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CHAPITRE V

=AU PAYS D’AÏR=

_8 fév._ — De très grand matin, deux Touareg vêtus de noir se présentent à l’entrée de ma tente : ce sont des Ifadan, qui demandent une redevance pour l’eau du puits de Tiout. Je les renvoie à notre chef de caravane, qui répond que nous payerons tous ensemble. Sur quoi mes deux Touareg se retirent en maugréant.

Nous suivons une série d’ouadi peu profonds, et abondamment pourvus d’_adjar_ et de gommiers. Après avoir traversé une véritable forêt de _Calotropis procera_[123], si hauts que nos chameaux cheminent sous leurs branches en fleurs, nous atteignons le premier village[124] de gourbis, et nous faisons halte près du puits, à l’ombre de fourrés de _Salvadora persica_.

Les habitants ressemblent plus à des nègres qu’à des Touareg ; tous parlent le haoussa ; quelques-uns seulement comprennent la langue targuie. Ils sont habillés de tobés noires ; leurs huttes coniques entourées de haies de _Calotropis_ ont l’air fort logeables.

Beaucoup de personnes viennent nous saluer ; entre autres le cheikh Omar de Ghât et l’_oukil_ ou représentant du sultan d’Agadès. C’est un homme au teint noir, mais aux traits européens ; il porte un voile blanc sur le visage. Il salue plusieurs personnes de la caravane, mais passe devant moi sans s’arrêter.

Le cheikh Omar, qui est parent du hadj Bilkhou, et qui habite Kano, me dit que les gens de l’Aïr s’attendent depuis longtemps à ma venue. D’abord on avait entendu dire qu’un chrétien voulait visiter le pays, ce qui avait soulevé de l’opposition. Puis on apprit que Safi avait mis en prison ses propres frères et un autre habitant de Ghât, parce qu’ils m’avaient traité d’infidèle, et ceci avait fait grande impression et calmé les esprits.

_9 fév._ — Aujourd’hui l’_oukil_ du sultan d’Agadès, qu’on appelle ici Touraoua[125], perçoit la redevance due par tous les marchands. Ce noir s’assied sur une natte juste en face de ma tente, et je n’en augure rien de bon. En effet, il me réclame également une redevance ; mais Bidouma se charge de négocier avec lui, et il en résulte que je ne dois rien, parce que je n’ai pas de marchandises.

Les gens du village ont apporté du fromage qui est très fade, parce qu’il manque de sel. J’ai eu toutes les peines du monde à trouver un peu de beurre, pour la somme d’un thaler.

_10 fév._ — J’apprends ce matin que le _serki-n-touraoua_ attend de moi une grosse somme. Et en effet il ne tarde pas à venir dans ma tente et me réclame 100 thalers et deux burnous ! Tous mes amis de la caravane sont indignés. Bidouma vient à mon secours en donnant sa parole que je n’ai rien que des livres et des médicaments. Finalement je suis obligé de donner 10 thalers à ce bandit, bien qu’il ait déjà reçu de moi une pièce de malti[126] d’une valeur de 2 thalers.

Malheureusement, mes peines ne sont pas finies. Ce soir, une troupe de Touareg armés de sabres et de lances va droit à ma tente, au grand émoi de mes voisins, qui préviennent Bidouma. Les Touareg s’approchent tout près de moi, et m’entourent, mais comme ils parlent haoussa, je ne puis m’entretenir avec eux. Je reste donc tranquillement assis près de mon feu, comme si ma personne n’était pas en jeu. J’entends bientôt le mot de _kafir_, et la discussion entre les Touareg et Bidouma devient de plus en plus vive. Ils demandent, paraît-il, que je fasse publiquement profession de foi mahométane, mais Bidouma s’oppose à ce qu’on me fasse cette injure. Ses gens sont accourus, et lorsque les Touareg laissent finalement entrevoir leur véritable intention, qui est de piller mon bagage, Bidouma leur déclare qu’alors il leur faudra piller toute la caravane, et non pas moi seul !

L’heure de la prière était venue sur ces entrefaites, et je m’éloignai pour faire mes dévotions sur une colline voisine.

Lorsque je revins, les choses avaient changé de face, car Bidouma avait rendu les Touareg attentifs à mes faits et gestes, et personne ne doutait plus de ma qualité de vrai croyant.

_11 fév._ — Mon expérience d’hier m’a démontré la nécessité impérieuse de ne rien faire qui puisse éveiller les soupçons. Je renonce donc à relever ma route à la boussole, comme d’ordinaire, lorsque je ne puis le faire sans être vu. Nous faisons halte dans un petit oued.

_12 fév._ — J’ai vu aujourd’hui pour la première fois des tarentules. Route en terrain plat.

_13 fév._ — Nous cheminons dans un large ouadi ; de hautes montagnes se profilent à l’horizon de droite[127], et à gauche les hauteurs sont tout près. Vu un nouvel arbuste, nommé _dilou_[128], dont les feuilles ressemblent à celles du laurier. Halte dans l’oued Egoulaf. Une plante parasite, sorte de _Loranthus_ à couronne de fleurs rouges, croît ici sur les gommiers. Nous laissons aujourd’hui la localité d’Asodi à notre droite[129].

_14 fév._ — Vers 10 heures nous avons à notre gauche le massif important du Bendaï[130]. Nous passons un puits dans l’oued Ounankerane, et faisons halte dans l’oued Ilassane, à environ 2 lieues du pied méridional du Bendaï.

_15 fév._ — Nous apercevons à gauche de notre route une montagne complètement isolée, qui s’appelle Aourer[131]. A midi, passage d’un col difficile. Vu, pour la première fois, dans l’Aïr, une huppe. J’avais déjà aperçu des pies auparavant, à Iferouane. Nous avons dépassé le rocher de Dokou, remarquable par sa pointe en forme d’obélisque, et surtout par les figures d’hommes, de chameaux et de chevaux qui y sont gravées. Les dessins ne sont pas taillés dans la pierre à l’aide d’un ciseau, et résultent seulement d’un grattage. Nous campons sur une colline, avec vue au sud-ouest sur le massif du Baghzen.

_16 fév._ — Nous partons dans la direction du massif du Tchéhémia, qui compte cinq ou six sommets arrondis. Halte dans l’oued Amfisak, sur un large plateau incliné vers le massif du Baghzen. Dans l’est apparaissent des crêtes horizontales : c’est le commencement des plateaux du pays tibbou.

_17 fév._ — Après bien des pourparlers, je me décide à quitter la caravane, et à séjourner à Adjiro chez le cheikh Bilkhou, en attendant que de nouveaux subsides me parviennent. Je dis à mes amis que, si le sultan Hussein de Zinder me prie de venir soigner ses yeux malades, je me rendrai de suite à son appel ; mais qu’autrement j’aurais honte d’arriver au Soudan dans un pareil dénûment. Je crains également la saison des pluies.

Tout le monde m’assure que je serai en sûreté chez le hadj Bilkhou, quand même je ne trouverais qu’un esclave dans sa maison. Lui-même est en ce moment parti en razzia. Je distribue quelques petits cadeaux à mes amis, je paye mes chameliers et j’achète aux marchands de quoi faire des présents aux gens d’Adjiro. Ce n’est pas sans émotion que j’ai dit adieu aux gens de la caravane : tous ont été pour moi pleins d’égards.

Nous prenons la direction de l’ouest, en longeant le versant septentrional du massif du Baghzen ; c’est là, dans un oued, que je rencontre pour la première fois de petits sangliers gris à large groin et à queue en trompette[132].

A 2 heures et demie, nous arrivons au gros village d’Adjiro, bâti sur un contrefort du Baghzen. Le cheikh a envoyé un Targui chargé de me recevoir ; mais celui-ci reste bien embarrassé, car il ne sait pas un mot d’arabe. On dresse ma tente près de la hutte du cheikh.

_18 fév._ — Tout le village s’est rassemblé autour de ma tente. Pour le moindre petit service, on me demande un cadeau : je passe évidemment pour un homme très riche. J’ai appris dans la suite que les esclaves chargés de transporter mon bagage avaient, malignement ou non, fait des descriptions fantastiques de mes trésors.

On me raconte qu’il y a des lions sur le Baghzen ; on y trouve également un village avec des palmiers et de l’eau courante.

_19 fév._ — J’entends dire que la dernière caravane de Ghât a apporté deux lettres à l’uléma de Rezer ; l’une de Safi, qui me recommande à lui, et l’autre d’Ikhenoukhen, qui demande qu’on me renvoie à Ghât. Je ne sais que penser. Un jeune noir nommé Mousa, qui me sert d’interprète, bien qu’il ne comprenne que l’arabe du Koran, et moi la langue vulgaire, me raconte que l’uléma a rejeté avec vivacité la lettre d’Ikhenoukhen, et affirmé que je ne quitterais pas le pays avant d’avoir vu le cheikh Bilkhou. Est-ce dans un but de rapine ?

_10 fév._ — De grand matin le serki-n-touraoua et Mousa font irruption dans ma tente, et le premier me fait comprendre que je dois lui donner quelque chose. Je lui offre deux agates et une paire de ciseaux, mais il les refuse. Comme je lui demande alors ce qu’il désire, il se décide à parler : il sait bien que je n’ai pas de marchandises, mais je n’ai qu’à lui donner 100 thalers, et je pourrai aller sans encombre d’Agadès à Sokoto !

J’ai beau protester que je ne possède pas cette somme : vains efforts. Le bandit n’a pas honte de me dire que j’ai un sac plein de thalers, que les Arabes de la caravane l’ont vu, lorsque j’ai acheté un mouton ! « Cherche toi-même », lui répondis-je. Et le voilà qui me fait ouvrir tous mes coffres, prenant en main tout ce qui lui paraît devoir contenir de l’argent : c’est ainsi qu’il extrait d’un air désappointé mon sac à cartouches de la caisse où sont mes livres. Ne trouvant rien dans la première caisse, il va à l’autre, et découvre l’élégante petite boîte où est renfermé le revolver. Il me dit de l’ouvrir ; mais je n’ai pas la clef sous la main, et je ne me soucie pas d’ailleurs de lui montrer le contenu. Du coup il est persuadé qu’il tient le trésor, et il fait sauter la serrure !

J’eus beau lui dire que c’étaient des cadeaux destinés au sultan de Sokoto, il n’en continua pas moins ses recherches. Il me prit ainsi ma culotte rouge, mes agates et 22 thalers, et m’en réclama encore 40 autres ! Je me voilai le visage et ne dis plus un mot. Un Targui qui, paraît-il, était le fils du cheikh Bilkhou, assistait impassible à la scène. Un instant j’eus l’idée d’envoyer une balle à ce brigand, mais je songeai à ma femme et à mon enfant, et dans mon impuissance, j’éclatai en sanglots.

Le bandit crut que je pleurais mon argent, et à partir de ce moment, il ne me demanda plus rien. En partant, il voulut me donner la main, car tout ce qu’il avait pris fût alors devenu sa propriété légitime. Mais je m’y refusai, sans prononcer une parole. Il partit et revint encore pour me donner la main, sans plus de succès.

La chose avait causé un grand émoi ; tout le monde était stupéfait de me découvrir si pauvre. A partir de ce moment, je ne montrai plus mon visage à personne, et je ne dis plus une parole. Je ne pouvais protester autrement contre cette odieuse violation de l’hospitalité.

_21 fév._ — Je suis resté enfermé dans ma tente. Beaucoup de personnes sont venues, et ont essayé en vain de me faire parler.

_22 fév._ — Je reçois la visite des gens du cheikh Bilkhou ; l’un d’eux, son frère, paraît-il, dit que c’est une honte de m’avoir traité ainsi. Un autre me demande des remèdes, mais je reste muet, au grand mécontentement de Staoui.

Cet après-midi j’ai fait une promenade dans les montagnes au sud d’Adjiro ; les hautes vallées renferment un grand nombre de _Stapelia_ dont les fruits sont en train de mûrir. Je n’ai jamais vu cette plante dans les ouadis du désert[133]. J’ai été également étonné de revoir des _Zizyphus lotus_[134].

En revenant au village, j’ai rencontré des tombeaux de dimensions inusitées. L’un d’eux, d’aspect peu ancien, était entouré d’un grand cercle de pierres dressées. Presque au même endroit, se trouvent des restes de cabanes bâties avec des cailloux roulés et du sable pour mortier ; elles sont si petites, que de loin je les avais prises pour des tombes.

_23 fév._ — J’ai été surpris par la visite du Ghadamésien Sermoï-ben-Darar, qui avait fait avec nous le voyage de l’Aïr. Il a entendu parler de l’exploit du serki-n-touraoua, et il est le seul parmi mes connaissances, qui ait songé à m’aller voir. Il est presque noir, car sa mère est esclave de Tombouctou, mais il vaut mieux que les Arabes. Il m’assure que tout me sera restitué au retour du hadj Bilkhou. Chacun s’étonne, dit-il, qu’on ait osé violer les lois de l’hospitalité dans sa demeure.

_24 fév._ — J’ai fait une promenade dans la direction du volcan Tekindouhir, car il est trop loin d’ici pour que j’ose m’aventurer jusque-là sans guide. J’ai rencontré en route des maisons de pierre encore habitées, et qui sont revêtues d’un enduit d’argile. Le cratère du volcan est sur le versant nord ; mais la coulée de laves, arrêtée par des hauteurs, s’est détournée principalement vers le sud. Tout est noir et nu[135].

_25 fév._ — On est venu hier chercher mes lettres de recommandation pour Hadj Bilkhou et on les a portées à Rezer, où il y aura sans doute grande délibération à mon sujet.

Cet après-midi j’ai essayé de faire l’ascension du volcan. Au bout d’une heure et demie de marche à travers une plaine semée de gommiers et d’adjars, j’étais arrivé au bord du champ de laves, qui se présente du côté de l’oued comme un mur de 20 à 25 pieds de hauteur. J’arrivai avec peine jusqu’au sommet, mais il me fut impossible de traverser cette surface coupée d’innombrables crevasses et hérissée de pointes aiguës. J’essayerai la prochaine fois d’aborder le volcan par le versant nord, qui, je l’espère me donnera accès dans le cratère. Vu de près, le cône terminal a l’air de se composer de cendres, bien que sa pente soit d’environ 45 degrés du côté sud. Un grand nombre de petits couloirs en rayent la surface.

Deux sangliers se sont trouvés sur mon chemin, et m’ont regardé tranquillement sans se déranger. Les défenses, très grandes, s’écartent fortement de la tête.

_26 fév._ — Cet après-midi sont arrivés cinq à six cavaliers à mehari escortant un vieillard monté sur un âne. J’ai deviné que c’était le cheikh tant attendu. J’ai couru à ma tente et chargé mes armes à tout hasard, car il se peut qu’il soit encore pire que l’autre, et je ne veux pas être tué comme un chien. Le cheikh s’est rendu dans la hutte qui sert de mosquée et y est resté une quinzaine de minutes, qui m’ont paru bien longues. Enfin, a paru le forgeron du village, qui m’a invité à me rendre dans la hutte du cheikh.

Je me trouvai en face de deux Touareg assis sur une natte, et entourés de quelques autres. Je leur donnai la main, et, sans attendre qu’on m’en priât, je m’assis en face d’eux. J’avais reconnu le cheikh de suite. C’était un vieillard au teint foncé, qui décelait une parenté de sang nègre ; il portait une vieille tobé bleue, et, sous son voile noir, on voyait passer une barbe d’un blanc de neige.

Il me salua en arabe, et c’est d’une voix tremblante d’émotion qu’il me demanda à plusieurs reprises comment j’allais. Comme je ne savais pas à qui s’adressait sa colère, je me contentai de répondre : « Louange à Dieu ! » Mais il continua à me questionner en arabe : « Que t’est-il arrivé pendant mon absence ? » Je fis une réponse aussi vague que possible ; alors il s’impatienta de tous ces faux-fuyants, et s’écria : « J’ai reçu tes deux lettres, et je les ai lues. » Et, comme je me taisais toujours, il s’exprima avec une telle violence, que je n’eus plus aucun doute, et lui répondis sur le même ton : « Que voulais-tu que je fisse, du moment que ton fils assistait tranquillement à cette scène de brigandage ; ne devais-je pas admettre que vous étiez d’accord ? »

Avec une violence croissante, le vieux cheikh repartit : « Ne sais-tu donc pas que je n’ai point de fils ? — Je viens de loin, lui dis-je, et je suis bien obligé de croire ce que m’affirment les gens de ton pays ! » Il me demanda alors ce que le serki m’avait pris. J’énumérai 22 thalers, une _djouba_ de drap rouge, un pantalon de même couleur, et cinq agates. « Voilà, dis-je, ce que j’ai vu prendre ; je ne sais pas s’il n’a pas encore emporté autre chose. — Comment, s’écria le cheikh, tu ne lui as pas donné tout cela de ta main ? — Non, il a pris lui-même dans les caisses les objets à sa convenance. » Aussitôt le scribe de l’endroit fut appelé, et le cheikh lui dicta la lettre suivante :

« Dès que tu auras cette lettre sous les yeux, tu rendras tout ce que tu as pris à mon hôte, et sans retard. Les Aouélimiden et les Kel-Guérès n’ont pas encore pillé ma maison, et toi tu l’oses ! Sache que je tuerai quiconque viole mon domicile. »

Une deuxième lettre fut écrite à un cheikh, Bou-Bekr, qui fut prié de veiller à l’exécution de cet ordre[136]. Un des Touareg revenus tout à l’heure d’une razzia lointaine chez les Kel-Fadé[137], n’en dut pas moins remonter sur son chameau pour aller prendre livraison à Rezer de tout ce qui serait restitué. En même temps, le cheikh m’apprit que le serki avait distribué aux gens d’Adjiro une partie de mes dépouilles, et me rendit trois thalers et le pantalon rouge. Peu après, je vis réapparaître trois agates et trois thalers, que le serki avait donnés aux femmes. Le vieux cheikh déclara ne vouloir accepter aucun de ces objets volés.

