Chapter 2 of 10 · 3734 words · ~19 min read

Part 2

Rien ne décele mieux la petitesse de l’esprit que cette sublimité que certaines gens recherchent jusques dans la maniére de dire les lieux communs de la conversation, que cette indifférence pour les pensées, & cette haute estime des mots dont ils paroissent si profondément pénétrés. Combien les personnages que notre vanité nous fait faire, & dont elle s’applaudit, sont quelquefois contrastés & méprisables? Tandis qu’elle portera un homme orné de grands talens, ou de connoissances sublimes, à se montrer par des côtés si justement louables; cette même vanité exposera à nos regards une figure remarquable par la bizarerie recherchée de son ajustement, ou par la singularité méditée de son maintien & de ses maniéres; & vous reconnoîtrez, pour comble d’étonnement, que c’est le même homme, qu’alternativement elle décore & qu’elle dégrade.

On connoît une autre affectation qui tient à notre naturel; il y a des gens nés singuliers, ou ingénus, ou indifférens, ou farouches; qui se plaisent à le paroître encore davantage qu’ils ne le sont effectivement. Cette ambition d’ajouter (pour m’exprimer ainsi) à soi-même, n’est guére aperçûe que des gens d’esprit, & n’en est que mieux tournée en ridicule; car toute affectation ne tarde pas à leur paroître telle. On seroit bien éloigné de tomber dans celle-ci, si on songeoit véritablement à plaire; on sauroit qu’on n’y réussit constamment, qu’en se montrant de bonne foi tel qu’on est; que ce qu’on affecte au-delà, est une maniére d’avertir les gens de vous remarquer, de vous applaudir, qui les excite, au contraire, à ne plus voir en vous que le mérite emprunté, pour être dispensé de vous tenir compte de celui qui vous est naturel.

L’affectation, qui consiste dans l’imitation, vient quelquefois d’un sentiment louable, mais dont nous savons mal profiter. C’est une connoissance intérieure, un aveu qu’on se fait à soi-même, qu’il nous manque de certains agrémens que nous applaudissons dans quelque autre, & que nous pensons follement acquérir, en affectant de les posséder. C’est une adoption du mérite d’autrui qu’on préfére au sien, sans en être plus modeste, & qu’on ne parvient jamais à s’approprier assez bien, pour en être paré; on n’en a que l’étalage.

L’égarement de notre amour, qui nous porte à imiter les autres, est d’autant plus à craindre, qu’il est sujet à nous choisir de bien mauvais modéles. Tel ne s’occupera toute sa vie, qu’à ressembler à certain personnage, par les endroits mêmes que le Public ne regarde pas avec des yeux favorables; qui eût peut-être été moins exposé à la critique, s’il s’en fût tenu à ses propres travers.

Cette imitation volontaire ne se marque pas seulement dans notre extérieur, il y a des goûts, & des haines, qu’on ne montre que parce qu’on s’imagine du bon air à les avoir. L’empressement, souvent déplacé, de les témoigner, & les expressions outrées de ceux qui se les attribuent, font assez connoître que c’est pure affectation, & il se joint une sorte de dépit à l’ennui que cela donne; on leur contesteroit volontiers le frivole avantage dont ils se parent de détester, ou d’aimer à la folie, ce qui mérite à peine d’être cité comme déplaisant ou comme agréable.

Mais une autre erreur autant à craindre, quoiqu’elle soit moins susceptible de ridicule, c’est de mettre l’esprit caustique au rang des moyens de plaire. Je ne prétens pas combattre ici ce caractére sombre & farouche qui ne trouve de gloire qu’à avilir le mérite, & de plaisir qu’à troubler son bonheur. J’ai en vûe cette sagacité que la gaieté ordinairement accompagne, qui, sans intention de nuire, emportée par une satisfaction secrette, & flattée des applaudissemens quelle s’attire, sans les mériter, se plaît à n’apercevoir, & à ne peindre les objets, que par des faces qui les rendent ridicules. Je parle de cet art, qui faisant alternativement d’une partie de la Société, un spectacle risible pour l’autre, les sacrifiant & les amusant tour à tour, est redouté même de ceux dont il se fait applaudir, & finit toujours par être haï & des uns & des autres. Combien les hommes que ce caractére domine, doivent peu se flatter d’inspirer de l’amitié, à moins qu’ils ne le rachetent par bien des vertus ou des qualités supérieures!

