du froid a jusqu’ici protégé l’Europe, mais il n’est pas certain qu’un animal aussi plastique, aussi prodigieusement transformable, ne réussisse pas à s’acclimater chez nous. Nous avons déjà vu par l’exemple des termites landais qu’ils y sont plus ou moins parvenus, au prix, il est vrai, d’une pitoyable dégénérescence qui les rend plus inoffensifs que la plus inoffensive des fourmis. C’est peut-être une première étape. En tout cas, les _Annales entomologiques_ du siècle dernier relatent longuement l’invasion de quelques villes de la Charente-Inférieure, notamment Saintes, Saint-Jean-d’Angely, Tonnay-Charente, l’île d’Aix et surtout La Rochelle, par de véritables termites tropicaux importés de Saint-Domingue, à fond de cale, parmi des détritus végétaux. Des rues entières furent attaquées et sournoisement minées par l’insecte pullulant et toujours invisible; tout La Rochelle fut menacé d’envahissement et le fléau ne fut arrêté que par le canal de la Verrière qui met en communication le port et les fossés. Des maisons s’effondrèrent, il fallut étançonner l’Arsenal et la Préfecture; et l’on eut un jour la surprise de découvrir que les archives et toute la paperasserie administrative étaient réduites en débris spongieux. Des faits analogues se produisirent à Rochefort.

L’auteur de ces dévastations était un des plus petits termites que l’on connaisse: le _Termes Lucifugus_, long de 3 ou 4 millimètres.

LA PUISSANCE OCCULTE

I

Dans la termitière, plus insoluble encore parce que l’organisation y est plus complexe, nous retrouvons le grand problème de la ruche. Qui est-ce qui règne ici? Qui est-ce qui donne des ordres, prévoit l’avenir, trace des plans, équilibre, administre, condamne à mort? Ce ne sont pas les souverains, misérables esclaves de leurs fonctions, dépendant pour leur nourriture du bon vouloir des ouvriers, prisonniers dans leur cage, les seuls de la cité qui n’aient pas le droit de franchir son enceinte. Le roi n’est qu’un pauvre diable, craintif, effarouché, écrasé sous le ventre conjugal. Quant à la reine, c’est peut-être la plus pitoyable victime d’une organisation où il n’y a que des victimes sacrifiées à l’on ne sait quel dieu. Aprement contrôlée, quand ils jugent que sa ponte n’est plus satisfaisante, ses sujets lui coupent les vivres; elle meurt de faim, ils dévorent ses restes, car il ne faut rien perdre, et la remplacent. A cet effet, nous l’avons vu, ils ont toujours en réserve un certain nombre d’adultes qui ne sont pas encore différenciés et, grâce au prodigieux polymorphisme de la race, en font rapidement une reproductrice.

Ce ne sont pas non plus les guerriers, malheureux phénomènes accablés sous leurs armes, encombrés de tenailles, privés de sexe, privés d’ailes, absolument aveugles et incapables de manger. Ce ne sont pas davantage les adultes ailés, qui ne font qu’une apparition éclatante, tragique et éphémère, princes et princesses infortunés sur qui pèsent la raison d’État et la cruauté collective. Restent les ouvriers, estomacs et ventres de la communauté, qui semblent en même temps les esclaves et les maîtres de tous. Est-ce cette foule qui forme le Soviet de la cité? En tout cas, ceux qui y voient, ceux qui ont des yeux, le roi, la reine, les adultes ailés, sont manifestement exclus du directoire. L’extraordinaire, c’est qu’ainsi dirigée, la termitière puisse subsister durant des siècles. Nous n’avons pas d’exemple, en nos annales, qu’une république réellement démocratique ait duré plus de quelques années sans se décomposer et disparaître dans la défaite ou la tyrannie, car nos foules ont, en politique, le nez du chien qui n’aime que les mauvaises odeurs. Elles ne choisissent que les moins bons et leur flair est presque infaillible.

