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CHAPITRE II

=VOYAGE AU TASILI ET A L’OUED MIHERO=

Le matin du 12 octobre, Othman vint visiter mon bagage et mes outres. Nous laissâmes de côté tout ce qui n’était pas absolument indispensable ; par contre, nous emportions force munitions, et de quoi nourrir trois personnes pendant un mois. J’attendais, déjà équipé, le moment de partir devant la porte Sud de la ville, lorsqu’un messager du _kaïmakam_ vint me demander au nom de son maître de déclarer par écrit que je quittais Ghât de mon gré et que je n’avais eu aucun sujet de plainte pendant mon séjour.

Cette demande, faite à ce moment, me rendit perplexe, car enfin on semblait vouloir se mettre à couvert, en prévision du cas où il m’arriverait malheur. Je retournai donc en ville et dis franchement mon impression au gouverneur. Mais celui-ci m’affirma de la façon la plus formelle que je pouvais me fier à mon compagnon, et qu’on demandait cette déclaration écrite à tous les voyageurs sans exception, pour prouver au pacha de Tripoli qu’ils étaient satisfaits de l’administration. Un des assistants fit la remarque caractéristique, qu’on n’était jamais sûr de rien, lorsqu’on allait chez les Imrhad[44].

Comme j’ai pu m’en assurer, ces Imrhad ont la plus mauvaise réputation, aussi bien chez les Aouélimiden et chez les Azdjer que chez les Hoggar. La cause en est sans doute leur éloignement habituel des centres de population sédentaire, et leur état de misère relative, d’ignorance et de sauvagerie[45], tandis que les nobles (Imocharh) acquièrent un certain degré de culture par leurs séjours dans les villes telles que Ghât, In-Salah ou Ghadamès, où ils entrent en contact avec beaucoup d’étrangers.

Je finis par donner l’attestation demandée et je retournai trouver Othman. Celui-ci avait des discussions interminables avec ses compatriotes, les uns ne voulaient pas me laisser voir leur pays, les autres réclamaient des présents pour eux-mêmes. A 9 heures et demie, enfin, nous avions écarté ce dernier obstacle, et nous prîmes la direction du Nord.

Nous traversâmes d’abord la plaine d’Etakhès, dont le sol d’argile desséché est croisé d’un réseau de fissures, où la forme du pentagone est répétée à l’infini. A 11 heures nous étions arrivés dans l’ouadi Rhallé, qui ne se distingue des environs que par une bande de végétation plus riche ; dans l’Est s’étendait une rangée de collines plates, restes d’une hamada que l’érosion continuée sans trêve a fini par découper en tables isolées. A gauche nous avions le bord du Tasili, plateau médiocrement élevé, dont les roches noires s’étendaient à l’infini jusqu’à l’horizon de l’Ouest. Nous fîmes halte dans l’oued Tanesso, un peu à l’écart de notre route, car les Touareg évitent de camper sur les grands chemins, et cherchent toujours un coin retiré, de façon que les gens non prévenus passent sans les apercevoir. L’oued Tanesso est une branche de l’oued Ouererat.

Lorsque vint la nuit, mes Touareg apprêtèrent leur lit de la façon suivante. Chacun se creusa avec ses mains un trou ovale dans le sable, en ayant soin d’enlever toutes les pierres ; puis il plaça la selle de son mehari à un des bouts de l’excavation, et y appuya son grand bouclier de cuir, pour être à l’abri du vent. Il planta sa lance à côté de lui dans le sable ; son sabre également à portée de sa main. Puis, roulé dans sa couverture, il s’endormit dans son lit de sable, après s’être assuré d’un regard de la direction que prenaient les chameaux en train de pâturer. Comme j’avais laissé ma tente à Ghât pour simplifier mon bagage, il ne me restait qu’à les imiter. Et c’est ainsi que nous passâmes toutes nos nuits à la belle étoile.

Le matin du 23 octobre nous aperçûmes dans le Nord le cône du mont Telout, qui ressemble à un volcan à s’y méprendre, mais qui est également un massif de grès. Après avoir croisé l’ouadi Ouererat, couvert de gommiers, nous montâmes sur le plateau de gauche, et nous nous mîmes en devoir de traverser ce désert de pierre, où l’on ne trouve ni une broussaille, ni un brin d’herbe, ni même une dune, mais seulement le roc nu à perte de vue.

A 1 heure, nous descendîmes faire de l’eau dans l’oued Ahanaret, où une forêt de tamarix mène à la source d’Ihanaren. Celle-ci est cachée au milieu des dunes ; une forêt de joncs couvre le monticule de sable d’où sort le précieux liquide. Un esclave des Touareg demeure ici en permanence, pour aider les voyageurs à remplir leurs outres et à abreuver leurs chameaux. Il a embelli sa demeure solitaire avec des palmiers et a même planté quelques vignes. Un petit potager lui fournit des oignons et des melons.

A 4 heures nous débouchions dans la verte plaine de Titersin, au pied du mont Telout. Nous y trouvâmes un campement d’_Imrhad_, qui se rendaient à Dider, le lieu de concentration du _rhezi_. Un corbeau, que j’avais tué en route sur l’invitation d’un de mes compagnons, fut jeté au feu avec toutes ses plumes, et lorsqu’il fut carbonisé à l’extérieur, dévoré par ces _Imrhad_ avec grand appétit. Les nobles _Imocharh_ s’en amusèrent et me dirent que tout était bon aux Imrhad, poisson, oiseau ou reptile[46].

