CHAPITRE IV
LES PROGRÈS DE LA CRISE
Et, ainsi donc, je demeurai pendant près de deux ans un membre avéré de la communauté. Pendant l’une de ces deux années, je me sentis très heureux et confiant, sauf un ou deux cas où, brusquement, mes anciens troubles reparaissaient, et puis m’abandonnaient de nouveau. J’avais trouvé autour de moi, comme je l’ai dit déjà, une fraternité et une amitié inappréciables. Maintenant encore, dans mes rêves, il m’arrive de revenir à Mierfield,--mais jamais, Dieu merci, en qualité d’anglican! Dans un de ces rêves, je me rappelle que le cardinal Merry del Val venait d’être élu supérieur de la communauté, et avait reçu notre soumission. J’étais là, moi aussi, tout rayonnant de joie, éclatant de rire à force de bonheur. Une autre fois, je revenais à Mierfield comme prêtre catholique, et m’étonnais de voir qu’il n’existât aucune barrière de gêne entre mes anciens frères et moi: nous nous tenions ensemble, dans le grand _hall_, et causions fraternellement comme autrefois. En réalité, cependant, je ne suis jamais revenu à Mierfield, malgré tout le plaisir que j’aurais à y retourner, même sans la compagnie de Mgr Merry del Val: la communauté n’a point cru pouvoir m’y autoriser.
C’est là, aussi, que j’ai commencé pour la première fois à ordonner en système mes pratiques de dévotion, et aussi à m’essayer dans l’art de la méditation; et c’est là également que Dieu m’a récompensé avec abondance de mes pauvres efforts. Déjà il me préparait, comme je le vois bien à présent, pour la résolution décisive qu’il allait bientôt proposer à mon libre choix.
I
Ce fut, je crois bien, durant l’été et l’automne de 1902 que je commençai à écrire un petit livre intitulé _la Lumière invisible_. Certaines histoires que m’avait racontées mon frère aîné m’avaient suggéré l’idée de ce livre, et je m’étais mis à l’écrire peu à peu, dans mes moments de loisir. Les divers récits qui formaient le volume, et où le mysticisme se mêlait volontiers d’un élément surnaturel, se déroulaient autour d’une figure principale que j’avais appelée un «prêtre catholique»; et bien souvent, depuis lors, on m’a demandé si mon intention avait été de faire de ce personnage un véritable catholique ou un anglican[4]. Ma seule réponse est que je concevais mon héros comme pouvant appartenir indistinctement à ces deux confessions. Ma théorie de l’Église diffusive m’amenait de plus en plus à supprimer, dans mes pensées aussi bien que dans ma prédication, toute séparation entre ce que je considérais simplement comme des parties différentes du grand Corps mystique du Christ; et c’est ainsi que, dans ma _Lumière invisible_, j’évitais soigneusement tout ce qui aurait risqué de trop «spécialiser» le «catholicisme» de mon vénérable héros. Ajouterai-je que ce souci m’apparaît maintenant revêtu d’une signification dont je n’avais point conscience sur le moment? Il prouve que, dès lors, je n’avais plus en notre Église d’Angleterre la confiance parfaite qui, naturellement, m’aurait porté à représenter mon personnage comme un prêtre anglican.
[4] J’ai publié naguère, à la librairie Perrin, une traduction de cette _lumière invisible_, en y intercalant quelques autres récits d’un genre analogue, mais qui, ceux-là, avaient été écrits par le P. Benson après sa conversion définitive au catholicisme (T. W.).
Avant, pendant, et après la rédaction de ce livre, je me suis senti de plus en plus attiré par le mysticisme. J’avais écarté de moi la contemplation froide et positive du dogme, et m’étais efforcé de cacher celui-ci sous la réalité plus chaude d’une expérience intime d’ordre spirituel. Dans mon livre même, je tâchais à imprégner du dogme l’essence des récits, bien plutôt qu’à l’exprimer explicitement. On m’a aussi demandé si les histoires que je racontais étaient «vraies»; à cela je puis répondre seulement que le livre, dans son ensemble, n’a pas d’autre prétention que d’être une œuvre du genre romanesque. Et je crois, d’ailleurs, qu’il m’a été donné là de réussir assez heureusement à me maintenir sur le terrain moyen entre le catholicisme et l’anglicanisme, puisque le livre continue, aujourd’hui encore, à trouver maints lecteurs à la fois parmi les catholiques et les anglicans. Mais sans aucun doute j’étais encore, à cette date, très profondément pénétré d’anglicanisme; car, lorsque j’ai écrit l’une des histoires du livre où je montrais une religieuse en prière devant le Saint-Sacrement, j’avais dans l’esprit un couvent anglican où j’étais allé plusieurs fois, et je me suis également beaucoup inspiré de l’atmosphère de l’endroit même où je demeurais pendant que j’écrivais ce récit--le presbytère anglican de Saint-Cuthbert, à Kensington, où le Saint-Sacrement est conservé nuit et jour sur l’autel.
