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CHAPITRE VIII

LA NOUVELLE DEMEURE

Et maintenant, je ne sais pas s’il est bien respectueux à l’égard de ma sainte mère l’Église que j’essaie de dire encore ce qu’elle a été pour moi depuis le jour où je me suis jeté dans ses bras, tout aveugle et sourd et profondément misérable. Mais je vais, en tout cas, me hasarder à le dire, après tout ce que j’ai rappelé déjà de mes relations avec une autre Église, longtemps habitée et aimée et vénérée par moi avant qu’une voix toute-puissante m’en eût fait sortir.

I

Tout d’abord, certains lecteurs trouveront peut-être étrange que je me sente obligé de dire ceci: à savoir, que l’idée de revenir jamais à l’Église d’Angleterre est pour moi absolument aussi inconcevable que le serait l’idée de tâcher à entrer dans la tribu des Natchez. Et cependant, en me plaçant au point de vue anglican--autant du moins que cela m’est possible--je comprends assez comment il se fait que les anglicans aient coutume de prédire toujours, à propos de chaque nouveau converti, qu’il «ne peut manquer de revenir à son ancienne foi». Tout d’abord, en effet, ces anglicans ont naturellement le désir que toutes les personnes honorables appartiennent à l’Église dont eux-mêmes font partie. Les catholiques n’ont-ils pas, de leur côté, un désir tout pareil? Mais, en second lieu, j’estime que l’erreur des anglicans susdits, au sujet de leurs anciens frères convertis au catholicisme, provient de ce qu’ils ne se rendent pas un compte exact de la situation. Ils sont si habitués à la désunion sur les matières les plus profondes de la foi, dans leurs propres congrégations, qu’ils conçoivent malaisément la possibilité d’une Église où les choses se passent tout autrement. Ou bien, se disent-ils, ces mêmes divisions doivent exister aussi dans le catholicisme, par-dessous l’union apparente, ou bien, si elles n’y existent pas, cela doit signifier que toute activité intellectuelle se trouve supprimée par l’«uniformité de fer» du système catholique. Ils n’ont absolument aucune idée de la manière dont «la vérité peut nous rendre libres». Et j’admets combien tout ce que je vais ajouter est, chez moi, une impression purement personnelle: mais, vraiment, j’ai de plus en plus la conviction que le petit nombre de personnes qui reviennent au protestantisme y reviennent soit par le chemin de l’incrédulité complète, ou bien à cause de quelque grave péché dans leur vie, ou bien encore, simplement, parce que jamais elles n’ont bien compris leur position catholique.

Car comment ne pas voir, avec une évidence absolue, que le fait de revenir de l’Église catholique à l’Église anglicane signifie l’échange de la certitude pour le doute, de la foi pour l’agnosticisme, de la substance pour l’ombre, d’une lumière brillante pour de mornes ténèbres, d’une réalité historique et universelle pour une théorie antihistorique et toute «provinciale»? Impossible pour moi de m’exprimer dans des termes plus doux, malgré ma certitude que ce qu’on vient de lire apparaîtra, tout au moins, d’une extravagance monstrueuse aux membres sincères et recueillis de la communion anglicane. Tout récemment encore, un jeune représentant de la Haute-Église, pourvu de l’éducation universitaire la plus relevée, m’a déclaré du ton le plus sérieux, en fixant ses yeux dans les miens, quelque chose comme ceci: «L’idée romaine, cela est parfait en théorie! Mais, comme système pratique, cette idée ne va pas, ne s’arrange ni avec l’histoire ni avec la vie; tandis que notre communion anglicane...!»

II

Est-ce donc qu’il n’y a point de lacunes ou de déceptions qui attendent l’anglican converti au catholicisme? Ce converti trouvera dans sa nouvelle demeure autant de lacunes qu’il en existe dans la nature humaine; et le nombre de ses déceptions variera d’après celui de ses illusions.

Il y a d’abord, par exemple, une attitude assez singulière que prennent maints catholiques d’une foi bien assurée, en présence de la conversion de non-catholiques, et en particulier d’anglicans. Je veux parler de l’état d’esprit de ces personnes qui, tout en pratiquant elles-mêmes avec ferveur leur foi religieuse, semblent être d’une indifférence entière pour la tâche «missionnaire» de l’Église. «J’apprends que B... est devenu catholique! disait un jour une brave dame catholique. Quel intérêt a-t-il bien pu avoir pour se convertir?»