La société se composait d’hommes des tribus les plus diverses ; même les Imetrilalen du Fezzan étaient représentés. Des guerriers simulèrent un combat avec une vivacité qui ne laissait rien à désirer. Poussant des cris stridents, et frappant leur grand bouclier de cuir contre leur genou, les adversaires s’abordaient et s’escrimaient à grands coups d’épée jusqu’à ce que l’un des deux se découvrît, faute qui était saluée par de grands éclats de rire. La conversation se prolongea bien avant dans la nuit ; elle avait un thème inépuisable : le butin que chacun comptait faire dans cette razzia.

Une pluie battante vint désagréablement nous surprendre dans notre sommeil. Titersin est le bassin où aboutissent une quantité d’ouadis, et par conséquent un des pâturages les plus fertiles du pays Touareg. La végétation se compose surtout d’_Arthratherum pungens_, et d’une composée encore indéterminée, à fleurs jaunes, que les Touareg appellent _tanedfert_.

Le matin du 24 octobre, nous nous séparâmes des Imrhad, pour reprendre la direction de la montagne. J’aperçus à gauche du chemin, sur une colline, plusieurs restes de tombeaux. A l’intérieur, subsistaient encore deux chambres carrées, bâties avec des dalles de pierre, et qui avaient évidemment contenu des cadavres accroupis, car les dimensions de ces chambres excluaient toute autre supposition.

Les Touareg appellent ces ruines _Ed-debbeni_ et en connaissent bien la signification, car en cherchant des trésors, ils y ont toujours trouvé des squelettes, et souvent même des anneaux et des poteries. Malheureusement, je n’ai pu examiner aucune de ces trouvailles. Les tombeaux abondent dans toute la région de Ghât, et en particulier à Tadrart. Les Touareg racontent qu’ils ont pratiqué ce mode de sépulture jusqu’à l’époque de leur conversion à l’Islam.

Nous nous arrêtons dans l’oued Taherhaït, qui égale en fertilité la plaine de Titersin. J’y ai trouvé des _Zilla macroptera_[47] en fleurs. A 5 heures, nous établissons notre camp à Tihobar, au bord d’une source et à l’ombre des palmiers et des tamarix.

La pluie est tombée toute la nuit. Nous continuons notre route à travers un dédale de dunes basses, où les tamarix et le _guetaf_[48] croissent à merveille. Nous passons plusieurs fois devant des rocs qui ressemblent à des champignons, tant ils sont amincis à leur base. J’ai trouvé trois de ces tables de pierre, qui étaient presque contiguës : elles portaient des marques d’érosion identiques. Il est visible qu’en cet endroit les eaux se sont jadis frayé violemment un passage entre les rocs, dont elles ont évidé la base. Aujourd’hui, toute trace de lit de rivière a disparu.

Un défilé étroit, ouvert entre les blocs de grès amoncelés, nous mène dans l’oued Imakkas qui va à l’oued Tihobar. Des bandes de perdrix (_ganga_) se lèvent devant nous. Le pays devient toujours plus aride, et nous finissons par nous trouver sur la hamada, n’ayant plus que le grès sombre autour de nous. Sur ce plateau, où ne croît pas un brin d’herbe, la rose de Jéricho se trouve en telle quantité qu’elle couvre littéralement le sol. Ses rameaux bruns et desséchés, contractés en boule, se distinguent à peine de la roche, et le paysage n’en paraît que plus morne.

Beaucoup de tumuli sont disséminés sur cette surface, et l’on s’étonne de les trouver en aussi grand nombre dans la partie aujourd’hui la plus déserte du Sahara.

Nous rencontrons quelques Touareg, qui, comme les précédents, vont à Dider. Ils descendent de leurs hauts méharis, plantent devant eux leurs lances dans le sol, et commencent la conversation. Lorsqu’Othman leur raconte que nous allons à Mihero, et que je veux uniquement y voir les crocodiles, ils rient aux éclats ; quelques-uns s’imaginent que ce n’est là qu’un prétexte, et ils sont persuadés que mon guide Othman a reçu de moi une grosse somme, pour m’accompagner aussi loin. On remarque bientôt ma provision de dattes, et chacun veut en avoir ; j’ai peur de manquer de vivres. Déjà les _Imrhad_ de Titersin se sont régalés à mes dépens ; que sera-ce dans l’avenir ? Enfin, à 4 heures, ces affamés reprennent leurs montures et disparaissent bientôt dans le lointain.

La pluie qui tombe à torrents nous force, à 5 heures, à chercher un abri dans les rochers de Tintorha, où nous trouvons une troupe nombreuse, qui s’est également réfugiée ici. On fait du feu sous une roche qui surplombe, et chacun s’arrange pour passer commodément la nuit. Les Touareg mettent un soin particulier à préserver de l’humidité leurs grands boucliers de cuir[49], car ils se déforment en séchant après la pluie et ne reprennent jamais leur forme primitive. Le Targui s’abrite derrière ce bouclier, depuis la tête jusqu’aux genoux, contre les coups de son adversaire ; mais c’est une cuirasse inefficace contre les fusils, et j’ai vu plus d’un de ces boucliers troués par les balles qui avaient tué son premier possesseur dans l’Ahaggar.