Je retournai tout heureux dans ma tente, et lui envoyai le soir même le présent que je lui avais destiné ; un revolver à six coups avec dix-huit cartouches, un caftan brodé d’or et un séroual de drap rouge. Mais il me retourna les habits en me faisant dire que ces belles choses étaient bonnes pour les sultans du Soudan ; s’il revêtait ces splendides atours, tous les chefs le prieraient de les leur prêter, et il n’en aurait plus aucun plaisir ; par contre, il recevrait volontiers, soit un fusil, soit un peu d’argent ou des agates pour ses enfants. Il m’était impossible de lui donner mon fusil ; j’attendis donc au lendemain pour réfléchir à ce que j’avais à faire.

Ce soir, le cheikh m’a fait présent d’un jeune taureau.

_27 fév._ — Beaucoup de Touareg sont assis devant ma tente et admirent tout ce qui leur est étranger. L’un demande de l’argent, l’autre des remèdes ; tous semblent persuadés que je suis cousu d’or, mais ils ne sont pas insolents lorsque je les éconduis. Les habitants du village qui ont assisté, indifférents ou moqueurs, à la scène du pillage, ont maintenant pris parti pour moi et approuvent le cheikh. J’ai envoyé à celui-ci les vingt derniers thalers qui me restaient encore.

On me dit que la variole règne à Agadès et y fait beaucoup de victimes ; on me conseille de n’y pas aller.

Les Kel-Ouï sont en ce moment en guerre avec les Aouélimiden ; ceux-ci n’ont pas de fusil et craignent les balles ; par contre, ils sont pourvus de chevaux, tandis qu’ici cet animal est très rare.

Ce matin, le taureau a été dépecé par le forgeron, qui a reçu pour son salaire la tête, la peau et les entrailles. Le cheikh m’a dit de ne distribuer de viande à personne, mais de sécher la viande au soleil. Lorsqu’elle sera mangée, il m’en enverra d’autre.

_28 fév._ — Le cheikh est venu m’informer que, dans un à deux mois, il y aura à Agadès un sultan véritable, à la protection de qui il pourra me confier. Ceci répond à mes désirs, car je suis obligé d’attendre les envois de Ghât, et je tiens à passer un mois à Agadès, pour apprendre à connaître cette ville. Je veux aussi visiter[138] les sources chaudes qu’on me signale dans l’Ouest.

_1er mars._ — Le cheikh a fait apporter une hutte à côté de ma tente. Après qu’on eut enlevé les pieux qui la retenaient au sol, une masse d’hommes et de femmes l’ont soulevée tout d’une pièce et portée jusqu’ici. Ces huttes rondes s’appellent _oa_. Je suis allé pour la première fois visiter le vieux chef dans sa maison, et lui ai apporté une paire de lunettes avec monture en corne. Il en a été ravi, et m’a dit que, depuis son retour de la Mecque, il n’avait pu en obtenir de personne.

Je l’ai questionné sur l’origine des Kel-Ouï, il ne savait guère qu’une chose : c’est qu’ils sont venus du pays d’Alakkos, entre Zinder et Kouka[139]. Les Touareg occupent toute la lisière méridionale du Sahara ; au dire du cheikh, ceux du Douggama et du Damergou sont également des Kel-Ouï.

Il me dit que, sur le Baghzen, il y a des palmeraies et des champs de mil ; ce massif est également le seul où les lions aient leurs tanières. Ces lions descendent souvent de la montagne pour enlever des ânes et des chameaux. On essaye de s’en débarrasser avec des pièges.

Le cheikh appelle le pays des Aouélimiden « Bogaël » ; c’est, dit-il, une hamada rocheuse, sans ouadi fertiles et sans eau[140].

Les Aoulad-Sliman sont venus, il y a environ cinq ans, piller et saccager l’Aïr ; ils avaient avec eux des Aoulad-Ali et des Ourfellas. Le cheikh Bilkhou accourut du Soudan et les poursuivit jusqu’au Kanem ; il prétend leur avoir tué jusqu’à mille hommes, en quoi il exagère sans doute un peu.

_2 mars._ — On travaille activement à la hutte que je dois habiter. J’essaye de causer avec les femmes en langue targuie, et j’y réussis mieux qu’en me servant du haoussa. Une esclave du cheikh m’a frappé par la finesse et la régularité de ses traits. Dans mon ignorance, je lui demandai si elle était la fille du cheikh, ce qui ne la mit pas dans un médiocre embarras. Elle finit par me dire qu’elle ne connaissait pas ses parents, parce qu’elle était venue toute petite dans le pays, et qu’elle était une _Foulani_. Comme je lui demandais s’il y avait beaucoup de Foulani à Agadès, elle me répondit, oui, et dit en riant à son amie : « Il paraît qu’il veut s’en acheter une. »

J’ai pris possession de ma case, et je m’y trouve mieux que sous ma tente : elle est fraîche et aérée.

_3 mars._ — Le cheikh a fait abattre aujourd’hui une vache, et chacun en a reçu sa part. C’est en l’honneur de la fête du _Miloud_. Je ne puis malheureusement me procurer du lait. On me dit qu’il y en a fort peu ; mais, comme je vois beaucoup de fromages, je crois qu’on le réserve pour cet usage. C’est à peine si l’esclave du cheikh m’en apporte quelques cuillerées. Il est vrai que chèvres, brebis et vaches ont ici le pis extrêmement petit.

Je suis allé visiter, cet après-midi, Sousso, un des fils du cheikh, qui souffre de rhumatismes ; je lui ai ordonné des bains chauds, mais il ne croit pas à leur efficacité, et reste assis à demi nu en plein air ; naturellement, il ne va pas mieux.

_4 mars._ — Depuis quatre à cinq jours, le ciel n’est plus sans nuages. Il est tout couvert de fins cirrus, qui viennent de l’ouest et du nord-ouest. Je n’en vois pas venir du sud. La chaleur est modérée et me rappelle le climat italien.

J’ai donné ma dernière agate à la Foulani, qui n’avait cessé de m’en prier. Bien des personnes ont voulu m’en acheter[141], d’autres m’ont offert du _turkedi_ en échange, malheureusement je n’en avais plus.

J’ai peur que le manque de nourriture convenable ne me permette pas de rester ici ; mes forces s’en vont encore plus vite qu’avant. Si j’étais à Agadès, je pourrais sans doute vendre mes chameaux et me procurer des vivres.

La tribu des Ihadanaren est en ce moment dans l’Aïr ; elle a émigré en masse par crainte des Hoggar, qui lui ont enlevé ses troupeaux ; elle se trouve en ce moment dans le nord-ouest d’Adjiro, à Telak[142], dans l’ouadi Aouderas.

_5 mars._ — Vent froid et violent pendant toute la nuit. Le cheikh m’a rendu visite et j’en ai profité pour prendre quelques renseignements. Les Kel-Guérès et les Kel-Ouï parlent d’après lui la même langue. Par contre, les Aouélimiden parlent comme les Hoggar.

Le chef du Gober, Damboskori, est un ami du cheikh Bilkhou ; ses ancêtres ont été les premiers sultans haoussa, et c’est encore le haoussa qu’on parle dans le Gober. Les forces militaires du pays se montent à deux mille cavaliers, et elles sont grossies de toutes sortes d’aventuriers belliqueux, dont la principale occupation est la razzia d’esclaves[143].

Les rapports de l’Aïr avec les Hoggar sont en ce moment très tendus, car lors du pillage de la caravane des Ihadanaren au puits de Tadent[144], les Hoggar ont pris des marchandises qui appartenaient aux Kel-Ouï et environ mille thalers d’argent monnayé. Toufik est allé en ambassadeur dans l’Ahaggar, et Hadj Bilkhou me déclare que, si ces objets ne sont pas rendus, aucun des Hoggar ne pourra plus mettre le pied sur son territoire[145] : et alors ils n’auront plus de pays où ils puissent acheter leur grain et les autres choses dont ils ont besoin.

Hadj Bilkhou lui-même paraît un assez brave homme, mais il n’est pas redouté, et chaque cheikh fait ce qu’il veut[146].

Les Aouélimiden n’ont pas de grand chef en ce moment ; le dernier a été tué par Hadj Bilkhou, lors d’une de leurs incursions dans l’Aïr, et son fils est encore trop jeune pour avoir de l’influence. Hadj Bilkhou me dit que, chez les Aouélimiden, le fils de la sœur n’hérite pas du pouvoir comme chez les autres Touareg[147].

Ce soir, au moment où je m’y attendais le moins, mes affaires ont pris de nouveau mauvaise tournure. Le cheikh a fait appeler mon serviteur et a réclamé cinq agates supplémentaires, en observant que je ne lui ai pas encore donné ce qui lui revient ! Et cela après avoir reçu en argent et en marchandises la valeur de près de 50 thalers ! Ce langage ne me présage rien de bon, et je m’attends à être dépouillé à fond. Le pire est que le cheikh a jeté son dévolu sur mon fusil, et l’a fait entendre à Staoui ! Que deviendrai-je au Soudan sans armes ?

_6 mars._ — Nuit froide et tempêtueuse ; au jour, le ciel s’est éclairci. Je n’ai pas revu le cheikh et j’essaye de lui opposer la force d’inertie.

_7 mars._ — J’ai remarqué ce matin trois Touareg étrangers près de la maison des hôtes. Ils sont venus ce soir avec l’interprète, et il se trouve que l’un d’eux est le cheikh Bou-Bekr des Kel-Guérès, qui remplace en ce moment le sultan à Agadès[148]. C’est un homme grand et maigre, qui m’a fait une très bonne impression. Il est curieux que ces trois Touareg, appartenant à la fraction des Kel-Ferouan, soient venus me voir sans être accompagnés du cheikh. J’en conclus qu’il y a des dissentiments entre eux. Le premier mot de Bou-Bekr a été : « Veux-tu m’accompagner à Agadès ? »

« Si tu me promets ta protection pour moi et mon bagage, je suis prêt », lui répondis-je. A quoi il répartit que je n’avais à craindre personne autre que Dieu. Je lui dis que j’étais actuellement sans ressources, et qu’il lui faudrait me mener à Sokoto pour y recevoir son salaire : il n’y fit aucune objection. Il avait eu au préalable un long entretien avec le cheikh, et était évidemment instruit de tout. Il me demanda si je n’avais pas de soieries à vendre, et je lui expliquai que j’étais médecin, et non marchand, que je n’avais que des médicaments : « Cela vaut encore mieux », observa-t-il.

Là-dessus, mes visiteurs s’éloignèrent, me laissant l’espérance d’échapper enfin à ma quasi-captivité. Je m’attendais bien à quelque résistance de la part du hadj Bilkhou, mais je pensais que le sultan intérimaire d’Agadès était plus influent que lui. Les étrangers restèrent longtemps dans la maison des hôtes ; ils avaient évidemment bien des choses à débattre. Lorsqu’enfin je vis qu’on leur amenait leurs montures, je me décidai à aller les trouver pour m’informer moi-même du résultat de toutes ces discussions ; mais on ne me laissa pas un instant seul en leur présence ; je ne cessai d’être surveillé, soit par l’interprète, soit par son père, de peur que je ne pusse dire quelque chose de la conduite du cheikh Bilkhou. Je demandai si Bou-Bekr reviendrait à Djiro pour m’emmener avec lui ; on me répondit : « Je ne sais pas. » Finalement j’appris que le vieux cheikh s’était opposé à mon départ et qu’il voulait me conduire lui-même à Agadès. Mais Dieu sait quand ! Evidemment, il veut d’abord tirer de moi tout ce que je peux donner.

J’ai laissé entendre que je restais ici à contre-cœur, mais j’ai allégué comme motif le manque de nourriture convenable : il n’y a ici ni lait, ni beurre, ni oignons, tandis qu’à Agadès on a tout cela en abondance ! La variole règne encore là-bas, mais au dire de Bou-Bekr elle est devenue très bénigne, et la mortalité est insignifiante. Il y a trois petites journées de marche d’ici à Agadès, et dix jours d’Agadès à Sokoto.

Je quittai les Touareg, passablement déçu, et peu édifié surtout des dispositions de mon geôlier. On avait dû lui rapporter immédiatement mes paroles, car je vis arriver peu après du fromage frais destiné à compléter mon ordinaire. Jusqu’à quand durera mon séjour involontaire ?

_8 mars._ — Aujourd’hui les obsessions recommencent, cette harpie de cheikh a dit à mon serviteur : « Si ton maître ne me donne pas 5 thalers Marie-Thérèse de plus, je ne fais rien pour lui ! » — Et cela, après avoir reçu 50 Marie-Thérèse ! Il me reste en tout et pour tout 3 thalers !

Le cheikh m’a maintenant coupé les vivres ; personne ne m’apporte plus rien ; il veut évidemment me forcer par la famine à lui faire des présents considérables. Je ne vis plus que de farine et de lentilles ! Mais avant de mourir de faim, je lui enverrai une balle, à lui d’abord, et à moi ensuite ! Comme il se peut que le moment approche, j’écris ces notes en clair[149], pour que les miens puissent lire les dernières lignes que j’aurai écrites. Mon serviteur Staoui a l’ordre, s’il échappe à la mort, de conserver précieusement ce journal, et de le remettre entre les mains du consul d’Italie à Tripoli.

_9 mars._ — Staoui a voulu se rendre au village qui se trouve en haut du Baghzen, pour tâcher de se procurer des vivres ; mais le cheikh a fait disparaître le chameau qui est ma propriété, et n’a pas consenti davantage à lui prêter un âne comme monture ; ce qui équivaut à rendre impossible la course projetée par mon vieux serviteur ! Il est allé cet après-midi trouver le cheikh pour tâcher d’obtenir du beurre en échange de marchandises ; le cheikh l’a renvoyé à demain, et pourtant je sais qu’il a des vivres en abondance, car plus de trente ânes chargés de provisions sont arrivés aujourd’hui, venant d’une autre partie de l’Aïr. La caravane de vivres du Soudan est attendue dans quelques jours, et alors on nagera dans l’abondance[150].

_10 mars._ — Le cheikh m’a surpris ce matin par le don d’une boîte pleine de beurre ; il nous fait dire que nous devons acheter nous-mêmes le blé et le riz. Mais avec quoi le payer, maintenant que j’ai tout donné ?

Lorsque mon domestique est allé au puits, les femmes esclaves lui ont dit que j’étais un infidèle, que je mangeais de la viande de porc et buvais des boissons fermentées. Elles répètent évidemment les propos qu’on tient chez le cheikh sur mon compte. Ils ne me présagent rien de bon.

Le vent d’ouest souffle souvent avec violence le matin ; il amène de telles masses de poussière, qu’on n’aperçoit plus les montagnes d’alentour. L’après-midi, le temps s’éclaircit.

_11 mars._ — Je me suis décidé à demander au cheikh combien de temps il compte me garder encore. Je l’ai trouvé en train de lire le Koran, et j’ai dû attendre une demi-heure qu’il lui plût de fermer son livre. Je lui racontai que j’avais été bien reçu à Ghât, que Safi s’était montré très satisfait de mes modestes présents, qu’il n’avait jamais exigé davantage ; qu’un homme qui m’avait appelé _kafir_ avait été jeté en prison ; mais le cheikh, à ce qui me sembla, n’en crut pas un mot. Lorsque je lui parlai de mon départ, il me demanda pourquoi j’étais si pressé ; à son avis, c’était indifférent de rester ici quelques mois de plus ou de moins ! Je répondis que ce n’était pas indifférent du tout, parce que je n’avais rien à manger et que je n’avais plus d’argent. Personne ici ne me prêterait quelque chose, tandis que, au Soudan, je trouverais des amis qui me tireraient de peine. Il finit alors par dire qu’il aurait soin de moi, mais que je ne pouvais pas partir maintenant, qu’il me fallait attendre un ou deux mois le départ d’une caravane : voyager autrement serait trop dangereux. Or, comme je sais qu’il n’y a pas d’autre caravane que celle qui viendra de Ghât, c’est trois ou quatre mois que j’ai la perspective de passer dans l’Aïr !

_12 mars._ — Les vents du sud et de l’ouest obscurcissent l’atmosphère au point que je ne vois plus la montagne, à peine éloignée de deux lieues. Ces masses de poussière viennent évidemment du désert.

J’ai fait une nouvelle excursion au mont Tekindouhir ; son aspect est tout autre du côté du nord-ouest. Le cratère est ici largement ouvert, et ses débris couvrent le champ de laves ; une ascension serait peut-être possible, car les coulées se détournent ici vers le sud et forment une protubérance en pente douce, par laquelle on pourrait peut-être pénétrer dans l’intérieur.