Une telle attitude d’esprit n’est pas seulement un défaut: pour moi, personnellement, elle a été une déception très réelle. Jamais je n’aurais pensé d’avance qu’une attitude comme celle-là pût exister chez quelqu’un qui faisait cas de sa foi. Et j’ajouterai, pour dire la vérité, que cette attitude est loin d’être aussi rare qu’on pourrait le supposer. Or, c’est là le fait de sectaires: car, la religion catholique serait fausse, si on ne la concevait point comme destinée à toute l’humanité. Cette religion doit être «catholique» littéralement, universelle, ou rien. Sans compter que, dès l’enfance, j’avais été instruit à penser que les catholiques avaient la passion du prosélytisme, si bien que dans nulle autre confession religieuse on ne pouvait trouver aujourd’hui autant de cette ardeur pour convertir autrui qui est, généralement, l’un des signes d’une conviction forte. Et voici que m’étant converti, je découvrais autour de moi non seulement de l’indifférence dans bien des cas, mais même une espèce d’opposition plus ou moins voilée contre tout mode d’activité dirigé en ce sens! «Les convertis ont trop de zèle! m’entendais-je répéter à droite et à gauche. Ils sont indiscrets et impétueux. Mieux vaut nous en tenir aux vieux chemins éprouvés: gardons notre foi pour nous-mêmes, et laissons les autres garder la leur!»

Il est vrai que, depuis peu, j’en suis arrivé à juger moins sévèrement cet état d’esprit sectaire, en découvrant qu’il était, bien des fois, la conséquence fatale des siècles de suspicion et d’illégalité qu’ont eu à subir les catholiques anglais. Ceux-ci ont été si longtemps accoutumés à devoir cacher leurs mystères sacrés afin de protéger à la fois ces mystères et soi-même, qu’une sorte de vague tradition tacite s’est formée en eux, leur enseignant qu’il vaut mieux pratiquer loyalement leur religion pour leur compte, et s’exposer le moins possible à n’importe quels risques. Si mon hypothèse est fondée, le défaut dont je parle ne laisse pas d’avoir une excuse; mais, quoi qu’il en soit, ce n’en est pas moins un défaut. Et d’ailleurs, chose curieuse, ce n’est point surtout parmi les anciennes familles catholiques d’Angleterre qu’il se rencontre; ces familles sont même, en général, aussi ardentes à la tâche missionnaire que les convertis: c’est bien plutôt parmi les «parvenus» spirituels, parmi les catholiques d’une ou deux générations seulement, que ce «snobisme» spirituel est le plus fréquent.

Un second défaut, proche parent du premier, est une certaine jalousie à l’endroit des convertis. C’est là un défaut sur lequel je ne me serais point permis d’insister si j’avais eu moi-même à en souffrir sensiblement: car, dans ce cas, j’aurais eu à me méfier de mes propres impressions. Mais le fait est que je n’en ai point souffert. J’ai reçu, au contraire, de toutes parts, les marques d’une générosité merveilleuse, même touchant des sujets tels que mon privilège d’être ordonné prêtre, à Rome, après la très courte période de neuf mois de vie catholique. Naturellement, il s’est trouvé bien des personnes pour désapprouver la rapidité avec laquelle j’ai été ainsi promu à la prêtrise; mais, dans aucun de ces cas, je n’ai pu soupçonner la présence de cette jalousie qui se traduit en un désir de vexer le néophyte. D’une manière générale, j’ai été étonné de la bonté que les catholiques m’ont toujours montrée.

