Chapter 6 of 8 · 3649 words · ~18 min read

CHAPITRE VI

LES DERNIERS PAS

I

Je revins chez ma mère dans un état assez étrange, mais à coup sûr profondément misérable. Pour résumer en un mot une foule de symptômes que je ne puis songer à mettre sous les yeux du lecteur, je me sentais complètement épuisé au point de vue spirituel. Une seule chose m’apparaissait avec une clarté absolue, autant du moins que je restais capable d’une vision intellectuelle: c’était que j’avais le devoir de me soumettre à Rome. C’est aussi ce que je fis comprendre à ma mère, pour laquelle je n’avais pas eu de secrets depuis le premier jour; et je me rendis volontiers à la proposition qu’elle me fit, d’ajourner toute résolution jusque vers la fin de mai, afin de me laisser le temps et le repos nécessaires pour une réaction possible. Pendant ce temps, il m’est arrivé plus d’une fois de célébrer encore la communion anglicane dans la petite chapelle de notre maison, et cela pour des motifs que j’ai déjà expliqués: mais, avec le consentement de mon supérieur, je refusai obstinément d’aller prêcher où que ce fût, en déclarant que, pour le moment, je traversais une crise d’où allaient dépendre tous mes plans pour l’avenir. Aussi bien était-il parfaitement exact que je me trouvais, à ce moment, dans une période d’indécision totale, quant à la suite de ma vie religieuse; car ma confiance dans le jugement de mes supérieurs et dans celui de ma mère aurait déjà suffi pour me faire admettre la possibilité d’un changement qui me ramènerait à mon ancienne manière de voir. Matériellement, j’étais toujours encore un membre de la communauté anglicane de la Résurrection; je récitais mon office avec une régularité parfaite, et observais les autres détails de la règle de notre communauté. Dès lors, pourtant, j’avais fait part à quelques amis intimes de ce que je considérais comme devant m’arriver.

II

Au cours de mes lectures de l’hiver précédent, j’avais étudié avec un plaisir tout particulier un certain manuscrit du temps d’Élisabeth dont j’ai déjà fait mention, et où se trouvaient décrites des scènes de la vie religieuse de cette période. La peinture contenue dans ce livre m’avait laissé un souvenir très vivant, et maintenant, pendant mon séjour chez ma mère, je me demandai si je ne ferais pas bien de tenter une sorte de roman historique sur le même sujet, par manière de soupape de sûreté à mes troubles intérieurs. D’où résulta que, bientôt, je me vis plongé tout entier dans la confection d’un roman publié par moi plus tard sous le titre de _Par quelle Autorité?_ La préparation de ce roman m’excita à un degré extraordinaire. Je travaillais au moins huit ou dix heures chaque jour, tantôt écrivant, tantôt lisant et annotant tous les livres et toutes les brochures historiques sur lesquels je pouvais mettre la main. Je découvrais des passages dans des revues, des phrases isolées dans de vieux livres, et je recueillais tout cela, et m’arrangeais pour le faire figurer parmi les matériaux qui devaient me servir à la mise au point de mon livre. Dès le début de septembre, celui-ci se trouvait aux trois quarts achevé.

J’aurais bien des défauts à relever aujourd’hui dans ce roman. Il est beaucoup trop long, et d’un sentimentalisme inutile, et beaucoup trop encombré de détails historiques: mais surtout l’atmosphère mentale que j’ai dépeinte dans mon récit y est au moins d’un siècle en avance: car ce n’est guère que sous les règnes des deux Charles Stuart que les hommes ont pensé et senti comme je les ai représentés pensant et sentant sous le règne d’Élisabeth. Il n’y a que deux points sur lesquels mon ancien roman me satisfasse encore: Il a, je crois bien, une certaine fraîcheur assez agréable, et en second lieu il est d’une exactitude tout à fait irréprochable sous le rapport des faits historiques. Jamais, en tout cas, je n’ai pu découvrir, sous ce rapport, la moindre assertion erronée, ce qui s’explique d’ailleurs par le soin et le scrupule extrêmes avec lesquels je m’occupais de la justesse d’une foule de détails absolument insignifiants pour l’ensemble de la vérité historique. Mais surtout je suis reconnaissant à ce livre d’avoir très bien joué le rôle en vue duquel je m’étais mis à l’écrire. Sa rédaction a été vraiment, pour mon âme inquiète d’alors, une soupape de sûreté infiniment précieuse, et je me demande parfois ce qui aurait pu m’arriver si je ne m’étais pas avisé d’un tel moyen de m’abstraire, en quelque sorte, de moi-même[5].

