CHAPITRE PREMIER
LES PREMIÈRES IMPRESSIONS RELIGIEUSES
Lorsqu’un voyageur se trouve enfin parvenu sur un haut plateau, il lui est très difficile de se rendre compte bien exactement de la route qu’il a suivie pour y parvenir: cette route tourne, s’élève, retombe, s’élargit et se rétrécit, de telle manière que le souvenir qui en reste au voyageur lui apparaît étrangement confus. Sans compter que les explications qui lui sont criées d’en bas, aussi bien par les amis que par des étrangers, ne sont guère faites, non plus, pour suppléer à l’insuffisance de sa propre mémoire.
I
L’on m’a dit que j’étais devenu catholique parce que je me laissais abattre sous l’échec, et parce que je me laissais exalter sous le succès; parce que j’étais trop rempli d’imagination, et parce que je manquais du sens de l’observation; parce que je n’avais pas assez de confiance dans les choses, et parce que j’en avais trop; parce que j’étais trop ardent à espérer, et trop prompt au désespoir; parce que j’étais orgueilleux et pusillanime. Plusieurs ont même dit, en présence de mes livres, que je n’avais jamais vraiment compris l’Église d’Angleterre.
Et, naturellement, cela n’est pas impossible; mais, en tout cas, cette inintelligence ne résulte pas du manque d’information. Le fait est que, ainsi qu’on va le voir, j’ai été élevé pendant vingt-cinq ans dans une famille ecclésiastique anglicane; moi-même j’ai été, pendant neuf ans, pasteur anglican; dans des paroisses de ville et de campagne, ainsi que dans une congrégation religieuse. Mon père, en sa qualité d’archevêque de Cantorbéry, se trouvait être le chef spirituel de toute la communion anglicane; ma mère, mes frères et mon unique sœur continuent aujourd’hui encore à faire partie de cette communion, tout de même qu’un grand nombre de mes amis. J’ai été préparé aux ordres sacrés par le théologien anglican le plus en vue de son temps; et cette préparation a fini par faire de moi, durant de longues années, un membre passionnément convaincu de la Haute Église.
J’ajouterai que, maintenant que j’ai pris la plume pour raconter mon évolution religieuse passée, je m’aperçois que jamais encore jusqu’ici je n’ai sérieusement tâché à reconstituer le détail de cette évolution; de telle sorte que ma tentative m’apparaît bien imprudente et bien dangereuse. Car c’est chose extrêmement facile de se tromper soi-même; et c’est chose extrêmement difficile de ne pas se complaire à voir seulement ce que l’on désire voir; et puis, surtout, j’ai peur que mes propres aveux ne réussissent pas à être convaincants pour d’autres personnes. Nul moyen, en effet, de définir en quoi a consisté la direction de l’Esprit de Dieu, ou de diagnostiquer les opérations de cet Esprit dans les chambres secrètes de l’âme...
Tout au plus est-il possible de décrire à peu près fidèlement l’apparence extérieure des diverses régions à travers lesquelles notre âme a passé, et puis aussi d’offrir une peinture sommaire des principaux incidents de la route, réflexions intérieures ou paroles venues du dehors. La foi religieuse, au fond, est un travail divin accompli dans les ténèbres, même quand ce travail nous semble incarné dans des arguments intellectuels et des faits historiques: car il faut se rappeler que deux âmes également sincères et intelligentes peuvent rencontrer les mêmes manifestations extérieures, et en tirer des conclusions absolument opposées. L’essence véritable de notre vie intérieure réside quelque part où nulle exploration psychologique ne saurait atteindre.
II
Je vais d’abord essayer de décrire le mieux possible ma première éducation religieuse, et la situation intime qui en est résultée pour moi.
J’ai été élevé dans les sentiments et les idées de l’anglicanisme modéré, et, naturellement, j’ai d’abord accepté celui-ci comme le mode le plus représentatif, comme le plus légitime aussi, de toute la communion protestante. J’ai appris,--autant du moins que je pouvais les comprendre,--les dogmes établis naguère par les théologiens anglais du dix-septième siècle; j’ai été instruit à être suffisamment respectueux de l’autorité établie, affranchi de tout excès d’enthousiasme, méprisant et hostile à l’égard de Rome. J’ai été instruit encore à croire dans la Présence réelle sans vouloir tenter de la définir; à apprécier la solennité et la beauté du culte sans lui attribuer une portée absolue. Enfin mes premiers maîtres m’ont fait étudier d’abord toute la Bible en général, et c’est seulement ensuite que j’ai abordé l’étude du Nouveau Testament. J’ai d’ailleurs l’impression,--si je puis parler ainsi sans paraître impertinent,--que mon éducation religieuse a été des plus sages. Je m’intéressais à la religion; je suivais les cérémonies du culte dans des cathédrales et des églises magnifiques, avec permission de m’en aller avant le sermon; j’étais nourri des allégories de Wilberforce, ainsi que des histoires des premiers martyrs chrétiens; et les vertus qui m’étaient recommandées comme les plus admirables étaient les précieuses vertus de la véracité, du courage, de l’honneur, de l’obéissance, et du respect. Je ne crois pas que mon éducation m’ait amené à aimer Dieu consciemment; mais du moins je n’ai jamais éprouvé cette terreur devant toute manifestation de la force divine, ou encore devant les menaces de l’enfer, qui souvent s’impose pour toujours à des âmes formées sous la discipline protestante. Autant qu’il me souvient, j’acceptais Dieu, assez froidement, comme un Père d’une présence et d’une autorité universelles. Quant à la personne de Notre-Seigneur, celle-là m’apparaissait beaucoup plus d’après les Évangiles que d’après ma propre expérience spirituelle. Je pensais à elle au passé ou au futur, rarement au présent.
L’influence de mon père sur moi a toujours été si grande que je tâcherais vainement à vouloir la définir. Je n’ai pas l’idée que mon père m’ait jamais bien compris: mais sa personnalité était si dominante et si pénétrante que ce manque de compréhension de sa part, à mon endroit, n’a guère amené de différence dans l’ensemble de son action sur moi. Le fait est qu’il a formé et façonné mes vues en matière religieuse de telle sorte que, aussi longtemps qu’il a vécu, concevoir des opinions autres que les siennes m’aurait produit l’effet d’un blasphème. Il y avait bien dès lors, dans son système de croyances, certains points qui m’embarrassaient, et qui continuent à m’embarrasser aujourd’hui encore: mais ces points ne me causaient pas plus de doutes touchant l’excellence et la vérité de la foi de mon père que les difficultés intellectuelles que m’offre à présent la Révélation divine ne me causent de doutes concernant son autorité.
