Chapter 4 of 8 · 3892 words · ~19 min read

Part 4

Ces guerriers qui d’abord semblent n’être que les mercenaires, mais des mercenaires fidèles et toujours héroïques, d’une Carthage impitoyable, remplissent d’autres emplois. Chez l’_Eutermes Monoceros_, bien qu’aveugles (mais personne n’y voit dans la colonie), ils sont envoyés en reconnaissance avant que l’armée aborde un cocotier. Nous venons de dire que dans les expéditions du _Termes Viator_, ils agissent comme de véritables officiers. Il est assez probable qu’il en va de même dans les termitières cloîtrées, encore qu’ici l’observation soit presque impossible, puisqu’à la moindre alerte ils courent à la brèche et ne sont plus que des soldats. Un instantané pris au magnésium par W. Saville-Kent, en Australie, nous en montre deux qui semblent surveiller une escouade d’ouvriers en train de ronger une planche. Ils tâchent de se rendre utiles, transportent les œufs sur leurs mandibules, se tiennent aux carrefours comme s’ils y réglaient la circulation et Smeathmann affirme même en avoir vu qui, par de petits tapotements affectueux, assistaient la reine dans l’expulsion difficile d’un œuf récalcitrant.

Ils semblent avoir plus d’initiative et être plus intelligents que les ouvriers et forment, en somme, au sein de la république soviétique, une sorte d’aristocratie. Mais c’est une aristocratie bien misérable qui, comme la nôtre--et c’est encore un trait humain--est incapable de subvenir à ses besoins et dépend pour le vivre entièrement du peuple. Heureusement pour elle, qu’au rebours de ce qui se passe ou paraît se passer chez nous, leur sort n’est pas entièrement lié aux caprices aveugles de la foule, mais se trouve aux mains d’une autre puissance dont nous n’avons pas encore rencontré la face et dont nous chercherons plus loin à percer le mystère.

Nous verrons, en parlant de l’essaimage, qu’aux heures tragiques où la cité est en péril de mort, ils assurent seuls la police des sorties, gardent leur sang-froid au milieu de la folie qui les environne et paraissent agir au nom d’une sorte de comité de salut public qui leur délègue des pouvoirs absolus. Toutefois, malgré l’autorité dont ils semblent en plusieurs circonstances revêtus, et dont les armes terribles qu’ils possèdent leur permettraient aisément d’abuser, ils n’en demeurent pas moins à la merci de la puissance souveraine et occulte qui gouverne leur république. Ils forment, en général, un cinquième de la population totale. S’ils dépassent cette proportion, si, par exemple, comme on en a fait l’expérience dans les petites termitières, les seules où l’on puisse tenter des observations de ce genre, on en met en surnombre, la puissance inconnue qui doit savoir assez exactement compter, en fait périr à peu près autant qu’on en a introduits, non point parce qu’ils sont étrangers,--les ayant marqués, on a pu le constater--mais parce qu’ils sont de trop.

Ils ne sont pas massacrés comme les mâles des abeilles; cent ouvriers ne viendraient pas à bout d’un de ces monstres qui ne sont vulnérables qu’à l’arrière-train. Tout simplement on ne leur donne plus la becquée et, incapables de manger, ils meurent de faim.

Mais comment la puissance occulte s’y prend-elle pour compter, désigner ou parquer ceux qu’elle a condamnés? C’est une des mille questions qui jaillissent de la termitière et restent jusqu’ici sans réponse.

N’oublions pas, avant de clore ces chapitres consacrés aux milices de la ville sans lumière, de mentionner d’assez bizarres aptitudes plus ou moins musicales qu’elles manifestent fréquemment. Elles paraissent être, en effet, sinon les mélomanes, du moins ce que les «futuristes» appelleraient les «bruiteuses» de la colonie. Ces bruits qui sont tantôt un signal d’alarme, un appel à l’aide, une sorte de lamentation, des crépitements divers, presque toujours rythmés, auxquels répondent des murmures de la foule, font croire à plusieurs entomologistes qu’ils communiquent entre eux, non seulement par les antennes, comme les fourmis, mais encore à l’aide d’un langage plus ou moins articulé. En tous cas, au rebours des abeilles et des fourmis qui ont l’air d’être complètement sourdes, l’acoustique joue un certain rôle dans la république de ces aveugles qui ont l’ouïe très fine. Il est difficile de s’en rendre compte quand il s’agit de termitières souterraines ou enrobées de plus de six pieds de bois mâché, d’argile et de ciment qui absorbent tous les sons; mais pour celles qui sont installées dans des troncs d’arbre, si on en approche l’oreille, on entend toute une série de bruits qui ne donnent pas l’impression d’être dus seulement au hasard.