[5] Le roman intitulé: _Par quelle Autorité?_ a été traduit en français, il y a quelques années, et publié à la librairie Lethielleux.

Mais j’avais beau attendre et ne plus réfléchir: de plus en plus, ma résolution se dessinait clairement devant moi. Dans tous ces livres d’histoire que je lisais, je retrouvais les anciens fondements catholiques de l’Église d’Angleterre ressortant du sol, comme ces contours de vieux murs démolis que l’on aperçoit parmi le gazon d’une verte prairie. Je commençais à m’étonner de plus en plus d’avoir pu imaginer jamais que ma communion anglicane fût identique à la vieille Église d’Angleterre. C’est ainsi que, depuis plusieurs années déjà, j’avais prétendu dire la «messe» en célébrant notre office du matin, et affirmer que le sacrifice de la messe avait toujours été regardé comme l’une des doctrines essentielles de l’Église d’Angleterre; et voici que, sous le règne d’Élisabeth, des prêtres étaient punis de mort simplement pour le crime d’avoir fait ce que j’avais prétendu faire au nom de l’Église qui les persécutait! J’avais supposé que nos tables de communion en bois étaient des autels; et voici que, au temps des Tudor, les vieilles pierres des autels avaient été renversées et délibérément outragées par les dignitaires de l’Église à laquelle j’appartenais encore officiellement! Les choses qui m’étaient les plus chères à Mierfield, les vêtements sacerdotaux, les crucifix, les chapelets, tout cela sous Élisabeth avait été solennellement dénoncé comme des «objets sacrilèges» et des «emblèmes de superstition»! Je m’étonnais d’avoir pu me tromper à ce point, et le fait est que, dès avant l’achèvement de mon livre, j’ai même tout à fait renoncé à célébrer l’office de communion.

III

Pendant cet été passé chez ma mère, celle-ci avait obtenu de moi que j’allasse consulter trois membres éminents de l’Église d’Angleterre: un pasteur de paroisse des plus connus, un haut dignitaire et un laïc non moins renommé. Tous les trois se sont montrés à mon égard d’une bonté touchante; et je dois reconnaître, par-dessus tout, que pas un seul d’entre eux ne m’a fait le reproche de déloyauté envers la mémoire de mon père. Ils comprenaient tous les trois que, dans des circonstances comme celles qui me préoccupaient, un tel argument ne pouvait entrer en ligne de compte.

Le pasteur de paroisse ne produisit absolument aucun effet sur moi. Il tenta à peine de discuter, et ne me dit presque rien que je puisse me rappeler, à cela près qu’il attira mon attention sur l’incontestable renaissance de la vie spirituelle dans l’Église d’Angleterre, durant les derniers temps. Or, comme je crois l’avoir dit, c’était là un argument qui, à mes yeux, prouvait simplement que Dieu récompensait le surcroît de zèle par un surcroît de bénédiction. Mon interlocuteur lui-même m’offrait un excellent exemple d’un zèle ainsi récompensé. Et quant au fait que, cette renaissance spirituelle s’étant accompagnée de tendances à une conception plus sacramentelle, l’on pouvait trouver là un témoignage en faveur de la validité des sacrements anglicans, il y avait longtemps que cet argument-là avait cessé de me toucher. Car, en premier lieu, la même renaissance avait eu lieu parmi les presbytériens, et sans que les anglicans de la Haute-Église en tirassent argument pour accepter la validité des ordres presbytériens; et puis, en second lieu, il était naturel que la renaissance revêtit cette forme parmi les anglicans, puisque leur _Livre de prières_ les dirigeait expressément en ce sens.

Le haut dignitaire, en compagnie duquel je passai quelques jours, et qui, lui aussi, me fit voir une indulgence et une amabilité extrêmes, n’était point parvenu, je crois, à comprendre ma véritable position religieuse. Il me demanda s’il n’y avait pas, dans l’Église romaine, des dévotions à l’égard desquelles je sentisse une répugnance. Je dus lui répondre qu’en effet il y en avait quelques-unes, et notamment les dévotions populaires à la Vierge. Sur quoi mon hôte témoigna d’une grande surprise à la pensée que je pusse sérieusement envisager la perspective de me soumettre à une communion où je risquais d’avoir à employer des méthodes de culte désapprouvées par moi. En vain j’essayai de lui expliquer que je me proposais de devenir catholique romain non point parce que j’étais attiré par les coutumes de l’Église romaine, mais parce que je croyais que cette Église était l’Église de Dieu; et que, par suite, si mes opinions sur des détails accessoires différaient de celles de l’Église, c’était tant pis pour moi; mais que, en fait, j’allais tâcher à étouffer en moi le plus possible ces dernières répugnances, car j’entendais aller vers Rome non point comme un critique ni un précepteur, mais bien comme un enfant et un élève. Mon hôte me sembla juger ce point de vue quelque peu immoral. A ses yeux, évidemment, la religion était plus ou moins une affaire de choix et de goût individuels.