Les esprits caustiques deviennent, en quelque maniére, pour la Société, ce que sont à l’égard des Nations voisines, certains Rois d’Afrique, dont toute la richesse consiste dans un commerce d’Esclaves; on ne gagne rien à se soumettre à leur empire; quand il ne leur reste plus de Peuples étrangers à livrer, ils trafiquent leurs propres Sujets.

Le genre d’esprit caustique que je viens de dépeindre, est aussi méprisé que haïssable, dans ceux qui ne le tenant point de la nature, veulent s’en faire un caractére; rien ne déplaît tant que les gens qui vous proposent à titre de ridicule, ce qui ne l’est pas, ou qui vous annoncent comme une découverte, des ridicules usés, & dont ce n’est plus l’usage de se moquer (car tout est mode dans le commerce du monde, jusqu’aux sujets de dégoût & de haine.) Heureusement il ne suffit pas d’avoir de la malignité & de l’esprit, pour être avec succès (supposé que c’en soit un) médisant, ironique ou dédaigneux, il faut être instruit des objets & du ton de la critique en régne. Eh! quelle étude méprisable, quand on a pour objet de s’en prévaloir contre la Société, que celle d’une science qui nous fait redouter, & qui deshonore notre raison, à mesure que notre esprit réussit mieux à en faire usage!

Il est de la prudence de ne s’y point tromper, & cette observation est importante; tout ce qu’on appelle esprit caustique, n’est pas tel que je viens de le définir; on voit des personnes qui en ont une portion, dont on n’est pas équitablement en droit de se plaindre; nul art dans leurs discours pour attirer votre confiance, nul déguisement pour vous cacher qu’elles vont vous juger à la rigueur; il faut cependant être en garde contre elles, ou plutôt contre soi-même; le caractére de leur esprit est une pénétration délicate, qui va saisir avec justesse tout ce qui se passe dans le vôtre; elles y lisent toutes les finesses de votre amour propre; jamais aucun des motifs qui vous fait parler, ou garder le silence, sourire, ou être sérieux, ne leur échape, elles vous découvrent ingénieusement à vous-même; peu de gens gagnent & se plaisent à se voir ainsi dévoilés; mais loin de leur reprocher la joie un peu maligne qu’elles trouvent à vous démasquer, rendez-leur graces au contraire de ce que ce n’est qu’à vos propres yeux qu’elles font tomber le masque dont vous aviez voulu vous embellir.

En général, l’esprit caustique ne doit donc pas être regardé comme un moyen de plaire, puisqu’il nous empêche d’être aimé: Mais il y a deux caractéres qui sont entiérement opposés à celui-ci, & dont il n’est pas moins important de se garantir, parce qu’ils nous font mépriser; c’est de la fade complaisance & de la flatterie dont je veux parler.

Je ne comprens point dans ce que j’appelle fade complaisance, ce caractére de foiblesse, qui, toujours dominé par les exemples, ou par les discours de quiconque veut l’assujettir, se laisse entraîner indifféremment aux vertus comme aux vices. Je parle de cette souplesse d’humeur, de cette attention servile, qui, satisfaite de plaire généralement sans distinction des personnes, se permet tout ce qui lui paroît ne point intéresser l’honneur; prodigue les éloges, sacrifie sans qu’on l’exige ses propres goûts, & va souvent même plus loin que n’iroit l’amitié, sans jamais avoir le plaisir d’être inspiré par elle. Si cette lâche flexibilité réussit auprès de quelques hommes, dont la vanité grossiére profite de tout ce qui cherche à la flatter, elle nous avilit à tel point aux yeux des autres, que les succès qu’elle procure, quels qu’ils puissent être, ne peuvent nous dédommager de la honte qui y est attachée.