Il est du reste évident qu’une organisation aussi délicate, aussi complexe, où tout est solidaire, où tout est rigoureusement équilibré, ne saurait subsister sans concert, à moins d’attribuer ses miracles à une harmonie préétablie, beaucoup moins vraisemblable que l’entente. Entre les mille preuves de cette entente que nous voyons s’accumuler au long de ces pages, j’appellerai l’attention sur celle-ci, parce qu’elle est assez topique: il existe des termitières dont une seule colonie occupe plusieurs troncs d’arbres parfois assez distants les uns des autres, et n’a qu’un couple royal. Ces agglomérations séparées, mais soumises à la même administration centrale, communiquent si bien entre elles que si, dans un des troncs, on supprime l’équipe de prétendantes que les termites tiennent toujours en réserve, afin de remplacer, en cas d’accident, la reine morte ou trop peu féconde, les habitants d’un tronc voisin commencent immédiatement l’élevage d’une nouvelle troupe de candidates au trône. Nous reviendrons sur ces formes substitutives ou supplémentaires qui sont une des particularités les plus curieuses et les plus ingénieuses de la politique termitienne.

V

Outre ces bruits divers, crépitements, tic-tac, sifflements, cris d’alarme presque toujours rythmés et qui dénotent une certaine sensibilité musicale, les termites ont encore, en de nombreuses circonstances, des mouvements d’ensemble, également rythmés, comme s’ils appartenaient à une chorégraphie ou à une orchestique tout à fait singulière, qui ont toujours prodigieusement intrigué les entomologistes qui les ont observés. Ces mouvements sont exécutés par tous les membres de la colonie, excepté les nouveau-nés. C’est une sorte de danse convulsive où, sur les tarses immobiles, le corps agité de tremblements se balance d’avant en arrière avec une légère oscillation latérale. Elle se prolonge durant des heures, coupée de courts intervalles de repos. Elle précède notamment le vol nuptial et prélude comme une prière ou une cérémonie sacrée au plus grand sacrifice que la nation puisse s’imposer. Fritz Müller, en cette occurrence, y voit ce qu’il appelle les «Love Passages». On remarque des mouvements analogues quand on agite ou éclaire brusquement les tubes dans lesquels on emprisonne les sujets en observation, qu’il n’est du reste pas facile d’y maintenir longtemps, car ils percent à peu près tous les bouchons ligneux ou même métalliques, et, chimistes incomparables, parviennent à corroder le verre.

LE COUPLE ROYAL

Après les ouvriers et les soldats ou amazones, nous rencontrons le roi et la reine. Ce couple mélancolique, à perpétuité confiné dans une cellule oblongue, est exclusivement chargé de la reproduction. Le roi, sorte de prince consort, est minable, petit, chétif, timide, furtif, toujours caché sous la reine. Cette reine présente la plus monstrueuse hypertrophie abdominale que l’on trouve dans le monde des insectes où cependant la nature n’est pas avare de monstruosités. Elle n’est qu’un gigantesque ventre gonflé d’œufs à en crever, absolument comparable à un boudin blanc d’où émergent à peine une tête et un corselet minuscules, pareils à un bout d’épingle noire fichée dans un saucisson de mie de pain. D’après une planche du rapport scientifique de Y. Sjöstedt, la reine du _Termes Natalensis_, reproduite en grandeur naturelle, a une longueur de 100 millimètres et une circonférence uniforme de 77 millimètres, alors que l’ouvrier de la même espèce n’a que 7 ou 8 millimètres de long et 4 ou 5 millimètres de tour.