Mes entretiens avec lui illustrèrent en moi, une fois de plus, ma conviction de l’impossibilité pour l’Église d’Angleterre de remplir sa mission de corps enseignant,--c’est-à-dire la principale mission pour laquelle le Christ a institué son Église. Voici, en effet, que l’un des principaux directeurs de l’Église d’Angleterre admettait, presque à la façon d’un axiome, que je devais me borner à n’accepter que les seuls dogmes qui, individuellement, se trouvaient convenir à ma raison ou à mon naturel! D’une manière tacite, donc, il ne reconnaissait à l’Église aucun pouvoir d’autorité, aucun droit d’exiger une soumission intellectuelle; tout de même que, décidément, il n’établissait aucune distinction réelle entre la religion naturelle et la religion révélée. Le Christ, selon lui, n’avait pas révélé de vérités positives auxquelles nous fussions tenus de nous soumettre sur-le-champ, sans hésitation, à partir du moment où nous acceptions le Christ comme Maître divin. Ou bien, si mon expression est trop forte, je dirai que le prélat en question niait l’existence, ici-bas, d’une autorité capable de proposer d’une manière formelle les vérités de la Révélation, et, du même coup, dépouillait celle-ci de tous titres à la soumission complète des hommes.

Enfin le laïc, chez qui j’ai également demeuré quelques jours, était un ami de mes parents qui, bien des fois déjà auparavant, m’avait témoigné la plus affectueuse bonté. Cette fois, il a mis le comble à son obligeance envers moi, et je ne saurais assez dire combien j’ai été ému de sa sympathie. Avec une clarté merveilleuse il a étalé devant moi le plan tout entier des deux partis entre lesquels j’avais à choisir. Il m’a déclaré que, si vraiment je croyais que le pape était le centre nécessaire de l’unité chrétienne, sans aucun doute j’étais tenu de me soumettre à lui sur-le-champ; mais en même temps il m’a engagé à me bien assurer qu’il en était ainsi, et à ne pas me soumettre simplement parce que je considérais le pape comme étant d’une aide très précieuse pour cette unité. Il m’a dit en outre que, lui-même, il estimait que le pape était l’aboutissement naturel du développement ecclésiastique; que, à ses yeux, le pape était bien le Vicaire du Christ _jure ecclesiastico_, mais non _jure divino_; et il a ajouté que, sauf le cas où je me sentirais absolument sûr de ce _jure divino_--qu’il ne pouvait pas admettre pour son compte--je serais beaucoup plus heureux en restant dans l’Église d’Angleterre, et aurais chance d’y être beaucoup plus utile pour les progrès de l’Unité chrétienne. C’étaient là toutes choses infiniment sages, me semblait-il, et auxquelles je ne pouvais refuser mon adhésion.

Un hasard singulier avait amené chez mon hôte, en même temps que moi, un prélat qui avait eu une grande influence sur ma vie passée. Ce prélat connaissait le motif de mon séjour chez notre ami commun: mais je n’ai pas souvenir d’en avoir jamais causé avec lui. Après mon retour chez ma mère, mon hôte m’a envoyé une nombreuse série de documents privés des plus intéressants, toujours avec l’espoir de m’amener à changer de résolution. Je lus ces documents--qui ont été publiés depuis lors--et les renvoyai: mais je dois ajouter que leur lecture n’a pas réussi à m’affecter le moins du monde.

Vers la fin de juillet, je me trouvais, une fois de plus, profondément fatigué d’esprit et de corps. J’étais en outre tout désolé de l’ultimatum qui m’était arrivé de Mierfield, à la fois parfaitement paternel et d’une grande fermeté, me signifiant que je devais ou bien revenir pour l’assemblée annuelle de la communauté, ou bien me considérer désormais comme ne faisant plus partie de celle-ci. Le frère qui avait reçu la commission de m’écrire cet ultimatum avait été, autrefois, mon compagnon de noviciat, et j’avais vécu avec lui dans des termes d’une intimité toute particulière. Le ton de sa lettre laissait deviner une véritable détresse; et c’est également avec une détresse navrante que je dus lui annoncer, en réponse, l’impossibilité pour moi de revenir à la date fixée. Jamais depuis lors je n’ai plus eu de nouvelles de mon ancien ami jusqu’à ce que, un jour, le hasard nous eût fait nous rencontrer dans un train. Nous nous sommes alors entretenus longuement de maints sujets, et j’ai remporté de cette rencontre l’espoir d’un recommencement de notre amitié de jadis. Mais, depuis lors, le frère susdit s’est de nouveau refusé à me connaître, en donnant pour raison de ce refus que je montrais trop «d’amertume» dans les controverses publiques.

