Chapter 3 of 6 · 5384 words · ~27 min read

CHAPITRE III

=SÉJOUR A GHAT=

(12 Novembre 1876. — 4 Janvier 1877).

A peine arrivé, je reçois la visite de Touareg chargés de renouveler auprès de moi les réclamations du cheikh Bou-Bekr. Il prétend que l’expédition anglaise ayant fait un cadeau à sa famille, je suis tenu d’en faire autant à son égard. Je lui fais dire que les Ghadamésiens et moi nous sommes dans le même cas : ceux-ci lui ont payé chacun un thaler, et je suis prêt à faire de même. Ainsi finit cette nouvelle tentative.

_13-16 novembre._ — Othman retourne à Tintorha : on s’attend à une incursion des Hoggar, car les Azdjer ont tué cinq hommes de la tribu des Taïtoq[66] et enlevé leurs chameaux.

Je prépare mes lettres, car les Ghadamésiens vont rentrer chez eux dans quelques jours.

Les Hoggar ont fait irruption à Djanet et ont enlevé les chameaux des Ihadanaren[67].

_17 nov._ — Je suis allé à la mosquée ; il n’y a plus personne qui trouve à y redire. J’ai fini par dénicher ici de l’opium, il est vrai, à un prix exorbitant ; grâce à ce médicament, je me remets vite et je puis sortir.

_18 nov._ — Othman est revenu et m’aide à revoir mon journal de route.

Je me suis coupé la barbe, ce qui passe ici pour un gros péché ; je vais être obligé de me voiler la figure à la façon des Touareg.

On parle de négociations de paix, dont un marabout de Djanet[68] a pris l’initiative. Tout le monde souhaite qu’elles aboutissent, car par suite de ces razzias perpétuelles, toute sécurité a disparu. Peut-être pourrai-je alors pénétrer quand même dans le pays des Hoggar, en prenant l’Aïr pour point de départ.

_19 nov._ — J’ai rendu visite au gouverneur Safi, son accueil a été des plus aimables ; je dois beaucoup à cet homme, qui fait pour moi tout ce qu’il peut. Il me raconte que, dès mon retour du lac Mihero, le cheikh a recommencé à faire valoir ses prétentions et proféré des menaces. Safi lui a répondu : « Tu peux tuer quelqu’un, c’est vrai ; mais sois sûr que si tu commets un acte de violence contre mon hôte, je serai demain sur ta trace, et qu’avec les Arabes du Fezzân, je tuerai cent hommes pour venger celui-là[69] ». Il paraît que le cheikh s’est éloigné sans dire un mot. Safi croit que je pourrai aller dans l’Aïr avec la grande caravane, et qu’une recommandation du sultan d’Agadès pourrait me valoir la protection du chef des Aouélimiden qui me mènerait en sûreté à Tombouctou. La caravane part dans quinze jours. Je ne puis aller au Soudan qu’en compagnie des Kel-Guérès ; à Tombouctou, qu’avec l’aide des Aouélimiden. La route à l’ouest d’Agadès traverse des pays nouveaux et de grand intérêt ; peut-être pourrai-je aussi m’avancer de Tombouctou jusqu’à Ségou.

J’entends dire que les Hoggar désirent vraiment la paix. Safi veut qu’elle soit conclue par l’intermédiaire de l’autorité turque, ce que les Hoggar veulent précisément éviter ; ainsi tout est remis en question. Je prévois que les Hoggar seront de plus en plus sous l’influence de Ghât, c’est-à-dire des Turcs, car ceux-ci n’ont qu’à envoyer les Arabes du Fezzân dans l’Ahaggar pour amener les Hoggar à composition. Cette razzia opérée avec des chevaux dans un pays si désolé et si lointain[70] est un précieux enseignement pour les Français ; elle leur apprend ce qu’on peut faire au Sahara avec de la cavalerie légère[71].

_20 nov._ — Visite à Safi, chez qui j’ai fait la connaissance du fils de Toufik. Celui-ci va d’abord à Djanet chez son père, qui a entrepris des négociations avec les Hoggar. Safi prétend qu’en sa compagnie j’arriverais en sûreté à Agadès. Malgré son teint noir[72], ce jeune homme a des traits tout à fait européens et une physionomie sympathique ; mais il veut partir déjà dans trois jours, et je suis obligé d’attendre la caravane du Fezzan pour acheter du grain.