J’ai passé la journée du 26 à Tintorha, pendant qu’Othman allait voir des chameaux à lui qu’il a quelque part par ici au pâturage. Je suis donc resté avec les Touareg, qui attendaient des amis pour aller tous ensemble à Dider.

Plusieurs ont utilisé ce temps de repos pour renouveler leur coiffure, de sorte que j’ai eu une bonne occasion d’observer leur manière de faire. Ils rasèrent complètement le côté gauche de la tête, en laissant subsister au milieu du crâne une bande de cheveux qui allait du front jusqu’à la nuque, et, sur le côté droit, par-dessus et derrière l’oreille, une autre bande chevelue qui allait rejoindre la première. Les cheveux du sommet de la tête furent soigneusement séparés et redressés, de façon à former une crête d’environ 10 centimètres de hauteur ; après quoi chacun se mit à rouler autour de sa tête le turban de cotonnade bleue, dont un des plis passe sous le menton pour protéger la bouche et le nez, tandis qu’un autre est rabattu sur les yeux. De cette façon le Targui peut se voiler complètement la figure, si bien qu’on n’aperçoit même pas ses yeux ; il n’en voit pas moins suffisamment à travers ce léger tissu. Ce masque et la crête de cheveux qui s’élève au sommet de la tête donnent au Targui un air sauvage et sinistre[50].

_27 octobre._ — Nous reprîmes notre marche. L’oued Inessan, que nous atteignîmes vers midi, diffère complètement des oueds que nous avions traversés jusqu’ici : son lit se trouve enserré entre les parois verticales d’une gorge profonde. Peu de plantes y ont trouvé de quoi subsister. Quelques arbrisseaux (_Rhus dioïca_, en targui _tehonak_) avaient pris racine dans les fentes de rocher. Le côté gauche de la gorge était encombré de sable presque jusqu’au niveau du plateau, tandis que l’autre en était entièrement débarrassé : exemple remarquable d’un transport opéré par le vent.

Ces parois de roc m’ont permis de reconnaître ici l’épaisseur des couches de grès : elle est de 40 pieds. En dessous, au fond de la vallée, on rencontre du calcaire.

Nous remontâmes l’oued pour regagner le plateau, où la pluie qui recommençait nous força à faire halte près d’une hutte d’_Imrhad_, là où le petit oued Tifergasin débouche dans la plaine du même nom. Vers le soir une bande de nobles Touareg vint apporter à Othman une nouvelle inattendue : à la suite d’une lettre arrivée de Mourzouk, la razzia projetée était contremandée. En même temps, Ikhenoukhen nous faisait dire qu’il n’était pas prudent de nous avancer jusqu’à Mihero où nous pouvions rencontrer des Hoggar, et qu’il valait mieux remettre cette excursion à des temps meilleurs. Là-dessus, Othman déclara notre voyage terminé et voulut se préparer au retour. Mais moi qui me voyais si près du but, et dont toutes les espérances se trouvaient détruites, je ne pouvais me faire à l’idée de revenir en arrière sans avoir rien accompli. J’essayai de séduire Othman par de nouvelles promesses, je lui représentai quelle honte ce serait pour lui si l’on savait à Ghât qu’il s’en était retourné à moitié chemin, sans me faire voir ce lac Mihero pour lequel j’étais venu de si loin. Vains efforts : les Touareg, qui avaient déjà trouvé déraisonnable de se donner tant de peine pour aller voir le lac, dirent qu’Othman serait fou de risquer sa vie pour un pareil caprice, et jurèrent que nous tomberions entre les mains des Hoggar. Othman était du même avis et me représentait les Hoggar comme les plus cruels et les plus sanguinaires des hommes ; en même temps, il m’expliquait que l’oued Mihero n’avait absolument rien de remarquable, qu’il ressemblait à tous les autres, et qu’il se chargeait de m’en faire voir de bien plus jolis ! Bref, Mihero était devenu tout à coup le plus affreux endroit de la terre, et le moindre oued valait mieux que cela !

Las de discuter, je me bornai à lui répondre : « C’est bien, puisque tu as peur des Hoggar, je vais retourner à Ghât et me chercher un guide plus courageux que toi ! » J’avais touché le point sensible. Comme si un serpent l’avait piqué, mon Targui bondit de terre, ficha sa lance dans le sol et jura qu’il était prêt à mourir avec moi, qu’il n’avait pas eu peur pour lui-même, mais que, voyant le péril, il avait craint seulement d’être accusé ensuite de ma mort ! A partir de ce moment, je n’eus plus à dépenser une parole ; l’amour-propre avait vaincu.

La difficulté était de trouver un compagnon, car il était nécessaire d’avoir un Targui pour éclaireur, tandis que l’autre resterait à mes côtés. Nous eûmes la chance de trouver — contre bonne récompense — un homme connu pour être un bon guerrier et un excellent guide dans ces parages. Chose curieuse, il était de la tribu des Tedjéhé-Mellen, c’est-à-dire Hoggar ; cependant Amma — c’était son nom — haïssait ses anciens compatriotes aussi profondément que s’il avait été Azdjer.