Vers le même temps où j’avais dû répondre à Mierfield, j’avais aussi à poursuivre une autre correspondance, à peine moins pénible. Un haut dignitaire de l’Église d’Angleterre, qui occupait un siège historique et avait été de tout temps l’ami de ma famille, n’avait pu apprendre la situation où je me trouvais sans éprouver le besoin de m’écrire une lettre éminemment bonne et tendre, par laquelle il m’invitait à venir passer quelque temps auprès de lui. Je lui avais répondu qu’en effet j’étais très troublé dans ma quiétude religieuse, mais que j’avais déjà étudié la question jusqu’à l’extrême limite de mes forces, de telle manière que je ne me sentais plus capable d’entamer une discussion nouvelle. Or, le ton de ma lettre, sans doute, aura permis de supposer que, malgré tout, les convictions auxquelles j’avais abouti pouvaient encore être modifiées; car le fait est que le dignitaire susdit m’écrivit une seconde lettre, toujours aussi affectueuse; et de là, je ne sais trop comment, une longue correspondance s’engagea qui me contraignit à parcourir dans toute sa largeur, une fois de plus, le terrain que j’avais eu à traverser plusieurs mois auparavant. Enfin je me vis forcé de déclarer nettement à mon vénérable correspondant que ma décision intellectuelle était tout à fait inébranlable: sur quoi je reçus en réponse une ou deux lettres du ton le plus vif, où le haut dignitaire anglican me disait que, si seulement je voulais prendre la peine d’aller travailler énergiquement dans une paroisse des faubourgs de Londres, toutes mes difficultés ne tarderaient pas à disparaître. Il aurait pu, tout aussi bien, me dire d’aller enseigner la religion bouddhiste! Dans sa dernière lettre, il me prophétisait que l’une des trois choses suivantes ne manquerait pas de m’arriver: ou bien (ce qu’il espérait) je reviendrais bientôt à l’Église d’Angleterre et regagnerais ma santé morale; ou bien (ce qu’il craignait) je perdrais complètement ma foi chrétienne; ou bien enfin (ce qu’il semblait redouter bien plus encore) je deviendrais un «romaniste» endurci et obstiné. Il paraissait impossible à ce membre prépondérant de l’Église anglicane que la foi et l’ouverture d’esprit d’un homme raisonnable pussent survivre à sa conversion au catholicisme. J’ai d’ailleurs détruit aussitôt sa lettre; mais j’ai la conviction de ne rien dire ici qui ne traduise exactement l’état d’esprit qu’il faisait voir.

IV

Afin de me distraire de tout cela, je partis ensuite pour une promenade solitaire de quelques jours, à bicyclette, dans le Sud de l’Angleterre. J’étais vêtu en laïc, et m’arrêtai d’abord à la Chartreuse de Saint-Hugues, à Parkminster, où j’avais une lettre de recommandation pour l’un des moines, qui lui-même était un ancien pasteur anglican converti. Ce moine me reçut très courtoisement: mais ma visite eut pour effet d’ajouter encore, si c’était possible, à ma dépression. Le chartreux ne parut pas comprendre que, en réalité, je ne demandais qu’à être instruit, et ne venais pas en critique, mais bien plutôt en enfant. De telle sorte que je me sentis tout désespéré en reprenant mon voyage, et fus trop heureux de pouvoir me reposer, le dimanche suivant, dans un hôtel de Chichester. Ce fut là que, dans une petite église vis-à-vis de la cathédrale, je fis pour la dernière fois ma confession d’anglican, en avouant d’ailleurs très franchement au confesseur que j’étais désormais à peu près sûr de devenir bientôt catholique romain. Le confesseur ne m’en donna pas moins, très gracieusement, son absolution, après quoi il me conseilla de «prendre sur moi».

