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CHAPITRE VII

L’ARRIVÉE

I

Je ne crois pas que personne soit jamais entré dans la Cité de Dieu avec aussi peu d’émotion que moi. J’avais l’impression d’être devenu absolument insensible; et je n’éprouvais ni joie ni tristesse, ni crainte ni exaltation. Je voyais devant moi la Vérité, se dressant là comme un pic neigeux, et j’avais à me rendre vers elle. Jamais, fût-ce une seule minute, jamais je n’avais douté de cela depuis le moment où je m’en étais convaincu; et je n’ai pas besoin de dire que jamais, non plus, je n’en ai douté dans la suite. J’essayais bien de réchauffer cette froideur qui m’avait envahi: mais tous mes efforts échouaient à plat. J’étais comme quelqu’un qui abandonnerait l’éclat d’une lumière artificielle--au sortir d’un salon illuminé et chaud, merveilleusement agréable et commode--pour pénétrer désormais dans un monde de pâle lumière naturelle. J’avais échangé une erreur qui m’était familière et douce contre une certitude qui n’avait pour moi que d’être ce qu’elle était. En un mot, j’étais profondément apathique, et sans ombre d’une illusion sentimentale.

II

J’arrivai à Stroud vers le soir, après avoir récité en chemin, pour la dernière fois, mon office anglican. Puis un omnibus me conduisit lentement à Woodchester, qui est à quelques milles de là. Ce voyage en omnibus me parut aussi lugubre que tout le reste, encore que la région soit vraiment très belle. Une longue vallée serpente entre des hauteurs qui, sur les deux côtés, rappellent étrangement certains paysages d’Italie. L’omnibus avançait lentement, interminablement. J’écoutais, presque sans comprendre, les explications d’un vieil homme avec un visage rose, et je me souviens d’avoir été agacé par le bruit que faisaient une paire d’enfants. Mais rien de tout cela ne me semblait avoir la moindre importance.

Un frère lai m’attendait, au pied du petit sentier pierreux et abrupt qui monte de la route au Prieuré; et ce fut en sa compagnie que je gravis le sentier. Près de la porte de la chapelle, dans la pénombre du soir, une figure blanche se tenait debout qui, dès qu’elle nous vit approcher, descendit vers nous et prit mes mains dans les siennes: après quoi, presque sans nous rien dire, nous continuâmes de monter et pénétrâmes dans la maison. Mais, même alors, je me sentais entièrement engourdi et indifférent.

Je ne saurais songer à décrire en détail les trois jours qui ont suivi. Au fait, je ne vois pas ce que leur récit pourrait avoir d’intéressant pour personne. Et je n’entreprendrai pas non plus de décrire la bonté, la courtoisie, et la patience infinies que j’ai trouvées chez le Père Réginald et chez le prieur, ou, plus exactement, chez tous ceux à qui j’ai eu affaire pendant mon séjour. Chacun des trois après-midi, mon instructeur et moi nous nous promenions dans la campagne voisine, en nous entretenant de toute sorte de choses; et puis, durant tous mes moments de loisir, je m’occupais à étudier le _Petit Catéchisme_. Il y a cependant un détail que je dois mentionner, au risque même d’ennuyer ce cher Père dominicain. Le jeudi, il me demanda si je n’avais rien qui m’embarrassât. Je lui répondis: «Non!--Mais, par exemple, les indulgences doivent sûrement vous gêner?» reprit-il. De nouveau, je lui dis que ni cette question-là, ni aucune autre ne m’embarrassait le moins du monde. Je n’étais pas tout à fait certain de les bien comprendre, mais j’étais tout à fait certain d’y croire parfaitement, comme à tout le reste de ce que l’Église proposait à ma foi. Cependant le Père ne parut pas pleinement convaincu, et se crut forcé de me donner une instruction complète et détaillée sur ce point.

Le soir, aussi, il venait toujours passer une ou deux heures dans ma chambre, au premier étage. Le matin, j’entendais la messe et tentais une espèce de méditation. J’assistais également à d’autres offices, de temps à autre; en particulier je ne manquais jamais les Complies, et l’exquise cérémonie dominicaine du _Salve Regina_ qui les suit. J’ajouterai que je fus très frappé, et doucement ému, de constater la ressemblance du rite dominicain, sur bien des points, avec le rite anglican de Salisbury.

