Part 6
A l’égard des talens, si l’on ne les examine que par ce qu’ils peuvent être à notre bonheur, si l’on met en balance ceux qui appartiennent purement à l’esprit, avec ceux qui semblent n’être point de son ressort, tels que certains exercices, l’art du chant, de la danse, des instrumens, &c. peut-être ces derniers paroîtroient-ils préférables? Combien d’écueils environnent les premiers! En faire un usage vicieux, soit que l’envie nous y porte, ou que l’imagination nous égare, n’offre que de trop fréquens exemples. Sont-ils d’un ordre distingué, ils excitent dans quelques rivaux la jalousie la plus envenimée, &, tout bien calculé, ils produisent plus de dégoûts que de satisfaction; au lieu que les autres ne manquent jamais de succès, quand même ils seroient médiocres, parce qu’on n’en exige la perfection que dans ceux dont la profession est d’y parvenir. On ne vous les conteste pas, lors même qu’ils sont supérieurs, ils deviennent autant de chaînes, qui attachent d’autant mieux ceux qu’elles attirent, qu’elles n’allarment point leur vanité: enfin si ces derniers rendent moins à notre amour propre, ils font davantage pour la douceur de notre vie; ils peuvent remplacer en nous ceux de l’esprit, & ne les étouffent point, s’ils y naissent avec le caractére de supériorité; car ils sauront bien alors percer & se faire connoître.
Le choix qu’on doit faire entre les talens de différent genre, offre encore bien d’autres sujets d’examen; il y a une convenance entre le rang des personnes qu’on éleve, leur destination, & les talens qu’elles peuvent avoir avec bienséance, qu’il me paroît indispensable de consulter.
Quand l’état des enfans est arrêté de bonne heure, il est aisé, en leur présentant habituellement cette perspective, de placer dans leur point de vûe les objets différens, que la raison veut qu’ils considérent du même coup d’œil; l’ordre des devoirs, le choix des plaisirs compatibles avec le personnage qu’ils auront à remplir, naissent naturellement de la connoissance qu’ils ont de leur situation; ainsi on ne peut trop fixer leurs regards vers ces mêmes objets[29], car il faut, en général, pour réussir dans le monde, un certain accord entre nos goûts, notre ton de plaisanterie, & ce que nous sommes, qui ne peut être remplacé que par une supériorité d’esprit donnée à bien peu de personnes. Rien n’expose davantage à la critique, que de n’avoir pas l’amour propre convenable à son état, que de ne pas sentir qu’il ne suffit pas de plaire, qu’on ne doit y parvenir que par des moyens qui n’ôtent rien à la considération où l’on doit naturellement prétendre.
[29] M. Locke remarque qu’on prend rarement cette route; ceux, dit-il, qui disposent de l’éducation des enfans, se réglent sur ce qu’ils peuvent enseigner plutôt que sur ce que les enfans ont besoin d’aprendre de l’étude, _sec. XCVII_.
Examinons d’abord ce que les talens sont aux personnes du premier rang; les aimer fait une douceur dans leur vie, les récompenser fait une partie de leur gloire. Quels avantages trouveroient-elles à les posséder? elles n’en ont pas besoin pour plaire. Aisément rebutées des soins pénibles & indispensables qu’il en coûte pour les acquérir, tandis qu’elles resteroient peut-être au dessous de la médiocrité, on les accableroit des éloges qui ne sont dûs qu’à la perfection; doivent-elles augmenter le nombre des piéges, où la flatterie qui les assiége sans cesse, ne cherche qu’à les attirer? Mais je suppose qu’elles parvinssent à les posséder dans un degré éminent, ne sont-elles pas, par leur propre élévation, au dessus de pareils succès? Que leur serviroit un mérite dont leur suffrage est la plus douce récompense? L’avantage de disputer, & même de remporter ce prix, est inférieur, pour elles, à la gloire de le donner.