Amma était petit, trapu, très vigoureux et d’une incroyable endurance. Sa physionomie respirait bien la brutalité et la cruauté qu’on attribue généralement aux Hoggar ; et, en songeant qu’il avait horreur de ses compatriotes, je me demandais ce que devaient être ceux-ci ! Mais je dois dire qu’il me fut grandement utile. Personne n’avait l’œil plus perçant, l’oreille plus fine ; personne ne savait mieux reconnaître une trace, et, même sur la hamada pierreuse, il ne s’y trompait jamais. Rien ne lui échappait ; je dirais presque qu’il restait en alerte jusque dans son sommeil. Il ne cessa d’avoir pour moi beaucoup de prévenances ; cependant je ne pouvais m’empêcher d’éprouver envers lui une aversion insurmontable à cause de la brutalité inouïe avec laquelle il traitait les chameaux.

Lorsque nous levâmes notre camp, le 28 octobre, la nouvelle du contre-ordre donné à la razzia avait déjà terrifié les Imrhad, et de longues files de chameaux sillonnaient la haute plaine pour aller se mettre en sûreté à Ghât. Tout le monde quittait le pays ouvert pour se replier vers cette ville ou le Fezzan. Devant nous on avait fait le vide, et Othman me disait : « Si tu vois un homme, tire sans hésiter, ce ne peut être qu’un Hoggar. »

Nous fîmes halte dans une petite gorge, au pied du mont Ikohaouen. On désigne sous ce nom plusieurs croupes d’égale hauteur, allongées d’est en ouest, et formées de ce grès aux assises horizontales, dans lequel l’érosion découpe les murailles, les obélisques, les tours et autres escarpements ruiniformes que j’ai déjà signalés.

Ces croupes marquent le commencement d’une région de montagnes tabulaires qui, autant que j’ai pu en juger, gardent partout le même aspect. Les grès qui s’étendent sans interruption depuis le bord méridional de la Hamada-el-Homra jusqu’ici s’étagent ici encore en couches d’une horizontalité parfaite de la base au sommet des montagnes.

Il en résulte pour le paysage une grande monotonie. Si loin qu’on pénètre dans le massif, on rencontre toujours les mêmes formes ; les crêtes et les sommets sont tous au même niveau ; tous les profils montrent les mêmes gradins en escaliers, correspondant aux différentes couches, toutes les vallées sont creusées de même dans les longues terrasses d’éboulis qui forment, en quelque sorte, le degré inférieur de la montagne. Couvertes de pierres noires et entièrement dépourvues de plantes, ces terrasses ont tout à fait le caractère de _hamâda_ et contrastent avec la végétation des oueds sableux situés en contre-bas. C’est seulement au point de rencontre de deux oueds, que les vallées s’élargissent aux dépens des terrasses d’éboulis et forment un semblant de plaine.

Le lendemain matin, à 9 heures, nous quittâmes notre retraite, après que mes compagnons eurent refroidi avec de l’eau les cendres de notre campement, de peur qu’un Hoggar les trouvant chaudes ne devinât notre présence dans ces parages. Nous marchâmes vers le mont Adamoulet ; à gauche, le plateau de Tasili prolongeait au loin sa surface sombre et brillante, sans un point de repère sur lequel on pût reposer sa vue. A droite, nous avions les pentes entièrement nues de l’Ikohaouen. Nous découvrions maintenant la longue muraille du mont Ouaderous.

Nous fîmes halte pour réparer la crosse brisée de mon fusil. Othman procéda de la manière suivante : il prit un morceau de peau sèche, provenant d’un pied de chameau, et le mit à tremper dans une de nos outres. Lorsque la peau fut convenablement ramollie, elle fut nouée avec des tendons autour de la crosse, puis recouverte entièrement de ficelle. Dès qu’elle eut de nouveau séché au soleil, je pus manier de nouveau mon fusil redevenu rigide comme devant. Si bien que j’ai préféré dans la suite conserver cette ligature, plutôt que de confier mon fusil à un forgeron. Je dois faire remarquer encore que l’eau dans laquelle la vieille peau avait macéré ne nous fut pas moins servie en guise de boisson.

Nous reprîmes la marche à 4 heures et arrivâmes bientôt à la falaise à pic de l’ouadi Ireren, qui s’allonge vers le nord, entre l’Adamoulet et l’Ikohaouen. Les parois verticales de cet ouadi sont un sérieux obstacle pour les chameaux des Touareg, qui l’évitent volontiers. Nous suivîmes la rive droite pour chercher une sente praticable, et bien que nous eussions soin de mener nos chameaux par la bride et de guider, pour ainsi dire, chacun de leurs pas, ils tombèrent plus d’une fois dans les éboulis. J’eus ainsi à déplorer la perte de mon baromètre anéroïde, de sorte qu’il est devenu impossible de contrôler les observations que j’avais faites jusqu’ici.

L’ouadi Ireren — appelé aussi Erinerine — est une des vallées les plus vertes de cette région. Une forêt de _tehak_ (_Salvadora Persica_) de lauriers roses[51] et de tamarix la couvre sur une longue distance, et la gorge est creusée à une telle profondeur, au-dessous du niveau de la hamada, que les rayons du soleil sont arrêtés la plupart du temps par ses hautes parois, et que la température y est sensiblement plus fraîche. Othman se dépêcha de sortir de ce petit paradis terrestre, car le moindre cri de nos chameaux y éveillait un écho formidable, qui pouvait trahir notre présence. Nous allâmes donc camper dans une vallée latérale, qu’on appelle l’oued Adamouline.

Le lendemain, nous revînmes dans l’oued principal, dont nous dûmes escalader la rive gauche, avec autant de difficultés que nous en avions eu à descendre.