Le vendredi, qui était le jour fixé pour ma réception, je fis une longue promenade solitaire, toujours dans le même état d’entière apathie. Je visitai une vieille église, tout à l’autre extrémité de la vallée. Je me rappelle que je fus surpris par la pluie, et allai prendre du thé dans un petit salon d’auberge où il y avait, sur le mur, une série assez amusante d’instructions au visiteur touchant la manière dont l’aubergiste concevait la discipline de sa maison. Puis, vers six heures, je revins au Prieuré.

En vérité, je ne sais pas trop pourquoi je note tout cela; mais le fait est qu’il m’est impossible aujourd’hui de songer à ces premières journées de Woodchester autrement que sous la forme des menus incidents extérieurs qui m’y sont arrivés. Après quoi il va sans dire que, si même j’avais eu alors des expériences spirituelles mémorables, je me croirais tenu de n’en point parler: mais vraiment je n’en ai eu d’aucune sorte. Il n’y avait rien en moi, me semblait-il, qu’une certitude absolue d’accomplir la volonté de Dieu en entrant dans Son Église. Nulle trace, chez moi, d’élévations mystiques, non plus que de tentations contre la foi: et je dois même avouer que cet engourdissement s’est prolongé non seulement jusqu’à ma réception dans l’Église et à ma première communion, mais aussi pendant les quelques mois suivants. Le séjour de Rome lui-même, malgré l’importance des leçons que j’y ai apprises, ne m’a procuré qu’un bien petit nombre d’émotions profondes.

En fait, je subissais alors la réaction naturelle de la lutte terrible où je m’étais trouvé engagé durant toute l’année précédente. Durant cette année-là, sous des formes diverses, j’avais vraiment traversé la gamme entière de la vie spirituelle dont j’étais capable; et la conséquence avait été que mes facultés avaient fini par tomber dans une espèce de léthargie. Je me permets de faire mention de cela parce que j’ai connu plus d’un converti qui, semblablement, s’est trouvé surpris et déçu de l’insensibilité qui accompagnait pour lui les débuts de la vie catholique. L’âme s’était attendue à voir les cieux s’ouvrir, à en voir jaillir des flots abondants de grâce, des torrents de plaisir, une gloire éblouissante et une musique supraterrestre; et, au lieu de ces merveilles, rien n’était descendu sur cette âme qu’un immense fardeau, dans une sorte de brouillard percé seulement d’un unique rayon,--le rayon qui venait de l’étoile de la foi divine, aussi ferme et sûre que Dieu sur son trône.

Naturellement, il y a d’autres âmes qui ont le bonheur de sentir autrement. L’un de mes amis, qui est aujourd’hui devenu prêtre comme moi, m’a dit que sa difficulté suprême, au moment de faire sa soumission, était la pensée d’avoir à répudier son ordination anglicane. Cet ami avait été jusqu’alors un pasteur ritualiste, travaillant assidûment parmi les pauvres dans une de nos grandes villes anglaises, et célébrant chaque jour, pendant des années, ce qu’il croyait être le saint sacrifice de la messe. Il m’a dit qu’il voyait approcher presque avec terreur sa première communion, parce qu’il craignait que--ne pouvant pas concevoir que Notre-Seigneur lui témoignât plus de grâce qu’il en avait éprouvé naguère devant son autel anglican--il ne fût tenté de mettre en doute la réalité du changement. Mais dès l’instant où l’hostie sacrée a touché sa langue, il a reconnu la différence. Jamais, depuis ce moment, il n’a douté un seul instant que ce qu’il avait reçu jusque-là n’était que du pain et du vin, accompagnés d’une grâce qui n’avait rien de sacramentel, tandis que ce nouveau don qu’il recevait n’était rien autre que le Corps immaculé du Christ. A quoi j’ajouterai que cet ami est un homme d’âge moyen, tout à fait «raisonnable», et de l’esprit le plus positif.

III

Vers six heures et demie du soir, environ, le Père Réginald m’emmena dans la salle du chapitre, et là, agenouillé auprès du siège du prieur, je récitai ma confession, ainsi que les actes de foi, d’espérance, de charité, et de contrition, après quoi le prieur me donna l’absolution. L’on ne crut pas devoir m’administrer le baptême conditionnel--encore que, naturellement, je fusse tout disposé à le recevoir--attendu que deux témoins de mon baptême précédent attestaient que la cérémonie avait été, sans aucun doute, accomplie conformément aux exigences catholiques. L’absolution donnée, le prieur m’embrassa, comme un père embrasse son fils; et je me rendis à la chapelle pour remercier Dieu.

