Chapter 2 of 8 · 4642 words · ~23 min read

CHAPITRE II

LE DÉBUT DE LA CRISE

Vers ce même temps, j’avais repris mon ancienne liaison avec cet ami de Cambridge, converti au catholicisme, avec qui j’avais eu naguère d’innombrables discussions, et qui était devenu à présent novice dans une maison d’Oratoriens. A plusieurs reprises j’allai lui faire visite: mais, avec cela, je ne crois pas avoir admis sérieusement une seule fois que sa position intellectuelle pût être autre chose qu’une folie ridicule. Du moins ce novice catholique était-il un homme charmant; et je suis certain aujourd’hui qu’il a fait beaucoup, dès ce moment, pour détruire le mur de malentendus qui séparait ma pensée de la sienne. Sur le moment, j’étais parfaitement confiant, parfaitement satisfait, et parfaitement obstiné. Je me sentais à tel point muni et armé contre l’influence de mon ami, que je ne craignis pas même d’aller passer quelques semaines avec lui sur la côte de Cornouailles; et pendant notre séjour dans une petite ville de cette région, comme je n’avais pas emporté de vêtements religieux, il m’arriva de lui emprunter sa robe de novice, dont je me revêtis avec une espèce d’excitation joyeuse, pour monter dans la chaire de la petite église anglicane de l’endroit.

Au mois d’octobre 1896, mon père mourut soudain, pendant qu’il était à genoux dans la chapelle privée de M. Gladstone, à Hawarden. J’étais en train de diriger l’école du dimanche, dans notre paroisse de Londres, lorsque l’on m’apporta un télégramme qui m’annonçait la nouvelle. Dans le train qui m’emmenait à Hawarden, ce soir-là, je récitai comme d’ordinaire les prières du soir désignées pour cette journée; et je me rappelle que, dans la seconde leçon, j’éprouvai un saisissement involontaire en lisant ces paroles: «Seigneur, laisse-moi d’abord aller enterrer mon père, après quoi, je viendrai te suivre!»

Les jours qui succédèrent à la catastrophe furent pleins, à la fois, de tristesse et de dignité. Il nous semblait incroyable que mon père fût mort. Il venait de rentrer d’Irlande, où il avait fait une sorte de visite demi-officielle à l’Église protestante irlandaise, et jamais il ne nous était apparu plus riche de vitalité. Ses dernières paroles écrites, trouvées sur la table de son cabinet de toilette, étaient le brouillon d’une lettre au _Times_, au sujet de la bulle papale, toute récente, qui condamnait les ordres anglicans comme nuls et sans valeur.

C’est moi qui fus chargé de célébrer le service de communion dans la chapelle de Hawarden, avant que nous partions pour accompagner le cercueil jusqu’à Cantorbéry; et j’eus ainsi l’occasion de donner la communion à M. Gladstone. Le corps de mon père reposait dans son cercueil devant l’autel, recouvert du même drap qui, plus tard, je crois, a servi à recouvrir le cercueil de M. Gladstone lui-même. A Cantorbéry, ensuite, les obsèques eurent un caractère merveilleusement saisissant. Une grande tempête de vent, de pluie, et de tonnerre faisait rage au dehors, pendant que nous déposions à l’intérieur de la cathédrale, auprès des portes de l’Ouest, le corps du premier archevêque enterré là depuis la Réforme. Et, pendant notre voyage de retour vers la maison de mes parents, il nous semblait incroyable de penser que nous ne devions pas retrouver cette même personnalité vivante et active, s’avançant au-devant de nous pour nous accueillir lorsque nous arriverions à Addington.

Une semaine après ces obsèques, ma santé s’altéra brusquement et gravement, si bien que les médecins m’enjoignirent de partir pour l’Égypte, sans un jour de retard, et d’y demeurer jusqu’à la fin de l’hiver. Je me souviens que ma dernière requête au révérend Donaldson, avant d’apprendre la nécessité de mon prochain départ, avait été pour demander que, désormais, nous eussions de nouveau un office quotidien, dans notre église, au lieu des deux offices par semaine que nous prescrivait le régime présent. Mais M. Donaldson m’avait répondu que, à son avis, il valait mieux s’abstenir de cette innovation.