Comme j’étais allé à pied, et qu’avec mes souliers déchirés je n’avançais qu’avec lenteur sur ces roches tranchantes, la nuit était venue avant que je fusse de retour. A Adjiro, on avait été inquiet de mon absence : le vieux cheikh me fit dire qu’à l’avenir, si j’allais à la chasse aux gazelles, je devrais partir le matin et non vers le soir.

_13 mars._ — Demain, quelques personnes d’ici doivent partir pour Agadès ; je vais essayer de leur adjoindre Staoui pour qu’il me procure des vivres.

Un Touareg bien mis, du nom de Bina, est venu me demander quels cadeaux j’avais faits au cheikh, et combien je lui donnerais, à lui, s’il me menait à Agadès et à Kano. Je lui ai promis un burnous et quelques petits objets ; mais il voulait recevoir la moitié d’avance, et, sur mon refus, il est allé trouver le cheikh et lui a rapporté toute notre conversation : bien mieux, à l’en croire, j’avais dit que je n’avais jamais vu un cheikh inhospitalier comme celui-là. Ceci n’a pas fait bonne impression, comme on pense, et le soir je les ai entendus distinctement rire aux dépens du _kafir_.

_14 mars._ — Staoui, à qui le cheikh, à ma grande stupéfaction, a prêté un âne, est parti aujourd’hui avec quelques indigènes pour Agadès. Je lui ai donné tout ce que je possédais encore en fait d’étoffes, de petites glaces, d’aiguilles, etc., pour qu’il m’achète des vivres.

Au départ, le cheikh lui a dit assez haut pour que j’aie pu l’entendre : « Si ce n’était toi, je n’aurais pas donné l’hospitalité à ton maître, et je l’aurais renvoyé depuis longtemps. » Ce sont évidemment les suites de la conversation d’hier.

L’air est resté chargé de poussière et la montagne invisible pendant tout le matin, la chaleur est étouffante. Le thermomètre marque 28 degrés centigrades au fond de ma case.

Vers le soir, j’ai fait une visite au cheikh. Il m’a reçu sans impolitesse, et m’a dit que, si je le désirais expressément, il me mènerait à Agadès, mais qu’il ferait d’abord pressentir le Sultan pour savoir s’il voulait me prendre sous sa protection, qu’il valait mieux le savoir d’avance plutôt que de se faire refuser l’accès de la ville.

Il a dit que Safi est le seul homme qui ait de la sympathie pour les Turcs, que tous les Touareg leur sont hostiles. Si les Turcs exigent d’eux une redevance quelconque, les Touareg répondront en coupant toutes les routes de caravanes. Le cheikh lui-même semble peu enchanté d’avoir les Turcs pour voisins.

Le nouveau sultan d’Agadès est un Touareg de la tribu des Kel-Guérès[151] ; le cheikh croit ces derniers plus nombreux que les Aouélimiden ; il ne connaît évidemment que les tribus de cette confédération qui sont les plus voisines de son pays ; il confond les autres avec les Arabes.

La variole qui règne à Agadès est toujours importée du Soudan ; elle se montre également de temps à autre dans l’Aïr, mais la mortalité n’est pas grande. Quant aux fièvres, on les contracte au Soudan pendant la saison des pluies ; il y en a même dans l’Aïr à cette époque, mais elles sont beaucoup plus bénignes. L’oued qui passe près du village est alors plein d’eau, qui s’écoule vers le sud.

_15 mars._ — Le cheikh me rend ma visite. Le vent souffle presque toujours avec violence au moment le plus chaud de la journée, et après le coucher du soleil.

_16 mars._ — J’ai été surpris aujourd’hui par la visite du kadi d’Agadès ; il est évident que tout ce monde a entendu parler de mes richesses, sans quoi je n’exciterais pas cet intérêt. Le vieux kadi m’a fait bonne impression ; il connaît plusieurs de mes amis de Ghât et parle assez bien l’arabe. Il m’a appris que le cheikh Bou-Bekr des Kel-Guérès, qui a été ici, ne gouverne pas à Agadès ; ce n’est que le chef d’une tribu campée hors de la ville. C’est ainsi qu’on ne cesse de me faire des mensonges, pour me donner une haute idée des gens qui vont me voir. Le kadi me révèle qu’en ce moment le personnage le plus haut placé est le « sultan du marché », lequel est en mauvais termes avec Hadj Bilkhou. Dans quatre mois les Kel-Guérès viendront introniser le nouveau sultan[152], qui sera sans doute le fils du sultan défunt, et, à ce que dit le kadi, un brave homme. Ainsi, Hadj Bilkhou veut me garder encore quatre mois ! Quelle perspective !

_17 mars._ — Le cheikh me fait appeler ce matin pour montrer à un Targui étranger le maniement de mon revolver ; le vieux grigou m’invite en même temps à acheter du grain en le payant avec des agates ou des douros. Je lui ai dit qu’il savait bien que je n’en avais plus, sans quoi je les lui aurais donnés depuis longtemps pour satisfaire à ses exigences. Il m’a répondu qu’il ne savait pas ce qu’il y avait dans mon bagage ! J’ai fini par le prier de venir chez moi et de visiter toutes mes caisses, puisqu’il persiste à me croire cousu d’or.

Alors il s’est mis à parler en targui, avec un air de mépris, des voyageurs qui n’ont pas d’argent.

« Et comment paieras-tu tes chameaux pour aller au Soudan ? » m’a-t-il demandé encore. Je lui ai expliqué qu’à Kano les Ghadamésiens me prêteraient de l’argent. Il est visible qu’il ne croit plus aussi fermement à ma richesse.

_18 mars._ — Le ciel est sans nuages ; la nuit a été froide et tempêtueuse.

Depuis que je ne fais plus de cadeaux, personne ne m’apporte plus de vivres. Espérons que Staoui va rentrer bientôt.

_19 mars._ — Le temps se rafraîchit sensiblement ; dans ma case, le thermomètre ne monte plus au-dessus de 22 degrés et, dehors, il fait plus froid encore, à cause du vent.

Je suis allé chez le _mallem_ qui demeure à côté de ma hutte, et lui ai montré mon Koran et les lettres de recommandation du kadi de Ghât et du marabout Toufik. Il a été très surpris, m’a exprimé sa satisfaction, et s’est rendu de suite chez le cheikh pour lui lire la lettre et lui montrer le Koran. Le cheikh a eu l’air moins satisfait : est-ce parce qu’il n’a plus de prétexte de me dépouiller ? Il a fini cependant par me dire : « tu as les mêmes droits que chacun de nous et tu n’as à craindre que les infidèles. »

Vent violent ce soir. Un chien essaie de voler quelque chose dans ma case, mais je l’accueille avec un bâton. Ces pauvres animaux ne reçoivent des Touareg aucune nourriture, et en sont à vivre de rapines.

_20 mars._ — J’apprends du cheikh que l’oued Falezlez n’est pas un affluent du Tafassasset, mais qu’il va à Kaouar[153] ; plus loin, son cours est inconnu. Le cheikh en fait un tributaire du Tchad qui, d’après lui, s’écoule lui-même dans le Nil.

Lorsque la grande caravane des Kel-Ouï va chercher le sel à Bilma[154], elle fait une marche de cinq jours sans eau, jusqu’à Achagour. Il faut emporter du fourrage, et marcher jour et nuit, car on ne trouve sur le parcours que la hamada et des montagnes tabulaires. D’Achagour à Bilma, on compte deux jours de marche ; nulle part on ne trouve d’habitants ; il semble donc qu’on ait affaire à un plateau absolument nu et en même temps d’altitude considérable, car on me parle beaucoup du froid dont on souffre sur le parcours. Il paraît que la température n’est jamais aussi fraîche dans l’Aïr.

La caravane du sel devait partir ce mois-ci ; mais tous les chameaux sont encore au Soudan ; on partira pour Bilma dès leur retour. Le rapace Bilkhou me permettra-t-il de me joindre au convoi ?

_21 mars._ — Personne ne vient chez moi, et je ne vais chez personne, car je sais que, si je n’apporte rien, je ne suis pas le bienvenu. Combien différents sont à cet égard les Touareg du Nord, plus loquaces, plus sociables et plus gais.

Point de lumière zodiacale ce soir, le croissant lunaire étant trop près du triangle lumineux.

_22 mars._ — Ma solitude me pèse ; je soupire après le retour de mon serviteur. Je pense qu’il rentrera d’ici un ou deux jours. Alors il y aura au moins un homme avec qui je puisse causer à cœur ouvert.

_23 mars._ — Ce matin, vent violent. La nuit a été froide. On conçoit, que par des vents pareils, on n’ait pas chaud sur le plateau des Tibbous.

La tempête soulève tant de poussière, que les montagnes paraissent toutes grises.

_24 mars._ — J’ai dû prier l’esclave du cheikh de me donner un peu de sel, et lui ai offert en échange un miroir, qu’elle a accepté avec grand plaisir. Aujourd’hui encore, beaucoup de vent et de poussière. A midi, le thermomètre est monté à 30 degrés centigrades dans ma case.

_25 mars._ — L’air est encore chargé de poussière. Dès le matin, le thermomètre monte à 32 degrés dans ma case ; bien entendu, ce sable brûlant élève encore la température au dehors.

_26 mars._ — Personne ne vient plus me voir depuis que je n’ai plus de présents à distribuer. Voilà la fameuse hospitalité des Kel-Ouï ! J’entends le cheikh, assis devant sa tente, tenir des discours, d’où il ressort qu’il va me soumettre à de nouvelles exigences.

Le thermomètre marque 30 degrés dans ma case ; dehors la chaleur est étouffante ; pas un souffle de vent.

_27 mars._ — On bat aujourd’hui le tambour de guerre, tout est en révolution : on annonce l’approche des Kel-Fadé[155]. Quelques hommes s’arment en hâte et s’en vont à leur rencontre. Le cheikh veut les suivre, mais il est rappelé par les femmes et les enfants. Il n’y a plus ici que quatre à cinq hommes pour défendre le village. On cache les troupeaux de chèvres dans les ravins ; beaucoup de femmes se réfugient avec leurs objets précieux dans la montagne. Le cheikh me prie de charger le revolver que je lui ai donné.

Brume de poussière pendant tout le jour. Le village est abandonné ; à part quelques esclaves, tout a fui dans la montagne. J’ai appris à cette occasion qu’il existe une source là-haut. Vers le soir, on apprend que c’était une fausse alerte : on avait pris pour l’ennemi une caravane qui venait du Soudan. Les femmes, les enfants, les troupeaux sont donc revenus au village, et tout le monde rend grâce à Allah de cette heureuse issue. J’en suis très heureux pour mon domestique qui est en route ; autrement, les Kel-Fadé seraient plutôt les bienvenus.

_28 mars._ — Les touffes d’acacias se mettent à fleurir. La _Maerua rigida_ est également en fleur et déploie ses longues étamines. Je n’aperçois que des fleurs hermaphrodites. Les oiseaux vont maintenant par couples : corbeaux, pies, vautours, ces derniers en majorité, avec les petits _temoulet_. Je note également un oiseau qui se rapproche du _Lonius_ ; il a le ventre blanc, les côtés gris, les yeux et les ailes bordés de noir.

Cet après-midi, j’ai eu la joie de voir arriver mon serviteur Staoui ; il revient très satisfait des habitants d’Agadès, et me dit que tous m’invitent à les venir voir. La ville même, me dit Staoui, est en forte décadence : beaucoup de maisons sont en ruines[156].

Comme Staoui a dû donner beaucoup de choses, il n’a pu acheter des provisions considérables. Mais je suis très heureux d’avoir retrouvé mon unique compagnon. Staoui a rencontré en route, non loin d’ici, beaucoup d’arbres nommés _Faraoun_, et dont le fruit est une friandise pour les enfants.

_29 mars._ — Staoui a eu une entrevue avec le cheikh : il voulait obtenir pour nous la permission de partir, mais il est revenu persuadé que le cheikh avait raison d’attendre l’arrivée du nouveau sultan d’Agadès. Le cheikh lui a dit que je pouvais partir demain, si j’y tenais, mais que dans ce cas il s’en lavait les mains, tant il était sûr de ce qui m’attendait à Agadès[157]. Partout, disait-il, on parlait déjà du _kafir_[158] et de ses richesses ; son fils venait encore d’en avoir la preuve à Zinder. Ces racontars malveillants ont évidemment Ghât pour origine, et je soupçonne particulièrement les chérifs du Touât. Ayons donc encore deux mois de patience !

_30 mars._ — On a chanté toute la nuit, en l’honneur de la fête du _miloud_. Mais c’est en cela que consiste toute la solennité, on n’a fait aucun festin, et on n’a pas mis d’habits de fête ; seuls, Staoui et moi nous avions revêtu les nôtres. Ce qui n’a pas empêché les gamins de me poursuivre du cri de _kafir_, bien qu’il n’y en ait pas un qui soit capable de dire convenablement sa prière.

_31 mars._ — Le vent a soufflé ce matin, amenant la fraîcheur. Le manque d’eau commence à se faire sentir. L’esclave chargée de remplir notre cruche met deux heures à cette opération. Tous les puits de la plaine sont près de tarir ; seuls, ceux de la montagne donnent encore de l’eau en abondance, mais il est très pénible d’aller la chercher là-haut.

_1er avril._ — En faisant une promenade dans les environs, j’ai trouvé des _Stapelia_ couverts simultanément de fleurs et de fruits. Les panicules grosses comme le poing, en forme de boule sont situées au bout des rameaux.

Les fleurs en forme d’étoile sont pressées les unes contre les autres, au point de cacher complètement leurs pédicelles ; elles sont noires et velues, bordées de rouge pourpre au bout des pétales. J’en ai pris un échantillon ; le nom indigène est _okoua_. Vu aussi un arbrisseau inconnu en fleur. Les feuilles sont petites, ovales, dentées, sessiles ; les fleurs sont solitaires, peu nombreuses, également sessiles ; le calice composé de sépales lancéolés, plus longs que la corolle à cinq pétales. Les pétales sont blancs, légèrement dentés à l’extrémité ; il y a cinq étamines, de nombreux styles qui ont la même longueur que les étamines ; les cicatrices sont vertes, peltées ; l’arbuste atteint la hauteur d’homme.

_2 avril._ — Pour la première fois, le cheikh m’envoie du _goumach_ fait dans du lait. Cette attention me surprend beaucoup. Les acacias-gommiers sont maintenant couverts de fleurettes jaunes, et les _adoular_[159] sont tout tachetés de longues et blanches étamines ; le printemps est décidément venu.

_3 avril._ — J’ai fait une excursion, par d’âpres sentiers de montagnes, le long des flancs du Baghzen. Il s’y trouve, entre autres plantes nouvelles, un arbuste assez semblable au _sedra_, mais à feuilles doublement ailées ; les folioles sont plus grandes que celles de l’acacia. Le fruit consiste en une cosse mince comme du papier, avec deux ou trois graines. Vu également en fleur un arbuste beaucoup plus petit, il a des feuilles cordiformes, avec des épines recourbées : il appartient à la famille des solanées.

_5 avril._ — Journée très chaude ; maximum 30 degrés dans ma case. Le vent souffle avec violence au moment de la plus grande chaleur.

Le cheikh a fait tuer un mouton et m’en a envoyé un morceau, sans que je lui en eusse exprimé le désir. Je lui envoie en retour une boucle en argent. Staoui lui a demandé si je dois retourner à Ghât, et il a approuvé ce projet. Maintenant que tout le monde sait au Soudan que je suis son hôte, il aurait honte, dit-il, de me laisser arriver là-bas sans argent.

_6 avril._ — Le ciel est toujours sans nuages. La lumière zodiacale est magnifique ce soir ; elle avait disparu pendant plusieurs jours, malgré la sérénité du ciel.

_7 avril._ — Le cheikh, a qui la boucle en argent a fait un sensible plaisir, m’envoie aujourd’hui un peu de grain. Je suis allé lui dire que j’étais décidé à aller chercher mes bagages à Ghât, plutôt que d’attendre ici dans l’incertitude. Il m’a fort approuvé et m’a promis de me prêter des chameaux et de bons esclaves. La première caravane doit, paraît-il, arriver du Soudan à tout moment : ce sont des gens de Zinder qui amènent un convoi d’esclaves[160].

_8 avril._ — La chaleur devient chaque jour plus forte. Mon thermomètre a marqué 38 degrés dans la case, et l’on ne peut faire la moindre des choses, le jour, sans éprouver une grande fatigue.

_9 avril._ — Cet après-midi, 39 degrés à l’ombre dans ma case, 37 degrés en plein air, 55 degrés au soleil. J’étais allé vers le soir prendre une vue du volcan, lorsqu’on franchissant le lit de l’oued, j’aperçus un grand animal à moi inconnu, qui à ma vue s’enfuit en quelques bonds. J’en parlai au cheikh, croyant que c’était un fauve, et il sortit avec moi pour examiner la trace. Reconnaissance faite, il s’agissait d’un grand singe, que les gens d’ici appellent _ourked_ ; il paraît qu’il y en a des centaines sur le Baghzen, au voisinage de l’eau. Le pelage est jaune ; la face postérieure des jambes est blanche, et le museau est noir.