Arrivés sur le plateau, au pied du mont Adamoulet, nous vîmes tout à coup des formes humaines émerger d’une gorge voisine. Avant que je m’en fusse aperçu, mes deux compagnons m’avaient quitté et s’étaient portés au galop, la lance levée, au-devant de ces inconnus. Mais cette pantomime guerrière fit place presque aussitôt à une conversation paisible, car mes Touareg avaient reconnu des gens de leurs tribus. C’étaient trois hommes qui apportaient des dattes de l’oued Tedjoudjelt et qui apprirent seulement que la razzia était contremandée et que tous les Azdjer se repliaient sur Ghât. Ils se dépêchèrent de continuer leur route, louant Allah de ce que cette fois ils n’avaient pas rencontré de Hoggar.

Nous franchîmes encore une gorge tributaire de l’oued Ouadersine, et après avoir contourné par le sud le mont Ouadersine[52], nous descendîmes le long de l’oued Igargar-Mellen, qui tient son nom des dunes de sable clair qu’on trouve près de son origine. Ces dunes sont adossées au côté sud d’une haute muraille est-ouest, qui fait partie du mont Ouadersine, et la présence de ces amas de sable fin étonne, au milieu d’un plateau qui en est totalement dépourvu. Il ne peut être question ici de désagrégation sur place, puisque tout le pays se compose des mêmes grès, et se trouve évidemment soumis aux mêmes actions érosives. Il faut admettre que le vent du nord, balayant la falaise, a laissé le sable s’amonceler derrière elle, de même qu’il dépose une traînée de sable derrière chaque colline ou chaque broussaille qui lui fait obstacle.

Nous trouvâmes un puits dans l’oued Igargar-Mellen, au pied du mont Errouine ; il ne contenait pas d’eau, ce qui arrive rarement, paraît-il.

_31 octobre._ — Nous reprîmes notre route, en descendant l’oued vers l’aval[53]. Un grand nombre de tamarix, de gommiers et de hautes broussailles couvraient le lit sablonneux de la rivière, qui compte parmi les plus fertiles de la montagne.

Je remarquai ici, pour la première fois, un arbuste élevé, qui me rappela les casuarinas. Ses branches minces et dénuées de feuilles, toutes verticales, formaient un fourré épais, dans lequel se cachait le tronc vigoureux et presque d’une seule venue. D’innombrables petites fleurs, uniformément réparties sur toute la plante, couvraient les branches, et une capsule desséchée me montra de nombreuses graines surmontées d’une aigrette soyeuse.

Le nom tamachek de cette plante est _ana_[54]. Je ne l’ai rencontrée que rarement, au cours de ce voyage.

A 8 heures, nous prîmes la direction du nord, en suivant toujours l’oued Tafelamine, encaissé à cet endroit entre de hautes cimes qui portent le même nom. L’oued Nasaret est un affluent de gauche de l’oued Tafelamine, et non de droite, comme l’indique la carte de Duveyrier. En rectifiant cette petite erreur, je tiens à déclarer que cette carte m’a été excessivement utile, et qu’en général le livre de Duveyrier a été mon meilleur guide dans ce pays.

Pendant que nous cheminions le long de l’ouadi, je vis, près de la crête d’une paroi de roc à droite, une traînée noire, qui se prolongeait parallèlement aux couches horizontales de la montagne. On me dit que c’était une plante nommé _telokat_[55], qui ne se rencontre qu’à des endroits inaccessibles.

A 11 heures, nous étions en face de la haute montagne d’Aloumtaghil, qui force l’oued Tafelamine à faire un coude dans l’est. Nous quittâmes alors l’oued, et, remontant le lit d’un torrent dans la direction de l’ouest, nous gagnâmes l’oued Mihero. L’oued Tafelamine et l’oued Mihero se réunissent en aval, un peu au nord du mont Aloumtaghil.

Dès que nous eûmes franchi la muraille rocheuse qui les sépare, nous entrâmes dans un véritable fourré de tamarix et de _tehak_. L’oued Ireren lui-même ne s’était pas montré aussi touffu. Une liane nommée _arenkad_[56], aux feuilles en forme de cœur, enveloppait les plus hauts tamarix et déroulait ses longues spirales, du sommet de leurs branches ; elle formait un véritable réseau, qui transformait certains bouquets d’arbres en un fourré impénétrable.

Nous n’avancions qu’avec difficulté. Bien que nous fussions haut perchés sur nos montures, à chaque instant les branches des tamarix nous fouettaient la figure, et les têtes inclinées des roseaux nous dominaient encore[57].

Les chameaux finirent par renoncer à se frayer passage, et nous dûmes marcher dans le lit même de l’oued, rempli d’un sable fin, où nos bêtes enfonçaient profondément à chaque pas. Les reflets éblouissants de cette bande de sable imitent à s’y méprendre ceux d’une eau courante. Et l’illusion est entretenue par les hautes touffes d’herbe qui pendent le long des rives surplombantes, et par les roseaux qui bordent le lit des deux parts.

A 2 heures, nous fîmes halte au milieu de l’ouadi, devant un bouquet de roseaux, et Othman me dit : Voici le _sebarbarh_. J’entendais distinctement un clapotement liquide, et lorsqu’à l’aide de mes deux Touaregs, j’eus traversé le fourré à grand’peine, je me vis en face d’un petit bassin de 4 à 5 pieds de diamètre, à la surface duquel paraissaient sans cesse des bulles d’air : de là ce clapotement que les Touareg ont voulu exprimer par le nom de _sebarbarh_. La profondeur de ce bassin était d’environ 5 pieds près du bord.