Pour la dernière fois aussi, ce jour-là, j’assistai en anglican aux offices de la cathédrale et reçus la communion: car j’estimais encore qu’il était de mon devoir de recourir à toutes les sources possibles de grâce qui étaient à ma portée. Le lundi, je couchai à Lewes, puis me rendis à Rye, où, à la table d’hôte du _Roi Georges_, j’eus une longue conversation avec un inconnu que je crus bien être un certain acteur assez célèbre. Je l’entretins presque uniquement de l’Église catholique, qu’il me parut aussi aimer, à distance: mais je ne lui dis rien de mes intentions, et du reste, en fait, ce fut lui qui parla presque tout le temps. Le lendemain, je revins chez ma mère en passant par Mierfield, et en jetant des regards d’une envie bien cruelle sur les murs du couvent, pendant que mon chemin m’amenait à les longer. Je me souviens également de m’être arrêté quelques minutes dans une très belle petite église catholique, sombre et recueillie, que j’avais rencontrée à l’improviste au fond d’une vallée, par ce beau jour d’été tout rayonnant de lumière.

Pourquoi je ne m’étais pas déjà soumis à Rome dès ce moment, c’est ce qui me paraît aujourd’hui assez difficile à expliquer. Les motifs qui m’en avaient empêché étaient, je crois bien, les suivants. En premier lieu, il y avait le désir de ma mère et de toute ma famille, me demandant de m’accorder tous les délais et de rechercher toutes les occasions qui auraient chance d’amener pour moi un changement d’état d’esprit, parmi des milieux nouveaux; et ce désir, à lui seul, aurait suffi pour me retenir pendant quelque temps, car je tâchais de mon mieux à être docile et à recueillir jusqu’aux moindres indications qui pouvaient me venir de Dieu. En second lieu, il y avait mon propre état d’esprit, qui, malgré la parfaite conviction intellectuelle où j’étais arrivé, n’en restait pas moins assez troublé. Il serait inconvenant pour moi d’essayer de le décrire en détail: mais la somme totale de mes impressions d’alors était la sensation d’un immense désert spirituel dans lequel je me trouvais plongé, et que dominait à l’horizon la Cité de Dieu, aperçue aussi clairement que des montagnes avant la pluie. Cette cité était là devant moi, vivante et imposante comme une révélation, et je me tenais en face d’elle, et la contemplais, tout en me demandant si ce n’était pas un mirage, ou parfois même si ce n’était pas un monument illusoire construit par le démon pour me perdre. Le cardinal Newman a une phrase qui me semble définir excellemment ma condition mentale de cette période. Je savais que l’Église catholique était l’Église véritable: mais je «ne savais pas encore absolument que je le savais».

Je n’avais aucune espèce d’attraction sentimentale vers cette Église, aucune espèce d’illusions personnelles à son sujet. Je savais parfaitement qu’elle était humaine aussi bien que divine, et que des crimes avaient été commis à l’intérieur de ses murs; et que ses voies et coutumes, et que la langue de ses citoyens seraient toutes différentes de celles de la chère cité natale que j’avais désormais abandonnée; et que j’y trouverais de la dureté, des manières nouvelles pour moi, même des soupçons et du blâme. Mais, avec tout cela, cette Église était divine; elle était construite sur la Pierre des pierres; ses fondements étaient de diamant, même ses rues avaient la dureté de l’or; et je savais que l’Agneau était la lumière qui l’illuminait. Pourtant, me mettre en route vers ses portes était, pour moi, une tâche très pénible. Je n’avais aucune énergie, aucune impression de bienvenue ni d’exaltation joyeuse; je connaissais à peine trois ou quatre des habitants de la demeure où j’aurais à pénétrer. Et je me sentais mortellement fatigué.

Heureusement, Dieu eut très vite pitié de moi. Aujourd’hui encore, je serais en peine de dire exactement ce qui a précipité la démarche finale. Le monde entier me semblait accablé d’une espèce de paralysie; moi-même ne pouvais pas faire un mouvement, et il n’y avait rien ni personne pour me suggérer de bouger... Et cependant, au début de septembre, j’annonçai à ma mère que j’allais écrire à un prêtre catholique de ma connaissance, pour me remettre entre ses mains. Ce prêtre, qui lui aussi était un anglican converti, se préparait à entrer dans l’ordre des Dominicains; et c’est ainsi qu’il me recommanda à l’un des moines de cet ordre, le Père Réginald Buckler, qui se trouvait alors à Woodchester. Deux ou trois jours après, je reçus une lettre m’apprenant que l’on m’attendait au prieuré de Woodchester; et le lundi 7 octobre, en costume laïque, je me mis en route pour m’y rendre. Ma mère vint me dire adieu à la gare.