Pendant que j’étais chez Safi, survint Ikhenoukhen qui se mit à parler en targui. J’ai su ensuite que le Kel-Ouï lui a demandé si j’étais musulman ; c’est à cette condition seulement qu’il veut m’emmener dans l’Aïr : Ikhenoukhen a répondu affirmativement. Oufenaït est arrivé ensuite, et je suis sorti avec lui ; je lui ai demandé ce qu’il serait disposé à faire au cas où un Anglais ou un Allemand le prierait de venir le chercher à Ghadamès ; il s’est déclaré prêt à le guider, et m’a assuré que dans ce cas Ikhenoukhen n’aurait rien à dire ; par contre, tout Français devrait s’adresser à Ikhenoukhen, c’est-à-dire lui payer l’_aada_.

Cet après-midi, Othman s’est dit également disposé à venir chercher des voyageurs à Ghadamès. Si un Français voulait se mettre sous sa protection, dit-il, il n’aurait qu’à se faire passer pour un Anglais ou un Allemand, et pourrait alors venir même par Ghadamès sans qu’Ikhenoukhen puisse élever de prétentions[73]. Les Touareg demandent aux voyageurs chrétiens une _aada_ de 100 thalers[74].

Ce soir, visite de Hassan de Tounine, qui vient chercher des remèdes pour son oncle Mahadi. Je lui fais part de mon intention de m’affilier à l’ordre des Senousiya ; il m’approuve fort, en me disant qu’il ne faut que deux jours pour cela ; il va en parler à Mahadi[75]. Le soir, je suis allé chez Dedekora, qui m’a également conseillé de m’affilier à un ordre religieux ; j’en recueillerais les avantages surtout au Soudan, auprès des fanatiques _khatas_. J’ai donné comme motif que pendant mon périlleux voyage au Mihero j’ai fait ce vœu, si je devais revenir sain et sauf. Dedekora m’a conseillé de faire avant de me coucher quelques ablutions et quelques prières, et de faire ensuite ce que j’aurai trouvé bon dans mon sommeil. Je compte lui dire que j’ai rêvé que j’appartenais à deux ordres, celui de Senousi et celui de Mouley Taïeb ; mes amis de Tounine sont du premier, et Dedekora du second. Le premier me sera très utile au Soudan ; le second, pour un voyage à Tombouctou.

_22 nov._ — J’ai pu sortir ce matin. Chez Safi, j’ai assisté à une discussion importante. Ikhenoukhen était présent avec Oufenaït qui parlait avec une grande violence, tandis qu’Ikhenoukhen ne cessait de l’exhorter au calme. Il y avait encore un envoyé d’Abd-el-Kader, le cheikh d’In-Salah. Voici ce dont il s’agissait : Les gens d’Ikhenoukhen ont pris aux Hoggar beaucoup de chameaux dans le voisinage du Touât, et enlevé du même coup un certain nombre de chameaux touatiens : ce sont ceux-ci que réclame Abd-el-Kader. L’autorité de ce chef est grande[76].

_23 nov._ — Safi est malade, et a fait défendre sa porte ; Ahmed, son secrétaire, l’est aussi. Cette fièvre vous affaiblit très vite et ne cède pas facilement à la quinine. Demain arrivera du Fezzân une caravane de grain et d’orge, ce dont il y a ici grande pénurie. Quant aux dattes, on n’en a pas du tout en ce moment ; on en attend du Fezzân.

Cet après-midi, j’ai la visite d’Abd-el-Kader de Ghadamès, qui me demande un remède pour les maux de dents et me parle de ses voyages. Il a vu à Ghadamès les deux voyageurs français[77] et les avait avertis, dit-il, mais ils ne l’avaient pas cru, parce qu’ils avaient une entière confiance en Ikhenoukhen. Cet homme a été en Europe, et sa conversation et son caractère me déplaisent. Je ne me fie pas à lui.