L’espéce de régle, que je viens de proposer, a, sans doute, ses exceptions: on voit dans le rang dont je parle, des personnes si heureusement nées pour la supériorité en tout genre, que l’esprit & les talens semblent ajouter, en elles, aux prééminences de leur rang même.
A l’égard des hommes destinés à ces premiers emplois, dont les fonctions sont sérieuses & austéres, il est peu de talens, si vous en exceptez l’éloquence, qui paroissent leur convenir; faits pour en imposer, pour attirer la considération & le respect, ils ne peuvent, sans se rabaisser, être aperçûs par des avantages aussi frivoles, que le sont, comparés à la gravité de leur état, les talens qui font l’amusement de la Société. Je ne me fonde ici que sur l’opinion du vulgaire; mais le vulgaire se trouve dans toutes les conditions: car s’ils n’avoient pour juges que de bons esprits, loin d’assujettir leur loisir à l’extérieur grave de leurs fonctions, on aimeroit au contraire dans tous les momens où ces devoirs pénibles leur donnent quelque relâche, à les voir se livrer à tous les délassemens convenables aux autres hommes. La raison devroit-elle se plier à des usages plus sévéres qu’elle-même? Mais certains usages sont respectés par le sage, quoiqu’il connoisse l’erreur de leur principe.
Cette exclusion des talens agréables, je dois faire encore cette observation, n’est pas toujours absolue; il est des hommes qui savent imprimer le caractére de bienséance à tout ce qu’ils adoptent: un certain charme répandu dans leur esprit, allie, avec décence, aux fonctions sérieuses qui les font considérer, les dons qui rendent leur commerce agréable.
A quelque état qu’on soit destiné, la connoissance des ouvrages d’esprit est convenable, & peut-être nécessaire; être instruit, produit deux avantages; on décide moins, & on décide mieux. Mais comme la lecture ne donne pas des lumiéres sûres à tous les esprits, c’est aux personnes qui nous élevent, à y suppléer; elles doivent, par le secours de la conversation, évitant le ton de précepte, nous instruire sur les ouvrages d’esprit, de ce que les ouvrages même ne nous apprennent pas toujours la maniére d’en bien juger. Comment laisse-t-on ignorer aux gens qui vont entrer dans le monde, le sentiment établi, le plus généralement, sur le mérite & les défauts d’une certaine quantité de livres célébres dont ils entendront parler? On les expose à porter de faux jugemens sur des matiéres décidées, & rien ne déplaît davantage. Ce manque de connoissance a d’autres inconveniens, que j’exposerai en parlant des usages du monde.
Il est utile encore de leur donner, de la même maniére, une idée assez étendue des arts agréables, & particuliérement de ceux qui dépendent autant du goût, que des régles; outre le plaisir qui est attaché à ces connoissances, l’esprit y gagne un certain agrément; c’est une qualité liante de plus, de sentir le prix de ces merveilles, que les arts nous présentent: je pense enfin qu’on est plus heureux, & qu’on plaît davantage, quand on est à portée de juger, avec délicatesse, de ce qui constitue les plaisirs qui rendent la Société aimable, sans blesser l’honnêteté des mœurs.
Il est vrai que de cette multiplicité de connoissances & de talens vulgaires, il peut naître, dans quelques jeunes gens, un défaut qui les rendroit insuportables; les petits esprits s’estiment plutôt par la quantité d’objets qu’ils embrassent, que par la maniére de les saisir: on ne le croiroit pas, sans l’expérience, il est plus aisé d’être modeste, avec une supériorité de lumiéres ou de talens, qu’avec un assemblage de connoissances communes dont les occasions de faire usage se succédent presque sans cesse. On a bien du panchant à se croire un homme universel, parce qu’on est universellement médiocre. L’ennuyeux commerce que celui des gens qui sont un peu tout ce qu’ils veulent être! Ils étalent, si volontiers, & avec une confiance si parfaite, toutes les petites richesses qui les environnent; ils vous en font l’histoire, ils en vantent eux-mêmes le succès; ils se glorifient même de celles qui leur manquent: c’est, selon eux, par paresse, par indifférence, qu’ils ne les ont point acquises. C’est à ceux qui nous élevent, à régler notre amour propre à cet égard, en nous accoutumant à penser, que le seul moyen de faire valoir nos avantages, de quelque espéce qu’ils soient, c’est de les mettre toujours au dessous même de leur véritable prix[30].