N’ayant d’insignifiantes petites pattes qu’au corselet noyé dans la graisse, la reine est absolument incapable du moindre mouvement. Elle pond en moyenne un œuf par seconde, c’est-à-dire plus de 86.000 en vingt-quatre heures et de 30 millions par an.

Si nous nous en tenons à l’estimation plus modérée d’Escherich, qui, chez le _Termes Bellicosus_, évalue à 30.000 par jour le nombre d’œufs expulsés par une reine adulte, nous arrivons à dix millions neuf cent cinquante mille œufs par an.

Autant qu’on a pu l’observer, il ne semble pas que de jour ou de nuit, durant les quatre ou cinq ans de sa vie, elle puisse interrompre sa ponte.

Des circonstances exceptionnelles ont permis à l’éminent entomologiste K. Escherich de violer un jour, sans le troubler, le secret de ces appartements royaux. Il en a pris un croquis schématique hallucinant comme un cauchemar d’Odilon Redon ou une vision interplanétaire de William Blake. Sous une voûte ténébreuse, basse et colossale si on la compare à la taille normale de l’insecte, l’emplissant presque tout entière, s’allonge, comme une baleine entourée de crevettes, l’énorme masse grasse, molle, inerte et blanchâtre de l’effroyable idole. Des milliers d’adorateurs la caressent et la lèchent sans arrêt, mais non point sans intérêt, car l’exsudation royale paraît avoir un attrait tel que les petits soldats de la garde ont fort à faire d’empêcher les plus zélés d’emporter quelque morceau de la divine peau afin d’assouvir leur amour ou leur appétit. Aussi les vieilles reines sont-elles cousues de glorieuses cicatrices et semblent rapiécées.

Autour de la bouche insatiable s’empressent des centaines d’ouvriers minuscules, qui lui entonnent la bouillie privilégiée, pendant qu’à l’autre bout une autre foule environne l’orifice de l’oviducte, recueille, lave et emporte les œufs à mesure qu’ils s’écoulent. Parmi ces multitudes affairées, circulent de petits soldats qui y maintiennent l’ordre, et, encerclant le sanctuaire, lui tournant le dos, face à l’ennemi possible et rangés en bon ordre, des guerriers de grande taille, mandibules ouvertes, forment une garde immobile et menaçante.

Dès que sa fécondité diminue, probablement sur l’ordre de ces contrôleurs ou de ces conseillers inconnus dont nous retrouvons partout l’implacable ingérence, on la prive de toute nourriture. Elle meurt de faim. C’est une sorte de régicide passif et très pratique dont nul n’est personnellement responsable. On dévore ses restes avec plaisir, car elle est extrêmement grasse, et on la remplace par une des pondeuses supplémentaires, que nous retrouverons bientôt.

Au contraire de ce qu’on avait cru jusqu’ici, l’union ne s’accomplit pas, comme chez les abeilles, durant le vol nuptial, car au moment de ce vol, les sexes ne sont pas encore aptes à la reproduction. L’hymen ne se fait qu’après que le couple qui s’est,--étrange symbole sur lequel on pourrait longuement épiloguer,--mutuellement arraché les ailes, s’est mis en ménage dans les ténèbres de la termitière qu’il ne quittera qu’à la mort.

Les termitologues ne s’accordent point sur la manière dont se consomme cet hymen. Filippo Silvestri, grande autorité en la matière, soutient que la copulation, d’après la conformation des organes du roi et de la reine, est physiquement impossible et que le roi se contente de répandre sa semence sur les œufs, à la sortie de l’oviducte. D’après Grassi, non moins compétent, l’union aurait lieu dans le nid et se répéterait périodiquement.