Mais j’ai rencontré une foule de cas, j’ai entendu une foule de paroles qui m’obligent à reconnaître, sans l’ombre d’un doute, que bien des nouveaux convertis ont à subir jalousie et suspicion de la part de certains catholiques, et que, même, c’est là une des plus grandes épreuves de leur vie. Une telle attitude est d’ailleurs, elle aussi, éminemment humaine et naturelle. «Tu les as rendus égaux à nous, s’écrie l’homme de la parabole, à nous qui avons dû supporter la tâche et la chaleur de toute la journée!» Et puis encore cette attitude est, souvent, plus ou moins justifiée par l’arrogance de tels ou tels convertis qui pénètrent dans l’Église, pour ainsi dire, la bannière déployée et les tambours battants, comme s’ils étaient des conquérants au lieu d’être des vaincus. Mais, en toute honnêteté, j’estime que cette arrogance parmi les convertis est chose assez peu commune. La longue période d’instruction à travers laquelle ils doivent passer, les pénibles sacrifices que beaucoup d’entre eux ont à faire, tout cela, sans parler de l’admirable grâce divine qui les a introduits dans l’Église, tout cela a d’ordinaire pour effet de purifier et de discipliner l’âme à un haut degré. Tout compte fait, et toutes choses d’ailleurs égales, le converti a été appelé par Dieu pour donner un plus grand témoignage de sincérité que l’homme qui, étant catholique dès le berceau, n’a jamais eu d’autre devoir que de conserver sa foi. Toutes choses égales, il y a plus d’héroïsme à rompre avec le passé qu’à lui rester fidèle.

Ici encore, cependant, ce n’est point parmi les véritables catholiques de toujours que se manifestent habituellement la jalousie et la suspicion à l’égard des convertis: mais, cette fois encore, c’est surtout parmi ceux qui désireraient passer pour tels, parmi ceux qui, avec leur résolution de bien marquer l’absence chez eux de «l’esprit du converti», se sentent conduits à proclamer ce fait par le moyen d’un certain mépris mêlé de reproches. Ils ne sont entrés en possession de leur fortune qu’à une date relativement récente, et c’est afin de cacher leurs origines religieuses qu’ils rabrouent ceux qui ne sauraient prétendre à faire partie d’une telle aristocratie spirituelle.

Il y a donc des défauts chez les catholiques--je pourrais en citer quelques autres encore--et ce serait chose tout à fait inutile de chercher à les nier. Mais ces défauts ne sont aucunement de l’espèce que soupçonnent ou prétendent les non-catholiques. Ces défauts réels sont ceux qui relèvent communément de notre nature humaine, les défauts ordinaires de tous ceux des membres de l’humanité qui échouent à se laisser délivrer de leur faiblesse native par une pénétration complète de leur foi religieuse. Mais, au contraire, les défauts que les anglicans supposent être les plus caractéristiques dans l’Église romaine n’ont absolument rien de caractéristique. Tout d’abord, il n’y a chez les catholiques aucune trace de cette division sur les matières de la foi que l’anglican est obligé d’accepter, un peu comme sa «croix», dans sa propre Église; il n’existe point, chez les catholiques, d’«écoles de pensée», au sens où l’entendent les anglicans; et l’on ne saurait découvrir l’ombre même d’une différence _dogmatique_ entre les deux groupes de tempéraments qui se partagent plus ou moins toute l’espèce humaine, les «maximistes» et les «minimistes», ou, comme disent les anglicans à propos de l’Église catholique, les ultramontains et les gallicans. Dans la mesure où ces deux camps existent vraiment--et encore que, pour ma part, en toute franchise, je doive reconnaître l’impossibilité absolue où je suis de classer les catholiques de cette manière--j’imagine que la différence entre eux ne se rapporte qu’au plus ou moins d’opportunité présente d’un certain mode d’action proposé, ou bien ne désigne qu’un goût plus ou moins fort de ce qu’on appelle les méthodes «romaines», et ainsi de suite. Jamais la division entre les catholiques n’atteint des questions d’ordre important: tout au plus s’agit-il de menus détails pratiques, et des plus secondaires.

