CHAPITRE PREMIER
=LA VILLE DE GHÂT=
Ghât, vue du dehors, a un air de forteresse. C’est à peine si quelques petites portes interrompent l’uniformité de la longue muraille de terre brune, qui fait à la cité une ceinture dentelée de créneaux. Le drapeau turc flottait sur le point culminant de la ville. Des hommes de haute stature, drapés dans de longs vêtements blancs, entraient et sortaient par ces petites portes, sous lesquelles ils étaient obligés de se courber profondément ; çà et là on apercevait l’uniforme d’un soldat turc. Ce calme et ce silence avaient quelque chose d’étrange pour moi qui étais habitué à trouver aux abords des villes l’encombrement et la rumeur de la foule et des chariots. Ici il n’y a point de voitures et même point de rues ; rien que d’étroites ruelles où le sable abonde et étouffe jusqu’au bruit des pas. Toutes les portes sont gardées par des soldats, qui se font livrer les armes de ceux qui entrent et les leur restituent à la sortie. Dans la ville, beaucoup d’habitants me saluèrent, en exprimant leur satisfaction de voir arriver un médecin ; ils croyaient que j’allais rester désormais ici. Une ruelle escarpée nous mena aux ruines d’un ancien château qui occupait jadis le sommet de la colline, aujourd’hui complètement envahie par les maisons ; tout à côté est celle de Hadj Mustapha, où j’ai élu provisoirement domicile.
L’architecture des maisons est remarquablement primitive. Presque toujours on pénètre par le vestibule (_skifa_) dans une cour carrée donnant accès à trois chambres ou magasins qui occupent chacun un côté du bâtiment. Il n’y a point de second étage, ni de fenêtres : la lumière pénètre par la porte et par de petits trous pratiqués _ad libitum_ dans la muraille en terre. Nulle part on ne trouve de clous plantés dans les murs, car l’argile s’effrite trop facilement ; on se sert de longs piquets de bois, qui sont d’un bien meilleur usage. Les portes sont également sans ferrures : elles sont faites de planches de palmier réunies par des lanières de cuir. Voilà comment sont toutes les maisons de Ghât ; celle du kaïmakam même ne se distingue pas des autres.
Ici, il n’est pas d’usage de laisser se reposer les arrivants ; la maison se remplit aussitôt de visiteurs qui, toute la journée, ne font qu’entrer et sortir. Chacun cherche à se renseigner autant que possible sur la situation de l’étranger, pour supputer la valeur des présents qu’il se laissera extorquer ; chacun se recommande à lui et vante sa propre influence et son autorité, beaucoup demandent déjà un cadeau provisoire en attendant.
Parmi tous ces hommes voilés, je retrouve avec plaisir deux vieilles connaissances : le _hadj_ Mohammed Dedekora, que j’ai connu à Tripoli lors de son voyage à la Mecque, et un jeune marchand de Tounine[4], que j’avais soigné à Tripoli et qui m’en a gardé un souvenir reconnaissant. Ce sont eux qui m’ont aidé à reconnaître dans la foule des Touareg qui m’entourent les personnages qui sont d’importance pour moi.
Le kaïmakam de Ghât, Es-Safi, m’a fait le meilleur accueil. Il m’a reçu avec ces mots : « Cette ville appartient au Sultan, tu es ici tout autant en sûreté que dans toute autre ville des Osmanli ; les Touareg n’ont aucun droit à l’intérieur des murs ; si l’un d’eux venait à t’obséder de ses réclamations, tu n’aurais qu’à m’en instruire, et je te ferais avoir la paix. » Es-Safi est un homme aussi intelligent qu’énergique et qui sait admirablement comment traiter les Touareg. C’est le fils de ce Hadj-el-Amin qui, nous le savons par Duveyrier[5], avait fait tous ses efforts pour décider les Turcs à l’annexion de Ghât. Ce qui n’avait pas réussi au père a profité maintenant au fils.
Une garnison d’environ deux cents hommes occupe la ville et donne au _kaïmakam_ une autorité et un prestige qui s’étendent au loin[6]. Sur l’esplanade, entre la mosquée et la caserne, stationne un canon en acier, se chargeant par la culasse, avec l’inscription : _Carlsruhe, 1872_. Ce canon tonne aux solennités religieuses et autres fêtes, et le bruit qu’il fait remplit les Touareg d’admiration. Ils se figurent qu’en cas de guerre l’effet de cette unique pièce serait énorme, de sorte que l’effet moral est considérable pendant la paix.