_10 avril._ — J’ai rencontré près de l’ouadi un lézard d’environ un pied et demi de long, qui courait sur les roches ; il avait la tête et le cou d’un blanc jaunâtre, le corps gris de fer, et sur la queue et de côté quelques protubérances, que je n’ai pu voir distinctement à distance. Tué un hibou en revenant au village ce soir.

_11 avril._ — Allé à la chasse aux gazelles avec le jeune Barka, qui me désigne les arbres par leur nom indigène. On appelle _tamat_ un petit acacia à écorce brune, dont l’épiderme jaune se détache en lambeaux. Il est en ce moment en fleur. Le _talha_[161] porte ici le nom de _tegart_[162] ; il a une écorce claire, lisse, coupée de longues gerçures ; il ne fleurit pas encore. J’ai vu un grand arbre de l’espèce nommée _dokou_, Barka me dit qu’il s’appelle _tadomt_[163] (en haoussa ?).

Le village qui se trouve sur les hauteurs du Baghzen s’appelle Aguélalaben et n’est habité que par des esclaves.

_12 avril._ — Le _Senecio coronopifolius_, que Duveyrier appelle _temasasoui_, se nomme ici _tobéras_. Il a une forte odeur aromatique.

_13 avril._ — Vu à la chasse un animal semblable à une marmotte, qui a disparu rapidement entre les roches.

_14 avril._ — La solanée dont j’ai parlé plus haut, à feuilles velues et blanchâtres, à épines recourbées, à fleurs couleur lilas s’appelle _tadegra_.

L’esclave du cheikh m’apporte à ma grande surprise vingt œufs de poule, mais je m’aperçois plus tard qu’ils ont été couvés. Le cheikh s’est dit sans doute que l’infidèle les mangerait quand même ; bien entendu, je les ai fait jeter.

Je suis allé me promener de nouveau dans les rochers et j’ai eu la chance de tuer un jeune animal nommé _tarhalam_, de la taille d’un rat, mais aux pattes et à la queue très courtes. Chaque patte a quatre doigts revêtus de poils raides, blanchâtres à l’extrémité ; le dos de l’animal est gris souris, le ventre d’un gris argenté, la fourrure soyeuse ; la queue, longue d’un pouce et demi, est entièrement velue ; le museau arrondi, avec de fortes moustaches, les oreilles larges et ouvertes, garnies de poils raides à l’intérieur ; les pattes garnies de petites grilles noires.

_15 avril._ — Le cheikh m’a demandé un cadenas, que je lui ai donné de suite. Sa politesse m’a frappé. Il m’a parlé de tuer un mouton, mais je lui ai dit que ce n’était pas nécessaire, puisque j’étais pauvre maintenant.

Cet après-midi de gros nuages gris se sont montrés dans le sud, et il est tombé quelques gouttes de pluie. Ce sont les premières de l’année.

_16 avril._ — 38 degrés à l’ombre. Le vent souffle avec violence jusqu’à la nuit close, mais n’amène point de nuages de sable. Le ciel reste voilé.

_17 avril._ — Le ciel reste toute la journée caché derrière un voile de brumes. Tempête violente du sud, mais pas de poussière. Les gens du village réparent leurs cases en vue de la saison des pluies ; ils s’en acquittent très proprement. Le soleil étant resté voilé, la chaleur a été supportable.

_18 avril._ — Ce matin, visite du nommé Bou-Tassa, qui a été le seul convenable des compagnons de voyage de Staoui. Je veux faire avec lui l’ascension du Baghzen.

Le cheikh me raconte qu’il a vu hier le kadi d’Ingal : c’est une grande oasis, à population mixte[164], comme celle de Ghât ; elle est entourée de hamadas, mais elles sont coupées de vallées plus fertiles.

Les Aouélimiden se fournissent de sel à Tiguéda[165], où il y a des sebkhas. Ces Touareg ne vont ni au Soudan ni dans aucun pays organisé, et ils n’ont pas de villes ; ils sont liés d’amitié avec El-Aoutsar (on prononce El-Iousar[166]), un chef aouélimiden très puissant, ami du Sokoto, et aussi d’El-Bakay. Les Hoggar et les Aouélimiden ont en ce moment rompu toutes relations, parce que les Aïthoguen[167] ont enlevé des chameaux à El-Bakay, et refusent de les rendre, malgré les instances de ce grand marabout.

_19 avril._ — Je me suis levé avant l’aube et ai fait mes préparatifs pour l’ascension du Baghzen ; mais de guide, point. Staoui est allé le chercher ; il a demandé quel serait son salaire, et comme on lui montrait un pentalon neuf, il l’a trouvé trop court et a réclamé des thalers ou de la cotonnade. Voilà mon excursion finie ! Le cheikh m’a dit plus tard qu’il me ferait accompagner par un de ses gens, lorsque le blé serait mûr là-haut ; que Bou-Tassa n’était pas un assez grand personnage pour me faire respecter !

J’ai demandé au cheikh par quel chemin les Tin-el-Koum[168] viennent jusqu’à l’Aïr : ils passent à l’est du Tinkeradès[169] et à l’ouest du pays des Tibbous. On me dit que sur cette route il y a de l’eau en abondance, et c’est seulement en approchant de l’Aïr qu’on traverse une région entièrement aride. Serait-ce l’ancien chemin des Garamantes[170] ? Ces Tin-el-Koum, me dit le cheikh, vont à Kano ; ils n’ont pas passé par Ghât, mais sont venus directement de leur oasis de Tadrat.

Point de vent. Les montagnes se cachent dans un brouillard de poussière ; la chaleur est terriblement lourde.

_20 avril._ — Deux Touareg du Baghzen viennent admirer mon fusil. Ces gens n’ont de leur vie vu d’autre pays que l’Aïr ; c’est à peine s’ils ont entendu parler du pays des Aouélimiden et des Tibbous.

_21 avril._ — Le ciel est tellement couvert, que le soleil n’a pas percé la brume. Quelques gouttes d’eau sont tombées. Vers midi, le ciel s’éclaircit, pour se voiler de nouveau vers le soir. La chaleur est suffocante.

Un des fils du cheikh m’apprend que les Kel-Fadé habitent un pays montagneux du nom de Kelfo. Ils n’ont que des tentes de cuir, et sont amis des Hoggar. Leur cheikh actuel s’appelle Baka. Ils sont frères de race des Kel-Ouï, mais en guerre avec l’Aïr.

_22 avril._ — Un arbre, que j’avais confondu jusqu’ici avec le _Maerua rigida_, s’en distingue nettement maintenant qu’il a des fleurs. Elles présentent seulement cinq étamines et quatre pétales blancs, étroits, duvetés, déjetés, légèrement teintés de lilas aux extrémités ; un pétale est soudé en tube au gynophore.

_24 avril._ — Tempête de sable, soufflant du sud-sud-est, puis du sud-ouest, par rafales violentes et régulières. Elle dure tout le jour.

_25 avril._ — Staoui veut faire l’ascension du Baghzen, pour acheter des vivres. Le cheikh a, par conséquent, fait chercher notre chameau au pâturage. Il devait être tout près, car il nous est arrivé au bout de quelques heures.

_26 avril._ — Staoui est parti de grand matin. Le cheikh a eu l’amabilité de m’envoyer des vivres pour la route, croyant que j’accompagnerais mon porteur ; mais il faudrait aller à pied, et je n’en ai plus le courage.

_27 avril._ — J’ai dormi en plein air devant ma case, et n’ai pas eu froid, malgré mes vêtements légers. Le cheikh est venu me voir et a été très aimable[171]. Je lui ai demandé si, à mon retour de Ghât, je ne pourrais pas aller directement par Agadès à Sokoto. Il a dit qu’il s’assurerait d’abord si le sultan d’Agadès veut bien me promettre la protection nécessaire. Ce sultan n’est pas un nouveau venu, comme on me l’avait fait croire ; il est simplement allé à Sokoto recueillir la succession d’une de ses femmes. Dans quatre à six semaines, me dit le cheikh, il sera de retour.

_30 avril._ — J’ai vu pour la première fois de grands vautours perchés sur les rochers près du village. Ils étaient cinq ou six, et avaient leurs petits auprès d’eux. Leur taille est bien plus grande que celle des vautours égyptiens. Le corps, la queue, la tête sont blancs, les pattes jaunâtres.

Staoui est revenu ce soir sans rapporter la moindre provision. On ne voulait lui donner des vivres qu’en échange d’argent ou de cotonnade. Par contre, l’esclave qui l’accompagnait a rapporté beaucoup de grain pour le cheikh.

_1er mai._ — Staoui raconte que, pour aller au village d’Aguelalaben, il a dû suivre un sentier tellement escarpé, que son chameau est tombé à plusieurs reprises. Il a trouvé là-haut un ruisseau d’eau courante[172] provenant de la source du village et dérivé dans des canaux d’irrigation. Les dattiers sont nombreux ; on cultive en outre l’orge et le mil. Tous les habitants sont esclaves et appartiennent au cheikh. Le soir, on enferme soigneusement les chèvres, par crainte des lions[173], qui sont nombreux sur ces hauteurs.

Le cheikh a parlé avec dédain des marchandises que Staoui avait emportées : s’il avait su, dit-il, qu’il n’avait rien de mieux, il ne l’aurait certes pas laissé monter au village !

_2 mai._ — Air chargé de poussière. Le cheikh fait laver son linge par mon domestique.

_3 mai._ — Air calme et chargé de poussière. Beaucoup de petites trombes de sable aux environs. J’ai dormi en plein air à cause de la chaleur.

_5 mai._ — Mon domestique est allé dans un village éloigné, il y a vu des canaux d’irrigation avec de l’eau courante. Ce village s’appelle Immidian (?).

_6 mai._ — Nuit fraîche. Trois Kel-Fadé montés à méhari sont venus au village et m’ont rendu visite. Deux d’entre eux avaient de longues tresses pendantes, telles que je n’en avais jamais vu chez les Touareg[174] ; l’un avait même de chaque côté de la tête de petites houppes tressées, qui lui donnaient un air presque féminin. C’étaient de beaux hommes au teint blanc. Leur pays porte bien le nom de Kelfo.

_7 mai._ — J’ai questionné un Touareg sur les _ed-debbeni_[175]. Il me dit que ce ne sont pas des Touareg qui y sont ensevelis ; ces tombeaux datent d’une époque beaucoup plus ancienne. Cet homme savait très bien que les cadavres y sont accroupis ; on trouve parfois deux individus dans la même tombe. Il me dit aussi que les tombeaux renferment toujours dans l’anfractuosité du haut une couche de morceaux de quartz blanc, ce que j’ai vérifié moi-même plusieurs fois. C’est une règle générale, dans l’Aïr, partout où il y a du quartz dans le voisinage, ce qui arrive le plus souvent.

_8 mai._ — Les Kel-Ouï, me dit-on, accordent à tous les sultans le titre de khalife, et font la prière pour eux dans les rares mosquées qui existent, mais ils ne veulent pas entendre parler d’impôts.

_9 mai._ — Deux Touareg viennent voir mes vivres. Ils ont plus tard au village une violente discussion, au sujet d’un esclave qu’ils avaient razzié avec trois chameaux à de pauvres gens.

_13 mai._ — Deux autres Kel-Fadé viennent me voir. Eux aussi ont les tresses caractéristiques. Leurs cheveux sont d’un noir de jais. Le cheikh des Kel-Fadé s’appelle Nefzar. Ils ont été étonnés de me voir la peau si blanche, ont tâté la plante de mes pieds, et se sont extasiés sur la finesse de la peau : c’est chez eux un signe de noblesse, parce que cela prouve qu’on passe son temps à fumer. Ils m’ont dit que, dans leur peuplade, les femmes des Iwarwaren se distinguent par leur teint blanc ; leurs campements ne sont pas à plus de quatre jours d’ici. Les Kel-Fadé n’ont que des tentes de cuir.

Les gens d’Adjiro fabriquent des anneaux de bras avec une argile qui leur vient de fort loin, d’un endroit nommé Deffer ; mais ces anneaux cassent facilement et sont beaucoup moins estimés que les anneaux de serpentine qui viennent de chez les Aouélimiden.

Le cheikh fait abattre une vache et distribue la viande entre toutes les femmes du village. Il y en avait 55 petites portions. Nous autres en avons reçu bien davantage, la valeur de 10 portions, et c’étaient les meilleurs morceaux.

_14 mai._ — Vent violent du sud et du sud-ouest. Trombes de poussière aux environs. Le cheikh a mal aux yeux et me demande du _koheul_. Il me raconte qu’il est venu dans l’ouadi Telak un _rezou_ de gens de l’Extrême-Ouest ; ce sont des Arabes, des Berabra[176], qu’on appelle aussi Kel-Eidilet. Ils étaient associés avec des Ifoghas. Cette bande a été si bien battue par les Kel-Ouï unis aux Ihadanaren, que sept hommes seulement en ont réchappé. Et cela, bien que les envahisseurs fussent pourvus de fusils.

On s’attend tous les jours à voir arriver la caravane du Soudan.

_15 mai._ — Les montagnes sont tout à fait invisibles, tant l’atmosphère est pleine de poussière.

_17 mai._ — Les gens d’ici mangent les peaux des chèvres et des moutons : ils les débarrassent de leurs poils et les découpent en lanières qu’ils grillent légèrement sur le feu. Ils mangent également les os, après les avoir réduits en poussière.

_20 mai._ — L’arbrisseau dont j’ai décrit les fleurs à cinq pétales blancs (1er avril) s’appelle _terrakat_[177]. Il porte de petites baies rouges à quatre loges, que les gens du village mélangent à leurs galettes.

_21 mai._ — Les _tamat_ sont maintenant pleins de feuilles vertes. C’est cette espèce de gommiers qui forme la masse de la végétation arborescente de la région, car l’oued apparaît maintenant tout vert, tandis qu’auparavant le _talha_ et l’_adjar_ n’y mettaient que quelques taches de verdure. Des sauterelles ont fait leur apparition par individus isolés ; un oiseau noir, nommé _témoulet_, s’en nourrit.

Le cheikh m’apprend que ses gens méditent une razzia contre les Tibbous de l’oasis d’Abo[178], à 17 jours d’ici. Il prescrit de ne tuer personne et de ne pas emmener d’enfants comme esclaves, mais de prendre tous les chameaux. Il ne m’a pas dit les motifs de cette mesure.

Il y a des palmiers _akoka_[179] en grand nombre dans l’oued Aoudéras ; il ne semble pas qu’ils descendent plus bas.

_23 mai._ — Les _tamat_ se couvrent de blancs boutons de fleurs ; quelques-uns de ces arbres donnent une ombre épaisse. Ce développement de la végétation est surprenant, alors qu’il n’est encore tombé que quelques gouttes de pluie.

_24 mai._ — Un peu de pluie ce matin. Le _hadjilidj_[180] commence à fleurir. Le fruit de l’_abagou_, cet arbre si semblable à l’_adjar_, est une capsule bivalve qui s’ouvre et se replie, laissant à découvert la graine d’un rouge vif.

Le représentant du sultan d’Agadès, qui m’a dévalisé, s’appelle Ouaschiga ; on dit qu’il recueille pour le compte du sultan 2 à 3000 thalers Marie-Thérèse par an.

_26 mai._ — Nous attendons avec impatience l’approche de la caravane ; à sa place, nous arrive la nouvelle qu’un gros de Kel-Fadé, de Kel-Guérès et d’Aouélimiden se sont embusqués pour l’intercepter ! La caravane était heureusement prévenue et s’est repliée en hâte sur le Damergou. Le _rezou_ a voulu se dédommager dans l’Aïr et s’est avancé jusqu’à Afazas. Cette même nuit, au clair de lune, tout notre village s’est réfugié avec les troupeaux dans la montagne.

Le cheikh nous a conseillé de faire de même, en nous disant qu’une razzia de ce genre est aussi rapide que le feu. Il a fait venir notre chameau et nous avons porté notre bagage dans un ouadi voisin. Le cheikh lui-même, monté sur son mehari, attendait impatiemment que nous eussions fini et quitta le village, même avant nous, pour aller avec les Touareg voisins à la rencontre de l’ennemi.

Nous avons dormi à la belle étoile, le fusil à portée de la main et le revolver sous l’oreiller. Mais nous ne fûmes mis en alerte que par un gros scorpion que je trouvai en train de grimper sur mon oreiller.

_27 mai._ — Nous sommes toujours dans la montagne. Ce matin, je suis descendu avec précaution au village pour chercher une outre que nous avions oubliée. Staoui s’est même risqué à aller chercher de l’eau au puits. Il règne dans le village un silence de mort. Toutes les portes sont restées ouvertes, l’impression est lugubre.

Nous avons très peu de vivres : un peu de grain que le cheikh nous a laissé avant de partir et que nous avons grillé, faute de temps pour le moudre.

_28 et 29 mai._ — En me promenant sur les pentes supérieures du Baghzen, pour tâcher de découvrir la retraite des esclaves du cheikh et leur donner à moudre notre provision de mil, j’ai trouvé un arbuste inconnu de la hauteur d’un homme, à feuilles alternes, assez semblables à celles du laurier. La fleur et le fruit me sont inconnus. Le nom indigène est _tefa_, _etefa_ avec l’article[181]. Quelques feuilles de cet arbre, broutées par les chameaux, suffisent pour leur donner la mort ; la plante est moins dangereuse pour les hommes, mais on évite cependant de s’en servir.