Il n’existe pas non plus, à ma connaissance, de «mécontentement sourd» à l’intérieur de l’Église. Certes, j’entends continuellement parler de quelque chose de tel, mais toujours seulement de la part de non-catholiques. Il n’existe aucune révolte intellectuelle, du moins que je sache, chez les esprits les plus vigoureux de la communion romaine, et jamais je n’en ai entendu parler que par des non-catholiques. Il n’existe aucune trace de ce que l’on a appelé «l’aliénation du sexe fort». Au contraire, dans notre pays tout de même qu’en Italie et en France, je ne cesse pas de m’étonner de la prédominance extraordinaire des hommes sur les femmes, pour tout ce qui est de l’assistance à la messe et des autres pratiques, dans nos églises. Le desservant d’une paroisse suburbaine, à qui je parlais tout récemment de cela, m’a dit que, la veille encore, il avait eu le loisir d’observer le nombre et l’espèce des personnes qui avaient assisté à un salut du soir; et il m’a assuré que la proportion des hommes, par rapport aux femmes, avait été de deux pour un. J’ajoute que ceci, cependant, ne constitue qu’une exception: mais le fait qu’elle illustre n’en est pas moins incontestable.

Toutes ces accusations, que l’on se plaît à lancer librement contre nous, m’apparaissent dépourvues de fondement. Certes, il y a parmi les catholiques, comme ailleurs, des tempéraments chauds et froids, des natures apostoliques et d’autres qui seraient plutôt diplomatiques. Certes il peut se faire, à l’occasion, qu’une petite révolte surgisse, comme elle surgirait dans n’importe quelle société humaine. Certes il peut arriver que des âmes pleines de soi se dissocient de la vie catholique, ou bien, chose plus triste encore, tâchent à rester catholiques de nom tout en n’ayant plus rien de catholique dans l’esprit. Mais ce que je nie énergiquement, c’est que ces divers incidents puissent être considérés, si peu que ce soit, comme des tendances, et plus encore que, à les tenir pour des tendances, ces incidents puissent être regardés, si peu que ce soit, comme caractéristiques du catholicisme. Il n’est pas vrai que le calme merveilleux que l’on voit à la surface de l’Église se trouve, en fait, recouvrir d’ardents conflits intérieurs. Je le nie de la façon la plus formelle: car, simplement, cela n’est point.

Pareillement il est tout à fait faux que la religion catholique ait pour trait distinctif un formalisme qui ne se retrouve pas, au même degré caractéristique, dans les confessions protestantes. Tout au plus cette accusation, souvent répétée, repose-t-elle sur une ombre de vérité: en effet, c’est chose certaine que, parmi les catholiques, l’excès d’émotion et la sentimentalité violente sont généralement découragés, et que l’on est communément enclin à faire consister plutôt l’essence de la religion dans l’adhésion et l’obéissance de la volonté. D’où résulte que, naturellement, des personnes d’une nature relativement peu dévote, lorsqu’elles sont catholiques, continuent à pratiquer leur religion en n’accomplissant que le plus strict minimum de leurs obligations, et cela, parfois, dans des conditions assez médiocres et prosaïques; tandis que les mêmes personnes, si elles appartenaient à l’anglicanisme, renonceraient complètement à toute pratique religieuse. Si bien que, peut-être, il serait vrai de dire que le niveau _émotionnel_ moyen d’une réunion de catholiques est plus bas que le niveau correspondant d’une réunion de protestants: mais de cela ne dérive en aucune façon que les catholiques soient plus formalistes que les protestants. Ces âmes froides et peu dévotes adhèrent à leur religion simplement par obéissance; et il y aurait en vérité quelque chose de singulier à vouloir les condamner pour un tel motif! L’obéissance à la volonté de Dieu--ou même à ce que l’on croit être la volonté de Dieu--n’est-elle pas en réalité _plus_ méritoire, et non pas _moins_, lorsqu’elle ne se trouve pas accompagnée de consolations émotionnelles et de ferveur sentimentale?

En résumé, donc, je serais porté à déclarer ceci: que, à en juger par une expérience de neuf années de sacerdoce anglican et huit années de sacerdoce catholique, il y a des défauts aussi bien dans la communion anglicane que dans la communion catholique; mais que, dans le cas des anglicans, ces défauts sont essentiels et radicaux, puisqu’ils constituent des fissures dans ce qui devrait être divinement intact, c’est-à-dire dans des choses telles que la certitude de la foi, l’unité des croyants, l’autorité de ceux qui devraient être les pasteurs au nom de Dieu; tandis que, dans le cas de l’Église catholique, ces défauts sont simplement ceux de la faiblesse humaine, inséparables de l’état d’imperfection où tout homme est plongé. Les défauts de l’anglicanisme, et de tout le protestantisme en général, sont des preuves établissant que le système entier n’est point de portée divine; les défauts dans le système catholique nous montrent seulement que ce système a un côté humain en même temps qu’un côté divin, et c’est là ce que pas un catholique n’a jamais songé à nier.