L’ESSAIMAGE

I

Ces ouvriers, ces soldats, ce roi et cette reine forment le fonds permanent et essentiel de la cité, qui, sous une loi de fer, plus dure que celle de Sparte, poursuit dans l’obscurité son existence avare, sordide et monotone. Mais à côté de ces mornes captifs qui ne virent jamais et jamais ne verront la lumière du jour, l’âpre phalanstère, à grands frais, élève d’innombrables légions d’adolescentes et d’adolescents, ornés de longues ailes transparentes et pourvus d’yeux à facettes, qui se préparent, dans les ténèbres où grouillent les aveugles-nés, à affronter l’éclat du soleil tropical. Ce sont les insectes parfaits, mâles et femelles, les seuls qui ont un sexe, d’où sortira, si les hasards, toujours incléments le permettent, le couple royal qui assurera l’avenir d’une autre colonie. Ils représentent l’espoir, le luxe démentiel, la joie voluptueuse d’une cité sépulcrale qui n’a pas d’autre issue vers l’amour et le ciel. Nourris à la becquée, car n’ayant pas de protozoaires, ils ne peuvent digérer la cellulose, ils errent désœuvrés par les galeries et les salles, en attendant l’heure de la délivrance et du bonheur. Vers la fin de l’été équatorial, à l’approche de la saison des pluies, cette heure sonne enfin. Alors, l’inviolable citadelle dont les parois, sous peine de mort pour toute la colonie, n’offrent jamais d’autres fissures que celles qui sont indispensables à la ventilation, dont toutes les communications avec le monde extérieur sont rigoureusement souterraines, prise d’une sorte de délire, est tout à coup criblée d’étroites ouvertures derrière lesquelles on voit veiller les monstrueuses têtes des guerriers qui en interdisent l’entrée aussi bien que la sortie. Ces ouvertures correspondent à des galeries ou des couloirs où s’entasse l’impatience du vol nuptial. A un signal, donné comme les autres par la puissance qu’on ne voit pas, les soldats se retirent, démasquent les issues et livrent passage aux frémissantes fiançailles. Aussitôt, au dire de tous les voyageurs qui l’ont contemplé, se déroule un spectacle à côté duquel l’essaimage des abeilles paraît insignifiant. De l’énorme édifice, tantôt meule, tantôt pyramide ou château fort, et souvent, quand il y a agglomération de cités, sur des centaines d’hectares de superficie, s’élève, comme d’une chaudière surchauffée sur le point d’exploser, et jaillissant de toutes les fissures, un nuage de vapeur formé de millions d’ailes qui montent vers l’azur à la recherche incertaine et presque toujours bafouée de l’amour. Comme tout ce qui n’est que rêve et fumée, le magnifique phénomène ne dure que quelques instants, le nuage s’abat lourdement sur le sol qu’il couvre de débris; la fête est terminée, l’amour a trahi ses promesses et la mort prend sa place.

Avertis par les préparatifs, prévenus par l’instinct qui ne les trompe pas, tous ceux qui sont avides du succulent festin que leur offre chaque année l’innombrable chair des fiancés de la termitière, les oiseaux, les reptiles, les chats, les chiens, les rongeurs, presque tous les insectes et surtout les fourmis et les libellules se jettent sur l’immense proie sans défense qui jonche parfois des milliers de mètres carrés et commencent l’effroyable hécatombe. Les oiseaux notamment se gorgent à tel point qu’ils ne peuvent plus fermer le bec; l’homme même prend part à l’aubaine, il ramasse les victimes à la pelle, les mange frites ou grillées ou en fait des pâtisseries dont le goût, paraît-il, rappelle celui des gâteaux d’amandes et, en certains pays, comme en l’île de Java, les vend sur le marché.

A peine le dernier des insectes ailés a-t-il pris son essor, que toujours sur l’ordre mystérieux de la puissance insaisissable qui y règne, la termitière se referme, les ouvertures sont murées et ceux qui sont sortis paraissent inexorablement exclus de la cité natale.

Que deviennent-ils? Incapables de se nourrir, traqués par des milliers d’ennemis qui se relayent, quelques entomologistes prétendent que tous, sans exception, périssent. D’autres soutiennent que, çà et là, un misérable couple parvient à échapper au désastre et est recueilli par les ouvriers et les soldats d’une colonie voisine pour y remplacer une reine morte ou fatiguée. Mais comment et par qui serait-il recueilli? Les travailleurs et les soldats n’errent pas par les chemins et ne sortent jamais à l’air libre; et les colonies voisines sont murées comme celle qu’il a quittée. D’autres enfin affirment qu’un couple peut subsister pendant un an, et élever des soldats qui le défendront et des ouvriers qui le nourriront ensuite. Mais comment vit-il, en attendant, puisqu’il est prouvé qu’il a très rarement des protozoaires et ne peut, par conséquent, digérer la cellulose? On le voit, tout ceci est encore bien contradictoire et obscur.