Deux hommes de la famille du forgeron nous demandent de l’eau en passant : ils reviennent de porter un message. Ces gens nous racontent que l’ennemi a été hier à Afazas ; les Kel-Ouï sont embusqués au puits d’Erhalguéouen.

Cet après-midi des cumulus à l’horizon du sud. Le thermomètre marque 39 degrés à l’ombre, suspendu dans un courant d’air.

_30 mai._ — Brume épaisse ce matin. Dès que le soleil perce, la chaleur devient excessive. Le voile de poussière persiste jusque dans la nuit. Point de vent. Nous croyons entendre des coups de fusil, ce n’est qu’un tonnerre lointain. Les éclairs et le tonnerre se sont prolongés bien avant dans la nuit. Quelques gouttes de pluie.

_31 mai._ — Je suis allé au village et au puits : tout est solitaire.

J’ai revu près de notre camp de la montagne ce lézard à tête jaune et au corps gris de fer ; j’ai pu distinguer cette fois une crête qui court le long du dos.

La pluie est tombée cette après-midi sans orage et s’est prolongée jusque dans la nuit. Comme nous sommes sans abri dans la montagne, j’ai préféré revenir au village. Le bruit court que les Aouélimiden sont retournés dans leur pays.

_1er juin._ — Nous passons la nuit sous les armes. Staoui est inquiet ; il n’aime pas ce silence de mort. Cet après-midi, orage dans l’est ; pluie persistante et abondante, de sorte que nous sommes très heureux d’être rentrés chez nous. Faute d’autre chose, j’ai fait une bouillie de marc de café et de farine. Nous l’avons mangée avec plaisir.

Vers minuit, j’ai entendu tout à coup des voix et des aboiements de chien ; c’était le forgeron et sa famille qui retournaient dans le village. Ils nous ont salués avec une cordialité inaccoutumée et nous ont priés de leur donner de l’eau et du feu. Je suis heureux d’entendre de nouveau des voix humaines.

_2 juin._ — Il paraît que le _rezou_ a eu beaucoup à souffrir de la soif, au point que quelques hommes ont dû boire le sang de leurs chevaux. Les Kel-Ouï sont à la poursuite de l’ennemi. Aujourd’hui, rentrée générale des habitants du village.

Les femmes du cheik nous apportent un bélier. Il n’y a plus de grain, disent-elles ; on n’en aura plus jusqu’à l’arrivée de la caravane du Soudan. Il nous reste heureusement un peu de riz. L’attitude des gens est plus cordiale.

_3 juin._ — Cette nuit nous avons entendu un bruit de cascade dans la montagne, et ce matin, le premier torrent descend en bouillonnant dans l’oued à l’est du village[182]. Tout est enveloppé de brouillard, comme en hiver. Le soleil ne se montre pas.

Le cheikh est revenu, accompagné d’un Targui qui a de grands tambours suspendus à sa selle. Il nous envoie de suite du _gueçob_ et un grand nombre de magnifiques oignons, qui mettent Staoui en extase.

_4 juin._ — Rendu visite au cheikh qui m’a fait un cordial accueil et m’a raconté son expédition. Le _rezou_ s’est replié dès qu’il a su l’approche des Kel-Ouï, de sorte qu’il n’y a pas eu bataille. L’ennemi n’a pu voler que quelques esclaves. Le cheikh croit qu’il y avait environ 500 hommes, tandis que les Kel-Ouï étaient 1500 (?).

Les grands oignons proviennent de l’ouadi Aouderas, où il y en a un grand nombre ; mais personne ne les achète.

_6 juin._ — Le cheikh va chez les Kel-Tafidet, ce sont eux qui ont été razziés. On apprend maintenant qu’ils ont perdu quand même une trentaine d’esclaves, et beaucoup d’ânes et de chèvres. On croit que les esclaves ont été complices.

Cet après-midi, visite de plusieurs Kel-Fadé, dont l’un sait lire les caractères _tefinar_. Ils ont les cheveux longs, un peu bouclés, et maintenus de telle sorte, que deux boucles seulement pendent de côté[183]. Ils m’ont demandé si je voulais prendre femme ; j’ai répondu oui, mais seulement une femme libre, une noble Targuie, ce dont ils se sont fort amusés. L’un d’eux m’a dit en riant qu’il m’en amènerait une des Iwarwaren, que celles-là ont le teint blanc comme moi-même.

_7 juin._ — Les Kel-Guérès ne vivent que de laitage, me dit-on ; ils ont beaucoup de chevaux, de vaches, de chèvres et de chameaux. Leur pays, l’Ader[184], renferme beaucoup d’eaux courantes ; on n’y voit point de montagnes.

_8 juin._ — Le cheikh a fait tuer une vache et nous en envoie un quartier ; le reste a été distribué aux gens du village.

J’ai vu aujourd’hui un serpent, le premier depuis que je suis en Afrique ; c’est une vipère céroste d’environ un pied de long, à queue très courte, de couleur rougeâtre, de sorte qu’elle se distingue difficilement du sol. On dit cette vipère très irritable ; elle s’appelle ici _tachelt_.

Ciel couvert. Les nuages viennent de l’ouest, et bientôt tombe une pluie formidable, qui fait couler l’oued à pleins bords. De nombreuses cascades descendent le long des pentes méridionales de la montagne. La femme du cheikh me dit que ces eaux se perdent dans la hamada au sud de l’Aïr, et que jamais elles n’atteignent le Soudan[185].

Rendu visite au cheikh, qui s’est montré poli et aimable. J’apprends à cette occasion qu’il est né à Katséna ; c’est de là qu’il a entrepris il y a dix ans sa grande razzia dans le Kanem. Les Oulad-Sliman et les Ouled-Ali étaient alors renforcés par beaucoup de Tibbous du Borgou, et restèrent treize mois dans l’Aïr, pillant et saccageant, tandis que les habitants vivaient réfugiés dans la montagne ; des deux côtés il y eut beaucoup de morts.

_9 juin._ — L’oued d’Adjiro est maintenant plein de crapauds, qui nous régalent la nuit de leurs concerts. Les Kel-Ouï appellent les crocodiles _keffi_, mais ils ne les connaissent que pour en avoir vu au Soudan.

Cette nuit, un chien a dévoré mes souliers arabes, de sorte que je suis obligé de me contenter désormais de sandales.

Je profite de ce que l’eau coule en abondance pour prendre un bain, mais je produis une sensation énorme, car toutes les femmes et les jeunes filles accourent pour admirer la blancheur de ma peau ; on s’étonne aussi de me voir nager ; aucun Touareg n’en fait autant. J’ai vu plusieurs crapauds d’assez près : ils ont la taille d’une grenouille, les yeux à fleur de tête, l’iris jaune, le cou gros, le dos d’un brun grisâtre, le ventre blanc. Des scarabées noirs se montrent également à la surface de l’eau.

_10 juin._ — Point de pluie. Le ciel est de nouveau sans nuages. Bou-Tassa est arrivé de l’oued Aouderas avec des ânes chargés de noix d’_akokaï_.

_11 juin._ — Je lave mon linge dans l’oued, où il reste encore assez d’eau pour que les ânes, les chiens et les vaches viennent à l’abreuvoir.

Les habitants de l’oued Aouderas sont de la tribu des Kel-Ataram[186].

_15 juin._ — En contournant le mont Tekindouhir par la gauche, j’ai aperçu une douzaine de singes assis au bord de la coulée de laves, et plus loin un renard (ou un chacal ?) à queue noire. Du côté nord de la montagne, la coulée de lave s’amincit, et il serait peut-être possible de la franchir et de faire l’ascension du cône. Le volcan ne semble avoir eu qu’une seule éruption, qui s’est épanchée tout entière vers l’est, après l’écroulement de la paroi orientale du cratère.

_17 juin._ — J’ai capturé trois coléoptères (cétonides) ; il y en a une masse qui bourdonnent autour du gommier près de ma maison. Recueilli aussi deux scarabées rouges (bousiers) dans le voisinage de l’oued.

_22 juin._ — Des gens d’Agadès sont venus apporter du gueçob et du riz du Soudan, qu’ils veulent échanger contre du sel. Le cheikh m’envoie une petite quantité de gueçob ; je crois qu’il n’en a pas beaucoup lui-même. Il me dit qu’il n’y a pas de vivres en ce moment. Tout le monde attend la caravane du Soudan ; sans elle, l’Aïr ne pourrait pas subsister[187] !

Avant le coucher du soleil, une forte bourrasque de sable nous arrive de l’est. Le ciel devient d’un jaune de soufre, le soleil s’obscurcit ; cela dure plusieurs heures. Le vent nous a apporté quelques sauterelles et quelques gouttes de pluie.

_25 juin._ — On nomme _aza_[188] un petit acacia à folioles recourbées en croissant, avec fleurs blanches, très parfumées ; les chameaux mangent ses feuilles avec avidité.

Le _faki_ d’un village voisin me dit qu’il y a sur le Baghzen beaucoup d’inscriptions rupestres, et des maisons de pierre qui ne sont plus habitées.

_26 juin._ — Le _terrakat_[189] est en ce moment en pleine floraison ; ses grandes fleurs blanches solitaires sont magnifiques. Les feuilles sont simples, alternes, dentées, longues d’un pouce et demi au plus ; les sépales verts à l’extérieur, blancs à l’intérieur ; les pétales, plus étroits et plus courts que les sépales, le style plus long que les étamines. Le fruit, à quatre loges et à noyau, devient rouge brun à maturité.

_27 juin._ — Nombreux vols de sauterelles qui passent souvent à une grande hauteur. Il y a deux espèces : l’une jaune, l’autre rouge, à ce qu’il semble.

_28 juin._ — Un des jeunes élèves du faki a appelé mon serviteur _kafir_ et lui a jeté des pierres pendant la prière. Staoui s’est plaint au cheikh, qui a administré au garnement une correction de sa main.

_29 juin._ — Il y a maintenant toujours plus ou moins de poussière dans l’air, et, lorsqu’on regarde les montagnes, elles paraissent couvertes d’un voile.

Aujourd’hui, enfin, nous avons eu la visite de Touareg qui font partie d’une caravane de Zinder. Le cheikh nous promet des chameaux pour nous envoyer la rejoindre à Rhezer[190]. La caravane va bientôt repartir pour Ghât. Le cheikh me dit qu’il a reçu des lettres des sultans de Zinder et de Sokoto. Ce dernier le prie de faire la paix avec les Kel-Guérès. Est-ce une vanterie ? Le cheikh prétend que, si les Kel-Ouï font la paix avec les Kel-Guérès, il y aura cessation d’hostilités entre le Sokoto et le Tessaoua. Depuis quelque temps, le cheikh est toujours aimable et cordial.

_30 juin._ — Le cheikh nous a envoyé un peu de blé du Maradé, au grain petit et d’un blanc sale, mais qui n’en vaut pas moins cent fois mieux que du gueçob. Mon domestique a eu la chance de troquer un couteau contre un peu de beurre, de sorte que nous pouvons enfin manger de nouveau à notre faim.

Le sultan d’Agadès, qui doit prochainement revenir de Sokoto, s’appelle Ahmed Rafaï ; il est assez âgé et n’a point de relations cordiales avec les Kel-Ouï, du moins avec Hadj Bilkhou[191].

Les Aouélimiden sont en guerre avec tout le monde, même avec les Hoggar. Aucune caravane ne passe chez eux, mais seulement quelques marchands d’Agadès, qui vont leur vendre des sabres et des poignards, et leur prennent en échange des chameaux et des ânes. Ingal et Djéboli sont les centres principaux des Kel Guérès.

_6 juillet._ — Deux familles ont tour à tour l’honneur de fournir un sultan à Agadès.

Les dattes sont mauvaises dans l’Aïr ; aussi l’on en importe du Fezzan.

_9 juil._ — Nous nous levons de grand matin pour nous préparer au départ. Les chameaux ont été amenés pendant la nuit. Le cheikh vient me trouver, et pâle d’émotion — évidemment son amour-propre en souffre, — il m’avoue qu’il n’a pas de provisions à nous donner, parce que sa caravane n’est pas encore revenue du Soudan ; mais il me remet une lettre pour Hadj Iata de Tintarhodé, qui nous pourvoira de tout. Quant à la note que j’ai rédigée des vivres qu’il nous a fournis, il me la rend en me disant que de sa vie il n’a jamais rien écrit de pareil ; que, si j’étais un homme bien élevé, je savais ce que j’avais à faire ; sinon il ne veut rien de moi[192].

Nous nous mettons en chemin une heure après le lever du soleil. Tous les parents du cheikh prennent congé de nous ; lui-même et le _faki_ du village nous font la conduite.

Enfin, nous tournons le dos à ce maudit endroit, et nous marchons en avant avec bonheur. Nous prenons la direction du nord-ouest, à travers un pays de plus en plus accidenté, et traversons encore une fois l’oued Tekindjir[193], dont le large lit aux berges accores contient encore quelques mares. On me dit que l’oued passe à Rhezer et s’appelle alors oued Terhezer.

Au bout de trois heures de marche, nous cheminons dans une profonde vallée où aboutit une coulée de lave qui forme une muraille de 15 pieds de haut. Un examen plus attentif me fit découvrir à une assez grande hauteur, sur le flanc d’une colline de granite, un cône noir d’une vingtaine de pieds de haut, d’où la lave était descendue dans la vallée. Sa couleur noire tranche sur la teinte rougeâtre du granite. Ce cône s’appelle Tarhel.

Nous sommes ici dans une gorge latérale du grand oued Tekindjir ; j’y vois pour la première fois des bouquets de palmiers _Faraoun_[194].

Nous continuons à suivre l’oued qui serpente dans la direction du nord, et nous arrivons enfin dans l’après-midi à un groupe de huttes de paille ; c’est le village du cheikh Kindirka. La vallée est fortement boisée ; je remarque un certain nombre d’arbres à moi inconnus ; un entre autres, que j’ai confondu d’abord avec le _sedra_, mais qui s’en distingue par des épines droites, et des feuilles dentées et très petites. En général la végétation de ces oueds est bien plus riche que celle d’Adjiro.

Nous avons campé à l’ombre des buissons d’_abesgui_ qui portent en ce moment des fruits noirs d’une saveur fortement poivrée.

_10 juil._ — Départ au lever du soleil. Nous suivons un ouadi latéral, presque aussi large que le précédent. Il est évident qu’un large torrent coule ici pendant la saison des pluies. Les arbres qui le bordent atteignent souvent la hauteur de nos chênes.

Nous avons à droite la muraille d’une coulée de basalte, qui provient des monts Djimilen et Djemia. Les eaux des pentes supérieures se sont frayé un chemin en dessus et en dessous des laves. Nous grimpons par une gorge très étroite entre deux murs de lave. Notre guide me dit que ce défilé mène chez les Kel-Djemia ; jamais une razzia n’a passé par ici : quelques hommes suffiraient à le défendre. Il est si étroit que les caisses de notre chameau frôlent les parois.

Arrivés en haut, dans l’oued de nouveau élargi, nous apercevons des couronnes de dattiers et, vers midi un village au fond d’un cirque de montagnes : un vieux cheikh, du nom de Haja, nous reçoit avec cordialité.

Je n’aperçois pas encore la fin de la coulée de laves. Dans le défilé se voyaient de nombreuses traces de singes, venus ici pour boire.

_11 juil._ — Beaucoup de moustiques et autres insectes, cette nuit. Vu, ce matin, un grand grillon de couleur claire. A quelques pas du village se trouve un jardin de palmiers bien irrigué ; on y cultive du maïs, du tabac, du gueçob, du poivre, et le ricin qui sert de médecine pour les chameaux. L’oued Engui, dans le lit duquel se trouve cette oasis, se jette à l’ouest dans l’oued Terhezer, qui s’appelle plus loin oued Tekindjir.

_12 juil._ — Nous apprenons que le marabout Toufik vient d’arriver à Rhezer et a déconseillé à la caravane d’aller en ce moment à Ghât, parce que des rezous d’Aïthoguen (Taïtoq) de Tibbous et d’Aoulad-Sliman sont en route. Les Aïthoguen ont rencontré les Aoulad-Sliman et en ont tué trente. On va donc attendre la caravane du hadj Bilkhou, pour faire route ensemble.

Hier, un Touareg m’a demandé si j’étais un juif[195] : je l’appelai juif lui-même, et comme il protestait violemment, je lui demandai pourquoi il m’appelait ainsi. Je ne lui parlai plus et n’acceptai rien de ce qu’il m’offrit. Le soir, il revint en compagnie d’un homme de Ghât, qui m’expliqua en son nom qu’il n’avait pas voulu m’offenser et qu’il voulait de nouveau faire amitié avec moi. En signe de quoi il ramassa un peu de sable et le laissa retomber. Il avait l’air vraiment repentant, et le Ghâti me dit que c’était un bon musulman, qu’il était désolé de m’avoir pris pour un juif, et que, s’il ne craignait pas Dieu, il ne serait certes pas venu me présenter ses excuses. Cette attitude d’un musulman rigide vis-à-vis d’un Européen me surprit fort, et me fit tant de plaisir que je lui fis présent d’un chapelet d’assez grande valeur. Quelques marchands ont confié leurs bagages à la garde des gens du village. Les Kel-Djemia, en général, ont une excellente réputation.