II
Oui, la fortune de ce petit livre--ou plutôt la différence des personnes qui goûtent ce livre et de celles à qui il déplaît--m’apparaît, elle aussi, bien significative. En fait, _la Lumière invisible_ rencontre plus de succès auprès des anglicans qu’auprès des catholiques. Et, certes, il est naturel que certains anglicans se plaisent à rechercher, dans mon livre, le témoignage de ma triste décadence, à la fois littéraire et spirituelle, depuis que j’ai quitté l’Église d’Angleterre: mais, en dehors même de ce point de vue particulier, c’est chose certaine que les anglicans préfèrent infiniment ma _Lumière invisible_ à tout ce que j’ai écrit depuis lors, tandis que la plupart des catholiques, et moi-même avec eux, estimons que le livre intitulé: _Richard Raynal, solitaire_, est beaucoup mieux écrit, et d’une portée religieuse bien supérieure. J’avouerai même que, pour ma part, je ressens une vive antipathie à l’égard de ma _Lumière invisible_, du moins au point de vue spirituel. J’ai écrit ce livre dans un état d’excitation fiévreuse, et sous l’influence de ce qui m’apparaît maintenant comme une sentimentalité maladive. Je m’entraînais à me rassurer concernant la vérité de la religion, et cela m’avait conduit à prendre un ton affirmatif et catégorique qui, plus d’une fois, n’était pas exempt d’affectation. J’ajouterai que le livre risque même, sous certains rapports, d’être malfaisant; car il suppose que l’intuition spirituelle, ou même la simple imagination, constitue un élément essentiel de toute expérience religieuse, et que la réalisation personnelle est un mode de croyance préférable à celui de la simple foi d’une âme qui se borne à recevoir la vérité divine de la main d’une autorité divine. Pour les catholiques il est presque indifférent de savoir si l’âme se trouve en état de «réaliser», de transformer en objets de vision personnelle, les faits révélés et les principes de la vie spirituelle; l’unique chose importante est que la volonté y adhère, et que la raison les approuve. Mais pour les anglicans, dont la théologie ne comporte pas de fondement raisonnable, et parmi lesquels l’autorité est, il faut bien le dire, inexistante, il est beaucoup plus naturel de placer le centre de gravité dans les émotions, plutôt que dans la raison unie à la volonté. La raison, pour eux, doit être continuellement étouffée, même dans sa propre sphère légitime, et la volonté presque toujours concentrée au-dedans de soi. De telle sorte que le seul mode de vie spirituelle, pour les anglicans, le seul royaume où opère la spiritualité, se trouve être l’expérience du sentiment individuel. Et si l’antipathie que m’inspire aujourd’hui mon premier livre peut paraître exagérée, cette exagération doit provenir d’une sorte de réaction contre les erreurs et les vaines ombres au milieu desquelles j’ai eu longtemps à vivre.