Mais les aveugles de la termitière se concertent-ils? Tout n’est pas silencieux dans leur république; comme dans la fourmilière, nous ignorons comment ils communiquent entre eux; mais ce n’est pas une raison pour qu’ils ne communiquent pas. A la moindre attaque, l’alerte se propage comme une flamme; la défense s’organise, les réparations urgentes s’effectuent avec ordre et méthode. D’autre part, il est certain que ces aveugles règlent à leur gré la fécondité de la reine, la ralentissant ou l’activant, selon qu’ils la gavent ou la privent de leurs sécrétions salivaires. De même, quand ils estiment qu’il y a trop de soldats, ils en restreignent le nombre en laissant mourir de faim, pour s’en nourrir ensuite, ceux qu’ils jugent inutiles. Dès l’œuf, ils déterminent le sort de l’être qui en sortira et en font à leur bon plaisir, d’après l’alimentation qu’ils lui donnent, un travailleur comme eux, une reine, un roi, un adulte ailé ou un guerrier. Mais eux, à qui, à quoi obéissent-ils? Le sexe, les ailes et les yeux immolés au bien commun, surchargés de besognes diverses et innombrables, moissonneurs, terrassiers, maçons, architectes, menuisiers, jardiniers, chimistes, nourrices, croque-morts, travaillant, mangeant, digérant pour tout le monde, tâtonnant dans leurs invincibles ténèbres, cheminant dans leurs caves, éternels captifs de leur hypogée, ils semblent moins que nul autre aptes à se rendre compte, à savoir, à prévoir, à démêler ce qu’il convient de faire.

S’agit-il d’une série plus ou moins coordonnée d’actes purement instinctifs? Poussés par l’idée innée, font-ils d’abord sortir machinalement, de la majorité des œufs, des ouvriers comme eux? Ensuite, obéissant à une autre impulsion, également innée, tirent-ils d’autres œufs, semblables aux premiers, une légion d’individus des deux sexes qui auront des ailes, ne naîtront pas aveugles et châtrés et fourniront un roi et une reine pour périr en masse, peu après? Enfin, une troisième impulsion les oblige-t-elle à former un certain nombre de soldats, tandis qu’une quatrième les incite à réduire l’effectif de la garnison, quand celle-ci exige trop de vivres et devient onéreuse? Tout cela n’est-il que jeux du chaos? C’est possible, bien qu’on puisse douter que la prospérité extraordinaire, la stabilité, l’harmonieuse entente, la durée presque illimitée de ces énormes colonies ne reposent que sur une suite ininterrompue de hasards heureux. Convenons que s’il fait tout cela, le hasard est bien près de devenir le plus grand, le plus sage de nos dieux; et ce n’est plus, au fond, qu’une question de mots sur quoi il est plus facile de s’entendre. En tout cas, l’hypothèse de l’instinct n’est pas plus satisfaisante que celle de l’intelligence. Peut-être l’est-elle un peu moins, car nous ne savons pas du tout ce que c’est que l’instinct, au lieu que nous croyons, à tort ou à raison, ne pas entièrement ignorer ce que c’est que l’intelligence.

II

On remarque chez les abeilles des mesures politiques et économiques tout aussi surprenantes. Je ne les rappellerai pas ici; mais n’oublions pas que chez les fourmis elles sont parfois plus étonnantes encore. Tout le monde sait que les _Lasius Flavus_, nos petites fourmis jaunes, par exemple, parquent dans leurs souterrains et abritent dans de véritables étables des troupeaux d’Aphides qui émettent une rosée sucrée qu’elles vont traire comme nous trayons nos vaches et nos chèvres. D’autres, les _Formica sanguinea_, partent en guerre afin de faire des razzias d’esclaves. De leur côté, les _Polyergus Rufescens_ ne confient qu’à leurs serfs le soin d’élever leurs larves, tandis que les _Anergates_ ne travaillent plus et sont nourris par des colonies de _Tetramorium Cespitum_ réduites en captivité. Je ne citerai que pour mémoire les fourmis fongicoles de l’Amérique tropicale qui creusent des tunnels rectilignes parfois longs de plus de cent mètres et forment, en coupant des feuilles en tout petits morceaux, un terreau sur lequel elles font naître et cultivent, par un procédé qui est leur secret, un champignon si particulier qu’on n’a jamais réussi à l’obtenir ailleurs. Citons encore certaines espèces d’Afrique et d’Australie, où l’on voit des ouvrières spécialisées ne plus jamais quitter le nid, s’y suspendre par les pattes et, faute d’autres récipients, devenir des réservoirs, des citernes, des pots à miel vivants, au ventre élastique, sphérique, énorme, où l’on dégorge la récolte et que l’on pompe quand on a faim.

Est-il nécessaire d’ajouter que tout ceci, que l’on pourrait indéfiniment prolonger, ne repose plus sur des on-dit plus ou moins légendaires, mais sur de minutieuses observations scientifiques?