Mon père était, au total, un représentant presque parfait de la Haute Église d’autrefois. Il avait un amour profond de la dignité et de la splendeur du culte divin, un grand sentiment de l’autorité de l’Église, et une orthodoxie inébranlable à l’égard des fondements généraux de la foi chrétienne. Et cependant il avait beau répéter, avec beaucoup de sérieux sous son ton de plaisanterie, qu’il aurait dû avoir été un chanoine dans une cathédrale française; il avait beau réciter scrupuleusement, chaque jour, les prières du matin et du soir imposées par l’Église anglicane; il avait beau aimer infiniment l’histoire de l’Église et la connaître à fond, tout de même que l’histoire des liturgies chrétiennes et les écrits des Pères: tout cela ne l’empêchait point, suivant ce qui me semblait dès ce moment, de manquer sur certains points particuliers à l’application de ses principes. Par exemple, il n’y a point de coutume plus fortement enracinée dans l’antiquité, ni enjointe plus explicitement dans le Livre de Prières anglais, que celle du jeûne du vendredi; il n’y a guère de discipline ecclésiastique plus primitive que celle qui interdit le mariage d’un homme qui a déjà reçu les ordres majeurs; et il n’y a rien de plus clair,--me disais-je à ce moment,--parmi les questions disputées touchant le mariage, que le principe suivant lequel la rupture du lien matrimonial en faveur de l’un des conjoints, avec permission pour lui de se remarier, a simultanément pour effet de relever du même lien l’autre conjoint. Or, je me trouve encore tout à fait hors d’état de comprendre,--surtout en me rappelant l’amour enthousiaste de mon père pour ce que j’appellerais la coutume chrétienne,--de quelle façon cet homme plein de bon sens et de foi justifiait son attitude à l’égard des trois points susdits; car je ne me souviens pas que jamais il se soit abstenu de viande un vendredi, ni aucun autre jour,--tout en ne se faisant pas faute de se mortifier, je le sais, par maintes autres pratiques;--pareillement, je ne l’ai jamais entendu soulever la moindre objection théorique en présence de mariages contractés par des prêtres ou évêques anglicans; et enfin je me rappelle que toujours, lorsqu’un divorce avait été prononcé par la loi civile, mon père était d’avis que le conjoint «coupable» n’avait pas le droit d’obtenir de l’Église la bénédiction d’un second mariage, tandis que l’autre conjoint en avait le droit.
De même je n’ai jamais pu comprendre, depuis le début, de quelle manière mon père interprétait ces paroles de son _Credo_: «Je crois en la Sainte Église catholique.» Je me souviens qu’il retranchait de l’unité extérieure de cette Église les confessions chrétiennes qui n’admettaient pas la succession épiscopale; d’autre part, comme j’aurai à le raconter bientôt avec plus de détail, il hésitait sur la question de savoir si l’Église de Rome se trouvait ou non déchue de sa place dans le corps du Christ; tandis que, par ailleurs encore, il témoignait de la plus grande sympathie pour certains groupes de chrétiens orientaux dont les dogmes avaient été explicitement condamnés par des conciles que lui-même, mon père, reconnaissait avoir été pleinement œcuméniques.
De même encore je n’ai jamais bien compris son attitude à l’égard de doctrines telles que celle du sacrement de pénitence. En théorie, il maintenait fermement que Jésus-Christ avait donné autorité à ses ministres d’absoudre et de remettre les péchés des fidèles repentants; et lui-même, en pratique, durant une certaine crise de ma vie, m’a recommandé de me confesser à un «discret et savant» pasteur de sa connaissance; et cependant, autant que je sache, jamais il n’insistait sur l’utilité de la confession en général, et jamais lui-même ne recourait à la confession. Il croyait pleinement au pouvoir des clefs transmises par Jésus à Pierre: mais en même temps il semblait estimer que ce moyen d’être soulagé ne devait être employé que si nul autre moyen ne réussissait à procurer la paix de l’âme. En un mot, il semblait admettre que l’autorité conférée, dans des conditions extraordinairement solennelles, par le Christ à ses apôtres n’était aucunement nécessaire pour le pardon du péché mortel commis après le baptême.
Après cela, je suis tout à fait sûr que mon père ne se croyait pas du tout inconséquent, et avait des principes qui réconciliaient, à ses propres yeux, ces apparentes contradictions. Mais ce qu’étaient ces principes, jamais je n’ai pu le savoir. Car encore que rien ne lui fût aussi agréable que d’être consulté par ses enfants sur des matières religieuses, en fait mon vénéré père n’était pas très accessible à des natures timides. Pour ma part, j’avais toujours un peu peur de lui paraître ignorant, et plus peur encore de le choquer. Pas une seule fois, dans une difficulté véritable, je n’ai manqué à le trouver infiniment tendre et attentif, mais son intense personnalité et l’ardeur presque farouche de sa foi me donnaient toujours l’illusion qu’il jugerait irrespectueux chez moi, et indigne d’un fils, de ne pas acquiescer sur-le-champ à tous ses jugements; d’où résultait que, souvent, je me résignais à ignorer ce que pouvaient être ces jugements eux-mêmes.
Mais en tout cas la religion, dans notre maison, se trouvait toujours colorée et vivifiée par la puissante individualité de mon père. Je me rappelle, maintenant encore, le sentiment de plénitude et de sécurité qui en dérivait. Les offices du matin et du soir, d’abord dans la petite chapelle de Lincoln, où mon père était chancelier depuis ma naissance jusqu’à ma cinquième année, puis dans son merveilleux oratoire privé de Truro, où il fut évêque jusqu’après ma treizième année, et enfin dans les belles chapelles archiépiscopales de Lambeth et d’Addington, après son élévation au siège de Cantorbéry; ces offices, dont les moindres détails avaient été soigneusement réglés par mon père lui-même, se trouvaient observés avec une rigueur et une révérence liturgiques incomparables, et conservent encore dans mon cœur un étrange parfum qui jamais, sans doute, ne s’en effacera.
D’autres voies par lesquelles s’est imposée à moi l’influence religieuse de mon père étaient les suivantes:
Le dimanche après-midi, à la campagne, nous nous promenions avec lui, lentement et posément, pendant environ une heure et demie, et au cours de ces promenades l’un de nous, ou parfois mon père, lisait tout haut des passages d’un livre religieux. Ces livres, en vérité, ne me semblent pas avoir été très bien choisis pour l’instruction spirituelle de jeunes garçons. Souvent, par exemple, mon père nous faisait lire les poèmes de George Herbert[1]; et ces méditations d’un ordre tout spécial, subtiles et pédantesques, me procuraient par instants un frisson soudain de plaisir, mais bien plus communément encore elles me causaient une espèce d’impatience mêlée de mauvaise humeur. Ou bien l’ouvrage que nous lisions était une interminable vie de saint, ou bien un volume d’histoire de l’Église, ou encore un certain livre du doyen Stanley sur la Terre Sainte. Une fois seulement je me rappelle avec un véritable plaisir de quelle façon mon père m’a fasciné pendant une demi-heure, en nous lisant tout haut, pendant que nous marchions, le récit du martyre de sainte Perpétue. Cela se passait dans mon enfance, vers 1880; et je me rappelle aussi le sentiment de respect un peu effrayé avec lequel je ne tardai pas à découvrir que notre père nous traduisait tout haut et d’improviste, dans une langue anglaise irréprochable, le texte latin des _Acta Martyrum_.
[1] Poète anglais du dix-septième siècle.