[30] La modestie raisonnable par rapport aux grandes qualitez dont on a donné des preuves, consiste à ne montrer d’opinion de soi-même qu’à un degré inférieur à celui de l’estime que vous marquent les autres, mais à l’égard des avantages de peu de mérite, la modestie doit aller jusques à ne se prêter en rien aux louanges qu’on leur donne; c’est s’exposer avec les gens à qui les miséres de la vanité d’autrui sont à charge, que d’écouter avec complaisance des éloges sur nos petits talens; mais en raconter sérieusement nous-mêmes le succès, est un véritable ridicule.
Par le secours des entretiens amenés de maniére qu’ils n’auroient pas l’air de leçons, on pourroit porter plus loin l’éducation à l’égard des jeunes gens, doués d’une certaine intelligence; ce seroit de leur faire connoître le terme (autant qu’il paroît déterminé) où l’esprit de leur siécle est parvenu par rapport aux Sciences, aux connoissances sublimes, & aux grands talens. Ils éviteroient, par-là, deux extrémités qui marquent de la petitesse d’esprit; l’une est de n’admirer les Sciences que par ce qu’elles ont de mystérieux, au lieu d’attacher leur prix à l’utilité dont elles peuvent être à la Société: & l’autre, de les estimer moins à mesure que le nombre des Savans se multiplie: ainsi, les accoutumant à ne pas juger l’esprit sur la foi du vulgaire, ils ne retomberoient pas dans ces redites vagues & si ennuyeuses pour les gens sensés, sur ce que le siécle _dégénére_; ils verroient que ce qu’on appelle décadence à cet égard, ne regarde que quelques branches qui ont décru, à la vérité, mais dont le siécle est dédommagé par d’autres qui se sont étendues[31].
[31] Il est bien rare de voir des estimateurs équitables sur ces pertes & sur ces compensations. Le foible commun est de dégrader son siécle pour élever le précédent: d’autres hommes estiment le leur par préférence; & dans ces deux opinions, c’est presque toujours l’avantage particulier qu’ils trouvent à suivre l’une ou l’autre, c’est le rapport qu’elles ont avec les connoissances ou les talens par lesquels ils s’estiment eux-mêmes, qui détermine leurs regrets sur ce qu’on a perdu, ou leur prévention sur ce qui reste.
J’insiste sur ce qu’on instruise les enfans à ces différens égards, par des entretiens plûtôt que par la lecture. Les esprits lents & qui n’ont d’acquit que ce qu’une étude opiniâtre leur en a donné, ont peine, quelquefois, à estimer le savoir, qui étant en partie le fruit de la conversation, en a pris l’air facile: ce mérite différe trop du leur, où l’on reconnoît le travail qu’il a coûté; ils sont au sujet de la conversation, comme ces hommes élevés dans des pays montueux, qui, infatigables à parcourir des routes pénibles, se lassent aisément dans la plaine[32].
[32] Les vûes courtes, je veux dire les esprits bornés & resserrés dans leur petite sphére, ne peuvent comprendre cette universalité de talens, que l’on remarque quelquefois dans un même sujet; où ils voyent l’agrément, ils en excluent la solidité. _La Bruyere, du mérite personnel_.