_13 juil._ — Comme il faut renoncer à un départ immédiat, nous prenons possession d’une case, les gens de Djémia viennent nous rendre visite et nous apportent le repas. J’irai demain à Tintarhodé avec la lettre du hadj Bilkhou pour demander des vivres au marabout Hadj Iata. J’ai donné au fils de notre hôte une caisse en fer-blanc pour y enfermer ses livres[196], et il répond à cette politesse en m’envoyant une paire de sandales du Soudan ; c’est la première fois qu’un Touareg me fait cadeau de quelque chose.

_14 juil._ — Nous allons à Tintarhodé. Nous marchons vers le nord-est, en traversant successivement l’oued Ezellil et le village de Teguir avec un jardin de palmiers, puis celui d’Ezellil, dans une plaine boisée où l’on voit beaucoup d’_ahatès_[197], enfin celui de Serar, près duquel nous campons dans l’oued Ouanankerane.

_15 juil._ — Nous avons à droite la chaîne des monts de Serra, à gauche, dans le lointain, les deux cimes de la montagne d’Asodi. Dépassant le mont Afodet, nous gagnons le village d’Aguéraguer, au pied de la montagne du même nom, appelée aussi Afiz.

_16 juil._ — Une vaste plaine s’étend entre les monts Afiz et Afodet. Nous laissons ce dernier à gauche, et nous arrivons le soir à Tintarhodé, qui se distingue avantageusement des autres villages par ses maisons de pierre pittoresquement disséminées sur des monticules de granit, au pied de la chaîne abrupte du Timgué.

Nous descendons devant la demeure du hadj Iata ; des esclaves déchargent notre bagage et nous invitent à nous reposer sous la véranda. Le hadj est absent ; il arrive tard dans le nuit, et, avant de nous voir, il commence par bâtonner un esclave, parce que celui-ci ne l’a pas informé de notre arrivée. Hadj Iata est un aimable vieillard, aux manières extrêmement polies ; il nous reçoit avec les plus grands égards.

_17 juil._ — On me traite ici comme un fils de la maison. La nourriture est excellente, et l’on m’offre même du thé et du café.

Je reçois la visite d’un pèlerin de la Mecque, qui m’a vu à Ouenserig, et qui retourne chez les Arabes Kounta, non loin de Tombouctou. Il me raconte que les Hoggar sont en guerre avec les Aouélimiden[198], que le cheikh El-Bakay est sans influence chez les Hoggar, que ceux-ci passent encore pour des païens, qui n’observent pas les prescriptions de la religion, et ne se gênent pas pour dépouiller et même tuer les plus saints marabouts.

Hadj Iata se déclare prêt à me fournir des vivres qui seront payés à Ghât.

_18 juil._ — Hadj Iata et moi nous allons rendre visite au marabout Toufik, qui habite au pied de la montagne sur une colline éloignée. C’est un vieillard à barbe blanche, d’aspect très sympathique, comme ses deux fils. Il ne vient pas directement de Ghât, mais de l’Ahaggar, où il a visité tous les chefs et s’est efforcé en vain de rétablir la paix entre eux et les Azdjer. Il attribue son insuccès aux Turcs, qui ne désirent pas que les Touareg soient unis. Ahitaghel[199] a entendu parler de moi. Il a dit que, si je venais dans l’Ahaggar en compagnie de Toufik, il me recevrait bien. Hadj Iata me recommandera au sultan d’Agadès, pour que j’arrive au Sokoto sans encombre. Il me dit que le sultan d’Agadès redoute les gens de Sokoto[200].

_19 juil._ — On annonce que Sidi-Erkeb[201], le chef des Aïthoguen, est parti en razzia.

Le jeune pèlerin des Arabes Kounta me fait une description favorable des Aouélimiden Motti-bodal, dont le pays, dit-il, n’est pas loin d’Agadès. Ils sont très riches en troupeaux de chameaux et de chevaux. Entre l’Adgag et le Hoggar vivent plusieurs tribus arabes[202].

Je crois que Toufik ne songe pas sérieusement à me mener chez les Hoggar ; lui-même a perdu de l’argent lors du pillage d’une des dernières caravanes, et ils ne lui ont rendu que le dixième de ce qu’ils avaient pris !

Hadj Iata appelle _Imrhad_ les gens qui, venant d’autres pays, se sont fixés sur le territoire d’une tribu touareg et se sont soumis à elle[203]. Tous étaient primitivement des hommes libres. Cette distinction n’existe plus dans l’Aïr, sans doute par suite des alliances fréquentes avec l’élément haoussa. De même, le fils d’un Kel-Ouï et d’une esclave est libre comme son père et a les mêmes droits.

Les Kel-Rhezer demeurent dans l’Aguelal ; c’est un pays de montagnes situé dans l’ouest de l’Aïr, et qu’on aperçoit d’ici[204].

On me demande des médicaments pour un homme des Ifaden qui a reçu une balle dans le genou lors de la dernière incursion des Mechagra. Ces Mechagra sont des Arabes qui vivaient autrefois à côté des Kounta, près de Tombouctou ; mais la guerre que se font les Kounta et les Igdalen les a chassés de leur territoire, et ils se sont établis dans l’Adgag chez les Aouélimiden. C’est de là qu’ils ont fait irruption sur le territoire des Ifaden[205].

_21 juil._ — On me dit qu’à l’ouest de l’Aguelal il n’y a plus de montagnes.

Hadj Iata m’a invité à aller chercher mon bagage et à m’établir provisoirement auprès de lui. Il me confie des lettres écrites dans ce sens pour Hadj Bilkhou et pour Kindirka.

_22 juil._ — Nous reprenons notre route en sens inverse. Nous marchons vers la montagne d’Asodi en laissant Aguéraguer à gauche. Mon guide me dit qu’Aguéraguer a été autrefois une grande ville, plus grande qu’Agadès, avant que les Kel-Guérès ne l’eussent détruite.

_23 juil._ — Halte dans l’oued Ouanankerane. Nous sommes surpris par une pluie d’orage, la première depuis longtemps.

_24 juil._ — De retour à Djémia. Assisté cette nuit à une noce. La solennité consiste en une musique de tambourins, et en danses exécutées par des jeunes gens armés et lourdement costumés. Ces danses sont très lentes et ont quelque chose de grave ; les femmes et les hommes assistent au spectacle, assis en deux groupes séparés. A un moment donné, on fait une pause et on mange abondamment. Les jeunes filles ne dansent pas dans l’Aïr, tandis que la danse leur est permise chez les Touareg de Ghât.

_25 juil._ — Adjiro. Mon domestique n’a pas reçu de vivres pendant mon absence et n’a vécu que de gueçob. Je veux m’en aller d’ici le plus vite possible. Mais on ne semble pas satisfait de me voir partir ; on espérait sans doute tirer encore quelque avantage de mon séjour. On me fait des difficultés pour la location des chameaux, et on me demande le double du prix ordinaire. Au bruit de la dispute, le cheikh Bilkhou arrive et me promet des chameaux pour demain.

_27 juil._ — Nous étions déjà en route quand Adal, le Targui qui m’avait pris pour un juif, est venu nous rejoindre. Il m’a fait cadeau de ses beaux anneaux de bras. Nous campons en vue du massif du Benday, dans le large oued Teguédmaouen[206].

_30 juil._ — Arrivée à Tintarhodé, où le cheikh Hadj Iata nous accueille et nous régale de son mieux. Nous demeurons dans une case, au milieu d’une cour entourée d’une haie de _tountafia_[207]. Je reçois une masse de visites de soi-disant malades.

_1er août._ — Hadj Iata fait grand cas de la lettre du kadi de Ghât, et me conseille de la montrer à tout le monde.

Il me raconte que les lions de l’Aïr ont une forte crinière ; lui-même a été assailli par un de ces lions tout près du village, et son bras porte encore des traces de morsures. On trouve également des girafes à trois jours de marche dans l’ouest de l’Aïr ; leur nom indigène est _amderh_.

_5 août._ — Hier soir, grand tumulte au village, à la nouvelle que les Kel-Ifadéen ont envoyé dix-huit hommes armés pour prendre de force des dattes à Seloufiet. Tous les hommes valides sont partis en courant pour s’y opposer. Mais la chose s’est arrangée sans effusion de sang.

Le gendre du hadj Iata me raconte qu’on vendait autrefois à bas prix des _Imrhad_ des Aouélimiden sur le marché d’Agadès ; mais que maintenant ces esclaves blancs sont hors de prix. Jamais on n’enlève les femmes et les enfants des Imocharh[208].

_7 août._ — La pluie est tombée cette nuit et un filet d’eau a recommencé à couler dans l’oued. Le brouillard dure jusque vers midi. La chaleur est insupportable.

Le territoire des Kel-Ouï s’étend depuis Achagour, à l’est, jusqu’au puits d’Enguichan, à l’ouest ; ce puits est situé sur une hamada inhabitée.

Hadj Iata me dit que les Tibbous, pour se défendre contre les Kel-Ouï, ont demandé au Sultan de Stamboul d’occuper leur territoire[209]. Toute l’oasis de Bilma appartient au cheikh kel-ouï Hosseïn d’Azanarès ; lorsqu’un Kel-Ouï vient à Bilma, il commande en maître, et traite l’oasis en pays conquis.

J’observai chez les Kel-Ouï bien des maladies qui n’existent pas chez les Touareg de teint blanc et de race pure. Rien qu’à Tintarhodé, j’ai noté des cas d’épilepsie, d’atrophie chez les enfants, de maladies de foie consécutives aux fièvres du Soudan ; la syphilis vient également du Soudan : j’ai vu de larges condylomes, des éruptions cutanées ; la variole est universellement répandue et entraîne souvent la perforation de la cornée. Très fréquentes également sont les maladies des voies digestives, conséquence d’une alimentation défectueuse, l’hypocondrie, la folie. L’obésité est la règle chez les femmes des Kel-Ouï et atteint, paraît-il, des proportions monstrueuses chez celles du Damergou[210]. Par contre, je n’ai jamais vu de femmes aussi obèses chez les Touareg du Nord. La menstruation est très souvent irrégulière chez les femmes kel-ouï. J’ai observé deux cas de scorbut.

Hadj Iata, auprès de qui je m’enquiers sur le cours de l’ouadi Falezlez, m’affirme qu’il « meurt par le vent », sur le chemin d’Asiou, c’est-à-dire qu’il se perd dans le désert[211]. Les oueds qui se trouvent entre Tintarhodé et Adjiro se dirigent tous vers l’ouest.

_9 août._ — Il y a quatre jours, une caravane est partie pour Ghât ; Hadj Iata me l’a caché, de peur que je ne voulusse aller avec elle. Elle est beaucoup trop petite pour offrir la moindre sécurité. Hadj Iata me dit qu’il y a beaucoup d’or accumulé à Ghadamès, chaque négociant ayant la coutume d’en mettre de côté pour les mauvais jours.

_11 août._ — Ce matin tout est dans la brume. Les Kel-Ouï appellent ce brouillard _tara_ ou _dara_. Toufik m’envoie du thé et du sucre.

Je reçois la visite d’un patient qui vient de l’Aguelal. Ce pays, à l’ouest d’ici, n’est habité que par des marabouts. De là, il n’y a qu’un jour de marche jusqu’à l’oued Telak ; il y en a dix jusqu’au pays des Aouélimiden Mossi-bodal. Les Kel-Tédéli, au nord de l’Aguelal, sont serfs des Kel-Ferouan, qui résident, les uns dans l’oued Iferouan, les autres à Agadès.

_13 août._ — Nous faisons une excursion à Zéloufiet. En chemin, nombreuses traces de hérissons, de porcs-épics et d’un animal appelé _guerbra edaouï_. Nous suivons l’oued de Tintarhodé, dans la direction du nord. Dans le lointain, une haute montagne dentelée, du nom d’Ekhzan ; elle est inhabitée.

Zéloufiet est un riant village de maisons de pierres et de cases, entourées de haies de _tountafia_ et perchées sur des collines ou sur d’anciennes terrasses fluviatiles[212] que l’ouadi a sectionnées ; dans le lit de la rivière sont les jardins de palmiers qui font le charme de cet endroit.

Je trouve établis ici quelques hommes de la tribu des Ifoghas, qui me parlent de leur patrie Tademekket[213]. Ils ont une longue tresse de chaque côté de la tête ; une troisième tresse est dissimulée par le _keffi_ noué autour du crâne. Les Ifoghas de Tademekket, l’ancienne Es-Souk, paient actuellement le _garama_[214] à Ahitarhel, pour ne pas être pillés par les Hoggar. Ils parlent la même langue que les Ihaggaren (nobles) et leur ressemblent par le teint et la manière de se vêtir.

_15 août._ — Retour à Tintarhodé. Hadj Iata me confirme que l’Aïr a été habité autrefois par des nègres haoussa.

Vu en rentrant un très grand tumulus : le sommet très plat, couvert d’une couche de petites pierres ; à la base, un cercle de rochers bas ; le diamètre est d’une dizaine de mètres. Aujourd’hui encore, les femmes de l’Aïr ont la coutume d’aller dormir sur ces _ed-debbeni_ pour avoir des nouvelles de leurs maris absents ; elles se mettent, à cette occasion, dans leurs plus beaux atours. Pendant leur sommeil, arrive « l’ami du tombeau » (_djine-eddebbeni_), qui leur donne des informations sûres sur le sort de l’époux parti en razzia.

_16 août._ — Nous sommes allés assister à une noce dans un village voisin. Le fiancé est le fils du cheikh de Zéloufiet. On voit venir une foule d’invités en grand gala sur des méharis magnifiquement harnachés. La principale attraction est la musique, exécutée par des esclaves et les forgerons, tandis que les guerriers, en habits de fête et montés à méhari, en font lentement le tour. Lorsque les méharis se reposent, les esclaves se mettent à danser. La chère est des plus abondantes. Un taureau est poussé par les cavaliers jusque sur la place, où il reçoit le premier javelot ; aussitôt, les esclaves se précipitent et lui tranchent le jarret à coups de sabre ; la bête, ainsi abattue, est ensuite livrée aux bouchers. Beaucoup de nobles viennent me saluer et, me voyant en société du hadj Iata, me traitent avec beaucoup de déférence[215]. Parmi eux, j’ai le plaisir de reconnaître Ouinsig, le cheikh des Ihadanaren réfugiés dans l’oued Telak. C’est un des Touareg les plus instruits que j’aie vus. Même des Kel-Fadé viennent à la noce. J’ai pu remarquer qu’on ne les voit pas avec plaisir ; ils ne cessent d’espionner dans le pays et puis vont dire aux Aouélimiden où il y a une razzia à faire.

_18 août._ — De retour à Tintarhodé. En échange des remèdes que j’ai distribués, on me donne d’excellentes dattes qui viennent du petit village d’Imberkane, situé dans la montagne.

Un jeune Touatien de dix-huit ans, qui a été à Agadès avec son père pour acheter des plumes d’autruche, me donne des détails sur les Hoggar. Il dit qu’il ne fait que passer et repasser chez eux, et que jamais il n’a été dépouillé, même pas par les Aïthoguen[216]. Hadj Iata me dit qu’autrefois un seul marchand envoyait facilement quatre-vingts dépouilles d’autruches par an au marché de Ghât ; mais ces animaux sont devenus si rares qu’il est difficile d’en rassembler aujourd’hui une dizaine tous les ans. Les dépouilles se vendent à Tripoli 150 thalers, l’une dans l’autre ; c’est du moins le prix qu’on paie pour celles que hadj Iata y envoie.

_19 août._ — Les Arabes Meschagra s’habillent, me dit-on, comme les Touareg, montent à cheval et à chameau et payent comme les Ifoghas la _garama_ à Ahitarhel. Ouinsig m’assure qu’aucun des Hoggar ne va à Tombouctou, parce que les Aouélimiden les tueraient en route.

Le jeune Touâtien me raconte qu’il y a en ce moment deux juifs au Touât. L’un des deux s’est converti à l’Islam ; l’autre, Yousouf, est resté fidèle à sa religion. Personne ne leur fait de mal ; on leur a donné l’_aman_ une fois pour toutes ; mais on ne permet pas que d’autres juifs viennent s’établir au Touât.

Au dire d’Ouinsig, il y a à l’époque des pluies beaucoup de fièvres dans l’oued Telak.

_20 août._ — Hadj Iata m’apporte deux thalers parce que j’ai soigné ses gens, mais je ne les accepte pas et lui fais cadeau d’un verre pour reconnaître sa bonne volonté.

_21 août._ — J’ai fait dresser ma tente et j’ai prié Hadj Iata de l’accepter comme présent. Il a eu pour moi plus d’égards que tous les autres Touareg d’Aïr ensemble, et je lui donne volontiers ma tente et mon lit de camp, qui ont d’ailleurs le défaut d’attirer beaucoup trop l’attention. Hadj Iata est tout confus de la valeur du présent.