III
Je voudrais expliquer, à ce propos, de quelle façon je réussissais à conserver ma foi dans les ordres anglicans. Je me disais qu’il y a deux choses dans la réception d’une grâce: le fait lui-même et le mode de réception. Le fait est affaire d’intuition spirituelle, le mode, de perception intellectuelle. Pour ce qui concernait le fait, la communication réelle entre Notre-Seigneur et mon âme, telle qu’elle se produisait surtout dans certains moments solennels, là-dessus je n’éprouvais pas le moindre doute; non plus que je n’en éprouve encore aujourd’hui. Sans aucune espèce d’hésitation, je continue à déclarer que mes communions, dans notre chapelle de Mierfield et ailleurs, les confessions que je faisais ou celles que j’entendais pendant ma période d’anglicanisme, demeureront toujours parmi les moments les plus sacrés de ma vie. Leur dénier toute réalité, ce serait en vérité trahir Notre-Seigneur et répudier Son amour. Mais il en va tout autrement du mode de réception. Pendant que j’étais dans l’Église d’Angleterre, j’acceptais, à peu près jusqu’au dernier jour, l’affirmation par laquelle cette Église garantissait que j’étais un prêtre, et j’en déduisais naturellement que la grâce de mon ordination avait une valeur sacramentelle; tandis que plus tard, lorsque je me suis soumis à Rome, j’ai accepté avec une sécurité bien plus grande, avec un consentement intérieur tout autant qu’extérieur, l’affirmation suivant laquelle je n’avais jamais été prêtre si peu que ce fût. Rome ne m’a jamais demandé de rien admettre des choses parfaitement absurdes et blasphématoires que les anglicans l’accusent volontiers d’exiger de ses nouveaux fidèles, comme, par exemple, la nature diabolique, ou même simplement illusoire, de la grâce accordée par Dieu à ceux qui sont de bonne foi dans des croyances erronées. Dans mes confessions anglicanes, je faisais des actes de contrition parfaitement valables, et tâchais de mon mieux à accomplir le sacrement de pénitence; dans mes communions, j’élevais mon cœur vers le Pain de Vie; et, en conséquence, Notre-Seigneur n’aurait pas été le Récompenseur de tous ceux qui le servent s’Il n’était pas venu à moi durant ces instants, et n’avait pas répondu à mon appel par Sa sainte visitation.
Toutes ces choses que je viens d’écrire, je les ai comprises bien longtemps avant que ma soumission à Rome devînt imminente; et lorsque mes supérieurs ou mes frères me disaient que je coupais des cheveux en quatre, ce reproche ne parvenait aucunement à me troubler. Je savais, dès lors, que l’épaisseur d’un quart de cheveu pouvait parfois constituer une grande distance.
IV
Pendant l’été de 1902, je dis à ma mère, au cours d’une promenade avec elle, que j’avais eu des troubles intérieurs touchant la validité de l’anglicanisme; mais je lui affirmai que mes troubles s’étaient de nouveau dissipés, et je lui promis que, s’ils faisaient mine de reparaître, je viendrais aussitôt m’en entretenir avec elle. Or, dès la Noël suivante, je me vis dans l’obligation de tenir cette dernière promesse; et en vérité, je ne saurais dire combien je fus touché de la manière dont ma mère accueillit ma confidence. Depuis lors, elle et mon supérieur furent tenus au courant de chacune des phases de la crise que je traversais. J’exécutais à la lettre chacune de leurs recommandations, je lisais tous les livres que l’on me donnait, et qui avaient pour objet de défendre le point de vue anglican; je consultais toutes les autorités vivantes que l’on me proposait. J’ajouterai que ma mère et mon supérieur m’ont traité, l’un et l’autre, jusqu’au dernier jour, avec une bonté et une sympathie extrêmes. Sous tous les rapports, je me félicite aujourd’hui d’avoir agi à leur égard comme je l’ai fait: car tous les deux, ma mère et mon supérieur, lorsqu’ensuite je me suis soumis à Rome, et que, suivant l’usage en pareil cas, un flot d’accusations s’est répandu sur moi, se sont empressés d’informer tous leurs correspondants de la fausseté absolue de ces accusations, du moins en ce qui touchait ma prétendue dissimulation.
V
Ce fut, je crois bien, au mois d’octobre de l’année 1902 que l’abîme de détresse où j’étais plongé me devint si intolérable que, avec la permission de mon supérieur, j’écrivis une longue lettre à un prêtre catholique des plus en vue, pour lui faire l’exposé de toutes mes difficultés. (Je dirai tout à l’heure ce qu’elles étaient au juste.) La réponse que je reçus me surprit alors infiniment: elle m’étonne beaucoup moins aujourd’hui, puisque le prêtre en question est mort, un peu plus tard, tout à fait en dehors de la communion catholique. Il me définissait très soigneusement la doctrine de l’infaillibilité papale, m’indiquait le sens précis attaché à ce dogme par l’opinion générale de l’Église, et, en conclusion, me conseillait d’attendre. Il me disait--chose que j’ai reconnue depuis n’être pas vraie--que, si les «minimistes» semblaient avoir triomphé pour ce qui concernait la formule du décret proclamant l’infaillibilité, c’étaient au contraire les «maximistes» qui avaient eu constamment le dessus depuis lors; et il ajoutait que, bien que pour son propre compte, étant un «minimiste», il se sentît personnellement le droit de rester au point où il était, il ne se croirait pas cependant autorisé à recevoir personne dans l’Église sans que le nouveau converti adhérât pleinement aux termes qui prévalaient maintenant, c’est-à-dire aux principes des «maximistes». Après quoi il déclarait que ces principes étaient parfaitement impossibles à admettre pour des personnes raisonnables. D’où résultait pratiquement, comme je l’ai dit, la conclusion que je ferais mieux d’en rester où j’étais. Il y avait même dans sa lettre une phrase qui m’a donné, dès ce moment, un rapide soupçon de ce que j’appellerais la déloyauté objective de sa position. Je l’avais prié de se souvenir de moi dans sa messe; et lui, en réponse, il me priait de me souvenir de lui dans la mienne!