II

Il est certain que dans une république aussi avare, aussi prévoyante, aussi calculatrice, il y a là un incompréhensible gaspillage de vies, de forces et de richesses, d’autant plus énigmatique que cet immense sacrifice annuel aux dieux de l’espèce, qui n’a évidemment en vue que la fécondation croisée, semble manquer totalement ce but. Il ne peut y avoir fécondation croisée que lorsqu’il y a agglomération de termitières, ce qui est assez rare, et que tous les vols nuptiaux aient lieu le même jour. Voilà donc mille chances contre une pour qu’un couple, si par miracle il parvient à réintégrer la maison natale, soit consanguin. Ne nous montrons pas outrecuidants; si ces choses nous paraissent illogiques ou incohérentes, il y a à parier que nos observations ou nos interprétations sont encore insuffisantes, et que c’est nous qui avons tort, à moins de mettre la bévue au compte de la nature qui, de prime face, comme disait Jean de la Fontaine, a tout l’air d’en avoir fait bien d’autres[7].

[7] Chez les abeilles aussi, l’essaimage est une calamité publique et toujours une cause de ruine et de mort pour la ruche-mère et pour ses colonies quand il se répète dans la même année. L’apiculteur moderne s’efforce autant que possible de l’empêcher, en détruisant les jeunes reines et en agrandissant les réservoirs à miel, mais bien souvent il ne réussit pas à enrayer ce qu’on appelle «la fièvre d’essaimage», car il paie aujourd’hui la rançon de millénaires et barbares pratiques et d’une désastreuse sélection à rebours où les meilleures ruches, c’est-à-dire celles qui n’avaient pas essaimé et étaient lourdes de miel, se trouvaient systématiquement sacrifiées.

D’après les observations de Silvestri, afin d’échapper à ces désastres, quelques espèces n’essaiment que la nuit ou par temps de pluie. D’autres, afin d’augmenter le nombre de leurs chances, n’expulsent leurs essaims que par petits paquets, mais durant plusieurs mois. A ce propos, il convient de remarquer une fois de plus que, dans la termitière, les lois générales ne sont pas, comme dans la ruche, absolument inflexibles. Les termites, nous en aurons d’autres exemples, autant que les hommes et contrairement aux habitudes de tous les animaux que l’on croit menés par l’instinct, sont avant tout opportunistes et, tout en respectant les grandes lignes de leur destinée, savent quand il le faut, avec autant d’intelligence que nous-mêmes, les plier aux circonstances et les adapter aux nécessités ou simplement aux convenances du moment. En principe, pour donner satisfaction aux vœux de l’espèce ou de l’avenir, ou pour complaire à une idée invétérée de la nature, ils pratiquent l’essaimage, bien qu’il soit prodigieusement onéreux et quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent totalement inutile, mais au besoin, ils le restreignent, le réglementent ou même y renoncent et s’en passent sans inconvénient. En principe, ils sont monarchistes, au besoin ils entretiennent deux reines, séparées par une cloison, dans la même cellule, ainsi que l’a observé T. J. Savage; ou jusqu’à six couples royaux comme l’a constaté Haviland, sans tenir compte des rois et des reines qui nous échappent grâce aux mesures prises par les ouvriers pour favoriser leur évasion; qui font qu’il n’est pas facile de les découvrir et qu’Haviland a recherché durant trois jours une de ces souveraines avant de la trouver dissimulée sous des débris au fond du nid.

En principe, pour achever cette énumération, il faut que leur reine ait eu des ailes et ait vu la lumière du jour; au besoin ils la remplacent par une trentaine de pondeuses aptères qui ne sont jamais sorties du nid. En principe, ils n’admettent pas de roi étranger, au besoin, si le trône est vacant, ils accueillent avec empressement celui qu’on leur propose. En principe, chaque termitière n’est habitée que par une seule espèce bien caractérisée; en pratique, on a plus d’une fois constaté que deux ou trois et parfois jusqu’à cinq espèces, totalement différentes, collaborent dans le même nid. Ajoutons que ces palinodies ne semblent pas incohérentes ou irréfléchies, mais à y regarder de plus près, ont toujours une raison invariable qui est le salut ou la prospérité de la cité.