Ouinsig apprend ce soir que les gens d’Ikhenoukhen vont avec les Arabes de l’oued Châti dans l’Ahaggar. Il croit que les Hoggar se déroberont, mais qu’ensuite ils couperont les routes de caravane. C’est pour cela que les Ghadamésiens ne veulent pas la guerre, et passent même condamnation sur quelques actes de pillage. Mais lorsque les Taïtoq sont allés enlever les chameaux jusqu’à Tegrifa, près de Mourzouk, les Arabes du Fezzân ont trouvé que c’était par trop fort[217].

Le _serki-n-touraoua_, mon voleur, se fait le familier du sultan de Sokoto, dans l’espoir que celui-ci lui prêtera son appui pour devenir un jour sultan d’Agadès. C’est Hadj Iata qui me donne cette information.

_23 août._ — Hadj Mohammed, le gendre du hadj Iata, veut aller à Ghât et s’offre à me louer des chameaux pour le voyage.

J’ai rendu visite à Ouinsig, le cheikh des Ihadanaren, et j’apprends de lui qu’il existe vraiment un endroit nommé Anaï, à six jours dans l’est de Ghât ; lui-même y a été et dit que c’est un puits sur une hamada inhabitée. Il sait également qu’une ancienne route mène directement de Djerma par Anaï jusqu’à l’Aïr, et que la trace en est encore très reconnaissable ; mais il n’a pas entendu parler d’empreintes de roues, ni d’inscriptions ou de sculptures rupestres[218].

A certains passages que je lis du livre de Duveyrier, Ouinsig reconnaît que ses informateurs étaient des Oraghen ; il dit également que les Ihadanaren ne méritent plus la mauvaise réputation qui leur est faite dans ce livre, parce qu’ils se sont fort améliorés depuis.

_24 août._ — On me parle beaucoup d’un animal de grande taille appelé _tirhès_ ou agolès dans l’Aïr, et _adjoulé_ par les Touareg du Nord, et qui est répandu dans tout le pays depuis le Damergou jusqu’à l’Ahaggar. On dit qu’il ne se trouve pas au Soudan[219]. Tout le monde est d’accord à me le décrire comme un fauve très dangereux[219] ; c’est aussi le seul qui arrive à tuer l’autruche. Il la suit jusqu’au moment où elle ne peut plus lancer de ruades, et devient une proie facile pour son ennemi. On vend quelquefois de jeunes _agolès_ à Agadès, où on les apprivoise, paraît-il, comme des chiens. Mais je n’ai pu m’en procurer un seul exemplaire.

_26 août._ — Des gens d’Azanarès viennent nous annoncer que la grande caravane se rassemble là-bas. Damboskori[220] a fait, dit-on, une incursion victorieuse jusqu’aux portes de Katséna, et emmené une masse de monde comme esclaves, de sorte que les Kel-Ouï prévoient une baisse de prix pour cet article.

_1er septembre._ — Une esclave originaire du Maradi vient me consulter pour ses rhumatismes ; elle est presque jolie et a de bonnes manières, mais les gens d’ici la regardent comme une sauvage, parce qu’elle vient d’un pays de païens.

_2 sept._ — On nous mande d’Agadès que Hadj Bilkhou veut faire la paix avec les Kel-Guérès. Il est très irrité contre le cheikh Bou-Bekr des Kel-Férouane, qui ne cesse d’avertir les Kel-Fadé et les Aouélimiden du moment où les gens du hadj Bilkhou sont absents de l’Aïr. Bilkhou voudrait que le sultan d’Agadès exerçât une sorte de contrôle sur ces gens-là.

Le forgeron m’apprend que les _agolès_ pénètrent en été jusque sur les montagnes pour attaquer les troupeaux ; ils sont généralement en troupes de quatre ou cinq, ils ont le pelage rayé de noir et de blanc, mais le noir domine ; la tête est longue et étroite ; les canines sont très grandes ; la queue longue et foncée. Ils terrassent même les taureaux. Pendant les chaleurs, lorsque la pluie manque, ils se rapprochent des montagnes pour boire. Le forgeron les dit aussi dangereux que les lions. Ils sont exclusivement carnivores, et recherchent spécialement les cadavres[221].

_4 sept._ — Hadj Iata m’offre spontanément de me prêter de l’argent pour le voyage ; j’accepte avec reconnaissance. Les chameaux sont enfin arrivés ; nous partons cette nuit pour Zéloufiet.

_5 sept._ — Nous avons quitté Zéloufiet, non sans que le marabout Toufik m’ait encore fait parvenir du sucre et des dattes. Arrivée dans l’oued Tachouen, où notre troupe a fait sa jonction avec les autres caravanes qui nous attendaient.

Ici cesse, à vrai dire, le journal de route du voyageur. Refaisant son itinéraire d’aller en sens inverse, il s’est borné dès lors à jeter sur le papier quelques indications très brèves qui n’ont d’intérêt que pour la construction de la carte. Arrivé le 3 octobre à Ghât, il écrivit le soir un billet de quelques lignes ; le lendemain il était mort.

* * * * *

=APPENDICE I= * * * * *

=NOTE GÉOLOGIQUE= * * * * *

Ghât, 25 décembre 1876.

Du bord méridional de la grande hamada El-Homra jusqu’au massif de Tafélamine dans le Tasili, et au delà, le terrain reste le même. C’est toujours le même grès rouge-brun[222], dont les couches horizontales composent les montagnes et donnent naissance aux mêmes formes orographiques. La chaîne d’Amsak, l’Akakous, l’Ikohaouen, le Tafélamine sont tous des massifs tabulaires découpés dans la même formation. Tantôt ils prennent les contours de plates-formes allongées ; tantôt, lorsque l’érosion des couches supérieures est plus avancée, c’est une crête dentelée qui apparaît. Quelques monts isolés affectent la forme conique, lorsqu’il ne reste de la couche supérieure que le sommet actuel[223] ; c’est le cas du mont Nasaret, de l’Errouine et de beaucoup d’autres plus petits. On trouve des crêtes dentelées au sommet de l’Idinen, de l’Ouadersine et des monts d’Aouénat. Par contre, c’est une plate-forme qui termine l’Amsak, l’Akakous et le Tafélamine.

On observe à la base de ces grès une série de schistes formés de bandes très fines de couleur blanche, rouge ou grise ; ces schistes sont parfois remplacés par des calcaires compacts. Dans l’oued Inessane, la limite inférieure du grès est à environ treize mètres au-dessous du niveau de la hamada. Je n’y ai pas trouvé de fossiles reconnaissables ; par contre, les tiges de crinoïde sont nombreuses dans les calcaires, notamment dans l’Akakous et le Tadrart. Parmi les cailloux roulés de l’oued Mihero, j’ai ramassé un morceau de lave poreuse qui, au dire de mes compagnons, provenait de l’Ahaggar.

En ce qui concerne la mer saharienne, je dois dire que je n’en ai pas trouvé la moindre trace. Bien au contraire, à en juger par ce que j’ai vu de Tripoli à Ghât, le sol de l’Afrique du Nord doit être émergé depuis bien longtemps, car il ne s’y trouve même pas de dépôts marins tertiaires — à moins que la désagrégation atmosphérique et l’érosion n’en aient fait disparaître jusqu’au dernier vestige.

Les dunes ne fournissent point d’argument en faveur de cette hypothèse, car elles sont visiblement composées des détritus de toutes les roches qui affleurent, détritus charriés et accumulés par le vent. Quant à leur mobilité, il est vrai qu’une tempête ne peut pas déplacer des dunes en une fois, mais il y a des dunes qui marchent : on en a la preuve à Tripoli même. Elles envahissent là-bas le côté ouest de l’oasis, et bien des palmiers encore vivants sont aujourd’hui ensevelis jusqu’à moitié de leur hauteur. Naturellement, il faut pour cela un certain nombre d’années. L’existence d’endroits habités et de routes au milieu de l’Erg ne prouve pas plus en faveur de l’immobilité des dunes, que l’existence des ports ne démontre l’immuabilité des rivages. Le rapport de mon voyage à l’oued Mihero fournit plusieurs exemples de dunes amoncelées par le vent derrière de hautes parois, dans une contrée d’où les dunes sont généralement absentes : leur localisation serait inexplicable sans l’action du vent. Ce qui ne veut pas dire que toutes les dunes changent de position ; il est, au contraire, vraisemblable que les dunes situées dans des dépressions entourées de terrains plus élevés sont destinées à garder leur volume et leur emplacement, tant que dureront les conditions météorologiques actuelles.

=APPENDICE II= * * * * *

=SUR LE CARACTÈRE DÉSERTIQUE DE L’AÏR=

_(Lettre du Dr de Bary au Professeur Ascherson[224].)_ * * * * *

Adjiro, le 11 avril 1877.

Me voyant à Ghât forcé de rester inactif, car même aux portes de la ville, on n’était pas en sûreté contre les Hoggar, je me suis décidé à gagner l’Aïr avec la caravane des Kel-Ouï, pour comparer la flore de ce pays avec celle du pays des Touareg du Nord. Et bien qu’on m’ait accueilli ici d’une façon qui n’était rien moins qu’amicale, et qu’on me traite presque en prisonnier, je ne regrette pas les fatigues et les dangers, puisque j’ai pu arriver à quelques résultats positifs.

Le mot de Barth, qui appelle l’Aïr « les Alpes du Sahara », en a donné peut-être une idée trop grandiose.

On peut conserver la définition, seulement le mot important à retenir est _Sahara_. Sans doute, lorsqu’on a traversé les solitudes désolées qui s’étendent entre l’oued Arokam et la limite nord de l’Aïr, et qui sont encore plus vides de plantes que la hamada El-Homra, on contemple avec ravissement cette chaîne de bleus sommets qui, pendant la marche vers le sud, vous fait cortège pendant des jours, et l’on admire dans les vallées les hautes silhouettes des gommiers et des _adjar_, à l’ombre desquels le cavalier à méhari chemine. Et c’est ainsi que l’explorateur du désert court le risque de donner une expression trop éloquente à sa surprise, et d’oublier que son point de vue n’est pas le même que celui du lecteur européen.

Exclure l’Aïr de la région saharienne, à cause de ses pluies d’été tropicales, c’est ne voir qu’un petit côté de la question. A supposer que le massif central de l’Ahaggar reçoive des pluies d’hiver régulières, serait-ce une raison pour en faire au milieu du Sahara un pays à part, alors que la flore, la faune et la géologie s’y opposent ? La présence de grands fauves a paru également incompatible avec une définition rigoureuse du Sahara (Rohlfs). Mais la panthère (_fehed_[225]) existe aujourd’hui encore dans le Fezzân septentrional, à l’état de rareté, il est vrai, et dans l’Ahaggar il est question du _tahouri_, qui est, selon toute apparence, un fauve très voisin de la panthère. Pourquoi retrancher les grands fauves de la faune saharienne, lorsque nous sommes forcés d’y comprendre les crocodiles ? Il s’y ajoutera, sans doute, encore plus d’une espèce, dont on n’eût pas soupçonné la présence ; par exemple, un quadrupède semblable à la marmotte, qu’on me dit être très fréquent dans tout le pays touareg[226].

Mon célèbre compatriote Rohlfs a donné du désert une définition en apparence paradoxale, en disant qu’il commence là où la puce disparaît. Je ne puis que confirmer le fait, si inexplicable qu’il paraisse, à propos d’un parasite qui, dans les autres parties du monde, a suivi l’homme partout où il est allé[227]. L’Aïr se distingue également par ce mérite négatif, car on ne trouve la puce ni dans le nord, ni dans le sud de ses montagnes, et cependant, il y a longtemps que les caravanes l’y auraient importée, si le climat le permettait. Je crois pouvoir démontrer que l’Aïr fait réellement partie de la zone saharienne, bien que le lion soit répandu dans tout le pays, bien que des animaux semblables à des marmottes en habitent les montagnes, bien que des troupeaux de singes s’y rencontrent partout où l’on voit des dattiers et des palmiers Faraoun.

Remarquons tout d’abord que les montagnes d’Aïr sont dénuées de toute végétation et montrent partout à nu leurs brunes parois de granite. On n’y voit pas un gazon, pas une mousse, pas un lichen, et c’est aussi le cas des monts granitiques du versant sud-est de l’Ahaggar, sur la route des caravanes entre l’oued Touffok et l’oued Arokam.

Dans les vallées, c’est la flore saharienne qui se déploie avec une surprenante richesse. Les _talha_, dont nous n’avions vu jusqu’alors que des exemplaires rabougris, acquièrent ici la taille de nos arbres de haute futaie et, par leur forme, m’ont même rappelé les chênes ; mais ils n’en ont pas le vert feuillage, car leurs folioles sont si exiguës qu’elles disparaissent en quelque sorte au milieu des branches et des masses d’épines. Aussi le plus beau gommier, vu de loin, a-t-il l’air desséché, à moins qu’une plante parasite, le _Loranthus_ par exemple, ne lui prête la fraîcheur de sa verdure.

L’_adjar_, qui, comme le remarque fort justement Duveyrier, est un petit arbrisseau isolé dans le pays des Touareg Azdjer, est ici très répandu et atteint jusqu’à 12 mètres de hauteur. Ses branches rigides, qui se ramifient à angle droit, forment un véritable fourré autour du tronc principal qu’elles cachent presque complètement en pendant presque jusqu’à terre. L’_adjar_, lui aussi, a des feuilles très petites, posées isolément sur les branches noueuses et ne forme pas, à vrai dire, un parasol de feuillage.

L’_éborak_ (fémin., _téborak_), qu’on trouve déjà chez les Touareg du Nord, a donné son nom à l’oued qu’on traverse sur la route de l’Aïr. Quiconque a vu ses énormes épines évitera son voisinage. L’_éborak_ (_Balanites aegyptiaca_ Del.) est d’ailleurs si pauvre en feuilles que ses branches ont l’air presque nues.

Telles sont les trois espèces d’arbres qui, associées les unes aux autres, forment le plus souvent la masse de ces forêts claires dont la vue enchante le voyageur venu du nord.

On trouve dispersé çà et là le _sedra_ de la Tripolitaine[228] où il devient rarement aussi haut qu’ici ; puis encore le _tadomet_, capparidée[229] dont le frais feuillage, semblable à celui du laurier, repose la vue. Et voilà tout ce que je connais en fait d’arbres qui croissent dans l’Aïr à l’état sauvage.

Le dattier et le palmier de Pharaon sont cultivés un peu partout où la nappe des puits est assez abondante. Car il n’est pas question d’eau courante dans l’Aïr, sauf pendant la saison des pluies. Je n’ai pas encore vu moi-même l’arbre de Pharaon[230], mais on vend partout ses graines ligneuses. Il semble surtout répandu dans le sud de l’Aïr.

Parmi les arbrisseaux, l’_abesgui_ (_Salvadora persica_ L.) mérite la première place. Sa riche et fraîche verdure dédommage de la déplorable nudité des arbres. Dans la vallée d’Iferouane l’_abesgui_ forme d’épais bosquets, entre lesquels le _brombach_ (_Calotropis procera_ R. Br.) pousse avec une telle vigueur, que les Touareg de la caravane ont dû s’ouvrir un chemin à coups de sabre.

Le _talha_ et le _sedra_ prennent aussi la forme buissonnante, et sont répandus dans toutes les vallées, même les plus sèches, tandis que le _Salvadora persica_ se voit surtout près des villages ou au pied des montagnes, là où l’on trouve de l’eau à une faible profondeur.

Les oueds, dont le lit est toujours rempli de sable granitique, se reconnaissent de loin, grâce aux chaumes jaunâtres de l’_afezo_[231] qui les recouvre sur de longues distances, et y crée un ruban de couleur claire, au milieu duquel le gommier élève de loin en loin sa couronne de branches desséchées.

Le pays est si pauvre en herbes nourrissantes, que les chèvres vivent surtout des folioles du _talha_ et de l’_adjar_. Les femmes esclaves, qui dans l’Aïr ont la garde des troupeaux, possèdent toutes une gaule d’environ 7 mètres de long, munie à son extrémité d’un crochet d’environ 15 centimètres. Cet instrument leur sert à saisir les branches et à faire tomber les feuilles et les rameaux destinés aux chèvres rassemblées au pied de l’arbre.

Ceci peut donner une idée du caractère saharien de la végétation de ces vallées.

La grande majorité des plantes sont hérissées d’épines ou couvertes de poils ; les plantes à suc laiteux (_Calotropis procera_, etc.) font exception.

D’autres, comme l’_abesgui_ et le _tadomet_, sont abritées contre la sécheresse par leurs feuilles parcheminées semblables à du cuir. Nulle part je n’ai trouvé de représentants de formes tropicales, et leur absence est significative, à une si faible distance du Soudan.

Les gorges du Baghzen, qui se transforment en torrents au moment des pluies, renferment des espèces rares, qu’on chercherait vainement dans les vallées. C’est ainsi qu’une _Stapelia_ à fleurs d’un rouge sombre[232] croît fréquemment entre les hauts blocs de granite, et surprend le voyageur par sa forme de cactus, qui contraste si fort avec les autres plantes de l’Aïr. Deux arbrisseaux, dont l’un, à en juger par les fruits, se rattache aux acacias, et l’autre aux célastrinées, manquent également à la plaine.