Les habitants de Ghât et les marchands étrangers sont naturellement enchantés de l’occupation de la ville. Auparavant, ils étaient entièrement à la merci des caprices des Touareg et n’étaient sûrs ni de leur fortune ni de leur vie. Il fallait contenter les cheikhs des différentes tribus, avant de se risquer sur leur territoire, et ces rançons atteignaient un chiffre considérable, car il suffisait d’un mécontent pour rendre problématique la sécurité si chèrement acquise. Dans la ville même, les Touareg se conduisaient comme en pays conquis. Si à leur appel une porte ne s’ouvrait pas assez vite, ils la brisaient, et les habitants pouvaient s’estimer heureux s’ils échappaient aux coups. Le Targui prenait sans façon les objets qu’il trouvait à son gré, et malheur à qui voulait protester ! C’est ainsi que les choses se passaient autrefois[7]. Comme tout a changé depuis !
Avant d’entrer dans la ville, le Targui est forcé de déposer ses armes, et on ne les lui rend qu’à la sortie[8]. C’est en vain qu’il veut se faire nourrir aux dépens d’autrui ; rarement une porte s’ouvre devant lui, et s’il se laisse aller à son penchant à la violence, le kadi le condamne sans merci à la peine de la prison, qui est pour lui un châtiment intolérable. Affamé et mal vêtu, il erre dans les rues, maudissant intérieurement les Turcs, qui ont introduit ici des lois étrangères. La situation des chefs est naturellement meilleure, car s’ils n’ont pas d’autorité dans l’intérieur de la ville, ils n’en restent pas moins les seuls maîtres du désert, et ils continuent à imposer les caravanes qui paient pour passer sans encombre.
Pour éviter les querelles, les cheikhs se sont partagé, une fois pour toutes, les droits de protection qui se transmettent comme un héritage. C’est ainsi que chaque marchand de Ghadamès compte parmi les Azdjer un ou plusieurs patrons à qui il paie chaque fois 7 thalers[9], sans compter 2 _rial_ par charge de chameau. Voilà ce que le marchand est tenu de donner suivant la coutume ; mais ce n’est pas tout. S’il veut vivre en bons termes avec les chefs touareg, il lui faut faire des cadeaux dont la valeur, s’il est riche, dépassera de beaucoup les taxes régulières. On conçoit que les Touareg attachent le plus grand prix à cette source de revenus, et que chacun défende sa part avec une inquiétude jalouse. C’est la question de savoir par qui serait protégé un riche marchand de Ghadamès qui a été cause de la longue guerre allumée, aujourd’hui encore, entre les Hoggar et les Azdjer.
Chose curieuse, un Ghadamésien qui va au Soudan, par Ghât n’a point de taxe à payer[10] ; mais il donne 40 _rial_ au retour. Les Tébous de Djiouaï et d’Aguelal paient à Ikhenoukhen seul une somme de 2 _rial_ par tête d’esclave ou par charge de chameau. Les Kel-Ouï sont exempts de toute taxe[11].
L’administration turque n’a pas touché à cet état de choses, et ne percevra ni impôt, ni douane pendant les deux premières années de l’occupation ; mais, plus tard, la situation changera sans doute au détriment des Touareg, qui perdront peu à peu leur indépendance[12]. Et pourtant — on s’en aperçoit à bien des symptômes — les seigneurs du désert trouvent déjà intolérable la domination très atténuée qu’on leur impose aujourd’hui. Il est vrai que Ikhenoukhen a reçu le burnous d’investiture, et qu’il attend tous les jours l’arrivée du firman de Stamboul ; mais les autres chefs des Azdjer ne se tiennent pas pour liés par la démarche de leur émir, et ne manquent pas de protester — souvent de la façon la plus irrespectueuse — chaque fois qu’on leur parle de la souveraineté du Sultan.
