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Part 1

ESSAIS SUR LA NECESSITÉ ET SUR LES MOYENS DE PLAIRE,

PAR Monsieur DE MONCRIF, de l’Academie Françoise.

A GENEVE, Chez PELLISSARI & Comp. MDCCXXXVIII.

AVERTISSEMENT.

Si l’on juge des hommes par le motif commun qui les fait agir, on peut dire qu’ils ont tous le désir de plaire, parce que tous veulent être applaudis, recherchés, accueillis; que tous, enfin, veulent réussir dans l’esprit des autres. A décider d’eux par leur conduite, il semble que le plus grand nombre ait précisément la vûe opposée. Quelle différence, en effet, d’un homme, qui, concentré dans son amour propre, réduit, pour ainsi dire, la Société au commerce que ses passions ont entre elles; qui ne conçoit que ses goûts, qui ne sent que ses besoins, pour qui tous les objets extérieurs semblent transformés en autant de miroirs, où il n’aperçoit que lui-même! Quel contraste, dis-je, de cet homme, (qu’on ne rencontre que trop souvent) à celui, qui, persuadé que les vertus sociables sont la source du véritable bonheur, se regarde comme membre d’une République, que des égards mutuels entretiennent, et que l’amour propre, mal entendu, cherche à détruire; qui, toujours attentif à ce qui flatte ou mortifie, à ce qui éleve ou dégrade ses Concitoyens, ne cherche, dans ces différens points de vûe, que ce qui le méne à se concilier leur amitié & leur estime! Peut-on trop fuir celui qui ne veut qu’un bonheur auquel il n’associe personne? Peut-on trop rechercher celui qui n’est satisfait de soi-même, qui n’est heureux, que par les avantages qu’il verse dans la Société?

Cette opposition entre la conduite de quelques hommes, & le motif commun qui les anime, vient, si je ne me trompe, de la maniére dont ils aperçoivent ce que c’est que plaire, ainsi que les moyens d’y parvenir. Eclairés sur les erreurs où tombent, à cet égard, ceux qui les environnent, ils se croyent garantis de l’illusion, par cela même qu’ils sont ingénieux à la démêler dans les autres; ils ne portent point leurs regards sur leur propre conduite; & si quelques-uns, moins aveuglés, s’examinent, & découvrent qu’il leur manque les qualités qui plaisent communément, ou s’ils se trouvent quelque ressemblance, par le maintien, le langage, l’humeur, avec ce qu’ils viennent de critiquer dans autrui; ils n’aperçoivent plus les motifs de le condamner: On a ouï dire, _qu’il sied bien d’être singulier, extraordinaire; que ce qui déplaît dans l’un, devient quelquefois une grace dans un autre; que l’esprit fait tout valoir; qu’il y a des gens qui font aimer, en eux, jusques à leurs travers_. On se voit alors avec tous ces avantages; on ne s’avoue des défauts, que pour les sauver par ces exemples; & souvent, en s’éludant ainsi soi-même, on ne recueille pour tout fruit de la recherche qu’on vient de faire, que l’erreur grossiére de s’en estimer davantage.

Ma principale vûe, dans la premiére Partie de cet Ouvrage, a été de démêler ces illusions, & particuliérement celles qui séduisent les gens d’esprit. J’expose, en premier lieu, la nécessité de plaire: cette nécessité reconnue, méne à chercher les moyens de profiter des avantages qu’elle nous présente; & ces moyens, j’explique comment ils nous égarent, ou comment ils nous font réussir.

Dans la seconde Partie, en appliquant à l’éducation les principes que j’ai établis dans la premiére, je propose quelques idées, qui paroîtront peut-être hazardées, sur la maniére de cultiver les premiéres années de l’enfance; mais je déclare, par avance, que je suis entiérement déterminé à me soumettre à cet égard, comme sur le reste de l’Ouvrage, au jugement que tant de personnes plus éclairées que moi, auront le droit d’en porter.

ESSAIS

SUR

LA NECESSITÉ

ET SUR

LES MOYENS

DE PLAIRE.

Premiere Partie.