La flatterie, j’entens celle du genre le moins odieux, posséde, en commun, avec la fade complaisance, mais par art seulement, cette pente docile à céder aux volontez des autres; elle y ajoûte une adresse à faire naître les occasions de séduire, qui la distingue & la rend plus dangereuse; & tout le fruit que ce personnage pénible retire des scénes humiliantes qu’il joue, est d’abuser un petit nombre de spectateurs, & d’être méprisé de tout le reste.

La flatterie d’un autre genre, & qu’on ne sauroit trop détester, c’est celle qui, pour s’emparer des esprits, saisit malignement le foible qui les deshonore, qui applaudit à nos ridicules, afin de jouir en même temps du plaisir de les augmenter & de nous plaire.

Qu’un homme qui sera né avec un esprit étendu, lumineux, mais sérieux naturellement, affecte une gaieté qui n’est point dans son caractére: qu’il se propose de vous réjouir par sa maniére de plaisanter, qui ne sera (je le suppose ainsi) qu’une malheureuse abondance de fades allusions, ou de contes usés; car combien de gens avec beaucoup d’esprit n’ont point celui de la plaisanterie? On s’attachera pour gagner son inclination, à le bercer dans son erreur: quel usage du désir de plaire! L’art de séduire les hommes, en applaudissant à leurs travers les plus marqués, ne fût-il considéré qu’avec les yeux, d’un amour propre un peu délicat, n’a rien que de méprisable. Il est si facile dans la Société, d’entretenir Bélise[3] du nombre imaginaire de ses amans! Un sot n’aborderoit Dom-Quichotte qu’en lui parlant d’Enchanteurs; un homme d’esprit l’engageroit à traiter la Morale, parce que dans Dom-Quichotte, l’homme le plus singulier, & qui fournit davantage à la curiosité d’un Philosophe, ce n’est pas le fou, c’est celui qui est la raison même, jusqu’au moment où le mot de Chevalerie en fait une métamorphose complette; il est aisé de le remarquer. Les sots se croyent pénétrans & caustiques, quand ils font tant que d’apercevoir dans autrui des défauts qui n’échapent à personne; on voit qu’ils s’applaudissent d’avoir pû découvrir qu’un fou extravague, & qu’une Coquette s’abuse de compter sur des Amans qu’elle n’a pas. Il faut donc leur laisser le genre de flatterie dont je viens de parler, ou convenir que quand nous embrassons ce caractére honteux, dans la vûe de nous faire aimer, c’est un abus que nous faisons d’un motif estimable, c’est que nous n’avons pas assez d’esprit pour saisir les moyens de plaire que nous offrent la raison & la vérité.

[3] Personnage de la Comédie des Femmes savantes.

Ces égaremens, où le désir de plaire est sujet à nous entraîner, appartiennent également aux deux sexes; mais on connoît une autre erreur qui séduit particuliérement les femmes; c’est la coquetterie, cet écueil de leur raison, dont on voit un si petit nombre d’entr’elles se garantir. Il ne seroit pas aisé de la définir; plus un défaut est en régne, & plus il se montre par différentes faces, dont celles qui le caractérisent le mieux, sont quelquefois les plus difficiles à rapprocher, & particuliérement dans les femmes, soit qu’elles suivent la raison, soit qu’elles cédent au caprice, leur imagination plus ingénieuse que la nôtre, varie & multiplie bien davantage les nuances. Un homme aimable, & qui cherche à le paroître, vous a bien-tôt laissé apercevoir tous les moyens d’y réussir, qui lui sont propres. Une femme saisit successivement presque toutes les maniéres de l’être; & c’est parce qu’en général elles sont portées à aller loin dans la route qu’elles prennent, qu’il leur est plus important de la bien choisir.