Si les Turcs essayent de gouverner davantage et surtout s’ils exigent des tribus touareg le payement d’une taxe quelconque, on peut être assuré qu’il y aura des conflits. Les Touareg n’appellent-ils pas leurs voisins du Fezzan de façon méprisante : « Les gens qui payent l’impôt. »
L’annexion de Ghât est due en première ligne au cheikh Hadj-el-Amin et à sa famille, qui tenait à s’assurer le gouvernement de la ville, et en second lieu aux efforts de tous les négociants étrangers, qui avaient à se plaindre des exactions des Touareg. Ikhenoukhen ne s’est joint à leurs instances qu’au moment du plus grand péril, alors que les Hoggar lui avaient infligé les pertes les plus sensibles et qu’il n’avait que le choix de se soumettre à eux, ou d’appeler les Turcs à son secours. Il opta pour le dernier parti. Mais les tribus n’ont aucune sympathie pour les Turcs et regardent Ahitaghel, l’émir hoggar, comme le futur chef des Touareg[13], tandis qu’Ikhenoukhen a perdu tout son prestige.
Mon arrivée à Ghât a donné lieu chez les Touareg à un débat très vif : il s’agissait de savoir qui avait droit à mes présents. Après de longues discussions, il a été convenu que l’héritier de Hatita, le protecteur de l’expédition anglaise de Richardson, était seul qualifié pour les recevoir. D’après la coutume targuie, c’est le fils aîné de la sœur aînée qui hérite, et c’est ainsi qu’Othman, un chef des Imanghasaten, est devenu mon protecteur.
La persistance des hostilités entre les deux grandes fractions des Touareg du Nord ne me permettait pas de songer à l’objet principal de mon voyage, c’est-à-dire à l’exploration du massif de l’Ahaggar. Je voulus au moins tenter de pénétrer jusqu’au fameux lac Mihero, pour y vérifier la présence des crocodiles. Lorsque je fis part de ce projet à mes nouveaux amis, ils furent d’avis que je ne pourrais me risquer aussi loin en pays ennemi qu’à la faveur d’un _rhezou_ opérant dans le même sens. Othman se déclara prêt à me guider. Comme on avait déjà convoqué les guerriers pour une nouvelle incursion en pays hoggar, je dus faire mes préparatifs sans retard. Le lieu de rassemblement des Touareg Azdjer était Dider ; et les tribus s’y rendaient de toutes parts, de sorte que je pouvais traverser le pays sans grand danger. Mon départ eut lieu si vite, que je dus laisser à Ghât mes lettres et mon rapport inachevés.
Nous laissons là un instant le rapport du voyageur qui continue au chapitre suivant par le récit de son voyage au Tasili, et nous extrayons du journal de route _in extenso_ les notes suivantes, relatives à ces premiers jours de résidence à Ghât.
_10 octobre._ — Nombreuses visites de Touareg. Mohammed Dedekora me dit que la famille des Imanan[14] ne compte plus que deux hommes et sept femmes ; les autres ont été tués dans la dernière que relie qu’ils ont eue avec les Oraghen. Les Imanan habitaient ici avant la venue des autres Touareg, mais durent peu à peu subir la loi du plus fort.
Les Touareg n’ont qu’une femme et pas de concubines esclaves. Les plus belles sont les femmes des Imanan.
_11 octobre._ — Dedekora me donne des détails sur l’assassinat de Dournaux-Dupéré. Il fut tué sur la route de Ghât entre El-Mouilah et Timassinine[15]. Les quatre Ifoghas qui accompagnaient les Français en qualité de guides avaient prémédité l’assassinat. Quatre autres Ifoghas[16] attendaient sur la hamâda sous une tente ; lorsque les voyageurs s’approchèrent, le négociant Joubert voulut prendre son fusil, mais ses compagnons ifoghas le rassurèrent en lui disant que c’étaient des gens d’Ikhenoukhen. M. Joubert fut immédiatement massacré. Dournaux-Dupéré voulut fuir, mais il fut immédiatement rejoint et tué, car il n’avait pas d’armes. Parmi les meurtriers qui avaient attendu sous la tente, on dit qu’il y avait un Khamta. Les Français savaient que les Ifoghas étaient en mauvais termes avec Ikhenoukhen. L’on me dit même que, s’ils étaient venus avec Khetama, on les aurait sans doute tués de même[17].
Lorsqu’un Targui fait un serment et veut tenir sa parole, il porte trois fois sa main droite à son front. Tous les Touareg ont cette coutume qui s’appelle _timmi_. Cette cérémonie est nécessaire lorsqu’ils donnent l’_aman_, sans quoi l’on ne peut se fier à leur parole.