* * * * *

Jusqu’au moment de la mort de mon père, je ne pense pas qu’un doute m’ait jamais traversé l’esprit touchant l’inanité des prétentions du catholicisme. Je me rappelle qu’un jour, comme mon père et moi revenions, à cheval, d’une de nos promenades, je lui dis tout d’un coup que je n’arrivais pas à comprendre cette phrase du _Credo_: «Je crois en la sainte Église catholique». «Par exemple, ajoutai-je, les catholiques romains font-ils partie de l’Église du Christ?» Mon père demeura un moment silencieux, puis il me dit que Dieu seul savait de manière certaine ceux qui étaient ou qui n’étaient pas membres de son Église. Quant à lui, mon père, il n’était pas éloigné d’admettre que les catholiques romains avaient erré assez gravement, dans leurs croyances doctrinales, pour avoir perdu tout droit à figurer dans le corps du Christ. Et sans doute cette réponse me satisfit pleinement; car je n’ai pas souvenir d’avoir réfléchi de nouveau à la question durant les mois suivants.

Mais peu de temps après la mort de mon père, les choses commencèrent à m’apparaître sous un jour nouveau; et ce fut surtout durant les cinq mois de mon séjour en Orient que les titres de l’Église catholique se révélèrent à moi. L’événement se produisit à peu près de la façon que voici.

I

Tout d’abord, mon contentement de l’Église d’Angleterre subit un certain choc lorsque je découvris quelle très petite chose, et très peu importante, était, en réalité, la communion anglicane. Nous voyagions, en effet, à travers la France et l’Italie, rencontrant au passage d’innombrables églises dont les fidèles ne savaient rien de notre «catholicisme» national. Souvent déjà, auparavant, j’avais été sur le continent; mais je n’y étais plus retourné depuis que je m’étais officiellement identifié à l’Église d’Angleterre. A présent, je regardais tout ce qui m’entourait avec des yeux plus professionnels, et grande était ma stupeur de constater que nous n’y tenions aucune place. Ce vaste continent semblait tout à fait ignorer notre existence! Moi-même qui me croyais un prêtre, je ne pouvais pas me dire tel à des étrangers sans devoir ajouter des clauses distinctives!

Enfin nous arrivâmes à Louqsor, et je dus, à l’occasion, assister le chapelain anglican de l’hôtel dans la célébration des offices. Mais tout cela, décidément, m’apparaissait bien isolé et bien provincial. De plus, ce chapelain se trouvait être de tendances fortement évangéliques, et je me rendais compte de n’avoir rien de commun avec lui. Jamais, par exemple, il n’aurait rêvé de s’intituler «prêtre». (J’ajouterai que ce chapelain était destiné à périr bientôt, avec toute sa famille, dans le tremblement de terre de Messine, où il s’en était allé remplir les fonctions de pasteur anglican.)

II

Ce malaise croissant se trouva confirmé un jour où, durant une promenade à cheval que je faisais dans les villages voisins, j’étais entré, par simple caprice, dans la petite église catholique de Louqsor. Cette église était perdue au milieu des cabanes de boue du village; il n’y avait autour d’elle aucune atmosphère de protection européenne, et je dois avouer que son intérieur était aussi peu engageant que possible, avec une énorme quantité de mousseline sale et de papier découpé. Et cependant je suis aujourd’hui convaincu que c’est là que, pour la première fois, quelque chose qui ressemblait à une foi expressément catholique s’est éveillé en moi. L’église faisait si évidemment partie de la vie du village! Elle était de niveau avec les maisons arabes: elle restait ouverte toute la journée; et puis elle se trouvait exactement pareille à toute autre église catholique du monde entier, sauf pour ce qui était de l’indigence de son ornementation artistique. Elle n’avait rien d’une espèce d’appendice à la vie européenne, emporté par une certaine nation, à travers le monde (un peu comme un _tub_ en caoutchouc), pour offrir aux touristes de cette nation un surcroît de «confort», ou pour leur procurer une sensation de familiarité. Et si même cette église ne possédait pas un seul converti, du moins elle m’apparaissait accessible à tous, ce qui la distinguait encore de notre chapelle de l’hôtel.