_24 nov._ — Safi, très malade, ne reçoit pas. Longue visite du fils de Toufik ; il est très curieux et s’intéresse à tout ce que je lui montre ; mais il est très ignorant lui-même, même au sujet de son propre pays : ainsi il n’a pas pu me dire si l’on y trouve ou non des associations religieuses[78]. Il m’a dit qu’on y chasse le lion et l’autruche à cheval, et que les léopards sont également nombreux. Il ne connaissait pas le nom targui qui désigne le crocodile, parce que dans l’Aïr on l’appelle autrement ; en général, j’ai remarqué que bien des noms de plantes et d’animaux cités par Duveyrier font place à d’autres termes dans l’Aïr ; ceux-ci sont sans doute empruntés à la langue haoussa.

_25 nov._ — J’ai apporté à Safi des pilules de quinine ; il les a acceptées avec reconnaissance. J’ai fait avec Othman la revision de mon herbier, pour apprendre les noms indigènes.

_26 nov._ — Rendu visite à Safi délivré de sa fièvre. En ville, il y a grande disette de vivres, et chacun se presse autour du _cheikh-el-bled_, qui fixe les prix de vente des arrivages du Fezzân, sans doute pour éviter que les indigents ne reçoivent rien. On nous a donné deux kel d’orge pour 23 piastres, et c’est là une grande faveur.

_27 nov._ — Safi me parle en termes très flatteurs des gens de l’Aïr, notamment de Hadj Bilkhou. De chez lui je vais chez Dedekora, à qui je reproche de ne plus venir me voir, il s’excuse en invoquant ses affaires. Au sujet de mon affiliation, il me conseille l’ordre de Mouley Taïeb, et pourtant lui-même fait partie des Madaniya. Il croit que cela ne fera aucune difficulté. Je veux donc m’affilier à cet ordre et à celui de Senousi. Malheureusement mon ami Hassan de Tounine n’y met aucun empressement ; je n’ai pu le voir lors de ma visite au village. Dedekora me conseille d’aller chez le kadi et de renouveler l’acte de foi en présence de deux témoins, puis de faire deux rikaa à la mosquée ; le kadi me donnerait alors une attestation écrite.

_28 nov._ — Je suis allé chez le kadi : c’est un homme au teint foncé et aux manières communes. J’ai amené la conversation sur le terrain médical, ce qui m’a été très avantageux, car le kaïd est presbyte et n’y voyait presque plus, faute de lunettes. Je suis allé chez moi, et j’ai eu la chance de trouver des verres appropriés, qui lui ont pour ainsi dire rendu la vue, et ont fait de lui mon meilleur ami.

_29 nov._ — Dedekora me dit que si le kadi ne me demande pas de dire la formule, je puis sans autre retard m’affilier à un ordre religieux. Je vais à Tounine voir le chérif, mais je ne trouve que mon ami Hassan, qui me conseille d’entrer d’abord dans l’ordre de Mouley Taïeb, ce qui est plus facile, car il me serait trop difficile, d’après lui, de suivre simultanément les prescriptions des deux confréries. J’ai l’impression que le chérif n’approuve pas ou même veut empêcher mon affiliation aux Senousiya ; du moins Hassan a-t-il laissé échapper cette parole : « Le chérif est d’avis que tu n’entres que dans l’ordre de Mouley Taïeb ». Peut-être cependant ne trouve-t-il pas bon d’appartenir à plusieurs ordres, parce qu’on ne peut suffisamment se consacrer à chacun d’eux[79] ? Je vais prendre des informations.

Au retour, je fais une visite au cheikh, sur le conseil de Hassan. Il a gardé une attitude convenable ; mais ensuite, Hassan m’a raconté qu’il attend toujours encore un cadeau et a même déclaré que, sinon, je n’arriverais pas au Soudan. Il craint que je ne sois un parent de Mlle Tinné, et ne puisse le dénoncer à Stamboul et lui causer des désagréments.

Dedekora s’est malheureusement bien refroidi ; il ne s’empresse pas de me faire entrer dans l’ordre de Mouley Taïeb, bien qu’il sache combien j’y attache d’importance.

J’ai assisté cet après-midi, chez le kadi, à un procès où le marchand Abd-el-Salam était plaignant et le prévenu un esclave. L’esclave avait déjà reçu la bastonnade, mais de façon très modérée ; je suppose qu’il avait attendri les soldats avec de l’argent. Le kadi a jugé avec une grande équité, bien qu’Abd-el-Salam, arguant de ses hautes relations, réclamât une peine sévère. L’esclave s’en est tiré avec la menace qu’on lui couperait les mains si on l’y reprenait.