Le jeune fils du cheik Eg-Bekr vient me rendre visite et veut à toute force que je lui donne un burnous de drap. Il crie et tempête parce que je l’éconduis. Son père est l’assassin de Mlle Tinné[18].
Mon ami de Tounine me dit que les Azdjer comptent environ trois cents guerriers, et les Hoggar mille[19], autrefois c’était les Azdjer qui étaient le plus nombreux.
_12 octobre._ — Je vais avec Hassan à Tounine, qui est situé au nord de la ville. C’est un village à part, dont les habitants sont en relations d’amitié avec les Hoggar. C’est pourquoi un garçon de Tounine ne peut se risquer à Ghât : il serait battu par la jeunesse de cette ville. Par contre, les chérifs de Tounine jouissent d’une grande autorité. Ils sont originaires de Touât[20].
J’ai vu dans le jardin de palmiers un oranger et un citronnier que le cheikh a rapportés de Tripoli, il y a trois ans. L’un de ces arbres a péri, mais l’autre est devenu très haut et se trouve en ce moment tout chargé d’oranges jaunissantes. Les figuiers portent également des fruits, mais sont petits encore[21]. Je note une quantité de grenades ; elles sont blanches au lieu d’être rouges. On cultive la vigne sur des claies, à la hauteur d’environ 3 pieds au-dessus du sol. Le _brambach_ pousse tout seul et a ici des feuilles énormes[22].
On trouve des _Melania teberodata_[23] en grand nombre dans une source de Tounine et dans les canaux d’irrigation. La plupart des individus sont de petite taille.
Au retour j’aperçois de loin les huttes d’Ikhenoukhen ; lui-même est assis devant l’une d’elles. Il a maintenant cent deux ans[24]. Son légitime successeur est Kelala, mais celui-ci est de caractère faible, presque un marabout ; aussi est-ce Eg-Bekr qui a le plus d’influence[25]. On sait que les Arabes de l’Oued Châti et les Azdjer ont battu les Hoggar près du mont Tifedest. Malgré cette défaite, les Hoggar sont encore en possession de la majeure partie du butin, et c’est pour cela qu’Ikhenoukhen ne veut pas entendre parler de paix, car il a perdu presque tous ses troupeaux et, qui plus est, deux de ses fils.
Le _kaïmakam_ a entendu parler de mon excursion à Tounine et me fait dire aussitôt de ne pas aller hors des murs de la ville sans un soldat d’escorte, car on ne peut se fier aux Touareg. Je dois lui dire où je veux aller, et il me donnera toujours un homme pour m’accompagner.
Les Touareg qui sont le plus purs de race sont les Aouélimiden ; ce sont aussi les plus nombreux[26]. Leurs tribus se font en ce moment la guerre.
Le _kaïmakam_ me montre une tige de crinoïde[27] qu’on a trouvée aux environs de Ghât. On me dit que le mont Oudân[28] renferme de l’or, mais que les chrétiens seuls sauraient l’y chercher.
Othman, neveu de Hatita, vient me rendre visite, en compagnie d’Eg-Bekr. Le premier me réclame cent thalers, et son compagnon cinquante. Comme je me récrie et leur demande pourquoi je dois payer une somme aussi forte, Osman répond que je n’ai pas à payer pour mes marchandises, mais pour ma tête. Je chassai l’insolent et lui déclarai que Ghât n’était plus son pays, mais appartenait au sultan, ce qui le mit fort en colère.
Lorsqu’un Targui parle du sultan, il met un peu de sable sur le creux de sa main et souffle dessus en manière de dérision.
_13 octobre._ — Visite de mon ami Hassan de Tounine. Il a la fièvre, et je lui donne de la quinine. En général, il y a beaucoup de fièvres dans cette région[29].
Eg-Bekr[30] est du parti d’Ikhenoukhen, dont il a épousé une fille. Si ce dernier meurt, Kelala deviendra émir de droit, mais il est d’humeur trop douce pour avoir de l’influence ; par contre, Eg-Bekr est redouté de tous pour sa violence, et c’est lui qui a par suite le plus d’autorité.
A midi je suis allé pour la première fois à la mosquée, qui est bâtie en terre, basse et sale à l’intérieur ; elle était bondée de fidèles. On m’a regardé, mais sans rien dire. Sammit[31], qui voulait m’accompagner, a disparu au dernier moment.