A l’issue de ces promenades du dimanche, et quelquefois aussi les jours de semaine après le déjeuner du matin, nous nous rendions dans le cabinet de mon père, pour lire avec lui la Bible ou le Nouveau Testament. Il m’est difficile de décrire ces leçons. La plupart du temps, mon père se livrait à un commentaire continu et très brillant, mais souvent bien au-dessus de ma capacité de comprendre. Par intervalles, il s’arrêtait pour nous poser des questions, et témoignait d’un grand plaisir lorsque nous avions répondu proprement; de même encore il était ravi lorsque nous lui posions à notre tour des questions raisonnables; mais au contraire son visage exprimait un désappointement très pénible pour nous lorsque nous lui paraissions inattentifs, ou bien inintelligents. Tout cela était infiniment stimulant pour l’esprit, non point d’ailleurs sans lui être aussi quelque peu fatigant: mais je crois bien aujourd’hui que le défaut principal de ces leçons consistait dans la prédominance du raisonnement sur l’émotion et sur tout l’élément «spirituel». Le fait est que je n’ai pas souvenir que ces leçons nous aient rendu plus facile d’aimer Dieu. Elles étaient souvent intéressantes, et quelquefois même absorbantes; mais, avec toute ma révérence pour la mémoire de mon père, je ne puis pas dire qu’elles aient développé en moi le côté «divin» de la religion. Pour mon père lui-même, avec la grande spiritualité qu’il avait en soi, naturellement, il suffisait que son âme trouvât une activité agréable dans la sphère didactique et intellectuelle; mais, pour moi, il résultait de là une tendance fâcheuse à penser que l’intellectualisme constituait le fond même de la religion.
En ce qui regarde l’éducation morale, pareillement, l’attitude de mon père n’était point sans m’embarrasser quelque peu. Il avait un très grand sentiment du devoir d’obéissance; et j’ai l’idée que ce sentiment, poussé à l’excès dans sa froide rigueur, tendait à obscurcir en un certain degré, à mes propres yeux, les différentes valeurs morales du péché effectif. Il y avait bien deux ou trois péchés qui m’apparaissaient comme les formes suprêmes du mal: des péchés tels que le mensonge, le vol, et la cruauté. Mais au delà de ces actions éminemment mauvaises, presque tous les autres péchés me faisaient l’effet de s’équivaloir. Grimper par-dessus les fils de fer qui bordaient la grande allée, à Truro, en mettant mes pieds ailleurs que dans les endroits où lesdits fils de fer traversaient les poteaux de bois,--mon père m’ayant ordonné de faire toujours ainsi pour éviter de forcer ou de briser les fils,--cela me semblait absolument aussi coupable que de m’irriter, de bouder, ou même de commettre des actes de véritable bassesse. De telle sorte que mon appréciation de la moralité des actions humaines se trouvait quelque peu brouillée, ou même étouffée, par la faute de cette éducation trop dominée par le principe de l’obéissance: l’oubli d’un ordre, ou le moindre retard à l’accomplir, nous étant reprochés par notre père avec autant de sévérité que s’il se fût agi d’une faute morale délibérée. Plus tard, pendant mon séjour à Eton, je fus un jour accusé de cruauté grave à l’égard d’un autre élève, et peu s’en fallut que je fusse fouetté à cette occasion. Or, il se trouvait que j’étais innocent, et, de fait, une très longue et minutieuse enquête de mes maîtres finit par aboutir à ma pleine justification: mais en attendant, lorsque la nouvelle de l’accusation parvint à mon père, pendant que j’étais chez lui pour les vacances, je me sentis presque paralysé d’esprit par la terrible atmosphère de l’indignation paternelle, si bien que je ne pus même pas essayer de me défendre, si ce n’est par des larmes et par un désespoir silencieux. Et cependant, en même temps, j’avais conscience d’un vague soulagement, résultant pour moi de la certitude que, si même j’avais été coupable, mon père ne m’aurait pas montré plus de colère qu’il avait coutume de m’en montrer, par exemple, quand je lançais des pierres sur les poissons dorés de la pièce d’eau, ou bien quand je jouais avec mes doigts durant les prières.
Telle a été, très brièvement résumée, l’influence de mon père sur ma vie religieuse. Comme je l’ai dit, je ne crois pas qu’il m’ait rendu facile d’aimer Dieu; mais incontestablement il a établi dans mon esprit la notion à jamais indéracinable d’un gouvernement moral de l’univers, d’une puissance sans limites située derrière les phénomènes, et de l’austère et solennelle dignité avec laquelle cette puissance morale se déployait. Mon père lui-même était, avec cela, infiniment tendre de cœur et affectueux, désireux de mon bien avec une véritable passion, et puis aussi, au fond,--mais malheureusement à mon insu,--pénétré d’un touchant désir d’obtenir mon amour et ma confiance: mais sa sollicitude même à mon endroit obscurcissait en partie la flamme de sa tendresse, ou plutôt me forçait à ressentir la chaleur de celle-ci beaucoup plus que sa lumière. J’ajouterai qu’il me dominait complètement par la grande force de caractère qui était en lui, et que sa mort a produit sur moi une impression toute pareille à celle que me définissait un autre homme, en me disant que, à la mort de son père, il lui avait semblé que le toit du monde venait soudain d’être enlevé.
III
Dans l’école privée de Clevedon, où je fus d’abord placé, nous avions des offices religieux d’un ordre plus «ritualiste» que ceux auxquels j’avais été habitué chez mon père. L’école possédait une chapelle sombre et d’atmosphère mystique; les pasteurs revêtaient des étoles de couleur, et maints offices se faisaient en chant grégorien. Mais je n’ai pas le moindre souvenir d’avoir éprouvé une impression de surprise en constatant la différence de l’enseignement religieux donné dans cette école avec celui que l’on m’avait appris à la maison; simplement, je me sentais un peu intéressé et alarmé tout ensemble devant les menues différences du rituel; et je me rappelle que l’espèce de plain-chant que nous étions forcés d’employer ne laissait pas de me produire un effet déprimant.
A l’école d’Eton, ensuite, je me retrouvai tout à fait dans l’atmosphère religieuse qui m’était familière, avec une grande solennité extérieure, de beaux chants anglais, et une extrême imprécision de dogme. Selon toute apparence, c’était là que j’aurais dû recevoir une profonde impression religieuse. Mais, en fait, je n’en reçus aucune, non plus d’ailleurs que les autres jeunes garçons de ma connaissance. Ma confirmation eut à être reculée pendant deux ans, en raison de l’indifférence que l’on me soupçonnait d’avoir à l’égard de cette cérémonie, et que j’avais pour elle en réalité. Le fait est que je considérais cette confirmation comme une simple formalité extérieure, sanctionnant une espèce de maturité spirituelle; si bien que je fus fort étonné lorsque, m’étant enfin décidé à interroger mon père sur la date où aurait lieu ma confirmation,--puisque la plupart de mes amis avaient déjà depuis longtemps obtenu la leur,--je m’entendis répondre que j’aurais dû, moi aussi, être confirmé depuis un an ou deux, mais que l’on avait ajourné la chose parce que je n’avais point paru la désirer. Mon père ajouta que, puisque j’avais pris moi-même l’initiative de le questionner à ce sujet, il m’autorisait à recevoir la confirmation. Cette réponse éveilla en moi un léger sentiment de protestation: car je m’étais si complètement accoutumé à me laisser diriger par mon père en matière de religion que jamais l’idée ne m’était venue de la possibilité, pour moi, de prendre une initiative quelconque en cette matière.