Entre les principes les plus utiles à la Société, il en est un que nous ne pouvons trop connoître & trop suivre, parce que dans les personnes dont il régle la conduite, il empêche la raison d’être farouche; qu’il ôte à l’amour propre ce qui le rend haïssable; qu’il supplée en quelque façon aux avantages de l’esprit, & les sauve de la jalousie qu’ils peuvent exciter lorsqu’ils sont éminens; qu’enfin il influe considérablement sur notre bonheur & sur celui des gens avec qui nous passons la vie; c’est la nécessité de plaire. J’entens par le mot de plaire, une impression agréable que nous faisons sur l’esprit des autres hommes, qui les dispose ou même les détermine à nous aimer.

Avec le caractére d’honnête homme, avec bien des vertus, il semble qu’on devroit paroître aimable. Cependant, il est commun de trouver des gens dont les principes & les mœurs vous attirent, & dont le commerce vous rebute; on ne peut s’empêcher de les considérer, de les respecter & de les fuir.

Tel est dans les gens vertueux, lorsqu’ils ne cherchent point à plaire, l’effet d’une sévérité dure, & cependant estimable, avec laquelle ils portent quelquefois leurs jugemens. Je n’attaque point ici cette haine à qui les défauts des hommes ne sont qu’un prétexte pour répandre son fiel; ce chagrin caustique qui verroit avec regret disparoître de la terre les vices contre lesquels il éclate, parce qu’il n’auroit plus rien à blâmer: je parle de cette équité trop austére qui pése les actions des autres avec le peu d’indulgence qu’elle a pour elle-même; de cet amour de la raison & de la justice, qui, converti en passion, ne se plie pas assez à la nécessité de voir des hommes imparfaits; quel en est, dis-je, le fruit? Le malheur de révolter ceux même dont elle arrache l’estime.

Quand les ames, au-dessus des foiblesses ordinaires, sont en même temps douces, sensibles, indulgentes, vous les aimez, & c’est leur vertu même qui vous attire encore plus à elles; mais quand vous trouvez ces personnages vertueux qui, vous regardant du haut de leur mérite, vous marquent une certaine bonté impérieuse, une certaine pitié qui vous annonce leur supériorité & votre petitesse; vous êtes tenté de croire que le droit de vous mépriser est une récompense qu’ils s’attribuent pour la peine qu’ils se donnent de fuir les vices; vous sentez peu d’estime pour leur vertu, & beaucoup d’éloignement pour leur personne.

Il est, je l’avoue, des vertus épurées, & qui, telles que le pardon des grandes offenses, le desintéressement, la générosité sur des objets importans, font, par elles-mêmes, une forte impression sur les esprits: mais les occasions d’employer ces vertus d’éclat ne sont pas fréquentes. Quelle est, pendant ces longs intervalles, la ressource des ames sensibles? L’usage des vertus moins brillantes, dont l’effet est de plaire, & le fruit de se faire aimer; il n’y a presque point d’instant qui ne leur ouvre quelque route nouvelle pour s’assurer d’un bien si satisfaisant.

Cette attention de plaire, qui doit accompagner les vertus de l’ame, ne nous est pas moins nécessaire pour faire valoir les qualitez de l’esprit. Que servent dans le commerce ordinaire de la vie les lumiéres qui caractérisent un esprit éminent? Il en est parmi nous, dans ce siécle-ci, du savoir & des connoissances sublimes, à peu près comme de la richesse dans de certaines Républiques, où la somptuosité & l’abondance passent pour une sorte d’injure faite aux citoyens bornés dans leur fortune, où le plus opulent est restraint à la dépense modique de celui qui n’a presque que le nécessaire: de même il faut éviter dans les entretiens tous les sujets qui passent la portée des esprits communs, ou se plier à ne leur présenter ces mêmes sujets qu’avec une simplicité, que par une superficie qui les leur rende sensibles; & ce n’est que le désir de plaire qui peut, au milieu de tant de contrainte, assurer le succès de l’esprit supérieur. Bien loin de blesser les simples citoyens par l’éclat trop marqué des richesses dont il dispose, il semble, par la maniére dont il les leur découvre, les y associer, les leur rendre propres: il obtient d’eux, à la fois, la liberté d’en faire usage, leurs éloges & leur reconnoissance.