Rencontré mon ami Hassan, qui m’avertit de ne pas aller en ce moment à Tounine ; je soupçonne là-dessous une menace du cheikh Eg-Bekr, qui attend en vain des présents.

_1er décembre._ — Le frère de Hassan est venu me chercher de la part d’El-Mahadi, qui m’attend à Tounine. J’apprends que mes soupçons étaient fondés : le cheikh a juré que, si je ne lui donne pas 50 thalers et un burnous, je n’arriverai pas vivant au Soudan. Mahadi m’a montré une série de médicaments et de poisons qu’il a rapportés de Tunis.

Le kadi continue à me traiter avec considération, mais il a admiré aujourd’hui mon burnous de façon fort suspecte : il me faudra sans doute en faire le sacrifice ; peut-être déclarera-t-il alors que je suis un vrai croyant, et m’en donnera-t-il l’attestation écrite.

J’ai eu ce soir une affaire désagréable avec Ikhenoukhen, qui était assis avec quelques amis près de la route, et qui, me voyant passer, s’est permis de demander à haute voix où donc allait le _kafir_[80]. Je n’ai pu m’empêcher d’aller à lui et de lui reprocher sa conduite ; je lui ai dit que c’était doublement malhonnête de la part d’un homme de son rang et de son âge. Les assistants ont voulu me faire croire que j’avais mal entendu, mais ils m’ont dit aussi que je n’étais pas sage de parler avec cette franchise. Je crois, au contraire, qu’il n’est pas mauvais de leur montrer que je ne crains pas leurs jugements.

J’ai fait malheureusement une petite bévue à la mosquée, j’ai commencé la prière lorsque le prêtre avait déjà pris la parole, ce qui a excité la gaîté de quelques personnes. Dès que j’ai vu mon erreur, je me suis assis tranquillement. Il est absolument nécessaire que je me mette entièrement au courant de tous ces rites, et je n’en tiens que davantage à entrer dans une confrérie.

Demain, Dedekora doit enfin aller avec moi chez le mokaddem.

_2 déc._ — Arrivée d’une grande caravane du Fezzân avec des vivres. Toute la ville est en joie. Le kadi à qui je fais ma visite me raconte que les _Djinn_[81] lui ont dit dans son sommeil que je suis un vrai croyant et qu’il faut me protéger ; il me donnera donc des lettres de recommandation pour son ami le marabout Toufik, lors de mon départ.

Visite à Beschir, qui me reçoit froidement comme toujours. Je lui demande s’il pourra me donner de l’argent sur les lettres de recommandation que son frère m’a délivrées. Il prétend qu’il n’en a pas en ce moment : mensonge. Ainsi, malgré mes deux lettres de crédit, me voilà tout à fait abandonné, et il me faut chercher de l’argent, sous peine d’attendre bien des mois un envoi de Tripoli. Ce soir, visite du chérif, qui n’a pas non plus été très aimable.

Dedekora m’évite visiblement ; j’ai fini par le joindre dans la rue et l’ai questionné au sujet de mon entrée dans l’ordre de Mouley Taïeb ; il a répondu que le mokaddem me conseille de m’adresser au chérif. Ainsi une défaite, on ne veut pas m’admettre. L’amitié du kadi me devient d’autant plus précieuse. Je veux demander franchement à Safi, pourquoi tous mes amis s’écartent de moi[82]. Il est le seul qui se soit toujours montré bienveillant à mon égard. J’ai demandé au chérif où je devais aller pour apprendre à connaître un grand marabout, si je devais aller à Tombouctou, chez Bakkay, ou ailleurs ; il m’a recommandé Sokoto. Ce doit être un joli foyer de fanatisme !

_3 déc._ — J’ai rencontré aujourd’hui chez le kadi, un pèlerin de Chinguit[83], dont la physionomie m’a frappé : il ressemble à un Indou. Comme le kadi parlait de ma foi musulmane, j’ai vu distinctement un sourire moqueur sur les lèvres du pèlerin. Il n’en croit pas un mot. Il a beaucoup parlé de Nderen — sans doute Saint-Louis du Sénégal — et m’a dit qu’il y vient des caravanes de Tombouctou. Il me conseille de donner la préférence à la route de Sokoto, car les Aouélimiden ont tué beaucoup de ses compagnons[84].