Mais la confirmation elle-même, et accompagnée de très tendres entretiens avec mon père, n’apporta aucune différence dans mes sentiments religieux. Pour me préparer à la cérémonie, je m’adressai à un «tuteur» professionnel, qui me prit en particulier une demi-douzaine de fois, et me parla surtout de morale, en me recommandant l’énergie intérieure. Je ne me souviens pas qu’il m’ait rien dit sur le dogme: ce genre de chose était, sans doute, considéré comme établi d’avance. Cependant, mon tuteur me suggéra l’idée d’une sorte de confession rudimentaire, mais naturellement sans qu’il s’agît d’absolution, car je ne crois pas que j’aie jamais, même à ce moment, réfléchi à la possibilité d’une pareille sanction. Aussi bien ne voulus-je même pas admettre ce projet d’une confession de mes péchés, en déclarant que je n’avais rien que je souhaitasse révéler. Enfin mon tuteur me donna la _Religion Personnelle_ de Goulburn, un gros livre épais et mortellement ennuyeux. J’ai retrouvé le volume, il y a quelques années, et j’ai constaté que les pages n’en étaient pas coupées. En vérité, toute l’affaire de ma confirmation a eu pour moi si peu d’importance que je ne parviens même pas à me rappeler le nom de l’évêque qui s’est trouvé chargé de me confirmer. Le seul incident qui se rattache à ma confirmation, dans ma mémoire, est une consultation que j’ai eue, ce jour-là, avec trois amis, touchant la question de savoir s’il serait convenable de jouer au tennis dans l’après-midi du jour de la fête, ou bien s’il serait décidément plus convenable de passer la journée entière dans une inaction respectueuse. Nous n’étions, certes, aucunement hypocrites, ni non plus méprisants: nous désirions sincèrement faire ce qui seyait, dans l’espèce; et nous nous demandions simplement si notre partie de tennis pouvait ou non se concilier avec les convenances les plus irréprochables. En fin de compte, nous décidâmes que la chose était possible, et nous jouâmes notre partie, tout au plus avec un air légèrement réservé. Ma mère, de son côté, me donna ce jour-là une petite croix de Malte en argent, où elle avait fait graver la date de ma confirmation, le 26 mars 1887. Je portai cette croix attachée à ma chaîne de montre pendant quelque temps,--car dans notre école d’Eton, à ce moment, il n’y avait pas plus d’opposition à la religion que d’enthousiasme pour elle,--mais je ne tardai pas à la perdre, sans que cette perte me laissât trop de regret.
Le jour de ma communion, lui, m’a produit un peu plus d’effet. Tout ce que je voyais autour de moi m’apparaissait inaccoutumé et mystérieux: car une fois seulement, auparavant, j’avais eu l’occasion d’assister à un office de communion. J’eus même vaguement l’idée d’être entré depuis lors dans un lien plus étroit avec le divin Maître; et, bien que je me sentisse un peu ennuyé à la pensée que, désormais, j’aurais à me mieux conduire dans la vie, je me rappelle que, très sincèrement, je me promis de le faire.
Il y a encore deux autres incidents que je me rappelle comme s’étant rattachés, durant cette période, à mes sentiments religieux. Le premier a été la découverte que j’ai faite, dans une chambre inoccupée, au palais épiscopal de Lambeth, d’un exemplaire des _Prières_ du docteur Ken, écrites à l’usage des écoliers de Winchester. Ce volume, je ne sais trop pourquoi, réussit à séduire ma fantaisie; et je me rappelle également que mon père inscrivit avec grand plaisir son nom et le mien sur le livre, lorsque je lui demandai si je pouvais le prendre pour moi. Je fis emploi assidûment, pendant quelques mois, des prières de Ken, qui m’avaient plu par leur langue, sans doute, ainsi que par une certaine allure à la fois élégante et solennelle. Puis je cessai tout à fait de prier; et je me contentai d’aller à la communion aussi souvent que c’était nécessaire pour les convenances du dehors,--mais chaque fois, je crois bien, avec les mêmes intentions de me rendre digne de la faveur divine.
Le second incident m’arriva à Eton, malgré tout ce qu’il avait d’anormal dans cette maison. Le fils d’un haut dignitaire de l’Église évangélique avait traversé une espèce de crise religieuse, chez lui, pendant ses vacances; et, de retour au collège, il s’était mis, avec un beau zèle, à vouloir convertir ses camarades. Je me trouvai être l’un d’eux, et ce garçon finit par obtenir de moi, ainsi que de l’un de mes amis, notre assistance régulière à des séances de lecture de la Bible, accompagnée de prières, qui avaient lieu dans sa chambre. Quatre autres élèves se trouvèrent assemblés avec nous; et nous nous tenions assis dans un état d’inquiétude vague, échangeant de furtifs coups d’œil pendant que notre apôtre nous exposait sa doctrine. Au moindre bruit de pas dans le corridor, les Bibles disparaissaient comme dans les tours de passe-passe; et je me souviens que ces séances se terminèrent à jamais dès la seconde fois, arrêtées par une soudaine et irrépressible explosion de rire de la part de mon ami le plus intime. Le pauvre garçon s’agitait sur sa chaise, le visage écarlate, avec des larmes ruisselant sur ses joues et des éclats de rire lui échappant par bouffées successives, tandis que le reste de l’assistance se tournait alternativement vers lui et vers notre instructeur. Je crois, du reste, que toute cette affaire aurait pu devenir extrêmement malsaine pour nous si elle nous avait affectés le moins du monde; mais, fort heureusement, elle n’y réussit pas, et nous sortîmes de la seconde séance avec l’opinion toujours bien arrêtée qu’un zèle religieux comme celui-là était plutôt «commun», et sans la moindre valeur.
Notre évangéliste, cependant, ne se laissa point décourager; et sa tentative suivante fut même beaucoup plus sérieuse. Il s’arrangea, je ne sais comment, pour décider un ancien élève à venir à Eton et à y faire un grand discours, en présence de l’un des principaux maîtres de la maison, ce qui ne laisse pas d’être bien surprenant. J’assistai naturellement à la scène, qui fut terrible. L’ancien élève nous débita une harangue pathétique, consacrée surtout à confesser ouvertement le grand péché qu’avait été, naguère, sa propre manière de vivre au collège. Je ne crois pas avoir jamais vu des jeunes gens plus sincèrement remplis d’horreur, non point, il est vrai, à cause de la substance d’un tel récit, mais à cause de tout ce qu’il y avait de scandaleusement «inélégant» à y faire allusion en public.