Après ma réception dans l’Église, ce prêtre notoire m’a écrit de nouveau, pour me demander de quelle manière j’avais surmonté le grave obstacle qu’il m’avait indiqué. Je lui ai répondu que de telles distinctions artificielles n’avaient pas pu m’empêcher de vouloir m’unir à ce qui m’apparaissait incontestablement désormais le centre divin de l’Unité, et que j’avais simplement accepté le décret du Vatican dans le sens où l’Église elle-même l’avait promulgué et accepté.
Mais d’abord la lettre de mon correspondant, lorsqu’elle me parvint, me calma et me rassura pour quelque temps. Aussi bien n’avais-je que trop besoin d’être rassuré. Mon supérieur, de son côté, me fit observer qu’il m’aurait été impossible d’avoir plus manifestement une indication de la volonté de Dieu à mon endroit, me prouvant que celle-ci était que je demeurasse dans la communion où il m’avait placé. Le fait même que j’avais écrit à un prêtre catholique, et reçu de lui une réponse décourageante, nous semblait alors, à mon supérieur et à moi, un signe évident de la vraie nature de mon devoir. Ce fait semblait nous prouver également que, même à l’intérieur de l’Église romaine, existaient de larges divergences d’opinion, et que, même là, je chercherais vainement cette unité à laquelle j’aspirais. L’histoire ultérieure du prêtre en question, son excommunication, et sa mort en dehors de l’Église, ont d’ailleurs assez montré, naturellement, que tel n’était point le cas, et que l’Église ne souffre pas d’être représentée par des hommes qui, de bonne foi ou non, défigurent sa doctrine.
Toujours est-il que je me trouvai de nouveau rassuré: mais pour très peu de temps. Presque immédiatement, mes doutes reparurent. Je m’étais engagé de divers côtés à des prédications qui m’auraient occupé pendant tout cet hiver, et dont la date était toute proche. Je demandai la permission d’en être dispensé; mais mon supérieur estima qu’il valait mieux ne pas m’accorder cette permission; et le fait est qu’aujourd’hui, en revoyant ma situation, j’ai l’idée que le travail actif était vraiment, pour moi, la meilleure chance de faire taire le vacarme douloureux de mes doutes intérieurs.
Je prêchai donc quelques missions, allai passer la Noël chez ma mère, et revins de nouveau à Mierfield. Mais ma détresse ne faisait que grandir. J’avais même sollicité les prières d’un converti de fraîche date, qui, plus tard, a été comme moi ordonné prêtre, et qui était venu demeurer chez ma mère durant les vacances; et je lui avais exposé une ou deux de mes difficultés, pour voir quelle réponse il y ferait. De nouveau, cependant, mon angoisse s’apaisa un peu dans la bienfaisante atmosphère de Mierfield; et ce fut très à contre-cœur que je dus m’en aller de mon cher couvent pour aller prêcher une mission et diriger les offices de la semaine sainte dans une paroisse du Sud de l’Angleterre. Le vendredi saint, je prêchai les Trois Heures; et, le soir du jour de Pâques, je parus pour la dernière fois dans une chaire anglicane, où je pris pour thème de mon sermon l’accueil fait par Notre-Seigneur à Madeleine pénitente. Je crois me rappeler que, dès ce jour-là, lorsque je redescendis les degrés de la chaire après mon sermon, j’eus déjà une prévision de ce qui allait m’arriver. Je revins à Mierfield dans un état profond d’épuisement corporel, spirituel et mental.