Dans les femmes, le désir de plaire, qui a pour objet d’inspirer l’estime & l’amitié, prend un empire durable sur les ames; plus il paroît, plus il s’accrédite, parce que c’est, comme on l’a remarqué[4], le caractére des choses estimables de redoubler de prix par leur durée, & de plaire par le degré de perfection qu’elles ont, quand elles ne plaisent plus par le charme de la nouveauté; au lieu que la coquetterie ne peut rien sur les ames, qu’autant qu’elle séduit l’imagination. Quelle que soit son adresse à se cacher, elle ne subsiste pas long-temps sans être reconnue; elle perd alors une partie de son pouvoir, non que l’on se désabuse d’abord de l’erreur où elle nous entraîne; nos yeux ouverts, malgré nous, sur elle, sont sujets aussi à se refermer. Mais dans les intervalles de raison que nous laisse le charme, on se peint tout ce qu’il y a d’humiliant à s’en laisser tyranniser, & l’on hait celle qui l’emploie, à proportion des efforts qu’il nous en coûte pour le rompre.

[4] Madame la Marquise de Lambert, _Réflexion sur les Femmes_.

Le désir de plaire est convenable dans tous les états & à tous les âges, parce qu’il ne met en œuvre que des moyens avoués par la raison, & qui font honneur à l’esprit. La Coquetterie qui souvent paroît dans toute son étendue, sans que l’esprit l’accompagne, emploie jusqu’à des défauts, pour parvenir au but qu’elle se propose; étourderie, affectation, manque de bienséance, tout lui sert, & rien ne l’arrête; & ces mêmes défauts, dès qu’ils cessent de la faire valoir, l’enlaidissent plus encore qu’ils ne l’avoient embellie: mais ce qui caractérise entiérement la honte des succès qui la flattent, c’est qu’elle se décrie à mesure qu’elle les multiplie; les premiers jours de la jeunesse, qui seuls peuvent lui être favorables, sont-ils éclipsés, combien de ridicules l’accompagnent jusques dans ses triomphes, si elle en obtient encore? La fausse vanité la fait naître, des chiméres flatteuses l’entretiennent, & le mépris en est le fruit.

_Des qualités qui semblent plaire par elles-mêmes._

Si le désir de plaire nous égare quelquefois, combien aussi nous offre-t-il de moyens d’être aimés, quand c’est la raison qui l’éclaire? C’est lui qui donne l’ame aux qualitez les plus heureuses que nous ayons reçues de la nature ou de l’éducation, soit qu’elles appartiennent à la figure, soit qu’elles tiennent au caractére, sans lui, les hommes qui sont doués de ces avantages, ne les portent point à leur véritable prix. Il ne faut, pour s’en convaincre, que les considérer par leur cause & par leurs effets.

En général, il y a, lorsqu’on agit, ou qu’on parle, de certaines dispositions du corps, de certaines expressions du visage, du geste, de la voix, convenues (ce semble) dans chaque Nation, pour rendre tel sentiment, ou telle pensée; & c’est le meilleur choix entre ces actions, qu’on regarde comme les plus naturelles, qui forme ce qu’on appelle _l’air d’éducation, l’air du monde_, & en un mot, ce qu’on approuve dans notre extérieur, ce qu’on y applaudit indépendamment de la régularité de la figure.

Dans une personne qui parle, la grace extérieure dépend d’un certain accord, entre ce qu’elle dit, & l’action dont elle l’accompagne; il faut que de l’un & de l’autre il ne résulte qu’une même idée dans l’esprit de celui qui l’écoute & qui la voit.