Cette même attitude d’indifférence s’est encore manifestée de bien d’autres façons. Les offices de la chapelle, à Eton, comptaient vraiment pour très peu de chose, au point de vue religieux: c’étaient plutôt des solennités artistiques, rendant à Dieu un hommage équivalent à celui que constituaient, vis-à-vis de la reine Victoria, nos acclamations unanimes lorsqu’elle venait nous voir, ou bien lorsque nous-mêmes, parfois, étions conduits au château pour lui être présentés. Chacun pouvait à son gré, personnellement, ressentir ou non un profond enthousiasme: l’essentiel était seulement que tout le monde témoignât au dehors d’une déférence convenable. Quelquefois, cependant, l’un ou l’autre des professeurs ecclésiastiques du collège tentait bravement, dans un sermon, de faire un appel direct à la conscience de ses auditeurs, en particulier sur le sujet de la pureté. Mais le fait est que ces auditeurs, en somme, avant comme après cette prédication, n’avaient sur ce sujet aucun principe qui leur fût commun. Un élève pouvait être incroyablement corrompu, au point de vue de la pureté, ou bien au contraire scrupuleusement soucieux d’une pureté absolue, sans que cela lui aliénât ou lui valût le moins du monde les égards de ses camarades; le code moral de notre collège, du moins en ce temps-là, regardait ces questions comme étant simple affaire de goûts individuels. Il y avait certaines choses qui nous étaient positivement défendues: nous ne devions pas être sales, ni lâches, ni dénonciateurs, ni voleurs; mais quant à la pureté, en particulier, chacun était libre de choisir sa manière d’être, sans le moindre risque de passer pour un misérable si l’on adoptait l’un des partis, ou d’être accusé de pruderie si l’on préférait l’autre. Et aussi ces appels du haut de la chaire, qui le plus souvent nous étaient faits avec beaucoup de sincérité et d’ardeur, nous apparaissaient-ils surtout légèrement ridicules. Les autorités du collège avaient leur opinion sur la matière; nous savions cela, naturellement, mais n’en continuions pas moins à avoir, de notre côté, une opinion différente. C’est dire que nulle impression ne nous vint jamais de ces fervents discours, et que même jamais ceux-ci n’obtinrent de nous l’honneur d’un commentaire, sauf peut-être pour l’un de nous à observer, parfois, que «l’excellent A... avait paru bien excité», ce jour-là. En un mot, une chaleur aussi évidente à nous parler d’un sujet sur lequel chacun de nous avait depuis longtemps son siège fait, dans un sens ou dans l’autre, c’était encore là une de ces choses «inélégantes» dont la crainte et la détestation formaient la plus grosse partie de notre morale scolaire.
Il y avait là, incontestablement, une lacune des plus graves, ou plutôt un véritable mal; et j’estime que la principale cause du mal était, de la part de nos maîtres, l’absence de toute action individuelle sur nos âmes. Je crois savoir que des efforts ont été faits récemment pour remédier à cela en une certaine mesure; mais je suis convaincu que l’unique remède efficace se trouve, en fait, foncièrement impraticable dans une atmosphère religieuse comme celle de ces grands collèges anglais. Aussi longtemps que ces collèges protestants n’auront pas trouvé le moyen d’introduire chez eux quelque chose d’analogue au système employé dans les écoles catholiques pour l’encouragement de la dévotion privée, quelque chose d’équivalent à des confessions régulières, et accompagnées d’un enseignement religieux qui fasse sentir aux collégiens les avantages qui résultent de cette pratique; aussi longtemps que tout cela ne sera pas devenu possible dans les écoles susdites, je ne vois pas comment les formalités publiques de la religion pourront y être rien de plus que de simples formalités. Seule, la sauvegarde individuelle du confessionnal catholique aurait de quoi, en réalité, constituer le remède rêvé; et il va sans dire que cette sauvegarde se trouve, dans l’espèce, tout à fait impossible à utiliser. Il n’y a pas jusqu’à un système de confession purement volontaire, comme celui que pratiquaient autrefois certaines écoles anglicanes, qui, tout en valant beaucoup mieux que rien, n’entraîne à sa suite des inconvénients inévitables.
IV
Ce fut après avoir quitté le collège d’Eton, et avant d’entrer à l’université de Cambridge, que je ressentis pour la première fois une émotion d’ordre religieux. J’étais venu passer une année à Londres, et d’abord, pendant quelques semaines, je m’étais senti vaguement intéressé par la théosophie; puis, tout d’un coup, je devins entièrement absorbé et fasciné par la beauté musicale et par toute la solennité de la vie religieuse de la cathédrale de Saint-Paul. La célébration des grands offices à Saint-Paul est vraiment, comme l’on m’a assuré que le disait Gounod, l’une des manifestations religieuses les plus saisissantes de l’Europe. Sous leur influence, je commençai à aller à la communion toutes les semaines, comme aussi à suivre tous les autres offices que je pouvais,--parfois debout à l’orgue, observant avec bonheur les mystères des jeux et des pédales, ou parfois assis en bas, dans les stalles. Je n’appréciais pas du tout les sermons, encore que ceux du chanoine Liddon me fissent vaguement un certain effet. Au fond, la musique seule m’attirait; et ce fut par cette ouverture que je commençai à entrevoir des lueurs du monde spirituel. Mais je dois reconnaître que mon sens de l’adoration religieuse fut aussi développé et dirigé, vers ce même temps, par l’admiration passionnée que m’avait inspirée le roman historique et mystique de M. Shorthouse, _John Inglesant_[2]. J’avais lu et relu ce livre à d’innombrables reprises, sans me dissimuler d’ailleurs ses tendances au panthéisme. Maintenant encore, j’en sais des passages par cœur, en particulier ceux qui traitent de la personne du Christ. J’avais l’impression d’avoir enfin découvert le secret de ces cérémonies religieuses dont j’avais toujours pris ma part, jusque-là, avec une indifférence banale. J’ajouterai qu’une ou deux amitiés très chaudes, que j’avais contractées pendant ce séjour à Londres, m’aidaient encore à marcher dans la même voie.
[2] C’était un roman historique, à la fois, et religieux, dont le succès avait été énorme auprès du public anglais. L’auteur y racontait l’histoire d’un jeune homme qui, tout en restant fidèle à son anglicanisme, avait transporté dans celui-ci une foule d’aspirations et de pratiques catholiques. On pourra lire, d’ailleurs, une longue analyse de _John Inglesant_ dans la première série de mes _Écrivains étrangers_. (T. W.)
V
A Cambridge, ensuite, toutes ces impressions religieuses m’abandonnèrent une fois de plus, à l’exception d’une curiosité assez vive, mais aussi passagère que soudaine, qui m’avait attiré vers la doctrine de Swedenborg. Cette petite crise passée, je perdis de nouveau tout intérêt pour les choses religieuses. Mes prières même furent abandonnées, sauf pendant un moment, après que mon père m’eut fait cadeau d’une belle édition des _Preces Privatæ_ de l’évêque Andrews, en grec et en latin. Pareillement, j’avais renoncé à la communion; et l’unique fil qui me rattachât encore un peu au surnaturel était, une fois de plus, la musique. M’abstenant presque toujours des offices de la chapelle de mon collège, j’allais souvent, d’autre part, écouter l’office du soir au Collège du Roi, très différent de ceux de la cathédrale de Saint-Paul, mais qui, lui aussi, m’apparaissait dans son genre d’une beauté incomparable. Une demi-douzaine de fois même, en compagnie d’un de mes anciens camarades d’Eton fraîchement converti, j’assistai à la grand’messe du dimanche dans cette église catholique de Cambridge où, plus tard, je devais officier en qualité de vicaire; mais je me souviens que ce spectacle ne me produisit aucune impression, sauf peut-être un mélange confus de mépris et de frayeur. Chose curieuse: je me rappelle, au contraire, très nettement la sensation agréable de surprise que j’éprouvai lorsque, à l’_Asperges_, un jour, une goutte d’eau bénite m’arrosa le visage. Mon ami m’avait prêté un _Jardin de l’âme_, que je ne lui ai jamais rendu. Douze ans plus tard, devenu moi-même catholique, je lui ai écrit pour lui rappeler ce prêt, en ajoutant que, maintenant, ce livre m’appartenait plus que jamais.
Le peu de religion que j’avais à ce moment, cela va sans dire, relevait tout entier de l’ordre artistique. Ma religion n’exerçait pas la moindre influence sur mes actes, mais avait pour moi l’utilité de me maintenir en contact, bien superficiellement d’ailleurs, avec des choses qui n’étaient pas tout à fait de ce monde.