L’eau en est assez insipide, à peine salée ; elle n’a aucune odeur. Les Touareg comparent naturellement ce bouillonnement à l’ébullition de l’eau sur le feu, et prétendent que la source est bouillante. Elle avait en réalité 37°5 centigrades, alors que le thermomètre à l’air en marquait 30. On dit qu’après de fortes pluies la source déborde et entraîne alors du sable avec elle. On voit, en effet, aux alentours, un dépôt blanchâtre qui provient de ces inondations.

Un second bassin était situé à quelques mètres de là, près de la rive gauche de l’oued. Ici encore, on entendait les bouillonnements de l’eau au milieu des roseaux, et même des coassements de grenouilles ; seulement le sol marécageux était si peu consistant que je dus renoncer à pénétrer plus avant.

Il paraît qu’il existe encore plusieurs sources analogues, mais quelques-unes sont ensablées et suintent à peine, tandis que d’autres se cachent dans des fourrés impénétrables. On me dit qu’il existe en amont une source froide nommée _Inholar_.

Nous ne nous étions arrêtés que juste le temps nécessaire, et nous continuâmes à remonter la rivière. Je remarquai un mur de 15 de pieds de long, bâti en pierres brutes, sans mortier, qui semblait avoir formé une enceinte oblongue. Les Touareg me dirent que les _Jabbaren_ l’avaient bâti pour y dormir. Tout à côté est la source dite des Imanghasaten, qui jaillit d’une terrasse basse formée d’un grès différent. L’eau suinte également en un point situé au bas de cette terrasse. La source supérieure a des bulles de gaz ; l’eau en est sensiblement salée.

Des gazelles vinrent à passer ; je tirai sur l’une d’elles qui tomba, mais se releva presque aussitôt. Othman, la lance levée, la poursuivit sans pouvoir l’atteindre. Je continuais mon chemin, lorsqu’à ma grande surprise j’aperçus un troupeau de chèvres qui, dans leur effroi, se pressèrent les unes contre les autres et firent front contre moi. Aucun berger n’était visible, bien que deux sacs de dattes fussent suspendus tout près de là à une branche d’acacia.

Othman devina de suite que mon coup de fusil avait effrayé ces gens qui ne pouvaient évidemment attendre que des Hoggar. C’est pourquoi il se mit à agiter son burnous blanc au bout de sa lance, en criant aussi fort que possible : _el afia ! el afia[58] !_ Mais il n’obtint aucun résultat : personne ne se montra. Le roc ne conservait aucune trace de pas. Je m’étais réjoui de manger de la viande fraîche, dont j’étais privé depuis longtemps, et j’espérais pouvoir acheter une chèvre ; nous fîmes donc halte dans un petit ouadi, non loin de la source, et nous attendîmes avec impatience le retour du berger fugitif.

Enfin j’aperçus, à l’aide de ma longue-vue, un homme qui guettait derrière une roche, tout au haut de la montagne. Il ne descendit pas, malgré nos appels : évidemment les Hoggar ont la réputation de ne pas tenir leur parole ; seulement sa femme apparut tout à coup en parlementaire dans une direction tout opposée[59]. Immédiatement, Othman abaissa son voile sur sa figure, tandis que la femme, se cachant à demi le visage d’un pan de son vêtement, s’asseyait sur une pierre. Othman s’accroupit à terre à quelque distance, et ce fut ainsi, en détournant la tête, qu’ils commencèrent de loin la conversation. Il en résulta que le berger, au bruit de mon coup de fusil, et à la vue d’un cavalier voilé qui galopait la lance levée, n’avait pas douté de l’arrivée des Hoggar, et avait cherché son salut dans la fuite. Lorsque l’homme vit, du haut de son observatoire, que sa femme nous quittait, il descendit lentement par un grand détour et vint nous saluer.

Aucun de mes Touareg n’eut l’idée de se moquer de sa frayeur, et, bien que ce ne fût pas un noble, on garda toujours vis-à-vis de lui une certaine réserve. Plus tard, je demandai à Othman si, en cas d’absence du berger, il ne se serait pas cru le droit de tuer une chèvre, quitte à indemniser à Ghât le propriétaire du troupeau : « Personne n’oserait, répondit-il, car aucune femme ne voudrait plus nous regarder ! »

Le soir, le fils du berger nous apporta une calebasse remplie de viande pilée, mais comme on y avait ajouté du lait aigre, je ne pus y toucher.

Nous partîmes le lendemain, 1er novembre, de bonne heure, pour remonter la rive gauche de l’oued dans la direction du sud. Une blanche traînée de dunes était adossée à gauche, au flanc d’une montagne. A 9 heures nous arrivâmes à un monticule couvert de roseaux et entouré de restes de murs, au milieu desquels se trouvait un bassin rempli d’eau. Cette source porte le nom de Djogog. Les murs étaient faits de gros cailloux cimentés avec de l’argile, et avaient d’un à deux pieds d’épaisseur. Le tout avait la forme d’un carré d’environ dix pas de côté. Dans le voisinage se trouvent des enceintes modernes de pierres sèches que les bergers ont élevées pour parquer leurs troupeaux, et qu’un étranger prendrait aisément pour des ruines.