_17 octobre._ — D’après les renseignements fournis par mon ami Dedekora on trouve à Ghât les quatre tribus suivantes[32] :
1o Les Ihadjenen, comprenant trois fractions ;
_a)_ Les Aït Tedjenen Hana, nombreux ;
_b)_ Les Aït el Mokhtar, peu nombreux ; c’est la tribu de Safi ;
_c)_ Les Aït Hamouden.
Tous ces Ihadjenen descendent des Tinylkoum.
2o Les Kel Rhapsa[33], eux aussi, sont de race Tinylkoum, mais ne font pas partie des Ihadjenen. A une époque reculée, avant que ces tribus ne vinssent à Ghât, cette ville était occupée par les Imekamesan et les Kel-telek, dont on trouve encore aujourd’hui quelques descendants dans la ville. Les quatre tribus sus-nommées vinrent à Ghât après l’époque du prophète, et y trouvèrent les Imekamesan et les Kel-telek. Les Imekamesan avaient été établis auparavant à Halelberess, tout près de la ville, et les Kel-telek à Angaïan, également dans le voisinage, où ils avaient une forteresse.
_15 octobre._ — Voilà trois jours que nous avons du _guebli_, le ciel est tout gris et on dirait que tout le pays est dans le brouillard. On me dit qu’à Ghât il en est souvent ainsi. Tout le monde se sent malade ; on se plaint de lassitude de tous les membres ; bien des gens ont de la conjonctivite. A midi grande tempête de sable ; tout est enveloppé d’une brume grise ; de ma petite terrasse on ne voit même plus les maisons voisines, et la poussière affecte douloureusement les yeux.
— L’oncle de Hassan de Tounine me dit qu’il y a sur le mont Oudân une espèce d’arbres au bois dur comme du fer, et qu’on ne trouve pas ailleurs, même pas au Soudan.
Cet après-midi je reçois la visite de Mohammed Tini, le jeune, qui me demande des remèdes. Tini a des esclaves pour commis à Tombouctou, à Kano, à Kouka et dans l’Adamaoua. Il dit que, si je pouvais aller chez les Hoggar, ce serait le plus court chemin pour aller à Tombouctou. Une autre route va droit à l’ouest, mais les pillards Aouélimiden la rendent très dangereuse. La route la plus sûre est toujours celle du Soudan, mais c’est aussi la plus longue.
_16 octobre._ — J’apprends aujourd’hui qu’une grande caravane est venue d’Algérie à Ghadamès ; il s’y trouve trois Français qui ont un serviteur musulman ; ils veulent aller au Hoggar, et emportent beaucoup de marchandises[34].
Eg-Bekr et Hadj-ech-Cheikh sont une seule et même personne[35].
Aujourd’hui Safi m’a fait venir, et j’ai trouvé chez lui Hadj Mustapha Sammit, Othman et trois autres Touareg. Safi m’a déclaré d’un ton quelque peu solennel que les Touareg s’étaient accordés à reconnaître qu’Othman est celui qui a le plus de droits sur moi[36], je dois donc lui donner autant que ce que donnent les Ghadamésiens ; comme il ne veut pas de burnous, Sammit est d’avis que je dois donner 10 thalers. Othman se déclare prêt à partir demain avec moi pour l’oued Mihero ; mais je veux voir d’abord s’il ne se produit pas d’autres prétentions, afin qu’on ne me suscite pas de difficultés en route. Othman a la physionomie d’un coquin ; ses yeux obliques et luisants me font songer à un Japonais. Il paraît que son frère est tout le contraire : un homme éminent sous tous les rapports ; mais les Hoggar l’ont si grièvement blessé, qu’il ne se rétablira jamais. J’espère partir d’ici avant que les Français n’arrivent, pour éviter des commentaires qui leur nuiraient à eux comme à moi.
Dedekora me déclare que j’ai maintenant tous les droits d’un Musulman ; nul n’oserait, dit-il, vérifier si je suis circoncis ou non[37] ; c’est là, selon lui, chose tout à fait secondaire. J’ai rendu visite à Mohammed Dedekora dans sa maison. Il possède Ibn-Khaldoun, Bokhari[38] et beaucoup d’autres livres.