Le lendemain matin, je reçus la sainte communion des mains du prieur, dans la belle petite chapelle. Je prolongeai mon séjour jusqu’au lundi, et assistai aux offices du dimanche avec une singulière espèce de contentement tranquille, qui croissait dans mon cœur presque d’instant en instant. Le lundi, je me mis en route vers le nord, pour aller demeurer chez l’ami dont j’ai parlé déjà, qui était alors chapelain dans une grande maison catholique.

Là, une étrange surprise m’attendait. Quelques semaines auparavant, j’avais eu un de ces rêves très intenses qui laissent, durant la journée suivante, une impression à la fois profonde et inexplicable. J’avais rêvé que je marchais sur des hauteurs, au bord de la mer, avec une impression d’isolement assez pénible. Le terrain était nu, tout à l’entour de moi: mais, en m’avançant, j’avais commencé à voir un bois à l’horizon, et puis, tout à coup, je m’étais trouvé sur une éminence d’où m’était apparue une grande forêt, avec la mer au delà. Tout juste au milieu de la forêt s’étalait le toit d’une vaste maison; et, dès le moment où j’avais aperçu cette maison, j’avais eu soudain conscience d’un plaisir merveilleux, comme celui d’un enfant qui rentre dans sa maison. C’est là-dessus que je m’étais éveillé, toujours encore rempli d’un bonheur extraordinaire.

Or, je n’étais jamais venu voir mon ami dans sa nouvelle demeure, et jamais lui-même ne m’avait fait la moindre description de l’endroit où il vivait. Je ne savais pas même que cet endroit fût voisin de la mer, si bien que, lorsque j’arrivai dans la maison, le soir, et que j’appris que la mer était tout proche, je racontai mon rêve à mon ami, en ajoutant que, d’ailleurs, je ne voyais aucune autre ressemblance entre la vision de mon rêve et cet endroit. Mais voici que, le lendemain matin, il me fit monter sur une éminence qui s’élevait derrière la maison; et là, chose étonnante, je dus reconnaître que les deux spectacles coïncidaient dans tous les contours généraux! Je voyais à mes pieds le toit de la grande maison catholique, l’épaisse forêt, et, au delà, le long horizon de la mer. Dans le détail, cependant, il y avait deux ou trois petites choses qui m’apparaissaient différentes; et surtout je n’éprouvais en aucune façon l’immense joie dont m’avait imprégné la vision de mon rêve.

IV

Et maintenant commencèrent les conséquences inévitables de ce que j’avais fait. Je ne saurais dire combien de lettres j’ai reçues pendant les quelques jours qui ont suivi l’annonce, dans les journaux, de ma conversion. Mais j’avais au moins deux amples courriers par jour. A toutes ces lettres, il me fallait répondre; et ce qui me rendait la chose plus pénible était que, parmi ces lettres, il n’y en avait pas plus de deux ou trois qui me vinssent de catholiques. Cela était d’ailleurs parfaitement naturel, car je ne connaissais guère de catholiques à ce moment. Il y eut, en vérité, un télégramme qui me réchauffa le cœur: il venait de ce prêtre à qui je devais tant, et dont la conversion m’avait tant affligé lorsque je l’avais apprise à Damas, six ans auparavant! Mais tout le reste des lettres avait pour auteurs des anglicans--prêtres, laïcs, femmes, et même enfants--dont la plupart me regardaient ou bien comme un traître d’action délibérée (mais je dois dire que ceux-là étaient peu nombreux), ou bien comme un sot aveuglé, ou encore comme un bigot entêté et ingrat. Bon nombre de ces correspondants me cachaient leurs sentiments le mieux qu’ils pouvaient, mais sans pouvoir m’empêcher de comprendre clairement ce qu’ils pensaient. Un pasteur, qui était encore très attaché à ses fonctions, m’écrivit une lettre toute remplie de félicitations, où il m’enviait d’avoir été assez heureux pour trouver le chemin de la Cité de Paix. Huit ans plus tard, ce pasteur est entré à son tour dans la même Cité.