VI
J’ai l’idée que les catholiques ne se rendent aucun compte de tous les obstacles que doivent franchir les anglicans avant de faire leur soumission à l’Église. Je ne parle pas seulement des souffrances extérieures, telles que la perte d’amis, de revenus, de positions, et souvent même des plus modestes commodités de la vie. De ce genre de pertes je me trouvais garanti, pour ma part, encore que la nécessité d’abandonner la communauté de Mierfield ait été, sans aucun doute, l’épreuve la plus cruelle que j’aie eue à subir jamais, au point de vue de ma vie sociale. J’ai tendrement baisé, à la manière grecque, la porte de ma chambre, en quittant celle-ci pour la dernière fois. Mais enfin je ne perdais pas, j’ose le dire, l’amitié personnelle des membres de la communauté, en tant qu’individus. Je les revois encore, à l’occasion, et reçois de leurs nouvelles. Aussi bien n’est-ce pas de ce côté de la lutte que je veux parler, mais bien du conflit purement intérieur. L’anglican passé au catholicisme se trouve, pour ainsi dire, simultanément chassé de tous les chemins qu’il suivait. Son âme est saisie d’une douleur intolérable, et dont l’unique soulagement se trouve dans une espèce de quiétisme impassible. Se soumettre à l’Église, pour un anglican, c’est sortir à jamais de ce qui lui est familier et cher, pour s’en aller dans un immense désert où il est certain d’être épié, soupçonné, raillé, à chaque rencontre qu’il fera. Ou plutôt c’est là, certainement, en majeure partie, une illusion, et les choses se révèlent sous un tout autre aspect lorsque l’ex-anglican est décidément devenu catholique. Mais il n’en reste pas moins vrai qu’elles lui apparaissent d’abord sous cet aspect-là, qui pourrait bien être le dernier piège émotif tendu par Satan. A quoi j’ajouterai que celui-ci ne laisse pas d’être aidé, dans sa tâche, par la négligence des écrivains catholiques à rassurer les néophytes sur ce point particulier.
Deux incidents de cet ordre ont presque failli éteindre en moi la lumière naissante de la foi. Je ne veux pas les décrire ici; mais, dans les deux cas, ils ont eu pour point de départ une parole imprudente sortie de la bouche d’un prêtre catholique très sincère et très bon, dans un discours public. Quand une âme atteint un certain degré de conflit intérieur, elle cesse d’être tout à fait logique; elle devient alors quelque chose de très tendre et de très impressionnable, frémissant au moindre contact, et aspirant à n’être touchée que par des mains qui ont été percées de clous. Or cette âme endolorie, durant la crise qui précède sa conversion, se trouve traitée rudement, poussée impérieusement d’un côté et de l’autre par un directeur qui ne se fait pas la moindre idée de son état, vivant lui-même au centre de la lumière vers laquelle l’âme tremblante du converti tâche à s’élever parmi des souffrances indicibles. Quoi d’étonnant que, plus d’une fois, cette âme misérable se laisse retomber dans la pénombre, plutôt que d’avoir à en supporter davantage, et même se persuade qu’une demi-lumière accompagnée de charité doit être plus proche du cœur de Dieu qu’un soleil éclatant au milieu d’un désert?
VII
Je vais maintenant essayer de résumer brièvement la nature de ces doutes et de ces objections qui, depuis le mois d’octobre de l’année précédente, m’avaient de plus en plus préoccupé. Parfois, pour essayer d’y échapper, je me réfugiais désespérément dans la prière: mais bientôt mes angoisses me ressaisissaient, et, de nouveau, je me mettais à lire tous les livres qui avaient quelque chance de pouvoir me rassurer.
Il y avait, d’abord, la conception générale du plan divin; et en second lieu il y avait les faits réels qui m’entouraient dans le monde. Je vais commencer par ce second point, qui, moins important à mes yeux que le premier, l’a cependant précédé dans mes pensées. Voici en quoi il consistait:
J’acceptais le christianisme comme la révélation de Dieu. C’était là, pour moi, un axiome dont je ne m’arrêterai pas à exposer les fondements. J’acceptais également la Bible comme un récit inspiré, et divinement garanti, des faits positifs de cette Révélation. Mais j’en étais arrivé à comprendre, comme je l’ai déjà expliqué, la nécessité de l’existence d’une Église enseignante qui fût chargée de conserver et d’interpréter les vérités du christianisme à la série des générations successives. C’est seulement pour une religion morte que des documents écrits peuvent suffire. Une religion vivante doit toujours être en état de s’adapter à un milieu nouveau sans rien perdre de son identité propre. D’où résulte cette conclusion certaine que, si le christianisme est, comme je le crois, une Révélation réelle, l’Église enseignante doit, en tout cas, avoir une opinion touchant le trésor confié à ses soins, et notamment touchant les divers points indispensables au salut de ses enfants. Cette Église peut rester elle-même dans l’indécision et peut permettre des vues divergentes sur des points purement théoriques; elle peut souffrir, par exemple, que ses théologiens discutent au long des siècles les modes d’action de Dieu, ou bien encore les meilleures manières philosophiques d’interpréter les mystères du dogme; elle peut encore autoriser la discussion sur les limites précises de certains de ses pouvoirs, et sur leur façon de s’exercer. Mais dans les choses qui affectent directement et pratiquement les âmes, comme par exemple le fait de la grâce, ses voies, les conditions nécessaires du salut, et le reste, il faut que non seulement l’Église ait une opinion définie, mais il faut aussi qu’elle la proclame constamment, et que, non moins constamment, elle impose silence à ceux qui voudraient obscurcir son opinion ou la défigurer.