III

A Rome, j’ai appris une leçon éminemment importante, parmi cent autres. On a fort bien dit que l’architecture gothique représente l’âme aspirant à Dieu, et que l’architecture romane, ou encore celle de la Renaissance, représentent Dieu s’unissant aux hommes. Ces deux aspects de la religion sont également vrais, mais aucun des deux n’est complet sans l’autre. D’une part, il est vrai que l’âme doit toujours tâcher à percer du regard les ténèbres pour découvrir un Dieu qui se cache, toujours se rappeler que l’infini dépasse le fini et qu’une énorme quantité d’ignorance doit être un élément nécessaire de toute croyance. Les contours de ce monde, pour ainsi dire, sont noyés dans l’obscurité: la lueur qui scintille devant nous suffit pour nous faire avancer sur notre route, mais ne peut guère nous aider à rien d’autre. C’est en silence que Dieu est connu, et parmi des mystères qu’il se manifeste. «Dieu est esprit», un esprit sans forme, sans limites, invisible et éternel; et ceux qui l’adorent doivent l’adorer en «esprit et en vérité». Voilà, donc, d’une part, la mystique et profonde obscurité de l’expérience spirituelle!

Mais voici, d’autre part, que Dieu est devenu homme, et que «le Verbe s’est fait chair»! L’inconnaissable nature divine «est venue habiter parmi nous, sous un vêtement de chair, et nous avons contemplé sa gloire». Ce qui était caché a été révélé. Ce n’est pas seulement nous qui avons soif et qui cherchons: c’est Dieu qui, ayant soif de notre amour, est mort sur la croix afin de pouvoir ouvrir le royaume des cieux à tous les fidèles, et qui a déchiré le voile du temple sous le contre-coup de son soupir d’agonie, et qui, maintenant encore, se tient et frappe à la porte de tout cœur humain, afin de pouvoir entrer et s’attabler avec l’homme. Le dôme rond des cieux s’est abaissé sur la terre; les murs du monde sont devenus visibles; l’immense lumière de la Révélation ruisselle de tous côtés, par des fenêtres claires, sur un sol resplendissant; et les anges et les hommes frémissent dans une même ivresse d’amour divin; le maître-autel se dresse en pleine vue, parmi une gloire d’or et de cierges; et, au-dessus de lui, la tente de Dieu fait homme se montre à tous, pour que tous puissent également voir et adorer.

Or, cet aspect de la religion chrétienne n’avait eu jusque-là, pour moi, presque aucune importance. J’étais un homme du Nord, élevé dans les voies des races du Nord. J’aimais la pénombre, et la musique mystérieuse, et l’ombrage des profondes forêts; je détestais les espaces amplement ensoleillés, et les trompettes à l’unisson, et les formes rondes et carrées en architecture. Je préférais la méditation à la prière vocale, Mme Guyon à saint Thomas, le treizième siècle--tel que je l’imaginais--au seizième. Jusque vers la fin de ma vie anglicane, j’aurais été prêt à avouer cela franchement; plus tard, si l’on m’avait affirmé que tels étaient mes goûts, je m’en serais attristé, car je commençais à comprendre que le monde était à la fois matériel et spirituel, et que les croyances définies étaient aussi nécessaires que les aspirations. Mais, en arrivant à Rome, je dus reconnaître décidément combien peu j’avais compris jusque-là.