Mon attitude à l’égard de la religion me semble aujourd’hui très heureusement définie et mise en lumière par une petite aventure qui m’arriva en Suisse, vers ce même temps:
Un de mes frères et moi, nous avions décidé de gravir le Pizpalù, l’un des pics de la chaîne de la Bernina, dans l’Engadine; et au moment où nous atteignions le sommet du pic, après une très pénible ascension qui avait duré toute la nuit, voici que, soudain, je me sentis défaillir! Mon frère me fit avaler de l’eau-de-vie, mais qui échoua complètement à me restaurer; et pendant deux heures environ l’on dut me porter, le long de l’arête de la montagne, dans un état d’inconscience apparente. Le fait est que mon frère, pendant la plus grande partie de ce temps, me crut mort, ou du moins hors d’état de me réveiller de ma torpeur. Or, bien que je parusse inconscient, et que même je l’eusse été vraiment pendant quelques instants, au fond je sentais fort bien que j’étais en train de mourir. J’avais même commencé à me demander quel serait le premier phénomène du monde surnaturel qui allait se révéler à moi, et je m’imaginais,--sans doute sous l’influence de la suggestion produite sur moi par les immenses pics neigeux que j’avais vus au moment de fermer les yeux,--que ce phénomène initial serait une vision d’un grand trône blanc. Et cependant pas une minute je n’ai eu conscience de la moindre appréhension à la pensée de me présenter devant Dieu, ni non plus le moindre désir de faire un acte de contrition pour les fautes de ma vie passée. Ma religion, telle qu’elle était, avait un caractère si personnel et si peu vital que, sans jamais douter de la vérité objective de ce que l’on m’avait enseigné, je n’éprouvais ni aucune crainte de Dieu ni aucun amour pour lui; je ne me sentais aucune responsabilité devant lui, et la perspective de le voir ne me causait pas la moindre émotion.
Et ceci, je crois bien, symbolisait toute mon attitude à l’égard de la religion dans la vie ordinaire. Intellectuellement, j’acceptais le dogme chrétien: mais je n’y apportais rien de ma volonté, et rien non plus de mon émotion. Sauf pendant quelques minutes passagères d’une sorte d’excitation superficielle, ma religion n’avait pas en soi l’ombre d’une vitalité effective.
Aussi bien mon ami le plus intime, à ce moment, se trouvait-il être un athée absolu,--le seul que j’aie jamais rencontré, je crois bien,--et je n’éprouvais aucune impression d’un abîme inquiétant entre lui et moi. Un autre de mes amis, comme je l’ai dit, était un nouveau catholique, tout brûlant de zèle. Avec celui-là il m’arrivait parfois de discuter, mais je ne crois pas qu’il me soit jamais venu à l’esprit de concevoir ses croyances comme n’étant pas manifestement absurdes, encore bien que j’aie été extrêmement ennuyé, un jour, lorsque mon ami athée, que nous avions pris comme arbitre, a déclaré que, si seulement l’on admettait le christianisme, la forme catholique était la seule manière possible d’interpréter cette religion. Le plus souvent, mon indifférence religieuse était complète. Je passais alors une bonne partie de mon temps à étudier l’hypnotisme, où j’avais fini par acquérir une habileté assez grande. J’ajouterai que, autant du moins que je puis me le rappeler, aucune personne autorisée n’a tenté, durant cette période, le plus léger effort pour m’entretenir de questions religieuses.
VI
Et alors,--aujourd’hui encore je ne parviens pas à comprendre pourquoi,--je me suis décidé à devenir pasteur. Il se pourrait que la mort d’une de mes sœurs, vers ce temps, eût un peu contribué à ma décision. Mais pour le reste, je suppose que mes motifs dérivaient surtout de ce fait, qu’une vie cléricale me semblait m’offrir la «ligne de moindre résistance». Certes, je suis sûr que je n’étais pas de caractère assez calculateur pour me dire que l’avantage que j’avais d’être le fils de mon père me vaudrait des privilèges dans la carrière ecclésiastique: car, en toute loyauté, je dois déclarer que ni les traitements, ni les promotions ne me séduisaient à aucun degré. Mais sans doute la perspective d’une vie passée dans un presbytère, et l’absence chez moi de toute autre curiosité bien marquée concouraient à me désigner la profession de mon père comme étant, au total, la solution la plus simple des problèmes de mon avenir. Je savais, en outre, que ma décision causerait à mon excellent père un énorme plaisir, et j’appréciais son approbation par-dessus toutes choses. J’avais d’ailleurs, de temps à autre, quelques bouffées romantiques en matière spirituelle et, toujours aussi, je me figurais aimer passionnément la personne de Notre-Seigneur, telle qu’elle m’avait été suggérée par _John Inglesant_. Tout cela m’explique aujourd’hui, en une certaine mesure, que très sincèrement j’aie résolu d’embrasser de tout mon cœur la carrière cléricale, et de la poursuivre aussi dignement que possible.
Depuis le jour où je pris cette résolution, les choses changèrent un peu pour moi. Je commençai à lire des livres de théologie, et à y porter un réel intérêt, en particulier pour ce qui concernait le dogme et l’histoire de l’Église. Mais il ne m’entrait pas dans la tête, un seul instant, que l’Église d’Angleterre ne fût pas seule à représenter l’institution originelle du Christ. Je n’étais aucunement disposé à admettre, comme j’allais essayer de l’admettre plus tard, que notre communion anglicane était l’Église «catholique» pour l’Angleterre, tandis que la communion romaine constituait l’Église «catholique» du continent. Je me souviens même d’avoir vivement reproché un jour, en Suisse, des vues de ce genre à une dame anglicane qui, s’inspirant d’elles, allait entendre la messe dans une chapelle catholique. Les catholiques romains, à mon sens, étaient manifestement corrompus et déchus; les ritualistes eux-mêmes m’apparaissaient teintés d’hérésie, tandis que, d’autre part, les protestants des sectes extrêmes me faisaient l’effet de personnages bruyants, extravagants, et vulgaires. Une seule vie religieuse me semblait possible: celle d’un tranquille pasteur de campagne, avec un beau jardin, une maîtrise bien assouplie, et une existence ordonnée de célibataire,--car je dois ajouter que le mariage, alors comme toujours, me faisait l’effet d’un état inconcevable pour un prêtre chrétien.