S’il est des lumiéres dans l’esprit qui doivent concilier l’estime & l’amitié des autres hommes, ce sont celles qui s’appliquent sans cesse à régler les intérêts qui sément entr’eux la division. On devroit pouvoir compter du moins sur le cœur de ceux qui ont obtenu de nous les avantages auxquels ils prétendoient: il arrive cependant, que le plus ou le moins d’égards que vous aurez marqués pour leur personne dans les momens, où dépendans & soumis, ils vous auront entretenu de leur espérance ou de leur crainte, décide souvent de leur reconnoissance. Si votre extérieur ou vos discours ont fait souffrir leur amour propre, n’espérez pas qu’ils vous tiennent compte de la justice que vous leur aurez rendue; ils penseront que vous n’êtes équitable que par crainte de la honte qu’il y auroit à ne pas l’être: vous n’obtiendrez d’eux que l’estime qu’ils ne peuvent vous refuser, & l’estime des hommes est un tribut qui ne satisfait que notre raison: leur amitié est nécessaire au bonheur d’une ame sensible.

Posséde-t-on les avantages attachés à la haute naissance & à l’éclat du rang? On n’est point affranchi de la nécessité de plaire. Les inférieurs avec un respect bien attentif & bien sérieux, sont quittes de tout ce qu’ils doivent aux Grands; & combien la supériorité de ceux-ci est peu digne d’envie, quand elle ne leur rapporte que ce seul tribut! Les respecter scrupuleusement sans avoir d’autres sentimens pour eux, c’est mettre à part leur personne & ne rendre hommage qu’à leur destinée; c’est n’entretenir une Divinité que de la beauté du pied-d’estal qui l’éleve. Qu’ils désirent de plaire, au moindre effort, l’ouvrage est achevé; tout s’embellit autour d’eux, l’esprit se découvre, les talens se multiplient; leur sourire est comme ces rayons de lumiére, qui, répandus tout-à-coup sur une campagne, font sortir mille tableaux variés & rians; où l’on ne découvroit auparavant qu’une sombre & confuse uniformité.

Quand nous sommes d’un rang distingué, la conduite qui nous fait réussir ou déplaire, tient principalement, si je ne me trompe, à l’idée plus ou moins raisonnable que nous avons des prérogatives de ce même rang qui nous décore. Quand cette opinion secrette est exagérée, elle perce dans notre maintien, dans nos discours, elle imprime à notre politesse un caractére qui lui fait perdre presque tout son mérite; souvent c’est de la hauteur qui se montre à découvert, & elle déplaît à tout le monde; quelquefois c’est de la bonté qu’on met à la place des égards, & cet air de supériorité blesse avec justice ceux qui, sans être nos égaux, ne nous sont point subordonnés. Avec les gens d’un état moins considérable, ce sera une affectation de descendre, de s’abaisser jusqu’à eux, une crainte marquée de leur en imposer trop, qui ne peut satisfaire que les sots.

Cette opinion outrée des avantages qu’on a sur les autres, séduit moins communément les gens nés dans le sein des honneurs, que ceux qui se trouvent transportés subitement dans une région qu’ils n’avoient long-temps considérée qu’en élevant leurs regards. Tous les objets dont ils se sont séparés leur paroissent si rapetissés, qu’ils se croyent dispensés de les apercevoir: ils voyent à peine ce qu’ils ont été; ils jugent aussi peu fidélement de ce qu’ils sont; & ce n’est que le désir de plaire qui, les ramenant à la véritable idée qu’ils doivent avoir d’eux-mêmes, les garantit & de cette hauteur haïssable qu’ils mettent à la place de la dignité, & de cette bonté qui désoblige ceux qu’ils cherchent à satisfaire.

Comment l’homme, revêtu de l’autorité, s’armeroit-il du courage pénible de supporter, sans en paroître accablé, les importunitez honorables mais continuelles des Grands, & tout ce qu’a de rebutant la foule oisive qui gratuitement l’obséde, s’il n’avoit l’heureuse ambition de se concilier les cœurs? C’est dans cette seule espérance qu’il écoute avec douceur les discours embrouillés ou captieux, que l’esprit borné ou la mauvaise foi lui font essuyer; il sent qu’un obligeant accueil est le seul dédommagement des graces qu’il ne peut accorder, ou des demandes injustes qu’il démasque: en lui, l’autorité parle toujours le langage du citoyen: on lui pardonne d’être puissant, parce qu’on le respecte sans le redouter: on fait plus, on lui porte le seul tribut qu’il désire, on l’aime.