_5 déc._ — Cet après-midi, visite à Abd-es-Salam, beau-frère de Safi. C’est un homme très agréable, à physionomie ouverte. Il est d’avis que je ne dois pas prendre la route directe d’Agadès à Sokoto, elle n’est pas sûre. Il vaut mieux gagner Kano en passant chez les Touareg Dougama[85] dont je n’aurai rien à craindre.

_6 déc._ — Des Kel-Ouï sont venus m’offrir de me louer leurs chameaux. Mais il me faudrait d’abord voir Safi seul à seul, ce qui est extrêmement difficile.

_7 déc._ — Tous mes efforts pour avoir avec lui une entrevue particulière ont été vains. Il m’a conseillé toutefois de retarder mon départ. Othman veut aussi me retenir ici, pour me mener dans le Hoggar.

Oufenaït me raconte que la partie de l’oued Mihero renfermant des mares à crocodiles s’étend sur trois jours de marche. Il appelle ce chapelet de petits lacs _tarera_ ; on ne trouve de grands crocodiles que dans les plus vastes. Il ne tarit pas en éloges au sujet de ces vallées, qui sont celles où il habite avec ses gens en temps de paix[86].

_8 déc._ — Revu chez le kadi le pèlerin de Chinguit, qui m’a accompagné à la maison, où je lui ai montré mon koran et ma carte. Il connaît les chiffres européens, mais non les chiffres arabes. Il me nomme un chrétien, John Nicola, pour qui il témoigne beaucoup d’attachement ; il n’a pas, dit-il, de meilleur ami à Nderen. D’après lui, le pays situé au sud de Chinguit se nomme Al ; toute la région au sud du Baghena appartient au sultan de Ségou. Lui-même a été dévalisé par les Touareg entre Chinguit et Tombouctou, de sorte qu’il a dû continuer sa route en mendiant. On semble l’avoir largement secouru dans le Kano, car il en parle avec enthousiasme. Il a trouvé les Aouhen[87] moins généreux. Je lui ai fait présent d’un grand morceau de mousseline neuve, ce dont il a paru fort satisfait.

_9 déc._ — Les nouvelles au sujet de la paix deviennent plus favorables. Ahitaghel[88] a écrit une très belle lettre à Ikhenoukhen, disant qu’assez de braves gens sont morts des deux côtés et que la lutte a assez duré ; que du dehors, les Français, les Turcs et les Tibbous regardent les Touareg et se réjouissent de les voir se déchirer et s’affaiblir ; qu’il vaut donc mieux faire la paix. Mais il ne fait pas cette proposition par crainte, car, même avec l’aide des Turcs, Ghât ne peut rien contre lui, et les Arabes pas davantage ; mais son cœur se fend à l’idée que les Touareg se détruisent les uns les autres et ouvrent leur pays à l’étranger. Il propose que les notables se réunissent dans la plaine d’Admar près de Djanet, et fassent une assemblée à laquelle assisteraient aussi trois cheikhs de l’Aïr et le chérif de Tounine.

C’est Mahadi qui m’a fait part de cette nouvelle. Il croit que je pourrai très bien voyager chez les Hoggar, si la paix est faite ; mais il ne me promet pas catégoriquement de m’accompagner : il voudrait évidemment se faire payer très cher.

_10 déc._ — J’ai vu deux chérifs de la Mecque qui sont en route pour le Soudan et ont rendu visite à Safi. Ces pèlerins passent ici pour aller s’établir chez les chefs soudanais qui leur donnent de riches aumônes.

J’ai donné au kadi un beau burnous noir qu’il m’avait demandé sans détour ; il me gratifie en échange d’un talisman long de 7 pieds, qu’il a rédigé et que je suis obligé de porter dans mon turban.

_11 déc._ — Visite d’Othman, qui a acheté un nouveau sabre et me demande de l’argent, je suis obligé de répondre par un refus, car ces demandes pourraient devenir périodiques.

_12 déc._ — J’ai écrit toute la journée. J’ai terminé mon rapport à la Société de géographie, jusqu’au moment de mon retour à Ghât. Je remets à plus tard le récit de mon excursion à Markharéré[89], pour que ceci au moins soit publié.