Le pays devenait plus plat, les montagnes s’écartaient les unes des autres, et à droite, à côté du mont Nasaret, nous apercevions la hamada. Nous traversâmes alors l’oued Mihero, élargi à cet endroit par le confluent de plusieurs rivières, et nous suivîmes la rive droite. Partout on voyait les traces irrécusables d’une ancienne crue : des touffes d’herbes accrochées aux buissons ou des débris de bois et de branches déposés le long des rives. On me disait que les crocodiles descendent quelquefois jusqu’ici.

A midi, nous découvrîmes pour la première fois de l’eau dans le lit de la rivière[60]. Nous avancions avec précaution pour ne pas effaroucher les sauriens, qui, au dire de mes compagnons, éventent l’homme avec une finesse d’odorat remarquable. Nous fîmes halte au milieu de l’oued, en plein fourré, car Othman regardait avec inquiétude du côté du plateau, où il soupçonnait la présence des Hoggar.

Nous allâmes à pied jusqu’au bas de la berge, à un endroit où le lit rocheux de l’ouadi conservait quelques grandes flaques d’eau. Je vis en effet tout autour de ces mares des traces nombreuses de pattes de crocodiles : elles étaient si nettement imprimées dans la vase, qu’on reconnaissait même les écailles dont la partie interne est revêtue. La patte de devant laisse une empreinte qui a presque la forme d’une étoile, tandis que celle de la patte postérieure ressemble assez à celle d’un pied d’enfant. Les trois orteils du côté externe n’ont pas laissé d’empreinte de griffes[61]. Au pied de la berge en surplomb s’ouvraient des galeries nombreuses où les monstres ont l’habitude de faire la sieste. Mais c’est en vain que les Touareg essayèrent de les chasser de leurs retraites à l’aide de longues perches. Je remontai plus haut jusqu’à une deuxième et à une troisième mare ; partout on trouvait des traces fraîches, mais les animaux restaient invisibles.

Il paraît qu’on trouve en amont des _rhédir_ bien plus considérables, où se tiennent les plus grands crocodiles (les traces que j’ai vues sont celles d’animaux de 5 à 6 pieds).

Je fis l’impossible pour décider mes compagnons à avancer encore, pour arriver à en voir au moins un ; mais la crainte des Hoggar fut la plus forte, et les deux Touareg me pressaient de retourner en arrière. Ils ne voulurent même pas camper où nous étions, et cherchèrent un endroit plus caché, où les gens de la hamada ne pourraient pas nous apercevoir.

Bien que je n’aie donc pas réussi à voir un crocodile de mes yeux, leur présence dans la partie supérieure de l’oued Mihero ne peut faire de doute. _Il n’y a pas de lac Mihero_, car même ces mares plus considérables de l’amont, auxquelles les Touareg donnent le nom de _bahar_, ne sont pas autre chose que des creux du lit de la rivière, qui conservent toujours un peu d’eau. Les Touareg assurent formellement que l’oued ne s’élargit pas en bassin lacustre, et que l’eau est ainsi répartie le long de son parcours.

Les crocodiles se nourrissent des nombreux poissons que j’ai vus nager dans les mares. Après une longue pluie, les mares sont remplacées par un courant d’eau vive, qui amène les crocodiles à descendre en aval ; dès que les eaux baissent, ils se réfugient dans les cuvettes les plus profondes. On dit qu’il n’y a plus de crocodiles en amont d’Ahérer.

Le voyageur qui pourrait séjourner pendant quelque temps dans l’oued Mihero y trouverait certainement une faune et une flore bien plus riches que celle qu’on a coutume d’observer dans cette région[62].

_2 novembre._ — Nous quittons la verte rivière et nous reprenons la direction de l’est, ayant à gauche une ligne continue de montagnes, à droite la hamada et quelques collines. Nous suivons la rive droite de l’oued Nasaret, qui vient du flanc nord de la montagne du même nom. Nous faisons halte dans l’oued Tesorar, affluent de l’oued Tafelamine.

_3 nov._ — Nous croisons l’oued Igargar-Mellen, au point où il se détourne vers le nord. Peu après nous descendons dans une gorge profonde — une ramification de ce même oued — où nous sommes étonnés de trouver autant de verdure : toutes ces vallées encaissées sont infiniment plus fertiles que les couloirs superficiels toujours exposés au vent[63].

Ici l’_amateltel_[64] tapisse les parois de roc, et des bouquets de lauriers-roses tout couverts de fleurs alternent avec des _telokat_ à baies comestibles (_syconium_), que je vois pour la première fois. Si l’on considère que je n’ai pu observer qu’en passant les plantes qui se trouvaient sur mon chemin, et que je n’en ai pas moins rencontré tant d’espèces nouvelles, quelles découvertes n’est-on pas en droit d’attendre de l’exploration méthodique de ce massif central du Sahara ! Puisse-t-il être bientôt possible de parcourir ces vallées en toute sécurité ! Mais en ce moment il nous faut passer en toute hâte, car l’ennemi peut paraître à tout moment.