J’ai vu quelques Tibbous qui attendent le moment de se joindre à une razzia ; j’espère qu’elle n’aura pas lieu. Ces gens sont laids, noirs[39], ont la bouche grande et une taille moins élevée que les Touareg.
_17 octobre._ — Cet après-midi je reçois la visite d’Othman et d’Oufenaït[40]. Ce dernier me réclame également l’_aada_[41], et Othman me dit de lui donner quelque chose, puisqu’il est aussi un cheikh ; mais comme Safi m’a dit expressément que je ne dois l’argent qu’à l’un des deux, je réponds négativement, ce qui donne lieu à une désagréable querelle entre les deux chefs, à laquelle je mets fin en les priant de venir avec moi chez le kaïmakam. Nous le trouvâmes dans la rue, assis avec beaucoup d’amis, parmi lesquels Sammit, et qui s’écartèrent dès qu’ils nous virent approcher. J’allai droit à lui et lui expliquai la chose ; sur quoi il me tranquillisa en m’assurant que je ne devais rien à personne, sauf à Othman. Peu à peu les autres chefs se rapprochèrent, mais sans faire aucune allusion à notre affaire.
Au retour, je rendis visite au vieux Ikhenoukhen. Une jeune fille ou une femme était assise, voilée, à côté de lui. Il parla beaucoup des Français et dit que la Prusse et la Russie faisaient cause commune contre la France ; que les Allemands étaient toujours en relations avec les Russes et étaient aussi les ennemis du Sultan. Je protestai du contraire, mais il ne me crut pas, et continua à sourire d’une façon quelque peu enfantine[42].
_18 octobre._ — Ce matin, je vois de ma terrasse les Touareg assis devant leurs paillottes, dans la plaine, au sud de la ville, leurs longues lances fichées dans le sable devant eux. Souvent aussi ils campent sur les nombreuses dunes qui s’étendent à l’est de Ghât. De grands troupeaux de petites chèvres vont au pâturage, sous la conduite d’un esclave. Les femmes vont aux sources — il y en a un grand nombre dans le voisinage — et cherchent de l’eau dans de grandes cruches rondes ; d’autres esclaves poussent des ânes chargés de fumier pour les jardins. Le ciel, comme notre ciel d’été, n’est pas entièrement sans nuages.
Aujourd’hui, Othman est venu chez moi encaisser 7 thalers (= 11 rial 1/2), montant du droit de passage acquitté par toute personne venant de Tripoli ; ceux qui viendraient d’Algérie paieraient à Ikhenoukhen. J’ai payé le même droit que les Ghadamésiens, et je le dois à Safi, auprès de qui j’ai insisté pour être traité comme les autres Musulmans.
Cet après-midi, j’ai fait le tour de la ville avec un sous-officier turc et visité le mont Kokoumen, qui domine la ville de son versant sud. J’ai trouvé de nombreux petits tumuli de pierres brutes, avec un revêtement intérieur de gros blocs et une grande dalle recouvrant le tout. La plupart avaient été ouverts par les chercheurs de trésors, et les ossements avaient été dispersés. On raconte que le Kokoumen a été habité avant la fondation de Ghât. Ces tumuli ont de 5 à 6 pieds de diamètre et environ 4 pieds de hauteur. Toute cette montagne est presque entièrement nue ; seule, la plante desséchée qu’on appelle _el hîchen_[43] se voit partout.
_20 octobre._ — Ce soir, je suis appelé chez Eg-Bekr, qui est atteint de fièvre typhoïde. Sa repoussante physionomie est défigurée par le délire et la maladie. Je me garde de lui administrer un remède, car s’il mourait, on ne manquerait pas dire que je l’ai empoisonné. Il est curieux de voir disparaître l’un après l’autre tous ceux qui ont pris part au meurtre de Mlle Tinné.
_21 octobre._ — Othman est venu et m’a promis de faire l’impossible pour me contenter pendant le voyage, seulement, je dois lui donner d’avance les 3 thalers destinés au domestique qui nous accompagnera. Je l’ai laissé mendier longtemps, et c’est seulement ce soir, après lui avoir fait jurer de ne plus rien me demander à l’avenir, que je lui donne cet argent, à sa grande joie. Cet homme qui, au début me semblait si brutal, est devenu tout à fait maniable, et je ne doute pas qu’il ne se conduise bien en route.