_13 déc._ — Cet après-midi, comme je causais devant la maison de Safi avec beaucoup de personnes, deux jeunes gens m’ont appelé _kafir_ en passant. Je les ai suivis jusqu’à leur maison et les ai invités à se rendre avec moi chez le kadi. Celui-ci leur a fait une semonce sévère et a ordonné au gendarme de les mener en prison et de les bâtonner. Comme ces jeunes gens sont proches parents de Safi, cet ordre leur a fait peu d’impression, mais Safi a confirmé la sentence, ce qui les a bien étonnés. Ce sera une bonne leçon, et je crois que personne ne m’appellera plus _kafir_. Le kadi a proclamé partout que je suis musulman, et que quiconque m’appellerait _kafir_ commettrait un grave péché et tomberait sous le coup de la loi. Cela a fait bon effet, au moins à l’extérieur[90].

_14 déc._ — Les deux jeunes gens qui sont frères de Safi, ont passé la nuit en prison et ont dû payer chacun 5 _rial_ d’amende. Le kaïmakam les a vertement tancés devant tout le monde ; on dit même qu’il leur a administré une correction en particulier. J’ai voulu aller voir Safi ce soir, pour lui exprimer mes regrets de n’avoir pas su que c’étaient ses frères et de n’avoir pas évité cette scène désagréable, mais j’ai trouvé la porte close. J’espère qu’il ne me gardera pas rancune.

_15 déc._ — Aujourd’hui, visite de Hassan-el-Mahadi de Tounine. Il a été chez Sammit, où il a trouvé mon domestique Staoui et le cheikh Eg-Bekr, échangeant des gros mots, parce que le cheikh m’avait appelé _kafir_ et l’avait traité, lui, de païen encore pire. Eg-Bekr a répété aussi qu’il me tuerait, lorsque je serais en route pour le Soudan. Il faut que l’autorité soit bien faible, pour que ce meurtrier puisse en pleine ville me menacer d’assassinat.

J’ai vu ce soir Safi, aussi aimable que d’ordinaire. Je crains que la paix ne se fasse pas de sitôt, personne n’en parle. Ikhenoukhen est parti pour l’ouadi Taneskrouft, à cause de ses troupeaux. Je me demande toujours si je dois rester ou partir.

_16 déc._ — Staoui a apporté ce matin une belle djoubba rouge au gouverneur, qui l’a acceptée avec bienveillance. En me promenant hors la ville, j’ai rencontré le chérif Mohammed, qui m’a appelé de loin et m’a demandé si j’allais au Soudan. J’ai répondu que j’hésitais encore, sur quoi il m’a conseillé d’attendre la paix, et d’aller ensuite avec lui chez les Hoggar. Je m’étonne que cet homme si orgueilleux m’ait parlé de la sorte.

J’ai été ce soir seul avec Safi pendant quelques minutes, et je l’ai questionné au sujet de ce projet de voyage chez les Hoggar. Il m’a dit que le chérif mentait, que personne ne pouvait tenter de me mener dans ce pays ; bien plus, il se passerait encore au moins un an après la conclusion de la paix, jusqu’à ce que les Hoggar revinssent se montrer à Ghât, et offrissent ainsi une garantie de leur sincérité. J’ai été étonné de le voir s’exprimer d’une façon si catégorique après m’avoir tant fait attendre. Il me semble avoir cru que je renoncerais entièrement à mon voyage.

_17 déc._ — Safi m’annonce que les Kel-Ouï vont partir avant la fête, de sorte qu’il faudra me préparer en toute hâte. Il est vrai qu’après la fête une troupe d’Ihadanaren[91] ira sous la conduite d’Ouinsig apporter des marchandises des Ghadamésiens dans l’Aïr. Ils passeront par Dider, ce serait une route très intéressante et nouvelle. Safi va prendre des renseignements. Je lui ai confié mon argent en le priant de me le changer ; c’est une faveur que je lui fais, l’or étant très recherché ici.

_18 déc._ — Safi me fait dire de me tenir prêt dans quatre jours. Il a trouvé des gens dignes de confiance et prêts à me conduire. Je dois me fournir d’orge et de farine, et me dépêcher, car, cette caravane une fois partie, il n’y aura plus d’occasion de voyager en sûreté, mais seulement de petites troupes de Touareg, à qui l’on ne pourrait se fier. Comment m’apprêter en si peu temps ?