Et de même que l’art des Comédiens, supérieurs dans leur profession, est de s’approprier toutes ces actions heureuses, de ne les marquer qu’au degré, qu’à la nuance qui convient le plus exactement au fond du caractére, & à la situation actuelle du personnage qu’ils représentent[5]; c’est dans les gens du monde le plus ou le moins de délicatesse d’esprit & de sentiment, qui fait que ces actions sont plus ou moins agréables.

[5] On remarque que l’expérience du Théatre, ne suffit pas pour acquérir cette perfection, elle est l’ouvrage de la justesse & de la délicatesse de l’esprit.

Il faut observer encore que comme ces actions convenues, & qui distinguent une Nation, varient d’une maniére sensible dans les personnes de différentes conditions; les expressions du visage, du geste, de la voix, sont un second langage, qui a son stile & qui marque, ainsi que fait le choix des mots, & la maniére de les prononcer, l’extraction plus ou moins relevée, ou du moins l’honnête ou la mauvaise éducation.

C’est sans doute un avantage qu’un extérieur qui nous annonce favorablement, il accrédite par avance les autres qualitez dont nous pouvons être ornés; on voit des personnes, qui, lors même qu’elles ne vous entretiennent que d’objets peu intéressans, ont l’art d’exciter, d’accroître, de fixer votre attention, soit par la maniére de vous adresser leurs regards, soit par une grace répandue dans leur action, qui vous inspire une disposition à leur applaudir, & même à découvrir en elles plus d’esprit qu’elles n’en font paroître.

Mais quand cet accord heureux du geste & de la pensée, cette éloquence des regards, cette grace dans l’action, qualitez toujours désirables, ne sont qu’une disposition heureuse des organes, quand ce qui nous touche en elles, n’a d’autres rapports avec nous que l’impression agréable qu’elles font sur nos sens; leur effet ne nous est bien sensible que la premiére fois que nous l’éprouvons, bien-tôt l’habitude nous les rend indifférentes, à moins qu’une certaine ame, que le sentiment seul peut donner, ne les soutienne.

Pour démêler quelle est cette ame qui assure le succès des qualitez, qu’on croiroit devoir réussir par elles-mêmes, revenons à l’homme que j’ai dépeint avec un extérieur qui prévient si puissamment en sa faveur. Si vous recherchez la cause des impressions avantageuses qu’il a faites sur vous, vous connoîtrez qu’elles naissent d’un empressement qui étoit en lui de vous occuper; non par la vanité d’être écouté, mais par un désir d’attiser votre attention, & votre suffrage, qui suppose le cas qu’il faisoit de votre estime: toux ceux qui, comme vous, l’environnoient, resteront persuadés que cet empressement marqué, ces regards obligeans, quoique ramenés successivement à tout le cercle, leur étoient adressés par préférence, cette idée sera imprimée dans chacun d’eux, Il n’a songé qu’à me plaire.

C’est donc la disposition de l’esprit, & non celle du corps, qui fait valoir notre extérieur[6]; les agrémens du maintien & du geste, qui ne consistent que dans la régularité convenue des mouvemens, sont purement arbitraires; ce qui est à cet égard une grace à Paris, pouvant devenir singulier à Madrid ou à Londres; mais cet air d’attention, d’empressement, cette satisfaction à vous voir, que donne le désir de plaire, réussit toujours, & par-tout il se fait distinguer, même dans les hommes dont nous n’entendons point le langage, il marque une volonté de se rapprocher de nous, qui nous flatte, parce que c’est faire notre éloge, & qui nous dispose à les applaudir & à les aimer.

[6] On peut mettre au rang des qualitez heureuses de la personne, les exercices agréables & les talens, tels que l’art des instrumens, la danse, le chant, &c. qui peuvent en quelque façon se passer du secours de l’esprit. Je ne rappellerai point ici de quel prix ils sont dans la Société; je remarquerai seulement, que dans celui qui ne les met en usage que pour satisfaire son amour propre, c’est le talent qu’on applaudit. Dans celui qui ne paroît les employer que dans le dessein de concourir aux plaisirs de la Société, c’est la personne qu’on aime & qu’on recherche.