Toutes ces choses, je ne puis pas affirmer que je les aie expressément reconnues sur-le-champ; mais, en tout cas, c’est sûrement dans cette petite église, que, pour la première fois, il m’est venu à l’esprit de concevoir sérieusement que Rome pouvait avoir raison, et nous avoir tort, si bien que, dorénavant, mon ancien mépris pour le catholicisme a commencé à se mêler d’une nuance de crainte respectueuse. Afin de me rassurer, je me suis empressé de me lier d’amitié avec le prêtre schismatique copte de l’endroit; et même je me souviens de lui avoir envoyé une paire de chandeliers en cuivre, pour son autel, après mon retour en Angleterre.

Une autre conséquence de cette impression fut que je commençai à raisonner un peu avec moi-même, pour me fortifier délibérément dans ma position d’anglican. Pendant mon séjour au Caire, j’avais eu deux audiences du patriarche copte; je lui écrivis maintenant, de Louqsor, pour lui demander le droit d’être admis à la communion dans les églises coptes, tout cela par suite de mon désir de me persuader que nous n’étions pas aussi isolés que semblaient l’indiquer les apparences. Je ne m’inquiétais nullement de savoir si les Coptes étaient teintés ou non d’hérésie (car l’on connaît le proverbe anglais sur la discrétion forcée des habitants d’une maison de verre); mais l’unique chose qui me préoccupât était de songer que nous autres, anglicans, faisions au monde l’effet d’être tristement isolés! En d’autres termes, je commençais pour la première fois à prendre conscience d’une aspiration instinctive vers la communion catholique. Une Église nationale, hors de sa nation, c’était décidément quelque chose de bien misérable! Le patriarche, d’ailleurs, ne daigna point me répondre, et je demeurai tout frémissant d’une vague honte.

III

Encore mon malaise s’accrut-il lorsque, au sortir de Louqsor, je passai par Jérusalem et par la Terre sainte. Là aussi, dans ce berceau du christianisme, je constatai que nous étions moins que rien. Il est vrai que l’évêque anglican de Jérusalem me témoigna une extrême bonté, me pria de prêcher dans sa chapelle, me fit cadeau d’une petite croix d’or, et obtint pour moi la permission de célébrer la communion dans la chapelle d’Abraham. Mais cette dernière faveur elle-même fut loin d’avoir de quoi me rassurer. Il nous était défendu de nous servir de l’autel grec; on avait dû apporter du dehors une table, ainsi que les ornements habituels, prêtés par une pieuse confrérie anglicane; et ce fut dans ces conditions que, tout distrait et gêné, épié curieusement de la porte par un groupe de Grecs, je célébrai ce qu’alors je croyais être les mystères divins, avec une impression de solitude qui me pesait lourdement.

La même chose se retrouvait dans toutes les Églises. Chaque secte imaginable de l’Orient, hérétique ou schismatique, avait son tour à l’autel du Saint-Sépulcre: car chacune avait au moins derrière soi la respectabilité de plusieurs siècles, une sorte de continuité historique. Je pus voir, notamment à Bethléem, des rites bien étranges et bien invraisemblables. Mais l’Église anglicane, celle que j’avais été accoutumé à considérer comme le tronc sain d’un arbre pourri, celle-là n’avait de privilèges nulle part. C’était comme si elle n’eût pas existé; ou plutôt je la voyais reconnue et traitée par le reste de la chrétienté, simplement, comme une secte protestante d’origine toute fraîche. Par une manière d’affirmation solennelle, je me mis à porter publiquement ma soutane dans les rues, à la grande consternation de quelques protestants irlandais dont j’avais fait la connaissance, et dont je me souviens que, dès lors, je me sentais fort ennuyé de songer que j’étais en pleine communion religieuse avec eux. J’eus même une véritable querelle avec un marchand du pays qui m’avait dit que, malgré ma soutane, il supposait que je n’étais pas un prêtre, mais un pasteur.