Je crois que ces raisons vous sembleront suffisantes pour attribuer avec moi cette flore de l’Aïr à la zone du Sahara. En suivant le versant sud-est de l’Ahaggar, j’ai trouvé les vallées garnies des mêmes plantes, et je suis persuadé que la flore de l’Ahaggar présentera une complète analogie avec celle de l’Aïr, tout comme la faune.

Mais on ne sait presque rien de cette flore hoggar, car il est bien rare de rencontrer quelqu’un qui ait vu de ses yeux le massif central de l’Atakor. Ceux mêmes qui ont été chez les Hoggar ont suivi les chemins de caravanes, qui évitent ces montagnes, et ils n’en connaissent par conséquent que la périphérie.

Il serait d’autant plus souhaitable qu’un voyageur européen s’avance jusqu’au cœur de l’Atakor ; il faudrait pour cela s’établir à Idélès, et faire de là une série d’excursions dans la montagne.

* * * * *

APPENDICE III * * * * *

=REGISTRE MÉTÉOROLOGIQUE= * * * * *

DATE HEURE LIEU THERM. OBSERVATIONS CENTIGR. — — — — —

Oct. 1876

15 10 h. mat. Ghât 26° Tempête du Sud. Ciel couvert, éclairs. Quelques grains de pluie.

16 » — » Beaucoup de vent, pluie.

17 11 h. mat. — 27° Beau temps.

18 midi — 30° Quelques nuages.

19 » — » Pluie.

20 2 h. 15 soir — 34° Ciel voilé.

21 11 h. soir — 24° Forte pluie.

23 » Titersine » Forte pluie dans la nuit.

24 » Tihobar » Pluie toute la nuit.

25 5 h. soir Tintorha » Forte pluie.

27 2 h. 15 soir O. » Pluie. Tifergasine

Nov.

3 4 h. soir O. » Orage. Forte pluie la nuit. Erinerine

Janv. 1877

8 » Akaouf » Eau gelée dans la nuit.

12 » O. » Eau gelée dans la nuit. Touhikaham Brouillard épais à l’aube.

13 » O. Tisga » Eau gelée dans la nuit. Vent fort et très froid.

14 » Hamada » Eau gelée dans la nuit.

23 » O. Arokam » —

26 } { O. Katelet } } » { } » — 31 } { O. Immider }

Fevr.

1 } { O. Immider } } » { } » — 4 } { O. Zerzou }

Mars

4 » Adjiro » Cirrus venant de l’ouest. (Aïr) Chaleur modérée.

5 » — » Vent froid la nuit.

10 » — 28° Température prise dans ma case. Le matin, souvent de violentes bourrasques d’ouest.

11 » — » Le soir, nuages dans le sud et l’ouest.

12 2 h. soir — 28° Temp. au soleil : 52°. Vents du sud et d’ouest, amenant des brumes de poussière.

14 — 28° Chaleur lourde le matin. Vent violent fréquent l’après-midi et le soir.

16 » — » Nuages venant du S.W.

18 après-midi — 22° Ciel pur. Nuit froide et vent.

19 » — 22° Temp. max. (dans ma case). Vent violent.

20 » — 22° 23° Ciel pur. Vent fort le matin.

21 midi — 25° —

23 après-midi — 27° — Poussière.

24 midi — 30° Beaucoup de vent et de poussière.

25 vers midi — 32° Temp. max.

26 » — 30° Temp. max. Au dehors, chaleur étouffante.

27 midi — 32° T. max. Au dehors 52°.

28 » — 35° T. max.

Avril

1 » — 26° T. max. Vent fort et frais.

2 » — 26° T. max.

4 » — 27° T. max.

5 » — 30° T. max.

6 » — 33° T. max. Ciel toujours pur.

7 » — 35° T. max.

8 » — 38° T. max.

9 » — 39° T. max. Au dehors, 37° à l’ombre à l’abri du vent et 55° au soleil.

10 avant l’aube — 21° Dans ma case et dehors.

12 » — 36° T. max. Ciel pur.

13 après-midi — 37° T. max. Brumes légères d’E. Avant l’aube : 25°.

15 » — » Des cumulus dans le Sud. Premières gouttes de pluie.

16 » — 38° T. max. Vent fort et poussière l’après-midi et le soir.

17 » — 33° T. max. Ciel voilé, vent du S. Temp. avant l’aube : 19°5.

18 midi — 35° Temp. avant l’aube : 18°5.

19 » — 35° T. max. Brume de poussière sans vent. T. à l’aube : 19°.

21 » — 34° T. max. Cumulus venant du S.E.

22 » — 33° T. max. Vent très fort. Ciel couvert de cumulus. Eclairs à l’W. et au N.

23 » — 35° Le soir, nuages au S.E.

24 » — 31° T. max. Brume de poussière. Rafales du S.W.

25 » — 33° T. max. Nuages du S.W.

26 soir — 31° Ciel nuageux. Vent S.W.

27 » — 33°5 Ciel pur.

28 » — 37° T. max. Calme.

30 » — 35° T. max. Rafales du Sud. Poussière. T. avant l’aube : 24°.

Mai

2 soir — 36° Quelques nuages. Vent S.W.

3 » — 38°5 T. max. Calme. Trombes de poussière.

4 » — 39° T. max. Vent S.E., puis S.

5 » — 39° T. max.

6 » — 37° Cumulus du S.W. Chaleur lourde.

7 » — 36° Vent fort du S. et du S.E.

8 » — 37° —

9 matin — 38° —

11 midi — 37° Temp. à l’aube : 23°, et au dehors : 20°.

12 » — 38° Brume de poussière.

13 » — 36°5 —

14 » — 36°5 Vent fort S. et S.E. Trombes de poussière.

15 » — 37° Brume de poussière.

16 » — 37° Vent brûlant du S.E.

17 » — 38° Vent N.E. le soir. Cumulus du N.N.W.

18 » — » Ciel pur. Vent S.

20 » — 39° Rafales violentes du S.W. et S.

21 » — 36°5

22 » — 37° Temp. du sable : au-dessus de 71°, limite de la graduation du thermomètre.

23 » — 35° Ciel voilé. Tonnerre au S.

24 » — 37° Vent et cumulus du S. Quelques gouttes de pluie.

25 » — 37° Fort vent de S.E.

28 } » Baghzen 39° Temp. à l’ombre, à l’air } libre, dans un courant d’air. 29 }

30 » — 40° _Id._ La nuit, orage venu de l’E., un peu de pluie.

31 » — 39° Pluie l’après-midi et la nuit.

Juin

1 » Adjiro 27° Temp. pendant la pluie. Orage de l’E.

2 midi — 32° Ciel nuageux. L’après-midi, pluie du S.W.

3 à l’aube — 22° Brouillard épais. Ciel couvert.

4 midi — 32° A l’aube : 22° en plein air. Orage et pluie l’après-midi.

5 » — 34° Chaleur étouffante.

6 » — 38°

7 » — 36° Le soir, orage dans l’W.

8 » — 32° Ciel voilé, l’après-midi, averse violente de l’W.

9 » — 32°

10 » — 34° Ciel pur. Le soir, nuage de l’W.

11 matin — 35° 34° en plein air (vent).

12 » — » Courte et violente averse. Il pleut dans la montagne au Sud.

16 » — 34° Chaleur étouffante, pluie fine le soir.

17 midi — 25° Temps rafraîchi par une forte pluie.

18 — — » Orage au Nord.

19 » — 36° Chaleur étouffante.

20 » — 37° Ciel pur. Rafales du Sud.

21 » — 36° Au coucher du soleil, forte tempête de sable de l’E.

22 après-midi — 34° T. max. A midi, un peu de pluie.

23 » — 35° Ciel pur.

24 » — 36°5 Brume de poussière.

25 » — 37°5 —

26 _docher_ — 38° A midi, orage de l’E. Pluie.

27 » — 40° T. max. L’après-midi, pluie du N.E. et du S.

28 » — 37° Vent du S. Poussière.

29 » — 38° —

30 midi — 39° Forte tempête de sable la nuit.

Juill.

1 » — 36°

2 » — 37°

3 » — 37° Coups de vent du S. et de l’E.

4 » — 36° Coups de vent. Ciel pur.

5 » — 37° —

6 » — 36° Vent. Cirrus.

7 » — 36° Nuages de l’W.

8 » — 37°

23 » O. » Orage et pluie. Ounankerane

31 » Tintarhodé » Orage et pluie dans le S.

Août

1 » — » Orage et pluie.

2 » — » Orage l’après-midi, forte pluie le soir.

4 » — » Chaleur étouffante à midi, orage et forte pluie ensuite.

6 » — » Orage violent l’après-midi.

7 » — » Pluie la nuit. Brouillard jusqu’à midi. Chaleur étouffante.

11 » — » Brouillard dense le matin.

12 » — » Tempête de sable du S.E., gouttes de pluie.

21 » — » Tempête de sable du S.E.

22 » — » Pluie l’après-midi.

23 » — » —

27 » — » Chaleur étouffante, puis tempête et pluie.

28 » — » Chaleur étouff. Temp. du S.E.

29 » — » Fort vent d’E.

Sept.

2 » — » Un peu de pluie l’après-midi.

3 » — » Chaleur étouffante. Orage et pluie, après tempête de sable du S.E.

4 » — » Pluie le soir.

INDEX BOTANIQUE ET ZOOLOGIQUE * * * * *

abesgui, 174, 206.

_Acacia albida_, 177.

adjar, 108, 111, 204.

adoua, 102.

adoular, 147.

afetazzen, 42.

agolès, 193, 194.

akoka, 161.

alouad, 109.

amateltel, 63.

amderh, 183.

ameo, 104.

ana, 54, 104.

_Anastatica Hier._, 43.

Arenkad, 55.

_Arthratherum pungens_, 41, 109.

_Atriplex halimus_, 42.

Aza, 170.

_Balanites aegyptiaca_, 102.

brambach, 25, 206.

_Calotropis procera_, 25, 111, 206.

_Cassia obovata_, 105.

cheggaa, 98.

chobrom ou chebrek, 42.

_Corbicula fluminalis_, 25.

_Cornulaca monacantha_, 100.

damousa, 193.

djemda, 98.

doum, 205.

drine, 109.

el-hichen, 35.

ellel, 51.

éthel, 103.

_Euphorbia calyptrata_, 107.

_Fagonia arabica_, 78.

faraoun, 145, 174, 205.

foul-el-djemel, 109.

ganga, 43.

had, 100.

hadjilidj, 102, 162.

keroukerou, 109.

_Leptadenia pyrotechnica_, 54, 104.

_Limnea_, 25.

_Loranthus_, 204.

_Maerua rigida_, 108, 109, 145.

_Melania tuberculata_, 25.

_Moricandia suffruticosa_, 109.

okoua, 147.

oum-el-leben, 103, 107.

ourked, 149.

_Physa_, 25.

_Planorbis_, 25.

_Pulicaria undulata_, 104.

_Rhus dioïca_, 46, 99.

_Salvadora persica_, 112, 206.

sbot, 109.

_Senecio coronopifolius_, 150.

_Solanum sodomaeum_, 163.

_Stapelia_, 120, 147, 208.

_Succinea_, 25.

tabaket, 120.

tachelt, 167.

tadegra, 150.

tadjdjart ou tegart, 150.

tadomt, 150, 205.

talha, 99, 102, 104, 109, 150, 204.

_Tamarix_, 40, 64, 94.

tamat, 150, 161.

tanedfert, 41.

tarakat ou terakat, 161, 170.

tarhalam, 150.

teborak, 102, 204.

tefah, 163.

tehak, 51.

tehonak, 46.

telokat, 54, 63.

temoulet, 145, 161.

tirhès, 193.

toreha, 25.

toullout, 103.

tountafia, 183, 186.

_Zilla macroptera_, 42.

_Zizyphus Lotus_, 120, 205.

* * * * *

INDEX DES NOMS PROPRES * * * * *

Adamoulet (mont), 50, 52.

Ader, 167.

Adgag, 181.

Afodet (mont), 177.

Agadès, 71, 131, 133, 145, 172, 179.

Aguelal, 181.

Aguélalaben, 156.

Aguéraguer, 177, 182.

Ahitaghel, 20, 83.

Aït-el-Mokhtar, 28.

Aït-Hamouden, 28.

Aït-Hoguen, 153, 176.

Aït-Tedjenen-Hana, 28.

Akaouf, 96.

Akakous, 96, 97, 197, 198.

Alakkos, 126.

Aloumtaghil (mont), 54.

Anaï, 192.

Aouélimiden, 26, 30, 38, 71, 81, 125, 129, 131, 152, 159, 162, 172, 178.

Aoulad-Sliman, 127, 168.

Aourer (mont), 115.

Arikine, 97.

Ascherson, 54.

Attanoux, 38.

Baghzen (mont), 116, 126, 147, 163.

Barth, 26, 81, 92, 105, 109, 112.

Bendaï (mont), 115.

Berabich, Berabra, 160.

Bernard (Ct), 72.

Bilkhou, 127, 188, etc.

Bilma, 142, 184.

Bou-Bekr, _voir_ Eg-Bekr.

Dider, 21.

Djémia, 175.

Djerma, 192.

Dournaux-Dupéré, 22.

Duveyrier, 25, 28, 30, 33, 51, 54.

Eg-Bekr (le cheikh), 23, 26, 27, 28, 30, 35, 69, 78, 79, 86, 91.

Eguéchine (dunes), 100.

Errouïne (mont), 53, 198.

Etakhès (mont), 39.

Fezzan, 75.

Foureau, 17, 24, 25, 27, 55, 60, 89.

Garamantes, 153.

Ghadamès, 18, 75.

Gober, 129.

Hadj el-Amin, 15.

Hadj Iata, 178, 190.

Hoggar, 23, 26, 38, 48, 58, 88, 130, 178, 189.

Ibakammazen, 28.

Ifaden, 111.

Ifoghas, 22, 160, 187.

Ihadjenen, 28.

Ihadanaren, 70, 129.

Ikanaren, 40.

Ikhenoukhen, 18, 20, 23, 33, 34, 73.

Ikohaouen (mont), 49, 197.

Imanan, 21.

Imanghasaten, 20, 23, 32.

Imekamesan, 29.

Imetrilalen, 41.

Imocharh, 38, 40, 184.

Imrhad, 38, 40, 66, 180, 184.

Ingal, 152, 172.

In-Salah, 74.

Iwarwaren, 159.

Kaouar, 32, 142.

Kel-Djemia, 176, 182.

Kel-Eidilet, 160.

Kel-Fadé, 45, 124, 159, 162, 166, 189.

Kel-Ferouan, 186.

Kel-Guérès, 138, 167, 172.

Kel-Rhapsa, 28.

Kel-Rhezer, 171, 189.

Kel-Telak, 28, 29.

Khetama, 23.

Kokoumen (mont), 34.

Maradé, 172.

Mariaou (mont), 100.

Méchagra, 181, 190.

Mégarha, 72.

Mouley-Taïeb, 74, 77.

Nachtigal, 30.

Oraghen, 21.

Ouaderous (mont), 50.

Oudân (mont), 27, 30.

Oued Adamouline, 52.

— Ahanaret, 40.

— Arokam, 102.

— Edjef-n-amouni, 64.

— Ezeti, 98.

— Ezelil, 177.

— Falezlez, 100, 141, 185.

— Igharghar-Mellen, 52, 62.

— Immider, 108.

— Inessan, 45, 198.

— Ireren, 51.

— Isseyen, 94.

— Katelet, 105.

— Mihero, 54, 82, 198.

— Nasaret, 54, 62.

— Ouadersine, 52.

— Ounankerane, 177.

— Rhallé, 39.

— Tadonet, 105.

— Tafelamine, 53, 54.

— Taffassasset, 168.

— Taherhaït, 42.

— Tanesso, 39.

— Tehennet, 64.

— Telak ou Talak, 129, 190.

— Terhezer, 175.

— Tesorar, 62.

— Tifergasine, 46.

— Tiout, 109.

— Touffok, 102, 105.

— Tounikanaham, 98.

— Zibel, 108.

Oufenaït, 32, 66, 89.

Overweg, 27.

Rapsa, 28.

Rhezer, 171.

Richardson, 17, 20, 130.

Safi, 15, 31, 32, 70, etc.

Senousiya, 74, 77.

Sokoto, 179.

Tadera, 108.

Tadrart, 42, 198.

Taïtoq, 69, 130, 191.

Takedda, 152.

Tarhel, 174.

Tasili, 39, 50, 65, 96.

Tebous, Tibbous, 32.

Tekindouhir, Tekindjir, 121, 137, 169.

Telout (mont), 40.

Tiguedda, 152.

Timgué (mont), 178.

Tin-el-Koum, 153.

Tintarhodé, 177, 189.

Tignoutine (mont), 107.

Tinkeradet (mont), 107, 153.

Tinné (Mlle), 23, 30.

Tintorha, 44, 66.

Tisga (mont), 99.

Titersine, 40, 41.

Touât, 24.

Toufik, 72.

Tounine, 15, 24.

Zinder, 149.

* * * * *

TABLE DES MATIÈRES * * * * *

NOTE DU TRADUCTEUR 4

NOTICE BIOGRAPHIQUE 9