VII
Je me préparai pendant dix-huit mois à recevoir les ordres. Le maître qui me dirigeait dans cette préparation était le doyen Vaughan, de Llandaff, homme tout à fait exceptionnel, unique en son genre; et c’est sans doute à cause du charme extraordinaire de sa personne, comme aussi de sa haute spiritualité, que mon père avait décidé de me confier à lui, malgré la divergence de ses vues et de celles du doyen. Je crois bien que, à maints égards, le doyen Vaughan était le prédicateur le plus remarquable que j’aie jamais entendu. Il écrivait ses sermons avec un soin infini, les élaborait mot par mot, toujours prêt à détruire le manuscrit entier pour le recommencer à nouveau d’un bout à l’autre, s’il se trouvait interrompu pendant sa rédaction; après quoi il prononçait le sermon exactement tel qu’il l’avait mis sur son papier, presque sans aucun geste, sauf de légers et rapides coups d’œil sur l’auditoire et quelques timides mouvements de tête. Sa langue anglaise était absolument parfaite, n’ayant d’égales, me semble-t-il, que celles de Ruskin et de Newman. Sa voix était souple et polie et pénétrante comme la lame d’une épée; mais, bien haut encore par-dessus tout cela, il possédait une sorte de magnétisme personnel qui affectait tout auditeur un peu raffiné de la même manière qu’un chant musical. Ses croyances étaient très nettement celles de la secte évangélique. Je garde encore quelque part un ou deux cahiers de notes prises par moi, sous son influence, touchant les sacrements du baptême et de la Cène, et qui déniaient expressément à ces deux «rites» toute valeur sacramentelle. Et pourtant la foi du doyen Vaughan était d’une force si rayonnante, et si intense son amour pour la personne de Notre-Seigneur, que ses élèves, quels qu’ils fussent, n’avaient nullement conscience de ce qui pouvait manquer à son enseignement pour se conformer à leurs propres vues. Aussi longtemps que nous étions sous son charme, c’était comme si nous eussions eu l’impression que rien d’autre ne pouvait être nécessaire que l’amour de Dieu, tel que nous le voyions au cœur de notre maître.
La femme de celui-ci, sœur du doyen Stanley, était, elle aussi, une personne remarquable, et d’une grande influence sur les élèves de son mari. Cette étrange vieille dame, qui ressemblait par le visage à la reine Victoria, était sûrement l’une des femmes les plus intelligentes de sa génération. Pleine d’esprit, elle causait et écrivait avec un éclat merveilleux; et c’était un réel plaisir de se trouver en sa compagnie. Lorsque trois ou quatre d’entre nous étions invités à dîner chez le doyen, nous avions coutume de comparer nos billets d’invitation, pour nous régaler du spectacle de l’étonnante variété des expressions de Mme Vaughan. Le fait est que chacun des billets était entièrement différent des autres, mais tous avec la même vie et le même attrait. Je me rappelle encore l’amusement discret du doyen lorsqu’il découvrit que, pendant une grave maladie qu’il avait traversée, sa femme, désespérant de sa guérison, avait loué une maison où elle comptait se retirer dès le début de son veuvage. Il nous raconta tous les détails de la chose en présence de sa femme, pendant que celle-ci faisait de vagues gestes ou grimaces de protestation.
--Non, ma chère amie,--lui dit enfin le doyen, avec des yeux qui brillaient comme des étoiles,--vous voyez que, tout de même, je ne suis pas encore mort; et je crains bien que vous ne puissiez pas entrer dans votre nouvelle maison pour le moment!
Nous menions à Llandaff une vie très innocente, lisant chaque matin le Nouveau Testament en grec avec le doyen, composant toutes les semaines un sermon qu’il nous corrigeait, jouant beaucoup au football, et assistant tous les jours à un office dans la cathédrale. L’un des jours les plus orgueilleux de toute mon existence fut celui où j’eus l’honneur d’être choisi par un club pour faire partie du petit groupe de ses membres qui allaient engager le défi annuel contre les joueurs de football de Cardiff. Mais je dois ajouter que, pendant ce séjour à Llandaff, et malgré le vigoureux évangélisme du doyen, je commençai à ressentir les premiers éléments d’une aspiration religieuse plus «catholique»; ce fut alors que, pour la première fois de ma vie, notamment, je commençai à préférer recevoir la communion avant tout repas. Cela me venait en partie de l’influence d’un «ritualiste» très pieux, avec qui je m’étais lié d’une étroite amitié; _John Inglesant_, aussi, avait repris un peu de son ancien pouvoir sur moi; et je fis même alors un ou deux voyages aux environs de Llandaff pour chercher une maison où je pourrais fonder une institution ressemblant à celle du Little Gidding de Nicolas Ferrar[3], avec cette seule différence essentielle que les femmes seraient strictement exclues de la maison nouvelle. Les habitants de celle-ci auraient à vivre dans une retraite profonde, une espèce de solitude érudite et poétique: mais je ne me souviens pas que le renoncement à soi-même, sous aucune forme, dût jouer un rôle dans l’institution projetée. Du moins l’intention première de celle-ci était-elle excellente: car l’objet principal de la vie que je rêvais d’organiser, dans mon Little Gidding, était d’accroître l’union de nos âmes avec la personne de Notre-Seigneur.
[3] Communauté anglicane du début du dix-septième siècle, décrite par SHORTHOUSE, dans son _John Inglesant_.
VIII
Je fus ordonné diacre en 1894, après une très étrange retraite d’une solitude absolue, où, pendant une semaine environ, tout sentiment religieux m’abandonna de nouveau. Cette retraite eut lieu près de Lincoln, l’endroit où, longtemps auparavant, s’était écoulée mon enfance. J’avais loué deux chambres dans la loge du portier d’un vieux parc, à quatre ou cinq milles en dehors de la ville, et aussitôt j’avais arrangé mes journées d’une manière qui me paraissait très sage, avec des heures régulières pour l’oraison et la méditation, pour la récitation des Petites Heures en anglais, et pour les exercices corporels. C’était là, je le vois bien à présent, une tentative absolument folle. Je me trouvais dans un état d’excitation très intense à la perspective de ma prochaine entrée dans les ordres; et je ne savais absolument rien, jusque-là, du contenu de mon âme, ni des dangers de l’examen de conscience, sans compter mon ignorance complète de la science difficile de la prière. De telle sorte que le résultat de ma retraite fut une angoisse mentale si affreuse que, même encore aujourd’hui, je ne puis me la rappeler sans un frisson douloureux. Après un jour ou deux d’entière solitude, il me sembla qu’il n’existait aucune vérité religieuse, que Jésus-Christ n’était pas Dieu, que toute notre vie humaine n’était rien qu’une farce vide de sens, et que j’étais moi-même, sinon le pire des pécheurs, en tout cas le plus monumental des sots. Je me souviens, en particulier, de la torture ressentie pendant le premier dimanche de l’Avent. Dès l’aube, je m’étais mis en route vers Lincoln, à pied, et sans avoir déjeuné. A la cathédrale, je communiai, et puis me fis un devoir d’assister à tous les offices de la journée, assis dans un coin de la grande nef poussiéreuse, avec toutes les souffrances d’une âme dans l’enfer. Il m’est toujours impossible de lire la magnifique collecte du dimanche de l’Avent dans le _Livre des prières communes_, de réentendre dans mes oreilles les phrases sonores touchant les «œuvres de ténèbres» et l’«armure de lumière», ou bien encore l’hymne puissamment rythmé: _Voyez, Notre Souverain arrive, descendant parmi des nuées!_ sans qu’un écho de l’horreur de ce jour-là reparaisse en moi.
Je dois dire, cependant, que les choses s’améliorèrent un peu vers la fin de ma retraite. Une espèce de lueur confuse de foi m’était revenue, et lorsqu’enfin je m’en retournai à Addington, pour y être ordonné diacre, tout au plus me sentais-je encore fortement secoué, et, pour ainsi dire, plongé encore dans un état d’hystérie spirituelle.