Il y avait d’autres pasteurs, dans le groupe en compagnie duquel je me rendis à Damas; et deux ou trois d’entre nous, chaque matin avant de partir, célébrions le service de communion dans l’une des tentes. L’un de ces pasteurs, un Américain très pieux et d’un sérieux profond, non seulement récitait tout haut son office à cheval, mais avait amené avec soi ses vêtements cultuels, ses vases, ses chandeliers, et ses hosties, dont je me servais, moi aussi, avec une joie secrète. Je suis heureux d’ajouter que ce pasteur, de même que moi, a été plus tard reçu dans l’Église catholique, et ordonné prêtre.

IV

Un coup nouveau m’attendait à Damas. Je lus dans le _Guardian_ que le prédicateur à qui je devais ma notion d’une doctrine distinctement catholique, celui-là même qui m’avait amené à faire ma première confession, venait de se soumettre à l’Église romaine. Je ne saurais décrire le choc et l’horreur que fut pour moi cette nouvelle. J’écrivis de Damas au susdit prédicateur une lettre qui--ou du moins je me plais maintenant à le supposer--ne contenait pas un seul mot amer: mais le fait est que je ne reçus aucune réponse. Le destinataire m’a simplement dit, depuis, que l’absence de reproches, dans le ton de ma lettre, l’avait étonné.

Ce fut également à Damas que, une fois de plus, je revins à mon projet de fondation d’une maison religieuse; et, par une sorte de défi aux sentiments qui commençaient à me troubler, je décidai avec un ami que la constitution et le cérémonial de notre fondation seraient expressément «anglais». Nous ne devions porter aucun vêtement eucharistique, mais des surplis et écharpes noires; après quoi, nous ne devions, dans notre ordre nouveau, rien faire de particulier, trop heureux simplement d’appartenir à une maison pieuse.

Ce fut dans ces dispositions que je revins en Angleterre, avec l’espoir d’y trouver un havre de paix. Là, du moins, je le savais, je ne serais plus agité à chaque instant par des preuves trop évidentes de mon isolement; sans compter que j’y trouverais aussi, exactement, l’atmosphère de repos et de beauté dont j’avais besoin. J’avais été nommé vicaire assistant à Kemsing, le village même où avait eu lieu cette inoubliable retraite qui m’avait initié pour la première fois à l’idée d’un dogme ordonné. L’emploi que l’on m’avait imposé était des plus faciles: car l’état de ma santé m’empêchait encore de me livrer à tout travail un peu fatigant.

V

Et, en vérité, je vécus à Kemsing une vie extraordinairement heureuse, pendant environ une année. La vieille église avait été restaurée avec un goût exquis, la musique était fort belle, le cérémonial plein de dignité, et nettement «catholique». Le presbytère où je demeurais avec l’un de mes amis était une maison charmante, toujours peuplée de personnes charmantes; et, dans cette atmosphère appropriée, mes troubles disparurent aussi complètement que possible.

Ce fut là que, pour la première fois, après une seconde retraite prêchée par le Père Mathurin, mon curé introduisit régulièrement l’usage de célébrer la communion, chaque dimanche, avec des surplis de toile. Nous n’employions cependant ces surplis, ainsi que les lumières et les hosties, que dans la matinée du dimanche, et non pas aux offices solennels de midi: car nous avions à considérer les vues très anti-catholiques du châtelain du lieu, qui, tout en étant un vieillard des plus courtois, apportait un véritable fanatisme à affirmer sa position d’ultra-protestant. J’ai souvent admiré l’étonnante réserve de ce châtelain pendant qu’il nous accueillait, mon curé et moi, dans sa belle vieille maison: car je savais qu’au fond de son cœur il nous croyait des ennemis avérés de la croix du Christ, et des collaborateurs plus ou moins conscients de la Femme Écarlate de Rome. J’ajouterai que je n’aimais pas beaucoup, pour ma part, cette façon d’adopter une certaine forme de culte le matin et une autre à midi: car je me fortifiais de jour en jour dans les principes de la Haute Église, et je me souviens d’avoir été félicité de mes instincts «catholiques» par le pasteur de Londres à qui j’allais régulièrement me confesser quatre fois par année. Ce fut aussi durant cette période que je m’affiliai à trois sociétés ritualistes de Londres. Mais l’essentiel est que, pendant tout ce temps, je me sentais infiniment heureux à Kemsing.