Une autre étude peu cultivée, & cependant bien utile, est celle du stile épistolaire: la plûpart des jeunes gens, entrant dans le monde, & ceux même qui parlent bien, sont si peu formés à ce stile, qu’ils écrivent à peine raisonnablement; c’est une façon de décrier soi-même son esprit, qui lui fait toujours perdre de l’opinion favorable qu’on en avoit conçue dans la conversation. Ce talent de bien écrire est un moyen de réussir, dont on a souvent lieu de faire usage; c’est en quelque sorte une autre maniére de vivre avec les personnes qu’on aime, & à qui l’on veut plaire. Peut-on négliger d’inspirer aux enfans le désir d’acquérir cette ressource, & ne leur pas donner les instructions qui peuvent la procurer? Quand je propose de les instruire à cet égard, je ne prétens pas qu’il y ait des régles à leur faire apprendre, ni des formules ingénieuses à leur prescrire; les unes seroient trop étendues, & passeroient souvent la portée de leur esprit, & les autres ne serviroient qu’à le leur gâter. On pourroit seulement leur faire connoître les défauts qu’ils ont à éviter: je ne parle point de ce qui concerne le cérémonial; théorie facile, que, sans doute, on ne doit point leur laisser ignorer.
Il faudroit donc les mettre dans l’habitude d’écrire, non en leur proposant des sujets imaginaires, qui ne les intéressant point, leur feroient regarder ce travail, comme une tâche pénible, & leur donneroient peut-être du faux dans l’esprit; mais en faisant naître des occasions fréquentes, où ils fussent obligés d’écrire, pour obtenir ce qu’ils désireroient avec empressement; les accoutumer ensuite à cultiver, de la même maniére, les liaisons qu’ils auroient formées avec des gens de leur âge, les familiariser ainsi, successivement, avec les différentes matiéres qu’ils pourroient traiter dans le cours de leur vie.
Ce qui constitue une lettre bien écrite, ne consiste pas, seulement, dans la correction du style, dans la clarté du sens, ni dans l’exactitude à remplir les loix communes de la politesse ou du respect; c’est quelquefois en négligeant, à un certain point, quelques-unes de ces régles, qu’on réussit le mieux; c’est une quantité de nuances, qu’il faut saisir, soit dans le ton, soit dans l’attention à éviter l’esprit, ou à en mettre jusqu’à un certain point. Ce sont, enfin, les convenances particuliéres, de personne à personne, qui forment autant de régles délicates, qu’on observe mieux, à mesure qu’on a plus de sens & d’esprit, & qui caractérisent le bon Ecrivain en ce genre: mais cette habitude, si nécessaire, des bienséances, ne s’acquiert dans une certaine perfection, que par la connoissance des usages du monde[33].
[33] On néglige assez généralement un art facile qu’on peut honorer du nom de talent, quand il est porté à une certaine perfection, c’est de bien lire les ouvrages de prose & de poësie: il y a une sorte de honte lorsqu’on est dans le cas de lire haut, de s’en acquiter de mauvaise grace.
Ce qu’on apelle les usages du monde, consiste (si je ne me trompe) dans la précision avec laquelle on emploie le savoir-vivre, la politesse, l’empressement ou la retenue, la familiarité ou le respect, l’enjouement ou le sérieux, le refus ou la complaisance, enfin tous les témoignages de devoirs ou d’égards qui forment le commerce de la Société. On pourroit, par quelques observations générales, donner l’idée de ces usages aux personnes qu’on éleve, c’est-à-dire leur indiquer ce qui s’en éloigne, plûtôt que la maniére précise de les remplir; mais comme cette théorie ne les instruiroit que très-imparfaitement, il faut tâcher de tirer les préceptes des exemples mêmes, les accoutumer, dès la premiére jeunesse, à remarquer quels sont ces usages dans des personnes qu’on peut leur proposer pour modéle. Cette connoissance est d’autant plus indispensable, que tout autre savoir, & l’esprit même, suffisent rarement pour y suppléer.