Nous franchissons successivement l’oued Tafelamine, deux branches de l’oued Tasouni et enfin l’oued Tehennet, qui aboutit à l’oued-Ireren. Nous venions de descendre au fond de ce dernier, lorsque nous fûmes surpris par un violent orage, qui nous força à chercher un refuge sous une roche surplombante. Mouillés jusqu’aux os, sans feu, sans autre nourriture que des dattes, nous passâmes une triste nuit sous notre toit de pierre. Othman, qui connaissait bien le danger de ces averses, craignait qu’une crue subite ne vînt emporter nos chameaux et tout le reste. La pluie ne cessa qu’au matin.

A six heures du matin, nous escaladons péniblement la paroi de roc, et, bien que les Touareg se soient eux-mêmes chargés de tous les bagages, nos malheureux chameaux tombent plusieurs fois. On ne saurait croire ce dont ces bêtes sont capables dans la montagne ; un mulet en ferait à peine davantage. Enfin arrivés en haut, nous leur rendons leurs charges, et les braves animaux fatigués reprennent la marche avec lenteur. Encore quelques passages difficiles — nous croisons l’ouadi Azet — et nous prenons une demi-heure de repos ; nous n’avons plus d’obstacles à franchir. Devant nous, la Hamada déroule de nouveau sa surface monotone à l’infini.

A 4 heures, nous faisons halte dans l’oued Edjef-n-amouni dont le vaste lit est couvert de tamarix magnifiques ; ces arbres y réussissent mieux qu’ailleurs, et les Touareg viennent se fournir ici de bois de lances.

_5 nov._ — Nous quittons l’oued, où nous avons rencontré quelques Imrhad, qui veulent mener leurs troupeaux de chèvres dans le voisinage de Ghât.

Nous continuons à traverser le morne Tasili, à peine accidenté par quelques légères dépressions et quelques broussailles. C’est ici que le Targui se sent à l’aise. Son œil de lynx découvre l’ennemi à des distances prodigieuses, et, si la lutte est inégale, sa rapide monture l’emporte comme le vent à travers les hamadas pierreuses. Othman m’assure qu’il oserait se risquer au cœur du pays ennemi, car il sait bien qu’aucun mehari ne gagnerait de vitesse la bête qu’il monte en ce moment. Tandis que la lenteur de mon chameau me serait fatale ; mes compagnons pourraient rapidement se mettre hors de péril, mais moi je suis en quelque sorte cloué au sol ; c’est pourquoi, me dit Othman, son bon mehari lui serait inutile, car jamais il ne m’abandonnerait pour fuir. Heureusement que je n’ai pas eu à faire l’expérience de sa fidélité !

Le vaste horizon ne nous révèle rien de suspect, et c’est en chantant que mes Touareg cheminent sur la hamada. Ce sont surtout des chants de guerre, la plupart pleins de mélodie. Othman se met à chanter dès qu’il a l’espace devant lui ; dans la montagne, au contraire, il marche silencieux, tout yeux et tout oreilles, et évite de faire le moindre bruit.

Nous arrivâmes à Tintorha au soir. Depuis quelques jours, mes forces déclinaient visiblement, car les continuelles visites des Touareg au début de notre voyage avaient bien vite réduit nos provisions à quelques dattes et un peu de biscuit, nourriture absolument insuffisante à la longue. Mouillé jusqu’aux os à diverses reprises, sans que nous eussions pu nous sécher en allumant du feu, j’étais devenu si faible, que mes Touareg étaient obligés de me hisser sur mon chameau. A Tintorha, ma fatigue devint telle, que je restai plusieurs jours étendu entre des roches qui m’abritaient contre le vent froid de la nuit.

Par bonheur, des parents d’Othman campaient ici, et ils me soignèrent de leur mieux. Ils m’avaient décidé à boire du lait de chamelle, ce qui n’avait fait qu’aggraver mon état. Sur ma demande, ils me firent alors un fort bouillon de viande de chèvre, qui donna de suite les meilleurs résultats. A partir de ce moment, ces braves gens ne se lassèrent pas de m’en fournir. Il me suffisait d’un signe pour les faire accourir, et même la nuit, l’un d’eux se mettait toujours à mon service. Je me rappellerai toujours avec une profonde gratitude les bons soins que j’ai reçus de ces pauvres[65] Touareg.

Le 9 novembre, j’étais redevenu assez fort pour remonter sur mon chameau. Amma nous avait quittés, car il avait sa famille dans le voisinage ; mais nous avions pour compagnon un frère d’Oufenaït, cheikh des Imanghasaten. Le 10, à la source d’Ihanaren, nous apprîmes par un Targui qu’Ikhenoukhen avait encore changé d’avis, et que la razzia devait avoir lieu. Othman reçut cette nouvelle avec enthousiasme, et n’avait plus qu’une idée : aller à Ghât pour prendre part à l’expédition avec ses amis. De mon côté, j’avais hâte de retrouver ma bonne maison de Ghât et une nourriture plus substantielle ; nous tombâmes donc d’accord de continuer notre route pendant toute la nuit.

Nous reprîmes donc la marche à travers les plateaux mornes qui s’étendent à l’ouest des dunes de Ghât. Un brouillard automnal voilait le paysage et bornait la vue, en dépit du ciel resplendissant d’étoiles. Au petit jour, les brumes se levèrent, et nous découvrîmes les cimes des palmiers de Tounine. Quelques heures plus tard, nos chameaux s’agenouillaient devant les portes de la ville. Mon serviteur, à qui l’on avait prédit que je mourrais de la main des Hoggar, m’accueillit avec joie en remerciant Allah de mon heureux retour.

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