La fortune est bien ingénieuse à servir les goûts & l’ambition des hommes qu’elle favorise; cependant elle ne porte pas son pouvoir jusqu’à les faire aimer. Telle est particuliérement la situation de ceux qu’elle a fait passer avec rapidité d’un état obscur à l’éclat de l’opulence. S’ils veulent ne se point abuser sur la disposition, où les esprits en général sont à leur égard, ils doivent se dire tous les jours de leur vie, Je posséde ce qui excite la haine de quiconque désire un état plus abondant que le sien; ce ne sera pas assez de l’associer aux douceurs de cette même abondance qu’il m’envie, il faudra que pour obtenir grace sur le reste, je lui persuade par des prévenances, par des égards continuels, qu’au sein des richesses, j’ai besoin de son estime, de son amitié, de son aveu enfin, pour être heureux.

Puisque tous les avantages que je viens de rappeler ne nous dispensent pas de songer à plaire, combien ce soin nous est-il plus nécessaire à l’égard des liaisons qui forment la Société?

L’amitié qui est un engagement libre, a besoin elle-même qu’un pareil secours l’entretienne; avec quelque solidité qu’elle soit établie, lorsqu’elle se renferme dans ses devoirs, qu’elle cesse d’être animée par ce goût qui a contribué autant que l’estime à la faire naître, elle ne se montre plus que dans les occasions où elle auroit honte de ne pas agir; ces occasions sont quelquefois rares; & dans les intervalles, elle reste comme en létargie, elle paroissoit empressée & riante, elle n’est plus qu’exacte, sérieuse, & même sévére.

Le savoir-vivre, & la politesse, ces secours si nécessaires aux hommes pour être en état de se supporter, ne deviennent pas d’une grande utilité à ceux qui ne remplissent de tels devoirs que comme des assujettissemens de la Société, ou par une habitude qui est souvent mêlée de distraction; c’est le désir de plaire qui leur donne l’ame, c’est ce sentiment seul qui nous en fait un mérite. Eh! quelle reconnoissance doit-on à celui qui ne vous marque des égards que comme une tâche que la tyrannie de l’usage lui impose? Son extérieur indifférent, ou contraint, ou réservé, ne vous annonce-t-il pas le peu de part que vous avez à ce qu’il fait pour vous? Sa politesse a tout l’apprêt du cérémonial; & comme au fond il n’aura manqué à rien qu’à vous plaire, vous le quittez fâché, pour ainsi dire, de n’avoir pas de véritables sujets de vous en plaindre; bien des gens n’attendroient pas une autre occasion de le haïr.

Que ces qualitez soient dirigées par ce sentiment que je crois si nécessaire, attentives à se restraindre ou à s’étendre par rapport aux personnes qu’elles ont pour objet; on sentira qu’elles naissent, non de cette habitude qui n’est qu’un rôle qu’on s’est prescrit, mais d’un panchant à s’occuper de vous, parce que c’est vous rendre justice; & cette conduite ne tardera guéres à s’attirer du retour. Les égards sont moins sujets que les services à trouver des ingrats.

_Du désir de plaire._

Si l’art de plaire peut seul faire valoir nos plus grands avantages, il est évident que nous ne saurions trop désirer d’acquérir un talent si précieux. Or ce désir, quand il est éclairé par la raison, devient lui-même un des plus sûrs moyens pour parvenir à plaire[1]; il ne faut que le définir pour faire connoître quel est le bonheur d’en être animé.

[1]

... De quoi ne vient point à bout L’esprit joint au désir de plaire?

LA FONTAINE, _Fable 206. à Mgr. le Duc du Maine_.