Le manque d’habitude des usages du monde, cause ordinairement une timidité d’une espéce différente, selon que nous avons plus ou moins d’esprit. Dans cette situation, les gens de bon sens s’embarrassent, mais sans trop de crainte, qu’on s’aperçoive de leur trouble; ils connoissent ce qui leur manque, à cet égard, & leur amour propre n’en est humilié qu’à un degré raisonnable. Dans les petits esprits, cette ignorance produit la mauvaise honte, foiblesse bien plus reprochable que le défaut qui l’a fait naître. Cette honte, mal entendue, est un soulevement de notre orgueil, qui nous porte à affecter de savoir ce que nous sentons bien que nous ignorons, ou à dissimuler grossiérement notre ignorance; c’est un manque de courage, qui nous empêche d’avouer un tort qui seroit à demi effacé, si nous paroissions le connoître, & que nous augmentons encore, lorsque nous croyons le sauver, par cette fausse confiance; le défaut nous empêche de plaire, le reméde mal choisi nous fait mépriser.
C’est cette mauvaise honte, dont il est essentiel de désabuser ceux qui s’en laissent aveugler; il faut, dans toutes les occasions, la démasquer en eux avec finesse & avec sévérité, en démêler tous les détours, afin qu’ils sentent l’illusion de ce prestige, qui n’en impose à personne, & qu’ils soient bien persuadés que le seul moyen de trouver grace sur les qualités qu’on désireroit en nous, est d’avouer qu’elles nous manquent.
Si on éleve de jeunes gens, qui, avec de l’esprit, se trouvent une certaine incapacité de saisir ces usages du monde, soit par un caractére naturellement sauvage, qui les retire de la Société, soit par un goût dominant pour les Sciences, qui les rende indifférens & distraits sur tout le reste, je ne connois qu’une conduite à tenir avec eux, c’est de les accoutumer à sentir & à avouer, comme je l’ai dit, que c’est un mérite qui leur manque: mais il faut que ce soit, avec modestie, qu’ils en conviennent; car il arrive quelquefois, que pour se disculper avec soi-même, de n’avoir ni les maniéres, ni le langage qui plaît dans le monde, on s’excite à ne regarder qu’avec mépris cette sorte de science; on laisse apercevoir qu’on s’applaudit intérieurement de n’avoir point employé son esprit à cette étude qu’on suppose absolument frivole. On regarde avec une certaine pitié, qu’on croit philosophique, les succès que ces agrémens procurent à ceux qui les possédent; & cette ressource est incontestablement la plus mauvaise. Quand on passe pour avoir de l’esprit, il est bien moins nuisible de paroître décontenancé, que méprisant. On voit assez généralement que quand on déplaît, c’est moins parce que les qualités aimables nous manquent, que par les défauts que notre vanité, qui en souffre, nous fait substituer à leur place.
C’est encore peu que d’être instruit des usages de la Société, si on n’y joint la connoissance du caractére des hommes qui la composent, si l’on n’y apporte cet esprit d’examen si nécessaire pour juger sainement des personnes avec lesquelles on se lie, afin de discerner à quel degré on doit les chérir, les estimer, ou les craindre.
La connoissance des hommes de son siécle, est donc indispensable, lorsqu’on veut satisfaire, convenablement, pour eux, & pour soi-même, à ce qu’on leur doit, ainsi que pour aller avec bienséance, par de-là les devoirs, s’il est nécessaire, afin d’en être aimé. Les livres qui peignent les différens caractéres des hommes, n’offrent, à cet égard, qu’une théorie souvent peu utile, même aux meilleurs esprits, s’ils ne l’appliquent en même temps qu’ils l’acquiérent, aux exemples vivans dont elle leur offre l’image. On trouve assez communément des gens remplis de beaucoup de lecture, qui connoissent tous les portraits qui ont été faits des hommes, & ne connoissent pas les hommes mêmes; ils ont présens tous les caractéres de la Bruyere, ceux du Cardinal de Retz, & se trompent grossiérement sur le jugement qu’ils portent du caractére des personnes avec lesquelles ils passent leur vie.