Il m’était redevenu tout à fait possible, en concentrant résolument mes regards sur les seuls objets qui me convenaient, de croire que l’Église d’Angleterre était ce qu’elle prétendait être, la mère spirituelle du peuple anglais et une partie authentique de l’Église universelle du Christ. Je m’étais lié d’amitié avec des personnes excellentes, dont je suis heureux de pouvoir dire que leur affection m’est restée fidèle jusqu’à ce jour; j’avais commencé à m’occuper soigneusement de mes prédications; et je travaillais beaucoup à instruire les enfants du village. Les seules occasions que j’eusse de me rappeler les faits extérieurs étaient, de temps à autre, des réunions ecclésiastiques, et puis aussi, parfois, de petits paragraphes secs et coupants, dans les journaux, m’apprenant que telle ou telle personne que j’avais connue autrefois venait d’être «reçue dans l’Église catholique romaine».

VI

Ce n’est vraiment qu’au bout d’une année de parfait repos que me sont revenus mes troubles de naguère, et sans que je puisse me rappeler exactement aujourd’hui l’occasion qui les a réveillés en moi. Il m’arrivait bien parfois, durant cette première année, d’avoir des moments de malaise, en particulier après avoir chanté la célébration chorale. Je me demandais alors si, en fin de compte, c’était chose possible que je me trouvasse dans l’erreur, et que la cérémonie où je venais de prendre part, cette fête rendue si belle et par l’art et par la dévotion, ne fût rien autre qu’un effort «subjectif» de notre Église pour affirmer nos titres à une qualité que nous ne possédions point. Il y avait, dans le chœur de notre église, une plaque de cuivre consacrée à la mémoire d’un certain «Thomas de Hoppe», un prêtre d’avant la Réforme; et, à plus d’une reprise, j’ai songé malgré moi à ce qu’aurait pensé ce sir Thomas de toutes nos pratiques anglicanes. Mais je m’étais accoutumé à traiter toutes les pensées de ce genre comme des tentations. Je les confessais expressément comme des péchés; je lisais des livres en faveur de l’Église d’Angleterre, je m’ingéniais de toutes mes forces, dans un ou deux cas, à retenir des paroissiens qui se sentaient le désir de passer au catholicisme; et j’achevais de tâcher à me réformer moi-même par l’adoption d’un langage des plus méprisants à l’égard de ce que j’appelais la «mission italienne»,--d’une formule qui avait été, je crois, imaginée autrefois par mon père.

Je me rappelle surtout un incident qui montre bien à quel point ces pensées étaient alors en train de me préoccuper. J’assistais, dans la cathédrale de Saint-Paul, à la cérémonie organisée pour fêter le Jubilé de Diamant de la Reine Victoria; et, parmi les innombrables personnages curieux qui s’offraient à mes regards, je me rappelle qu’à beaucoup près c’était le représentant du pape qui m’attirait le plus. Je ne cessais pas de l’observer, épiant tous ses gestes, et m’efforçant de me persuader que ce prélat romain se trouvait impressionné par le spectacle de notre Église d’Angleterre dans toute la plénitude de sa gloire. Cette cérémonie était d’ailleurs, vraiment, un spectacle frappant; et j’éprouvais un enthousiasme profond à la vue du groupe magnifique de nos archevêques et évêques, assemblés sur les marches du chœur, en robes solennelles. Le bruit avait même couru que ces hauts dignitaires avaient consenti à porter des mitres, et cette rumeur avait grandement ému notre monde religieux. En fait, nos évêques ne portaient point de mitres: mais c’était un plaisir de voir l’éclat fastueux des coiffures très diverses qu’ils avaient arborées. L’évêque de Londres, que je revois encore, portait sur la tête une sorte de toque dorée qui valait presque une mitre; et j’exultais à la pensée des récits et descriptions que devrait faire le prélat papiste, lorsqu’il reviendrait auprès de ses arrogants amis de là-bas. J’eus également plaisir à apprendre, un jour ou deux plus tard, qu’un pasteur anglican de ma connaissance avait été pris pour un prêtre catholique, dans la foule de la sortie.