Or, tel n’était pas du tout le cas pour la communion chrétienne dont je me trouvais faire partie.
J’étais desservant d’une Église qui ne semblait pas avoir une opinion fixe, même sur les matières les plus directement liées au salut des âmes. Ainsi, j’avais pour devoir de prêcher et de pratiquer le système de rédemption que Dieu nous a donné par le moyen de la vie et de la mort de Jésus-Christ, et je savais bien que ce système était sacramentel. Or, lorsque je regardais autour de moi, en quête d’un clair exposé de ce système, il m’était impossible de le découvrir. Il est vrai que bien des individus acceptaient et enseignaient ce que j’enseignais moi-même; il y avait notamment les sociétés auxquelles j’appartenais, l’Union anglicane et la Confrérie du Saint-Sacrement, qui s’accordaient de la manière la plus absolue avec moi sur ce terrain: mais il m’était impossible de dire que les autorités de mon Église en fussent au même point. Pour m’en tenir à un seul exemple, mais capital--la doctrine de la Pénitence--j’ignorais tout à fait si mon Église me permettait ou non d’enseigner que cette pénitence était normalement indispensable pour le pardon du péché mortel. Au contraire, presque tous nos évêques niaient cela, et quelques-uns d’entre eux se refusaient même complètement à reconnaître le pouvoir de l’absolution. Mais, en admettant même que mes propres vues fussent tolérées--ce qu’elles n’étaient pas, tout au moins en droit strict--le fait que des vues qui excluaient les miennes se trouvassent jouir d’une égale tolérance, ce fait me prouvait que mes vues ne faisaient point partie de la doctrine foncière de mon Église. En mettant les choses au mieux, j’enseignais mon opinion privée sur un point qui demeurait encore, officiellement, indéfini. J’enseignais comme une certitude ce qui était encore incertain. De telle sorte que, à mesure que je me rendais un compte plus clair de cette situation, il me devenait de plus en plus impossible de dire que l’Église d’Angleterre proclamât le sacrement de la Confession.
Je n’ignorais pas que bon nombre de mes confrères avaient une manière très simple d’échapper à ce dilemme. Ils faisaient appel non pas à la voix vivante de l’Église d’Angleterre, mais à ses formulaires écrits, qu’ils interprétaient en accord avec leurs propres vues. Mais, pour ma part, j’avais peine à suivre sincèrement leur exemple, parce que j’avais commencé à comprendre qu’un formulaire écrit ne peut jamais être décisif dans une Église où ce formulaire peut être interprété selon plusieurs sens différents--ce qui était le cas pour celui-là, sans le moindre doute--et dans une Église où les autorités non seulement se refusent à décider de l’unique sens véritable, mais tolèrent avec une égale facilité des sens qui s’excluent et se détruisent l’un l’autre. De plus en plus, je commençais à sentir la nécessité absolue d’une autorité vivante qui pût continuer de parler au fur et à mesure que plusieurs interprétations nouvelles de ses paroles anciennes se disputaient le privilège d’être conformes à son opinion.
Et, naturellement, bien des personnes me conseillaient de m’en tenir à mon interprétation propre, sans m’occuper des autres: mais cela m’était impossible. J’estimais que, puisque mon interprétation était contestée, je n’avais pas le droit de l’enseigner comme valable. Là-dessus, on me rappelait le cas de théologiens anglicans tels que Pusey et Keble, qui avaient tranquillement soutenu comme certaines les vues les plus mystiques et les plus proches du catholicisme. Mais je répondais qu’il m’était impossible de m’appuyer sur l’autorité de tels individus particuliers, si éminents qu’ils fussent, étant donné qu’il y avait d’autres individus non moins éminents qui soutenaient des vues opposées.