On pourra m’objecter que cette connoissance des hommes de son siécle, que je recommande, combattroit peut-être dans bien des esprits, ce désir de leur plaire, que j’ai regardé comme un des principaux objets de l’éducation. «M’instruire à voir la plûpart des hommes, tels qu’ils sont, c’est m’exposer, me diroient-ils, à les mépriser, & il y auroit de l’inconséquence à vouloir plaire à ce qu’on n’estime pas, ou de la bassesse à s’y porter par l’intérêt qu’on auroit à en être aimé: Comment dans cette situation, si je veux plaire, puis-je éviter la fausseté? On passe sa vie avec des personnes dont l’amour propre n’est point flatté, si vous ne les louez que par les qualités qui ne leur sont point contestées, il faut, sous peine de leur inimitié, perdre de vûe ce qu’elles sont, pour sourire à ce qu’elles s’imaginent être.» Je répondrai, que plus on est capable de cette droiture d’esprit qui nous fait sainement connoître en quoi consiste l’humanité, plus on est persuadé que rien ne nous dispense d’apporter, dans la Société, les qualités qui l’entretiennent. L’éducation doit faire concourir ces deux principes, les hommes sont assujettis à bien des défauts, mais il faut vivre avec les hommes; celui qui est le plus en droit de les condamner, a lui-même besoin de leur indulgence. Qu’on examine un Misantrope, il entre souvent plus de vanité dans son caractére, que de véritable haine pour les vices attachés à la condition humaine: on étale le chagrin avec lequel on les envisage, comme une espéce de protestation contre la part qu’on peut y avoir, quoiqu’on la suppose médiocre; on pense intimément, que lorsqu’on a dit, il est bien humiliant d’être homme, on est un homme supérieur; au lieu que la véritable supériorité seroit de voir les vices de la Société sans étonnement, & sans être rebuté d’elle[34]. Le Sage ne pourroit-il pas la regarder comme il fait la santé? Il connoît & supporte patiemment ses révolutions dont il étudie les causes, afin de les combattre autant qu’il est en son pouvoir; c’est sans foiblesse qu’il se contraint pour la ménager, parce que c’est elle qui fait la principale douceur de la vie.
[34]
Tous ces défauts humains nous donnent dans la vie Des moyens d’exercer notre philosophie. C’est le plus bel emploi que trouve la vertu; Et si de probité tout étoit revêtu, Si tous les cœurs étoient francs, justes & dociles, La plûpart des vertus nous seroient inutiles.
MOLIERE, _act. 5. du Misant., scéne 1_.
Si c’est l’amour propre qui nous rend si délicats sur les défauts des autres, & qui nous inspire le panchant de leur faire sentir que nous en sommes frapés, l’art de l’éducation doit être de se servir de ce même amour propre, pour établir la vertu opposée à cette fausse haine du vice. C’est à elle à graver dans le fond de notre ame cette vérité; celui qui avilit par ses dedains ou par ses discours, le peu d’hommes qui l’environnent, n’est supérieur, (si c’est l’être) qu’à ce petit nombre dont il se fait haïr. Celui qui, connoissant la nature humaine, défectueuse comme elle l’est, la considére sans orgueil, & sans se croire dispensé d’être doux & sociable, a saisi la seule maniére d’être au-dessus des autres hommes, & jouït du plaisir d’en être aimé.
Avec de pareils principes, qu’il n’est pas difficile d’établir en nous, la connoissance des hommes de son siécle ne deviendroit pas plus dangereuse que la sincérité, & quelques autres qualités, qui sont des vertus en elles-mêmes, mais dont on peut abuser. Il est certain que sans cette connoissance, on peut, avec beaucoup d’esprit, ne réussir que bien imparfaitement dans le monde.
Il est vrai que l’éducation ne nous donne pas le fond d’esprit nécessaire pour bien connoître le vrai caractére, le genre d’amour propre des gens avec qui nous sommes en Société, ainsi que pour remplir, avec une certaine supériorité, les usages du monde; mais elle doit nous faire remarquer, dans autrui, dans nous-mêmes, ce qui blesseroit ces mêmes usages[35]. Voici à cet égard les erreurs principales contre lesquelles elle pourroit nous prévenir.
[35] Je ne parle point du savoir vivre, ni de la politesse commune, qu’il seroit honteux d’ignorer.