Je voyais autour de moi une ville qui n’était que Renaissance, étalée sous un ciel limpide et un brûlant soleil; et la religion, dans cette ville, était l’âme demeurant dans le corps. C’était l’assertion de la réalité du principe humain incarnant le divin. Même les dogmes les plus exclusivement chrétiens m’étaient exprimés en des images païennes. La Révélation parlait sous les formes de la religion naturelle; Dieu se manifestait ouvertement en pleine lumière; les prêtres officiaient, répandaient l’eau lustrale, allaient en longues processions avec de l’encens et des cierges, et parfois même donnaient au ciel le nom d’Olympe. _Sacrum Divo Sebastiano_, je voyais cela inscrit sur un autel de granit. J’avais à écouter les leçons de prêtres professeurs qui criaient, riaient, procédaient à leur enseignement avec une bonne humeur expansive. Je voyais l’image du «père des princes et des rois» exposée dans les rues, le jour de la fête du Pontife, entourée de fleurs et de lumières, tout à fait à la façon dont on avait coutume d’honorer autrefois les souverains temporels. Je descendais dans les catacombes, le jour de Sainte-Cécile, et j’y respirais une odeur de myrte qui venait de branches semées sur le sol, rendant à la mémoire de la sainte le même hommage qui jadis avait été rendu à des vainqueurs de combats tout profanes. En un mot, je commençais à comprendre que «le Verbe s’était fait chair et avait habité parmi nous»; et que, de même qu’il avait pris la substance créée d’une Vierge pour se pourvoir d’un corps naturel, de même aussi il continuait de prendre la substance créée des hommes--leurs pensées, leurs expressions, et leurs manières d’agir--pour se pourvoir de ce corps mystique au moyen duquel il est toujours avec nous. Est-ce donc que le catholicisme est «matériel»? Oui, certes; il l’est tout à fait comme la Création et l’Incarnation, ni plus, ni moins.

Je ne saurais songer à décrire ce que signifie cette découverte, pour une âme de nos races du Nord. A coup sûr, elle signifie le pâlissement de quelques-unes des anciennes lumières qui, jadis, nous avaient paru merveilleuses, dans la demi-obscurité de l’expérience individuelle; ou plutôt la découverte signifie pour nous la disparition de ces lumières, dans le puissant éclat du plein jour de midi. Placez, à côté d’une pompe romaine, le plus exquis des offices anglicans: combien vous le verrez devenir provincial, local, individualiste! A côté d’un professeur romain enseignant à des auditeurs de toutes les races les devoirs des citoyens envers l’État, placez un théologien anglican occupé à expliquer les épîtres de saint Paul à de jeunes étudiants de Cambridge; à côté d’un frère italien de San-Carlo le plus passionné des missionnaires de l’Église anglicane! Mettez côte à côte les paysans de la Campagne romaine chantant des hymnes à Saint-Jean-de-Latran, avec des branches d’olivier dans les mains, et une pieuse compagnie d’anglicans rassemblés pour les cantiques du soir; juxtaposez un des officiants de Sainte-Marie-Majeure et le ritualiste le plus parfaitement entraîné; en costume de «messe!» Comparez n’importe quel aspect du culte catholique, tel qu’il se montre à Rome, à un aspect correspondant du culte anglican! Tout de suite la différence apparaîtra, une différence qui aura pour effet de révéler la pauvreté, l’insuffisance timide et médiocre des imitations anglicanes.

Et ainsi, il se trouve qu’un séjour à Rome produit forcément, chez un homme de ma sorte, une expansion de vues dépassant toutes paroles. Tandis que, jusqu’alors, j’avais été accoutumé à me représenter le christianisme comme une fleur délicate, divine en raison même de sa fragilité surnaturelle, je voyais maintenant que c’était un arbre dans les branches duquel tous les oiseaux des airs pouvaient loger à l’aise, un arbre divin par cela seul que l’amplitude de ses branches et la force de ses racines ne pouvaient s’expliquer d’aucune manière humaine. Auparavant, je m’étais fait du christianisme l’image d’un doux et subtil parfum, demandant à être goûté dans le recueillement; et maintenant je voyais que le christianisme était le levain caché dans les lourdes mesures du monde, et ayant pour effet de faire lever la pâte dans des proportions incalculables.