III

Dans _La Vie des Abeilles_, j’ai, faute de mieux, attribué la direction, l’administration prévoyante et occulte de la communauté à l’«Esprit de la Ruche». Mais ce n’est là qu’un mot qui revêt une réalité inconnue et qui n’explique rien.

Une autre hypothèse pourrait considérer la ruche, la fourmilière et la termitière comme un individu unique, mais encore ou déjà disséminé, un seul être vivant qui ne serait pas encore ou qui ne serait déjà plus coagulé ou solidifié et dont les divers organes, formés de milliers de cellules, bien qu’extériorisés et malgré leur apparente indépendance, resteraient toujours soumis à la même loi centrale. Notre corps aussi est une association, un agglomérat, une colonie de soixante trillions de cellules, mais de cellules qui ne peuvent pas s’éloigner de leur nid, ou de leur noyau, et demeurent, jusqu’à la destruction de ce nid ou de ce noyau, sédentaires et captives. Si terrible, si inhumaine que paraisse l’organisation de la termitière, celle que nous portons en nous est calquée sur le même modèle. Même personnalité collective, même sacrifice incessant d’innombrables parties au tout, au bien commun, même système défensif, même cannibalisme des phagocytes envers les cellules mortes ou inutiles, même travail obscur, acharné, aveugle, pour une fin ignorée, même férocité, mêmes spécialisations pour la nutrition, la reproduction, la respiration, la circulation du sang, etc., mêmes complications, même solidarité, mêmes appels en cas de danger, mêmes équilibres, même police intérieure. C’est ainsi qu’après une abondante hémorragie, sur un ordre venu on ne sait d’où, les globules rouges se mettent à proliférer de façon fantastique, que les reins suppléent le foie fatigué qui laisse passer des toxines, que les lésions valvulaires du cœur se compensent par l’hypertrophie des cavités en arrière de l’obstacle, sans que jamais notre intelligence qui croit régner au sommet de notre être soit consultée ou à même d’intervenir.

Tout ce que nous savons, et nous venons à peine de l’apprendre, c’est que les fonctions les plus importantes de nos organes dépendent de nos glandes endocrines à sécrétions internes ou hormones dont jusqu’à ce jour on soupçonnait à peine l’existence, notamment de la glande thyroïde qui modère ou ralentit l’action des cellules conjonctives, de la glande pituitaire qui règle la respiration et la température, de la glande pinéale, des glandes surrénales, de la glande génitale, qui distribue l’énergie à nos trillions de cellules. Mais ces glandes, qui règle à leur tour leurs fonctions? Comment se fait-il que dans des circonstances rigoureusement pareilles elles donnent aux uns la santé et le bonheur de vivre, aux autres la maladie, les souffrances, la misère et la mort? Y aurait-il donc, dans cette région inconsciente, comme dans l’autre, des intelligences inégales; et le malade serait-il victime de son inconscient? Ne voyons-nous pas souvent qu’un inconscient ou un subconscient inexpérimenté ou manifestement imbécile gouverne le corps de l’homme le plus intelligent de son siècle, un Pascal par exemple? A quelle responsabilité remonter si ces glandes se trompent?

Nous n’en savons rien, nous ignorons totalement qui, dans notre propre corps, donne les ordres essentiels dont dépend le maintien de notre existence; nous doutons s’il s’agit de simples effets mécaniques ou automatiques ou de mesures délibérées émanées d’une sorte de pouvoir central ou de direction générale qui veille au bien commun. Dès lors, comment pourrions-nous pénétrer ce qui a lieu hors de nous et très loin de nous, dans la ruche, la fourmilière ou la termitière, et savoir qui la gouverne, l’administre, y prévoit l’avenir, y promulgue des lois? Apprenons d’abord à connaître ce qui se passe en nous.

Ce que nous pouvons constater pour l’instant, c’est que notre confédération de cellules, quand elle a besoin de manger, de dormir, de se mouvoir, de se réchauffer ou de se refroidir, de se multiplier, etc., fait ou ordonne de faire le nécessaire; de même quand la confédération de la termitière a besoin de soldats, d’ouvriers, de reproducteurs, etc.

J’y reviens, il n’y a peut-être pas d’autre solution que de considérer la termitière comme un individu. «L’individu, dit très justement le docteur Jaworski, n’est constitué ni par l’ensemble des parties, ni par l’origine commune, ni par la continuité de substance, mais uniquement par la réalisation d’une fonction d’ensemble, en d’autres termes, par l’unité du but.»