Du reste, sur tous ces points, il y a encore bien des incertitudes et, avant de conclure, il convient d’attendre des observations plus décisives. Elles sont d’autant plus difficiles qu’il y a, comme nous l’avons dit, quinze cents espèces de termites et que les mœurs et l’organisation sociale de ces quinze cents espèces ne sont point pareilles. Il semble que certaines d’entre elles soient arrivées, comme l’homme, au moment le plus critique d’une évolution commencée il y a des millions d’années.

III

Le régime normal est donc la monarchie. Mais beaucoup plus prudente que la ruche dont le sort,--et c’est le point faible d’une organisation admirable,--est toujours suspendu à la vie d’une reine unique, la termitière, quant à sa prospérité, est à peu près indépendante du couple royal. Ce qu’on pourrait appeler la «Constitution», la loi fondamentale, y est infiniment plus souple, plus élastique, plus prévoyant, plus ingénieux, et marque un incontestable progrès politique. Si la reine termite, ou plutôt la pondeuse déléguée, car elle n’est pas autre chose, accomplit généreusement son devoir, on ne lui donne pas de rivale. Dès que fléchit sa fécondité, on la supprime en s’abstenant de la nourrir, ou on lui adjoint un certain nombre de coadjutrices. C’est ainsi qu’on a trouvé jusqu’à trente reines dans une colonie non point désorganisée et tombée à l’anarchie et à la ruine, comme y tombe la ruche où se multiplient les pondeuses, mais au contraire, extrêmement forte et florissante. Grâce à l’extraordinaire plasticité de leur organisme qui participe des avantages de l’existence la plus primitive, encore unicellulaire, et de ceux de la vie la plus évoluée; et peut-être aussi, il faut bien, manque d’autre explication, le conjecturer, grâce à des connaissances chimiques et biologiques encore ignorées de l’homme, les termites semblent pouvoir, à tout moment, quand ils en ont besoin, par une alimentation et des soins appropriés, transformer n’importe quelle larve ou quelle nymphe en insecte parfait, y faire poindre des yeux et des ailes, en moins de six jours, ou tirer du premier œuf venu un ouvrier, un soldat, un roi ou une reine. A cette fin, pour gagner du temps, ils tiennent toujours en réserve un certain nombre d’individus prêts à subir les dernières transformations[8].

[8] On sait que les abeilles possèdent, plus restreinte, la même faculté. Elles peuvent, durant trois jours, par une nourriture appropriée, par l’élargissement et l’aération plus abondante de la cellule, transformer en reine n’importe quelle larve d’ouvrière, c’est-à-dire en tirer un insecte trois fois plus volumineux dont la forme et les organes essentiels sont notablement différents; c’est ainsi que les mâchoires de la reine sont dentelées, au lieu que celles des travailleuses sont lisses comme le fil d’un couteau, que sa langue est plus courte et la spatule de celle-ci plus étroite, qu’elle n’a pas l’appareil compliqué qui sécrète la cire, qu’elle n’est munie que de quatre ganglions abdominaux alors que les autres en portent cinq, que son dard est recourbé comme un cimeterre tandis que l’aiguillon de son peuple est droit, qu’elle est dépourvue de corbeilles à pollen, etc.

Mais bien qu’ils puissent apparemment le faire, en général, pour des raisons que nous ne pénétrons pas encore, ils ne transforment pas un de ces œufs ou de ces candidats, en reine parfaite, pourvue d’ailes et d’yeux à facettes, c’est-à-dire pareille à celles qui ont pris leur vol par milliers et prête à être fécondée par le roi dans la loge nuptiale. Ils se contentent presque toujours d’en tirer des pondeuses aveugles et aptères qui accomplissent toutes les fonctions d’une reine proprement dite, sans détriment pour la cité. Il n’en va pas de même, comme on sait, chez les abeilles, où l’ouvrière pondeuse qui remplace la souveraine morte, ne donnant le jour qu’à d’insatiables mâles, mène, en quelques semaines, à la ruine et à la mort la colonie la plus riche et la plus prospère.