_19 déc._ — Les Kel-Ouï sont venus demander si je veux louer leurs chameaux ou non ; j’ai dû leur répondre comme hier qu’il me fallait d’abord acheter des vivres. Personne ne veut me vendre du grain ; Staoui ne se donne d’ailleurs aucune peine, car il ne veut pas aller au Soudan. Mon embarras est grand. Si je manque cette occasion de partir, j’en chercherai une autre, car je suis résolu à ne pas rester ici, où je ne fais que perdre du temps et de l’argent. Safi, à qui j’ai confié quinze pièces d’or, me fait attendre la monnaie. Espérons que je ne serai pas déçu de ce côté-là !

_20 déc._ — Travaillé tout le jour à envelopper mes caisses de cuir.

_22 déc._ — Allé à la mosquée. Je n’ai pas été peu surpris, après la prière, d’entendre prononcer mon nom et une longue attestation de ma foi. C’est une lettre que le kadi adresse au hadj Bilkhou de l’Aïr, et qu’il fait lire au public.

La caravane voulait partir demain, mais j’apprends ce soir que onze chameaux manquent à l’appel et ont sans doute été volés à Titersine ; les Kel-Ouï vont donc rester encore quelques jours, ce qui me permettra peut-être de partir quand même. Si seulement Safi me rendait mon argent.

Oufenaït m’a dit aujourd’hui en présence de Safi qu’à aucun prix il n’irait avec moi chez les Hoggar, même si la paix était conclue, car ce sont des gens sans parole, et aucun de leurs hôtes n’est assuré de ne pas être assassiné par eux.

_24 déc._ — Safi ne m’a toujours pas rendu mon argent, que je lui avais confié pour qu’il en fît le change. C’est une honte. Sammit m’a offert de me donner des marchandises, mais je ne puis me procurer des vivres. Il ne manquerait plus que cela, que le kamakam gardât tout mon numéraire.

_25 déc._ — Mes Kel-Ouï se sont enquis avec insistance si j’ai enfin trouvé des vivres ; comme ils emmènent beaucoup de chameaux à vide, ils désirent fort s’assurer les quatre charges qui représentent mon bagage. Ils vont à Zinder, mais offrent de me mener où je le désire. Safi me conseille de m’arrêter chez hadj Bilkhou, à qui il me recommande, car à Agadès je ne connais personne et n’ai aucun soutien. Safi tarde toujours à me rendre mon argent !

Oufenaït me déclare aujourd’hui qu’il restera mon ami, que je lui donne ou non quelque chose ; c’est vrai, il est le seul qui n’ait rien mendié[92]. Aussi je regrette de ne pouvoir lui faire un beau présent, mais il recevra au moins quelque chose ; peut-être cela profitera-t-il à d’autres voyageurs.

L’Imam m’a demandé une médecine pour ses yeux, et m’a fait remarquer que lui aussi a droit à quelque chose, pour avoir lu la lettre de recommandation à la mosquée. Comment satisfaire à toutes ces exigences ?

_26 déc._ — J’ai prié Oufenaït de venir et lui ai donné un caftan rouge à manches brodées d’or. Il s’est écrié : _maschallah !_ Il ne s’attendait évidemment pas à un si riche présent. En quelques paroles chaleureuses, il m’a assuré que je pourrais visiter son pays aussi loin que je voudrais. Il a mis le vêtement et est retourné chez lui à grands pas, sans doute pour se faire admirer des siens. Sa joie faisait plaisir à voir.

_27 déc._ — Safi ne m’a toujours rien rendu. Je vais charger Abd-es-Salam de lui rafraîchir la mémoire. Comme je n’ai pas d’habits de fête, je ne suis pas allé ce matin à la prière publique.

_28 déc._ — Le Kel-Ouï, à qui Safi m’a recommandé, est venu voir mon bagage et m’a demandé avec impudence 25 réal par charge jusqu’à la résidence de hadj Bilkhou. Il voudrait me mener jusqu’au Soudan, pour gagner davantage, mais je ne puis payer ces prix-là, il ne me resterait rien pour vivre.

_29 déc._ — Amr Tchouaouch[93] me raconte qu’il a entendu Safi me traiter de _kafir_, et pense que je ne dois pas avoir confiance en lui.