L’ordination elle-même eut pour effet de me distraire profitablement. Ce fut mon père qui y présida, dans l’église paroissiale de Croydon; et le chanoine Mason, président du collège Pembroke à Cambridge, prêcha un sermon tout à fait réchauffant. J’ai gardé le souvenir d’une phrase particulièrement subtile et spirituelle de ce sermon; le chanoine parlait des divisions doctrinales dans l’Église d’Angleterre; et, tâchant à nous rassurer sur ce point, il avait imaginé de combiner les dissensions géographiques et dogmatiques dans une même période d’un relief saisissant. «Malgré toutes nos divisions, disait-il, nous n’en restons pas moins unis dans la vérité objective. C’est une forme unique de paroles religieuses qui est prononcée aujourd’hui dans tous les diocèses, de Carlisle à Cantorbéry, de Lincoln à Liverpool.»
A la Noël suivante, j’assistai mon père pour administrer la communion dans l’église d’Addington, et puis, de là, je m’en allai tout de suite prendre mon service dans l’est de Londres, où je faisais partie de la mission organisée par les anciens élèves d’Eton. C’est là que, pour la première fois, des vues de la Haute Église anglicane commencèrent à prendre peu à peu possession de moi. La chose se produisit dans les circonstances suivantes:
Un mois après mon ordination j’avais été invité à une retraite que présidait l’un des Pères de la Société de pasteurs fondée par Cowley. Je m’y rendis en haut collet et en cravate blanche; et, sur-le-champ, j’éprouvai là une impression des plus fortes. Pour la première fois la doctrine chrétienne, telle que la prêchait le Père Mathurin, se révélait à moi comme un système ordonné. Je voyais à présent de quelle manière les choses se rattachaient l’une à l’autre, de quelle manière l’Incarnation avait pour conséquences inévitables les sacrements, et comment la grâce de Dieu s’adressait tout ensemble au corps et à l’âme. Le prédicateur était d’une éloquence extraordinaire. Pendant un sermon de plusieurs heures, c’était comme s’il eût pris dans ses mains mes fragments de pensées, mes vagues éclairs d’émotion spirituelle, mes démarches tâtonnantes dans le demi-jour, et comme s’il m’eût montré tout cela illuminé et transfiguré, introduit dans un immense organisme religieux dont je n’avais pas même soupçonné l’existence. J’ajoute qu’il toucha mon cœur aussi, et non moins profondément que mon esprit, en me révélant les sources et les ressorts de ma nature intime sous un jour complètement nouveau. Il nous recommandait, notamment, la confession, en nous montrant sa place dans l’économie divine: mais sur ce point-là, naturellement, j’opposai à ses paroles une résistance énergique. La retraite n’était pas d’un ordre strict, et je pus causer librement, l’après-midi, avec deux amis, ce qui m’offrit l’occasion de tâcher à me persuader moi-même de l’erreur de l’éloquent sermonnaire au sujet de la confession, celle-ci n’étant, pour moi, qu’un remède tout à fait occasionnel à l’usage de ceux qui en éprouvaient expressément le désir. Mais les paroles que je venais d’entendre n’en avaient pas moins accompli leur œuvre en moi, encore que je ne m’en rendisse aucun compte sur le moment. Tout au plus avais-je emporté explicitement de cette retraite un profond désir de m’approprier la religion que je venais d’entendre prêcher. Et cela même m’était rendu malaisé par de sérieux obstacles.
La paroisse où mon père m’avait envoyé avait un caractère éminemment moyen. La confession y était nettement déconseillée, et l’on n’y célébrait la communion que le dimanche et le jeudi. Nous avions une très belle chapelle, construite par Bodley sur le type de la Haute Église, avec des inscriptions latines absolument incompréhensibles pour nos paroissiens. Le curé précédent, qui maintenant était devenu évêque du Zoulouland, et qui appartenait catégoriquement à la Haute Église, avait été remplacé depuis peu par un ancien chapelain de mon père, le révérend Donaldson, aujourd’hui archevêque de Brisbane, dont les opinions se rapprochaient beaucoup plus de la nuance évangélique. M. Donaldson était un homme d’œuvres de premier ordre: des clubs d’adultes commençaient à s’organiser, et toute espèce d’autres occupations pratiques absorbaient notre temps, réunions antialcooliques, jeux d’enfants, et surtout série régulière de visites dans toutes les maisons de la paroisse. Mais les méthodes antérieures du premier curé de la paroisse, avec leurs tendances ritualistes, avaient été grandement modifiées: le nouveau pasteur avait aboli la célébration quotidienne, et congédié les Sœurs anglicanes qui avaient été précédemment attachées à la paroisse. Je crois bien que le révérend Donaldson ne refusait pas, à l’occasion, de confesser dans sa sacristie les deux ou trois adhérents de l’ancien système: mais, à coup sûr, il ne prêchait ni n’encourageait aucunement la pratique de la confession.
Et cependant, malgré son influence sur moi, les idées semées naguère dans mon esprit par le Père Mathurin commençaient à fermenter. J’avais dès lors l’impression,--qui persiste en moi maintenant encore, lorsque je me place au point de vue anglican,--que l’unique espoir de toucher réellement et de relever les âmes de ceux qui vivent sous le fardeau de la misère sordide de l’Est de Londres consistait en ce qu’on pourrait appeler la «matérialisation» de la religion, c’est-à-dire dans le déploiement d’actes et d’images capables de concentrer sur soi l’émotion religieuse. Une manière d’agir extrêmement définie me paraît indispensable, et cela non seulement sous la forme des dehors du culte, que l’on doit essayer de rendre aussi brillants et impressionnants que possible, mais aussi sous la forme des procédés au moyen desquels s’opère l’union individuelle avec Dieu. Certes, les clubs d’hommes où toute conversation religieuse est contraire au règlement (ainsi que c’était le cas pour les nôtres), de fréquentes visites aux paroissiens, des pantomimes d’enfants, et tous ces modes généraux d’activité et de ferveur ne sont pas sans jouer leur rôle: mais si l’individu ne comprend pas où et comment il pourra se décharger du poids de sa pénitence ou de son besoin d’adoration, s’il ne connaît pas une manière de se soulager non seulement comme membre d’une congrégation, mais encore comme une âme spéciale que Dieu a faite et rachetée, jamais sa piété ne pourra cesser d’être vague et diffuse. C’est de quoi j’avais obscurément la notion dès lors; et comme l’âme propre d’un homme est plus proche de lui que toute âme étrangère, j’avais commencé, dès lors, à voir que mon devoir était d’opérer d’abord sur moi-même.
La conséquence de cet état de choses fut que, la veille de mon ordination définitive en qualité de «prêtre», je sollicitai de mon père l’autorisation de faire, pour la première fois, une pleine confession de toute ma vie en présence d’un pasteur. Celui-ci se montra extraordinairement bon et adroit; et la joie qui suivit pour moi cette première confession fut, tout simplement, indescriptible. Je revins chez moi, ce jour-là, dans une espèce d’extase bienheureuse.
Mon ordination définitive, elle aussi, fut pour moi un immense bonheur, bien que je comprenne à présent tout ce qu’il y avait de fiévreux et d’exagéré dans mes émotions de ce temps. L’après-midi de l’ordination, je m’en allai seul dans les bois d’Addington, me répétant sans arrêt que j’étais désormais un prêtre, et que je pourrais faire pour les autres ce qui avait été fait pour moi récemment par le Père Mathurin et par mon confesseur. C’est avec un enthousiasme débordant que, quelques jours après, je m’en retourna à mon service de vicaire, dans l’Est de Londres.