Je crois bien que j’ai répondu à toutes ces lettres, y comprise celle d’une dame qui me suppliait de me rappeler un sermon que j’avais prêché autrefois sur l’Enfant Prodigue, et me sommait de me hâter, moi aussi, de rentrer dans la maison de mon père. A cette lettre, je répondis en déclarant que, précisément, c’était là ce que j’avais fait, et en ajoutant que, seule, cette conviction avait pu me décider à sortir de l’Église d’Angleterre. J’exprimais en outre l’espérance que ma correspondante, un jour, se déciderait aussi à suivre mon exemple. La dame transmit ma lettre à son pasteur, qui, tout de suite, me répondit par une violente accusation de fourberie, en me disant que, lorsqu’il m’avait prié de prêcher une mission dans sa paroisse, il avait poussé l’illusion jusqu’à me croire un homme loyal; il déplorait à présent que ma «perversion» eût si promptement dégradé mon caractère. A cela je répondis, de mon côté, en citant au pasteur les paroles de sa paroissienne, afin de lui prouver qu’il m’aurait été impossible d’accueillir ces paroles autrement que je l’avais fait. Sur quoi le pasteur m’envoya une sorte de demi-excuse, en me disant que la dame lui avait donné à entendre que c’était moi qui lui avais écrit le premier, si bien qu’il regrettait maintenant d’avoir employé à mon endroit des expressions aussi fortes.

Une autre des lettres que je reçus me procura beaucoup de peine, en même temps que de surprise. Elle venait d’une dame assez âgée que j’avais toujours crue mon amie sincère,--la femme d’un haut dignitaire de l’Église anglicane. La lettre était brève, amère, et farouche, me reprochant le déshonneur que j’avais fait au nom et à la mémoire de mon père. Il m’a semblé incompréhensible sur le moment--et c’est encore mon impression aujourd’hui--qu’une personne vraiment et profondément religieuse, comme l’était sans aucun doute ma correspondante, s’avisât de m’adresser un tel reproche. Combien différente a été l’attitude généreuse d’un certain évêque anglican qui, s’entretenant avec ma mère, après mon départ pour Rome, lui a dit: «Rappelez-vous que, au total, votre fils a suivi sa conscience! Et n’est-ce point là ce que son père aurait pu souhaiter pour lui?»

Une autre fois, un peu plus tard, un pasteur m’informa que des actes schismatiques, comme celui que j’avais commis en me convertissant à l’Église de Rome, portaient toujours «des fruits amers», et que déjà dans mon cas, tout de même que dans maints autres, «l’honneur s’était envolé». Tout cela parce que, après mon ordination à Rome, j’étais venu demeurer dans la même ville où demeurait ce pasteur, sans m’y livrer d’ailleurs à aucune œuvre d’évangélisation, et alors que, deux ans auparavant, contre mon gré, j’avais été envoyé pour prêcher une mission anglicane dans la paroisse du susdit pasteur. Je lui répondis en lui signifiant que, s’il ne retirait point ses paroles--dont je savais qu’il ne manquerait pas à les répéter de toutes parts--je me considérerais comme ayant le droit d’envoyer sa lettre aux journaux. J’ajoute qu’il s’est aussitôt empressé de se rétracter.

Et cependant je dois reconnaître avec la plus profonde gratitude que, dans l’ensemble, les membres de mon ancienne communion anglicane m’ont traité avec une charité dont j’ai été très surpris. Je ne me doutais pas qu’il y eût au monde autant de générosité.

Quelques jours après mon arrivée chez mon ami, je suis allé faire un séjour chez les Bénédictins d’Erdington, et, là, j’ai commencé à constater des marques de plus en plus nombreuses de la bienvenue qui m’attendait dans ma nouvelle maison. Deux des Pères, qui étaient eux-mêmes des pasteurs convertis, ont fait tout le possible pour me mettre à l’aise et pour me combler de la plus touchante bonté. J’ai éprouvé également une impression bien consolante en rencontrant à Erdington un autre pasteur anglican bien connu, qui venait de me précéder de quelques mois dans l’Église catholique. Je n’ai pas besoin de dire que nous avons eu à causer abondamment de la similitude de nos situations.

D’Erdington, je revins chez ma mère, où j’eus la satisfaction d’achever les dernières pages de mon roman, _Par quelle autorité?_ avant de quitter l’Angleterre, le jour des Morts, pour aller m’installer à Rome, où je me proposais de commencer mes études en vue de la prêtrise.

Un nouvel exemple de la charité anglicane se produisit à mon occasion, quelques instants après que mon train se fut éloigné de la gare de Victoria. Au moment où ma mère s’apprêtait à sortir de la gare, elle vit accourir vers elle un prélat de l’Église épiscopale d’Écosse, partisan zélé de la Haute-Église, très vieil ami de mes parents. Il était venu me dire adieu et me souhaiter bon voyage. Je n’ai jamais oublié cela, et compte bien, s’il plaît à Dieu, ne jamais l’oublier.