Chose étrange: je ne fus que très faiblement affecté par la décision papale au sujet des ordres anglicans. Certes, cette décision m’avait surpris, d’autant plus qu’un membre du clergé anglican, revenu de Rome où il avait été en mesure de se bien renseigner, m’avait assuré que la décision nous serait favorable; mais, encore une fois, jamais la déception ainsi éprouvée ne m’a touché très à fond. J’avais simplement conscience comme d’une certaine sensation de douleur sourde, dans mon âme, toutes les fois que j’y pensais: mais jamais, durant tout le temps qui a précédé ma conversion, la condamnation solennelle de nos ordres anglicans ne m’a fortement remué, dans un sens ni dans l’autre.

Ce fut encore pendant cette année de Kemsing que je reçus ma première confession, celle d’un jeune élève d’Eton qui demeurait aux environs, et qui n’allait point tarder à devenir catholique. Je me rappelle mon émoi à la pensée que quelqu’un pourrait nous déranger pendant la cérémonie: car, bien que la confession fût prêchée dans notre paroisse, elle n’y était pour ainsi dire jamais pratiquée. Je finis par fermer à clef la porte de l’église, tout tremblant d’émoi; j’écoutai la confession, et puis je m’en revins au presbytère avec le sentiment d’avoir commis une faute à la fois terrible et splendide.

VII

Mes anciens troubles me revinrent donc après une année de répit, et je finis même par être plongé dans une inquiétude pénible. Mais cette inquiétude, je pus le constater dès lors, avait sa source beaucoup plus dans la région des sentiments que dans celle de l’intelligence. J’avais beau lire des livres de controverse anglicans, et me nourrir du recueil de sarcasmes anti-catholiques du savant Littledale, je sentais bien que tout cela n’atteignait pas la source profonde de mes troubles. Ceux-ci provenaient surtout, me semble-t-il, de deux choses: tout d’abord, de cette impression d’isolement que m’avait laissée mon voyage sur le continent, en me faisant voir l’abîme qui séparait mon anglicanisme du reste des Églises chrétiennes; et secondement ils venaient de la nécessité où j’étais de reconnaître la force des prétentions romaines à continuer l’Église d’avant la Réforme, comme aussi la faiblesse respective de nos propres prétentions anglicanes. Ces deux choses me furent encore bien cruellement rappelées pendant un mois que je passai à Cadenabbia, et pendant lequel je m’étais chargé des fonctions de chapelain anglican dans cette charmante petite station italienne. A Kemsing même, j’ai souvenir d’une circonstance encore qui, s’ajoutant à celles que j’ai mentionnées plus haut, tendait également à accroître mon inquiétude.

A quelques milles de notre paroisse se trouvait un couvent de religieuses anglicanes dont les pratiques extérieures étaient absolument pareilles à celles d’un couvent catholique. Les jours de fêtes non prévues par notre _Livre de Prières_, telles que la Fête-Dieu et l’Assomption, l’habitude était que certains pasteurs, à la fois de Londres et des paroisses d’alentour, vinssent assister aux offices du couvent; et c’est ainsi que, plusieurs fois, j’eus l’occasion d’y prendre part. Le missel romain était employé là avec tous ses articles; et, le jour de la Fête-Dieu, une procession s’organisait qui se conformait jusque dans le moindre détail aux directions précises de la liturgie catholique. Un reposoir était installé dans le beau jardin du couvent, et la procession chantait le _Pange lingua_. Or, il faut savoir que ces nonnes ne se contentaient nullement de jouer à la vie religieuse: elles célébraient l’office de nuit toutes les nuits, selon l’observance la plus stricte, récitaient naturellement le bréviaire monastique, et vivaient une vie de prière, dans une retraite absolue. Mais il m’était impossible de me persuader, malgré tous mes efforts, que l’atmosphère d’une telle maison eût rien de commun avec celle de notre Église d’Angleterre. Je discutais à l’occasion avec le chapelain du couvent, qui, tout de même que son successeur, allaient me précéder dans l’Église catholique. Je critiquais certains détails: mais les réponses du chapelain, toutes pleines de la science la plus sûre, avait beau vouloir me prouver que l’Église d’Angleterre, étant catholique, pouvait prétendre à tous les privilèges catholiques, ces réponses ne parvenaient pas à me satisfaire. Loin de là, elles m’amenaient à sentir plus vivement que les privilèges catholiques étaient tout à fait étrangers au caractère essentiel de l’Église anglicane, ce qui, du même coup, paraissait impliquer comme conclusion que cette Église n’était pas catholique. Aussi suis-je certain aujourd’hui que ces visites, plus encore peut-être que tout le reste, ont commencé à mettre en pleine lumière devant mes yeux le gouffre qui me séparait de la chrétienté catholique. Je me souviens d’avoir fait don d’une lampe d’argent pour la statue de la Vierge, dans ce couvent, par manière d’entraînement, afin d’essayer de fortifier mes droits à faire partie de l’Église universelle.