IV

Ainsi, de jour en jour, l’enseignement de Rome se poursuivait pour moi. J’étais comme un jeune garçon introduit pour la première fois dans un grand dépôt de machines. Autour de moi, les roues mugissaient, d’immenses mouvements se prolongeaient; le fracas et la puissance m’étourdissaient; et cependant, peu à peu, je commençais à apprendre qu’il y avait quelque chose qui jusque-là m’était resté inconnu, quelque chose que je n’aurais jamais pu découvrir dans mon calme demi-jour du Nord. C’étaient ici les bureaux du monde spirituel; ici la grâce était distribuée, le dogme défini, les provisions faites pour les âmes de l’univers entier. Ici Dieu avait choisi son siège pour régner sur son peuple, dans ce lieu où autrefois Domitien, _Dominus et Deus Noster_, ce singe de Dieu, avait régné concurremment avec le vicaire de Dieu, encore caché dans l’ombre. Le vendredi saint, sous les ruines du Palatin, j’entendais lire: «Si tu laisses cet homme en liberté, tu n’es pas l’ami de César!» Or, à présent, «cet homme» est roi, et César n’est plus rien. C’est ici en vérité, infiniment plus que partout ailleurs, c’est ici que le levain plongé il y a dix-neuf siècles par la main de Dieu dans la pâte pesante de l’Empire romain s’est exprimé en degrés, en lois, et en dogmes; c’est ici que le sang de Pierre, qui a arrosé le sol au-dessous de l’obélisque du Vatican, continue de circuler, plus vivant que jamais, dans les veines de Pie X, _Pontifex maximus et Pater Patrum_, à cent pas de distance de ce même obélisque!

Voilà l’une des choses que j’ai apprises à Rome; et cette chose-là valait dix mille fois le conflit qui se livrait en moi à son sujet. Je comprenais enfin que rien d’humain n’était étranger à Dieu; que les efforts des nations préchrétiennes les avaient amenées très près de la Porte de Vérité; que leurs petits systèmes et tous leurs travaux n’avaient pas été méprisés par Celui qui les avait permis; et que «Dieu, ayant parlé en diverses occasions et de diverses manières, dans les temps passés, à nos pères par les prophètes, nous avait enfin parlé directement par son Fils, qu’il avait proclamé l’héritier de toutes choses, et par lequel aussi il avait créé le monde, et qui, étant la splendeur de sa gloire et la figure de sa substance, et faisant purgation de nos péchés, se trouve assis à la droite de la Majesté Suprême».

V

Et après avoir appris cela à Rome, j’ai appris une fois de plus, de retour en Angleterre, que l’Église est aussi tendre qu’elle est forte. Pareille à son Époux divin, elle voit toutes les choses et tous les hommes, régissant des forces immenses; et cependant, dans sa divinité, elle ne dédaigne pas «le moindre de ces petits». Pour le monde, elle est une reine, rigide, hautaine, impérieuse, revêtue d’or et de joyaux: mais pour ses propres enfants elle est une mère, bien plus encore qu’une reine. Elle cicatrise les plaies des plus humbles de ses enfants, elle écoute leurs doléances à peine perceptibles, elle leur enseigne patiemment leurs leçons, et désire passionnément de les voir croître comme autant de princes. Mais surtout elle connaît la manière de leur parler de leur Père, de leur interpréter Sa volonté, de leur raconter l’histoire de Ses exploits. Elle insuffle en eux quelque chose de son propre amour et de son propre respect; elle les encourage à être francs et sans crainte, à la fois vis-à-vis d’elle et vis-à-vis de Lui. Elle les prend par la main et, par un sentier secret, les introduit en Sa présence.

Tout ce que j’avais trouvé naguère de direction et d’encouragement dans mon ancienne maison, je l’ai retrouvé à présent de la part des prêtres de cette Église, et en les découvrant doués de science aussi bien que d’amour. Toute cette liberté de foi et de pensée individuelles, que quelques-uns se figurent être le privilège des confessions non-catholiques, j’ai trouvé tout cela expressément procuré et garanti dans nos temples, et j’en ai usé désormais avec bien plus de confiance, sachant que l’œil infaillible de l’Église était sur moi, et que, sans faute, elle m’avertirait d’abord, et enfin me frapperait, s’il m’arrivait de me hasarder trop loin. Ses bras sont aussi ouverts à ceux qui veulent servir Dieu dans le silence et la solitude qu’à ceux qui «dansent devant lui de toutes leurs forces». Car, pareille à la charité, dont elle est l’incarnation, l’Église «est patiente, elle est bonne, elle supporte toutes choses». En elle «nous savons en partie et en partie nous prévoyons»; nous sommes assurés de ce que nous avons reçu, et nous attendons avec espoir ce qui est encore à venir. C’est en elle que je comprends suprêmement que, «lorsque j’étais un enfant, je parlais comme un enfant, j’entendais comme un enfant, je pensais comme un enfant; mais que, lorsque je suis devenu un homme, j’ai dépouillé les choses de l’enfant».