Cette même disposition d’esprit fait également le principal mérite de certaines qualités attachées au caractére, & qui semblent plaire par elles-mêmes.

Il y a, par exemple, une certaine sensibilité à tout ce qui peut rire à l’imagination, ou intéresser le cœur, d’une maniére agréable, dont quelques gens sont heureusement doués; une disposition à saisir le plaisir, qui se répand dans leurs actions & dans leur entretien; un goût avec lequel ils agissent dans tout ce que les autres ne paroissent faire que par convenance, caractére qui plaît d’autant plus, qu’il les lie aux personnes avec lesquelles ils vivent par tout ce qui a de l’empire sur elles, soit les goûts, soit les caprices ou la raison.

On aime encore une sorte de gaieté, marquée à un coin de singularité, qui la rend piquante; c’est ce mélange de sérieux & d’enjouement, cet extérieur raisonnable & grave, que quelques gens, en petit nombre, conservent dans des momens où leur imagination, naturellement gaie, est emportée par les idées les plus riantes, & même les plus badines; la joie est en eux une richesse, qu’ils semblent n’y pas connoître, & ne répandre que pour le plaisir des autres.

Mais ces caractéres, quel que soit leur mérite, ne réussissent pas constamment par eux-mêmes, ainsi que les agrémens de la personne, il faut qu’ils ayent pour ame ce désir de plaire, qui met le véritable sceau à toutes les bonnes qualités.

Je ne connois qu’une sorte de moyen de réussir à plaire, sans que nous en ayons le désir; il fait partie de ces erreurs presque inséparables de la jeunesse; il n’a que peu de jours où il puisse nous être favorable, & ce caractére d’erreur seul, fait tout son mérite. C’est cette extrême sensibilité avec laquelle les jeunes gens qui entrent dans le monde, sont frapés de tout, parce que tout leur paroît nouveau; leur ravissement, & cette naïveté avec laquelle ils parlent des impressions agréables qu’ils reçoivent; comme si le plaisir étoit une découverte qui n’eût été faite que par eux: ces premiéres agitations de l’ame, qu’ils croyent si merveilleuses, les font, il est vrai, paroître aimables, parce qu’elles marquent une franchise, une certaine simplicité, que le manque d’expérience justifie; & peut-être encore ne leur faisons-nous grace, que parce qu’elles ne sont que des erreurs, que leur succès est passager, & ne vaut pas qu’on le regrette; car on n’applaudit qu’avec peine dans autrui aux qualitez qu’on n’a plus. Il est, par exemple, peu de femmes (& bien des hommes ont la même foiblesse,) qui, cessant d’avoir les agrémens de la jeunesse, se plaisent avec ceux qui les possédent dans tout leur éclat; mais on n’envie pas des moyens de plaire qui ne portent que sur une illusion, que la raison fera bien-tôt evanouïr.

Il est donc sensible que nous n’avons aucunes qualitez heureuses, aucuns avantages dont nous puissions retirer un véritable succès, si le désir de plaire n’en dirige l’usage: en effet, rien ne peut remplacer en nous cette indispensable ambition, dont on éprouve que les efforts ne sont jamais sans quelque récompense; car s’ils ne sauroient vaincre entiérement le caractére méprisant ou chagrin, la dureté ou malignité de certains esprits, du moins il arrive insensiblement que ces ames sauvages ne sont plus épineuses ou injustes avec vous, que le moins qu’elles peuvent l’être; c’est vous distinguer du reste des hommes, c’est vous aimer à leur maniére.

_De quelques moyens de plaire._

L’utilité du désir de plaire ne consiste pas seulement à relever les qualitez qui sont en nous, elle va plus loin, elle y en fait naître de nouvelles.