VIII

Ainsi le temps coulait, et mon inquiétude s’aggravait. Je commençais à réfléchir sur mon cas. Je me disais que la vie que je menais à Kemsing était trop heureuse pour être sainte, et je méditais d’autres plans d’avenir. J’avais acquis, à ce moment, une certaine habileté dans la prédication. Je pris part à une mission paroissiale, et fus invité par le chanoine missionnaire de notre diocèse à venir décidément m’installer près de lui pour l’aider dans son œuvre. Mais j’avais, depuis lors, formé le rêve de me vouer à la vie religieuse sous sa forme la plus pure: et j’ajouterai que mes velléités de me rendre à l’invitation du chanoine missionnaire furent encore bien réduites lorsque j’appris que, dans la chapelle de Cantorbéry que nous aurions eue, force nous aurait été de renoncer à ce beau cérémonial accoutumé. En toute honnêteté, je ne pense pas que j’aie été, à ce moment ni jamais, un simple «ritualiste», attachant une importance prépondérante à la liturgie; mais il me semblait évident que la foi et son expression devaient aller de front, et que nous nous rendrions gratuitement la tâche malaisée en voulant prêcher une religion dont les signes extérieurs et l’accompagnement liturgique indispensable se trouveraient absents. Je n’en finis pas moins, cependant, par me décider à accepter l’invitation, si le successeur de mon père, l’archevêque Temple, était d’avis que je l’acceptasse. L’archevêque se montra plein de bonté pour moi: mais sa réponse, après une demi-heure d’entretien, fut tout à fait péremptoire. Elle me fit entendre que j’étais trop jeune pour une tâche aussi importante; si bien que je m’en retournai à Kemsing avec la résolution arrêtée de m’offrir plutôt à faire partie de cette communauté anglicane de la Résurrection dont j’avais entendu parler bien des fois déjà, avec des éloges respectueux.

Quelques semaines après, j’eus à ce sujet un entretien avec le révérend Gore (aujourd’hui évêque d’Oxford), dans sa maison de chanoine à Westminster; et je fus définitivement admis à l’épreuve, dans la communauté. Le révérend Gore, lui aussi, me témoigna une bonté et une sympathie extrêmes. Il semblait comprendre mes aspirations, tandis que, de mon côté, je me sentais profondément ému à la fois de sa propre attitude et de la calme atmosphère religieuse qui l’entourait. J’avais désormais l’impression que tous mes troubles avaient pris fin. La pensée de la vie nouvelle qui s’ouvrait devant moi m’excitait et me ravissait infiniment, et il me devenait plus facile que jamais de traiter toutes les «difficultés romaines» comme des tentations diaboliques. En revoyant tout cela aujourd’hui, je comprends que mon attention était simplement distraite, et mon imagination absorbée par la nouveauté du spectacle qui allait s’offrir à moi; en réalité, mon inquiétude de naguère persistait sans aucun changement. Mais il n’en est pas moins vrai que, lorsque je me rendis à Birkenhaed pour assister à la retraite annuelle de la communauté, par laquelle devait commencer ma période d’épreuve, aucune pensée de pouvoir jamais abandonner la communion anglicane ne m’apparaissait concevable. J’allais être lancé parmi les flots d’une mer entièrement nouvelle; j’allais vivre comme avaient vécu les moines d’il y a cinq siècles; j’allais réaliser--d’une manière imprévue, il est vrai--mes anciens rêves de Llandaff et de Damas; j’allais me consacrer à Dieu, une fois pour toutes, dans la plus haute des vocations accessibles à l’homme.