Deux ou trois de mes conseillers, enfin, me disaient que je m’occupais là de points secondaires, et nullement essentiels. Ils m’assuraient que les dogmes généraux du _Credo_ étaient les seuls qui fussent nécessaires, et que sur ceux-là l’Église anglicane se trouvait suffisamment d’accord. Mais je répondais que ces points dont je m’occupais étaient, au contraire, les plus pratiques de tous, ne concernant pas de vagues propositions théologiques, mais les détails les plus actuels de la vie chrétienne. Pouvais-je ou ne pouvais-je pas dire à mes pénitents qu’ils étaient tenus de confesser leurs péchés mortels avant la communion? Et ce que je dis là de la Pénitence n’est qu’un exemple entre maints autres, car de tous côtés je voyais s’élever les mêmes questions. Je me trouvais entouré d’une Église dont la pratique m’apparaissait impossible à justifier. Ses enfants vivaient et mouraient par dizaine de milliers dans l’ignorance complète de ce que je croyais être le dogme chrétien, et dans une ignorance qui ne résultait point de leur propre négligence, mais bien de la volonté réfléchie d’hommes qui étaient des ministres de mon Église, aussi pleinement accrédités que moi-même, et qui en outre, tout comme moi, n’aspiraient qu’à enseigner ses préceptes et à lui obéir.
Et puis, de l’autre côté, je voyais l’Église de Rome. J’avais, je crois bien, lu et entendu tous les arguments historiques ou théoriques qu’il était possible d’apporter contre ses titres: mais, à la regarder du point de vue pratique, il ne pouvait point faire de doute pour moi que le système de cette Église agissait là où le système de mon Église anglicane demeurait impuissant. On me disait que cette action était toute machinale, ou bien encore superstitieuse: mais, en tout cas, elle était réelle, incontestable. Je me souviens d’avoir, un jour, dans une conversation privée, comparé les deux systèmes rivaux à deux feux préparés de deux manières différentes. Le système anglican était comme si un homme approchait une allumette d’une masse de combustible entassée en bloc; là où ce geste s’accompagnait de beaucoup de zèle et de sincérité personnels, sûrement une flamme jaillissait, des âmes se trouvaient échauffées et éclairées; mais aussitôt que cette influence personnelle disparaissait, tout redevenait comme auparavant. Dans le système romain, au contraire, on avait beau me dire que les individus faisaient voir moins de zèle et moins de piété: en tout cas, le feu brûlait d’une flamme sûre et constante, tout à fait indépendamment de l’influence individuelle, parce que le combustible se trouvait préparé et disposé en bon ordre. Qu’un prêtre fût négligent, ou même relâché, dans ses vues privées, il n’en résultait aucune différence essentielle: son troupeau n’en savait pas moins ce qui était nécessaire pour le salut, et comment il pourrait l’obtenir. Le plus petit enfant élevé dans l’Église catholique romaine savait, de la manière la plus précise, comment il pouvait se réconcilier avec Dieu et recevoir sa grâce.
VIII
En second lieu, il y avait la question générale de la catholicité. La théorie anglicane m’apparaissait simplement extravagante, maintenant que je la considérais d’un point de vue moins «provincial». Je n’avais aucune idée, par exemple, de celui qui se trouvait être l’évêque légitime de Zanzibar: cela dépendait surtout, dans ma théorie d’alors, de la question de savoir quelle communion, la romaine ou l’anglicane, avait par hasard débarqué la première sur la côte d’Afrique! En fait, la juridiction religieuse se présentait à moi comme une espèce de course au clocher pieuse. En Irlande, je savais fort bien que j’étais en communion avec des personnes qui, d’après mes vues individuelles, étaient absolument des hérétiques, et hors de communion avec des personnes dont les vues religieuses étaient exactement les miennes. Au contraire, la théorie romaine était, simplement, la même partout. Tout catholique romain pouvait dire avec saint Jérôme: «Je suis en communion avec le Christ, représenté par la chaire de Pierre. Sur ce rocher est construite toute l’Église.» Ici encore, la théorie romaine était logique et agissait, tandis que ma théorie anglicane n’avait ni consistance, ni action pratique.