Ainsi donc, tout ce qui se rencontre dans les autres systèmes, pour individuels qu’on les suppose, tout cela se retrouve dans l’Église: le mysticisme du Nord, la patience de l’Orient, la confiance joyeuse du Sud, et l’entreprise hardie de l’Ouest. L’Église comprend et réchauffe le cœur aussi bien qu’elle guide et informe la tête. Elle regarde la virginité comme l’état le plus honorable, et, en même temps, regarde le mariage comme un sacrement très saint et indissoluble. Elle seule reconnaît explicitement la vocation de l’individu et, en même temps, les idéals de la race, avec un respect pour la foi subjective égal à sa fidélité envers la vérité objective. Elle seule, en effet, est parfaitement familière et tendre avec l’âme isolée, comprenant ses besoins, suppléant à ses lacunes, traitant soigneusement ses faiblesses et ses péchés; simplement parce qu’elle est grande comme le monde, et vieille comme les âges, et infinie de cœur comme Dieu.

VI

Si bien qu’aujourd’hui, en relisant les premières pages de ces _Confessions_, je vois le plan de Dieu à mon égard se dessiner comme un fil d’or à travers toutes les régions montueuses parmi lesquelles j’ai eu à marcher, depuis les aimables prairies de la maison paternelle et de l’école, et les hauteurs abruptes et accidentées du travail paroissial, jusqu’à ce plateau fortifié d’où, pour la première fois, le monde m’est apparu tel qu’il est réellement, et non pas tel que j’avais pensé qu’il était. Je comprends maintenant qu’il y existe une cohésion entière dans tout ce que Dieu a fait; qu’il n’y a pas une seule aspiration du fond des ténèbres qui ne trouve son chemin jusqu’à Lui; pas un système de pensée qui ne reflète au moins un rayon de Sa gloire éternelle; pas une âme qui n’ait sa place dans l’économie totale de Son œuvre. D’un côté, il y a soif, et désir, et inquiétude; de l’autre, satisfaction et paix. Mais il n’y a pas un instinct qui n’ait son objet, pas une mare qui ne reflète le soleil; pas un lieu désolé sur la terre qui n’ait le ciel au-dessus de soi. Et, à travers ce désert plein de ruines, Sa bonté infinie m’a conduit jusqu’à l’endroit où Jérusalem est descendue d’en haut; elle m’a élevé, de ces sentiers tournants qui ne mènent nulle part, jusque sur la large route qui mène droit à Lui.

C’est sur cette route que je dois marcher maintenant, et le jour est prochain où mes pas s’arrêteront. Mais il n’y a rien à craindre pour ceux qui s’avancent sur cette route-là; plus de montagnes à gravir, ni de torrents à traverser. Dieu a rendu toutes choses aisées pour ceux qu’il a admis à passer sous la Porte du Ciel qu’il a bâtie sur la terre; le fleuve même de la mort n’est pour eux qu’un cours d’eau sans dangers, semé de ponts et garni de parapets de chaque côté; et l’ombre de la mort n’est que comme un demi-jour, pour ceux qui la contemplent dans la lumière de l’Agneau.

«Voici la tente de Dieu avec les hommes; et il va demeurer avec eux, et il essuiera toutes les larmes de leurs yeux, et la mort cessera d’être... La cité n’a pas besoin de soleil ni de lune, car la gloire de Dieu l’a illuminée, et c’est l’Agneau qui est la lampe qui l’éclaire.»

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Pages. Préface VII

Les premières impressions religieuses 1

Le début de la crise 61

Au monastère anglican de Mierfield 95

Les progrès de la crise 125

La montée décisive 161

Les derniers pas 183

L’arrivée 207

La nouvelle demeure 225

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