L’Imam est venu me consulter pour ses yeux et je lui ai donné de bonnes lunettes, qui lui ont fait bien plaisir.

Je pense qu’il vaut mieux quand même que j’aille d’un coup jusqu’à Zinder ; j’attendrai là qu’on m’envoie de l’argent et irai ensuite à Sokoto ; mon présent sera certainement le bienvenu chez le sultan de Zinder. Peut-être les Kel-Ouï admettront-ils que je ne les paye pas immédiatement ; ils demandent pour cette deuxième étape la même somme que pour la première.

_30 déc._ — Cet après-midi, visite à Safi ; je n’ai rien reçu de lui, malgré ses précédentes assurances. J’ai fait part de ma déconvenue à Abd-es-Salam Sinam ; il m’assure que j’aurai mon argent. Il me dit que Sammit et lui ont eu un entretien avec le cheikh Bou-Bekr, et que celui-ci a fini par fixer ses exigences à un burnous et 2 réal. Comme cette demande est raisonnable, j’y consens et me débarrasse ainsi de mon dernier ennemi.

_31 déc._ — J’apprends que le cheikh Eg-Bekr est devenu subitement mon meilleur ami, et parle même de me retourner mon présent, pour montrer son désintéressement ! Il veut me recommander aux Touareg d’Aïr.

Ce matin, un soldat m’apporte l’argent que j’ai prêté à Safi ; mais il manque deux thalers, qui me sont rendus sur ma demande. La caravane part dans quelques jours. Hassan de Tounine veut aussi me donner une lettre pour son frère qui habite Zinder. Cette année finit bien, j’envisage l’avenir avec confiance.

_1er janvier 1877._ — Les Kel-Ouï viennent voir mon bagage. Ils ne comprennent pas l’arabe, de sorte que je vais être obligé d’apprendre le haoussa[94].

_2 janv._ — Sammit ne veut me donner des marchandises payables à Tripoli qu’avec une majoration de 25 pour 100. Aussi ne lui ai-je rien pris[95], et j’ai payé tout ce que je lui devais. Je suis allé chez Mahadi pour voir s’il pouvait me prêter un peu d’argent. Mais il ne m’a rien offert. J’ai acheté une robe noire et le turban assorti. Ce vêtement déteint terriblement, mais il est très chaud[96]. On s’amuse de me voir costumé de la sorte. J’ai fait peser mon bagage ; les Kel-Ouï se sont conduits très convenablement et n’ont pas cherché à me tromper. Leur chef s’appelle Bidoumas et m’est très sympathique. Je vais quitter Ghât avec la somme de 130 thalers Marie-Thérèse pour tout avoir.

_3 janv._ — Mahadi est venu me dire quelques mots de Tombouctou et s’en est allé en hâte ; on aurait dit qu’il avait peur d’une demande d’argent. Safi est aimable comme toujours.

_5 janv._ — J’ai fait souder la caisse d’échantillons de roche destinée à ma femme, et je l’ai fait remettre à Sammit[97]. Safi m’a donné quatre lettres pour les cheikhs et sultans de la route et m’a demandé en retour d’attester que je n’avais eu aucun sujet de plainte pendant mon séjour à Ghât. Enfin tout est prêt et l’on descend mon bagage. Mais alors on s’aperçoit que le Kel-Ouï n’a amené que deux chameaux au lieu de quatre ! Il propose de prendre la moitié des bagages, puis de revenir chercher l’autre ; Staoui entre dans une violente colère et déclare qu’il ne veut pas partir avec ces gens-là, et, comme je persiste, il fait vraiment mine de prendre ses affaires et de me planter là. Je finis par louer deux chameaux supplémentaires au prix exorbitant de 4 réal[98]. Restait à trouver un nouveau serviteur. J’allais me rendre chez Safi à cet effet, quand Staoui se ravisa.

Enfin, après toutes ces contrariétés, nous étions, à 5 heures, prêts à partir. Nous longeâmes les jardins de Barakat, qui s’échelonnent à une grande distance, et vers minuit nous arrivions à l’oued Isseyen : là, au milieu d’une plaine semée de petites dunes et de tamarix-éthels, nous trouvâmes campée la grande caravane ; elle était plongée dans un profond sommeil.

* * * * *