Le désir de plaire, tel que je le conçois, est un sentiment que nous inspire la raison, & qui tient le milieu entre l’indifférence & l’amitié, une sensibilité aux dispositions que nous faisons naître dans les cœurs, un mobile qui nous porte à remplir avec complaisance les devoirs de la Société, à les étendre même quand la satisfaction des autres hommes peut raisonnablement en dépendre; c’est une force, qui, dans les changemens de notre humeur, dans les contradictions où notre esprit est sujet à tomber, nous retient en nous opposant à nous-mêmes; c’est enfin une attention naturelle à démêler le mérite d’autrui, & à lui donner lieu de paroître, une facilité judicieuse à négliger les succès qui n’intéressent que notre esprit & nos talens, quand, par cette conduite, nous gagnons d’être plus aimés.

Le désir de plaire renferme donc le désir d’être aimé. C’est à cette marque en effet qu’on peut le reconnoître; c’est cette union qui le caractérise: elle paroît si naturelle, qu’on ne balanceroit point à croire que l’un est inséparable de l’autre, sans les exemples contraires qui se trouvent dans la Société: combien de personnes contentes de se voir considérées ou applaudies, ne consultent jamais si on les aime! Cette indifférence n’est pas moins, ce me semble, un égarement de l’esprit, qu’une malheureuse insensibilité de l’ame sur le prix qu’on doit attendre de ce qu’on fait pour la Société; le don de plaire, examiné avec les yeux de la raison, loin d’être regardé comme un succès satisfaisant, ne doit paroître qu’un moyen flatteur d’obtenir la plus douce de toutes les récompenses, le plaisir d’inspirer de l’amitié.

C’est donc une étude bien nécessaire que de rechercher en nous-mêmes, que d’approfondir en quoi consiste le désir de plaire, afin de connoître si nous cédons à ce même désir, dans la vûe de nous faire aimer, afin de démêler si nous sommes éclairés par cette sage ambition qui sachant concilier ce que la Société exige de nous, avec ce que nous voulons d’elle, ne nous procure que les succès qui nous font chérir; ou si nous nous abandonnons aux suggestions séduisantes d’un amour propre, qui ne nous occupant que de notre bonheur particulier, ne mérite que l’indifférence des autres hommes, & nous expose à leur inimitié.

Il arrive quelquefois qu’ayant tout ce qui sert à plaire, nous n’en profitons pas assez: on trouve communément des gens qui n’épargnant rien pour être d’un commerce aimable avec tout ce qui ne leur est point subordonné, passent à l’extrémité opposée, dès qu’ils se trouvent en liberté; alors ils deviennent épineux, farouches; mais s’il reparoît quelque objet qui leur en impose, ils reprennent toutes leurs graces, on diroit qu’ils n’attendoient qu’une occasion de se contraindre: leur maison étoit pour eux un antre qui noircissoit leur imagination. Ils voyent arriver un étranger; la sérénité de l’esprit succéde aux nuages: ils semblent être transportés subitement dans un nouveau monde, & c’est l’envie de plaire qui a produit l’enchantement. Mais comment se pardonnent-ils ce contraste? Semblables à ces avares fastueux, qui étalant une magnificence extérieure, se privent dans leur famille du nécessaire, ils sont encore plus déraisonnables; les avares ont du moins le plaisir d’accumuler leurs richesses, au lieu que ceux qui ne profitent pas des moyens qu’ils ont de plaire, n’y gagnent que le triste plaisir de se livrer à une humeur dont ils souffrent eux-mêmes.

D’autres ne négligent point de paroître aimables; mais ils n’ont, presque toujours, qu’une seule personne qui les occupe. Se trouvent-ils avec des gens à qui ils doivent à peu près les mêmes marques de considération & d’amitié? Leur goût dans le moment les porte à en traiter un avec préférence; ils s’y livrent, ils n’ont plus d’attention, d’esprit, de graces que pour lui; ils y gagnent, il est vrai, le plaisir de flatter & d’acquérir de plus en plus celui qui leur plaît davantage; mais ils désobligent tous les autres; c’est imiter encore l’erreur d’une autre espéce d’avares, qui ne s’attachant qu’à grossir leur trésor, y ajoûtent imprudemment ce qui serviroit à entretenir leurs autres biens, qui dépérissent; ils ne s’apperçoivent pas que c’est s’appauvrir.