Après cela, il va sans dire que ces considérations ne résolvaient pas le problème. On me rappelait que Notre-Seigneur aimait à parler par paraboles, et se refusait volontiers à trancher les nœuds par des réponses simples et directes. Il n’y avait rien d’impossible à ce que le fil doré de Son plan divin passât précisément à travers ces fourrés qui me semblaient impénétrables, et que la grande route toute droite ne fût qu’un monument de l’impuissance et de l’erreur humaines.
Aussi, bien que ces points me prédisposassent en faveur de l’Église de Rome, estimais-je qu’il m’était encore nécessaire de beaucoup lire et de beaucoup réfléchir avant de me décider. Sans compter que d’autres points dérivaient de ceux-là, qui exigeaient également une élucidation minutieuse. Par exemple, comment se pouvait-il que des dogmes qui contraignaient aujourd’hui la conscience des fidèles ne l’eussent pas contrainte il y a cent ans? Que penser de dogmes nouvellement proclamés, comme celui de l’Immaculée-Conception--qui d’ailleurs, comme matière d’opinion privée, me paraissait parfaitement acceptable--et comme celui de l’infaillibilité papale? Et puis enfin, il restait toujours encore le vieux problème, vainement étudié, des textes relatifs à saint Pierre et des commentaires patristiques à leur sujet.
IX
Si bien qu’il y avait une chose que je commençais à voir avec une certitude de plus en plus accablante: à savoir, qu’il était impossible, en raison des immenses complications de l’histoire, de la philosophie, de l’exégèse, de la loi naturelle, etc., de soutenir avec probabilité n’importe quelle théorie au monde. Les matériaux d’après lesquels je me trouvais forcé de juger, avec toute mon incompétence, étaient comme un vaste kaléidoscope de couleurs. Chaque homme avait une inclination naturelle vers une théorie, et tendait à choisir celle-là. Il était incontestablement possible de trouver des arguments en faveur de l’anglicanisme, ou de la papauté, ou du judaïsme, ou du système des Quakers. Et c’était dans ces conditions, presque désespérantes, que je m’étais mis à l’œuvre! Mais, avec cela, il y avait une chose qui m’apparaissait, par degrés, non moins évidente: à savoir, que l’intelligence, réduite à ses propres moyens, ne pouvait prouver que très peu. L’énigme que Dieu m’avait donné à résoudre consistait en des éléments dont la solution avait besoin non seulement de la tête, mais aussi du cœur, de l’imagination, des intuitions, en un mot de notre nature humaine tout entière. C’était chose impossible d’échapper complètement à notre prévention native: mais du moins je devais faire de mon mieux. Je devais me reculer un peu de la toile, et regarder la peinture d’ensemble, au lieu de me tenir penché sur elle avec un centimètre. Voilà ce que je sentis de plus en plus, à mesure que j’avançais dans mon enquête! Mais, avant d’en arriver là, je m’étais plongé à l’aveugle dans le tourbillon affolant de la controverse.
J’ennuierais le lecteur en essayant de lui fournir une liste un peu complète de tous les ouvrages de controverse que j’ai lus, pendant les huit derniers mois de ma période anglicane. Je dévorais littéralement tout ce que je pouvais trouver, dans les deux camps. Je me nourrissais des livres du Révérend Gore, de Richardson, de Pusey, de Ryder, de Littledale, de Puller, de Stone, de Percival, de Mortimer, de Mallock, de Rivington. J’étudiais avec soin un manuscrit sur l’histoire du règne d’Élisabeth; je prenais des notes en abondance; et enfin je lisais le _Développement_ de Newman, ainsi que la réponse de Mozley. Je cherchais aussi l’interprétation de divers points chez les Pères, mais avec une espèce de désespoir, en me sachant tout à fait incompétent pour décider, là où de grands savants s’étaient trouvés en désaccord. Je dois avouer que toutes ces lectures m’ont troublé et désolé au dernier point. Ne valait-il pas mieux pour moi abandonner ces recherches poussiéreuses, et rester paisiblement dans la situation où m’avait placé la Providence divine? Après tout, une renaissance extraordinaire de vie spirituelle s’était produite, récemment, dans l’Église d’Angleterre, et la nature de ma tâche de missionnaire m’avait tout particulièrement permis d’en constater les effets. Ne serait-ce pas une sorte de péché contre le Saint-Esprit, de tourner le dos à une œuvre aussi manifestement solide de la grâce, pour me mettre en quête de ce qui pourrait bien n’être qu’un brillant et séduisant fantôme?