Mais si nous négligeons de grands avantages, en ne saisissant pas toutes les occasions de plaire, nous tombons dans une erreur bien plus grande encore, lorsqu’aïant cette juste ambition, nous choisissons de mauvais moyens pour la remplir; il y en a qu’il ne faut que remarquer dans autrui, pour connoître combien on doit les éviter. Quel égarement, par exemple, d’espérer de plaire, quand on ne songe qu’à briller?

L’envie de briller est un empressement de faire valoir son mérite, sans aucun égard à celui des autres; c’est un étalage hazardé de son esprit, de ses talens, & enfin de tous les avantages qu’on a, ou qu’on se suppose; & cette confiance les discrédite, quelque distingués qu’ils puissent être, parce qu’elle met à découvert l’excès de bonne opinion qu’on a de soi-même, & l’intention de s’arroger une sorte de supériorité.

La confiance impérieuse avec laquelle on s’empresse de briller, nous laisse bien-tôt, quelque mérite qui la soutienne, dans une espéce de solitude, au milieu même des gens avec qui on passe la vie. Ils ne songent qu’à vous fuir, à moins qu’ils ne vous trouvent un certain ridicule qui les amuse; car en général, on recherche assez le commerce de ceux dont on est dans l’usage de se mocquer; mais quel moyen d’être accueilli? Peu de gens sont assez stupides pour ne pas sentir la honte d’un pareil succès: Et voici dans ces deux situations leurs ressources ordinaires; ils rompent toute liaison avec ceux qu’ils préféreroient s’ils étoient sensés, pour aller fonder leur misérable empire dans des Sociétés, où leur ton de supériorité leur tiendra lieu de mérite; ils auroient pû vivre citoyens dans un monde convenable, ils aiment mieux être Rois dans la mauvaise compagnie[2], encore s’ils y régnoient sans trouble, si rien n’arrachoit jamais le bandeau que leur orgueil a mis sur leurs yeux. Leur folie seroit en quelque maniére un bonheur; mais il y a dans toutes les Sociétés de bons esprits, qui par une lumiére naturelle, distinguent l’apparence d’avec la vérité; ils s’attachent à approfondir le faux mérite qui d’abord les a éblouis, & bien-tôt la présomption démasquée est réduite à chercher un autre théatre, où elle puisse être applaudie.

[2] Je crois devoir expliquer ici quel sens j’attache à cette maniére de s’exprimer, _la mauvaise compagnie_; j’avertis que je ne l’ai empruntée que pour être mieux entendu d’un grand nombre de personnes, respectables dans leurs jugemens, à bien d’autres égards, mais qui sans avoir en vûe de décider des mœurs ni du caractére, qualifient abusivement de mauvaise compagnie tout ce qui n’est point lié avec ce qu’ils appellent _les gens du monde, les gens de connoissance_, ou même ceux qui parmi les gens du monde n’ont point ce qu’ils nomment _le ton de la bonne compagnie, le bon ton_, langage dont la prééminence qui consiste souvent dans les mots plus que dans les pensées, peut paroître bien arbitraire.

Si on avoit compris que j’eusse dessein d’établir que les Sociétés qui ne sont point formées par les gens du monde, méritent le nom de mauvaise compagnie, on auroit absolument mal entendu ma pensée; l’esprit, la gayeté, les talens, & ce désir de plaire, qui ajoûté à toutes ces qualitez, se rencontre aussi fréquemment dans ces mêmes Sociétés que dans l’état supérieur: on a donné, ce me semble, la solution de cette espéce de probléme, lorsqu’on a dit qu’il y a tant de gens de bonne compagnie dans la mauvaise, & tant de gens de mauvaise compagnie dans la bonne, qu’on ne peut raisonnablement en exclure aucune.

L’envie de briller est sujette aussi à nous jetter dans l’affectation, & nous y tombons de deux maniéres; l’une en forçant notre naturel, & l’autre en imitant celui d’autrui.

L’affectation qui a sa source dans nous-mêmes est un certain apprêt marqué dans le maintien, dans la façon de marcher, de rire, de parler; c’est une application sérieuse & réfléchie à faire, avec distinction, les plus petites choses, par la persuasion que c’est un art de les tourner en autant de graces qui seront remarquées & applaudies.